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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /Jan /2008 21:15

                De la part du chien indigène suite

Ecoute… écoute…

…Les Arabes appelaient son père malem : maître. Et Morgane sa grand-mère était… obligé… la fille du malem qui vivait auprès de Lakhdar le serviteur indigène et de sa mère djeda Fatima. Djeda Fatima qui aidait à la cuisine la grand-mère de Morgane devenue veuve et tellement grosse… 

Tellement grosse… Au bas des escaliers du Block trois l’Afrique… Morgane en pensant à elle chantonne la rengaine qu’elle a composée avec les mômes blacks et café-crème de la Cité … La rengaine voyage les emporte sur la pirogue qui remonte le fleuve niungo dans le vague vert de ses yeux… Eux qui d’ici sûrement ne bougeront pas… A moins que… Poisson pourri… Poisson pourri… Qu’est-ce que ça sent… qu’est-ce que ça sent ici… Poisson pourri…

Morgane soupire en trifouillant entre ses pieds de petits cailloux gris à l’intérieur des sandales ouvertes qui ont sucé la poussière grasse du goudron de la Cité. Soupire en trifouillant avec ses doigts que grand-mère Fatima une vieille qui l’aime bien lui a faits au henné pour rire… Grand-mère Fatima qu’on appelle aussi djeda… décidément toutes les histoires se ressemblent diablement… abrite un djinn qui boit l’huile de sa lampe et possède en lui l’âme du feu…  Dans la Cité des Blocks à Paris sur Seine c’est l’Afrique pour de vrai malgré ceux qui ne le voudraient pas… Si elle avait pu imaginer la grand-mère Morgane qu’ils finiraient par se rejoindre les uns et les autres… Comme dans son histoire à elle en fait… Comme dans son histoire…

Morgane soupire en trifouillant…

- Moi aussi j’apprends plein de choses avec eux… Moi aussi… En vrai… on dirait qu’on ne s’était pas quittés… Eux et nous toujours… dans nos rêves de la vie qui serait plus celle de la Cité … Dans nos rêves du désert de partout sur la terre… Un espace qui existe pas au milieu des Blocks… Un espace à pas finir de marcher pieds nus dessus jusqu’au bout du soleil qui se couche entre les pattes du chien indigène… Mais où il est donc passé pour finir ce chien ?… C’est ça qui serait intéressant… Reprendre la lecture du cahier pour essayer de savoir…

Ecoute… écoute…

Dans ces temps-là de l’Algérie qui sont vraiment lointains la grand-mère coloniale de Morgane ressemblait à une vieille toupie qui s’enroulait une ceinture de haine autour du ventre à chaque tour. Comme on savait pas son prénom sur la cahier on l’appelle melma… C’est quelque chose qui ressemble à “ maîtresse ”… Ce qui est drôle pour Morgane aujourd’hui parce que ça a l’air dans son idée à elle des mots… ça a l’air un peu égrillard… Elle imagine une vieille cocotte aux yeux peints sortant du théâtre des plumes roses lui parsemant son manteau et qui glousse … Bon… c’est pas dans le contexte mais qui sait comment elle était avant de partir là-bas la grand-mère coloniale ?…

- Non… elle décide Morgane. “ maîtresse ” c’est plutôt coquin… et vu qu’elle voulait pas qu’on le sache… elle a camouflé ça avec de la colère et des mauvaises paroles… D’ailleurs personne la prenait au sérieux dans “ L’Hôtel de l’Europe ” de Biskra qui était rien qu’un minable théâtre où elle n’avait même pas pu tirer le rôle de la Carabosse … la melma… Non… même pas… Un minable théâtre l’histoire coloniale…

L'hôtel de l'Europe à Biskra 1940-44  ( Photo perso )

Aux yeux de Lakhdar l’Arabe… le serviteur de la melma qui le malmenait volontiers parce qu’il était bon et indifférent à leurs grandes gesticulations affolées et militaires sous le soleil qui brûle assez comme ça… Morgane était une fée. Ou peut-être une déesse de la nuit telle Shéhérazade. Lakhdar il ne savait pas lire mais il avait entendu les histoires de la bouche de djeda Fatima. Les histoires des Nuits sacrées qui voyagent sur le dos des grains de sable du désert. Les histoires… Comme elles voyagent dans la bouche des cavaliers qui entourent le soir de leurs voiles turquoise sombre et indigo brutal la peau frissonnante de l’oasis…

Et malgré les colères du malem qui refusait que sa fille traîne avec les serviteurs… Lakhdar l’Arabe il invente pour elle un royaume étrange de parfums et de signes dont le sens se perd souvent au creux de la brume chaude du soir dévoilé.

- Tu vois ma fille… il dit Lakhdar l’Arabe à la petite fée des sables… Tu vois… lorsque les djenoun font un feu sur le haut de la dernière dune… là-bas… alors si tu vas danser avec eux tu deviens pour toujours une djinia…

Et Lakhdar l’Arabe raconte à Morgane la petite fée de ses yeux le songe des Nuits avec ce qu’il connaît et ce qu’il imagine… Parce que la parole ne s’arrête pas à l’oasis de Biskra… La parole… Elle est une passante au corps de lune pâle solitaire et masquée qu’entourent mirages les cavaliers. Comme vous savez…

Et Morgane la djinia peint pour Lakhdar le serviteur arabe avec ses mains plongées au fond de grands baquets de couleurs turquoise et indigo des personnages venus de l’Arabie solaire… De grands baquets posés sur la terrasse blanche par les djenoun assurément… Elle peint Morgane… Des personnages mirages dans la bouche de Lakhdar et de tous ceux-là avant lui…

Et pour djeda Fatima elle peint Morgane la djinia des Nuits sur d’immenses toiles dans l’hôtel de Biskra… Des Nuits que la violence coloniale n’a pas le pouvoir de violer. Sur les toiles vierges qu’elle a apportées avec elle à l’intérieur de la camionnette à plateau elle peint… Des Nuits vierges au contour turquoise léger qui veille sur des burnous endormis là où le sable clair devient peu à peu café-crème.

Et puis elle peint à même les murs de la petite maison de Lakhdar à Touggourt… Morgane… Le fabuleux vaisseau de Sinbad et les troupeaux de chevaux marins… elle peint… Depuis l’orange cruel de l’horizon qui mord la chair de l’ombre violette allongée au pied des palmiers d’un vert d’eau fragile évaporé elle peint… Jusqu’à ce que les fumées ocre roses des feux des nomades la remplacent.

 Illustrations Catherine Rossi

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Jeudi 3 janvier 2008 4 03 /01 /Jan /2008 01:00

Mili est une amie peintre rencontrée aux ateliers collectifs de La Forge de Belleville, originaire d'Argentine elle tente de faire de la solidarité avec d'autres créateurs une façon de vivre et ses peintures sont vraiment trop chouettes, ainsi que son histoire !

Entretien avec Mili Presman

Peintre

2005 

Photo Jacques Du Mont

Mili Presman est née en Argentine où elle fait des études d’architecture. Aux Etats-Unis elle reçoit le prix « Blue Ribbon » de l’Ecole Régionale des Arts Plastiques du Connecticut. En France depuis 27 ans, elle obtient le diplôme des Arts Appliqués Duperré et une licence en arts plastiques à Paris VIII.

 

Peux-tu nous dire pour commencer quelles sont tes origines et quel a été ton parcours pour arriver ici dans cet atelier qui se trouve parmi d’autres ateliers d’artistes à la Forge de Belleville ?

Mili Presman  : Je suis originaire d’Argentine. L’Argentine est un pays où les gens ont beaucoup d’origines étrangères. Mes grands-parents sont d’Europe de l’Est, Russes, Polonais, Roumains… Moi je suis de la deuxième génération, d’origine à la fois juive et d’Europe de l’Est. Et comme ma famille n’est pas pratiquante, je me suis parfois sentie un peu sans véritable identité. Mais je me suis rendue compte que c’est le cas de beaucoup de Juifs argentins. On est un peu nomades. Je suis née à Cordoba qui est la seconde ville du pays.

Et comment t’es venu ce goût pour la peinture ?

MP : Ça m’est venu très petite. En Argentine il y a école seulement le matin ou l’après-midi. Et mes parents qui sont d’origine européenne ont fait comme on le fait ici, ils nous ont envoyé apprendre l’anglais, la danse et la peinture. J ’ai commencé à peindre j’avais 4 ou 5 ans. Je faisais de la copie de tableaux anciens j’avais 6 ans… Et puis je n’ai jamais arrêté. J’ai fait aussi de la céramique très jeune, mais tout cela était considéré comme un hobby. Mon père était médecin et il estimait qu’il fallait faire des études sérieuses. Alors j’ai étudié l’architecture pendant trois ans, mais je n’aimais pas ça ! Je voulais être peintre. J’ai travaillé dans un atelier de céramique et j’ai arrêté la Fac. Mes parents qui n’étaient pas d’accord avec mon choix ne m’ont plus jamais aidée financièrement mais j’avais fabriqué des jeux d’échec en terre et en les vendant je me suis payé mon voyage pour l’Europe.

Tu as travaillé longtemps la céramique ?

M P : Oui, ça me plaisait et c’est pour ça qu’il y a de la matière dans mes toiles. Mais là-bas c’est très mal vu car c’était les Indiens qui faisaient de la céramique… A l’époque il n’y avait pas de céramique artistique ni d’école d’art où apprendre, c’était de la céramique utilitaire. Et ma famille ne l’admettait pas. En plus, c’était l’époque des militaires, et je ne voulais pas rester dans mon pays. J’avais vingt ans, je ne m’entendais pas avec mes parents, avec une amie on a ramassé un peu d’argent, on a pris le bateau et on est parties… Vous êtes parties comme ça, à l’aventure toutes les deux ?

M P : Oui… et je n’avais aucune idée de ce qu’était l’Europe. On est parties en bateau. La traversée pour l’Espagne durait dix-sept jours, dix-sept jours où tous les rêves étaient permis. En Argentine c’était une période vraiment dure. Moi je ne supportais plus. Il y avait des persécutions, des camps de concentration, des amis qui mouraient et on faisait comme si rien ne se passait. Chez moi on n’en parlait pas. Beaucoup de jeunes entre 17 et 20 ans s’engageaient contre les militaires et prenaient les armes. Moi j’avais peur de prendre les armes. Mais je ne voulais pas accepter ce qui se passait et ne rien faire. Et puis mon père ne me parlait plus, alors on est parties… On n’avait rien, mais on était inconscientes. Moi j’ai beaucoup de chance dans la vie et à chaque fois que j’ai entrepris quelque chose comme ça, ça a bien tourné.

Donc tu es arrivée en Espagne et comment t’es-tu débrouillée ?

M P : D’abord je voulais faire de la céramique. J ’avais mon oncle qui est un acteur argentin exilé politique à Madrid, et juste à côté de l’endroit où il habitait se trouvait un atelier de céramique. Et dès le lendemain de mon arrivée, j’ai pu me mettre à travailler la céramique grâce à ces gens qui  le  connaissaient et qui sont devenus mes meilleurs amis. Je suis restée un an là-bas mais mon rêve c’était de venir à Paris pour faire les Beaux-Arts. Et puis à Madrid c’étaient les années 70 juste après Franco, et on faisait la fête tout le temps. Moi je voulais faire des études… et là je sentais que je n’avançais pas.

Et pourquoi ce choix de Paris, alors que tu ne parlais pas le français, c’était un obstacle non ?

M P : Déjà pour nous en Argentine la France c’est le pays de l’art. C’était un rêve… J’avais une adresse à Paris d’une jeune fille qui était venue chez moi dans le cadre des échanges internationaux, et c’est elle qui m’a trouvé un travail comme fille au père. Ça a été l’année la plus dure de ma vie car je suis très bavarde et je ne parlais pas un mot de français ! J’avais 22 ans et j’ai parlé le français au bout de trois mois. J’étais obligée d’apprendre puisque je ne pouvais pas parler une autre langue ! Ça s’est passé à chaque fois comme ça lorsque j’ai dû apprendre une langue. Maintenant que je me rends en Egypte régulièrement car mon ami est égyptien, je parle arabe assez bien pour me débrouiller. Je me suis trouvée à un moment toute seule avec les femmes au village durant deux mois, et je t’assure que j’ai appris très vite pour pouvoir parler.

Donc pour en revenir aux voyages et à l’exil qui marquent certaines de tes toiles puisqu’on y retrouve ces personnages en errance avec une valise, tu as toujours eu envie de partir, de connaître d’autres espaces ?

M P : J’ai vécu déjà aux Etats-Unis durant un an dans le cadre de ces échanges internationaux lorsque j’avais seize ans. Et j’ai appris l’anglais. Je crois que l’idée de voyager a commencé là. Mais l’histoire de la valise que tu as vue et qui est sur les peintures, ça n’est pas uniquement une histoire de voyage. Moi je me retrouve avec ma famille en Argentine, mon ami en Egypte, et ma vie ici en France. Je me suis trouvée à un certain moment ne sachant plus quel chemin je voulais prendre, où aller, où vivre pour finir… Je suis toujours tiraillée. Et la valise a pris beaucoup de signification en faisant les tableaux. Les choses sont sorties sans que je m’en rende compte et elles ont eu un sens. Certaines personnes m’ont acheté les tableaux où il y a la valise pour leur fille de vingt ans car c’est le moment du départ dans la vie. A un moment ou à un autre de ta vie tu as un problème de valise. Une séparation… un départ…

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Les Diables bleus
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Mardi 1 janvier 2008 2 01 /01 /Jan /2008 18:22

                De la part du chien indigène

Biskra… été 1910… Dans le cahier de la grand-mère d’Afrique…

Cité des Blocks… été 1963…

 

Ecoute… écoute… Je voudrais te raconter une histoire…

Morgane… je m'appelle Morgane…  “ Ça ne sert à rien d’aller trop vite… ” elle disait la grand-mère au chien indigène tout le long du chemin des rails qui les ramenait de Touggourt à Biskra et puis vers le Nord. Toujours plus vers le Nord… Le chien il était bien d'accord ça sert à rien…

“ Il faut du temps pour que les choses elles donnent leur fruit de lumière… ” qu’elle disait. “ Avant y’a les fleurs couleur de sang. On n’peut rien faire quand ça n’est pas le temps … ”

Mais de ces quelques années de son enfance algérienne toujours elle garde le goût du sang de henné entre les lèvres. Le goût du rassoul que djeda Fatima lui passait dans ses cheveux de soleil. Morgane la petite fée venue du Nord. C'était elle Morgane ta grand-mère… peut-être que si tu sais tout ça ça te fera plus facile de vivre ici… il a dit lui… mon père dans la nuit géante du Block trois. Poisson pourri…

Morgane. Je m’appelle Morgane… Et je vis à ici sur Seine dans la Cité des Blocks touillée et retouillée avec tous ceux qui n’ont pas forcément de grand-mère d’origine pour se souvenir. Les mômes black-café et café-crème savent comme P’tit-Nègre et moi que dans le Block trois l’Afrique ça sent l’odeur du poisson qu’on garde des mois bien sec. Pour la marmite à partager. Alors… poisson pourri…

Pour ce qui est des histoires on n’a jamais de pannes parce qu’on invente beaucoup. Mais celle-ci qui est l’histoire de la grand-mère Morgane dans l’oasis de Biskra comme vous savez… celle-ci elle est venue avec le sable des roses d’ailleurs jusqu’aux marches du Block trois l’Afrique…

Elle est venue… Alors lui mon père il a ouvert le premier cahier sur lequel elle avait écrit et il a lu :

Ecoute… écoute…

… “ ce matin Lakhdar l’Arabe est mort et le chien indigène est reparti en direction du Sud… C’est une carte envoyée par mon père qui me l’a raconté après un voyage de plusieurs mois à chaque étape où je me suis arrêtée… Comment cette carte a-t-elle fini par me rejoindre ?…

Je n’ai jamais oublié Lakhdar ni ma promesse de revenir. Mais… peut-on r’ouvrir la petite porte de l’enfance autrement qu’avec des mots ?… Je suis partie pour refuser le monde de mon père : le monde où Shéhérazade n’avait pas d’autre choix que de préserver le corps des filles de la lune avec des mots d’hommes. Moi… je suis partie…

Ni toi Lakhdar… ni djeda Fatima… ni le chien indigène vous n’êtes sortis de mon cœur. Vous êtes ma fleur de sang. Maintenant je sais que j’ai le droit de me souvenir et de poser un instant le premier caillou de mémoire dans le ruisseau du temps. Maintenant je me suis enroulée au creux de ton burnous blanc pour écrire l’histoire… Maintenant je ne suis plus la fille du malem ”… Oui… c’est ça… elle s’est dit Morgane sur les escaliers du Block trois en regardant vite fait d’un œil par-dessus son épaule à lui l’écriture encore violette mais séchée par mille grands vents depuis comme des larmes sur le vieux cahier où elle avait tout écrit ses souvenirs parmi les roses des sables enfouies… C’est ça… y a eu plein d’histoires avant la mienne et ça fait rien que se répéter… On dirait le bruit d’une boîte à histoires qui dégringole depuis les étoiles par l’escalier poisson pourri des Blocks et qui m’arrive à moi… Une surprise… C’est comme une surprise la grand-mère Morgane et son histoire de petite fille coloniale avec une autre grand-mère par-dessus… Une surprise qui avait déjà l’odeur du poisson pourri…

Toutes ces grands-mères et puis ces filles au prénom semblable au sien qui s’empilent… on dirait des tas de cailloux chantant un chant douloureux et naïf…

C’est compliqué… des tas de vieux cailloux empilés sur moi… C’est compliqué et c’est lourd comme les pierres du Block trois alors que dans le désert les pierres elles restent couchées là… Jamais dressées avec des escaliers dedans… elles seront les pierres… Non jamais…

Et moi non plus… jamais j’irai là-bas où y a leur hôtel colonial d’histoires usées tels des draps trop lavés… Lavés par des savons qui les feront déteindre longtemps… jusqu’à moi et jusqu’à Naïma l’institutrice d’arabe aussi peut-être ? Naïma qui ne veut pas non plus qu’on reste sur des rengaines d’y a des siècles… Lavés alors une dernière fois… et puis ça suffit…

D’accord… je suis Morgane… une dernière fois alors… Parce qu’ensuite je m’en irai… et ils ne pourront pas me rattraper… Non ils ne pourront pas… alors… Poisson pourri…

                        Illustrations de Catherine Rossi

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Vendredi 28 décembre 2007 5 28 /12 /Déc /2007 12:50

                        Aux gamins des cités de balieue

Un p'tit clin d'oeil d'une fin d'année qui a été assez rude et d'une autre qui se pointe et qu'on vous espère à tous lumineuse et tendre...

Quelques mots et des images rares qui parlent de l'enfance et du pays de l'origine car quel qu'il soit il demeure toujours le pays du coeur...

Voici un poème de Jean Pélégri écrit avant l'Indépendance de l'Algérie dans les années 55-56 et qui s'adresse à nous tous car pour ce qui est de la fraternité et de la solidarité on ne peut y arriver qu'ensemble...

                                               Photo de Djamel Farès 2000

Vous avez soif     

Et vous tuez le porteur d'eau

O mes frères de race

D'abord exploiteurs et vendangeurs d'injustice

Ensuite complices des bourreaux

Et ensuite bourreaux

O frères aveugles quand

Quand comprendrez-vous

Que c'est vous-mêmes que vous assassinez

Et vous mes autres frères comprenez

Vous qui êtes guéris de l'humiliation

Vous qui êtes sortis des ténèbres

Comprenez qu'il y a chez nous des causes

Et une dialectique

Qui nous mènent nécessairement à l'erreur

Qui nous mènent nécessairement

A des ténèbres pires que celles de l'humiliation

Les ténèbres de la peur de l'égarement

Les ténèbres du désespoir

Comprenez vous qui êtes guéris

Vous qui avez planté un drapeau dans le soleil

Comprenez que nous ne pouvons sortir seuls

De cette nuit.

                                 Jean et sa mère à la ferme El Kateb en 1926

Et avant de quitter 2007 sans regrets une petite pensée douce pour notre ami Ali l'épicier gentil de la cité de la Source à Epinay mort d'une façon injuste et folle que nous n'oublierons pas. Sa tendresse et sa bonté simple nous accompagnent.

 Ali et ses amis dans son épicerie de la cité de La Source à Epinay. Photo du film de Chantal Briet  Alimentation Générale

A l'année prochaine !

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Les Diables bleus
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Jeudi 27 décembre 2007 4 27 /12 /Déc /2007 13:03

Bidon City 1

Epinay, Mardi, 25 décembre 2007

Il y a des blocs de béton gris

Très bas enfoncés

Dans du sable sans fenêtres

Il ne fait pas encore jour

Et le couvre-feu

Couvre la ville bunker d’une peau

De bidons rouillés

Les bidons aux troncs plus vastes

Que celui des arbres mouillés

D’huile rose sont criblés de trous de balles

Par où on voit dans l’obscurité

Une file d’hommes en habit de travail

Qui se bousculent pour avancer

Il y a une route large de trois mètres

Et des pavés de béton gris

Dans le sable enfoncés

Comme un destin cerné

Par deux murailles de grilles

Qui foncent droit dans le mur

Où on a taggé une porte ouverte

Qui donne forcément

Sur une prairie immense vivante

Chevauchée de papillons de nuit

Qui ont accroché leur habit de jour

Aux portemanteaux de l’usine

On ne sait ni où ni

Comment ça a commencé

De l’autre côté des grilles

Il y a un homme vêtu d’un habit blanc

Jouant sur un petit violon une musique

Ivre de grillons et d’arbres creux

Qui s’égoutte comme l’eau d’un puits

Qui pousse comme une main

Qu’un magicien fourre au fond d’un chapeau

Une fenêtre entrebâillée

Aux vitres pleines de bonté

Son vêtement se givre de poussière

Rouge quand le soleil sort de son bidon

Et de la bave luisante

Des limaces mais ça sèche

Vite et le rouge devient

Aveuglant comme le sel

Sur la peau des bidons rouillés

Et le rouge devient gris

Quand la nuit mouillée d’huile noire l’arrose

Et ses chaussures cirées

Ont rétréci

Ses pieds dans des baignoires d’acier

Boivent et font la grimace

Le vin sucré de la fatigue

Mais il continue de marcher

Il continue de longer les grilles

Et la file sans fin des hommes

Qui s’agite et se tord

Il y a celui qui tape sur l’épaule

De son voisin celui qui le piétine

Et celui qui entend la musique

Trépignant sur les cordes

Du petit violon nerveux comme un chat

Et ça lui fait du bien

Le vieil homme les accompagne

Tout le long de la nuit et du jour

En jouant de son mieux

Il y a très longtemps qu’il a commencé

A marcher sur le bas-côté

De la route aux pavés de béton gris

Dans le sable enfoncés

Parce qu’il n’a jamais trouvé le moyen

D’échanger son habit blanc

Contre un des leurs

Et une poignée de raisins secs

Alors pour ne pas être seul

Comme un chien bâtard

Aux yeux pleins de bonté

Qu’une main vulgaire a poussé

Dans l’ombre bleue des bidons

Là où il y a forcément

Une prairie immense vivante

De papillons avant qu’il soit trop tard

Il ne s’arrête de jouer que pour dormir

Un peu et pour manger

Les papillons aux couleurs cruelles

Qui se sont échappés de l’âme des hommes

Et c’est comme ça qu’il sait

Que les grilles ne sont pas trop hautes

Que la route n’est pas trop étroite

Que la ville n’est pas trop grise

Il y a cette façon de frotter

Sa peau rouillée mouillée d’huile rose

Contre celle des autres

Il y a le p’tit violon nerveux comme un chat

Il y a tous ceux qui ne cessent pas

De rejoindre la file

Il y a le soleil couché

Dans un bidon troué de balles

Pétillant comme un brasero

Et les mains des hommes tendues vers lui

Le feu qui couve dans le verre des fenêtres

La bonté accrochée aux portemanteaux

Et la nuit qui marche sans chaussures

Sur les traces du jour qui boit

Le vin sucré de la fatigue

Pour se rappeler comment ça a commencé

Comment ça a commencé ?

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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