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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Mercredi 4 juin 2008 3 04 /06 /Juin /2008 15:21

Par la queue des diables

      Je saisis l'occasion que me donne le nettoyage de mes " anciens " textes pour vous faire découvrir ou redécouvrir ce premier petit bouquin écrit il y a déjà plus de dix piges puisque 1997...
      L'histoire de cette tentative d'écriture première ça a été quelque chose et celle de sa couv aussi il faut que je vous raconte !
      Je vais le faire pour sûr car j'imagine que ça peut être sympath de voir comment ça commence une histoire passionnée et jubilatoire avec la création... Mais pour ça faut que je vous continue mon récit morcelé dans les Petites chroniques des cueilleurs de lune car je vous assure que cette photo de couverture prise par Jacques Du Mont a une histoire pas ordinaire...
      Mais d'abord je vous pose la colle : si quelqu'un d'entre-vous veut me dire qui est sur la photo ? et je vous aide un peu là... qui a écrit la phrase taggée sur le mur ? Pas un parmi les " grands " écrivains qui l'ont vue cette couv ne m'en ont fait la remarque...
       En attendant voici un p'tit bout de ce texte qui a tout démarré pour moi et dont une amie bibliothécaire m'a fait le plaisir de causer sur son blog :
www.quichottine.over-blog.com surtout allez-y son travail en vaut la peine !
      Je vous ferai la surprise d'un extrait de ce que j'avais écrit en prologue un de ces jours pour compléter l'affaire et peut-être un autre petit extrait car de tous mes quelques bouquins publiés celui-ci est celui qui sans rival possible a été le préféré des gens... Je dis bien des gens car il a causé autant aux femmes maghrébines avec lesquelles nous avons fait des travaux d'alphabétisation en travaillant sur des passages du bouquin qu'à des étudiantes de la Fac de Cergy en littérature comparée où mon amie Christiane Chaulet Achour l'a fait étudier. Il a même oh ! surprise pour la non-écrivaine que je revendique être fait l'objet d'un mémoire de maîtrise de Lettres modernes rédigé et mené par Solenn Lefort intitulé Interculturalité et fiction biographique Dominique Le Boucher et Nina Bouraoui... Solenn à qui je dois une tranche d'émotion pas possible et qui reste ma petite frangine vous pensez bien !      
 
      Et je n'oublie pas la préface écrite par un autre ami conteur génial et écrivain d'Algérie Moussa Lebkiri...
      Alors voilà... 

      Voilà je voulais à tout prix t’écrire une histoire qui sorte de mon coeur comme une fleur de grenadier une histoire de ton Algérie que tu as semée dans mon ventre avec une goutte de lune. Ton Algérie passée au crible de mes rêves d'enfant au bord de la blessure du bidonville avant.

Kaki Marïama Tassadit Zohra… ils courent encore dans les dépotoirs de la cité et le son amer du mandore le soir quand les tôles refroidissent. Une histoire d'exil à toi l'exilé une histoire de l'exil que tu m'as fait dans mon corps de femme mon corps d'enfant comme je te l'ai donné comme tu l'as reçu.

Une histoire parce que j'avais très peur qu'il n'y ait personne qui sache qu'il a existé une femme quelque part ailleurs qu'elle s'appelait comme moi ou bien d'autres... mon histoire est l'histoire d'une femme qui... l'histoire de toutes les femmes...

Ton Algérie crois-tu que je pouvais ne pas l'aimer dans le creuset chauffé et puant de nos blocks sans racines et de nos arbres d'acier ? Elle me fissurait la tête d'orangers mouvants et de souks traversés de copeaux de soleil. Dans la bouche de mon père aussi elle fondait en torsades de mots arabes dépiautés de leur sens. Musique… ma musique à moi mon fourbi mon trésor dans la cornue dorée… qui peut dire combien j'ai aimé t'entendre sucer les cailloux de ses mots ? C'est par elle que tu m'as remplie de poussières d'or grimée du bout de tes doigts qui parlaient au mandore aussi que tu m'as ouverte au cheval de la mer...

Pourquoi crois-tu que j'apprenais ta langue lorsque nous avons couru ensemble entre les arbres au bord du fleuve? Moi qui n'ai pas de terre sous mes pieds nus qu'une pelure de bitume gelée où dorment les cadavres des fleurs des morceaux d'ambre et des grains de sable.

Ce que nos pères avaient été voler dans les replis profonds des Ksour c'était l'âme généreuse des guerriers chasseurs du vent et la langue de ta mère sous la parure des contes. Ce rêve qu'ils avaient sacrifié à la cruauté des hommes d'acier car la langue est femme la terre est femme l'eau des oueds est femme le cri de la flûte est femme toujours.

Ton Algérie c'est elle que je suis allée cueillir sur ta bouche quand tu me lisais les éclats de ton livre que tu traçais sur le comptoir de notre café pour tous les tiens. C'est par elle que je t'ai fait confiance mais les enfants de l'exil ne sont que de passage dans le coeur des hommes...

 

Alors voilà… tout ce qu'il me reste un petit fragment d'or que tu as oublié en partant l'histoire de celui qui me l'avait mise au coeur ton Algérie à moi l'étrangère... C'est l'histoire d'un homme qui m'a donné le pouvoir des rêves pour pas que je meure et pas que j'oublie. Maintenant je sais pourquoi il faut vraiment que je te la raconte...

D'abord c'est une histoire bête à pleurer… l'histoire d'une petite fille qui s'était laissée enfermer dans l'ascenseur pour oublier de grandir. Il me semble qu'elle s'appelait Neïla mais je ne sais plus bien son nom. Ça a si peu d'importance… c'est une histoire qui peut arriver à toutes les femmes qui ont rencontré un ange en descendant d'un ascenseur longtemps après. Il était enfin arrivé à l'étage plus de quinze ans qu'il avait mis tout le monde peut se tromper… Il avait le faciès et pas de papiers avec un ange on n'est jamais en danger… c'était un ange étranger un étrange ange...

Il lui a parlé d'une maison à repeindre en blanc. Elle voulait monter tout en haut de la grue et ne pas redescendre mais son ami le grutier algérien l'ouvrier des étoiles de fer il avait creusé un trou dans la poussière et il en était mort. Elle lui avait Interdit de mourir pourtant ! Même dans sa langue ça elle savait le dire.

Elle ne savait pas qu'elle avait un corps de femme forcément à cause de l'ascenseur ça avait si peu d'importance. Puisqu'il y avait cette maison à repeindre en blanc et qu'il semblait y tenir...

Elle lui a donné un gros sac plein de temps celui qu'elle avait mis de côté dans l'ascenseur le temps de rire le temps de mourir. Elle gardait tout ce temps comme un trésor puisqu'elle ne sortait jamais de la petite cage où elle ouvrait parfois la boite que le grutier algérien lui avait offerte la boite aux odeurs. Elle se souvenait et ça lui faisait encore du temps de gagné. Il disait :

- Tu sens… coriandre… menthe… cardamome…

Alors elle répondait :

- Oui…

Il disait :

- C'est comme ça chez nous…

Alors elle répondait :

- Oui…

Elle pensait que c'était pas la peine de sortir vu qu'elle avait toute la richesse dans la boite à odeurs dehors ça pouvait pas être mieux. Sauf en cas d'alerte à ce moment là elle perdait un peu de temps mais ça ne durait pas.

 

L'ange était un passager clandestin son pays aux odeurs était malade de la peste et il avait connu bien des soucis. Il était innocent comme un soleil de sang. Il lui avait pris la main et puis il avait posé le mandore dans sa chambre tout en haut le dernier étage bien sûr… l'ascenseur ne s'arrêtait pas ailleurs.

Elle ne savait pas qu'elle avait un corps de femme quand il lui avait dit :

- J'écrirai mon pays dans ton coeur.

Une vision de gare avec un train était passée à toute vitesse dans sa tête mauvais signe. Lorsque le temps s'en-mêle...

Aujourd'hui je sais bien que chaque seconde est une lutte contre le boulier de la mort. Je le sais goutte à goutte. Il me fallait prendre le risque de sortir de mon rêve affronter la terreur primitive de l'abandon : coriandre… menthe… cardamome… j'ai perdu les odeurs pour retrouver les mots. Pour m'échapper de l'ascenseur où je m'étais réfugiée il fallait la cruauté câline d'un homme-lune… pour franchir le défilé aussi étroit que la porte de mon sexe pour m'ouvrir à l'éclaboussure de mon soleil...

Je t'ai dit que j'allais te raconter l'histoire qui est l'histoire de toutes les femmes. Je te la dois parce que c'est toi qui as accouché de l'ange empris à l'intérieur de moi. Je te la garde comme je détiens le trésor de neige de ton Algérie ensanglantée. C'est une histoire de mots que tu ne savais pas dire, parce que tu t'étais laissé couper la langue.

Aujourd'hui je sais bien que leurs couteaux sont tranchants je te rendrai les mots un par un car c'est par les lèvres des femmes que se r'ouvriront les temples des fleurs...

 

Je dis que cette histoire est la nôtre car aucune femme-esclave n e pourra entrer dans le temple du temps sans emporter ses chaînes avec elle. Elle refera éternellement de son fils-amant un maître farouche et asservi à ses peurs. La plus grande de tes peurs mon camarade est que le soleil jaillissant de ta puissance virile au terme de ta jouissance se perde à jamais dans l'étang de mon ventre couvert de renoncules d'eau.

Cette histoire est notre histoire parce que tu m'as donné la clef pour ouvrir la porte de nos prisons d'errance de nos désirs déracinés. Tu me l'as donnée avant de repartir cela ne pouvait être qu'une histoire de mots et que les mots nous lavent de la violence et de la peine.

C'est ainsi que je te la dis pour que nous nous pardonnions d'avoir raté la piste d'atterrissage et que nous ne gardions en nous que l'incroyable beauté du vol...

Cela ne pouvait être qu'une histoire de femme car toute femme contient en elle le principe premier des arbres. Et que tout homme contient en lui une femme engloutie à laquelle il a Interdit de vivre en la nommant l'humiliée… la coupable car elle était son émotion sa rebelle sa folie. Seule une femme lucide peut renouveler le temps pour cela que je voulais que tu me laves de nos peurs. Je ne savais pas que tu étais le pire des geôliers car tu portais en toi le rêve de mon rêve et tu me l’a fait éclater en pleine figure...
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mardi 3 juin 2008 2 03 /06 /Juin /2008 23:46

Métissages d’encre
Hélène Cixous Les Rêveries de la Femme sauvage, Ed.Galilée, 2000
Le Jour où je n’étais pas là, Ed.Galilée, 2000
Alice Cherki Frantz Fanon Portrait, Ed.Le Seuil, 2000

      J’ai déjà eu l’occasion de travailler avec Hélène Cixous à partir d’une nouvelle qu’elle a publié en 1997 dans le livre composé par Leïla Sebbar Une enfance algérienne. Son texte porte pour titre “ Pieds nus ” et son histoire algérienne à laquelle se mêle celle de la petite fille juive qu’elle découvre être violemment demeure ouverte sur un désir impossible de fusion avec cet autre-là…
      Au cours de notre second entretien sur son livre Les Rêveries de la Femme sauvage qui est paru en février 2000 Hélène Cixous a prononcé cette phrase que je n’ai pas oubliée : “ Ce n’est certes pas mon premier livre, mais c’est un premier livre… ” Lorsque quelques mois plus tard elle va publier Le Jour où je n’étais pas là qui s’inscrit dans la suite du précédent roman en élaborant un récit fictionnel autour de ses origines juives et de celles de sa famille j’aurai envie de revenir sur ce métissage douloureux et inaccompli.
      En ce qui concerne l’ouvrage d’Alice Cherki Frantz Fanon Portrait il s’agit d’un tissage de liens entre la parole d’un homme né aux Antilles et celle d’autres hommes nés ou vivant en Algérie ou encore la traversant à ce moment d’extrême violence qu’a été la guerre d’Indépendance. Hommes qu’il a approchés en tant que psychiatre militant et écrivain. Sa démarche étant toujours d’accompagner chacun dans son désir d’être au-delà des origines des peurs et des aliénations qui marquent tout parcours humain.
      Ces deux livres se rejoignent parce qu’ils nous parlent des différentes formes que prend l’aliénation de soi et de l’autre au travers de l’enfermement dans un héritage et une histoi re transmise… au travers des violences que secrètent les sociétés et de ce qui a été et est tenté par certaines et par certains pour enfreindre ces contraintes ou ces interdits ancestraux. Ces livres éclairent également le rôle que peut jouer l’écriture quand elle devient après la prise de conscience de l’aliénation la scène où se retrace et de rejoue autrement notre rapport au monde…

 
Hélène Cixous

       Dans son livre Les rêveries de la femme sauvage Hélène Cixous dénoue et renoue le fil de l’Algérie quarante ans après avoir quitté cette terre matrice où la scène de l’expulsion n’avait cessé de se répéter avant de se jouer pour de bon…
      Ces Rêveries devaient en fait être “ Ravin ” : celui de “ la femme sauvage ” “ en haut à l’écart de la Ville ” “ et à l’embouchure ” duquel le père de la petite fille qu’elle est dans l’Algérie d’alors médecin et radiologue dont la famille est d’origine juive espagnole marocaine la “ dépose dans le but de tisser des liens algériens ” après avoir fui Oran et l’antisémitisme en 1946. Un “ Ravin ” “ où s’entassaient sans eau et sans logis des dizaines de milliers de misérables ” dans le bidonville du Clos-Salembier. “ Ravin ” dont la sonorité d’après Hélène Cixous ne pouvait convenir au titre de ce livre car il évoquait trop les raves ou plutôt le céleri-rave cher à sa mère Eve l’Allemande d’Osnabrück… mot qui revenait régulièrement à l’ordre du jour de leurs échanges tendrement alimentaires. Et qui n’aimerait songer pour un jardin de naissance à “ rêves ” plutôt qu’à “ raves ” ?

 Le ravin de la femme sauvage 
A.Renoir 1881
     


      Ces Rêveries  sont dit-elle “ un premier livre, donc un livre timide et inquiet ”. Il est vrai que ce livre en dépit de tous ceux écrits auparavant est premier pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il confirme que l’auteure a décidé selon son expression de “ franchir un interdit ” qu’elle s’était posé depuis son départ d’Algérie au moment de la guerre d’Indépendance.
      Celui d’écrire sur “ la situation d’enfance de résistance au colonialisme ” et plus largement sur cette impossible relation “ dedans-dehors ” qui était la sienne et celle de son frère “ mon double ” avec ceux Indigènes aux surnoms multiples et grotesques mais jamais nommés qui demeuraient de l’autre côté “ des centaines de portes du Clos-Salembier ”.
      De cet “ enfer ” de la séparation à l’intérieur de ce qui ne sera jamais ni atteint ni étreint, elle va “ en-faire ” naître l’icône de la “ Cage-prison ” où croupit Fips, “ le Chien annoncé par notre père ”. Et là aussi le livre est premier car depuis Dedans publié en 1969 où éclatait la réalité du désespoir primordial qui est la mort du père alors qu’elle a douze ans le 12 février 1948 mort qui s’engouffre par une caverne dans le poumon… c’est la première tentative d’ouvrir la cage de “ l’arabsence ” en la reliant directement à celle d’une douleur tout aussi indicible. Ceci s’inscrivant dans la lignée du récit Or les Lettres de mon Père publié en 1997 qui revenait sur le sens de cette perte enclose à l’intérieur de la cage du “ sans ” sens… cage ayant précédé toutes les autres…
      Dans Les Rêveries cette “ mise en abîme généralisée de la Cage dans une cage ” identifiée déssinée écrite enfin celle où le chien Fips “ figure de tout être aliéné ” se pose soudain la question originelle jusqu’ici esquivée : “ Est-ce que je suis juif… ? ” et peut-être ensuite : est-ce parce que je suis juif que je suis dans la cage ? permet de remonter jusqu’au premier refus de soi par l’autre. Et cela alors même et en cela-même que cet autre est tellement semblable et tellement désirable et désiré.
      Le personnage du père cet “ arabizarre ” qui a dans ce livre comme c’était le cas en réalité une conscience politique et humaine de l’autre de l’Indigène en tant que sujet et qui meurt peu avant que celui-ci n’entreprenne sa libération pose la question quarante ans après l’interrogation qui est celle de l’écrivaine dans chacun de ses livres à l’intérieur de “ la nuit du récit ” : qu’est-ce que l’aliénation ? Ou plutôt : à partir de quelle petite différence de quelle “ faute ” de quel faux pas et que ne faut-il pas ? est-on désigné comme n’appartenant pas au grand flot déferlant des êtres humains aimables regardables… de ceux qu’on accueille chez soi “ dans son chez ” ? De quoi enfin peut-on être coupable “ à trois ans ” à Oran ?
      Livre premier car le personnage du père “ un faux mouvement de l’histoire de ce pays ” qui a choisi de “ nicher ” et “ d’élever ” ses enfants sur les hauteurs du Clos-Salembier et qui renouvelle chaque récit de sa présence-absence sous-jacente va pour la première fois “ céder la place ” au cours du second récit à “ l’enfant simple ” le renaissant et le reconnaissant.

Bidonville du Clos-Salembier à Alger
Photo tirée du livre
Urban form and Colonial Confrontations
Algiers under French Rule
, 1997
     


      En effet la scène d’ouverture de ce second livre est également située à Alger et la phrase récurrente qui inaugure le texte des Rêveries y est reprise : “ Tout le temps où je vivais en Algérie mon pays natal ( … ) je rêvais d’arriver un jour en Algérie ( … ) ”. Or lorsqu’on a lu Les Rêveries il devient évident que le lieu de la mémoire vive a été-est l’Algérie.

“ Dans cette histoire, Alger est le nombril du monde, car c’est là que réside le tribunal, la famille, avec ses dieux purs et ses dieux injustes, ses interprètes sages et ses interprètes de mauvaise foi. C’est au centre de la Ville que s’ouvre La Clinique, synagogue fondée par mon père le Docteur Georges Cixous, puis détruite, abandonnée, désertée, puis relevée par ma mère la Sage-Femme Eve Cixous, ranimée, rappelée La Clinique. ( … ) La Clinique est la porte du monde. Le nombril cicatrisé.
Le Jour où je n’étais pas là Hélène Cixous
     
      Si dans Les Rêveries l’écriture résultait d’un “ effort de transposition instantanée du matériel de référence ” Le Jour où je n’étais pas là va prendre la suite de cette démarche de manière encore plus palpable que dans les récits précédents. Les deux livres me sont apparus étroitement liés comme s’ils réalisaient enfin l’hosmose tant convoitée dans l’enfance algérienne entre le fait d’être juive et celui de se sentir arabe.

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 19:03

Peuple des géants et de colibris
Epinay, Dimanche, 1er juin 2008

 Nous avons tant voulu un autre chemin
Pour ce peuple de géants peuple palmiers à la grandeur
Misérable des forêts qu’on taille comme
Des crayons Qui broie son noir son bleu son rouge
Peuple baobabs toutes les couleurs vives sont en lui
Elles saignent des plaies d’écorce les copeaux
D’acier salent les blessures machinales les mains
Entaillées par les couteaux rognant la nacre
Se retrouvent paumes en l’air pour avaler la pluie
Au goût de mangue de suie de tôle au-dessus
Des cabanes Taxée comme l’eau des fleuves sacrifice
Hommes du Sud nous avons tant voulu la fraternité
Voraces les chaînes des tronçonneuses chantent haut
Mais plus haut le cri impatient des colibris frondeurs

Nous avons tant voulu un autre chemin
Pour ce peuple de géants aux splendeurs natales
Empêchés d’être les bûchers de sa colère
Peuple fromagers sourd aux sorciers des grands empires
Dessous l’arbre aux palabres le village entier Peuple
Qui a traversé les mangroves vieux buveurs de rhum
Tu déploies ta force écarlate dans la termitière
Multiples visages tournés vers nous de ta dignité
Peuple palétuviers aux pieds chaussés de pneus
Dans la boue l’air flamboyant peuple qui bouge
Est venu jusqu’ici couler la lave du volcan
Nommé asphalte béton laitier l’odeur acre
De sa sueur dérange celui qui ne connaît pas
La fleur phosphorescente de cacao qui pue
Dans ses flancs le colibri sait qu’il peut tranquille dormir

Nous avons tant voulu un autre chemin
Pour ce peuple de géants peuple eucalyptus surgissant
De l’onyx du cratère et des fumées de santal
Peuple épicéas insoumis et décimé
Résurgence des dieux arbres à la fureur première
Demeure des écureuils quand leur jeunesse au feux roux
Embrase les lunes fruits des grenadiers Peuple
Que l’amertume café noir sauve de l’arpenteur
C’est un vieillard maniaque il compte les hommes
De un jusqu’à dix avec un glaïeul de mer
Il compte la terre fertile que les artificiers
Allument sous tes pas peuple d’arbres tu es un passant
De l’Abyssinie à l’Arabie peuple au corps tatoué
De colibris tu n’as pas cessé de remplir nos greniers

Nous avons tant voulu un autre chemin
Pour toi peuple de géants langue feuille d’agave
Joli céladon gouttes de suc ta salive ruisselle
Au bord de tes déserts marbre broyé mica porphyre
Tu retiens dans ta chair nos rêves confisqués nos voyages
Nos tentes nomades qui pendent aux bats des chameaux gris
De sel Peuple sycomore nous avons tant voulu
Partager avec toi les ignames les bananes vertes
Le maïs grillé les mangues et chasser les esprits
Trois fois de tes maisons de terre apprendre de ta bouche
Ton histoire et tes contes Peuple d’araucarias
Accroupis dans tes fleuves où ruminent tes buffles blancs
Arracher aux pieds des palétuviers les huîtres silence
Et les perles paroles qui ont écrit ta servitude
Colibri crie plus haut que la chair déchirée de leur chant

Nous avons tant voulu un autre chemin
Pour toi peuple de géants de Harar à Aden
Nous enfants du Nord alors avides sur tes traces
Tes pieds de lapis-lazuli peuple tamariniers
Tes empreintes d’argent à notre errance offerte
Nous nous sommes racinés en toi nous avons fait branches
Nous avons fait feuilles nous avons fait vents et brumes
Dans ton corps sec Tu as salé de tes alizés
Légendes et palabres toi arbre à pain nos songes
Nous avons fait écorce à tes baobabs et leur creux
D’eaux qui montent à l’intérieur où tu as maison
De notre toison rouquine vêtu tes latitudes
Nous avons fait cueillette pour nous nourrir de toi
Nous avons fait tronc nous avons fait bois nous avons
Fait feu pour nous chauffer en toi tu nous as fait vie
Et sur le même chemin ensemble nous voici semant
Nos utopies Peuple de géants et de colibris.

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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Vendredi 30 mai 2008 5 30 /05 /Mai /2008 23:31

Petites chroniques d'une cité de banlieue
Comme la rose et comme l’hirondelle
Epinay, dimanche, 11 mai 2008
   

 

Si tous les êtres humains avaient le cœur naturel et bon des vieilles femmes et des vieux hommes d’Algérie de mon enfance il se peut que ça m’arrive encore d’en croiser une ou un sur mon chemin d’errance de la banlieue à Paris sur Seine deux fois par semaine c’est de plus en plus rare et je me dis qu’un jour j’aurai perdu tout à fait cette possibilité qu’ils m’ont donnée de retirer ma peau d’apparence pour retrouver dessous l’être d’enfance le seul en fait qui m’intéresse…

Ouais si tous les êtres humains renouaient avec ce qu’y a dessous cette peau dedans ils se sont casés à l’étroit et puis ils s’y sont faits et puis ils ont oublié qu’ils ont eu tout l’espace du monde pour crever papillons la chrysalide sanguine de l’habitude à vieillir absents pour s’échapper de la prison-carapace de la muraille-corps qui est le manque d’émotions devenu non pas une façon d’être mais l’être… s’ils renouaient avec l’urgence de ressentir et d’improviser des réactions spontanées comme les roses qui sont l’intuition qu’a le rosier du printemps alors le bonheur nous reviendrait semblable à une hirondelle et il nicherait sa petite maison d’argile et de paille sous le toit de notre demeure ouverte à tous les hommes…

J’ai grandi comme je vous ai déjà raconté dans un de ces blocks à Aubervilliers tout proche de l’endroit où les cabanes de l’ancien bidonville avaient fini par crouler et muer décharges terrains vagues pour chiffonniers et ferrailleurs chantiers en rade au milieu des zimmigris qui à l’époque de ces années 60 nous venaient de l’Algérie ça se comprend bien… Ceux qui ont traversé le cocon de mon univers d’enfant étaient des vieux hommes et des vieilles femmes arabes ou kabyles que je trouvais vieux j’imagine parce qu’ils étaient loin de mon âge mais du coup le fait qu’ils soient si proches du monde sensible qui était le mien me les a rendus obligé tout de suite fraternels…

Aucun d’eux n’était allé à l’école ou si peu et ils n’avaient pas perdu leur rapport premier aux choses et aux êtres qui fait qu’avant d’acquérir un savoir raisonnable on est paré d’un savoir d’intuition comme le rosier et l’hirondelle… Pendant que je grandissais dans le giron des vieux zimmigris sans me faire à cette théâtralisation du quotidien où on ne doit plus que jouer son rôle bouffon qui n’réagit jamais avec ses tripes automate à la mécanique que la société lui a greffée à l’intérieur du trognon je résistais tant que je pouvais à la violence de l’éducation faut voir comment on nous traitait la plupart des maîtres ou des maîtresses étaient des brutes sans bonté qui devaient faire de nous des répliques d’eux-mêmes et une grande part de leur savoir s’écoulait dans les caniveaux des cités parce qu’ils ne savaient pas transmettre ni donner… Pas sûr que ça ait beaucoup changé aujourd’hui et que le pas envie d’apprendre des gamins n’soit pas le même que le nôtre…

Nos maîtres eux ils n’ont jamais eu l’intuition du printemps ou du bonheur et les vieux zimmigris qui ont évité de perdre la relation magique que les êtres simples partagent avec ce qui les entoure pareils à des artistes débarrassés de la conquête de la gloire étaient pour nous enfants de la zone les derniers survivants d’une Babylone où les roses et les hirondelles rendaient la maison des hommes meilleure à vivre…

      C’était il y a deux jours dans notre cité d’Orgemont à Epinay comme vous savez et j’étais très inquiète parc’que les hirondelles étaient pas encore de retour de leur hiver africain d’habitude dans la cité on les entend piailler crier se poursuivre avec leurs appels stridents leur vol très haut leur folie de pirouettes en bas en haut mais là rien et si elles allaient plus revenir qu’elles restent de l’autre côté qu’elles m’abandonnent…



         L’autobus des brousses notre 154 j’étais dedans direction Paris la rotonde au fond là où j’aime bien parc’qu’on se trouve au milieu des gens mais là des gens y’en avait pas lerche pour cause de vacances j’ai remarqué une femme sans doute maghrébine avec le foulard qui cachait vraiment tous les cheveux les lunettes noires et la grande robe sombre jusqu’aux pieds pas la djellaba ni le haïk mais quand même… elle avait le caddie pour aller faire les courses à Saint-Denis sans doute… Pas loin d’elle un jeune gamin maghrébin aussi tout seul genre 12 piges à peine vêtu comme les mômes pas friqués d’ici pantalon de survêt et polo ordinaires elle plutôt sévère et lui le regard doux rêveur des enfants qui sont aimés et aussi deux jeunes femmes blacks tout le monde moi avec bien occidentalisé dans les façon de faire et de n’pas se regarder et de n’pas se causer des automates remontés à point quoi…

Ils sont montés un ou deux arrêts après moi Lacépède je crois enfin vous connaissez… les Studios Eclair… lui je l’ai tout de suite repéré vu que le couple qu’ils formaient était pas ordinaire… Il avait une veste et un pantalon gris négligé sur une chemise ouverte des cheveux couleur café et des boucles pas très longs pas très courts je me suis dit tiens ! il ressemble à Gainsbourg c’est drôle il avait vraiment l’allure quand il l’a menée direction de notre recoin an fond du bus notre animal des brousses presque déserté ce jour et qu’elle est arrivée le petit sourire mutin l’expression enfantine sur les lèvres je me suis toujours fait la remarque que les vieilles femmes d’Algérie les vieilles Kabyles surtout ressemblent à des petites filles… Il la tenait par la main elle était intimidée mais on la sentait ravie elle ne voulait pas s’asseoir pas nous déranger il lui a dit d’une voix caressante :

- Mais si assied-toi il y a la place…

Elle a ri de plaisir et elle s’est assise au milieu de nous elle nous a tous regardés chacun notre tour elle a fait un geste de salut de la main et de la tête aussi…

- Bonjour tout le monde… sa voix était comme celle de son fils une caresse le parfum des fleurs des champs dans ce matin de printemps et elle avait l’air d’une fleur elle aussi avec son visage aux pommettes roses sa peau fine couleur mie de pai n pas ridée du tout ses cheveux qui frisaient légers papillons au henné roux sur son front sous le foulard couvert de marguerites de tas de nuances des bleus des mauves des verts et des tatouages indigo insectes légers incrustés à son cou et à son front bijoux un peu pâlis par les années…
 

Ses yeux deux noisettes claires ont rencontré les miens et on s’est regardées un long moment elle a semblé me questionner : qui tu es toi ? et c’était toute mon enfance à Aubervilliers qui me revenait une grande goulée de bonheur léger qui se pointait comme les hirondelles d’Afrique elles avaient fait le grand voyage elles étaient là enfin…


Photo de jeune fille kabyle tirée du livre Femmes d'Afrique du Nord Cartes postales ( 1885-1930 )
Leïla Sebbar et Jean-Michel Belorgey
Ed. Bleu autour, 2002

      Il est revenu avec les tickets qu’il était allé acheter au conducteur de l’autobus des brousses et il s’est assis à côté d’elle il faisait attention il veillait sur elle il n’avait pas du tout les traits ni rien d’un homme du Sud il ne lui ressemblait pas pourtant ce qui passait entre eux frissonnait dans l’air c’est vrai qu’on aurait dit Gainsbourg quand elle lui a souri j’ai vu qu’elle n’avait presque plus de dents mais ça ne faisait rien vu que ses lèvres fines étaient rouges comme des cerises fraîches…

      Elle a repéré vite fait que sa voisine au foulard sombre et aux lunettes noires devait être d’un paysage comme le sien et elle s’est mise à bavarder en arabe après avoir dit que c’était bien parce qu’il faisait beau et son œil espiègle mine de rien a vite détaillé le vêtement austère et le foulard noir elle a demandé si elle n’avait pas chaud elle elle portait une robe bleue en tissu brillant et des babouches d’un bleu plus clair ses bras nus laissaient voir sa peau pain d’épice presque blanche…

La voisine elle a été d’abord un peu étonnée et elle a hésité et puis comme on n’pouvait pas résister à son sourire de petite fille et à ses mimiques pour cacher sa bouche de sa main quand elle parlait elle a répondu qu’elle était allée à la Mecque alors il ne fallait pas montrer ses cheveux ni ses bras c’était interdit et elles ont approuvé toutes les deux en arabe avec de grands gestes graves des mains et nous autres on formait l’agora autour d’elles on écoutait et on essayait de capter les mots arabes le jeune garçon maghrébin aussi il avait l’air très intéressé par la rencontre des deux femmes leur histoire qu’on devinait et la parole qui circulait vu que le fils s’en est mêlé même si lui non plus il ne parlait pas un mot d’arabe…

- Moi aussi je voudrais y aller… elle a dit en regardant l’autre avec de l’admiration et de la bienveillance… mais je peux pas… toute seule je peux pas… c’est loin…

- Oui c’est loin c’est vrai… non toute seule c’est pas possible… c’est dangereux…

- Moi je n’veux pas qu’elle y aille sans moi… il a réagi en posant sa main sur le bras de la vieille femme qui a hoché la tête… non non ! pas sans moi j’ai pas confiance… il a continué et l’autre a approuvé pareil pendant qu’elle le regardait et qu’il répétait non pas sans moi… c’était un bon fils même s’il ne parlait pas un mot d’arabe et elles ont papoté toutes les deux et nous autres autour on écoutait et lui aussi…

Quand elle s’est arrêtée il a voulu lui mettre son ticket dans la main et j’ai vu qu’elle avait des mains fines et potelées malgré l’usure du temps et la peau qui faisait comme celle des fruits à la fin de l’été avec les poignets tatoués de tifinaghs ces signes de l’écriture kabyle pareils à ceux des femmes algériennes de mon enfance au marché d’Auber je m’débrouillais j’échappais à ma grand-mère qui causait des plombes au marchand de gâteaux je les suivais elles avaient des djellaba aux tissus légers couleurs pastels roses bleu turquoise jaune citron lilas pailletées d’or et d’argent et leurs cheveux longs au roux sombre et lumineux épais sous les foulards en fleurs répandaient l’odeur forte du henné autour d’elles on les repérait facile au milieu du marché elles riaient et parlaient toutes à la fois…

Je les trouvais belles c’était des princesses des contes je voulais toucher leurs robes les tissus étincelants leurs corps généreux à la peau crémeuse elles allaient acheter des poules vivantes que le marchand gardait dans de grandes cages et qui piaillaient c’était une cérémonie je vous raconterai…

   Photo de jeune fille kabyle tirée du livre Femmes d'Afrique du Nord Cartes postales ( 1885-1930 )
Leïla Sebbar et Jean-Michel Belorgey
Ed. Bleu autour, 2002
   


      Pour le ticket elle a dit non qu’elle avait peur de le perdre… garde-le toi… et elle a penché la tête du côté de sa voisine pour poser une question en français l’autre a fait répéter plusieurs fois elle ne comprenait pas alors elle lui a demandé toujours avec la malice : tu ne comprends pas le français ?

- Si je comprends le français… elle a répondu d’un ton très sérieux et on a ri et son fils qui suivait comme il pouvait a ri et il a dit gentil…

- C’est toi qui ne parles pas bien le français… et il a ajouté pour l’excuser… elle n’est jamais allée à l’école c’est pas de sa faute… à l’époque hein ! c’était comme ça en Algérie c’était la colonisation…

- Oui elle a répété c’était comme ça… et elle a fait un signe des mains qu’on y peut rien c’est la vie…

- C’est vrai que beaucoup d’enfants algériens y sont pas allés à l’école… on était colonisés mais nos enfants eux maintenant ils ont des bons métiers… médecins… ingénieurs… elle a repris sa voisine et j’ai pigé parce qu’elle s’animait d’un coup elle sortait de sa réserve à cause de l’injustice de tout ça et le jeune garçon maghrébin écoutait… j’ai pigé qu’elle venait d’Algérie elle aussi…

La vieille femme a bien capté et elle a demandé : tu es algérienne alors ?… oui je suis de l’Ouest… d’Oran… elle a répondu et pour la première fois elle a souri et moi aussi j’ai souri parce que de tous les Français de souche comme on dit dans notre autobus d’Afrique j’étais pour sûr la seule à connaître la carte de l’Algérie par le cœur et la ville d’Oran vu que mes amis écrivains d’Algérie m’avaient raconté… je lui ai souri en pensant à Jean Sénac le poète assassiné Yahya el Ouarani Jean l’Oranais à Hélène Cixous et à tant d’amis perdus pour toujours dans les replis de ma mémoire…

- Ah ! Oran… elle a dit songeuse… moi je suis de Kabylie… de Bejaïa… et j’ai ri à l’intérieur de moi je n’m’étais pas trompée je ne pouvais pas me tromper… les vieilles femmes les princesses kabyles de mon enfance lui ressemblaient trop…


 Photo de femme kabyle tirée du livre Femmes d'Afrique du Nord Cartes postales ( 1885-1930 )
Leïla Sebbar et Jean-Michel Belorgey
Ed. Bleu autour, 2002
       


      Elles étaient heureuses elles s’étaient retrouvées et elles se sont mises à parler en arabe et à rire ensemble et elle s’est excusée elle mêlait souvent des mots kabyles à l’arabe… l’autre a dit qu’elle aussi elle avait des ancêtres kabyles mais elle n’avait pas appris à parler c’était dommage… et nous tout autour qui ne parlions que le français on écoutait l’histoire de la vie de ces deux femmes qui nous arrivait comme un conte dans l’autobus des brousses et qui donnait à ce printemps un peu lointain une magie pas croyable…

C’était elle toute parée de son innocence de sa légèreté et de son enfance qui nous avait permis pendant ce trajet qui a duré à peine un quart d’heure de retirer nos défroques de passants étrangers pour partager nos vies d’êtres humains ordinaires c’était elle qui venait de me faire piger après toutes ces années ce que les vieux hommes et les vieilles femmes d’Algérie de mon enfance m’avaient légué cette façon simple et fraternelle de voir el monde et les gens autour d’eux dont je me demandais de qui je la tenais qui est celle des poètes et des enfants…

Quand ils sont arrivés à leur station un peu avant la mienne Saint-Denis Porte de Paris vous savez… il a posé sa main sur son épaule et il a dit avec la douceur pareil… tu viens maman c’est là… elle s’est levée et elle nous a fait signe de la main… au revoir la compagnie et bonne journée à tous… à bientôt alors… elle s’était arrêtée et elle nous regardait chacun notre tour elle avait pas envie de s’en aller il l’a appelée encore le bus allait repartir alors vite elle est descendue mais sa présence est restée là au milieu de nous où elle avait fleuri comme les roses du jardin sont l’intuition que le rosier a de l’arrivée prochaine du printemps…

Quand je suis descendue de l’autobus des brousses la première chose que j’ai remarquée ce sont les cris aigus et vifs des hirondelles qui volaient en rase-mottes au-dessus du canal elles étaient là elles étaient revenues de leur hiver africain je le savais et à nouveau le bonheur simple allait nicher sa petite maison d’argile et de paille sous le toit de notre demeure ouverte à tous les hommes…
 

Publié dans : Banlieues
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Jeudi 29 mai 2008 4 29 /05 /Mai /2008 20:50

     Au-delà de nos liens infernaux… fin
   

Suite du texte publié le 12-05-2008

 

      Après l'impossibilité de fraternisation algérienne intervient l'autre impossibilité tout aussi complexe qui concerne la petite fille juive que vous êtes. En parlant de votre amie Françoise, vous dites: “ …le charme bouleversant de l'objet innocent. ” Et pourtant c'est elle qui devrait être dominante puisqu'elle appartient au monde qui a la maîtrise de l'effacement. N'est-elle pas elle aussi prisonnière de ce rôle ? Donc pas consciemment coupable de son ignorance à votre égard.
      Cette enfant française dans la description que vous en faites n'est-elle pas tout ce que vous n'aimeriez pas être ? Pourquoi voudriez-vous tant qu'elle aussi vous reconnaisse ? N'est-ce pas une façon d'aller jusqu'au bout de l'imposture ?
      En tant que petite fille juive vivant dans une situation de racismes multiples, vous êtes à la fois contrainte à réagir et à être en éveil, et à la fois vous vous placez dans un état de culpabilité “ …j'avais pris tout le poids du risque sur ma conscience… ” Comment ce rôle de bouc émissaire s'est-il mis insidieusement en place pour vous ? A nouveau Fips est dans la situation d'expier une faute qu'il n'a pas commise, pourquoi ?
      “Sans elle je n'y vais pas sans moi elle ira… ” C'est toujours vous qui êtes “ sans ”. Sans Aïcha, sans Françoise, sans petizarabes, pourquoi à votre avis semblent‑ils tous s'accommoder de cette séparation, de ce sort qui leur est fait ?

H.C
.: Ce “ sans qui est très insistant dans ce texte est une marque de non‑identification. Par définition on ne pouvait pas être algériens à ce moment-là. On était perçus comme français alors qu'on n'était pas français. Les Français nous percevaient comme Juifs donc comme non français. L'histoire symétrique opposée avec ma petite amie française symbolise donc la double exclusion figurée topologiquement. C'est à dire qu'elle, de temps à autre arrivait à venir chez moi, moi je ne pouvais pas rentrer chez elle. C'était tabou. Elle a été ma camarade et mon amie pendant des années. C'était absolument incompatible et interdit.
Elle était en relation avec moi sans se dire que j'étais juive. Elle appartenait à une famille intégrée et l'entourage ne tolérait pas cette amitié. C'était les Capulets et les Montaigus.
Il y avait une méconnaissance politique et historique qui était une sorte de fléau répandu consciemment et volontairement par les instances du pouvoir colonisateur. Les massacres dans le Constantinois en 1945 ont toujours été refoulés. En effet on ne connaissait pas les choses les plus évidentes du passé et du présent réel de l'Algérie. Ce qui faisait que cela pouvait tenir. Moi je me suis mise à étudier l'histoire de l'Algérie après, ne serait-ce que pour comprendre la scission entre les Juifs et les Arabes en dépit de nos liens réels. On ne parlait jamais de cela. Et les familles n'avaient pas de mémoire. On avait une fausse mémoire à la place. Camus par exemple comme la plupart de ces gens-là ne savait rien du tout des Algériens.

                 A quoi correspond votre désir d'un comportement irréprochable quasi surhumain, aussi bien dans l'extrême lucidité que dans l'extrême droiture ou équité ?
               Est-ce une forme d'idéal ou bien l'unique issue que vous envisagiez ?
           Aviez-vous peur d'une possible corruption ? ( dans toute les acceptions du terme )

 H.C.: Bien entendu il y avait ce quelque chose qui était l'Algérie en naissance qui nous séparait. Avec mes trois amies algériennes du Lycée Fromentin, qui sont devenues des figure importantes dans la guerre, j'ai toujours senti ce quelque chose. Quels qu'aient été la camaraderie et l'échange, il y avait cela entre nous, qui était en train de mûrir. On s'est quittées en 54, et puis… Ce qui allait se passer était indicible puisque secret et donc le clandestin même. Et c'était ce à quoi j'aspirais mais cela ne pouvait pas s'échanger.
Pourtant les messages physiques étaient vraiment là. En arrivant en France, j'ai appris que Zohra Drif, une de ces trois amies, était une militante très active dans la Casbah. Elle faisait partie des poseurs de bombes d'Alger. J'avais éprouvé un moment d'exaltation extraordinaire à cette découverte. J'ai écrit il y a quelques années un texte intitulé Lettre à Zohra Drif, car cette lettre justement, je ne la lui ai jamais écrite. Je n'ai pas pu alors surmonter le non-dit. Quel message lui envoyer ? Dire que j'étais heureuse que l'Algérie se soit enfin libérée ? J'étais trop jeune, pas assez puissante dans l'écriture pour écrire la bonne lettre. Je l'ai donc gardée comme cela.

Le deuxième pigeon est parti. Le vieux qui tue ouvre les mains. Je me suis envolée comme un trait, le cou déplumé, sans savoir si je suivais l'autre dans la vie ou dans la mort. Là où la mort a déjà commencé pensai-je, commence la vie. ”

      “ … j'avais seulement enfin quitté l'Algérie en y laissant les plumes qui protègent l'endroit de vie.
 ” L'endroit de vie c'est le cou. On ne peut indéfiniment vivre avec la tête séparée du corps. Partir a peut-être été la permission que vous vous êtes donnée d'être partout en état d'étrangeté et de prendre cette étrangeté comme marque de votre liberté ? Un choix de non-appartenance et pas seulement un héritage d'errance.
      Les quelques mots concernant Idir-Kader, la figure tendre et fugitive d'un amour jamais accompli: “ …je le regarde, le visage tourné vers son visage, nous sommes étranges, nous sommes nimbés d'une étrange absence de violence… et ceux où vous dites que vous vous sentez par la parole maintenant partagée, chez vous au Clos‑Salembier, n'offrent-ils pas l'unique solution aux violences absurdes de l'histoire et des hommes: rompre toute réalité avec eux et en eux et, comme le dit si justement Alice Cherki, apprendre enfin ailleurs, dans tous les ailleurs possibles à “ penser avec le corps ” ?

H.C.:
 La figure de Idir-Kader se trouve de l'autre côté. Cette figure est apparue juste à la fin de ma vie en Algérie, comme une figure de promesse. Mais c'était trop tard pour qu'on puisse croire à une promesse et trop tôt pour une possibilité d'amitié éternelle entre nous qui n'était pas encore née en Algérie. C'était juste avant que cela puisse advenir.
Ce qui se passait avec lui était très fort car il y avait des signaux visuels de tendresse pure, non mélangée. Cela était ou le futur ou bien jamais.

“ … la rencontre dont l'autre nom est adieu.  (…)
En silence de lèvre en lèvre passe le frôlement d'un oui entre Idir Kader mon frère et moi. Tout ce qui est indicible est déjà lisible. Brève noce rêve. ”


























Premier n° de la Revue Novembre revue des écrivains et créateurs algériens parue après l'Indépendance

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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