Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Commentaires

Image de Dominique par Louis

Recherche

Ecritures d'Algérie

Mardi 17 juin 2008 2 17 /06 /Juin /2008 23:08

Hélène Cixous Alice Cherki/Frantz Fanon suite...

        Et certes le courage de dire ce qui ne se dit pas : “ c'est un secret, c'est ce qu'elle me laisse ”, ne peut venir que par une transmission féminine de tout ce que contient la “ vieille Valise” mémoire du corps et de ses maux-mots. Transmission-libération du chien à trois pattes, “ ocre chiot ineffable entre l'infini de l'oubli et l'infini de la mémoire ”. Ce qui est dit à “ d'autres ” n'appartenant pas à “ nous ”, ce qui est livré dé-livre, ce qui est enfin transgressé permet d'affranchir “ l'autre ” de la culpabilité sans objet réel, de la méconnaissance infranchissable. Là où il y a cadeau de sens pour celui qui ne sait pas, il y a désir de désaliénation réciproque.
         C'est une accélération soudaine du mouvement de rapprochement, comme une danse de désenvoûtement, une course à contre-courant de tant de temps pétrifié. Une culbute des corps eux-mêmes cessant de freiner pour enfreindre la peur ossifiée dans les cachots des silences amortis, et se rejoindre par le circuit le plus court avant de n'être à nouveau in-terre-rompus. Là où il y a récit et écoute du récit là seulement il peut y avoir cicatrice.
        “ Mais je ne suis pas la seule, nous l'avons tous tu et sans mot donné et sans briser le sceau déposé il y a des dizaines d'années. (… ) Mais d'un autre côté, il y a eu choix, cette femme a été choisie pour mongolien entre toutes les sept cents mille autres femmes. ”
        Qu'est-ce qui fait qu'on est ce qu'on naît si ce n'est un hasard diabolique qu'on a coutume d'appeler destin et qu'on sert à table toute la vie ? Toute la vie avant, jusqu'au moment où la tentation d'après s'approche à pas de loup et où on tire la nappe d'un geste improvisé imprévisible renversant du coup les mets, les convives et les menus objets du festin. C'est une vraie pagaille qui s'ensuit où on peut dé-choir de son habit désigné sans honte d'être nue tant il est plus aisé de changer d'habit que de peau. La forclusion du mongolien a une peau qui dure et qui demande une éternité d'impatience pour s'en sortir. “ En bas de la scène infatigable le Livre nerveux, veut, veut, veut. ”
        Et je songe ici à une des phrases d'Hélène Cixous lors de notre entretien : “ Je ne peux même pas penser que je pourrais me retrouver un jour devant la tombe de mon père. Je l'exclus absolument comme étant d'une violence terrible. ” La femme qui a été choisie par la mère et par le Livre pour “ pousser la porte de cette nuit ” n'a plus peur de traverser “ le vestibule de l'apocalypse ” pour se rendre sur la “ Tombe ” dans le “ cimetière ” “ potager ” et se réapproprier une “ miette grosse comme un ongle ” de la terre et du corps du fils-père mort afin de rendre cette mort et toutes les morts plus familières. Et de les guider vers l'oubli.
        Premier voyage symbolique aussitôt suivi d'un second sur l'emplacement de la Clinique pour faire la lumière sur le refoulé de la scène primitive d'une épouvantable violence. “ Le livre me pousse à retourner à Alger ”… Alger lieu ancien de la patte coupée après tant d'autres. Lieu renouvelé où “ la mort est enfin entrée avec une grande simplicité dans notre vie et dans notre famille… ”
        Le second voyage commence, il se déroulera à travers le corps d'un enfant mort et mis en boîte depuis longtemps, momifié, corps qui fait pourtant encore souffrir et dont il va falloir accepter de se débarrasser pour ne plus être le chien à trois pattes, le chien boiteux. Ainsi en a décidé le Livre.

        “ J'ouvre les mains. On ne reprend pas l'enfant qu'on a donné. Il faut que je m'arrête me dis-je. Je fermai le livre. (… )
J'ai laissé la porte de la Clinique se refermer derrière moi. ”

Alice Cherki / Frantz Fanon

        “ Fanon croyait en l'homme incroyablement. Il ne pensait pas forcément au progrès, mais qu'à force de désirer, la vie l'emporte sur la mort. ”
Frantz Fanon Portrait

        Ce qui m'a intéressée parmi les différentes facettes de la personnalité d'un homme riche en contradictions et en excès - “ il ne faut pas s'économiser… ” résumerait assez bien sa pensée - c'est l'intérêt qu'il portait à l'écriture comme mouvement du corps et la réflexion qu'il a menée à travers elle sur l'aliénation de l'être et ce dès le début de son histoire.
        Né en Martinique en 1925 où il connaît et lit Aimé Césaire il va sitôt débutées ses études de médecine en France où il part parce qu'“ il étouffe dans une société étriquée et immobile ” et parce qu'il n'y a “ pas de faculté aux Antilles à cette époque-là ”, se préoccuper de littérature et de philosophie autant que de ce qui deviendra son métier, la psychiatrie.
        C'est cette particularité de sa démarche consistant à ne pas établir de séparation entre son expérience médicale et politique, sa vie d'homme, et son travail de journaliste et d'écrivain qui rendent le personnage attachant, et l'écriture, à la fois vivante puisque suivant le mouvement de son évolution au contact des autres, et particulièrement clairvoyante quant à la répétition de relations inhumaines.
        Il commence d'ailleurs lorsqu'il est étudiant en psychiatrie à Lyon, par rédiger un article qui sera publié dans la revue Esprit en 1952, intitulé Le syndrome nord-africain. Ce texte le premier rendu public situe quelle sera durant toute sa vie la préoccupation passionnée qui donnera naissance à ses livres. Il s'agit déjà d'“ une extraordinaire interrogation sur le rejet et la chosification d'un autre, baptisé ‘ bicot ’, ‘ bougnoule’, ‘ raton’, ‘ melon’. ”
        “ Il met en évidence l'attitude raciste et rejetante du corps médical français devant un patient nord-africain qui se présente avec sa douleur. Il est sa douleur et ne peut être dans le langage qui préciserait un symptôme. (… ) L'ouvrier nord-africain, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. ”
“Le syndrome nord-africain” - Frantz Fanon Portrait
        Quelques années avant d'aller expérimenter un ressenti identique en Algérie, Fanon observe dans la situation en miroir, le mépris en métropole concernant la population ouvrière immigrée dont le corps est deux fois “ coupé ” voire mutilé dans son autonomie par un asservissement physique dont il ne peut se défaire ni par les mots ni par les actes. La thèse qu'il rédige et qu'il présente en premier lieu sera le futur texte du manuscrit de Peau noire, masques blancs, qui est alors refusé. C'est à l'hôpital de Saint-Alban, en Lozère, avec le docteur Tosquelles, “ psychiatre, émigré espagnol antifranquiste ” qu'il “ pratique les techniques de soins de l'époque associées à la social-thérapie ” qu'il mettra plus tard en place à l'hôpital de Blida. Peau noire, masques blancs retravaillé en collaboration avec Francis Jeanson est publié aux Editions du Seuil en 1952.
        Dans ce premier ouvrage il s'agit de “ transmettre une expérience subjective d'homme noir plongé dans un monde blanc dominant et sûr de sa suprématie (… ) procéder à une analyse qui essaie de rendre compte de cette condition dans l'espoir de la dépasser, aussi bien pour l'homme noir que pour l'homme blanc. ” Il est donc question ici de parler de la situation non seulement de domination de l'autre sur soi mais du fait qu'il est l'unique “ référent ” sur tous les plans y compris et surtout sur celui du corps… de l'épiderme… et du sang lui-même - ce qui ne sera jamais anodin pour Fanon - ainsi que du langage intimement lié à l'expression de ce corps. Cette prise de conscience se double d'un refus de repli dans l'origine dont on sait qu'il est également générateur de violence réflexive et autodestructrice.
        “ Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d'une culpabilité envers le passé de ma race. Il n'y a pas de mission nègre, il n'y a pas de fardeau blanc. Le nègre n'est pas, pas plus que le Blanc. Tous deux ont à s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication. ”
Peau noire, masques blancs - Frantz Fanon Portrait
A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 11 juin 2008 3 11 /06 /Juin /2008 15:18

Dans mon pays... Anouar Benmalek

Après vous avoir parlé des poèmes d'un grand ami Patrick Navaï voici un autre grand ami et dont j'aime mieux vous tchatcher quelques mots des écritures poétiques que de ses romans aujourd'hui... Les romans sont à venir pour dans un jour ou deux... Et de toute façon l'écriture d'Anouar est un désir de poèmes donc... à suivre...

Ma planète me monte à la tête, Historiettes à hue et à dia pour briser le cœur humain, Anouar Benmalek, Ed. Fayard, 2005.

 Quelques mots pour l’ami Anouar...


 
“ Dans mon pays
les oranges sont citrons
et les citrons sont oranges
les labyrinthes sont simples
et les fruits font beaucoup de bruit en naissant ”

      Quelques vers d’un poème d’Anouar Benmalek, intitulé “ dans mon pays ” ça peut paraître étrange à celles et ceux qui ne connaissent ni Anouar qui nous surprend toujours avec les thèmes de ses romans lui qui né en Algérie prend pour espace de ses livre des territoires toujours lointains et différents à la façon des voyageurs vrais de l’obscur d’écrire ni son goût d’une écriture poétique qui d’un coup se tire de l’ours à peine commencé pour faire un recueil de poèmes et voilà !
      On peut être en exil à l’intérieur de sa cité parmi l’exil de ceux avec lesquels on vit chaque jour comme le p’tit renard sur sa planète étrange lui qui ne manque pas les roses mais heureusement qu’y a les couchers de soleil ! Exil des habitants ouvrières et ouvriers renards de la cité d’urgence qu’ils ne cessent de raconter et qui devient de plus en plus mythique à mesure que le pays d’origine s’éloigne mais qui nourrit le présent de rêves et d’une sensualité faite de parfums de couleurs et de sonorités qui sont aussi les nôtres…
      Et on peut faire sa maison de cette étrangeté venue à nous comme une offrande d’ailleurs que tant de peintres de poètes et de simples voyageurs ont été chercher dans ces lointains lumineux. Nos paysages de banlieues et de périphéries sont oranges et citrons offerts par les mains de l’étranger l’ami étranger venues de ces contrées chères à Rimbaud qui est allé y chercher une autre maison que celle des mots…
      Embarqué pour Gênes et Alexandrie surveillant d’une carrière au désert dans l’île de Chypre puis surveillant au palais du Mont-Troodos le dieu Rimbe cherche du travail dans tous les ports de la Mer rouge… Djeddah… Souakim… Massaouah… Hodeidah… avant d’arriver en Abyssinie qui est l’Ethiopie magnifique d’aujourd’hui et de prendre le premier bateau ivre direction l’Arabie heureuse et Aden pour finir… ce “ roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne… ”
         Rimbaud et son éternelle fuite vers le désir d’étrangeté et d’inconnu qui le mène à Harar vendre le café les peaux l’ivoire et puis… Combien sont-ils ceux qui parmi les jeunes garçons et filles des cités les fils de la troisième génération d’immigrés songent peut-être à une destinée aussi incroyable vers l’Arabie lointaine de leur histoire extraordinaire mais qui pris au piège ne savent plus où se joue leur destinée… Voyageurs immobiles il ne leur reste plus sans doute à l’inverse de ce qu’avait décidé Rimbaud qu’à inventer leur histoire en la taggant sur les murs qui sont leur unique carnet de bord tel un Journal de voyage imaginaire…

      Celles et ceux qui connaissent ont entendu l’ami Anouar au moins une fois raconter des histoires avec pour prétexte de parler de ses livres savent qu’il est avant tout un sacré conteur et un manieur de mots pour qui les premiers textes écrits ont été des poèmes. Mais Anouar ayant décidé qu’on écrit sagement de la poésie publie avec modestie un recueil de ses “ historiettes ” tous les dix ans. Après Cortèges d’impatience paru aux Ed. Naaman Quebeck en 1984 voici publié en 2005 des petites histoires “ pour briser le cœur humain ” sortes de contes de légendes de… poèmes qui commencent bien sûr par : “ Cela s’est passé/il y a longtemps/il y a tellement longtemps… ” et qui nous parlent de la vie tout simplement.
      Parler d’un poème c’est naviguer à contre-sens de la poésie. Un poème ça se lit et puis c’est tout. Et pourtant… Comment ne pas dire l’histoire du “ chien abandonné ” qui “ chemine tristement dans la rue ” et répond à l’enquêteur sur la peine de mort “ Ah oui wouah wouah…afin d’éviter “ tous les désordres ” et pour finir se fait embarquer “ quelques minutes plus tard ” par un camion de la “ Fourrière municipale ”… Et nous voilà parmi les animaux, chats qui “ en été/sèchent ” et “ reverdissent/quand ils boivent/de l’eau ” “ hirondelle qui tousse ” “ Moula-moula/petit oiseau noir et blanc/du Tassili ” “ pinson éperdu ” “ un petit amour chaud dans un océan polaireou bien encore “ le vieil oiseau ” “ aux plumes dépareillées/lavées à l’eau de Javel du temps ”. 
      Et puis ce sont et pourquoi pas “ ver de pomme ” insectes “ cheval cassé ” “ hareng et héron ” venus culbuter contre des créatures humaines cette fois éparpillées telles les plumes du vieil oiseau au gré de “ notre planète ” qui “ a la nausée ” “ surtout les soirs de pleine lune ”. C’est “ une femme à Dehli ” un “ petit soldat courageux ”d’Iran ou d’Irak qui rêve à “ une aile de papillon ” “ une Chinoise à Singapour ” ” la petite catin brune/du quartier réservé de Constantine ” “ qui se voit déjà corde de cithare ” et un jeune garçon du camp de Sabra nommé Dallal. “ Et Dallal me raconta son pays ”
      Et puis après ce sont toutes ces choses de la vie qu’on croise sans trop s’y arrêter et qui elles nous regardent pourtant, comme “ la réalité se repose/à l’ombre du désir ”. Il y a du “ verre pilé ” où “ poser son cœur ” “ un bouquet de fleurs ” qui ne trouve pas les hommes beaux, et puis encore “ la pluie ”… “ Mon amie la pluie ” offerte dans une paume ouverte comme un “ clin d’œil à Jean suicidé ” “ Jean-poète ” “ trop frêle contre train ”…
      Et il y a “ la neige et le soleil ”… “ Tu ne fonds pas ? /Comment le pourrais-je répliqua la neige/puisque je brûle aussi ”… Il y a “ coco câline/douce opaline ” “ avec bouts d’obstination et escarbilles de cœur ” “ et cette odeur ” “ curieusement mêlée à des souvenirs de siestes chaudes/au goût sucré des oranges de Constantine ” et comme je l’imagine ce goût‑là aussi sucré que les mots qui lui ressemblent aussi sucrées les oranges de Constantine que la mémoire d’un désir perdu. Pendant que demeure dans son exil un jeune garçon du camp de Sabra nommé Dallal. “ Et Dallal me raconta son pays ”…
      Et enfin il y a l’amour car comment écrire des poèmes sans amour ? “ Le délicieux tam-tam d’un baiser ” qui répète répète à l’infini “ ne me mange pas/mon amour/je t’en prie ” “ goûte-moi/seulement ”… L’amour comme “ ce temps jamais calmé ” qui nous revient toujours, l’amour “ mauve ” “ plein rêve ”cet oiseau vert qui se moque de tout ” celui à qui seul on peut dire “ ma jarre d’eau nécessaireet qui rafraîchit l’herbe entre nos doigts. “ Le somptueux voyage d’ébèneoù “ nous faisons des gestes bien ordinairesavec au creux des paumes “ un fanal une ardoise un jour à Tanger ” et peut-être même Anouar pourrais-tu signer tes poèmes : “ Poisson ébloui ”.

“ Et Dallal me raconta son pays ”

Dans mon pays
les oiseaux se posent sur les têtes
ils mangent du soleil
qu’ils découpent en tranches
et te donnent en échange des miettes d’étoiles

Dans mon pays
ne t’étonne pas
si la lune verte
aux ruses de fennec
s’essayant à chaque montagne
chapeau pointu et hilare
ne t’étonne pas
si à l’improviste
elle te croque soudain le cœur
en battant les mains de joie

Dans mon pays
la mer n’est pas la mer
c’est une griffe
bleue ou violette c’est selon
qui se pavane sur ses vagues
et se tait parfois
dans une grotte
pour écouter le souffle des plantes qui respirent

Dans mon pays
les oranges sont citrons
et les citrons sont oranges
les labyrinthes sont simples
et les fruits font beaucoup de bruit en naissant

Dans mon pays
les pierres sont dures
les pierres t’écorchent
mais dans mon pays
les pierres ouvrent la main
et les musiciens rient toujours après la Mort

Et Dallal comme eux partit d’un grand éclat de rire
 

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 10 juin 2008 2 10 /06 /Juin /2008 23:05

Métissage d'encre Hélène Cixous Alice Cherki suite ...

      La mort du père-Algérie remise à jour et le corps enfin ré-enterré par la “ violence virtuelle ” qu’est l’écriture des Rêveries n’autorisent-ils pas l’expulsion hors de soi de la prison-douleur comme état d’être ?
      
      Et celle de “ l'enfant-mort ” partie du père, le fils mongolien, n'est-elle pas la dernière expulsion enfin libératrice après toutes les autres déjà subies et posées dans Les Rêveries ? “ L'expulsion pour nous mon frère et moi d'abord ( … ) était la forme même de notre existence et de notre relation au monde depuis la maison du Clos-Salembier ( … ) ”
      L'innocent absolu par défaut qu'est le mongolien, “ le saint simple ” de ce “ second ” livre, ignore “ l'interrogatoire ”, le supplice de la question qui met à la torture le corps d'enfance de la narratrice doublement aliéné - en tant que juive et en tant qu'algérienne - par la transmission d'un enchaînement de plaies inscrite comme initiale mémoire. “ Apprends à lire tue-meurs ! ”, il ne le pourra jamais. De ce fait comme L'Idiot de Dostoïevski, il nous autorise ainsi que celle qui le porte à être “ … gentil ! gentil ! gentil ! ” Et non seulement cela, mais il dé-liera également ce qui de “ tu meurs ” fait “ tumeur ”, ordre donné quelque part au père, qui ne cesse souterrainement en sa caverne d'accomplir l'expiation de l'amour inaccompli.
      C'est en ce sens aussi que se lit le premier acte de la narratrice dans Le Jour où je n'étais pas là, de creuser “ à même la terre durcie et froide ” pour “ enfouir ” “ une petite marmite d'un kilo ” contenant “ le souvenir d'une faute qui revient d'un lointain passé ”. Sur la nature de la faute, on peut continuer d'épiloguer indéfiniment, mais en tout cas il ne s'agit pas ici seulement de refouler, ou “ d'effacer ” cette “ faute ”, dont il est dit que “ ce n'est pas la mienne ” en en faisant du non-dit ou du déni. Il s'agit au contraire d'en finir avec la culpabilité et/ou l'innocence‑coupable. Il s'agit d'en finir avec la passion du père.
      Si Les Rêveries sont pour leur auteure un premier livre algérien, Le Jour où je n'étais pas là est, pour moi, un premier livre juif. Et je pose cela avec mille précautions en sachant que, justement, je ne sais pas. Et en sachant aussi que celle qui nous ouvre ce portail-là le fait depuis le lieu de la plus grande peur, le sanatorium : “ que je m'efforce de ne pas écrire satanorium ”, avec un geste d'amour forcené. Comme peut être forcené le geste de franchir, de s'affranchir de toutes peurs d'un petit bond de chien à trois pattes totalement déséquilibré par l'envergure de la grande bouffée d'air à dévorer.
      Après le questionnement du chien martyr Fips dans Les Rêveries, l'affirmation du chien à trois pattes : “ ce n'est pas ma faute ” puisque ce “ jour-là ”, elle, “ n'était pas là ”, suivie sans doute de : il n'y a pas de faute, est vraiment l'acte libératoire que celle qui écrit s'offre et nous offre pour sortir “ de l'encerclement ou de l'enclave ”.

“ - Les poules pensent aussi.
- Chez les Juifs la poule ne souffre pas. Ma mère ment et se croit.
- J'ai mal aux poules, dis-je. Ma mère a mieux à faire que d'écouter mon Choeur : il y a une émission passionnante sur les Camps de Concentration. Elle s'est retirée dans son programme et elle me laisse à mon caquet. ”

      Dans Les Rêveries, c'est à la mère originaire d'une famille juive d'Osnabrück - “ ville de Prusse ( Hanovre )“  - qu'est confié le soin de “mettre au monde trois cents ou quatre cents bébés algériens par an ”, à l'intérieur de “ La Clinique : ( … ) au beau et selon moi crapuleux milieu exactement de la Ville tout entière en proie aux couteaux imaginaires et réels, il y avait, enclavé d'abord par mon père et après sa mort par ma mère, le Berceau. ” Dans Le Jour où je n'étais pas là, c'est à nouveau à la mère qu'est remis le sort de l'enfant mongolien qu'elle accompagnera jusqu'à l'instant de la mort puisqu'elle est la seule à pouvoir rouvrir le passage de ses mains de vie. Entre les mains de la mère la mort ne mord plus elle réunit.
      L'innocence-coupable doucement exhumée est menée à son terme terrestre afin de pouvoir entamer enfin une trajectoire de légèreté comme une pluie d'étoiles. L'enfant mongolien, “ mon fils celui qui est mort, mon ancien fils mon fils qui n'est plus mon fils ”, porte les trois noms qui figurent son passé archaïque, son présent dépassé et son avenir utopique. “ En premier il s'appelle Adam; en deuxième elle l'appelle Georges le nom de son père mort qui attend d'être rappelé parmi les vivants depuis des années. En troisième elle l'appelle Lev le nom du Prince compliqué inexplicable. ”
      Adam, le prénom qu'elle ne choisit pas est le vis-à-vis de celui de la mère Eve dont on sait le rôle essentiel dans les R-êve-ries, Georges le prénom lié au corps dont l'OR seul demeure, et Lev par qui s'accomplit la résurrection du rêve et du désir. La métaphore du mongolien permet de surcroît d'interroger intimement l'inconscient des projections familiales. Son visage sans trace “ de méchanceté ” qui en fait un être “ gentil ”  étymologiquement, païen - et cette sorte de “ nouveau nez ” : “ ce qui m'est né, comme ayant cédé aux objurgations contre l'ancien nez les unes après les autres ”, demandent : “ serait-ce une espèce de non-juif ? ”
      Ainsi pourrait se réaliser le travail de deuil - de tous les deuils - à partir de l'enfant qui se lève au nom du père mort et renommé par sa fille. Au nom du jardin Algérie, premier souvenir paradisiaque offert dans le “ Parc du Cercle des Officiers à Oran ” d'où “ Adam ” fut chassé, et qui revient à nous sur la “ scène de papier ”. “ Lorsque mon père est devenu officier pendant la guerre, j'ai pu entrer dans le jardin… mon père a ensuite été jeté dehors un an après en tant que Juif… ”
      Sur “ la scène de papier ” avec le Livre comme “ premier ou dernier personnage ”, le décor planté dans Les Rêveries se développe et s'ouvre en un champ d'investigation que la mère investit de sa présence primordiale, celle qui éclaire chaque micro-récit et chaque petite scène de sa force et de “ sa gloire cachée ”. “ Donne-moi mais ne me dis pas ”, phrase qui revient à plusieurs reprises dans Le Jour où je n'étais pas là, pour signifier à la fois “ donne-moi ma mort ” et “ redonne-moi la vie ”, est symbolique du mouvement infini qui n'a cessé de “ porter la maternité à incandescence ”. Car c'est la mère qui fait au Livre cadeau d'Etre “ jusqu'à la fin ”.
      Nous avions dit au cours d'une réflexion précédant celle-ci qu'à l'intérieur du théâtre des Rêveries, intervenait un nombre illimité de personnages, pour ainsi dire presque tout était personnage. On retrouve ici ce jeu des icônes vivantes : “ Le Grand Portail ”, “ L'Enfer ”, “ le Paradis ”, “ la Ville ”, “ le Petit Bois ” et surtout “ La Clinique ”. C'est cette clinique d'accouchements, porte entrebâillée sur l'Algérie féminine, qui devient l'univers clef du mongolien. Le lieu de la bonté et de la simplicité recueillante pour l'enfant à trois pattes. Cette féminité qui automatiquement conçoit qu'un minuscule changement de lettre peut augurer d'un changement de monde. “ … aimez. Pas aidez. ”
      La présence crémeuse d'Aïcha, qui joue le rôle du double de la mère dans Les Rêveries, permet aussi de contrer l'univers inhumain de la brutalité coloniale, par sa chaleur d'aimance : “ c'est dans le choc entre les nombreux mondes que le sens surgit; et Aïcha a pris son intensité par rapport au personnage androgyne de la mère ”. Aïcha et La Clinique sont le ventre, l'utérus d'une géante baleine femelle où la générosité de l'être féminin peut retrouver sa force primitive. Mais hormis Aïcha, “ la nostalgie d'une féminité indicible ” dans le premier livre, explosent ici en figures cette fois repérables : “ Zohra ”, “ une bonne cuisinière. Une femme jetée dehors. ” “ Barta la femme de ménage, Maria la bossue, et la femme qui ne tombe pas dans les pommes. ” “ La femme corpulente. La sage-femme compétente. La femme du camionneur aux abois…  ”
      Au sein de La Clinique a commencé l'expulsion de quelque chose de nouveau à naître, au sens de “ dis-moi quelque chose ”, qui ne peut avoir lieu qu'entre femmes. Parce que tout ce qui “ naît-sens ” est dit d'abord par le rythme du corps en travail avec lui-même et avec la tension musculaire des autres corps aidant par mimétisme amoureux. “ Le Choeur encourage la femme. ”

“ Il y avait une femme dit ma mère, c'était d'ailleurs une juive, dit ma mère se donnant à elle-même l'autorisation d'utiliser le mot de juive qu'elle m'interdit farouchement de dire. ”
A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 5 juin 2008 4 05 /06 /Juin /2008 14:54
Lettre de Leïla Sebbar 1997



























Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 3 juin 2008 2 03 /06 /Juin /2008 23:46

Métissages d’encre
Hélène Cixous Les Rêveries de la Femme sauvage, Ed.Galilée, 2000
Le Jour où je n’étais pas là, Ed.Galilée, 2000
Alice Cherki Frantz Fanon Portrait, Ed.Le Seuil, 2000

      J’ai déjà eu l’occasion de travailler avec Hélène Cixous à partir d’une nouvelle qu’elle a publié en 1997 dans le livre composé par Leïla Sebbar Une enfance algérienne. Son texte porte pour titre “ Pieds nus ” et son histoire algérienne à laquelle se mêle celle de la petite fille juive qu’elle découvre être violemment demeure ouverte sur un désir impossible de fusion avec cet autre-là…
      Au cours de notre second entretien sur son livre Les Rêveries de la Femme sauvage qui est paru en février 2000 Hélène Cixous a prononcé cette phrase que je n’ai pas oubliée : “ Ce n’est certes pas mon premier livre, mais c’est un premier livre… ” Lorsque quelques mois plus tard elle va publier Le Jour où je n’étais pas là qui s’inscrit dans la suite du précédent roman en élaborant un récit fictionnel autour de ses origines juives et de celles de sa famille j’aurai envie de revenir sur ce métissage douloureux et inaccompli.
      En ce qui concerne l’ouvrage d’Alice Cherki Frantz Fanon Portrait il s’agit d’un tissage de liens entre la parole d’un homme né aux Antilles et celle d’autres hommes nés ou vivant en Algérie ou encore la traversant à ce moment d’extrême violence qu’a été la guerre d’Indépendance. Hommes qu’il a approchés en tant que psychiatre militant et écrivain. Sa démarche étant toujours d’accompagner chacun dans son désir d’être au-delà des origines des peurs et des aliénations qui marquent tout parcours humain.
      Ces deux livres se rejoignent parce qu’ils nous parlent des différentes formes que prend l’aliénation de soi et de l’autre au travers de l’enfermement dans un héritage et une histoi re transmise… au travers des violences que secrètent les sociétés et de ce qui a été et est tenté par certaines et par certains pour enfreindre ces contraintes ou ces interdits ancestraux. Ces livres éclairent également le rôle que peut jouer l’écriture quand elle devient après la prise de conscience de l’aliénation la scène où se retrace et de rejoue autrement notre rapport au monde…

 
Hélène Cixous

       Dans son livre Les rêveries de la femme sauvage Hélène Cixous dénoue et renoue le fil de l’Algérie quarante ans après avoir quitté cette terre matrice où la scène de l’expulsion n’avait cessé de se répéter avant de se jouer pour de bon…
      Ces Rêveries devaient en fait être “ Ravin ” : celui de “ la femme sauvage ” “ en haut à l’écart de la Ville ” “ et à l’embouchure ” duquel le père de la petite fille qu’elle est dans l’Algérie d’alors médecin et radiologue dont la famille est d’origine juive espagnole marocaine la “ dépose dans le but de tisser des liens algériens ” après avoir fui Oran et l’antisémitisme en 1946. Un “ Ravin ” “ où s’entassaient sans eau et sans logis des dizaines de milliers de misérables ” dans le bidonville du Clos-Salembier. “ Ravin ” dont la sonorité d’après Hélène Cixous ne pouvait convenir au titre de ce livre car il évoquait trop les raves ou plutôt le céleri-rave cher à sa mère Eve l’Allemande d’Osnabrück… mot qui revenait régulièrement à l’ordre du jour de leurs échanges tendrement alimentaires. Et qui n’aimerait songer pour un jardin de naissance à “ rêves ” plutôt qu’à “ raves ” ?

 Le ravin de la femme sauvage 
A.Renoir 1881
     


      Ces Rêveries  sont dit-elle “ un premier livre, donc un livre timide et inquiet ”. Il est vrai que ce livre en dépit de tous ceux écrits auparavant est premier pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il confirme que l’auteure a décidé selon son expression de “ franchir un interdit ” qu’elle s’était posé depuis son départ d’Algérie au moment de la guerre d’Indépendance.
      Celui d’écrire sur “ la situation d’enfance de résistance au colonialisme ” et plus largement sur cette impossible relation “ dedans-dehors ” qui était la sienne et celle de son frère “ mon double ” avec ceux Indigènes aux surnoms multiples et grotesques mais jamais nommés qui demeuraient de l’autre côté “ des centaines de portes du Clos-Salembier ”.
      De cet “ enfer ” de la séparation à l’intérieur de ce qui ne sera jamais ni atteint ni étreint, elle va “ en-faire ” naître l’icône de la “ Cage-prison ” où croupit Fips, “ le Chien annoncé par notre père ”. Et là aussi le livre est premier car depuis Dedans publié en 1969 où éclatait la réalité du désespoir primordial qui est la mort du père alors qu’elle a douze ans le 12 février 1948 mort qui s’engouffre par une caverne dans le poumon… c’est la première tentative d’ouvrir la cage de “ l’arabsence ” en la reliant directement à celle d’une douleur tout aussi indicible. Ceci s’inscrivant dans la lignée du récit Or les Lettres de mon Père publié en 1997 qui revenait sur le sens de cette perte enclose à l’intérieur de la cage du “ sans ” sens… cage ayant précédé toutes les autres…
      Dans Les Rêveries cette “ mise en abîme généralisée de la Cage dans une cage ” identifiée déssinée écrite enfin celle où le chien Fips “ figure de tout être aliéné ” se pose soudain la question originelle jusqu’ici esquivée : “ Est-ce que je suis juif… ? ” et peut-être ensuite : est-ce parce que je suis juif que je suis dans la cage ? permet de remonter jusqu’au premier refus de soi par l’autre. Et cela alors même et en cela-même que cet autre est tellement semblable et tellement désirable et désiré.
      Le personnage du père cet “ arabizarre ” qui a dans ce livre comme c’était le cas en réalité une conscience politique et humaine de l’autre de l’Indigène en tant que sujet et qui meurt peu avant que celui-ci n’entreprenne sa libération pose la question quarante ans après l’interrogation qui est celle de l’écrivaine dans chacun de ses livres à l’intérieur de “ la nuit du récit ” : qu’est-ce que l’aliénation ? Ou plutôt : à partir de quelle petite différence de quelle “ faute ” de quel faux pas et que ne faut-il pas ? est-on désigné comme n’appartenant pas au grand flot déferlant des êtres humains aimables regardables… de ceux qu’on accueille chez soi “ dans son chez ” ? De quoi enfin peut-on être coupable “ à trois ans ” à Oran ?
      Livre premier car le personnage du père “ un faux mouvement de l’histoire de ce pays ” qui a choisi de “ nicher ” et “ d’élever ” ses enfants sur les hauteurs du Clos-Salembier et qui renouvelle chaque récit de sa présence-absence sous-jacente va pour la première fois “ céder la place ” au cours du second récit à “ l’enfant simple ” le renaissant et le reconnaissant.

Bidonville du Clos-Salembier à Alger
Photo tirée du livre
Urban form and Colonial Confrontations
Algiers under French Rule
, 1997
     


      En effet la scène d’ouverture de ce second livre est également située à Alger et la phrase récurrente qui inaugure le texte des Rêveries y est reprise : “ Tout le temps où je vivais en Algérie mon pays natal ( … ) je rêvais d’arriver un jour en Algérie ( … ) ”. Or lorsqu’on a lu Les Rêveries il devient évident que le lieu de la mémoire vive a été-est l’Algérie.

“ Dans cette histoire, Alger est le nombril du monde, car c’est là que réside le tribunal, la famille, avec ses dieux purs et ses dieux injustes, ses interprètes sages et ses interprètes de mauvaise foi. C’est au centre de la Ville que s’ouvre La Clinique, synagogue fondée par mon père le Docteur Georges Cixous, puis détruite, abandonnée, désertée, puis relevée par ma mère la Sage-Femme Eve Cixous, ranimée, rappelée La Clinique. ( … ) La Clinique est la porte du monde. Le nombril cicatrisé.
Le Jour où je n’étais pas là Hélène Cixous
     
      Si dans Les Rêveries l’écriture résultait d’un “ effort de transposition instantanée du matériel de référence ” Le Jour où je n’étais pas là va prendre la suite de cette démarche de manière encore plus palpable que dans les récits précédents. Les deux livres me sont apparus étroitement liés comme s’ils réalisaient enfin l’hosmose tant convoitée dans l’enfance algérienne entre le fait d’être juive et celui de se sentir arabe.

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés