Mes Algéries en France
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Leïla Sebbar
Préface de Michèle Perrot
Ed. Bleu Autour, Mars 2004
Les femmes faisaient partie de ce monde-là, de cet ailleurs magique pour nous enfants des banlieues, comme s’il sortait d’un chapeau de prestidigitateur. “ … Partout où je marche, je les vois, je les entends… ” En regardant l’aquarelle qui représente l’une d’elles, peinte par Sébastien Pignon dans le livre de Leïla Sebbar, avec ses taches rouge ocre comme du henné et puis mêlé à quelque chose de vif qui ressemble à du sang, et les traits ronds et gracieux du visage, je les revois aussitôt.
Les femmes je les ai toujours vues en bas de l’immeuble discutant dans la langue que je ne comprenais pas avec les mains aussi et puis au marché toutes ensembles pour assaillir de leurs rires et de leurs histoires le marchand de poulets vivants afin d’obtenir le plus juste prix.
Je les ai toujours vues vêtues des tissus aux tons pastel, vert turquoise, bleu céruléum lavé, rose carmin et aux paillettes dorées ou argentées comme s’il en pleuvait partout sur elles.
Je les prenais pour des fées et j’aurais voulu les toucher. Toucher leurs tissus frissonnants qu’ensuite j’ai retrouvés dans les peintures de Dinet, et c’est exactement comme ça qu’elles étaient ces femmes d’Algérie, avec les petites croix indigo des tatouages entourées de plusieurs points, signes d’une géométrie parfaite et inconnue sur le menton et sur le front et aussi à la hauteur des poignets.
Ces femmes d’une Algérie encore ignorée dans la France où on ne les voyait pas.
“ Il fallait des femmes à ces hommes, ventres doux, mains chaudes dans la rêverie des hommes, la solitude de la ville ouvrière et de l’hôtel négrier, elles sont venues abandonnant la maison pauvre et la terre pauvre depuis la montagne en neige, les hauts plateaux hostiles, la plaine inféconde, les bidonvilles, elles sont venues dans le pays de France, les lettres disaient toujours que tout allait bien. ”
C’est ensuite en entrant chez elles parmi la troupe des enfants car nous revenions tous ensemble de l’école, leurs prénoms je me souviens encore, toutes les portes étaient ouvertes, que j’ai pressenti qu’elles possédaient le don des histoires “ … Nora écoute encore et encore ces histoires d’ogres et de djinns qu’on entend en écho outre-mer, en Normandie ou en Ile-de-France… ”
Partout les histoires se ressemblent mais dans la langue des femmes d’Algérie et au centre de leurs paumes rougies elles ont le goût d’un désir délicieux.
Leïla, “ dans la petite cour au jasmin de Ténès ”, soupçonne qu’il se cache derrière les mots qu’elle ne peut reconnaître “ les légendes du Chenoua dans la langue de la vieille ville ”, et que cette transmission de l’art de raconter par les femmes dont on la prive, il va falloir qu’elle la réinvente avec la saveur piquante et sucrée qu’elle devine. “ … Jamais, dans l’enfance algérienne, je n’ai entendu le plus petit mot de légende arabe ou française… ”
Djamel et Nabile Farès, l’un photographe et l’autre poète ont raconté tous les deux la grand-mère kabyle “ Gida ” qui avait failli devenir aveugle et les personnages qu’elle dessinait sur des morceaux de papier punaisés contre les murs de la maison. Avant le départ pour la France il y a la mosaïque familière de ses dessins dans la maison de mémoire.
Chez Djamel, à Ivry dans l’appartement au cœur de la ville, lorsqu’on pousse la porte on retrouve aussitôt la photo de Gida qui veille sur les siens comme une idole maternelle et bienveillante.
Je ne saurai jamais ce qu’ont été ces femmes, ailleurs, là-bas en Algérie, je ne le saurai pas, je ne veux pas le savoir. D’autres raconteront, plus tard, écriront, l’histoire des combattantes du maquis, de celles qui, ici, en France, ont résisté, ont été emprisonnées, des femmes libres qu’on n’enfermera pas, qu’on ne voilera pas. Algériennes de sang ou de cœur, mêlées, fraternelles, amies, que je n’ai pas rencontrées ainsi que Leïla a pu le faire dans l’école de son père à Hennaya. Jacqueline Gerroudj, Danièle Minne, Josette Audin…
Celles qui ont peuplé mon enfance à Aubervilliers, je les imagine venues à moi par un très long détour qui passe par l’Andalousie, le désert de l’Hadramaout, la cité de la Reine de Saba. Les femmes qui ont nourri mon enfance de ces rêves d’Orient alors que le mot même je ne le savais pas, elles s’appelaient aussi “ … Aïsha, Fatima, Mériem… (…) Dans des palais, Aïsha, Fatima, Mériem ont dit des vers, elles ont chanté, dansé, elles ont joué du luth, des nuits entières, pour des hommes qui croyaient vivre, sur terre, au paradis d’Allah… ”
Aïsha, Fatima, Mériem, toutes pailletées d’or et d’argent dans les escaliers de la cité, elles étaient mon Andalousie secrète, mon Algérie imaginaire à Paris-sur-Seine. Aïsha, Fatima, Mériem, je les ai aimées partout où je les ai croisées, et à chaque fois que j’écoute Leïla Sebbar parler de son enfance algérienne, je me répète que si ces femmes n’avaient pas existé nous aurions pu perdre le goût de la vie.
Je sais que je pourrais aller ainsi d’une page à l’autre de Mes Algéries en France, parsemant de notes les photos qui me parlent de cet “ Orient imaginaire ” et des lieux que l’on m’a fait entrevoir.
De la Zaouia d’El-Hamel où Mohamed Kacimi a vécu toute son enfance, du Jardin d’Essai d’Alger dont Jean Pélégri me parlait à chacune de nos rencontres, des fillettes de Kabylie avec leurs robes de couleurs vives un peu chromo que Nabile Farès évoquait en racontant l’enfance bouleversée après la perte du père.
Je pourrais voyager sans fin au gré des dessins encres et aquarelles de Sébastien Pignon et de chacun des récits qui font de ce livre la trajectoire d’une vie, rejoignant celle des êtres que Leïla Sebbar n’a jamais pu appeler “ les miens ”.
Je le pourrais car ce livre où les Algéries de Leïla ne cessent de rencontrer les miennes m’a à nouveau fait parcourir la sensibilité si particulière à cet univers métisse que Jean Pélégri m’a durant des années conté à sa façon.
Mais je préfère m’arrêter là, arrêter ma promenade au fil des mots et des images sur le dessin qu’a réalisé Sébastien Pignon de la ferme Pélégri au cœur de la Mitidja, “ Haouch el Kateb ”, “ La ferme de l’écrivain ”, et sur les quelques phrases du texte “ Jean Pélégri, Kateb Yacine ”, où Leïla Sebbar fait se rejoindre Nedjma, écrit en 1956 et Le Maboul, en 1963.
“ Pour dire l’Algérie au plus fort, chacun fait sienne la langue de l’autre, le français pour Kateb Yacine, l’arabe, le chant de la langue arabe dans un français détourné, pour Jean Pélégri. (…) Nedjma, Le Maboul, les deux romans fondateurs de la littérature algérienne. ”
La ferme Pélégri peinte par Sébastien Pignon
Maintenant, une fois le livre provisoirement refermé, le temps peut s’écouler, les heures peuvent s’égrener à la vitesse folle d’un présent que seule modère et apaise la solitude de l’écriture. Chaque impression, chaque parfum, chaque regard, chaque moment unique qui ont été déposés là comme un signe tracé sur une ancienne tablette d’argile, continueront de porter témoignage, d’un peuple, des gens, d’un rêve et de tant d’histoires tendrement et cruellement partagées.
Ils parleront longtemps de ces enfances mêlées qui laissent sur les lèvres le goût délicieux et la nostalgie d’un ailleurs à la fois familier et à jamais inaccessible.
“ Et voici que j’entends, dans les rues de la Goutte d’Or à Paris, loin d’Oran et de Grenade, Tolède et Séville, Aïsha, Fatima, Mériem. Elles ont tracé sur le trottoir de bitume une marelle et elles jouent, riant et criant dans l’autre langue, oublieuse des tres morillas. Mais les voix disent encore les noms, chantés comme des vers, les noms de l’Orient espagnol, algérien, français… ”
Le père de Leïla
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