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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Jeudi 19 juin 2008 4 19 /06 /Juin /2008 18:07

      Une enfance bohême d’écrivain ordinaire... suite...

 Epinay, dimanche, 8 juin 2008

      C’est un banc qu’est toujours vide… y a des oiseaux aussi juste à droite pas loin de la fontaine ça sent très bon des aubépines je crois… vous aimeriez…
      Si vous voulez je vous lis une ou deux pages juste pour l’impression hein ?
      D’accord… mais juste une ou deux pages hein…
      Parole de lézard ce TGV Paris-Montpellier c’est devenu par force son territoire elle passe là-dedans aussi long temps que des nomades du désert transporteurs de sel sauf qu’elle son temps il est enfermé sous la carapace du gros reptile qui la trimballe comme dans les contes de fées d’un morceau d’sa vie à l’autre… Sûr qu’sa vie c’est moitié iguane des gares quand elle débarque dans la night elle voit des dunes et ça lui va bien…
      En sautant Hop ! Hop ! du TGV de 5H23 qui coince les buttoirs à 9H30 et se cale en Gare de Montpellier elle croise le conducteur qui vient de larguer la motrice au museau de fennec orange et ils ont échangé un sourire connivence… Se sont jamais rencontrés évident mais avec tous les conducteurs les chauffeurs des p’tits durs ou des grands dans toutes les gares elle a des signes de reconnaissance ils sont pas famille mais z’ont la solitude des z’animaux sans horde qui dodelinent de la tête cherchent des points de repères quand ils arrivent… la tendresse farouche des voyageurs les pieds brûlés des marcheurs de sable…
      Elle a sauté Hop ! Hop ! et pas plus réveillée que ça malgré la quantité de p’tits noirs qu’elle s’est avalée depuis que le miaulement de greffier en chasse du portable l’a sortie d’un bon de sous la couette rouge style les vieux gros édredons c’est dans un Emmaüs d’la zone vraiment pas chère qu’elle l’a choppée dessous un tas de chiffons coussins crados oreillers moitié crevés ripous… elle avait encore transpiré le corps tout mouillé de la sueur pamplemousse de l’aube l’heure de son sommeil profond quand elle s’arrache à ses mirages miroboles ses dunes cuivrées ocre ses tapis trop volant au-dessus des Babylones aux coupoles mosaïques de ces bleus comme les anges en auront jamais où elle arrête pas de marcher à peine elle s’endort…
      Elle a sauté Hop ! Hop ! du TGV de 5H23 calé en gare de Montpellier à 9H30 la gare elle la connaît aussi depuis qu’elle vient des années elle a tracé dedans ses chemins familiers pareils ceux qui traversent les gares de la grande Babel toutes les villes où elle ira jamais flâner paumer sa race de crapauds qui croâ croâ ! autour de la même marre… ces villes ces horaires ces voix ces quais ces gens qui déboulent leurs valises bourrées des choses de leur vie les choses des cris et des poussières de leur vie…
      Ceux qui arrivent et ceux qui repartent aussi déjà y’a des années elle les regardait qu’on les poussait vers la sortie vite vite ! Ils avaient l’ai de ces gens que la zermi emballe au départ de leur naissance et zouh ! C’était une autre gare dans son existence de gamine des banlieues après la Gare du Nord une autre où grand-père Antonin allait voir son poteau Sergio un Espagnol qu’ils s’entendaient d’enfer ensemble vu qu’ils avaient deux choses en commun que personne n’a pu leur chouraver malgré les départs en trombe et les arrivées n’importe où…
      Deux choses ouais… d’abord le béret en laine noire enfoncé bas sur le front qui leur descendait aux oreilles et leur donnait l’allure de vieux guérilléros et puis le silence léger papillon de nuit qui avait squatté leur bouche définitif… Elle n’les a jamais entendu tchatcher plus de quatre mots et ça lui allait bien… on avait l’habitude dans le grognement des motrices le silence buté des ouvriers du rail les ch eminots comme on disait… C’était les chevaliers modernes d’un Grall qui se tirait devant carapatait et qu’il atteindraient pas… la prochaine gare… la prochaine gare…

      Bon alors faut suivre ! La Gare d’Austerlitz je pourrais vous en faire visiter d’autres moi… toutes que je les connais sur la terre presque pas que j’exagère à cause d’Antonin qui m’a mis ça dedans et voilà… La Gare d’Austerlitz où Sergio l’Espagnol qui avait fui la dictature avec ses frangins anars de la Republica et de ses années de sang qui lui ont coupé le cou et qui s’étaient envoyés les chemins des Pyrénées sur leurs espadrilles et leurs pieds nus pour atterrir dans les campements on en causait pas… Sergio il conduisait les motrices de ce côté-ci des Pyrénées et c’est tout… il allait jamais plus loin c’était entendu…
      La Gare d’Austerlitz sa main dans celle d’Antonin ses pas qui essaient de suivre les siens ils traversaient le hall comme des oiseaux une volière fabuleuse pour rejoindre les salles de repos des chauffeurs de locos à une extrémité de cet espace maginaire décor de conte et terriblement pas terminable… arrivaient à la hauteur des voix où les durs qui remontaient du Sud roupillaient après avoir déchargé leur cargaison population installée pareille une tribu indienne parquée à l’intérieur de son campement provisoire pour sa première halte après dix plombes de voyage d’errance et Zouh ! direct l’exil… Un autre exil que celui de Sergio et pourtant c’était le même…
      A chaque fois qu’ils franchissaient l’ombre qui protégeait ce recoin de la gare y avait une sorte d’envoûtement qui la prenait elle serrait la main d’Antonin qui l’entraînait qu’il ralentisse obligé ! qu’il obéisse au rituel même s’il mettait toute sa mauvaise volonté elle le retenait arrêtait son élan pour finir elle se figeait devant le campement qui lui paraissait la chose la plus grave et la plus pas ordinaire du monde qui hantait sa mémoire d’enfant…
      C’était une masse d’êtres comme pris dans la cire qu’aurait refroidi d’un moment dramatique et ça en faisait des créatures pas réelles parmi les ge ns qui bougeaient couraient s’appelaient braillaient et qui n’les reluquaient pas… Pour les voir d’ailleurs fallait être aussi seul que sont les mômes et à la même hauteur que ces gens assis le dos rond les épaules un peu voûtées la tête des femmes on la devinait à cause des foulards blacks les jeunes aussi qui dépassait presque pas des amoncellements grotesques de paquets des collines rigolotes et tristes on aurait dit que tout ça était à vendre un jour de marché…
      Le visage rond et brun des marmots effarés qui fixaient de leurs deux trous de quinquets noirs et vides ce qu’y avait entre eux et elle qui existait pas et qui était aussi peu franchissable qu’un vitre gelée où leurs doigts tentaient de gratter la neige…
      Ce qui lui retirait son insouciance c’est qu’elle savait que même si elle arrivait à s’approcher assez pour voir leurs mains qui serraient des manteaux beaucoup plus moches et plus vieux que son duffle-coat bleu-marine et quelques ours en tissus qui pendouillaient crasseux et miteux entre leurs jambes la distance entre eux et elle resterait la même et aucun signal de reconnaissance ne casserait la limite pourtant pas visible du campement…
 
A suivre...

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mardi 17 juin 2008 2 17 /06 /Juin /2008 23:08

Hélène Cixous Alice Cherki/Frantz Fanon suite...

        Et certes le courage de dire ce qui ne se dit pas : “ c'est un secret, c'est ce qu'elle me laisse ”, ne peut venir que par une transmission féminine de tout ce que contient la “ vieille Valise” mémoire du corps et de ses maux-mots. Transmission-libération du chien à trois pattes, “ ocre chiot ineffable entre l'infini de l'oubli et l'infini de la mémoire ”. Ce qui est dit à “ d'autres ” n'appartenant pas à “ nous ”, ce qui est livré dé-livre, ce qui est enfin transgressé permet d'affranchir “ l'autre ” de la culpabilité sans objet réel, de la méconnaissance infranchissable. Là où il y a cadeau de sens pour celui qui ne sait pas, il y a désir de désaliénation réciproque.
         C'est une accélération soudaine du mouvement de rapprochement, comme une danse de désenvoûtement, une course à contre-courant de tant de temps pétrifié. Une culbute des corps eux-mêmes cessant de freiner pour enfreindre la peur ossifiée dans les cachots des silences amortis, et se rejoindre par le circuit le plus court avant de n'être à nouveau in-terre-rompus. Là où il y a récit et écoute du récit là seulement il peut y avoir cicatrice.
        “ Mais je ne suis pas la seule, nous l'avons tous tu et sans mot donné et sans briser le sceau déposé il y a des dizaines d'années. (… ) Mais d'un autre côté, il y a eu choix, cette femme a été choisie pour mongolien entre toutes les sept cents mille autres femmes. ”
        Qu'est-ce qui fait qu'on est ce qu'on naît si ce n'est un hasard diabolique qu'on a coutume d'appeler destin et qu'on sert à table toute la vie ? Toute la vie avant, jusqu'au moment où la tentation d'après s'approche à pas de loup et où on tire la nappe d'un geste improvisé imprévisible renversant du coup les mets, les convives et les menus objets du festin. C'est une vraie pagaille qui s'ensuit où on peut dé-choir de son habit désigné sans honte d'être nue tant il est plus aisé de changer d'habit que de peau. La forclusion du mongolien a une peau qui dure et qui demande une éternité d'impatience pour s'en sortir. “ En bas de la scène infatigable le Livre nerveux, veut, veut, veut. ”
        Et je songe ici à une des phrases d'Hélène Cixous lors de notre entretien : “ Je ne peux même pas penser que je pourrais me retrouver un jour devant la tombe de mon père. Je l'exclus absolument comme étant d'une violence terrible. ” La femme qui a été choisie par la mère et par le Livre pour “ pousser la porte de cette nuit ” n'a plus peur de traverser “ le vestibule de l'apocalypse ” pour se rendre sur la “ Tombe ” dans le “ cimetière ” “ potager ” et se réapproprier une “ miette grosse comme un ongle ” de la terre et du corps du fils-père mort afin de rendre cette mort et toutes les morts plus familières. Et de les guider vers l'oubli.
        Premier voyage symbolique aussitôt suivi d'un second sur l'emplacement de la Clinique pour faire la lumière sur le refoulé de la scène primitive d'une épouvantable violence. “ Le livre me pousse à retourner à Alger ”… Alger lieu ancien de la patte coupée après tant d'autres. Lieu renouvelé où “ la mort est enfin entrée avec une grande simplicité dans notre vie et dans notre famille… ”
        Le second voyage commence, il se déroulera à travers le corps d'un enfant mort et mis en boîte depuis longtemps, momifié, corps qui fait pourtant encore souffrir et dont il va falloir accepter de se débarrasser pour ne plus être le chien à trois pattes, le chien boiteux. Ainsi en a décidé le Livre.

        “ J'ouvre les mains. On ne reprend pas l'enfant qu'on a donné. Il faut que je m'arrête me dis-je. Je fermai le livre. (… )
J'ai laissé la porte de la Clinique se refermer derrière moi. ”

Alice Cherki / Frantz Fanon

        “ Fanon croyait en l'homme incroyablement. Il ne pensait pas forcément au progrès, mais qu'à force de désirer, la vie l'emporte sur la mort. ”
Frantz Fanon Portrait

        Ce qui m'a intéressée parmi les différentes facettes de la personnalité d'un homme riche en contradictions et en excès - “ il ne faut pas s'économiser… ” résumerait assez bien sa pensée - c'est l'intérêt qu'il portait à l'écriture comme mouvement du corps et la réflexion qu'il a menée à travers elle sur l'aliénation de l'être et ce dès le début de son histoire.
        Né en Martinique en 1925 où il connaît et lit Aimé Césaire il va sitôt débutées ses études de médecine en France où il part parce qu'“ il étouffe dans une société étriquée et immobile ” et parce qu'il n'y a “ pas de faculté aux Antilles à cette époque-là ”, se préoccuper de littérature et de philosophie autant que de ce qui deviendra son métier, la psychiatrie.
        C'est cette particularité de sa démarche consistant à ne pas établir de séparation entre son expérience médicale et politique, sa vie d'homme, et son travail de journaliste et d'écrivain qui rendent le personnage attachant, et l'écriture, à la fois vivante puisque suivant le mouvement de son évolution au contact des autres, et particulièrement clairvoyante quant à la répétition de relations inhumaines.
        Il commence d'ailleurs lorsqu'il est étudiant en psychiatrie à Lyon, par rédiger un article qui sera publié dans la revue Esprit en 1952, intitulé Le syndrome nord-africain. Ce texte le premier rendu public situe quelle sera durant toute sa vie la préoccupation passionnée qui donnera naissance à ses livres. Il s'agit déjà d'“ une extraordinaire interrogation sur le rejet et la chosification d'un autre, baptisé ‘ bicot ’, ‘ bougnoule’, ‘ raton’, ‘ melon’. ”
        “ Il met en évidence l'attitude raciste et rejetante du corps médical français devant un patient nord-africain qui se présente avec sa douleur. Il est sa douleur et ne peut être dans le langage qui préciserait un symptôme. (… ) L'ouvrier nord-africain, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. ”
“Le syndrome nord-africain” - Frantz Fanon Portrait
        Quelques années avant d'aller expérimenter un ressenti identique en Algérie, Fanon observe dans la situation en miroir, le mépris en métropole concernant la population ouvrière immigrée dont le corps est deux fois “ coupé ” voire mutilé dans son autonomie par un asservissement physique dont il ne peut se défaire ni par les mots ni par les actes. La thèse qu'il rédige et qu'il présente en premier lieu sera le futur texte du manuscrit de Peau noire, masques blancs, qui est alors refusé. C'est à l'hôpital de Saint-Alban, en Lozère, avec le docteur Tosquelles, “ psychiatre, émigré espagnol antifranquiste ” qu'il “ pratique les techniques de soins de l'époque associées à la social-thérapie ” qu'il mettra plus tard en place à l'hôpital de Blida. Peau noire, masques blancs retravaillé en collaboration avec Francis Jeanson est publié aux Editions du Seuil en 1952.
        Dans ce premier ouvrage il s'agit de “ transmettre une expérience subjective d'homme noir plongé dans un monde blanc dominant et sûr de sa suprématie (… ) procéder à une analyse qui essaie de rendre compte de cette condition dans l'espoir de la dépasser, aussi bien pour l'homme noir que pour l'homme blanc. ” Il est donc question ici de parler de la situation non seulement de domination de l'autre sur soi mais du fait qu'il est l'unique “ référent ” sur tous les plans y compris et surtout sur celui du corps… de l'épiderme… et du sang lui-même - ce qui ne sera jamais anodin pour Fanon - ainsi que du langage intimement lié à l'expression de ce corps. Cette prise de conscience se double d'un refus de repli dans l'origine dont on sait qu'il est également générateur de violence réflexive et autodestructrice.
        “ Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d'une culpabilité envers le passé de ma race. Il n'y a pas de mission nègre, il n'y a pas de fardeau blanc. Le nègre n'est pas, pas plus que le Blanc. Tous deux ont à s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication. ”
Peau noire, masques blancs - Frantz Fanon Portrait
A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Lundi 16 juin 2008 1 16 /06 /Juin /2008 23:15

SDF

SDF
Epinay, Lundi, 15 mai 2006 



















Voiture balai voiture poubelle
Trottoirs mazout une marée noire
Depuis dix ans que ça s’égoutte
Tendres humains vos trop grandes ailes
Collées au sol s’engluent là-dedans
Sous vos semelles c’est la déroute
Emouvant adorateurs d’océan
Votre soleil dort dans une passoire
Ses pétales neigent sur les ombrelles
Des marchands malins qui sont sans doute
Les chasseurs cruels des noirs oiseaux blancs

Voiture balais voiture poubelles
Les dunes tendent leurs draps sur la ville
Sable sombre éteint le jour réverbère
Depuis dix ans les peseurs d’or s’entêtent
Tamisent la terre avec nos gamelles
Aux dieux baobabs offrent nos enfants
Qui ont refusé leur corps fragile
Comme épis de blé C’est du pain que quêtent
Les gueux mais il n’y a plus de champs
Autour de nos villes houle rebelle
D’herbes folles moissons indociles

Voiture balai ramasse à la pelle
Vagues vendues aux dragueurs d’ouragans
Combien encore de porteurs d’eau
Sur les trottoirs mazout assis
De leur outre de peau goutte à goutte
On entend s’enfuir la rumeur des ailes
Et la langueur de blues du ghetto
Aux dieux baobabs nos enfants ont dit
Finis les foyers pour les oiseaux blancs
Clochards devenus coûte que coûte
Ivres comme soleil sur les ombrelles

Voiture poubelle au cœur du désert
Nomades leurs tentes sont une île
Brune comme le sang du soir
Qu’on leur a donnée contre un formulaire
Les cohortes bleues des voleurs de vent
Sur trottoir mazout inventent la ville
De cartons de toiles où leurs ailes
Depuis longtemps rognées sèment l’or clair
A poignées Tamis étoilent vos ciels
D’épis mûrs  De jeunes guerriers noirs
Voiture balai ce sont leurs enfants

Voiture balai voiture poubelle
Un costume de bal vert d’eau
Ça leur va à la peau comme un gant
Se sont déguisés pour danser sans doute
Jeunes guerriers noirs cueillent à la pelle
Jetés parmi goémons gluants
Journaux couches bébés boîtes de bière
Et les vieux guettent comme des géants
Morts sur trottoirs mazout la route
A prendre avec des cerfs-volants blancs
Soleil sèche la colle de leurs ailes
Qu’ils se tirent enfin de cet enfer
Voiture poubelle est remplie d’oiseaux.
 

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /Juin /2008 23:17

                       Familles ouvrières paysannes
                                              1850-1900  

























                                    La famille devant la petite maison ouvrière vers 1905

Epinay, dimanche, 8 juin 2008


      “ J’ai mal à la conscience des autres. ”
L-F Céline Lettre 139 Copenhague, le 19 novembre 1945 in Lettres à Marie Canavggia, 1936-1960 Ed.Gallimard, 2007

      La misère quand tu la regardes en face ça ne te fait rien ?
      C’est une question que je leur poserais si je pouvais les approcher les géants épouvantails avec leurs costards haute-couture leurs bagouzes leurs pompes et leurs parfums Champs-Elysées dressés frime et dominant le monde en plein milieu de nos champs de blé…
      Sûr que je n’aurai pas l’occasion de la poser ma question vu que ce monde-là des féodaux temps modernes j’en suis plus loin que mes ancêtres ouvriers paysans l’étaient des Comtes Rothschild sur leurs terres…
      Sur leurs terres comme tous les ouvriers paysans de cette époque-là ils rabattaient le gibier pour les chasses à courre…
      Et ils avaient bien de la chance…
      Ça se passait dans les années… c’était avant la Commune au début des plaines du Nord par delà Senlis ou Chantilly les cités seigneuriales… y’avait de grands domaines et des forêts si vastes si bourrées de gibier…
      Les plaines du Nord à l’époque c’est immense ça s’étend de Paris jusqu’à la frontière Belge à peine si j’exagère et dans les plaines du Nord si tu ne travailles pas à la mine ou aux hauts-fourneaux il y a les filatures avec leurs entrepôts qui en finissent pas et les usines de teintures où l’hiver il fait chaud…
      Parc’que dans les plaines du Nord si tu ne travailles pas et que tu es né dans une famille d’ouvriers paysans pauvres tu es mort…
      A l’époque il n’existe rien qui te protège de la misère ni contrat de travail ni chômage ni retraite et pas un sou pour celui ou celle qui tombe malade pas un sou pour toutes les blessures du travail pour l’usure précoce des corps pour la mort qui survient brutale…
      Il n’existe rien de ce pour quoi ces hommes et ces femmes durs au labeur vont se battre et pour quoi certains d’entre eux ont laissé leur peau face aux fusils de la maréchaussée… non il n’existe rien encore ou si peu vous comprenez ?
     

Dans les plaines du Nord donc y a les usines de teintures de fil à coudre à broder à canevas toutes les sortes de fils que vous voulez quoi c’est un univers haut en couleurs…
 
Mains d'ouvrier paysan    


       Drôle de coïncidence vu que mon histoire celle de ma famille maternelle d’ouvriers paysans elle commence avant la Commune de 1870 et qu’un siècle plus tard mon père qui n’a rien à voir là-dedans vu que de son côté à lui la famille c’était des Bretons de vrais Bretons généreux et solitaires… mon père me racontait…
      Mon père dans les années 1970 farfouillant parmi ses tubineaux ses bobines de fil ses canettes de machines à coudre et ses fermetures éclair et prenant le train à la Gare du Nord trois heures de route pour rejoindre la banlieue de Lille et aller faire je ne sais quoi dans les dernières usines de teintures de fil de la société DMC pour laquelle il bossait avant d’être éjecté Hop ! un peu avant la retraite… mon père dans les années 1970 à chaque fois qu’il me racontait il avait la honte…
      Quand tu rentres là-dedans il fait une chaleur une humidité… la mousson d’Afrique à côté c’est rien… et les gars qui triment ils sont tous Noirs… Y’a des cuves pleines de couleurs et de produits chimiques tu n’sais pas quoi à des températures que tu imagines pas… alors la vapeur monte monte sur les parois de tôle rouillées… elle grimpe grimpe le long des tubes de ferraille rouillés et elle retombe dégouline éclabousse le torse nu des ouvriers noirs…
      Mon père dans les années 1970 il me racontait… mais que je ne vous perde pas… un siècle avant même un peu plus y’avait pas encore d’ouvriers blacks dans les filatures du Nord et ceux qui y travaillaient marnaient trimaient étaient corvéables à merci… le boulot c’était à éclipses selon les besoins de la production et quand y en avait pas alors zouh ! vous comprenez ?

      Tous dans les grandes plaines du Nord ils venaient de familles où les hommes s’embauchaient comme ouvriers agricoles dans les grands domaines ils étaient saisonniers mais les hommes du peuple c’est comme les animaux s’pas ? Ça vit au rythme de la nature… des êtres primaires hein ?…
      Dans le meilleurs des cas ils devenaient métayers et ils rendaient des comptes sur les moissons sur les récoltes sur les cueillettes sur les troupeaux… ils rendaient des comptes et ils rendaient l’argent de leur travail des sortes de serfs modernes quoi…
      Et s’ils avaient de la chance s’ils tombaient sur des bons maîtres… leur salaire c’était une petite maison pour nicher leur famille et un bout de jardin comme y aura les maisons et les jardins ouvriers du Nord quelques années après…
      La misère quand tu la regardes en face… ça te fait quoi ?

Sylvain 

      C’était des paysans sans terres aux aussi à leur façon… Propriétaires ils savaient pas ce que ça voulait dire… Comment ils auraient pu acquérir quelques lopins quand le peu d’argent c’était juste pour survivre ? “ Le pain noir ” vous connaissez ?

Mes ancêtres c’était donc des ouvriers paysans qui sautaient de l’un à l’autre du champ à l’usine et au champ… bondissaient de ci de là quand on les appelait dociles et industrieux toujours en quête du pain qui permettait à la maisonnée de se remplir le ventre avec la soupe aux légumes du petit jardin…

Ce pain qu’ils respectaient plus que tout je vous raconterai… ce pain de l’ouvrier du paysan qui nous a permis durant des générations de ne pas crever de faim…

Sylvain vous vous souvenez ? Je lui ai dédié un poème… Le vieil homme au regard rêveur un regard de bonté et de lassitude… Sylvain assis avec son chien son fusil de chasse sous la treille…

Sylvain assis devant la petite maison l’été quand il faisait bon le soir il était né en… 1850 peut-être je ne sais pas… mon arrière grand-mère mémé sa fille ne connaissait pas la date ou alors elle l’avait oubliée… sur la photo j’imagine qu’il a 40 ans c’est un vieil homme… un vieil ouvrier paysan…

Le travail il n’avait connu que ça à partir de 7 ans… 8 ans… ce genre de travail qui te fait vieillir vite… Son goût à lui Sylvain après les heures d’usine depuis bien avant qu’il fasse jour c’était les longues marches dans la campagne solitaire avec son chien je le sais c’est de lui que je tiens ça… Nos ancêtres à nous qui sommes arrivés dans les banlieues vers les années 1950 c’était tous des paysans… la terre ça nous manque…

Sylvain il marnait dur pour nourrir sa famille et quand l’usine embauchait pas l’hiver alors il faisait le rabatteur avec son chien et son fusil sur les terres du Comte Rothschild il avait de la chance…

Beaucoup de terres et de vastes domaines du Nord appartenaient à la famille Rothschild dans ce coin-là et ils organisaient de fréquentes chasses à courre comme c’était la coutume chez les grands propriétaires terriens… et les paysans pauvres étaient utilisés comme rabatteurs…

Alors Sylvain et ses poteaux qui rabattaient avec lui ils avaient le droit d’embarquer les lièvres qu’ils piégeaient et faut vous dire que depuis que je me souviens on a jamais mangé de lapin chez nous vous comprenez ?

Les copains de Sylvain  ouvriers paysans rabatteurs de gibier     

      Mais à l’époque c’était un peu avant ou un peu après la Commune dans les forêts et les grandes plaines du Nord des lièvres y en avait plein et quand il revenait le soir à la petite maison avec une ou deux bestioles au fond de la musette et qu’il avait gelé encore… des légumes dans le jardin ça faisait un bail qu’y en avait plus… les lièvres c’était un miracle une fête… à manger pour toute la maisonnée !

Sylvain lui il aimait pas trop ces chasses à courre ces redoutables boucheries où les riches propriétaires et leurs invités qui n’avaient pourtant pas besoin de ça pour se nourrir partageaient les pièces de cerfs ou de chevreuils que lui et les autres paysans ouvriers dans les grandes fermes traquaient pour les seigneurs et maîtres mais il n’avait pas les moyens de refuser le petit gibier dont il remplissait sa besace…

C’est qu’il avait une famille à nourrir Sylvain sa femme Palmyre qui comme beaucoup de femmes d’ouvriers paysans dans cette fin du 19ème siècle travaillait à la maison cultivait le petit jardin faisait la lessive qui occupait une grande part du temps vu qu’il fallait rentrer les seaux d’eau du puits ou de la fontaine casser et fendre le petit bois de cheminée pour chauffer les profondes lessiveuses trop lourdes et faire bouillir durant des heures les bleus épaissis de sueur et de poussière les pantalons velours côtelé épais de terre sèche et de crasse les blouses…

 Sylvain avec son costume d'ouvier paysan et sa femme Palmyre    

      Ensuite fallait porter tout ça rincer au lavoir plus les draps les chemises… le blanc comme on disait et puis encore la corvée de bois pour préparer le dîner… Oui les femmes d’ouvriers paysans travaillaient à la maison vu qu’à l’usine y avait pas de place pour elles dans ces régions agricoles des plaines du Nord où la grande industrialisation avait pas encore fait son trou…

Palmyre la femme de Sylvain elle n’a pas souvent le sourire sur les photos et son air buté voire sévère c’est celui que je connais bien des femmes de ma famille qui en ont bavé de la misère ou tu dois faire à manger avec n’importe quoi de la maladie qui emporte les petits de la séparation des hommes qui s’en vont à la guerre et ne reviennent pas de la souffrance des accidents sur les machines et de la peur de ne plus avoir de maison où nicher la famille quand le travail manque trop vous comprenez ?

C’est vrai… les femmes de la famille elles sont comme Palmyre elles n’ont pas vraiment le temps ni l’envie de rigoler et les trois filles de Sylvain et de Palmyre font partie de celles qui n’ont pas eu l’existence heureuse et insouciante je vous raconterai… Bon d’abord pour finir ce premier petit tour d’horizon de notre famille d’ouvriers paysans faut que je vous dise au moins leur prénom…

D’abord il y a Sylvie Berthe l’aînée c’est mémé mon arrière-grand-mère je v ous en ai déjà parlé mais là tout de suite vous dire juste que mémé et moi on avait pile poil 80 balais de différence à six jours près ça vous dit quelque chose ? Mémé est née en 1876 le 24 août et moi en 1956 le 31 août ce qui fait que si elle avait pas décidé d’un coup de mauvaise humeur de nous larguer à 98 piges on aurait eu elle 100 ans et moi 20 quasi en même temps ! Et faut vous dire aussi que mémé avec son caractère un peu hors normes je lui ressemble je crois comme à son père Sylvain pour la bougeotte…
                            
                                              Mémé Sylvie Berthe à 25 ans en 1901
      
     


      Ensuite la seconde fille de Sylvain et de Palmyre c’est Gabrielle que j’ai connue aussi quand elle était assez âgée et qu’elle avait un petit grain de fantaisie qui me plaisait drôlement mais ça c’est pareil c’est de famille…

Gabrielle à 22 ans



      Et puis la dernière c’est Mathilde qui pareillement est bien de chez nous les ouvriers paysans pas fortunés et les c ollectionneurs d’accidents du travail et autres calamités enfer de ces temps sans rien… Mathilde elle je l’ai pas fréquentée pour cause qu’elle est morte en couche à un peu plus de 20 ans…

 

                                                              Mathilde à 19 ans




      Mais la misère quand tu la regardes en face alors ça ne te fait rien ?…  

       Je vous avais prévenus que c'est pas franchement une famille de rigolos que j'ai pioché dans le jeu du hasard de la destinée mais j'ai pour ces gens simples et généreux tels que l'étaient ceux que j'ai connus qui m'ont donné malgré les souffrances du quotidien l'insouciance avec laquelle je me trimballe dans l'existence et le sentiment de la justice d e la dignité humaine et de la bonté qui étaient les leurs plein de tendresse et une grande fieté d'être issue d'une histoire comme la leur : celle des ouvriers et ouvrières paysans et paysannes qui ont écrit avec leur vie le merveilleux roman de Georges-Emmanuel Clancier Le pain noir ...


Mémé à 90 ans en 1966


A suivre...
 

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Jeudi 12 juin 2008 4 12 /06 /Juin /2008 19:10

                 La part du pauvre 

 

                Ecoute… Khaled l’aveugle… écoute…
                Ce soir Khaled l’aveugle… c’est la première fois depuis que je marche sur l’asphalte comme sur des corps d’hommes fatigués qui grattent sa croûte rugueuse tels les cinq doigts des étoiles de mer… Ce soir c’est la première fois que clapote en moi un élixir de joie pure.

Ce soir Khaled l’aveugle… je sais quel est ton nom. Et je me dépêche de le mâcher avant qu’il n’échappe à toutes les sonorités familières qui donnent à ma bouche un goût de mandarines pas encore mûres et de petits citrons verts.

Hier ça n’aurait pas été pensable. Entre deux verres de thé vert à l’étroite terrasse du Tanagra sur le Boulevard où les tables sont des plateaux de cuivre soleils renversés… ça n’aurait pas été.

Hier. Soleils posés sur des tréteaux de bois ouverts et des tabourets courts sur pattes au siège de cuir bleu. Est-ce qu’on demande son nom à un type qui fait la manche avec une canne blanche qui dépasse du bas de son manteau tourné un peu contre le mur pour se protéger ?

 

Hier… Il pleuvait des gouttes grosses comme des pièces jaunes quand j’ai remarqué ses jambes qui sortaient du porche d’un immeuble dont le seuil surélevé d’un rien sépare de la chaussée les pieds. La main tendue avec de la monnaie au fond… c’était un aveugle comme les autres. Chez les Arabes quand on mendie on n’est pas méprisé comme ici sur les Boulevards. Ici désormais les mendiants on ne les voit pas. Voit pas… On les renvoie au macadam des rues comme des tapis de mains. Demain… on joue à cache-cache avec eux les mendiants. Leurs mais posées devant nos yeux.

C’est en allant acheter le lait du petit déjeuner au magasin juste à côté que j’ai failli butter dans ses pieds qui dépassaient avec des chaussures trop grandes comme celles d’un clown. Sur ce trottoir-là du Boulevard il y a beaucoup de gens qui réclament un peu de monnaie pour manger ou pour n’importe quoi mais ils n’ont pas des chaussures de clown ni ce drôle de bonnet en laine brune à longs poils et ce grand manteau comme de la chèvre. Sur laquelle la pluie ne tient pas. Elle roule ses perles qui s’égouttent telles des larmes au bord des cils.

 

Khaled l’aveugle… malgré tes chaussures trop grandes comme celles d’un clown je suis sûre maintenant que tu n’es pas tout à fait aveugle. Un lézard de lumière dorée traverse furtif tes yeux noirs. Tes yeux puits d’ombre où se noient les gestes méprisants des passants. J’en suis sûre parce que je t’ai observé depuis la terrasse du Tanagra où je bois un thé chaque soir au milieu des tagines aux odeurs de pruneaux et de citronnelle. Je t’ai regardé poser tes yeux lézards comme ça sur les passants qui râlaient parce qu’on n’a pas idée d’avoir de si grands pieds. Et les envelopper d’une douceur inconnue.

Hier… En buvant mon thé juste amer comme il convient où traîne un arrière goût de sucre revenant dans la bouche furtif je me disais que tu étais vraiment un innocent. Et les passants jetaient quelques pièces dans ta main mais sans toucher tes doigts bruns pour rester loin de ce trottoir où seulement les pieds marchent. Où seulement les aveugles jouent à cache-cache avec les gens en posant leurs mains devant leurs yeux.


               Ecoute…

Est-ce que tu crois que je pourrais faire ce geste moi qui m’installe chaque soir à quelques pas de toi à la terrasse des trottoirs crasse sans savoir ton nom ?

Attablée devant mon soleil je bois de petites gorgées d’enfance envolée assise en tailleur sur le tabouret de cuir bleu. Une enfance à laquelle appartiennent ceux qui savaient faire le thé à la menthe comme toi Khaled l’aveugle… tu saurais le faire aussi sur ton désert trottoir pourtant. Toi sous ton manteau en poils de chèvre qui est ta maison. Chaque soir je pense que toi Khaled l’aveugle tu as mal à ta maison.

Hier… A petites gorgées je bois des mots dont ma bouche se ressouvient qu’ils avaient l’odeur des rats crevés sur ce trottoir-là où on ne posait les pieds qu’avec nos très grandes chaussures de clowns bien entendu. Les cadavres des mots nous crevaient les yeux mais avec ces chaussures-là on pouvait les écraser de rire. Et on ne s’en privait pas. On les tuait avant qu’ils ne nous tuent. Nous… Khaled l’aveugle… on préférait offrir des ballets de jonglerie à ceux dont la vie est un sortilège : rouge… rouge… bleu… rouge… une poignée de mésanges… une poignée de pavots. Rouge…

Mais ça n’est pas facile pour tout le monde de donner avec nonchalance. Moi j’appartiens à la tribu qui tortille derrière elle son impuissance et sa maladresse comme une queue de lézard. Qui repousse obstinément. Comment faire lorsqu’on est le dernier rejeton d’une famille de clowns aux pieds trop grands et qu’on sort de sa mère avec le goût sucré furtif des montgolfières rouges ? Rouge… rouge… bleue… rouge…

 

Chaque soir après le parfum du thé juste amer il me reste le temps de rentrer préparer la musette avec le casse-croûte où je fourre en plus de la salade et des œufs plusieurs tranches de jambon pour Sarah. Et des violettes achetées à une marchande des quatre saisons s’il y en a…

A la terrasse du Tanagra pendant que tu agites mélancolique ta main avec un peu de monnaie au fond je grignote l’odeur des tajines mijotant sans regrets. Je préfère garder ma faim pour la partager avec Sarah à l’heure de la pause et la regarder dévorer lentement le jambon et les cornichons comme une gamine des tartines de confiture épaisse. Comme toi Khaled l’aveugle… Sarah me rend ma faim précieuse. Elle me la pare sans fin d’un goût de pluie sur une croûte de terre.

Elle fourre les violettes dans une boîte de conserve coupée en deux qui nous sert de vase modern style avec rouille authentique dans le recoin où on a nos placards et la table fichée au mur au-dessus de laquelle Benjamin le vieux militant a punaisé une photo de ses camarades pendant la guerre d’Espagne. Rouge… rouge… noire et rouge… On a des violettes espagnoles qui ne nous font pas violence pourtant.

Pour franchir les quelques mètres en courant jusqu’à mon petit cagibi et entasser à l’intérieur de la musette kaki volée dans un surplus de l’armée et travestie de bouts de tissus guérilla multicolores le casse-croûte avec le thermos de café fort sans sucre coincé contre la salopette de bleu il faut que je repasse devant toi… Khaled l’aveugle. En pensant à faire le détour afin d’éviter tes trop grandes chaussures de clown. Faut pas que j’oublie non plus le paquet de tabac à rouler qui sent tellement le miel et les feuilles de papier ni le briquet offert par Benjamin le vieux militant qui transporte les palettes de papier sur le chariot grinçant comme les articulations des genoux d’un automate usé depuis les camions jusqu’aux quais.

Benjamin qui est tout près de la retraite a rempli le placard de notre casemate de bouquins révolutionnaires parce que maintenant pour lui ça n’a plus d’importance s’ils le mettent au pilon. Sarah et moi on se plonge dedans entre deux arrivées des grosses remorques tortues géantes bourrées de papier et si on ne comprend pas on lui demande. On lui demande hier… Benjamin appelle le papier des remorques tortues “ du papier journaux cul ”… Comme Benjamin est plutôt un bonhomme silencieux dans l’ensemble chacun de ses mots nous fracasse sec en dépit des décibels rampants qui se redressent soudain à l’assaut de nos tympans lointains coquillages.

Oui… Benjamin qui est plutôt un bonhomme silencieux dans l’ensemble nous raconte volontiers les histoires de la guerre d’Espagne comme un conte mais là ce sont les salauds qui ont gagné. Ce qui prouve qu’y a pas de justice réplique Sarah et qu’il vaut m ieux écrire des livres que faire la guerre


Guernica
Picasso


car on est libre
d’y fabriquer un monde que personne ne
peut effacer.
Un monde rouge… rouge... bleu et rouge… Un monde mésanges et  pavots… Mais ça sûrement toi tu le sais… Khaled l’aveugle…
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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