Jeudi 12 juin 2008
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19:10
La part
du pauvre
Ecoute… Khaled l’aveugle…
écoute…
Ce soir Khaled l’aveugle…
c’est la première fois depuis que je marche sur l’asphalte comme sur des corps d’hommes fatigués qui grattent sa croûte rugueuse tels les cinq doigts des étoiles de mer… Ce soir c’est la première
fois que clapote en moi un élixir de joie pure.
Ce soir Khaled l’aveugle… je sais quel est ton nom. Et je me dépêche de le mâcher avant qu’il n’échappe à toutes les sonorités
familières qui donnent à ma bouche un goût de mandarines pas encore mûres et de petits citrons verts.
Hier ça n’aurait pas été pensable. Entre deux verres de thé vert à l’étroite terrasse du Tanagra sur le Boulevard où les tables sont
des plateaux de cuivre soleils renversés… ça n’aurait pas été.
Hier. Soleils posés sur des tréteaux de bois ouverts et des tabourets courts sur pattes au siège de cuir bleu. Est-ce qu’on demande
son nom à un type qui fait la manche avec une canne blanche qui dépasse du bas de son manteau tourné un peu contre le mur pour se protéger ?
Hier… Il pleuvait des gouttes grosses comme des pièces jaunes quand j’ai remarqué ses jambes qui sortaient du porche d’un immeuble
dont le seuil surélevé d’un rien sépare de la chaussée les pieds. La main tendue avec de la monnaie au fond… c’était un aveugle comme les autres. Chez les Arabes quand on mendie on n’est pas
méprisé comme ici sur les Boulevards. Ici désormais les mendiants on ne les voit pas. Voit pas… On les renvoie au macadam des rues comme des tapis de mains. Demain… on joue à cache-cache avec eux
les mendiants. Leurs mais posées devant nos yeux.
C’est en allant acheter le lait du petit déjeuner au magasin juste à côté que j’ai failli butter dans ses pieds qui dépassaient avec
des chaussures trop grandes comme celles d’un clown. Sur ce trottoir-là du Boulevard il y a beaucoup de gens qui réclament un peu de monnaie pour manger ou pour n’importe quoi mais ils n’ont pas
des chaussures de clown ni ce drôle de bonnet en laine brune à longs poils et ce grand manteau comme de la chèvre. Sur laquelle la pluie ne tient pas. Elle roule ses perles qui s’égouttent telles
des larmes au bord des cils.
Khaled l’aveugle… malgré tes chaussures trop grandes comme celles d’un clown je suis sûre maintenant que tu n’es pas tout à fait
aveugle. Un lézard de lumière dorée traverse furtif tes yeux noirs. Tes yeux puits d’ombre où se noient les gestes méprisants des passants. J’en suis sûre parce que je t’ai observé depuis la
terrasse du Tanagra où je bois un thé chaque soir au milieu des tagines aux odeurs de pruneaux et de citronnelle. Je t’ai regardé poser tes yeux lézards comme ça sur les passants qui râlaient
parce qu’on n’a pas idée d’avoir de si grands pieds. Et les envelopper d’une douceur inconnue.
Hier… En buvant mon thé juste amer comme il convient où traîne un arrière goût de sucre revenant dans la bouche furtif je me disais
que tu étais vraiment un innocent. Et les passants jetaient quelques pièces dans ta main mais sans toucher tes doigts bruns pour rester loin de ce trottoir où seulement les pieds marchent. Où
seulement les aveugles jouent à cache-cache avec les gens en posant leurs mains devant leurs yeux.
Ecoute…
Est-ce que tu crois que je pourrais faire ce geste moi qui m’installe chaque soir à quelques pas de toi à la terrasse des trottoirs
crasse sans savoir ton nom ?
Attablée devant mon soleil je bois de petites gorgées d’enfance envolée assise en tailleur sur le tabouret de cuir bleu. Une enfance à
laquelle appartiennent ceux qui savaient faire le thé à la menthe comme toi Khaled l’aveugle… tu saurais le faire aussi sur ton désert trottoir pourtant. Toi sous ton manteau en poils de chèvre
qui est ta maison. Chaque soir je pense que toi Khaled l’aveugle tu as mal à ta maison.
Hier… A petites gorgées je bois des mots dont ma bouche se ressouvient qu’ils avaient l’odeur des rats crevés sur ce
trottoir-là où on ne posait les pieds qu’avec nos très grandes chaussures de clowns bien entendu. Les cadavres des mots nous crevaient les yeux
mais avec ces chaussures-là on pouvait les écraser de rire. Et on ne s’en privait pas. On les tuait avant qu’ils ne nous tuent. Nous… Khaled l’aveugle… on préférait
offrir des ballets de jonglerie à ceux dont la vie est un sortilège : rouge… rouge… bleu… rouge… une poignée de mésanges… une poignée de pavots. Rouge…
Mais ça n’est pas facile pour tout le monde de donner avec nonchalance. Moi j’appartiens à la tribu qui tortille derrière elle son
impuissance et sa maladresse comme une queue de lézard. Qui repousse obstinément. Comment faire lorsqu’on est le dernier rejeton d’une famille de clowns aux pieds trop grands et qu’on sort de sa
mère avec le goût sucré furtif des montgolfières rouges ? Rouge… rouge… bleue… rouge…
Chaque soir après le parfum du thé juste amer il me reste le temps de rentrer préparer la musette avec le casse-croûte où je fourre en
plus de la salade et des œufs plusieurs tranches de jambon pour Sarah. Et des violettes achetées à une marchande des quatre saisons s’il y en a…
A la terrasse du Tanagra pendant que tu agites mélancolique ta main avec un peu de monnaie au fond je grignote l’odeur des tajines
mijotant sans regrets. Je préfère garder ma faim pour la partager avec Sarah à l’heure de la pause et la regarder dévorer lentement le jambon et les cornichons comme une gamine des tartines de
confiture épaisse. Comme toi Khaled l’aveugle… Sarah me rend ma faim précieuse. Elle me la pare sans fin d’un goût de pluie sur une croûte de terre.
Elle fourre les violettes dans une boîte de conserve coupée en deux qui nous sert de vase modern style avec rouille authentique dans
le recoin où on a nos placards et la table fichée au mur au-dessus de laquelle Benjamin le vieux militant a punaisé une photo de ses camarades pendant la guerre d’Espagne. Rouge… rouge… noire et
rouge… On a des violettes espagnoles qui ne nous font pas violence pourtant.
Pour franchir les quelques mètres en courant jusqu’à mon petit cagibi et entasser à l’intérieur de la musette kaki volée dans un
surplus de l’armée et travestie de bouts de tissus guérilla multicolores le casse-croûte avec le thermos de café fort sans sucre coincé contre la salopette de bleu il faut que je repasse devant
toi… Khaled l’aveugle. En pensant à faire le détour afin d’éviter tes trop grandes chaussures de clown. Faut pas que j’oublie non plus le paquet de tabac à rouler qui sent tellement le miel et
les feuilles de papier ni le briquet offert par Benjamin le vieux militant qui transporte les palettes de papier sur le chariot grinçant comme les articulations des genoux d’un automate usé
depuis les camions jusqu’aux quais.
Benjamin qui est tout près de la retraite a rempli le placard de notre casemate de bouquins révolutionnaires parce que maintenant pour
lui ça n’a plus d’importance s’ils le mettent au pilon. Sarah et moi on se plonge dedans entre deux arrivées des grosses remorques tortues géantes bourrées de papier et si on ne comprend pas on
lui demande. On lui demande hier… Benjamin appelle le papier des remorques tortues “ du papier journaux cul ”… Comme Benjamin est plutôt un bonhomme silencieux dans l’ensemble chacun de
ses mots nous fracasse sec en dépit des décibels rampants qui se redressent soudain à l’assaut de nos tympans lointains coquillages.
Oui… Benjamin qui est plutôt un bonhomme silencieux dans l’ensemble nous raconte volontiers les histoires de la guerre d’Espagne comme
un conte mais là ce sont les salauds qui ont gagné. Ce qui prouve qu’y a pas de justice réplique Sarah et qu’il vaut m
ieux écrire des livres que faire la guerre
Guernica
Picasso
car on est libre
d’y fabriquer un monde que personne ne
peut effacer.
Un monde rouge… rouge... bleu et rouge… Un monde mésanges et pavots… Mais ça sûrement toi tu le sais… Khaled l’aveugle…
A suivre...
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