Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Commentaires

Image de Dominique par Louis

Recherche

Ecritures d'Algérie

Mardi 18 décembre 2007 2 18 /12 /Déc /2007 22:02

“ La fille en prison ”            “La surveillante distribue le courrier. Elles sont trois dans la cellule. A l’étroit. Marinette, Nadia et Aïché, une Turque.

Nadia feuillette le catalogue.

Aïché lit le Coran.

Marinette écrit à son fiancé. ”

 

Dans le catalogue il y a des images. Des images d’une robe de mariée. Mais que peut-on bien faire d’une robe de mariée lorsqu’on est en prison ?

 

“ On ouvre la porte.

- Nadia l’avocat, Aïché la bibliothèque, Marinette l’atelier. ”

 

Oh pour Nadia ça n’est pas grand-chose… un peu de vol à l’étalage quelques sous-vêtements dentelle des mini jupes aussi avec des couleurs vives qui donnent envie parce que le corps ainsi paré ressemble à celui des autres femmes. Des femmes d’ici. “ Les boutiques des Halles, elle est comme chez elle. Elle a été vendeuse. ”  Le corps des femmes d’ici dès qu’il fait beau joue avec le soleil et avec le regard des hommes. Les épaules et le dos nus les pieds aux ongles mauves roses incarnat et les jambes jusqu’en haut des cuisses découvertes.

Symphonies de peau claire et de petits frissons blonds ou roux qui font des ombres légères sous les aisselles. Robes moulantes à fleurs ou mini rouges et jean avec les poches sur les fesses et les boutons sur le devant. Si la peau est un peu plus mate elles mettent des tee-shirts verts ou orange échancrés profonds et les cheveux elles les gardent longs noir intense et bouclés. Les chaussures ont des talons mais pas trop hauts juste pour faire ressortir les mollets bien galbés et dorés déjà. Elles aiment marcher dans le gravier des parcs sous l’œil complice des flâneurs vautrés au fond des chaises de fer peintes en vert.

Pour la famille de Nadia c’est écrit dans les lettres qu’ils lui envoient on va laver la faute par un “ beau mariage… ” “ un cousin ” “ il l’attend, il lui pardonne… ” La mère est d’accord avec le frère… le corps de Nadia leur appartient. Il est à la famille et la famille sait ce qu’il y a à faire afin que tout se passe selon les règles. “ Lorsqu’elle arrive au mariage, le même d’une lettre à l’autre, elle rit, le fou rire. ”

Marinette on ne sait pas ce qui l’a amenée là mais elle le mariage c’est avec son fiancé qui l’attend parce qu’ils s’aiment un vrai fiancé il lui écrit des lettres qu’elle lit à Nadia :

“ … On aura une maison, tu verras, on sera heureux… ” Entre Nadia et Marinette il y a un secret. Le secret de la raison pour laquelle Marinette se trouve en prison et peut-être Aïché aussi… Seule Nadia sait ce qui n’est pas écrit dans l’histoire.

Entre Nadia et Aïché c’est le corps qui marque deux territoires différents. “ Aïché fait sa prière. Cinq fois par jour. ” Aïché ne va pas à la gym comme Nadia “ C’est interdit. ” Aïché c’est une prévenue modèle selon l’expression… pourtant elle “ … sera dans une centrale, avec les longues peines. ” Les trois filles sont réunies par leur jeunesse et malgré toute la force des convictions de chacune le corps adolescent rapproche les filles par des désirs inconscients et par la joie d’une sexualité vécue librement à l’intérieur des pays modernes et encore plus s’ils sont laïques même si elle est refoulée dans les fantasmes et les rêveries… Marinette Nadia Aïché rêvent au mariage de Nadia amoureuse de l’avocat qui la défend… “ A l’atelier, Marinette et les autres fabriquent des accessoires pour un magasin bon marché, des cœurs en satin blanc, bordés de dentelles et garnis d’un ruban piqué de perles blanches. Ça leur plaît de coudre des cœurs, des bouquets, des couronnes de mariées. ”

 

Marinette rapporte chaque jour de l’atelier des bouts de tissu qui leur servent à coudre la robe de mariée en cachette dans la cellule. La robe sera très belle “ Simple, collante, brodée blanc sur blanc. ” brodée par Aïché qui est un ange. “ Aïché dit : ‘ Tu auras la plus belle robe, tu seras la plus belle, ce jour-là sera le plus beau jour… ” Les trois filles rêvent. Marinette rêve à son fiancé. Aïché rêve au mariage de Nadia avec l’avocat et au “ livre du grand-père dissimulé dans une peau d’agneau au fond du coffre familial… ” Nadia rêve à l’avocat et au modèle de la robe qu’elle a vu dans le catalogue “ … il s’appelle Féline, le nom lui a plu et aussi la robe… ”

Les trois filles imaginent une vie autrement que celle d’une cité de banlieue dans une ville souvent grise où leurs corps sont prisonniers de tant de regards trop sérieux trop pesants… peut-être la liberté avec le soleil la joie les rires de la jeunesse insouciante… Elles imaginent la beauté de la robe semblable à celle du corps de Nadia lorsqu’elle pourra marcher dans les rues parmi les autres filles… marcher courir voler… les autres filles le font dans des robes de couleur comme des papillons. Mais pour Nadia la robe sera blanche parce que c’est la lumière tout entière. La lumière loin des regards des autres et de leurs ombres de corbeaux qui recouvrent le corps des femmes de la tête aux pieds. Le corps des filles vole et tourne autour des trois filles comme une ronde de papillons amoureux.

 

“ Assises au bord du lit, Nadia, Marinette, Aïché.

Aïché découpe la robe de mariée en fines lamelles, très fines, avec de grands ciseaux de couturière. Nadia et Marinette obéissent à Aïché. Les lamelles feront une corde longue et solide pour se faire la belle. ”  

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 13 novembre 2007 2 13 /11 /Nov /2007 23:20

                    La langue de mon père

Et pourquoi considères-tu que le pays natal est pour toi une terre interdite ou que tu t’interdis ?

 

Leïla Sebbar : Parce que je sais que profondément ne parlant pas l’arabe d’une part et de mère française d’autre part, je ne serai pas la bienvenue. Je veux qu’on m’accepte telle que je suis. Je suis le produit de ce croisement. Et je ne vais pas faire semblant. Donc j’irai pour moi, alors que j’aimerais bien pouvoir dire que j’irai pour d’autres que pour moi. Pour ceux qui vivent en Algérie aujourd’hui.

Et puis peut-être ai-je besoin de l’Algérie absente, de l’Algérie hors réel pour écrire. Et je pense que le jour où j’irai en Algérie de la manière dont je veux y aller, j’irai en pensant que je n’ai plus à écrire. Je ne sais pas si ce sera vrai ou non mais je crois que ce sera vrai… Ce qui ne veut pas dire du tout que je ne m’intéresse pas à l’Algérie contemporaine, mais que j’ai besoin de l’Algérie éloignée physiquement.

Je ne sais pas ce que serait mon rapport avec l’Algérie humaine. Car j’ai eu ce rapport vrai avec les femmes au moins, dans mon enfance. Toutes les femmes que j’ai mises en scène dans mes romans, je ne les ai pas connues, je n’ai pas vécu avec elles, je les ai approchées et c’était une énorme présence. Donc c’est étrange… Ma crainte serait justement de ne pas trouver ça. Et je pense que je ne trouverai pas ça parce que c’est de la fiction. Djida la grand-mère de Djamel Farès photographiée par lui dans le Cahier Parl'image n°5/6 La source et le secret

 

Ton lien aux femmes d’Algérie m’a fait penser à celui d’Hélène Cixous dans Les rêveries de la femme sauvage avec Aïsha, quelque chose de charnel qui évoque la terre mère ?

Leïla Sebbar : Oui, la terre mère de Jean Pélégri.

 

C’est ça, Ma mère l’Algérie. Et pourtant chez J. Pélégri la transmission par la lignée des hommes et du père est très importante.

 

Leïla Sebbar : Oui, mais la terre algérienne passe par sa mère l’Algérie, cette femme qu’il fait parler, qui est une Algérienne. Une femme du peuple.

Et moi je n’ai pas envie d’être perçue là-bas comme une étrangère. L’Algérie c’est mon pays. C’est mon pays natal, le pays de mon enfance, de mon adolescence. Je ne suis pas une étrangère mais je serai toujours perçue comme une étrangère. Beaucoup plus qu’en France.

En France je ne suis perçue comme étrangère que parce que je m’affirme sous le nom du père.

 

               Ecrire sous le nom de ton père c’est une réappropriation, j’imagine ?

 

              Leïla Sebbar : Bien sûr. Mais beaucoup de femmes du Sud aujourd’hui prennent encore un pseudonyme. Et moi je fais un travail de reconstitution comme s’il y avait eu une tribu alors qu’il n’y avait pas de tribu.

Mon père est l’étranger bien aimé et là aussi j’aime que ce soit l’étranger. J’aime que ce soit l’étranger parce que ma mère l’a aimé comme étranger, de même que mon père a aimé ma mère comme étrangère. Il est vrai que parmi nous les hommes de la génération de mon père que j’ai connus, il était exceptionnel dans sa modernité. Premièrement épouser une Française, ensuite élever ses enfants sans religion, ni musulmane ni catholique, c’était impensable.                   Tes parents avaient une réelle complicité en ce domaine. Ils ne vous ont jamais donné aucun enseignement religieux ?

 

             Leïla Sebbar : Non, leur religion à eux, c’était la laïcité. Et ça, ils nous l’ont transmis. Mon père m’a transmis des valeurs qu’on peut d’ailleurs retrouver dans la qualité de ce qui fait l’Islam. La tolérance, la générosité, l’hospitalité, l’attitude à l’égard du savoir. Pour mes parents et ceux qui étaient comme eux, ces valeurs pouvaient remplacer Dieu.

Outre le silence de la langue, pour moi il y a eu aussi le silence sur Dieu. Ce silence de part et d’autre m’interdit Dieu. En tout cas je pense que quelque chose manque. Même si j’ai lu des quantités de livres pour connaître ce qu’on ne m’a pas donné, il y a une sensibilité que j’approche de manière intellectuelle uniquement. Et le détour par les femmes de mon père c’est encore une façon d’approcher quelque chose de Dieu et de la religion par l’Islam qui m’étonne et qui est là. Je sais que c’est à l’œuvre dans ce que j’écris alors que j’ai toujours vécu sans. Quelque chose est passé de ce côté-là, du côté de mon père.

Et si j’avais eu envie de me convertir lorsque j’étais enfant, j’aurais encore dû faire un choix. Entre l’Islam et le Christianisme. Là aussi c’était choisir l’un contre l’autre.

Comme les femmes que je mets en scène et que j’aime sont des femmes du peuple, la plupart du temps analphabètes et qui finalement ressemblent à la mère et aux sœurs de mon père, leur religion c’est la religion musulmane. Et quand j’accorde une telle attention à quelqu’un comme Isabelle Eberhardt, c’est ça aussi. C’est son approche de l’Islam qui me touche. Je peux me permettre ça dans la fiction. Mais moi comme personne, comme sujet, je ne me convertirai à aucune religion que ce soit. Je ne le ferai pas parce que j’ai la fiction justement.

 

              La langue du peuple n’est pas forcément celle des livres, ou du moins il se l’approprie à sa façon. Ce qui se dit dans la rue, dans les cités, à l’intérieur des cafés entre hommes, ou au hammam et dans les maisons lorsque les femmes se retrouvent ensemble, cette langue sans cesse en mouvement par sa propre dynamique, brute et sauvage comme le souffle du Sirocco balayant les morceaux d’un journal déchiré sur un trottoir, cette langue du rap et des contes que l’on écoute encore dans les villages lorsque la nuit est tombée et que les femmes racontent, c’est elle qu’il faudrait apprendre et écrire parce que c’est elle qui dit l’avenir d’un pays.

 

            “ Un jour tout va exploser. Le Clos-Salembier, c’est une bombe… Croyez-moi. Les Algériens ont peur du Clos-Salembier, là-bas, on se promène pas. C’est pas beau comme au Club des pins… chez les riches, c’est gardé, on n’entre pas au Clos-Salembier, on n’a pas besoin de gardien… ” Il avait raison. Les jeunes révoltés sont partis de là, presque tous, les plus durs, là où c’était interdit pour eux, ils ont tout cassé. C’était en 1988. Le patron a baissé le rideau du garage, il a eu peur. Ils ont envahi le centre ville. Des jeunes, des jeunes, partout, ils criaient, on comprenait pas bien, ils ont pris d’assaut les immeubles administratifs, en bandes, ils n’avaient pas peur, la police était débordée, ils ont occupé les bureaux, ils ont tout lancé par les fenêtres, c’était pas pour voler, c’était pour détruire, les machines à écrire, les téléphones, les télés, les dossiers, les livres, les livres aussi, les rues étaient pleines de papiers imprimés, certains précieux, c’est sûr, ils s’en foutaient… ( … )

L’armée contre les civils, des enfants, ils étaient très jeunes, la majorité. Cinq cents morts. Un pays qui tue ses enfants. ”

 

Et la présence dans ton récit au niveau de la fiction du second fils de Fatima, militant islamiste vivant dans une cité de la région parisienne, fait sans doute allusion à une des réalités actuelle qui pose question aux jeunes sur leur origine ?

 

Leïla Sebbar : Bien sûr et ça m’intéressait de faire le lien entre l’histoire passée et contemporaine. Cela faisait longtemps que j’avais envie d’écrire sur le personnage de Khelkal qui me touche de manière romanesque. C’est l’oblitération de la transmission d’une culture d’origine qui provoque la surenchère. Les jeunes qui adoptent l’islamisme comme endoctrinement y sont obligés pour exister. Et tenir compte sérieusement dans l’école de l’histoire de l’esclavage, de la colonisation et de l’immigration est extrêmement important. C’est le seul lieu où il est possible de transmettre cela, de le faire comprendre pour éviter ce genre de dérive. Il n’y a aucune raison que les enfants d’immigrés soient dans ces choix-là. Ils sont partie intégrante de la société française.

Et si le second fils de Fatima retourne en Algérie, c’est peut-être justement pour se ressourcer auprès des femmes et chercher quelque chose auprès d’elles qu’il n’a pas trouvé ailleurs et qu’elles pourront lui accorder ou lui donner. C’est dans ma mythologie de croire que si l’on a choisi un combat perdu, un des moyens de se retrouver c’est de revenir à la maison. Ça donnera à réfléchir et ça procurera un peu de repos et d’apaisement. Et la présence face à lui, non seulement de sa tante Aïsha mais de la petite fille qui l’accompagne va peut-être faire se demander à cet homme : “ qu’est-ce que je fais pour elle ? ”

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 30 octobre 2007 2 30 /10 /Oct /2007 18:48

                 La langue de mon père

 Oui, c’est la langue de ton père qui sert à vous insulter…

 

Leïla Sebbar : Oui, et c’était accompagné de gestes… La langue de mon père devient une langue de l’agression. La langue de la cruauté de ces garçons en face de trois petites filles désarmées. C’était de petits sauvages. Mes parents ne pensaient pas que cela soit possible parce que dans leur idée ces garçons venaient à l’école. C’étaient des éléèves de l’école et donc ils ne pouvaient pas se comporter comme ça. Mes parents ne voyaient pas la différence entre le dedans et le dehors. Le dedans protégé, et puis, le portail franchi, c’était le dehors, c’était la rue, c’était l’étranger. Un étranger agressif. Je pense avoir compris que ces insultes étaient sexuelles. Je le sais et je le savais. Pourquoi n’en as-tu jamais parlé alors ?

 

Leïla Sebbar : Peut-être pensais-je qu’on ne me croirait pas, que ça n’était pas si grave que ça… Je ne sais pas… Il n’y a jamais eu de faits physiques… En tout cas, je pense avoir vécu cela comme un traumatisme et s’il n’y avait pas eu les femmes, j’aurais eu un rapport beaucoup plus problématique avec la langue arabe, et peut-être si problématique que je n’aurais pas écrit. Quand la langue est une langue d’insulte et qu’on te blesse à travers elle, ce peut être beaucoup plus profond qu’on ne croit. Et si rien n’est adouci tu n’as pas accès à quelque chose de cette langue.

On était dans un quartier arabe, et ce sont les femmes que j’ai entendues. Je n’ai jamais vécu avec les femmes arabes, excepté Aïcha et Fatima, mais j’ai entendu une autre langue que mon père parlait avec les mères des élèves qui venaient le voir. Ce village était un village de colonisation et l’écile était la seule pour les enfants arabes musulmans, les fils des ouvriers agricoles.

Ainsi j’entendais mon père parler avec ces femmes, de même que je l’entendais parler avec ma mère, avec ses sœurs. Et j’entendais les femmes parler entre elles mais je n’ai jamais cherché à comprendre. Nous jouions mes sœurs et moi avec les petites filles du quartier, elles venaient dans la cour jouer à la marelle. Elle ne parlaient pas français puisqu’elles n’allaient pas à l’école. Et nous ne parlions pas arabe. Mais on s’entendait. Il y a des mots que je connais. Que je reconnais. Et quand je les entends aujourd’hui j’aime bien ça.               On peut peut-être dire que tu as la musique de la langue mais pas le sens ?

             Leïla Sebbar : Je ne veux pas en avoir le sens pour y mettre le mien. Ecrire c’est mettre le sens qui est le mien et il est probable que le sens que j’ai mis moi dans ce livre ne convient pas à ma mère ni aux Algériens. Même si j’ai eu le prix de l’amitié franco-algérienne. Mais aucun Algérien ne m’en a parlé.

 

           C’est encore le silence qui continue ?

 

          Leïla Sebbar : Oui c’est le silence… Pas un mot. Et pourtant j’ai parlé de choses où les Algériens peuvent se retrouver.

En Tunisie, à propos de la dernière phrase de mon livre “ … la voix de la terre et du corps de mon père dans la langue de ma mère… ”, un homme m’a dit que j’avais souillé mon père et mon pays.

C’est une volonté de ne pas savoir. Je réécris l’histoire qui m’est inconnue ou dont je connais des fragments en lui donnant d’avantage de vérité. C’est sans doute ce qui gène.

 

          Ce lieu du dehors est l’espace du conflit entre le désir des hommes algériens d’être des hommes à part entière en se libérant de la colonisation, et leur impuissance à passer à l’acte face à des forces de répression que l’on connaît, tant que la guerre d’Indépendance n’est pas déclarée ouverte. Alors la cruauté des mots cèdera la place aux gestes déterminant l’impossibilité d’une alliance entre Algériens et Européens d’Algérie par la suite. Quels qu’aient été les désirs des uns et des autres, les violences et les inégalités sociales engendrées par le fait colonial avaient brisé au départ le pont fragile qu’une langue et une culture de “ l’entre-deux ” rives, celles que Jean Sénac et Jean Pélégri au sein de la revue Novembre appelaient de leurs vœux avaient essayé d’inventer. De même, la langue française choisie par amour par le père et apprise avec amour au fils de Fatima ne servira jamais de lien réel entre les êtres sur la terre algérienne. Elle demeurera la langue de la fiction et des histoires. 

           “ Je n’irai pas à Hennaya ou j’irai dans le silence, je tournerai autour de l’école, sans oser passer la porte de bois clouté ou le portail de la cour. La nuit, dans mes rêves, je reviens, j’entre dans la maison, tout a changé et je pleure. Non. Je n’irai pas. Même sachant l’arabe que je n’ai pas appris, je n’irai pas. (… )

Et si, contre toute raison, je revenais à Hennaya ? De l’autre côté de la frontière, l’esplanade de terre rouge séparait l’Europe de l’Afrique… J’irais dans le quartier arabe et dans la petite Afrique je chercherais Aïcha, Fatima. Je ne referais pas le chemin, je crois que je n’irais pas au village européen. ( … ) ”

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 27 juillet 2007 5 27 /07 /Juil /2007 12:20

                        Lettre à Leïla Sebbar suite

Sur la ligne 2 la négresse qui tient contre son dos l’enfant blonde aux yeux bleus comme ceux en verre des poupées qu’on avait et qui l’emporte au gré des rues qu’on prend derrière elle dans un quartier pauvre un quartier nègre d’une ville d’Algérie ou bien un faubourg misérable d’une ville africaine où vivent les blancs comme on en voit dans le film d’Ousmane Sembène La Noire de… ? je sais que je pourrais la rencontrer mais la jeune femme black qui monte à la station Barbès avec une poussette où une gamine qui a des dread locks et des mini baskets rouges de marque m’envoie un coup d’œil étonné avant de rigoler carrément ne lui ressemble pas… Elle s’assoit sur le strapontin en face de moi et je la regarde discret elle est jeune et son visage encore rond comme celui de l’enfant porte deux scarifications au milieu des joues comme des tatouages elle est habillée style parisien Jean et tee-shirt et sur ses cheveux crépus tirés dans le cou un foulard qui me fait songer à  d’autres jeunes femmes semblables dans la cité… Elles sont nées ici peut-être mais il y a une quête jamais achevée…

Dans ton livre Le ravin de la femme sauvage, la nouvelle que je relirai encore plusieurs fois la petite fille blonde appelle la négresse “ Nounouche, ma Nounouche… ” et le bien-être qu’on dévore quand les bras amoureux de la femme se referment sur elle est aussitôt frustré par le coup de sjambok qui la frappe c’est le dos de Beloved sur lequel le fouet a dessiné un arbre dans le roman de Toni Morrison c’est le masque qui poursuit le patron blanc après le suicide de la jeune femme dans la Noire de… du roman et du film d’Ousmane Sembène… ce sont des milliers de femmes noires esclaves ou servantes dans les maisons des blancs et aujourd’hui il y a toutes ces nounous blacks dans les quartiers aisés à Paris mais on ne les fouette pas… est-ce qu’on les humilie ?

La jeune femme black qui monte à la station Barbès ne regarde pas son enfant avec des yeux amoureux elle ne sourit pas elle la fixe comme si un poids trop lourd sur ses épaules qui l’écrase… qui l’écrase… mais elle ne la porte pas ? La poussette reste loin d’elle et la gamine dévisage les gens qui montent descendent montent et elle rit. Elle ne regarde pas sa mère. Le visage de la jeune femme est triste et boudeur et quand elle descend à la station Belleville elle tient la poussette loin devant elle… L’autre jour à la station Saint-Denis Porte de Paris sur la ligne 13 une femme black avec le vêtement traditionnel drapé autour d’elle et l’enfant sur ses reins cambrés essayait de rattacher le morceau de tissu d’où la fillette endormie risquait de tomber… Elle répétait d’une voix angoissée : “ mais tiens-toi… tiens-toi… ” et les traits de son visage quand le métro est arrivé et qu’elle m’a regardée furtivement étaient marqués d’une souffrance résignée comme j’en vois souvent sur celui des femmes blacks qui s’en vont vers la banlieue avec deux ou trois petits autour d’elles.

Je voulais te parler de ton texte pour le prochain Cahier des Diables bleus “ Le regard des autres ” la “ Lettre de Julien à Shérazade ” et d’abord te dire que je trouve ça formidable ton idée de poursuivre la correspondance entre Julien et son odalisque Shérazade de Paris à Alger et puis sans doute ailleurs aussi par l’intermédiaire des Cahiers qui sont eux le reflet plus ou moins de ce qu’on vit dans le ghetto de la périphérie parce que c’en est un et bien autrement que ce qu’on lit partout… Quand tu es un jeune dans une cité de banlieue fils ou petit fils d’immigré la réalité c’est que de ta cité tu n’en sors pas vu que tout est fait machiné arrangé pour que tu ne bouges pas de là toi les autres tes frangins et ceux qui ne le sont pas sauf pour aller en métro à Paris ou sur la dalle de la Défense le samedi en bande tu restes là… Alors c’est forcé ta cité de banlieue ça devient le Monde… Partir aller vivre ailleurs ça fait peur c’est quasi à nouveau se couper de ses origines comme l’ont fait les vieux, ça craint ! Et d’ailleurs aller où ? Quand tu es né aux 4000 de La Courneuve, aux Bosquets de Montfermeil, aux Franmoisins de Saint-Denis tu es estampillé et ça te colle c’est ton destin voilà !

Mais une lettre, une correspondance de Julien revenu à Paris, Julien amoureux et qui attend… Une lettre à la petite fiancée nomade la Shérazade de banlieue qui a quitté la rue pour le Monde elle, c’est nous embarquer pour ailleurs c’est nous faire monter à bord de ce bateau qui part de Marseille ce bateau de la compagnie maritime que mon père a pris il y a si longtemps il était jeune et il se souvenait encore avant de mourir il me le racontait souvent de l’arrivée irréelle dans le port d’Alger après le mal de mer durant tout le voyage… mais il n’aurait pas loupé l’arrivée dans la baie et sa blancheur nacrée au creux de la vaste paume du soleil… Une lettre de Julien amoureux à Paris qu’il aime pour la petite Shérazade d’Aulnay-sous-Bois qui est devenue comme Isabelle l’aventurière du grand Sud où est-elle aujourd’hui ? Alger dans les ruelles de la Kasba où Catherine Rossi une ancienne amie qui remplit ses carnets de voyage d’aquarelles l’a peut-être rencontrée avant de partir pour Tamanrasset…

La lettre de Julien me renvoie au plaisir des images qui a été le mien en parallèle à celui des mots, l’évocation des peintures orientalistes de Delacroix… des toiles Jungles à Paris et le Rêve du Douanier Rousseau et de l’expo “ Fantômes d’Orient ” autour de Pierre Loti au Musée de la vie romantique me renvoie à une sacrée nostalgie que je voudrais oublier… Les belles images je ne les regarde pas assez et je m’en veux… avant quand je n’écrivais pas autant et que je peignais il n’y avait pas une journée où je ne me plongeais dans un des bouquins de peinture que je trimballe depuis mon adolescence je ne les ai ni égarés ni jetés ni abandonnés à chacun de mes départs ils sont là dans la pièce où j’écris… abîmés tachés de peinture et déchirés mais ils m’accompagnent sans doute jusqu’à ma mort les reproductions de certaines peintures me sont aussi proches que d’anciennes photos sur plaques collectionnées par mon grand-père des personnages de notre famille d’ouvriers et paysans dans les années 1850…

Ces images je les ai vues quand j’étais enfant beaucoup ont disparu celles qui me restent je les regarde avec émotion et reconnaissance pour ce que ces gens-là ont écrit de mon histoire avec leurs mains creusées d’arbres cicatrices… C’est grâce à eux que je sais qui je suis et aujourd’hui où nous voyageons pieds nus au milieu de la voie express de l’insensé et où une ministre peut écrire : “ …le problème c’est que nous sommes un peuple qui pense, il faut arrêter de penser et retrousser ses manches… ” j’aime songer à eux et à la tendresse que je devine dans leurs regards derrière le vernis sépia délavé… Non, comme tu le dis cet “ … hybride hongrois-français né en France, fils d’un exilé ” n’est “ pas fils de travailleur immigré… ” Mounsi l’écrivain algérien que j’ai retrouvé à Vallauris et qui lui l’est sait ce que ça coûte la servitude vu que son père qui n’a jamais pu supporter son existence d’ouvrier immigré s’est suicidé par la boisson et le jeune révolté qui lisait François Villon à la maison de redressement n’oublie pas le visage de cet homme devenu fou… par les bienfaits du travail…

Ces visages marqués de la souffrance physique et morale du travail dans ces milieux laborieux et pauvres et de la fierté simple des êtres qui n’ont jamais revendiqué la culture populaire qui est la leur - la nôtre la mienne et celle des jeunes des cités de banlieue aujourd’hui même si leurs origines différent – je les retrouve dans le film documentaire de Prévert en 1950 Aubervilliers… Est-ce qu’il existe un Musée des ouvriers où ces milliers d’êtres humains qui ont usé leur vie dans les galeries de mines dans les fonderies sur les chantiers dans les ateliers automobiles florissants dans les teintureries des fileteries du Nord où mon père avait la honte en regardant les travailleurs blacks torse nus au-dessus des cuves et sous les tuyaux métalliques d’où s’égouttaient les couleurs sur leur peau… est-ce qu’il existe un Musée où les gamins d’aujourd’hui puissent contempler la véritable usure des femmes et des hommes par le labeur durant toutes ces années ? Je ne sais pas je n’en ai pas entendu parler…

En lisant la fin de la lettre de Julien je constate que nous écoutons la même radio rien d’étonnant… Abd-el-Malik, Grand Corps Malade, ces jeunes rappeurs auxquels on peut ajouter le groupe des marseillais I am parmi les plus connus, mais il y en a tant d’autres qui inventent chaque jour la langue d’aujourd’hui - la nôtre - celle qui vient de l’oralité et de la bouche des conteurs d’Afrique mêlée aux accents des faubourgs d’Arletty lisant les poèmes de Prévert ou un extrait du Voyage au bout de la nuit de Céline… Et ce qui me semble le signe qu’on refuse de voir le plus criant de leurs textes à tous c’est qu’ils expriment chacun à leur façon l’amour et l’attachement qu’ils ont pour ce pays paysage - le leur le nôtre - et pour la liberté d’écrire d’imaginer de penser qu’ils ont appris dans les écoles – les nôtres les leurs… Un de ceux que je préfère Ridan chante dans son dernier CD “ L’ange de mon démon ” : “ Quelle chance… quelle chance d’habiter la France… ” Pour combien de temps encore ?…

Voilà… j’ai noté tout ça au fil de mes lectures dans le métro et dans l’autobus des brousses, c’est très désordre mais j’espère que tu t’y retrouveras… A très bientôt Leïla et j’emporte avec moi Les femmes au bain dans la cité corsaire de Saint Malo pour réfléchir à un texte plus long que ma “ lettre ” à la rentrée.  Je t'embrasse Dominique

  

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 21 juillet 2007 6 21 /07 /Juil /2007 00:45

 

Il y a presque dix ans que je connais Leïla Sebbar et que je travaille avec elle sur la plupart de ses livres à travers des entretiens publiés en revues. Leïla écrit dans nos Cahiers des Diables bleus les lettres de Shérazade et de Julien. Voici quelques passages d'une correspondance que nous échangeons depuis quelques  temps et qu'on peut retrouver également sur son site.

 

Paris, le 17 juillet 2007

 

 Leïla bonjour,

Je viens de recevoir ce matin ton texte-lettre De Julien à Shérazade Juillet 2007, et figure-toi que contrairement à ce que tu me dis dans ton courrier je suis enchantée qu’il soit écrit à la main, avec ce stylo plume que j’imagine être le tien depuis des années que je reçois des textes de toi  et ton écriture - la même aussi joliment inclinée un peu sauvage malgré ton habitude sans doute de corriger d’autres écritures plus jeunes – ton écriture que j’ai appris à déchiffrer comme celle de Jean Pélégri depuis le temps que je vous lis… C’est drôle car tes lettres sont désormais presque les seules que je reçois encore manuscrites avec celles d’un ami Patrick Larriveau qui participe à nos Cahiers des Diables bleus et qui vit dans les Pyrénées-Atlantiques. C’est un post-soixante-huitard comme moi un rebelle que je n’ai jamais croisé autrement qu’à travers nos correspondances… et qui m’envoie aussi des récits et manuscrits depuis des lustres !

Comme tu l’as remarqué aussi je suis quelqu’un qui aime suivre le parcours d’un écrivain durant des années avec tout ce que ça comporte d’écritures singulières, et pas seulement les bouquins publiés, ceux qu’on retravaille longuement, qu’on nettoie et qu’on livre au regard des autres achevés, enfin on le croit… mais avec toutes les façons qu’ont les gens qui écrivent pour tout et pour rien ou presque, de mettre des mots sur ce qui passe par ci par là, de noter sur des p’tits bouts de papier les minuscules aventures du quotidien… et puis les correspondances bien sûr comme celles aussi puissantes que ses romans - et la plupart ne sont pas encore publiées - que Céline a échangées depuis sa prison danoise de la Vestre Foengsel avec son avocat Mikkelsen et sa femme Lucette.

C’est ce que j’ai fait avec Jean et encore trop peu puisqu’on s’est rencontrés tard dans sa vie mais ça a été ces presque six années où il me confiait peu à peu ses cahiers de jeunesse à Alger, les lettres manuscrites de Sénac tu imagines pour moi l’immigrée dans la mémoire algérienne ! et tous ces gribouillis que j’ai récupérés au milieu des cartons prêts pour la poubelle car son fils n’en veut pas - il ne fera pas suivre la filiation ni par les mots ni par la mémoire orale et curieusement c’est moi qui le fais comme si j’étais la fille de Jean d’ailleurs il me parlait comme un père parfois, un père qu’on admire et qui vous reconnaît c’est ce que tu as sans doute vécu avec le tien… Il y a beaucoup de gens qui pratiquent professionnellement cet intérêt dans les Facs, moi c’est autre chose, pareil pour mes critiques littéraires, j’y vais à l’intuition et je fonctionne avec ce que j’appelle les coïncidences poétiques… En ce qui concerne l’approche que j’ai de ton écriture et ce que j’ai découvert de ton paysage d’Algérie qui est le lieu d’où tu écris, même si Paris que tu aimes, même si l’Aquitaine où est née ta mère, même si le centre de la France ce Massif Central où vivent beaucoup de vieux chabanis… c’est très différent en apparence car tu ne manques pas de personnes qui travaillent sur tes textes… Mais ça ne l’est pas tant que ça au fond vu ce qui nous rapproche curieusement et que j’ai encore reniflé comme une odeur de fruit très mûr et sucré au milieu d’un été pourri par tous les bouts dans ton livre Métro que j’ai lu d’une traite presque comme tu me l’avais dit, dans le métro !

J’ai fait mon dernier passage Gare du Nord qui est mon quartier général direction Epinay trois fois par semaine le nez dans les pages de ces Instantanés parisiens qui ont la même saveur que ce que tu écris dans tes nouvelles algériennes du Ravin de la femme sauvage, que j’ai prises ce matin pour le retour cette fois en bus ( mon autobus des brousses le 154 dans lequel je rencontre à chaque fois les gens du Maghreb immigrés et de l’Afrique parmi lesquels on vit Louis et moi dans la cité ) jusqu’à Saint-Denis Porte de Paris puis métro de la ligne 13 et la suite jusqu’à Nation…

Tu te doutes que ce que tu racontes là et la façon dont tu as saisi ces notes sur le vif me touche parce que c’est aussi le monde au cœur duquel je me sens “ chez moi ”, des mots que j’utilise rarement à cause de mon sentiment constant d’étrangeté, ce monde des gens venus de la rue et qui déambulent souvent hors de tout contexte social reconnaissable… Bien sûr il y a ceux qui comme toi et moi prennent les transports en commun ( association de mots qui m’a toujours fait rire… ) de passage et pourtant si on comptait les heures de notre vie là-dedans c’est effarant et c’est pour ça qu’on regarde les autres aussi. Comme dans un bistrot c’est un endroit où on peut les écouter, entrer dans leur vie à leur insu et capturer des petits fragments de leur histoire, il y a tant de scènes qui se jouent parce que c’est du temps entre-deux, une sorte d’interlude où tout est possible… C’est un théâtre formidable !

Mais ce qu’il y a surtout ce sont les gens qui ont fait du métro leur refuge, leur maison où ils mangent, dorment, défont leurs godasses pour aérer leurs pieds qu’ils ne lavent pas et où ils les laveraient d’ailleurs ? ou les emballent comme le jeune homme des “ Bandelettes ”, se grattent comme le clochard du “ Singe footballeur ”, font la manche avec un enfant ou pas dans les bras des fois c’est un chien qui les accompagne et même il y en a avec des petits rats que les passagers regardent avec curiosité ou terreur ! C’est ça il y a tous ceux qui habitent dans le métro et qui sont désormais ce peuple tout pareil à celui de la Cour des Miracles de Victor Hugo, ces êtres du dessous de la terre qui errent le long des couloirs sous la ville comme une autre espèce d’hommes et de femmes… Les totalement marginaux les totalement largués par le système ou bien pas tout à fait comme ton “ Ecrivain public ” qui relie encore le dedans et le dehors.

Il me faudra un peu de temps - ma lenteur génétique toujours à goûter les histoires, mon grand-père qui bossait à la SCNF sur le réseau Nord me lisait les livres de prix au dos cartonné rouge et incrusté de lettres dorées avec les pauses pour faire rêver et imaginer la suite qu’utilisent les conteurs - avant de noter ce que je ressens en lisant pour la première fois la nouvelle “ La négresse à l’enfant ” que tu as certainement déjà publiée mais j’aime n’avoir pas tout lu et découvrir tes textes en désordre, encore ce goût pour la fragmentation et l’improvisé, ce matin sur la ligne 2 où je monte Place Clichy alors que j’ai fini la première lecture et que je relis parce que c’est trop fort ! Etrange ces atmosphères qui aussitôt te sautent à la gorge et te font remonter loin quelque part où je suis sûre de n’avoir jamais mis les pieds…

L’Afrique les femmes blacks et leurs boubous rieurs colorés terribles ces éléphants verts de la femme qui crèche en face de chez Louis le même palier ces tissus qu’elles jettent par-dessus comme ça c’est beau négligé jaune safran orange mandarine violet rose des bougainvillées, d’enfance je ne les ai pas frôlées ni touchées dans les hammam où je n’ai pas été d’ailleurs mais toujours dans les transiliens comme on dit quand je les vois avec l’enfant qui sommeille sur leur dos l’air ravi de la chaleur moite et bonne et du balancement ça doit être pareil sur le dos des gros éléphants, je ne peux pas m’empêcher d’avoir une impression de bonheur sensuel qui me revient…

La ligne 2 Barbès-Belleville-Ménilmontant-Couronne mon Algérie cent mille fois piétinée sur les trottoirs même si tout le Maghreb s’y emmêle avec les Juifs en plus pour moi ce coin c’est Alger-Paris sur Seine comme je l’appelle, depuis Nation c’est facile j’y vais le soir l’été d’ordinaire les années où on n’est pas contraints aux bottes caoutchouc et ciré presque ma Bretagne déjà il fait une chaleur épaisse et parfumée par le thé vert à la menthe les paniers bourrés d’oranges de citrons et de dattes de Biskra l’oasis où a vécu mon père durant deux années en 1942… La ligne 2 c’est mon Algérie aujourd’hui comme celle de mon enfance c’était les cabanes d’Aubervilliers dont les Français à qui je raconte les vestiges du bidonville la boue les petits chemins où coulent des ruisseaux quand il pleut les baraques en tôle et en planches des palissades en 1960 j’avais quatre ans mais je sais que je n’invente pas, eux ils me disent que ça n’est pas vrai…

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés