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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 15:10

A Troy Davis et à tous ceux que les Etats continuent de tuer depuis toujours parce que seules la guerre la destruction et la puissance de mort les concerne…

A lui à eux à nous tous qui aimons la vie la promesse d’un autre monde jeune et généreux…  troy-davis-condamne-a-mort-aux-etats-unis-4778481ajfsi.jpg

 

Vanzetti, condamné avec Sacco à l’électrocution, répond le 9 avril 1927 au juge Thayer :

 

    “ Si cette chose n’était pas arrivée, j’aurais passé toute ma vie à parler au coin des rues à des hommes méprisants. J’aurais pu mourir inconnu, ignoré : un raté. Ceci est notre carrière et notre triomphe. Jamais, dans toute notre vie, nous n’aurions pu espérer faire pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes, ce que nous faisons aujourd’hui par hasard. Nos paroles, nos vies, nos souffrances ne sont rien. Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d’un bon cordonnier et d’un pauvre vendeur de poissons, c’est cela qui est tout ! Ce dernier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triomphe. ”

 

SUR LE PORT DE DIEPPE

Louis Aragon / Gérard-André Gaillard Sacco_et_Vanzetti.jpg

 

Le jour de Sacco-Vanzetti

Sur le port sur le port de Dieppe

Mais comment cela se fait-il

Qu'il y eût seulement des guêpes

Le jour de Sacco-Vanzetti

 Quand les affiches du Parti

Disaient d'aller au port de Dieppe

A quoi cela ressemblait-il

Qu'il y eût seulement des guêpes

Le jour de Sacco-Vanzetti

 

Qu'est-ce que tu croyais petit

Qu'il allait se passer à Dieppe

Aussitôt venu que parti

Pour n'avoir trouvé que des guêpes

Le jour de Sacco-Vanzetti

 au refrain sacco-et-v.jpg

Tu étais malheureux faut-il

Pour espérer autant de Dieppe

Comme un changement pressenti

Mais c'était compter sans les guêpes

Le jour de Sacco-Vanzetti  

 

Le mal d'aimer qu'on s'en sortît

En criant sur le port de Dieppe

Tu le croyais ferme et tu t'y 

Trouvas tout seul avec les guêpes

Le jour de Sacco-Vanzetti

Publié dans : Colères noires
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Mercredi 21 septembre 2011 3 21 /09 /Sep /2011 22:14

Voici la suite du texte publié il y a quelques temps déjà... je vous avais prévenus... Entre chaque passage du récit il faut intercaler les morceaux du poème en prose qui porte le même titre en gros et que j'ai déjà publié sur nos Cahiers au printemps... Je vous en remettrai quelques extraits pour que vous en profitiez à nouveau... 

Il s'agit bien sur du Mali et du pays Dogon mais aussi des oasis de l'Egypte et de la Libye enfin d'un grand voyage au coeur du Sahara des berbères touarègues... Bonne route !

Je ne veux pas habiter ce monde

fennec fleurs

Ecoute… écoute…

Partir… oui il le fallait… fuir la tribu des femmes qui ont déchiré et brûlé aux feux de leur enfer mes premiers poèmes mes ostraka de carton récupéré aux emballages abandonnés de la fabrique de peinture qui avaient contenu les poudres de couleurs et je traçais mes mots au creux de leur poussière orangé safran jaune paille et outremer… La route sera longue jusqu’au bout de la terre et si je tombe alors par le hasard poétique muet qui m’accompagne partout tel un sablier de neige sur les récits annotés sous forme de brouillon oubliés à la table d’un bistrot par un passeur de témoin du Dieu d’eau de Bandiagara je n’en comprends et je n’en retiens que la complainte hallucinée survenue d’une planète lointaine que je nomme avec prétention et innocence mon Sahara…

Celui qui reconnaît que la route est son unique façon d’être au cœur du monde bruissant de minuscules lueurs où se répètent et s’inventent les scènes grandioses et les cérémonies primitives de la vie des créatures sait qu’il devra faire halte aux étapes multiples du chemin qui le conduit vers la maison des autres… Car c’est au‑dedans de la maison des autres où on l’accueille avec bienveillance en lui offrant asile de pierres et d’eau et la bienvenue à l’heure des repas qu’il apprend la bonté des lois changeantes des peuples depuis toujours se déplaçant en quête d’un présent meilleur et réinstallant ailleurs leur demeure…

Oui… il avait fallu partir comme Antonin qui a emporté avec lui la dernière loco vapeur du chemin de fer de Bagdad… Ils les ont démontées une à une les motrices énormes qui après avoir poussé de leur mufle infernal les portes de l’Orient ont accouché d’une époque où les êtres se déplacent pour aller chercher au‑delà de leur terre d’origine des jardins insolents et fragiles à qui livrer le secret des rosiers de Babylone et de Damas. Leurs fleurs chargées de pétales à l’émail grenadine ont poussé par‑dessus les blocs d’acier luisant de nuit entaillés aux étincelles mauves des chalumeaux que les ouvriers métallos enfonçaient dans les flancs crevés béants des motrices abandonnées en pièces hagardes aux terrains vagues autour des entrepôts ruinés des gares… Les hommes qui étaient arrivés là au bout d’une errance sans fin sont repartis un jour en direction de l’Arabie et les rosiers de Perse qu’ils avaient plantés ont métissé de pétales roses de Cyrène les buissons d’églantines sanglantes en cavalcade le long des jardins ouvriers…

Quand je suis partie les temps étaient propices aux voyageurs qui avaient comme moi chahuté l’enfance à l’intérieur des citadelles aux murailles lancinantes de magmas gris que le soleil n’irriguait en coulées louches qu’avant le retour de l’obscurité et la ronde de ses gardes. Nous le savions il fallait fuir la peur qui avait convaincu les survivants effarés des tueries anciennes d’ériger des tours gigantesques semblables aux termitières de boue d’argile devenues à la chaleur des fours solaires des fossiles et prenant en haine ce qui les avait rendus libres de jouer avec des balles de lumière… Les fantomales portes de marbre des territoires inconnus appelées frontières étaient encore entrouvertes et notre transhumance d’enfants des brumes bergers d’utopies nous a permis d’échapper à la honte et au désespoir muet des nouveaux esclaves…

Partir… ainsi que l’avaient fait les miens paysans pauvres et ouvriers tâcherons portant dans leur musette de grosse toile les quelques outils qu’ils avaient forgés eux‑mêmes allant de fabrique en fabrique chercher besogne… Là où j’arrivais après avoir marché au hasard des petites campagnes mais toujours suivant l’aiguille aimantée qui me guidait en direction du Sud je quêtais un abri et la bonne chaleur des rencontres autour de la table commune. En même temps qu’on m’offrait asile avec la justesse des gestes qui rassurent je proposais de participer aux travaux de la maison et à tout ce qu’on voudrait bien me donner comme ouvrage parce que c’est le premier moyen de prendre place à l’intérieur de la tribu que connaît le voyageur qui s’approche des villages à la tombée du soir… Aux chiens le poil noir charbonneux rebroussé qui se jetaient à ma rencontre je parlais avec la voix familière que prenait Antonin passant sa paume dessus les flancs accueillants de la vieille loco et les conteuses à la veillée… Et mes mains leur offraient les jeunes odeurs sauvages de l’errance et de la bonne aventure qui nourrissent de vigueur et de danse les rêves lents de ceux qui restent…

CARABAGNE2

De la main‑d’œuvre je possédais juste les mains. Elles ne connaissaient pas d’autre labeur que l’écriture sur les cahiers mes journaliers cachés à l’inquisition des femmes de la tribu où j’avais gribouillé à mesure de nos vagabondages avec Antonin tout ce qu’il me racontait des bourlingues farouches des cheminots qui avaient construit le Chemin de fer de Bagdad… De bonne heure j’ai eu l’intuition comme d’autres gamins des milieux ouvriers de cette génération à qui on n’a transmis ni le savoir‑faire des jardiniers de Babylone et de Damas et des conducteurs de locos vapeur ni le langage passeur d’histoires populaires que pour témoigner de l’existence des gens plantés là quelque part comme les arbres courbés entourant les maisons serrées les unes contre les autres afin de tenir tête aux vents il fallait que mes mains rejoignent les leurs. 

J’étais partie à l’automne ce qui est la plus inquiétante des saisons pour les voyageurs… Celle où les troupeaux sont rentrés de la dernière transhumance et où on se blottit au creux des maisons pour attendre… Les premiers jours on me confiait des besognes ordinaires et je m’en allais ramasser pommes de terre noix et châtaignes en même temps que j’aidais à entasser sur la charrette tirée par un petit tracteur poussif ou par un gros cheval aux jambes courtes qui ne labourait plus les fagots de brindilles pour allumer le feu abandonnés après la taille entre les rangs de vigne luisant de givre bleuté… Mais rapidement et malgré ma maladresse et mon ignorance de ce qu’un enfant des campagnes sait sitôt qu’il clopine à regarder faire ma curiosité tenace pour ce monde qui n’a pas besoin de mots afin de dire le réel qu’on attrape à pleines paumes et où tout a un sens m’a donné accès aux rituels et aux gestes qu’on n’apprend pas dans les livres transmis par un mystérieux passage de signes de l’un à l’autre.

J’étais partie à l’automne et il m’a fallu continuer à marcher sur la route inconnue qui traverse les grands plateaux où les vents affolés comme de vieux loups gris en meute arrachent les touffes de laine des arbustes déjà couchés contre les murets qui séparent les tribus de paysans accrochés à leur paysage brun de sienne et gris indigo des épouvantails de neige… Je savais que je reviendrais avec de nouveaux printemps griffés de narcisses sur la terre brutale où les bergers étaient déjà les derniers nomades faisant rouler sous leurs pieds nus les caillasses des sentes et montant à l’entrée des cols mangés par la brume les cairns sculptures de pierres au langage semblable à celui des Touarègues de tous les déserts. Mais pour l’instant il fallait avancer toujours plus en direction du Sud et de ses vergers déroulant leur tignasse de branches à l’intérieur de domaines aussi vastes que les propriétés des colons en Algérie comme me l’avaient raconté chacun des ouvriers agricoles maghrébins qui commençaient juste à arriver et qui remontaient eux vers le Nord industriel et laborieux…

C’est dans une de ces riches exploitations en contrebas des plateaux  arides habités par les hommes silencieux que j’ai fini par dénicher les plantations de pommiers alignés en longues rangées s’enfonçant tout au bout au creux de l’horizon mouvant que les bandes de grues trouaient déjà de leur transhumance africaine. Là j’arrivais au hasard de ce qui avait été écrit à mon intention par le renard pâle du pays de Bandiagara et que j’ignorais sur les tables de sable en même temps qu’un autre migrant en fugue de la petite maison familiale où l’ennui recouvrait la table de formica de sa nappe d’ombre. Les grands domaines du Sud sont des lieux de passage des caravanes d’humains pauvres et qui séjournent là le temps de gagner de quoi vivre jusqu’à la saison prochaine comme des grillons heureux de frotter leurs ailes contre la lumière. Personne ne nous demandait d’où nous venions et il suffisait d’accepter de passer dix heures par journée de taille un sécateur géant au bout des doigts qui nous faisait des mains d’Ogres coupeurs de têtes et de nicher au‑dedans des baraques de bois et de tôles réservées aux saisonniers avec un petit poêle à mazout pour ne pas devenir des fossiles de givre… Oui il suffisait d’arriver là aux portes de l’hiver qui faisait violette la pointe sèche du jour…

Si la lecture des paroles du vieil homme de Bandiagara Ogotemmêli répondant aux interrogations du premier voyageur de l’Occident à vouloir s’initier aux rites et aux rêves de la société Dogon du Mali au long des pages de Dieu d’eau m’avait fait songer à un conte comme en disent les griots d’Afrique j’avais gardé le livre au fond de mon sac comme un héritage venu trop tôt pour que j’ose le récolter. La rencontre au domaine des pommiers de mon jumeau d’errance avec qui j’ai passé le seuil au long des années à venir d’autant de maisons communes qu’il peut y avoir sur cette terre‑là m’a initiée peu à peu au sens caché des mots de l’ancien paysan‑guerrier qui a vécu son existence dans un de ces villages de pierres dressé au flanc de la falaise du pays inconnu et m’a laissé deviner où commençait la piste… C’est le soir après nos heures perchés au‑dedans des arbres aux membres crochus de froid que nous parlions de ce cinéma où je n’allais jamais car la tribu des femmes tenait la monnaie serrée au fond de sa bourse et que l’Afrique est venue s’installer à notre table à l’intérieur de la baraque que les tourbillons de bise faisaient craquer comme la peau des termitières d’argile rouge.

L’Afrique est venue avec les images de la pellicule qui couinait et le tac‑tac‑tac de la bobine défilant dans l’école en banco d’un des villages de Casamance quand nous avons regardé ensemble tous les villageois réunis avec les enfants qui criaient de plaisir et de surprise la chasse à l’hippopotame des pêcheurs Sorko dans le fleuve Niger que Jean Rouch avait tourné en 1951 pour raconter l’histoire de l’alliance des hommes et du fleuve à travers le rituel de l’animal sacrifié… L’Afrique est venue l’hiver dans la baraque de bois et de tôle et elle m’a menée jusqu’au pays de Gao mon frère jumeau le second de mes amis sur la terre… Ecoute… écoute…

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Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mercredi 14 septembre 2011 3 14 /09 /Sep /2011 21:49

Un sablier de neige

desert_blanc.jpg

 

Sexe neige noir nuit

Sang slip sueur sauvage

Sortie de secours naître

C’est cela ? Neige nacre de cris

Bouquets de mai matrice émoi

Des langes rouges sur un mur blanc

Sexe mouille mon encre en toi

Toison têtue ton musc j’essuie

Cru je croque le fruit des rois

 

Mon odeur je sais sexe sang suie

Verge larmes lance luit

Sexe debout la soie qui se fend

Soif slip sève sillage

Prince sablier ta neige fuit

Ça s’écoule cils ciels semence

Blessée c’est sûr de signes rouges

Gouge grave en creux matrice

Les lignes recueillent ton errance

 

Noir nuit qui enserre tes cuisses

Poussière cendre feux d’artifices

Défleuris déjà ! Et moi de mai

Qu’est-ce que j’en fais ? grenade.jpg

Sexe rouge rage royaume

Rose sang en dedans je suis

Je suis éclaboussée d’aurore

Et j’y serai encore

Jusqu’à ce que neige au creux des rues

Soit sable des roses devenue.

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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Samedi 10 septembre 2011 6 10 /09 /Sep /2011 22:33

Texte publié sur le site http://bellaciao.org/

11 septembre... 1973

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Samedi 10 septembre 2011

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 11 septembre 1973 : Salvador Allende, élu démocratiquement en 1970, entreprend des réformes qui satisfont le peuple mais mécontentent les milieux des affaires ( hausse des salaires, réforme agraire, nationalisations ). Les États-Unis voient d’un très mauvais œil l’implantation d’un régime socialiste en Amérique du Sud, qui pourrait donner des idées à d’autres et remettre en cause la main mise des multinationales américaines sur le continent.

Le 11 septembre 1973, le gouvernement socialiste du président Salvador Allende est brutalement renversé lors d’un coup d’État militaire. Au petit matin, sur l’ordre du général Augusto Pinochet, les troupes militaires investissent les rues de Santiago, capitale du Chili.

Refusant toute reddition aux militaires putschistes, Salvador Allende, trouve la mort sous les assauts répétés de l’armée et le bombardement du palais présidentiel. Pendant le coup d’État, Allende s’adresse une dernière fois aux chiliens à la radio où il remercie ses partisans et annonce son intention de se battre jusqu’à la mort.

C’est dans le palais que Salvador Allende meurt finalement d’un tir d’AK47 dans le menton, suicide?

Une anecdote précise que l’arme lui avait été offerte par Fidel Castro, et portait une plaque dorée sur laquelle on pouvait lire : À mon bon ami Salvador, de la part de Fidel, qui essaye par des moyens différents d’atteindre les mêmes buts.

Pour beaucoup, Allende a été assassiné par les militaires avec sa propre arme.

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Article publié dans Le Monde Diplomatique Archives Septembre 2003

 Chili, 11 Septembre 1973

Le baril de poudre de l’imagination

         Etrange coïncidence. Trente ans après le coup d’Etat et la disparition du poète et Prix Nobel de littérature Pablo Neruda, la voix la plus puissante et la plus influente de la littérature chilienne et latino-américaine de ces dernières années, Roberto Bolaño, vient de nous quitter pour rejoindre son Etoile distante (1). “ Dans ce pays de propriétaires fonciers, la littérature est une extravagance et savoir lire n’est pas un mérite ” , écrivait-il dans son roman le plus sobre et acide, Nocturne du Chili (2). Extravagance, mais également fierté nationale. La littérature a toujours occupé une place forte dans la vie politique et sociale du Chili. Deux Prix Nobel (Gabriela Mistral et Pablo Neruda), des dizaines d’écrivains talentueux, dont nombre ont réussi à toucher un lectorat au-delà des Andes (Vicente Huidobro, Francisco Coloane, José Donoso, Luis Sepúlveda, Antonio Skarmeta, Isabelle Allende). C’est aussi à cette réalité que le général Pinochet et ses acolytes ont voulu s’attaquer.

La dictature étant surtout dénoncée pour ses violations des droits de la personne, sa volonté de détruire les valeurs socio-culturelles chiliennes est passée au second plan. Pourtant, dès le 11 septembre 1973, la junte militaire martelait sur les ondes les 41 ordonnances imposant le nouveau cadre culturel. L’ordonnance n° 26 annonçait “ l’occupation et la destruction ” des éditions d’Etat Quimantu. “ C’était le symbole de la démocratisation à travers la culture ” , souligne Camilo Marks, auteur de La dictadura del proletariad (3). “ Sa fermeture a marqué le début de la disparition de nombreux éditeurs, librairies, et du démantèlement du système éducatif au Chili, remplacé par un système pervers et excluant où toute expression littéraire et artistique était considérée comme subversive. ” De grands autodafés ont été organisés et la circulation des livres a été soumise à de très sévères restrictions jusqu’en juillet 1983. Le Chili connut alors une décennie qualifiée d’ “ apagón cultural ” (4).

“ Il y a trois décennies, quand j’avais 12 ans, mon père m’achetait plusieurs livres par semaine, constate Jaime Collyer, né en 1955, romancier à l’œuvre exigeante, comme en témoignent El Infiltrado (5) et El habitante del cielo. L’offre était surprenante. On achetait sans prêter attention au prix. On choisissait par instinct. Aujourd’hui, il n’y a pas d’offre, il n’y a pas d’instinct. Le fameux ‘ apagón ’ s’est traduit par un comportement moutonnier des lecteurs. L’opinion est devenue obéissante et soumise, et ça, c’est très difficile à surmonter. ”

Couvre-feu et état de siège ont permis à la dictature de cacher les crimes et les fantômes qui hanteront encore trente ans plus tard l’imaginaire collectif littéraire : “ A cette époque-là, tout le monde, peu ou prou, faisait un cauchemar de temps à autre. (...) J’essayais d’écrire de la poésie. Au début il ne me venait que des iambes (6) . Ensuite, (...) ma poésie d’ordinaire angélique se transforma en poésie démoniaque (...) , elle était enragée ”, dit Sébastien, personnage de Nocturne du Chili .

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La société chilienne s’est retrouvée isolée, profondément désinformée et éparpillée entre ses exilés. Les livres circulaient sous le manteau. Seules des revues éphémères étaient publiées, quelques rencontres artistiques étant organisées clandestinement, en hommage à Victor Jara - assassiné dans le Stade national - et à Violetta Parra, deux figures emblématiques du Canto nuevo latino-américain et de la poésie populaire chilienne. Cette “ culture de la mort ” commença à s’ouvrir en 1983 : premières manifestations contre la dictature et, sous la pression extérieure, retour d’exilés, dont nombre d’écrivains.

Evoquant ces années-là, Jaime Collyer estime que la dictature a laissé un terrible héritage : “ Aujourd’hui, la littérature chilienne est devenue claustrophobe. Oppressive. Décourageante. Il est très difficile d’y échapper. C’est un défi esthétique que Roberto Bolaño a relevé en ouvrant la voie. Sa lumière irriguait la littérature. ” Point de vue que partagent les jeunes romancières Alejandra Costamagna (née en 1970) et Nona Fernández (1971), ainsi que le poète Germán Carrasco (1971).

“ Le coup d’Etat a métamorphosé notre imaginaire collectif, affirme Alejandra Costamagna . Nous sommes nés sous la botte d’un père. Toujours sous le couvre-feu, en garderie. Tout cela s’est transformé en rage et le démembrement de la famille est devenu la métaphore du pays. Avec pour conséquence l’éclatement des récits. Nous sommes obligés de réécrire la tragédie , comment y échapper ! Mais avec une réelle exigence formelle. Réécrire la douleur, la mort, les crimes, les disparus, les mensonges, la trahison qui se croisent dans les textes de notre génération et dans tous les autres. ” Dans son troisième roman, Cansada ya del sol , la mémoire fait figure d’entrepôt où s’entassent tous les déchets. “ La mémoire est sans limite. Le désespoir, la douleur sont l’unique limite humaine ”, disait Roberto Bolaño. Mapocho , de Nona Fernández, est de la même veine. Mapocho, fleuve triste et sale qui traverse Santiago, charriant dans son sillage l’héritage des morts et les interminables tromperies pour les dissimuler. “ Je vois passer des pneus, des branches, une caisse qui ressemble à un cercueil, qui navigue dans la houle du Mapocho. Dedans, gît le corps d’une femme, les yeux ouverts. Quel est donc cet endroit ? ”, nous interpelle Rucia, le personnage du roman.

Dans El habitante del cielo de Jaime Collyer, Nagy est le symbole de la transcendance et du désir d’innover. Hongrois, obsédé par l’idée de voler, il en fait son métier. Métaphore du métier d’écrivain : construire une machine à voler dans la solitude d’un grenier et échouer, une fois encore, au moment du décollage. Dans ce roman, il a accompli le travail esthétique qui permet d’échapper à l’héritage claustrophobe de la dictature.

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Pendant la gestation de ces livres, d’autres continuaient à alimenter les imaginaires. De nombreuses œuvres en prose - mais la poésie fut également très présente. Nicanor Parra (1914) - frère de Violeta et plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature - créateur de “ l’Antipoésie ” et détracteur acharné de la figure hégémonique et écrasante de Pablo Neruda, a joué un rôle fondamental. “ Enrique Lihn, Jorge Teillier, Raul Zurita, nous nous sommes tous nourris de la poésie de Nicanor Parra, même Roberto Bolaño. Elle a été un antidote à la contamination du langage et de la littérature par la dictature ”, explique Germán Carrasco, auteur de Calas , un troisième livre accueilli avec ferveur par la poésie chilienne actuelle.

Carlos Franz (1959), auteur de El lugar donde estuvo el paraíso, déclarait en 1997 : “ La privatisation brutale de l’économie chilienne, opérée par la dictature, s’est traduite, dans le champ littéraire, par la privatisation du récit national. Mais la pénurie et la rigueur ont été très formatrices. Le drame historique, loin de marquer un apagón, a été la grande mèche reliée au baril de poudre de l’imagination. ” Dans les années 1990, marquées par la renaissance des éditeurs indépendants - en particulier Lom, Dolmen et Cuarto Propio -, de nombreux livres ont commencé à être publiés. Certains écrivains ont choisi d’inscrire leur travail littéraire dans une démarche politique : dénoncer les années noires de la dictature. D’autres ont préféré lutter contre le système en affirmant leur propre liberté créative. Roberto Bolaño revendiquait cette seconde démarche. Il a toujours soutenu que l’engagement de l’écrivain n’était pas avec l’histoire, sinon avec la littérature. “ C’est ma façon de faire de la politique ; ou, plus exactement, faire de la littérature c’est exercer mon droit inaliénable à protester, dans un espace où il n’y a aucune place pour la concession. ”

Des auteurs comme Ramón Díaz Eterovic (7), Poli Délano, Mauricio Electorat (8), Alejandra Rojas, entre autres, ont choisi le genre du roman noir. Il présente des caractéristiques idéales pour raconter les injustices, les peurs, la corruption. Ramón Díaz Eterovic a créé le personnage - présent dans tous ses livres - d’un antihéros sans foi, Heredia, observateur sans concession de la réalité. Dans son roman Nadie sabe mas que los muertos , Heredia, détective privé, est chargé de rechercher le fils de détenus disparus. Son enquête le conduit au juge Cavens, qui est dans l’impossibilité d’exercer la justice parce que lui-même est impliqué dans les faits. Considéré comme l’une des meilleures contributions au roman noir, le personnage de Heredia raconte la transformation morale d’un pays démoli par son traumatisme et incapable de le verbaliser. Qui n’a pas ressenti au Chili, sans savoir pourquoi, des yeux fixés sur son dos ?

Après La Desesperanza (9), décrite par José Donoso (1924-1996), certains écrivains ont abordé la question des rapports entre le langage et le pouvoir. Cynthia Rimsky (1962), auteur de Poste restante , un carnet de voyages, pose un regard à distance construit à partir de l’écroulement des discours. “ Je parle des discours qui nous ont maintenus debout sous la dictature, du récit de la grande utopie que les générations précédentes nous ont transmis, nous qui n’avons pas vécu l’Unité populaire. Mais nous avons lutté pour faire tomber la dictature et pour remettre ces générations précédentes au pouvoir. Et quand ils ont exercé le pouvoir, nous n’avons plus eu de liberté pour écrire. ” La voix qui ne “ reçoit pas un certificat de bonne conduite de la part du pouvoir ” n’a plus d’espace pour construire son discours.

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Auteur de chroniques et de romans, Pedro Lemebel est reconnu comme une voix exceptionnelle après avoir traversé des périodes difficiles. En septembre 1986, encore sous la dictature, il s’est adressé à la gauche chilienne avec son manifeste intitulé Je parle au nom de ma différence : “ Ma virilité, je ne l’ai pas reçue du Parti / Parce qu’on m’a rejeté avec des petits sourires en coin / De nombreuses fois / Ma virilité, je l’ai apprise en participant. ” Ecrivain inclassable et dérangeant, homosexuel et travesti, Lemebel n’a jamais été accepté par une société enfermée dans ses conventions, y compris à gauche. Avec ses performances, réalisées par le groupe d’art indépendant “ Les juments de l’Apocalypse ” qu’il a créé en 1987, il a pourtant été l’un des premiers artistes à réveiller la société chilienne et à la sortir de son apagón culturel.

Son roman Tengo miedo torero (10) raconte l’histoire d’un amour interdit entre un jeune révolutionnaire et un homosexuel dans le Santiago de 1986. Année de l’attentat raté contre le général Pinochet. Année “ décisive ” qui ne le fut pas. On voit les manifestations et on écoute les boléros et les rancheras de l’époque. M. Pinochet est en train de se débattre dans l’intimité avec ses fantômes et ses cauchemars. Lucia, son épouse, est ensorcelée par les derniers modèles de Nina Ricci. La “ Folle ”, témoin et protagoniste, personnage carnavalesque et attachant, est le trait d’union entre le rêve et l’infortune.

On retrouve ces étranges ambiances dans les soirées littéraires organisées par Maria Canales, personnage de Nocturne du Chili. Pendant ces réceptions mondaines, dans la cave se commettent d’horribles crimes : ”Sur le sommier il y avait un homme nu, attaché par les poignets et les chevilles. Il semblait endormi, mais cette observation est difficile à vérifier, parce qu’un bandeau lui couvrait les yeux. ” Mais Maria Canales veut devenir écrivain : “ C’est comme ça qu’on fait de la littérature au Chili. ” Sébastien, le personnage central du roman, ajoute : “ Non seulement au Chili, mais aussi en Argentine et au Mexique, au Guatemala et en Uruguay. Ou ce que nous, pour ne pas tomber dans la décharge d’ordures, nous appelons littérature. ”

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Nira Reyes Morales.

(1) Roberto Bolaño s’est éteint à 50 ans, le 15 juillet 2003, à Barcelone, en attente d’une greffe du foie ; Etoile distante , Christian Bourgois, Paris, 2003.

(2) Roberto Bolaño, Nocturne du Chili, Christian Bourgois, Paris, 2002.

(3) Les ouvrages cités dans cet article qui ont été traduits et publiés en France figurent en notes. Pour les ouvrages non traduits, voir l’encadré ci-contre.

(4) Apagón : littéralement, coupure de courant. Ici “ extinction culturelle ”.

(5) El Infiltrado , Gallimard, “ Série noire ”, Paris, 2001.

(6) Pied de deux syllabes, la première brève, la seconde longue.

(7) Los siete hijos de Simenon [Les Sept Fils de Simenon], Ed. Métailié, Paris, 2001.

(8) Le Paradis trois fois par jour , Série noire, Gallimard, Paris, 1998.

(9) La Désespérance, Presses de la Renaissance, Paris, 1987.

(10) A paraître chez Denoël

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Vendredi 9 septembre 2011 5 09 /09 /Sep /2011 23:16

      Voici quelques lignes en introduction au long poème que vous avez pu lire avant l'été qui parlait de la longue transhumance d'un être singulier du Mali au désert du Fezzan en Libye... Tout ceci est écrit dans le désordre et l'éclatement à mesure que la guerre s'étend aux oasis et que Mouamar Kadhafi devient peu à peu le nouveau Caligula d'un peuple pourchassé et que les tables de sable attendent sans fin les divinations de Yurugu le renard pâle...


Ne pas habiter ce monde...Nuit-oasis-1.jpg

Vendredi, 9 septembre 2011

 

Il a fallu partir… Ça n’était pas possible de faire autrement… Comment rester à l’intérieur de cette petite maison ouvrière du Nord bouclée au‑dedans par la tribu des femmes ? Y avait des années que mère tantes grand‑mère se relayaient pour m’empêcher d’ouvrir la barrière en bois repeinte bleu lavande du jardin par mon grand‑père qui conduisait les vieilles locos vapeur avant sa mort nous traversant comme un missile rutilant au milieu des touffes de marguerites aux pétales picorés d’écume ensanglantée.

C’est ça… alors il a fallu partir… De son départ à mon grand‑père je m’en souviens je venais d’avoir dix ans et le silence brut des locos dessous leur costume de deuil luisant de suie et de sueur me renseignait bien assez sur le sort qu’on me mitonnait à l’intérieur de la maison des femmes… C’est lui Antonin qui me l'a donnée la folie des nomades du voyage de tout temps les seuls êtres humains à se mesurer avec la grandeur des étoiles. L’histoire des aventuriers des chemins de fer qui ont creusé leur sillon gris rouquin luisant au cul de la charrue d’acier bonne grosse jument et ses flancs gras poisseux de cambouis et de poussier d’un bout du monde l’autre il la connaissait mieux que les recoins du petit jardin où il avait planté les rosiers de Perse et d’Afghanistan aux couleurs qu’on n’imagine pas. Les plus rares nous déferlaient dessus en grosses fleurs café­‑crème et mandarine qui nous rapportaient des jardins de l’ancienne Babylone les parfums sucrés à l’extase douloureuse…

Oui c’est bien ça il fallait partir et Antonin s’y était mis d’abord lui qui me racontait sitôt que les tantes prenaient le large pour leurs réunions paroissiales et nous laissaient naviguer au creux de l’ivresse des liqueurs d’Orient l’épopée du chemin de fer de Bagdad qui avait vu ses premières traverses posées sous l’Empire Ottoman et qui s’étirait pour finir de Berlin à Bucarest et rejoignait Konya en Turquie pour se couler jusqu’à Alep Mossoul et Bagdad… Et Basra… ajoutait Antonin en dépliant au milieu du tapis de pétales qui moussaient d’odeur la précieuse carte de ce chantier qui avait réuni les ouvriers cheminots aux pauvres gens des pays traversés. On l’avait trouvé dans le magazine La vie du rail qui m’époustouflait de ses croquis de motrices et d’images noir et blanc de gares à Saigon Fort de France ou Dakar le tracé du Berlin‑Bagdad colorié et plié comme une carte au trésor…   

Il n’y avait plus qu’à partir… Après la fuite d’Antonin il ne me restait que Mémé mon arrière grand‑mère la seule de la tribu des femmes qui ait repris l’offensive des paysans ouvriers devenus mineurs fondeurs ou s’échinant aux filatures avec qui je pouvais feuilleter les livres de géographie qui nous menaient à chaque fois du côté de l’Afrique et de l’Arabie c’était inévitable… Car si Mémé n’avait jamais bougé par d’autre moyen que le chemin de fer et la poussive et hargneuse loco d’Antonin qui lui avait fait découvrir par‑dessous la brume gris‑anthracite éclaboussant tout alentour à soixante ans pour la première fois les galets qui déboulaient au rythme haletant des vagues et leur musique pareille aux tambours du désert elle aussi était une nomade… La vieille ouvrière cassée en deux qui me lisait en cachette des autres les fragments des lettres de Louise Michel a pris la poudre d’escampette par un après‑midi brûlant d’été pendant que les roses café‑crème et mandarine de Babylone mouraient écrasées une à une par des doigts de chaleur et de désenchantement…Absence-2.jpg

C’était l’été de mes dix‑huit ans qui venait à son terme et si je voulais prendre la tribu des femmes de vitesse à rebours il n’y avait pas d’instants à perdre… J’ai abandonné les jardins de Babylone et de Damas à la petite maison ouvrière et ce monde qui ne m’appartenait pas à sa décadence immobile… Avec la musette d’Antonin sur l’épaule et son cuir ocre rouge qui sentait bon la fumée au goût réglisse bourrée des créatures de l’enfance qu’on ne laisse nulle part j’ai attrapé la première route qui s’est trouvée là s’éparpillant en direction du Sud loin de la tribu des femmes… Je ne savais qu’une chose en quittant la maison et sa barrière de bois bleu c’est que je ne voulais pas habiter ce monde cerné de murs de portes et de fenêtres.

Ce que j’avais appris d’Antonin c’est que notre demeure est sans limites et que nos pieds nous mènent à chaque aube nouvelle jusqu’au crépuscule sur la piste fraîche et mouillée de l’errance qui est notre destinée à nous autres les voyageurs. Je ne sais pas aujourd’hui trente‑sept ans après assise dessus les tapis brun noir chauds les peaux de chèvres mêlées aux tissages de couleurs vives orange et vert pomme des femmes touarègues à l’intérieur de la kaïma plus vaste qu’aucune des maisons que j’ai connues écrivant sur mes genoux tels les scribes lointains dans la demeure des dieux égyptiens si j’ai suivi les signes tracés de la table de sable quand je suis partie de la petite maison ouvrière… Je n’ai vu que l’horizon qui ne s’appelait pas encore el‑azrak s’ouvrir et la grenade fendue du soleil mûr gicler rose sur le papier aquarelle du soir quand je suis partie…

En devenant scribe embauchée à la pige par les journaux les moins regardant sur la bonne conformité de mes pages d’écriture je poussais la porte de la maison des autres et d’abord de ceux qui ne racontent jamais leur histoire à personne. J’avais longuement bourlingué entre tous les métiers possibles qui ne nécessitent que les paumes profondes et généreuses des paysans et  les mains habiles et graves des artisans ainsi que le modeste savoir‑faire de ceux qui apprennent au long des routes les métiers du labeur qu’on ne nomme pas… Ainsi j’ai pu gagner mon pain en sauvant ma liberté d’aller où bon me semble passante solitaire que n’ont retenus ni les ambitions qui aliènent les rêves ni les ordres des fabricants du monde mort… C’est parce que je n’ai pas obéi à ceux qui décident de claquemurer les utopies des hommes au fond de petites boîtes à misère que je comprends la folie de ceux qu’on écarte par la violence des armes et par l’imposture des mots volés aux poèmes et dépiautés de leur sens de la réalité qu’ils ont désiré passionnément mettre au monde…

De manière confuse comme le paysage que je devinais enfant par l’autre bout de la buée  de la loco vapeur d’Antonin je réalise maintenant que je suis arrivée là où j’ignorais à l’époque que poussent des jardins immenses et sauvages sous l’ombre des feuilles violettes et coupantes des palmiers nourris par l’eau diamant liquide et glacé des fogarras et qu’entre les fleurs sanguine des grenadiers crépitent les parfums secrets des roses café‑crème et mandarine… Il a fallu partir comme c’était écrit sur les tables de sable et parvenir jusqu’ici au seuil du plus secret des déserts après en avoir traversé autant qu’il y avait de pétales sur le tapis du petit jardin de la maison ouvrière dans la cité libyenne de Ghât au pied du mont Akakus et du Djebel Idinen pour devenir le scribe des hommes qui marchent… 

Celui qui se nomme amesakul le voyageur est celui qui a le don et la fierté d’entendre et de transcrire l’histoire… Personne ne m’a demandé qui sont les miens ni d’où je viens et Gao moTouareg-2.jpgn frère qui m’a accompagné depuis le marché au bétail de Gossi dans la région du Gourma malien où nous avons acheté nos deux chamelles pour la longue route à travers le Tassili N’Ahaggar et le Tassili N’Ajjer  jusqu’à l’oasis de Ghât est reparti heureux de me savoir vivant ici parmi les siens. Ils ont dressé pour moi sur les piquets d’acacia bleus comme l’acier des takouba les lances affûtées des fêtes la kaïma aux rebords de l’oasis auprès des palmiers de l’oued Tanezzouft car ils savent que je suis venue d’au‑delà des irrekanes les aiguilles dressées de l’erg Titersine pour témoigner du dernier combat face aux guerriers du Nord qui vont les retirer de leurs terres et de leur transhumance…

“ La maison c’est le tombeau des vivants ”… a lancé Gao en se retournant une fois encore…  

 Ecoute… écoute… 

 

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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