Jean à cinq ans
Demain et dimanche aura lieu le Salon du Maghreb des Livres dans la Mairie du 13ème et à cette occasion je découvrirai avec vous le livre Jean Pélégri Louis
Bénisti L'Algérie l'enfance et le beau pays des images où j'ai réuni des photos des poèmes et des correspondances inédites entre ces deux créateurs
d'Algérie...
Je suis ravie d'avoir pu à nouveau grâce à Marie Virolle des éditions Marsa qui était également une amie de Jean lui rendre un hommage
amical et admiratif quatre ans après qu'il nous ait quittés.
Voici pour lui et pour vous cette dédicace à Jean Sénac son frère et le poème que lui avait offert Fatima
qu'il a repris dans la publication de son livre Ma mère l'Algérie.
Les paroles de la rose
Jean Pélégri
“ La mémoire du peuple est la Bibliothèque Nationale de l’Algérie. ”
Mohammed Dib
Je ne suis pas responsable de ce poème. Je l’ai composé en effet, avec des
phrases sorties de la bouche d’une vieille femme de ménage arabe, dont je parle dans Les Oliviers c’est elle qui m’avait poussé à écrire ce
livre.
Elle était le peuple - le vieux peuple algérien avec sa douceur et son sourire. Elle était la poésie.
Je ne lui ai servi que de kateb, c’est-à-dire d’écrivain public. Assis à l’ombre d’un mur, devant ses plumes et son écritoire, il rédige sous la dictée de
ceux qui ne savent pas écrire. Ensuite, comme le destin, il sèche l’encre - avec un peu de sable.
Elle serait heureuse, je crois, si elle savait que sa lettre est bien arrivée. Elle s’appelait Fatima.
Jean Pélégri
A toi, Jean, ces quelques mots qui se serainet évaporés si un jour, un soir, tu
n’avais eu l’idée de les faire lire par un troisième Jean. ( Il s’agit de Jean de Maisonseul. )
Sans cela je n’aurais peut-être pas compris que l’important contre la rose, c’est
d’oublier sa propre parole pour entendre, pour pouvoir entendre celle de l’autre. Qui est donc bien plus important…
Et donc sans toi, il n’y aurait peut-être pas eu Le Maboul, ni le reste… et je serais resté ce que j’étais… sans la connaissance du jardin.
Jean
Alger, Centre Culturel français, janvier 1970
Cette dédicace figure dans l’exemplaire du dépliant “ Les paroles de la rose ” déposé à la Bibliothèque Nationale d’Algérie,
fond Sénac. Ce poème est paru dans Les lettres françaises le 31 août 1960.
Carte de Jean
Sénac envoyée à Jean Pélégri le 24 janvier 1972
Les paroles de la rose
Le soleil c’est pour le Bon Dieu
Et le feu c’est pour les soldats
Nous sommes tous fous, m’sieur Jean
Dieu nous a tout donné
La main pour caresser
Et elle sert à tuer
La grenade pour la bouche
Et elle sert à mutiler
La terre pour tapis
Et elle sert à enterrer
Pourquoi tout ça, m’sieur Jean ?
Pourquoi ?
Dieu nous a tout donné
L’arbre pour son ombre
Et il sert aux embuscades
Le couteau pour l’orange
Et il sert pour la gorge
La nuit pour reposer
Et elle sert à veiller
Nous sommes tous fous, m’sieur Jean
Si tu veux boire la mer
C’est la mer qui te noie
Quand Dieu te donne un fils
Ce n’est pas pour l’enterrer
Mais tu dois sourire, m’sieur Jean
Le sourire c’est pour les vieilles
Le sourire protège les vieilles
C’est leur voile de mariée
Nous avions une odeur de jasmin
Et maintenant regarde, m’sieur Jean
Regarde mes bras et mes mains
La main qui sert à caresser
Sert aujourd’hui à mendier
Nous étions rose, jasmin et lilas
Regarde ma bouche et mes cheveux
Le sourire protège les vieilles
C’est leur voile de mariée
Il ne me reste que mes yeux
Et c’est pour voir mon fils tué
Regarde la lune dans le ciel
C’est une branche de palmier
Regarde là-haut cette montagne
Regarde cet avion qui passe
Mon fils aussi l’a regardé
Le soleil pour le Bon Dieu
Et le feu pour les soldats
Quand Dieu te donne un fils
Ce n’est pas pour l’enterrer
Mais plus haut il y a un figuier
Et une eau qui ne tarit pas
Plus haut il y a un jardin
Je vais mourir, m’sieur Jean
Regarde la lune qui se fend
Je vais mourir sans mon enfant
Mais il faut sourire m’sieur Jean
Le sourire protège les vieilles
On va m’enrouler dans un voile
Et me coucher seule dans la terre
Il faut sourire m’sieur Jean
C’est mon voile de mariée
Mais si tu marches dans un jardin
Pense à moi, m’sieur Jean
Pense à ta vieille Fatima
Elle a soigné ton enfant
Le sien elle ne l’avait plus
Quand Dieu te donne un fils
Ce n’est pas pour l’enterre
Pense à moi et puis souris
Moi je serai dans le jardin
Mais dis qu’que chose, m’sieur Jean
Dis qu’que chose toi qui sais lire
Dis qu’que chose pour que les autres
N’aient pas besoin de ce voile
Pour avoir sur terre un jardin
Jean et sa mère dans une
Amilcar de course 1926
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