Bidon City 1
Epinay, Mardi, 25 décembre 2007
Il y a des blocs de béton gris
Très bas enfoncés
Dans du sable sans fenêtres
Il ne fait pas encore jour
Et le couvre-feu
Couvre la ville bunker d’une peau
De bidons rouillés
Les bidons aux troncs plus vastes
Que celui des arbres mouillés
D’huile rose sont criblés de trous de balles
Par où on voit dans l’obscurité
Une file d’hommes en habit de travail
Qui se bousculent pour avancer
Il y a une route large de trois mètres
Et des pavés de béton gris
Dans le sable enfoncés
Comme un destin cerné
Par deux murailles de grilles
Qui foncent droit dans le mur
Où on a taggé une porte ouverte
Qui donne forcément
Sur une prairie immense vivante
Chevauchée de papillons de nuit
Qui ont accroché leur habit de jour
Aux portemanteaux de l’usine
On ne sait ni où ni
Comment ça a commencé
De l’autre côté des grilles
Il y a un homme vêtu d’un habit blanc
Jouant sur un petit violon une musique
Ivre de grillons et d’arbres creux
Qui s’égoutte comme l’eau d’un puits
Qui pousse comme une main
Qu’un magicien fourre au fond d’un chapeau
Une fenêtre entrebâillée
Aux vitres pleines de bonté
Son vêtement se givre de poussière
Rouge quand le soleil sort de son bidon
Et de la bave luisante
Des limaces mais ça sèche
Vite et le rouge devient
Aveuglant comme le sel
Sur la peau des bidons rouillés
Et le rouge devient gris
Quand la nuit mouillée d’huile noire l’arrose
Et ses chaussures cirées
Ont rétréci
Ses pieds dans des baignoires d’acier
Boivent et font la grimace
Le vin sucré de la fatigue
Mais il continue de marcher
Il continue de longer les grilles
Et la file sans fin des hommes
Qui s’agite et se tord
Il y a celui qui tape sur l’épaule
De son voisin celui qui le piétine
Et celui qui entend la musique
Trépignant sur les cordes
Du petit violon nerveux comme un chat
Et ça lui fait du bien
Le vieil homme les accompagne
Tout le long de la nuit et du jour
En jouant de son mieux
Il y a très longtemps qu’il a commencé
A marcher sur le bas-côté
De la route aux pavés de béton gris
Dans le sable enfoncés
Parce qu’il n’a jamais trouvé le moyen
D’échanger son habit blanc
Contre un des leurs
Et une poignée de raisins secs
Alors pour ne pas être seul
Comme un chien bâtard
Aux yeux pleins de bonté
Qu’une main vulgaire a poussé
Dans l’ombre bleue des bidons
Là où il y a forcément
Une prairie immense vivante
De papillons avant qu’il soit trop tard
Il ne s’arrête de jouer que pour dormir
Un peu et pour manger
Les papillons aux couleurs cruelles
Qui se sont échappés de l’âme des hommes
Et c’est comme ça qu’il sait
Que les grilles ne sont pas trop hautes
Que la route n’est pas trop étroite
Que la ville n’est pas trop grise
Il y a cette façon de frotter
Sa peau rouillée mouillée d’huile rose
Contre celle des autres
Il y a le p’tit violon nerveux comme un chat
Il y a tous ceux qui ne cessent pas
De rejoindre la file
Il y a le soleil couché
Dans un bidon troué de balles
Pétillant comme un brasero
Et les mains des hommes tendues vers lui
Le feu qui couve dans le verre des fenêtres
La bonté accrochée aux portemanteaux
Et la nuit qui marche sans chaussures
Sur les traces du jour qui boit
Le vin sucré de la fatigue
Pour se rappeler comment ça a commencé
Comment ça a commencé ?
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