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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Mercredi 21 mai 2008 3 21 /05 /Mai /2008 15:07

                        La vieille dame algérienne

            Djida La grand-mère kabyle de Djamel Farès  Photo Djamel Farès Cahiers Parl'image 
      Elle vient d'attaquer les escaliers qui montent dans sa chambre en maugréant. Chaque marche qu'elle ne voit quasiment pas est une ennemie personnelle qu'elle a depuis son arrivée ici. Il lui faut lever le pied tellement haut qu'il lui semble qu'elle grimpe directement au ciel. Ici c'est chez un de ses fils où elle est venue pour se faire opérer des yeux. Sa maladie ça s'appelle la cataracte à ce qu'il paraît. Après quand elle n'aura plus ce voile qui brouille tout ce qu'elle regarde avec une obstination de vieille mule entêtée elle pourra rentrer chez elle.
      Ici elle n'est pas chez elle. Bien sûr il y a son fils qui lui fait les commissions et ses petits enfants qui sont les premiers à aller lui chercher ses médicaments ou à lui tenir compagnie quand elle consent à descendre dans les pièces du bas. Mais chaque chose dans cette maison la guette lui tend un piège lorsqu'elle tente de prendre la place qui devrait être la sienne. Les tapis verts et oranges qui sont sûrement très beaux. Le piano en plein milieu du chemin. Le frigidaire qui dépasse de l'alignement font sa honte quotidienne.
      Autour d'elle ils disent qu'elle râle tout le temps. Mais ils ne savent pas ce que c'est eux de ne plus pouvoir sortir seule de cette maison sans risquer de se retrouver aussi aplatie qu'une carcasse de chat au centre d'un carrefour. Les autobus sont plus dangereux que des éléphants piqués par un cornac. Et à quoi cela lui sert d'être dans cette ville remplie de vitrines aux ampoules argentées et aux fontaines où coule une eau qui est un mirage pour elle si elle n'y voit goutte. Si elle doit sans cesse être à leur merci pour le moindre de ses gestes. Est-ce qu'elle est vraiment leur prisonnière maintenant ?
      C'est qu'elle a toujours été une femme libre dans son pays. Dans sa ville parmi les siens. Elle se moquait pas mal de ce qu'on pensait d'elle contrairement à toutes les autres qui ne se préoccupaient que de l'œil malveillant des voisines et des vieux. Elle n'était pas de celles qui se taisent et baissent la tête devant leur mari ou devant leurs fils parce que des générations de femmes ont accepté de se faire traiter comme l'ânesse ou la chienne qui garde la maison.
 
       Et avec les autres non plus elle ne s'est pas laissé faire. C'est elle qui a dirigé sa maison avec toutes les belles filles qui sont venues lui prendre ses fils un à un et mettre du désordre dans ce qu'elle avait construit jour après jour. C'est elle qui a gagné l'argent et qui a acheté la boutique qui les a fait vivre tous.   
      C'est elle qui a donné les ordres aux filles au moment où le salon de coiffure était tellement plein qu'on se serait cru au hammam tant elles jacassaient et riaient toutes à la fois en se racontant leur vie. Y en a pas un qui peut se vanter de lui avoir une seule fois parlé autrement qu'il faut à cette époque-là.
      Ici elle n'est pas chez elle. Et puis il y a ses fils. Les deux plus jeunes et sa belle fille celle qu'elle préfère qui sont venus l'autre soir avec des idées qu'elle n'aime pas. Il y avait aussi une de ses petites filles qui tenait dans sa main quelque chose d'inquiétant. Quelque chose qui lui a tout de suite dit qu'elle devait se méfier. Elle ne comprend pas bien pourquoi ils avaient entrepris de la faire parler.
      “ Allez Mouima… raconte nous quand tu as peint l'âne du voisin… tu sais bien, tu nous l'as dit cent fois c'est tellement drôle. Il faut que tu nous racontes ton enfance pour qu'on se souvienne de tout ça plus tard quand tu seras trop vieille… Raconte Mouima… s'il te plaît… ”
      Qu'est-ce qui leur a pris tout d'un coup de s'intéresser comme ça à elle ? Qu'est-ce qu'ils lui veulent au juste ? C'est leur tour de chercher à lui tendre un piège. Parce qu'elle n'y voit plus ils croient qu'ils vont pouvoir la capturer. Lui prendre toutes ces histoires de sa vie comme si elle perdait la tête. Ces histoires sont à elle c'est tout. Non elle ne racontera rien du tout. La vieille dame se dirige en tâtonnant avec le pied vers la fenêtre où un rai de lumière dessine une plage claire qu'elle imagine de la couleur nacrée des narcisses.
      Dehors elle distingue la silhouette des fillettes en train de jouer à la marelle dans un halo de pétillements dorés. Non et non ronchonne-t-elle en écarquillant les yeux jusqu'à ce qu'ils soient brûlants et ne lui laissent plus qu'une sorte de velours noir et moiré pour toute certitude. Alors elle se retourne brusquement en songeant que si elle pouvait fixer sur eux son regard ainsi que chaque être humain peut le faire ils la respecteraient comme avant.
      Il y en a d'autres qui ont essayé déjà de la déposséder de son passé. De ses victoires sur la souffrance et les nombreuses malédictions. Parce qu'elle a fait la guerre avec les hommes et qu'elle a été assez rusée pour détourner l'attention des militaires de son mari qui avait pris le maquis. Parce qu'elle ne s'est jamais fait mettre la main dessus quand elle portait des armes d'une cache à l'autre sous ses vêtements et qu'elle n'a jamais non plus accepté de participer à des actions injustifiées à ses yeux. Oui elle voyait clair dans l'âme des hommes et ils ne le lui ont pas pardonné.
      Ses doigts qui errent machinalement le long du mur rencontrent la clef lisse et froide de l'armoire aux provisions que son fils se charge de remplir abondamment pour elle. Alors elle ouvre d'un mouvement mécanique la porte à battants et jette ses deux mains en avant avec rage.
      Ses yeux encore brouillés par les éclats de soleil ne perçoivent qu'une multitude de boîtes empilées les unes sur les autres. Une multitude de formes géométriques qui constituent un ensemble cohérent et défensif face auquel elle n'a que son impuissance. D'un seul coup elle a envie de saisir une des étagères avec toute sa force et de faire s'écrouler sur le plancher de la maison de son fils cette nourriture hostile qui lui donne le droit de ne pas faire plus de cas d'elle que d'un papillon pris dans une bouteille de verre opaque.
      
Toutes ces boîtes c'est encore une prison de plus qu'ils lui ont faite. Alors soudain elle se souvient de quelque chose qu'elle a entendu à la radio dans son pays avant de partir. Une jeune fille de quinze ans expliquait que les hommes qui les prenaient pour les violer et les rendre esclaves de leur plaisir obscène ne les appelaient pas par leur nom. Ils leur donnaient à chacune un nom de nourriture. De l'intérieur de l'armoire elle ne voit qu'un immense rectangle d'ombre menaçant. Un rectangle de planches comme un cercueil. Heureusement elle au moins elle ne sera pas claquemurée là-dedans quand elle sera morte. Dans sa religion on n'emprisonne pas les morts.
      Elle a refermé la porte de l'armoire maudite et elle a donné un tour de clef. Pour se calmer car il ne faut pas que son cœur batte trop fort ça n'est pas bon elle pense que bientôt ils vont l'opérer. Son fils lui a promis qu'après elle verrait à nouveau les minuscules lézards verts du jardin se chauffer au soleil dans les fissures du mur. Alors elle s'en ira de cette ville dont elle n'aura aucun souvenir. Elle s'en ira sans acheter les cadeaux pour les enfants ni pour personne.
      Elle s'en ira et elle sera libre de se promener où bon lui semble sans quelqu'un pour lui tenir la main comme à une vieille femme. Libre et fière de rentrer dans sa maison et de retrouver son fils aîné qu'elle aime plus que les autres. Peut-être parce qu'il était le plus proche de son père et qu'ainsi il fait partie de son histoire. L'histoire de sa vie qu'elle ne leur racontera pas.
      Non. Elle ne les laissera pas l'enfermer dans cette boîte noire comme si elle était déjà morte. Ses mots ils sont dans sa bouche. Dans son ventre. Dans son foie. Ils sont ses yeux et son regard.
      Bientôt elle rentrera chez elle et alors ils la laisseront enfin en paix. Seule avec sa mémoire.
Paris, 10 février 2000
 

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 20 mai 2008 2 20 /05 /Mai /2008 23:06

Une enfance bohême d’écrivain ordinaire  

Epinay, vendredi, 2 mai 2008

 
un intello est un individu qui, pour dire quelque chose de simple, le fait en l’embrouillant ; l’artiste est celui qui, pour rendre compte de la complexité, se sert des mots de tous les jours. ”

Ch. Bukowski Journal, souvenirs et poèmes, Journal d’un vieux dégueulasse, Ed.Grasset, 2007

       Vous avez remarqué que dans les gares des villes un peu importantes y a des sortes de boutiques où on vend des bouquins enfin ce qu’on appelle comme ça en plus des magazines et des journaux qui servent juste à emballer les choses quand on déménage… eh bien moi j’ai commencé ma vie qui serait un jour beaucoup plus tard 40 piges plus tard celle d’une écrivaine de banlieue dans les gares vu que mon grand-père il y passait son temps c'était un type pas ordinaire sinon je n’vous en causerai même pas comme vous savez il n’s’agit pas d’vous raconter ma petite existence mais de vous faire monter à bord du train des histoires c’est pas la même chose… non pas du tout…
     Est pas conducteur de train qui veut mais justement mon grand‑père lui il l’était conducteur d’une de ces grosses motrices vapeur black tôlée plaques d’acier énormes qui crache dragon toutes ses flammes et sa vapeur en folie à l’intérieur de l’échafaudage de départs d’arrivées d’angoisses et de désespoirs en transit et de p’tites vies complètement ratées qu’est une gare enfin moi je le voyais comme ça grand-père Antonin et même s’il l’était pas tout à fait on s’en moque pour cause que quand on écrit on met les choses de son côté sinon c’est pas la peine…
      Et des bruits de grand chambardement j’en ai eu dès le départ avec coup de sifflet de loco au beau milieu d’une nuagée bleu turquoise pendant qu’on se promenait Antonin et moi au bord des jardins ouvriers le long de la ligne Paris-Creil du réseau Nord on s’arrêtait pile la main qui faisait signe au conducteur tri ! tri ! tri !… Faut dire qu’à peine sortie du refuge de la maison quelque part dans la zone de la banlieue Nord-Est ouais déjà où avec des bouts de papiers et des bouts de mines de couleur je travaillais à inventer un monde et que ça m’occupait bien j’avais un de ces besoins de remuer me tirer prendre la route qui n’devait pas être supportable pour les humains calibrés normaux et qui après l’turbin voulaient rester sédentaires c’est normal…
      Ma bougeotte Antonin lui il pouvait comprendre facile en raison d’son métier et même si c’était un peu le hasard qui l’avait voulu il était à la fois conducteur de locomotives et dévoreur de bouquins voire un peu bibliothécaire à sa façon une vraie aubaine pour une môme de banlieue qui allait pourrir d’ennui sur les bancs de l’école vous comprenez ? Alors les gares les gigantesques Gare du Nord Gare d’Amsterdam Gare de Milan d’Hambourg de Barcelone et les p’tites gares de province perdues milieu d’leurs champs de coquelicots avec leur chef de gare casquette sifflets à peine sortie du refuge de la maison c’est devenu mon espace familier…
      J’avais six ans je crois et si les autres gamins ont une peur terrible de s’y perdre moi je cavalais dans mes godillots aux semelles raides comme pneus de camion mes chaussettes de laine bleu marine jusqu’aux genoux sous la jupe plissée à l’époque les familles populaires on n’fa isait pas dans l’élégance mais dans l’utile qui dure je cavalais la main au creux de celle d’Antonin d’un bout l’autre de l’entrepôt qu’avait pas de fin et j’étais là mieux que n’importe où sans imaginer le rôle que toutes ces gares après allaient jouer dans mon existence d’écrivaine ordinaire…

      Avec Antonin la bohême elle avait commencé tôt pour moi fallait en quelque sorte qu’il récupère des tessons d’son enfance qu’il avait pas eue mise au clou qu’elle était son enfance chez les pères du p’tit séminaire qu’on tout des odeurs rances de la misère soumise joyeuse comme pain rassis de la rigueur aux relents privations et enfermement pas question de tirer les sonnettes des portes et de se barrer en courant et en se tordant pareil que les mômes des rues c’est pour ça qu’on s’entendait deux vrais larrons en vadrouille…
      Je vous ai dit je n’vais pas vous raconter ma vie ou alors des fragments comme ça balancés cocktaillisés contre le pare-brise d’une loco du TGV qui part de la Gare Montparnasse direction Saint-Malo là où peut-être si j’ai de la chance je pourrai retrouver deux heures cinquante plus tard l’écrivain Louis-Ferdinand Céline sur la chaussée granit gris de la plage du Sillon arpentant palabrant radotant dans sa houppelande déchirée aux coudes et son pantalon tirebouchonné avec ficelles bien sûr ce sera un revenant capricieux et fugace et les piafs têtus du bistrot de la Gare Montparnasse qui me taxent des miettes dorées croustillantes à même le pain au chocolat que je trempe dans le troisième café noir du soir avant de rentrer chez moi et le garçon qui a l’habitude il me voit presque chaque jour vers six heures me remettront les pendules à l’heure piaou ! piaou ! piaou !…
      - Alors c’est pas bientôt fini c’manuscrit depuis l’temps que vous l’écrivez votre bouquin y doit faire au moins 700… 800 pages… il me dit en chassant d’une main distraite les moineaux qui se pouillent au nom de deux bouts d’croissants abandonnés sur la table à côté…
      Je n’vais pas lui dire au garçon qui se pointe sympath dès qu’il me voit pour prendre des nouvelles de mon ours que si je traîne dans cette gare c’est qu’elle est tout près de la rue de l’Ouest où j’ai mes habitudes de quand j’étais une gamine de banlieue je vous ai raconté déjà et à cause de mon grand-père qui conduisait les locomotives non probable que je lui dirai pas il me croirait mais ça casserait chasserait l’image de la fille qui écrit dans les bistrots comme les gens croient que font font font les écrivains les vrais… faut pas leur retirer leurs rêves… c’est triste après quand on a plus les rêves qui nous tenaient accrochés à la rampe de l’escalier de la vie… ouais c’est triste…
      - Oh ! vous savez les vrais écrivains ils mettent souvent dix ans à écrire un livre… je lui dis pendant qu’il passe sa loque humide sur les tables un peu plus loin sur la mienne les moineaux ont repris leur manège ils picorent à donf des tas de petites miettes ils sont mes soleils de plumes… Le garçon revient vers ma table ses cheveux crépus sont presque blancs il a un sourire de bonté qui me rassure sur les êtres humains qui entrent dans mes histoires… Quand il approche les p’tits piafs ne se sauvent pas même s’il fait semblant avec des gestes des mains comme un épouvantail le patron il n’aime pas les tribus d’oiseaux ça fait mauvais effet pour les clients…

      Il me regarde amical le coup d’œil du complice qui n’pèse pas les bistrots aussi c’est mon domaine comme les gares et les rues de Macadam black je vous en ferai voir… Le garçon il a les iris couleur des nuits sorcières d’Afrique au moment pile où ça bascule du jour à l’ombre j’imagine avec la lisière fine de nacre blanc autour sûr qu’y a des années qu’il est là dans ce paysage apocalypse des gares où il voit filer le monde et lui il reste il est bien le seul avec ses poteaux du bistrot “ A l’Ouest ” il est pas d’ici il est pas d’ailleurs…
      Pendant qu’il s’acharne à essuyer la table voisine que les p’tits piafs mutinent de leurs soleils de plumes je vois ses mains larges qui pourraient tenir la faux le burin ou le mandole des beaux outils ses mains avec des doigts longs agiles des mains pour caresser la foudre et la neige je me dis… Je repense aus paluches de magicien qu’il avait mon grand-père Antonin le conducteur de locomotives c’était pas du tout des mains d’ouvrier et pourtant il a marné sur les locos vapeur au début les énormes cuirasses d’acier il fallait les manier comme des princesses des palais d’Orient il disait… les conduire façon dentelle ou du jardinier qui cultive ses fleurs… Vrai il avait aussi des mains de dresseur d’étincelles Antonin…
      Rapide pas que le tôlier remarque il se penche…
      - Si vous voulez je finis dans une demi-heure… on peut se retrouver au parc à côté du cimetière y a plein d’écrivains d’enterrés j’en connais vous savez celui qui est monté sur un bidon en 68… y a des oiseaux aussi juste à droite pas loin de la fontaine vous verrez ça sent très bon des aubépines je crois… c’est un banc qu’est toujours vide si vous voulez… vous me lirez des pages de votre bouquin… Oh ! pas beaucoup une ou deux pages juste pour l’impression hein ?…
      Autour de nous les piafs se sont rapprochés une nouvelle fournée de voyageurs qui rapplique du coup les tables se remplissent c’est le St-Malo de 19H03 qui vient d’arriver faut que je réponde vite fait ses iris noirs font le va-et-vient de moi aux attablés qui attendent avec leur odeur salée verte elle me refile l’envie terrible d’océan qui mouille mes lèvres de sa goémon nostalgie je matte les arrivants un par un pas que je loupe un personnage…
      - D’accord… mais une ou deux pages hein… C’est un brouillon c’est pas fini du tout… c’est la première fois que j’aurai quelqu’un de simplement dans la vie un passant quoi à qui je lirai un extrait de mon ours avant qu’il existe que je l’aie peaufiné bricolé enchanté… et puis non il est pas si ordinaire que ça le garçon du bistrot de la Gare Montparnasse “ A l’Ouest ” vu qu’il s’intéresse qu’il demande… les bouquins ça doit le brancher même s’il est pas lecteur en fait il pourrait être un des personnages de l’histoire lui aussi et ça lui donne des droits…
      Déjà il s’en va prendre les commandes je vois l’anneau de nacre de ses iris qui fait comme un sceau de lait à une planète noire d’où rien ne sort… ses lèvres ont une moue d’émotion quand il murmure…
      - A sept heures trente… une demi-heure hein ? une demi-heure le banc aux aubépines hein ?… et il s’éloigne en faisant s’envoler les moineaux qui scintillent pareils à une parure de plumes dans le soleil ocre rose de la verrière…   
    























A suivre...

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Lundi 19 mai 2008 1 19 /05 /Mai /2008 18:59

Comme une fleur
Epinay, lundi, 12 mai 2008 Comme une fleur
Tombée d’un citronnier elle est
Arrivée de Kabylie il y a
Quarante ans sa tête est couverte
De marguerites Au fond d’une assiette
De henné ses cheveux frisés
Jouent aux papillons il y a
Deux scarabées indigo dans
Son front incrustés et
Dans son cou bijoux
Sa peau mie de pain plus jolie
Qu’une pierre de lune ouverte
Luit la sueur des citrons aidant
Elle rit elle oublie qu’elle est
Tombée ses yeux sont des miettes
D’eau verte au mitant du lit
Petite fille rusée
Elle a perdu ses dents de lait
Et rêve chaque jour de fête
A des gâteaux d’astres sous
Les citronniers au pollen ardent
Comme une fleur
Arrivée de Kabylie ses joues
Sont des roses qu’on mange avec
Le thé à la menthe il y a
Quarante ans elle s’est pointée
Les marguerites montent la garde et
Il y a quarante ans qu’elle
Regarde les mégots faire
Lucioles aux cendriers du soir
Qu’elle vide qu’elle effeuille cul sec
Les pâquerettes des paillassons et
Coupe les poils des balais bruyères
Ou genêts désenchantés
Par l’entreprise de nettoyage ou
On lui a dit d’épeler son nom
ZAHRA la fleur en arabe elle
A bu au jasmin les histoires
Petite fille ne parlait qu’à
L’eau bavarde des fontaines
Secrètes au jaune des citrons
Pas d’école aux gamines indigènes
Mais des loukoums blancs de lune l’été
Comme une fleur
Tombée d’un citronnier il y a
Quarante ans qu’elle vit ici
Les hirondelles crient dans les cages
D’escalier de l’agence Havas
Où elle passe la serpillière
Surgissant au 13ème étage
Parmi les champs de marguerites
Fous qui envahissent la place
Quand les marchands d’horizon sont partis
Avec les chaises de paille il y a
Quarante ans qu’elle remet la pendule
Pour les migrateurs à l’heure d’hiver
C’est minuit le ciel fait cirage
Bleu les hirondelles crèvent les bulles
Des images et se tirent des pages
De pub maisons bidons à crédit
Dans l’ascenseur elle interroge
Comme un chat les signaux de fumée
Ferroviaires de la voie lactée mais
Un carrosse l’attend c’est un rite
Enfin elle est aux premières loges
Après minuit fini le ménage
Ses manches au jasmin doux parfumé
Se sont frottées comme jamais
Le long de la route on entend
Les voix des vieux de son enfance
Les roses débordent des terrasses
Elle rit elle oublie le temps
Tombé des citronniers elle lance
A la lune le mot de passe
Que comme avant tout recommence
Saupoudré de pollen ardent le bonheur
ZAHRA en arabe ça veut dire la fleur…

Les photos sont de Louis Fleury
Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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Vendredi 16 mai 2008 5 16 /05 /Mai /2008 23:27

Histoires en fragments des familles ouvrières et paysannes

Sylvain ouvrier et paysan du Nordet sa femme Palmyre vers 1900     

      Dans certaines pages précédentes de notre blog des Cahiers des Diables bleus je vous ai déjà raconté de manière fragmentée parc’que c’est comme ça que ça m’a aussi été refilé parfois par mon arrière grand-mère que j’ai eu le bonheur de fréquenter jusqu’à 18 piges alors qu’elle en avait 98 et parfois par d’autres personnes de notre tribu paysanne ouvrière du Nord d’avant qu’on immigre direction la grande cité des morceaux de la vie des gens à cette époque qu’on a pas connue nous autres de leur jeunesse d’enfants d’ouvriers et puis leur histoire zig‑zag comme ils me la disaient quand j’étais gamine…
      Bien sûr vous avez pu découvrir y a quelques jours le visage de Sylvain qui avait à peu près 20 ans dans les années 1870 et je vous ferai plus tard le récit de ce que je sais de sa vie entre usine et campagne parce que la mémoire des gens simplement de ceux dont les grands livres ne causent pas pour moi qui écris c’est de ça dont j’ai envie de témoigner… Et il me semble que la mémoire ouvrière et paysanne de nos anciens par ces temps de liquidation de ce qui a constitué tout une partie de notre culture populaire et de nos combats pour une vie plus juste doit être archivée pour nous-mêmes et pour les générations à venir…

      D’où l’idée que nous avons eu de donner pour thème à notre prochain Cahier des Diables bleus qui paraîtra en Octobre 2008 La banlieue des travailleurs et de commencer un travail de recherche de témoignages des personnes de la banlieue qui voudraient bien raconter montrer faire vivre des personnages de leur famille afin de constituer peu à peu une histoire des familles ouvrières de la banlieue…
      Voici le début de nos investigations qui nous ont menés à Drancy dans le 9-3 où deux amies qui habitent dans le même quartier ont accepté soit pour l’une Denise de nous montrer et de nous permettre de scaner et de publier des photos de sa famille et pour l’autre Eloïse de nous écrire quelques lignes sur sa vie et de poser devant l’objectif de Jacques Du Mont le photographe reporter de nos Cahiers pour ces témoignages vivants…



Eloïse chez elle à Drancy en 2008
Photo de Jacques Du Mont

      Eloïse Début Bricout est née à Drancy en 1929 et ce qu’elle nous a dit de son père dont elle parle dans le texte qu’elle a écrit c’est qu’elle se souvient particulièrement de son métier puisqu’il travaillait dans une fabrique de boutons à Taverny et qu’il avait pour tâche de couper la nacre qui sert à fabriquer les boutons… Eloïse se souvient qu’il avait le bout des doigts entaillés par ce travail extrêmement pénible et ce qu’elle ne dit pas dans son récit mais on le devine, c’est que c’est de lui qui s’est engagé dans la résistance en 1940 qu’elle tient ce goût pour la liberté et pour ce qu’elle appelle “ se battre pour la vie ”…

 



Texte témoignage écrit par Eloïse Début Bricout
Née à Drancy en 1929

      Quand la guerre s’est déclarée en 1939 j’ai fait la rentrée des classes en septembre, j’ai fait deux jours d’école. Mon père a été mobilisé en 1939 car il avait fait la guerre de 14. Il fut soldat à la guerre de 1918 et il est revenu avec un grade de sergent.
      Mon père était le seul salaire à la maison. Ma mère était concierge, comme elle était logée elle n’était pas payée car elle ne payait pas de loyer mais faisait le ménage des escaliers, couloirs, WC et dehors.
      J’ai donc été obligée de travailler, j’avais 15 ans.
      Voilà tous les lieux de travail :
      De 39 à 40
Blanchisserie rue de la Folie Méricourt Paris 15ème
      De 40 à 41
Bondynoise gâteaux secs à Bondy
      De 41 à 44
Noveltex chemises d’hommes rue du Renard Paris 4ème
      De 45 à 46
Bobinage TSF rue Saint Lazare Paris 9ème 
      De 46 à 47
Confection pour hommes rue de La Chapelle Paris 18ème
      1947
Confection lingerie à Bobigny
      De 47 à 49
Philips à Bobigny
      De 49 à 52
Confection à Bobigny
      Ensuite remplacement de femmes de service des écoles, en 1955 titularisée femme de service des écoles.

Ma vie depuis 1939 et la 2ème guerre mondiale

      Mon père a été arrêté comme résistant en 1940. Il fut interné à Tours, Châteauroux, Châteaubriant. Il fut interné pendant 5 ans à Châteaubriant. Il fut interné politique avec tous ceux qui étaient arrêtés, il était dans la Baraque 10, où était Guy Môquet.
      Pendant la guerre j’ai fait un peu de résistance avec les cheminots, je n’ai pas fait grand-chose mais c’était tout de même la résistance de 17 ans à 20 ans jusqu’à la fin de la guerre.
      Après la libération en 1945 j’ai participé à organiser les jeunes FUSP : force unie de la jeunesse patriotique qui s’occupait de la jeunesse.
 Eloïse au piano avril 2008
Photo de Jacques Du Mont


Charonne 8 février 1962

      Depuis la guerre de 1939 j’ai lutté pour la vie.

      De 1941 à 1944 un peu de résistance, à la libération combat pour organiser la jeunesse et après 1945 lutte pour l’amélioration du travail et l’amélioration de la vie des femmes, manifestations pour la paix en Algérie, contre la guerre du VietNam. En février 1962 manifestations contre l’OAS. Cette manifestation a été une tuerie au moment de la dispersion quand on a donné l’ordre aux CRS et polices spéciales de charger les manifestants. Tout le monde s’est éparpillé, j’étais à Charonne avec mon mari, nous sommes allés où l’on pouvait, dans les rues, les bâtiments, dans les escaliers. Malheureusement au métro Charonne certains manifestants se sont réfugiés dans le métro comme la grille était fermée, j’ai vu les gens s’entasser, j’ai vu les CRS matraquer, tout volait autour de nous. Quand je suis rentrée à Drancy nous avons appris qu’il y avait 8 morts, dont un jeune de Drancy Daniel Fery, tous sympathisants ou communistes, il y eut beaucoup de blessés.

En dépit d’un milieu d’origine très modeste et du fait qu’elle a arrêté d’aller à l’école au moment de la guerre pour travailler Eloïse a appris à jouer du piano et à peindre.

Elle nous a montré les copies de toiles des Impressionnistes qu’elle a réalisées et qu’on peu découvrir dans son appartement et elle a accepté avec plaisir de noter ses quelques lignes pour nous raconter des moments de son existence. Comme son amie Denise elle appartient à une association qui s’occupe de préserver la mémoire des habitants de Drancy et de leur famille.

Eloïse avec une de ses reproductions il s'agit des pommes de Cézane mais elle en a réalisé de nombreux tableaux de peintres impressionnistes

Photo de Jacques Du Mont










       Denise Cotteau Bruny qui est née en 1924 à Drancy a réuni pour nous des photos de ses grands-parents mais aussi quelques clichés où on retrouve avec joie des époques révolues demeurées familières aux personnes qui approchent les 80 ans et qui n’ont guère quitté la banlieue parisienne durant leur vie…

      Son grand-père Georges Bruni d’origine italienne est né en 1875 et décédé en 1929 sur la photo il a 41 ans en 1917. Il était artisan serrurier une profession presque “ bourgeoise ” à l’époque et sapeur pompier bénévole de Drancy.

     



     





      Sa femme Henriette Bruni née en 1868 elle a 25 ans sur la photo.




















      Cette image du mariage de l’oncle de Denise Lucien avec sa tante Suzanne en 1924 m'a bien plu car elle nous donne une idée du côté festif de ces " années folles " entre les deux guerres et néanmoins toujours un peu grave qu'on retrouve souvent dans ce genre de cérémonie...




















       Après la fête de famille c'est le tour de celle de la commune libre de Drancy en 1928 qui nous fait rêver aujourd'hui à ces temps qui n'étaient pas encore ceux du Front popu et pourtant on y trouve déjà l'allure de ces années de fêtes ouvières avec les premiers congés payés qui vont arriver... Ces gamins de banlieue sont aussi extras et photogéniques que ceux d'aujourd'hui... Je vous en ferai des portraits agrandis c'est promis !
      Une grande photo comportant les noms des gens accompagne celle-ci et on peut repérer le maire Mr Paul Klein qui porte un chapeau haut de forme. L'image est prise au coin de la rue Sedaine devant l’épicerie Gervais.






















               Génial non ?
              Pour l'instant on n'a pas plus d'infos ni de précisions concernant les métiers des parents de Denise mais on doit se revoir bientôt et causer et sans doute réunir de nouvelles photos mais en attendant voici un arbre généalogique qui vous fera rêver j'espère...























      Sur la photo de droite c'est Denise à 38 ans en 1962 et je vous réserve également pour un prochain reportage photos les portraits de sa famille maternelle et de son couple avec son mari Charles encore une autre histoire... 
      Denise posant devant l'objectif de Jacques en avril 2008
A suivre... 

Publié dans : Banlieues
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Jeudi 15 mai 2008 4 15 /05 /Mai /2008 23:47

Sakountala ou l'abandon suite...

       Elle sait qu’elle s’enfuira s’ils cherchent à la réduire… à la contraindre elle s’enfuira au-delà des portes de son atelier qui la séparent de la violence de leurs mots elle s’enfuira et elle se réfugiera au cœur de l’insensé… Elle a toujours su qu’elle serait leur ennemie celle qu’ils allaient enfermer à l’intérieur des épaisseurs de coton blanc comme un cadavre qu’on bourre de silence… Une cage capitonnée pour les deux couteaux bleus de ses yeux…

La vieille Hélène ne sert qu’à faire le ménage et la tarte aux cerises… Des dizaines de croquis semblables à des flambeaux autour de son visage… Il a fallu tant d’humilité et de douceur elle lui a appris la douceur patinant sa joie frémissante… Elle lui a appris à modeler la patience des désirs enfouis et désormais oubliés des milliers de désirs de femmes enfouis et désormais oubliés…

Avant le feu l’odeur de paille humide de rosée et de noisettes c’était moi… La première fois je suis entrée comme d’habitude avec ma cargaison de bûches en poussant la porte qui résistait avec l’épaule j’étais habillée ainsi qu’on l’est pour ce genre de service de vêtements rugueux et d’un épais pull-over de laine noire par-dessus… Je crois que ma tête n’arrivait pas à la hauteur de la vitre de la porte d’entrée tellement lourde à cause de tout cela elle ne pouvait pas me voir mais elle pouvait sentir le courant d’air de la nuit qui chahutait les marbres de la cour… Etait-elle vraiment vêtue de cette fourrure anthracite qui luisait comme la patine fraîche des bronzes ?

Les ateliers sont des lieux où ce qui était mort se transforme soudain en une vie hirsute et démesurée… Un être de vent dormant replié au fond des caves a apporté avec lui une caisse de braises rougeoyantes et un gros sac d’aiguilles de pommes de pin c’est une naine sortie d’on ne sait quelle histoire qui entretient les poêles et balaie les ordures… D’elle à toi sans doute n’y avait-il que la joie sauvage de la danse des flammèches dans vos yeux…
 

Folle tu m’attendais…

Elle la beauté d’une robe couverte de boue rouge Elle elle n’appartiendra à personne… Il n’y aura qu’elle comme un grand arbre tourmenté et sa robe de feuillages rouges trouant le ciel un grand arbre qui tourbillonne et refuse qu’on l’ampute… Elle ressemble à ce poète qui marchait dans le Harrar… Elle sait qu’on veut l’empêcher de vivre entière la beauté d’une blouse noire couverte de plâtre… Elle n’est plus une enfant il s’agit de donner naissance au monde…

 

        Chaque jour elle retirait la fourrure noire de la louve rien que pour moi… Afin qu’elle n’ait pas froid j’ouvrais à fond le tirage du gros poêle avant d’aller m’accroupir au milieu des chats qui me recouvraient de leurs insolentes quiétudes…
      Avant que le pas du vieux bouc ne résonne sur le plancher du couloir je lui apprenais à apprivoiser l’âme du feu et à la prendre dans ses mains… Je savais que je n’étais là que pour jouer ce rôle puis je rejoindrais le cœur de la terre sauvage et les créatures sans nom… Je n’étais là que pour habiter ses mains…


      Des mains de femme armées de terre avec lesquelles envisager une autre vie… Autour toute la ville est morte comme un vieil arbre d’hiver qui ne connaîtra aucun printemps toute la ville est sanglée à l’intérieur de sa gangue de goudron… Les créatures d’argile pétrissent la chair de la ville oubliée la sortent de son sommeil et fichent un tison brûlant sur ses trottoirs… Les filles des trottoirs s’étirent à la façon des chats dans la chaleur du poêle au pied des réverbères elles allument les sentiers battus par la nuit… Généreuse la braise de leur sexe colorie les fleurs de papier sur les murs des chambres d’hôtel elles aussi ont des seins roux tachés de lumière…

Elles marchent les allumeuses des lampes perdues dans la grande marée indifférente des pas… Les réverbères sont des phares qui gardent des ports béants comme des fours à pain…

  Folle tu m’attendais ?
La première fois… Ça neigeait bleu de la verrière sur toi… C’était pour allumer le poêle le feu ça me connaît…
Le modèle te guettait en jetant des coups d’œil sous ton pelage avant qu’ils ne rentrent de la pause avec leurs plaisanteries vulgaires dont tu avais pris l’habitude assise sur ta petite chaise tu allais à l’essentiel les couteaux bleus de tes yeux mangeaient la terre à pleines dents tu ne reprenais pas ton souffle tourbillon avide tu valsais entre les bras d’un musicien qui t’imaginait livrée à lui…

Petite âme du feu… A peine cherchait-il à te saisir que ton corps devenait écorce jusqu’à tes seins tes bras devenaient branches et tes mains se couvraient de feuilles… Toi conçue pour l’extase du souffle qui te porte et t’étire hors de toi-même au creux de l’une de tes courses parmi les ronces déesse insaisissable tu t’incarnes un instant avant de te rompre en copeaux d’écume… Tourbillon avide tu dénoues les rets de leurs désirs à la fin du jour des éclats de lumière restaient au bout de tes doigts et sur ta nuque alors tu renfilais ta fourrure qui te rendait à la troupe des rues ouvertes…

Petite âme du feu… je suis venue te prendre je suis venue t’ouvrir les portes de leurs prisons…

 

Folle… Ce mot n’a pas cessé de tourner autour d’elle depuis son enfance et cette maison parmi les buissons et les herbes sauvages où elle a cru fondre dans un bronze unique patiné de lueurs fauves ses deux passions… Cette maison s’appelait La Folie cette maison prémonitoire où elle a travaillé avec tant de joie qu’elle mêlait ses cheveux à la terre et la terre à ses cheveux… Elle aussi est à l’abandon les parquets immenses que le vieux bouc faisait craquer lorsqu’il la cherchait et qu’elle s’était sauvée au cœur du jardin…

Il hésitait Ne pas se mettre à sa merci à la merci de ses yeux Ses yeux deux couteaux bleus qui tranchaient dans son embonpoint naissant dans sa satisfaction à évoluer entre une maîtresse rassurante et ses petites histoires avec les modèles dans sa réputation de sculpteur reconnu par les gens qui comptent… Il se connaissait depuis plus d’un an qu’il la retrouvait chaque matin il était salement accroché et ça n’était pas seulement son corps des corps il y en avait partout ici les corps des femmes sont la denrée la plus courante… C’était à cause de ses yeux des yeux qui sculptaient à l’intérieur de lui quelque chose d’insensé des yeux d’une sauvagerie prête à mordre… Tout son gros animal domestique se cabrait face à ça… Elle sculptait comme une louve qui taille son territoire il pensait à une fille sur le trottoir un peu plus bas elle sculptait aussi la nuit de ses talons de cuir rouge…

Il savait qu’elle l’attendait au milieu des concubines indécentes de glaise chacune d’elle lui vouait une jalousie meurtrière sans parler des modèles qu’il flattait d’une main coquine qu’il pétrissait et chatouillait par affection… Il posait la main sur tout ici et tout lui appartenait tout mais pas elle… Au contraire c’était elle qui le possédait elle qui l’attirait chaque matin dans l’atelier qu’elle faisait frissonner de buée mauve avant qu’il la modèle à son tour… Leur sueur remplissait la salle froide d’une odeur de paille mouillée il croyait entendre les esquisses d’argile ricaner derrière son dos nu pendant qu’elle le bravait de ses couteaux bleus…

- Vieux bouc… Sale vieux bouc…
 
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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