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  • : Les cahiers des diables bleus
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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Colères noires

Dimanche 20 février 2011 7 20 /02 /Fév /2011 21:54

Cet article est publié sur le site : www.info-palestine.net

Égypte : l’explosion des revendications ouvrières

Dimanche 20 février 2011 Armee-egyptienne.jpg

Viviane Lafont - Lutte Ouvrière

 Bien peu de temps s’était écoulé depuis l’annonce du départ de Moubarak avant que les généraux du Conseil militaire suprême affirment dans un communiqué télévisé - le numéro 5 - que les “ Égyptiens honorables savent que les grèves, dans cette période délicate, produisent des résultats négatifs ” et “ appellent les citoyens et les syndicats professionnels et ouvriers à assumer leur rôle de la meilleure manière, chacun à sa place ”.

 Les travailleurs, ces “ Égyptiens non honorables ” sans doute, avaient depuis le départ du dictateur multiplié les mouvements de grève et les sit-in, au Caire et dans d’autres villes. Le responsable d’une organisation syndicale d’opposition jugeait même plus juste, plutôt que de se demander qui est en grève, de poser la question : “ Qui ne l’est pas ? ”.

On peut, malgré l’éloignement, se référer à de nombreux témoignages pour constater que, dans de multiples secteurs de l’industrie et des services, les travailleurs sont mobilisés pour que leurs revendications essentielles, sur les salaires très insuffisants, les conditions de travail souvent moyenâgeuses et la précarité des emplois, soient exprimées, publiquement, dans cette “ période délicate ”, comme la nomment les militaires au pouvoir.

Dans une Égypte de 85 millions d’habitants environ, comprenant près de 27 millions d’“ actifs ”, plus de la moitié de ceux-ci survivraient, selon une statistique syndicale récente, dans le secteur que les économistes nomment “ l’économie informelle ”, de ces petits jobs que tous les travailleurs des pays pauvres connaissent de près. Les autres, quelques millions de paysans pauvres, quelques millions de petits employés de l’État et quelques millions d’ouvriers et employés, ont depuis longtemps accumulé les raisons de se révolter.

Le salaire moyen, quelques centaines de livres égyptiennes, soit 50 à 70 euros, permet difficilement, même en cumulant plusieurs emplois, d’assurer à la fois le logement, les études des enfants et la nourriture de la famille. Dans de nombreux secteurs de l’industrie, étatisée ou privée, ainsi que dans la fonction publique, les emplois sont précaires et l’embauche n’est même pas obtenue, parfois, après des années dans la place. Dans les usines du textile, du ciment, dans des services, les équipes de douze heures, six jours sur sept, les heures supplémentaires non payées, sont quasiment la règle. Seul un syndicat officiel, appendice du pouvoir, réglait jusqu’à présent les salaires et les conditions de vie, en “ négociant ” avec directeurs d’usines et patrons !

 Les mouvements de la classe ouvrière se sont bien heureusement rendus très visibles quelques jours déjà avant le départ de Moubarak. Pour n’en citer que quelques-uns : 1 500 travailleurs de l’hôpital de Kafr ez-Zayyat, dans le delta, ont organisé un sit-in sur les salaires, bloqués depuis des années ; des milliers d’ouvriers de l’immense usine textile d’État de Mahalla el-Kubra ont fait grève pour les salaires et l’embauche des précaires. Les 15 % d’augmentation des ouvriers d’État annoncés en hâte par Moubarak avant son départ ne couvriraient, selon des syndicalistes indépendants, que l’inflation d’une année... 2 000 grévistes à la Coke Companyd’Helouan, dans la banlieue sud du Caire ; 400 dans l’aciérie de Suez ; des grévistes dans les usines d’armement.

Et après le 11 février les mouvements se sont étendus. 4 000 ouvriers des différentes minoteries de l’est du delta exigent 70 % de hausse de salaire. Ceux de la sucrerie d’El Fayoum, les employés de la poste, de la pétrochimie, de la banque nationale, de certains ministères formulent les mêmes revendications, et pour cause !

On ne peut pas dire que ces mouvements soient nouveaux, même s’ils sont étendus à de nombreux secteurs, s’ils semblent plus visibles en tout cas. Depuis plusieurs années, les grèves se sont multipliées dans l’industrie et les services, pour obtenir par exemple des primes permettant au moins de rattraper l’inflation, mais aussi pour tenter d’imposer des syndicats indépendants du pouvoir. Une vaste mobilisation des employés des impôts a ainsi abouti à la constitution d’un syndicat indépendant, le premier alors reconnu par le pouvoir. Et surtout, en 2007 et 2008, au milieu de mouvements qui depuis longtemps n’avaient pas compté autant de participants - plusieurs centaines de milliers de grévistes dans le pays au total, selon une ONG - deux importants mouvements ont bloqué à chaque fois pendant plusieurs jours la grande usine textile de Mahalla el-Kubra, où 24 000 ouvriers fabriquent les profits des privilégiés proches du pouvoir, des banques et des groupes capitalistes occidentaux.

Pour ses intérêts Enfants-egyptiens.jpg  propres, mais aussi pour ceux des millions de pauvres qui survivent avec moins de 1,5 euro, ou ceux des petits paysans spoliés depuis tant d’années d’au moins 6 millions d’hectares de terre, la classe ouvrière égyptienne a, espérons-le, seulement commencé à faire entendre sa voix.

18 février 2011 - Lutte Ouvrière - Vous pouvez consulter cet article à :

http://www.lutte-ouvriere-journal.o... 

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Vendredi 11 février 2011 5 11 /02 /Fév /2011 23:44

Quand nous n’aurons plus peur Revolution.jpg

Paris, 11 février 2011

 

Au peuple égyptien

Aux peuples

 

 

Mabrouk ! Mabrouk ! Mabrouk !

 

Un peuple vient de décider de son histoire de sa destinée avec son sang soleil qui a pris possession de la figure obscure du monde et l’a fait se lever oiseau rubis s’ébrouer s’égoutter à l’horizon ou on devine d’ici une lueur qui bondit hors de la grenade fraîche coupée là…

Un peuple vient d’écrire son histoire avec ses mots à lui des mots de pierres à ténèbres cassées au bâton d’olivier déjà criblé de petites feuilles et aux morceaux de ferraille des forges lavés de feu la nuit et la nuit et d’autres nuits de laine noire… et les pierres ont rempli les catapultes en planches de caisses d’oranges et les frondes bois de citronniers et les mains nues…

Un peuple a conçu cette épopée bonne à nos lèvres d’hommes en marche et affamés et il nous a nourris de cette Intifada couleur azur ce bleu d’Arabie qui nous arrive comme une météorite détachée de notre petite terre voyageuse et nous comble de poussière gourmande à mâcher lentement…

Un peuple qui a bu sa délivrance au fleuve abondant venu des plateaux indigo d’Ethiopie an‑Nil al‑Azraq plongé comme l’enfant du jour dans la source sacrée du Tana a écarté de ses poings gardiens de l’épeautre et des yeux turquoise des statues les gestes des géants prêts à jeter par‑dessus bord les pierres à encre et les rouleaux d’argile fraîche et à vendre nos destinées aux idoles anciennes qui ont tiré sur nous la couverture de braise des déserts…

Un peuple a porté sa jeunesse ouverte comme la fleur des baobabs en haut du tronc luisant d’abeilles de son désir dressé chaque nuit de notre fin d’hivernage et le lait de sa candeur a rendu aux pierres la clarté des promesses fécondes faites aux roses des sables et leur parfum fou…

Un peuple a poussé la porte de la terre accordée à notre joie de paysans et d’ouvriers et l’enfant de beauté est entrée avec à ses talons roses les bracelets de lumière douce et nous avons marché à sa rencontre dans la bonté du petit matin…

 

Mabrouk ! Mabrouk ! Mabrouk !

 

ALLONS ENFANTS D'ALGERIE, MARCHONS!


 

Rénia Aouadène 11-fevrier-2011.jpg

 

Il est temps de se réveiller et de  dire que nous ne subiss ons aucune fatalité. On nous a fait croire pendant des décennies que l'Algérie était victime d'un sort qui la condamnait à subir la violence provoquée par ceux qui la gouvernent depuis 1962. L es Tunisiens ont dit non, les Egyptiens le hurlent chaque jour car Moubarak et ses sbires ne veulent pas céder avec la bénédiction de l'Occident inquiet de voir apparaître de réelles démocraties qui annoncent un profond changement, établi depuis “ la décolonisation ”qui en fait n'en était pas une.

Nous avons vu se multiplier des dictateurs, véritables amis des chefs d'état occidentaux qui n'ont cessé de fermer les yeux devant leurs exactions commises, leurs atteintes aux droits de l'homme, les emprisonnements, la presse muselée et l'absence de projets pour ces jeunes qui ont choisi la mort en Harraga que la vie sans rêves et illusions. Nous marcherons car chacun d'entre nous a versé le sang des siens pour qu'enfin nous devenions des citoyens libres et capables de faire un choix de vie en accord avec la Terre où nos aïeux n'ont cessé de semer les graines de la Liberté face aux nombreux envahisseurs qui l'ont souillée voulant nous mettre à genoux.

Alors que l'on a tenté de faire du peuple algérien, un peuple déculturé , celui-ci a montré qu'il s'était au fil des siècles enrichi et qu'il pouvait être fier de ses racines, de son histoire, de son passé.

 Nous marcherons car les autorités algériennes sentant le danger, continuent de brandir le spectre de l'intégrisme, histoire de réveiller en chacun d'entre-nous, les horreurs d'une guerre civile que nous ne devons pas  oublier car ils sont les seuls coupables de l'avoir engendrée à force de spoliation, de détournement des biens de l'état, d'abus de pouvoir ....

Nous marcherons parce que, nous devons rendre honneur à nos pères qui sont morts sous les balles de ces voleurs de Liberté qui déjà, se préparaient à s'accaparer notre histoire et à se prétendre les seuls véritables combattants de l'indépendance alors que les véritables héros se révoltent sous la terre de tant de mensonges et de tant d'ignominie.

Nous marcherons car nous voulons réhabiliter l'histoire, dire qu'il est temps de demander des comptes, crier que nous aspirons à la Liberté, au droit de choisir un avenir pour chacun des nôtres qui a préféré vivre sur sa Terre afin que chaque mère n'ait plus à pleurer le départ for Peuples.jpg cé de son enfant vers des lieux dont elle sait qu'il ne reviendra pas si nous persistons à baisser les bras.

Alors Enfants de l'Algérie, Hommes et Femmes en amour de ce pays, il est temps de hurler: Adieu despotes ! Nous sommes et nous serons des hommes libres, de véritables descendants d'un peuple Libre !

 

Demain samedi à Alger, le départ est fixé à 11 heures ( 10 heures GMT ) Place du 1er mai ( baptisée Place de la Concorde ) et le point d'arrivée est la Place des Martyrs, aux pieds de la Casbah et à l'entrée de Bab el Oued, théâtre traditionnel de la révolte.

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Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 21:33

Egypte : 3e semaine, 16e jour, et le régime s’enlise de plus en plus Place Tahrir 9 février 2011

Mercredi, 9 février 2011

Robert Fisk - The Independent

             Le sang vire au brun avec le temps. Mais pas les révolutions.

 Ils ne passeront pas : les manifestants assis entre deux véhicules blindés de armée égyptienne sur la place Tahrir au Caire, hier, empêchent les soldats de réduire l’espace disponible pour les manifestants anti-Moubarak

De tristes pièces de tissu sont aujourd’hui exposées dans un coin de la place, les vêtements portés par les derniers martyrs de Tahrir : parmi eux un médecin, un avocat, une jeune femme, leurs photos suspendues au-dessus de la foule, les T-shirts et les pantalons teintés d’une couleur ressemblant à de la boue.

Mais hier, le peuple, par dizaines de milliers, honorait ses morts dans la plus grande manifestation jamais tenue contre la dictature du président Hosni Moubarak, une foule transpirant, poussant, criant, pleurant, des gens joyeux, impatients, craignant que le monde puisse oublier leur courage et leur sacrifice. Il m’a fallu trois heures pour me frayer un passage sur la place, deux heures à plonger dans une mer de corps humains pour pouvoir partir.

Bien au-dessus de nous, un photomontage horrible claquait au vent : la tête de Hosni Moubarak superposée à l’image terrible de Saddam Hussein avec une corde autour du cou.

 Les soulèvements ne respectent pas d’horaires. Et Moubarak va chercher à se venger de l’explosion renouvelée hier de colère et de frustration face à son règne de 30 ans. Pendant deux jours, son nouveau gouvernement de retour aux affaires a tenté de faire voir l’Egypte comme la nation retombant dans sa torpeur ancienne et autocratique. Les stations-service ouvertes, une obligatoire série d’embouteillages, des banques distribuant l’argent - mais en quantités suffisamment petites - des boutiques ouvertes mais avec précaution, des ministres siégeant sous les caméras de la télévision d’Etat, ainsi que l’homme qui resterait roi pour 5 autres mois les chapitrant sur la nécessité de ramener l’ordre - sa seule raison, a-t-il déclaré, pour s’accrocher fermement au pouvoir.

Mais Issam Etman a prouvé qu’il avait tort. Bousculé et secoué par des milliers autour de lui, il portait sa fille de cinq ans Hadiga sur ses épaules. “ Je suis ici pour ma fille ”, cria‑t‑il par-dessus la manifestation. “ C’est pour sa liberté que je veux que Moubarak s’en aille. Je ne suis pas pauvre. Je dirige une entreprise de transport et une station d’essence. Tout est fermé aujourd’hui et c’est difficile pour moi, mais je ne m’inquiète pas. Je paie mon personnel à partir de ma propre poche. Il s’agit de la liberté. Tout ceci en vaut la peine. ” Et pendant ce temps, la petite fille assise sur les épaules d’Issam Etman regardait cette foule épique avec émerveillement ; aucune scène d’Harry Potter n’arriverait à ce niveau...

tumblr_lfti58nFj31qz906xo1_500.jpg Beaucoup parmi les manifestants - ils étaient tellement nombreux à affluer vers la place hier soir que le lieu de la manifestation avait débordé sur les ponts du Nil et les autres places du centre du Caire - étaient venus pour la première fois. Les soldats de la Troisième Armée de terre devaient être à peu près 1 pour 40 000 manifestants, et ils se sont assis humblement sur leurs chars et véhicules blindés de transport, souriant nerveusement tandis que les vieillards, les jeunes hommes et les jeunes femmes étaient assis autour des chars, dormant sur le blindage, la tête sur les jantes en acier, une force militaire réduite à l’impuissance par une armée de dissidents.

Beaucoup ont dit qu’ils étaient venus parce qu’ils avaient peur, parce qu’ils craignaient que le monde ne perde son intérêt pour leur lutte, parce que Moubarak n’avait pas encore quitté son palais, parce que la foule était devenue plus petite ces derniers jours, parce que certaines des équipes de tournage étaient parties pour d’autres tragédies et d’autres dictatures, parce que l’odeur de la trahison était dans l’air. Si la République de Tahrir se dessèche, alors le réveil national sera terminé. Mais hier a prouvé que la révolution est bien vivante.

Son erreur a été de sous-estimer la capacité du régime de continuer à vivre, à survivre, à envoyer ses bourreaux, à éteindre les caméras et à harceler la seule voix de ces gens - les journalistes - et à convaincre les anciens ennemis de la révolution, les “ modérés ” que l’Occident aime tant, d’abandonner leur unique demande. Qu’est-ce que cinq mois plus si le vieil homme s’en va en Septembre ? Même Amr Moussa, le plus respecté des Egyptiens favoris de la foule, avoue se résoudre à ce que Moubarak poursuive son mandat jusqu’à la fin. Et triste, en vérité, est l’accord politique de cette foule innocente mais qui manque souvent d’expérience.

 Certains régimes produisent des racines de fer. Lorsque les Syriens ont quitté le Liban en 2005, la pensée libanaise était qu’il était suffisant d’élaguer la tête pour obtenir que les soldats et les officiers du renseignement quittent leur pays. Mais je me souviens de l’étonnement avec lequel nous avons tous découvert la profondeur des racines syriennes. Elles s’enfoncent dans les profondeurs de la terre du Liban, à la base même. Les assassinats se sont poursuivis. Et il en est ainsi en Egypte. Les voyous du ministère de l’Intérieur, de la police de sécurité d’État, du dictateur qui leur donne ses ordres, sont toujours en activité - et si l’on fait rouler une tête, il y aura d’autres têtes pour décider d’envoyer ces hommes cruels à nouveau dans les rues.

Certains en Egypte - et j’ai rencontré l’un d’entre eux la nuit dernière, un ami à moi -‑ qui ont un bon niveau de vie et soutiennent véritablement le mouvement démocratique et veulent que Mubarak s’en aille mais tout en craignant que s’il quitte maintenant son palais, les militaires puissent imposer leurs propres lois d’exception avant que la moindre réforme ait été discutée. “ Je veux voir des réformes en place avant que l’homme ne parte, ” m’a dit mon ami. “ S’il s’en va maintenant, le nouveau chef n’aura aucune obligation d’effectuer des réformes. Celles-ci devraient être convenues maintenant et être faites rapidement - c’est la législature, l’ordre judiciaire, les changements constitutionnels, les mandats présidentiels qui importent. Dès que Mubarak partira, les hommes avec du laiton sur leurs épaules diront : ‘ C’est terminé - Rentrez chez vous ! Et alors nous aurons une junte militaire pour cinq ans. Laissons donc le vieil homme rester jusqu’à Septembre. ”

Mais il est facile d’accuser les centaines des milliers de manifestants de naïveté, de manquer d’intelligence, d’avoir trop confiance dans l’Internet et Facebook. En effet, il est de plus en plus évident que la “ réalité virtuelle ” est devenue réalité pour les jeunes en Egypte, qu’ils en arrivent à faire plus confiance à un écran plutôt qu’à la rue - et que quand ils sont descendus dans la rue, ils ont été profondément bouleversés par la violence de l’Etat et la force physique permanente du régime, sa résistance brutale. Mais maintenant, goûter cette nouvelle liberté est primordiale. Comment un peuple qui a vécu sous la dictature a-t-il pu préparer sa révolution ? Nous, en Occident, l’avons oublié. Nous sommes si institutionnalisés que tout notre avenir est tout programmé. L’Egypte est un orage sans direction, une inondation d’expression populaire qui ne s’insère pas d’une manière ordonnée dans nos livres d’histoire révolutionnaires ou notre météorologie politique.

  Contestations.jpg

Toutes les révolutions ont leurs “ martyrs ”, et les visages d’Ahmed Bassiouni et des jeunes Sally Zahrani et Moahmoud Mohamed Hassan flottent sur des enseignes autour de la place, avec des images de têtes terriblement mutilées avec le mot “ non identifié ” imprimé à côté avec une finalité effroyable. Si les foules abandonnent Tahrir maintenant, ces morts auront été également trahis. Et si nous croyons vraiment à la théorie du “ régime-ou-chaos ” qui taraude toujours Washington , Londres et Paris, la nature laïque, démocratique, civilisée de cette grande protestation sera également trahie. Le stalinisme mortel des gigantesques bureaux gouvernementaux de Mugamma, le pathétique drapeau vert en lambeaux au siège de la Ligue Arabe, la garde militaire du Musée Égyptien avec le masque mortuaire en or de Tutankhamen - un symbole du puissant passé de l’Egypte - enterré profondément dans ses caves ; voici ce qui ceint la République de Tahrir.

Le jour 16 de la semaine 3 manque de la romance et de la promesse du Jour de la Rage et des grandes batailles contre les abrutis du ministère égyptien de l’Intérieur, et du moment, il y a juste une semaine, où l’armée a refusé les ordres de Mubarak d’écraser, tout à fait littéralement, le peuple sur la place. Y aura-t-il une semaine 6 ou un jour 32 ? Les appareils‑photos seront-ils toujours là ? Le peuple ? Nous ? Hier a à nouveau démenti nos prévisions. Mais ils devront se rappeler que les griffes de fer de ce régime se sont il y a bien longtemps développées dans le sable, plus profondes que les pyramides, plus puissantes que l’idéologie. Nous n’avons pas encore vu la fin de cette créature particulière. Ni de son esprit de vengeance.

9 février 2011 - The Independent -

Vous pouvez consulter cet article à :http://www.independent.co.uk/opinio...

Traduction : Abd al-Rahim

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Mardi 8 février 2011 2 08 /02 /Fév /2011 21:32

Charonne, 8 février 1962‑ 8 février 2011GD-FR-Charonne004.jpg

 

Ouaouf ! Vous devez commencer à le savoir que cézigue et Bonnie la chienne furax on crèche à Nation enfin par là… Sûr qu’on est bien placées pour ce qui est de manifs vu que plus précisément notre château des mirages il se perche sur le Cours de Vincennes pile à l’endroit où les autocars font le pied de grue des fois des centaines qui amènent les gaziers venus des régions… ça oui on est au parfum dès qu’y a une affaire de manif on n’peut pas la louper c’est pratique…

Aujourd’hui sur le coup de cinq heures on s’en va aux commissions faut bien croûter hein pardi quand même qu’on est des rebelles on a l’estomac dedans les talons comme tout le monde au moins deux fois par jour et la Bonnie elle c’est pas une minute qu’elle arrêterait de se goinfrer une horreur à satisfaire que vous imaginez pas ! Ouaouf ! Et sur le Cours y avait une ribambelle de cars qu’avaient pas été annoncés pourtant on peut le dire que je me tiens au courant je m’informe même que le plus souvent ça me rase trop mais j’voudrais surtout pas louper la révolution du siècle… si ça se trouve on sait jamais… 

Par ces temps c’est en Egypte que ça révolutionne sacrément et on en perd pas une miette ce qui fait que du coup on a des excuses de perdre un peu la boule concernant ce qu’il faut pas qu’on oublie et qu’est toujours près de notre cœur les frangins morts à c’t’époque où la révolution dans les pays arabes c’était pas pour demain… La honte quoi mais cette manif en souvenir des 9 personnes qui se sont fait tabasser par la police à la station de métro Charonne le 8 février 1962 à la fin de la manifestation organisée par le PC et la CGT afin de lutter contre les tueurs de l’OAS vous l’avez lue quelque part vous autres ? Pas de danger car mézigue comme je vous disais je me fais ma revue de presse tous les matins et plusieurs fois par jour : nib que dalle rien du tout ouallou !… 

Ouaouf ! Ouaouf ! Pas de commémoration publique pour ces morts-là pas plus que pour Céline pas de danger hein ?… Charonne c’est mon quartier j’y zone tous les jours ou presque et justement les commissions un hasard c’est de ce côté… C’est quand je descends du métro que d’un coup une grande bouffée de mémoire terrible me saute au museau… autour de la plaque qui a été mise y a seulement quelques années là en bas des marches de l’entrée du métro où les gens se sont fait assassiner y a un énorme tas de fleurs avec des mots d’écrits sur les rubans des couronnes c’est triste c’est dur et ça fait mal… Ouaouf ! J’avale une grande goulée de l’air du soir qui se fait frais en reluquant un gros bouquet d’œillets rouges posé là comme y en a au Mur des Fédérés au Père Lachaise pour la semaine sanglante de la Commune de Paris chaque année… C’est terrible tous ces morts qu’on a à commémorer nous autres les gens du peuple alors ! Ouaouf !

Sans causer de ceux qui sont restés au fond dedans les puits de mines comme à Courrières en 1906 où il y a eu plus de 1000 mineurs et jeunes galibots entre 14 et 15 ans de tués par le coup de grisou et le coup de poussier et des centaines d’ouvriers des fonderies qui bossaient au trois/huits et quand l’équipe du matin arrivait elle regardait à l’affichage s’il y’avait eu un mort dans la nuit… Ouaouf ! Ouaouf !… J’ai laissé là les couronnes et les fleurs rouges comme le sang des gens qui n’en a pas fini de s’écouler jusqu’au fleuve avec notre mémoire en me répétant que jamais jamais il ne faudra arrêter de se souvenir d’eux… Et que c’est à nous autres les rescapés de cette histoire d’un siècle si violent et si barbare d’en causer aux jeunes pour qu’ils sachent ce qu’un Etat peut faire si on ne se dresse pas fasse à lui comme l’ont fait les Communards pour l’empêcher de nuire aux peuples qui n’ont pas la conscience de leur aliénation… Ouaouf !…

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Charonne 8 février 1962 : Anthropologie historique d'un massacre d'Etat

Alain Dewerpe

Ed. Gallimard Folio, histoire, inédit, 2006

 

8 février 1962 : en réaction à l'offensive terroriste de l'OAS, une manifestation se heurte à la violence voulue de l'Etat. A la station de métro Charonne, devant les portes ouvertes, on relèvera neuf morts sous les coups de la police. Au-delà de la reconstitution des faits avérés, Alain Dewerpe pose des problèmes historiques d'un ordre plus général dans un livre qui servira de modèle à d'autres. Il traite d'abord de la violence d'Etat en démocratie représentative : organisé ou non, planifié ou non, le meurtre politique fait partie de l'outillage des actes d'Etat ; il a, même obscures ou contournées, ses raisons et son efficace. Il pose la question du scandale civique : à quoi l'Etat a-t-il droit ?

L'affaire pourrait se dénouer par la mise en place d'un récit moralement et politiquement fondé et partagé. Or, à travers une version d'Etat mensongère jusqu'à nos jours, ce règlement est demeuré historiquement instable. Il ouvre également sur les usages politiques et sociaux de la mort : la manifestation-obsèques du 13 février fut un des plus considérables rassemblements dans la France du XXe siècle. Comment comprendre alors que cette mémoire du massacre, faite de commémorations mais aussi de censures, de souvenirs mais aussi d'oublis, s'est effritée devant d'autres événements traumatisants de la guerre d'Algérie ? Faut-il l'écrire ? Cet ouvrage est unique en son genre.

 

Ci-dessous la présentation de cet ouvrage par Olivier Wieviorka ( Libération, le 11 mai 2006 ).

 

8 février 1962, les organisations de gauche, communistes au premier chef, appelèrent à protester contre la campagne d’attentats que menait l’OAS en métropole. Interdite par le pouvoir gaulliste, la manifestation ­ rassemblant sans doute quelque 20 000 personnes ­ fut sévèrement réprimée, les charges de la police causant neuf morts à la station Charonne. Au mépris de l’évidence, ce “ massacre d’Etat ” fut avec constance nié par les autorités politiques et policières, promptes à imputer la faute à l’irresponsabilité des chefs communistes, à la violence des manifestants, voire à une provocation de l’OAS. Il n’en fut rien, comme le démontre Alain Dewerpe dans un livre qui se pose et en leçon d’histoire et en monument de piété filiale, puisque Fanny Dewerpe, la mère de l’auteur, compta au nombre des victimes.

GD-FR-Charonne006.jpg

Charonne se situe tout d’abord à la confluence de stratégies antagoniques. Les communistes, en clamant leur colère, voulaient protester contre les violences de l’OAS, renouer avec une stratégie antifasciste favorisant l’union de la gauche, peser peut-être dans le futur règlement du conflit algérien.

 

L’OAS, pour sa part, cherchait à attiser la haine opposant gaullistes et communistes afin d’embarrasser le pouvoir. Autant de pressions que rejetait Charles de Gaulle. Ce dernier, par principe, souhaitait maintenir l’autorité de l’Etat, quitte à afficher un détachement hautain face au bruissement de l’opinion publique ; il n’éprouvait, par culture, aucune inclination pour les manifestations quelles qu’elles fussent ; face à une armée et une police sensibles aux sirènes de l’Algérie française, il voulait surtout prouver qu’il n’était ni le tenant du compromis, ni l’homme de la faiblesse.

Furent donc données des consignes d’extrême fermeté. A cette aune, Charonne ne résulta ni de la violence première des manifestants, ni des excès spontanés de la base policière. Car au rebours d’une légende tenace, les grilles du métro n’avaient pas été fermées ; les morts ne furent pas provoquées par la pression d’une foule cherchant à gagner les quais ; elles découlèrent des charges violentes de la police ( et non des CRS ) qui, usant sans retenue du bidule, se plut en outre à jeter sur les hommes et les femmes entassés dans les escaliers les grilles qui, d’ordinaire, protègent les arbres. Ainsi, ce “ massacre d’Etat ” fut dans une large mesure prémédité, même si cette violence s’accordait aux attentes de certains policiers que l’idée de casser quelques crânes communistes n’effarouchait guère.

 

Le drame suscita une vive émotion. La grève lancée le 9 février mobilisa plus de deux millions de participants et les obsèques, le 13 février, rassemblèrent, selon les estimations, de 125 000 à un million de manifestants. Le pouvoir s’entêta pourtant dans ses dénis. Aux mains de l’appareil d’Etat, presse et télévision se turent. Si une enquête policière fut menée avec rigueur, le dossier judiciaire fut prestement classé sans suite et l’amnistie du 17 juin 1966 mit un terme opportun à la quête des responsabilités.

Sur le plan civil, victimes directes et indirectes ne bénéficièrent que d’une faible indemnité, les tribunaux retenant la thèse d’une responsabilité partagée : du fait de l’interdiction, les manifestants auraient dû s’abstenir. Le pouvoir tenta de même d’effacer la mémoire du crime, interdisant par exemple, jusqu’en 1982, de manifester sur les lieux du drame.

 

Du ministre de l’Intérieur Roger Frey au préfet de police Maurice Papon, les responsables adoptèrent une stratégie fuyante, accusant tantôt l’OAS, tantôt les manifestants d’avoir provoqué le désastre avant de se rejeter mutuellement la faute, dans les mémoires rédigés après coup.

 

Brassant une réflexion de qualité sur les usages de la manifestation et les

Daniel-Fery-8-fevrier-1962.jpg

avatars de la mémoire, ce livre maîtrisé invite surtout à réfléchir sur la violence dont peut user un pouvoir, fût-il régulièrement élu.

L’implacable démonstration d’Alain Dewerpe suggère que la prétendue raison d’Etat a pu conduire à des crimes, pavé terrible jeté sur l’image iconique que l’on se forge souvent de la démocratie française en général, et du pouvoir gaulliste en particulier.


Jean-Pierre Bernard

Trente ans. Dessinateur à la direction des Télécommunications. Secrétaire de la section du PCF dans le 15e arrondissement de Paris. Père de trois enfants.

Fanny Dewerpe

Trente et un ans. Secrétaire. Famille décimée par les nazis. Mère d’un garçon de neuf ans. Elle est morte à son arrivée à l’hôpital Saint-Louis.

Daniel Féry

Quinze ans et demi. Apprenti à la SERP, la société qui assurait le routage de “ l’Humanité ”. Membre des Jeunesses communistes et de la CGT.

Anne Godeau

Vingt-quatre ans. Employée des PTT. Communiste.

Édouard Lemarchand

Quarante ans. Artisan menuisier, il venait d’entrer à l’Humanité comme vendeur organisateur.

Suzanne Martorell

Trente-six ans. Mère de trois enfants. Travaillait au service routage de “ l’Humanité ”.

Hippolyte Pina

Cinquante-huit ans. Maçon. Ce communiste avait fui le fascisme italien. Il a succombé à ses blessures le 9 février 1962 à l’hôpital Saint-Antoine.

Raymond Wintgens

Quarante-quatre ans. Typographe. Militant de la CGT.

Maurice Pochard

Quarante-huit ans. Deux enfants. Durement matraqué, il est hospitalisé d’urgence. Coma. Quatre opérations. Il meurt après deux mois et demi de souffrances.

 

Leny Escudero a écrit, en 1968, la chanson Je t'attends à Charonne, dédiée aux victimes

Charonne.jpg

Je t'attends à Charonne

 

L'automne va mourir

Et l'on entend déjà

Le printemps refleurir

Aux branches des lilas

C'est une éternité

Quand on est amoureux

Tu verras mille étés

Eclabousser ses yeux

C'est aujourd'hui l'hiver

Mais c'est encore printemps

La nature est au vert

Lorsque l'on a vingt ans

 

Marie oh Marie je t'aime

Tu es mon premier baptême

Marie que l'amour me pardonne

On m'appelle à Charonne

 

On l'appelle à Charonne

Et moi je reste là

Ni Dieu ni la Madone

charonne-2.jpg

N'ont plus d'amour que moi

Ca me brûle le coeur

D'une douleur si tendre

Que c'est encore bonheur

Pour moi que de t'attendre

Je t'attends je t'attends

Comme l'oiseau qui mourut

 

D'attendre le printemps

Où ils s'étaient connus

 Marie oh Marie je t'aime

Tu restes mon seul baptême

Marie que l'amour me pardonne

J'ai si peur à Charonne

 

Il a peur à Charonne

Mon Dieu prends lui la main

Pour venir de Charonne

Il est long le chemin

Qu'elle est cette rumeur

Venue du fond des temps

 

J'ai si froid j'ai si peur

Daniel oh reviens t'en

Y'a notre vie à nous

Qui dort dedans mon ventre

Les fleurs s'mettent à genoux

Les fleurs te disent rentre

 

Marie oh Marie je t'aime

Tu es mon dernier baptême

Marie que l'amour me pardonne

Je t'attends à Charonne

Publié dans : Colères noires
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Jeudi 3 février 2011 4 03 /02 /Fév /2011 23:59

Cet article est publié sur le site : www.info-palestine.net

Sang et peur dans les rues du Caire tandis que les gangs de Moubarak sévissent contre les manifestants

Jeudi 3 février 2011

 

Robert Fisk - The Independent Egypte-2-fevrier.jpg

 

La contre-révolution du président Hosni Moubarak-révolution a durement frappé ses adversaires hier dans un déluge de pierres, de gourdins, de barres de fer et de bâtons, une bataille toute la journée dans le centre de la capitale qu’il prétend contrôler, entre des dizaines de milliers de jeunes gens, tous - et c’est là que réside la plus dangereuse de toutes les armes - brandissant devant eux le drapeau égyptien.

 

C’était vicieux, impitoyable, sanglant et très bien planifié, une justification finale de toutes les critiques adressées à Moubarak et un acte d’accusation honteux adressé aux Obama et Clinton qui n’ont pas su dénoncer cet allié fidèle de l’Amérique et d’Israël.

Les combats autour de moi sur la place nommée Tahrir ont été si terribles que nous pouvions sentir l’odeur du sang. Les hommes et les femmes qui réclament la fin de la dictature de 30 ans de Moubarak - et j’ai vu des jeunes femmes portant des écharpes et des jupes longues à genoux, brisant les pavés alors que des pierres tombaient autour d’elles - ont combattu avec un immense courage qui se transformera plus tard en une sorte de cruauté terrible.

Certains ont traîné les hommes de la police du président Moubarak à travers la place, les battant jusqu’à ce que le sang coule de leur tête et imbibe leurs vêtements. La Troisième armée égyptienne, célèbre dans la légende et les chansons pour avoir traversé le canal de Suez en 1973, ne pouvait pas - ou ne voulait pas - même juste traverser la place Tahrir pour porter secours aux blessés.

Alors que des milliers d’Egyptiens - et l’on a été le plus près de la guerre civile que l’Egypte ne l’a jamais été - se jetaient avec violence les uns sur les autres comme des combattants romains, ils ont débordé les unités de parachutistes “ gardant ” la place, escaladant les chars et véhicules blindés, puis les utilisant comme protection.

Un chef de char Abrams - et je n’étais qu’à 20 pieds de distance - a juste esquivé les pierres qui ont ensuite rebondi sur son char, puis il a sauté dans la tourelle et fermé hermétiquement la trappe. Les pro-Moubarak sont ensuite montés sur le dessus pour jeter des pierres sur leurs adversaires plus jeunes et en pleine confusion.

 

Je suppose que c’est la même chose dans toutes les batailles, même si les armes n’ont pas ( encore ) apparu, les violences des deux côtés ont entraîné une pluie de pierres venue du côté des sbires de Moubarak - oui, c’est eux qui ont commencé - puis les manifestants qui avaient investi la place pour demander le départ du vieux dictateur ont commencé à casser des pierres pour les jeter à leur tour. À la fin de la journée, il y avait semble-t-il trois morts au Caire, et des récits largement répandus selon lesquels la foule pro-Moubarak a pris délibérément pour cible des journalistes occidentaux.

Alors que j’atteignais la ligne “ de front ” - les guillemets sont essentiels, les lignes humaines se déplaçant dans les deux sens sur plus de la moitié d’un mille - les deux côtés poussaient des cris et se précipitaient l’un sur l’autre, le sang coulant sur leurs visages. À un moment donné, avant que le choc de l’attaque ne s’estompe, les pro-Mubarak ont presque traversé la place entière devant le monstrueux bâtiment Mugamma - relique de l’époque de Nasser - avant d’être à nouveau chassés.

En effet, maintenant que des Egyptiens combattent des Egyptiens, comment sommes-nous supposés nommer ces foules dangereusement furieuses ? Le Mubarakites ? Les “ protestataires ” ou - plus ignominieusement - la “ résistance ” ? C’est ainsi que les hommes et les femmes qui luttent pour le renversement Mubarak se nomment eux-mêmes maintenant.

“ C’est le travail de Mubarak, ” me dit un lanceur de pierres qui a été blessé. “ Il est parvenu à retourner les Egyptiens contre les Egyptiens pour juste neuf mois supplémentaires de pouvoir. Il est fou. Et en Occident, êtes-vous fous aussi ? ” Je ne peux pas me rappeler comment j’ai répondu à cette question. Mais comment pourrais oublier ce reproche. En effet, juste quelques heures plus tôt, l’“ expert ” sur le Moyen-Orient Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts, a osé se demander si Mubarak était un dictateur. “ Non ”, dit-il, “ c’est juste un certain type de monarque ”.

La figure de ce monarque a été transportée sur des affiches géantes, une provocation imprimée, sur les barricades. Nouvellement distribuées par des officiels du Parti Démocrate National - cela a dû prendre un moment pour les fabriquer après que les sièges du parti aient été réduits en une coquille à combustion lente après les affrontements de vendredi - beaucoup de ces affiches étaient brandies en l’air par des hommes portant des triques et des bâtons de police.

Il n’y a aucun doute au sujet à ce sujet parce que j’avais circulé en voiture dans un Caire déserté, alors qu’ils se regroupaient à l’extérieur du ministère des affaires étrangères et du bâtiment de la radio d’État sur la rive est du Nil. Il y avait des chants diffusés par haut‑parleur et les appels à la vie éternelle pour Mubarak ( sa présidence est très longue en effet ). Beaucoup d’entre eux enfourchaient des motos toutes neuves, comme s’ils avaient été inspirés par les voyous de Mahmoud Ahmadinejad après les élections iraniennes de 2009. Juste en passant, Mubarak et Ahmadinejad ont réellement le même respect des élections.

Après avoir croisé le bâtiment de la radio, j’ai vu des milliers d’autres jeunes hommes arrivant des banlieues du Caire. Il y avait des femmes, aussi, en grande partie en robe noire traditionnelle et portant des écharpes blanc-noir, quelques enfants parmi elles, marchant le long de la passerelle derrière le Musée Égyptien. Ils m’ont dit qu’ils avaient autant le droit de se rendre à la Place de Tahrir que les protestataires - exact, sur la forme - et qu’ils avaient l’intention d’exprimer leur amour de leur Président à l’endroit même où il avait été profané.

Les démocrates - ou la “ résistance ”, selon votre point de vue - avaient chassé les voyous de la police de cette même place le vendredi. Le problème est que les hommes de Moubarak incluent certains des voyous même que j’ai vus ensuite, quand ils s’activaient avec la police, attaquant à la matraque les manifestants. L’un d’eux, un jeune avec une chemise jaune, aux cheveux ébouriffés et aux yeux rouges brillants - je ne sais pas sous quelle drogue il était - avait repris le même méchant bâton d’acier qu’il avait utilisé le vendredi. Une fois de plus, les pro-Moubarak étaient de retour. Ils chantaient même le même vieux refrain - constamment remanié pour tenir compte du nom du dictateur local – “ Avec notre sang, avec notre âme, nous nous sacrifions pour toi. ”

Allant jusqu’à Giza, le NPD avait rassemblé les hommes qui contrôlent les vote aux élections et les a envoyés crier leur soutien pendant qu’ils avançaient le long d’un fossé de drainage malodorant. Non loin de là, même un propriétaire de chameau a été jusqu’à dire que “ si vous ne reconnaissez pas Moubarak, vous ne reconnaissez pas Allah ” - ce qui était, pour employer un euphémisme, un peu beaucoup.

Egypte-3-fevrier.jpg

Au Caire, j’avançais à côté des rangs des pro-Moubarak et j’ai atteint l’avant de la marche, alors qu’ils lançaient une autre charge sur la place Tahrir. Le ciel était rempli de pierres - je parle de pierres de six pouces de diamètre, qui frappaient le sol comme des obus de mortier. De ce côté de la “ ligne ”, bien sûr, elles venaient des adversaires de Moubarak. Ces pierres éclataient sur les murs autour de nous. A un point tel que les sbires du NPD ont tourné les talons et ont été pris de panique tandis que les adversaires du président faisaient un bond en avant. Je suis resté le dos appuyé contre la fenêtre d’une agence de Voyages fermée - je me souviens d’une affiche pour un week-end romantique à Luxor et dans “ la vallée légendaire des tombeaux  ”.

Mais les pierres arrivaient en rafales, parfois des centaines à la fois, puis un nouveau groupe de jeunes gens s’est trouvé à côté de moi : les manifestants égyptiens de la place. Dans leur fureur, ils n’en étaient plus à crier “ A bas Moubarak ” et “ Noir Moubarak ”, mais “ Allahu Akbar ” - Dieu est grand - et j’entendrai cela encore et encore tandis que la journée avançait. Un côté criait “ Moubarak ”, et l’autre “ Dieu ”. Ce n’était pas le cas il y a 24 heures.

Je me hâtais vers un lieu plus sûr où les pierres ne tombent ni n’éclatent, et soudain, je me suis retrouvé parmi les adversaires de Moubarak.

Bien sûr, il serait exagéré de dire que les pierres cachaient le ciel, mais parfois il y avait une centaine de roches qui volaient. Elles ont pulvérisé un camion de l’armée, brisant sa carrosserie, éclatant ses vitres. Les pierres sont extraites de rues adjacentes comme la rue Champollion rue et la rue Talaat Harb. Les hommes suaient, avec des bandeaux rouges, hurlant leur haine. Beaucoup de morceaux d’étoffe cachaient des blessures. Certains ont été transportés devant moi, répandant leur sang partout sur la chaussée.

Et un nombre croissant portaient la robe islamiste, des pantalons courts, des manteaux gris, de longues barbes, des bonnets blancs. Ils criaient le plus fort “ Allahu Akbar ” et ils hurlaient leur amour de Dieu, qui ne devait pas être ce que qu’ils en disaient. Oui, Moubarak a produit tout cela. Il a amené les salafistes à se dresser contre lui, aux côtés de ses ennemis politiques. De temps en temps, des jeunes hommes étaient saisis, leur visage réduit en pâte à coups de poing, criant et craignant pour leur vie, des papiers trouvés dans leurs vêtements prouvant qu’ils ont travaillé pour le ministère de l’intérieur de Moubarak.

Beaucoup de manifestants - jeunes laïques, poussant leur chemin à travers les agresseurs - ont essayé de défendre les prisonniers. D’autres - et j’ai remarqué beaucoup de “ d’islamistes ” parmi eux, avec la barbe obligatoire - frappaient de leurs poings la tête de ces malheureux, en utilisant de grosses bagues sur les doigts afin de fendre leur peau pour que le sang coule sur leur visage. Un jeune, T-shirt rouge déchiré, le visage bouffi par la douleur, a été secouru par deux costauds, l’un d’eux plaçant le prisonnier maintenant à moitié nu sur son épaule et se frayant un chemin à travers la foule.

Ainsi fut sauvé la vie de Mohamed Abdul Azim Aïd Mabrouk, numéro 2101074 de la police du gouvernorat de Guizeh - son laissez-passer de sécurité était bleu avec trois pyramides bizarrement imprimées sur la couverture laminée. Puis il y a eu un autre homme tiré de la foule, couinant et se tenant le ventre. Et il se mit à genoux derrière un escadron de femmes qui cassaient des pierres.

 

Il y avait des moments de farce au milieu de tout cela. Au milieu de l’après-midi, quatre chevaux ont été montés sur la place par des partisans de Moubarak, avec un chameau - oui, un chameau de la vie réelle qui doit avoir été transporté par camion depuis des pyramides réellement mortes - leurs cavaliers, apparemment drogués transportés sur leur dos. J’ai retrouvé les chevaux qui broutaient calmement près d’un arbre trois heures plus tard. Près de la statue de Talaat Harb, un garçon vendait de l’Agwa - une délicatesse particulière égyptienne à base de dates et de pain - à 4 pences chacune - tandis que de l’autre côté de la route, une fille et un garçon, face à face, tenaient des plateaux en carton identiques. Le plateau de la jeune fille était rempli de paquets de cigarettes. Le plateau du garçon était rempli de pierres.

Et il y avait des scènes qui signifiaient douleur et angoisse pour ceux qui les ont vécus. Il y avait un homme grand et musclé, blessé au visage par un éclat de pierre, dont les jambes ont tout simplement buté sur une boîte de jonction de téléphone, son visage éventré encore une fois sur le métal. Et il y avait le soldat sur un véhicule blindé qui a laissé les pierres voler des deux côtés devant lui jusqu’à ce qu’il saute sur la route parmi les adversaires du président Moubarak, mettant son bras autour d’eux, les larmes coulant sur son visage.

Et où, au milieu de toute cette haine et de sang, était l’Occident ? Parlez de cette honte tous les jours, et vous souffrez d’insomnie... Aux alentours de trois heures hier, j’avais regardé Lord Blair de Isfahan [ le criminel de guerre Tony Blair - N.d.T ] alors qu’il cherchait à expliquer à CNN la nécessité d’avoir des “ partenaires du processus de changement ” au Moyen-Orient. Il fallait éviter “ l’anarchie ” et les “ éléments les plus extrémistes ”. Et – celle‑là, c’est ma préférée - Lord Blair a parlé d’“ un gouvernement qui n’est pas élu selon le système démocratique qui est le nôtre ”. Eh bien, nous savons tous à quelle “ démocratie ” du vieux dictateur il faisait allusion.

La rumeur de la rue laissait entendre que cet homme – “ cette personnalité de type monarchique ” comme disait Mitt Romney - pourrait se sauver hors d’Egypte vendredi. Je n’en suis pas si sûr. Et je ne sais vraiment pas qui a gagné la bataille de la place Tahrir, hier, bien que le doute ne subsistera pas longtemps. Au crépuscule, les pierres éclataient toujours sur la route et sur les gens. Après un certain temps, j’ai commencé à m’esquiver lorsque j’ai vu passer des oiseaux.Robert-Fisk.jpg

 

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3 février 2011 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :

ttp://www.independent.co.uk/opinion...

Traduction : Abd al-Rahim

Publié dans : Colères noires
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