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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Vendredi 27 juin 2008 5 27 /06 /Juin /2008 23:40

Une enfance bohême d'écrivain ordinaire suite...

       Elle se rappelle de ce moment-là où elle voulait trop fort entrer dans le campement s’asseoir au milieu d’eux faire partie de la grande tribu venue d’ailleurs…
        Les seuls qui se tenaient debout c’était les hommes qui portaient le même béret noir que Sergio et qu’Antonin elle ne voyait que leur silhouette trapue et sombre car ils tournaient le dos au reste de la gare grouillant et agité comme s’ils montaient la garde sur quelque chose perdu là-bas au bout des rails qu’elle ne pouvait pas deviner…
        Cet endroit vague à l’autre bout très loin qui faisait partie de leur passé et qu’ils semblaient vouloir retenir à tout prix jusqu’à ce que soudain une autre voix qui surgissait de ce côté-ci le leur à l’extérieur du cercle une voix avec les accents rauques et graves comme celle de Sergio quand il parlait avec ses frangins espagnols un peu plus que trois mots alors… une voix les alpaguait les faisait sursauter se retourner d’un bloc leurs longues vestes de laine brune bondir direction de ceux qui arrivaient…
        C’était des gens de chez eux sûr vu comme ils se serraient dans les bras se tenaient fort au cœur du tohu-bohu de l’immense entrepôt et tout autour le campement frémissait bruissait s’ébrouait… il avait l’air de reprendre de la vie pareil à un voyageur enfin arrivé et qui va pouvoir retirer ses chaussures et boire le café très fort de l’accueil et de la bienvenue…
        - La bienvenue !… la bienvenue !… c’était ça qu’ils criaient avec des grands gestes des moulinets des manches qui dépassaient de leurs costumes de travailleurs d’ici les autres… ceux-là qui arrivaient déboulaient fonçaient de l’intérieur de la foule qui s’en fichait bien ils avaient gardé le béret c’était un signe qu’on ne pouvait pas leur enlever…
        A chaque fois qu’ils venaient dans ce coin de la gare avec Antonin et qu’elle retrouvait au même emplacement le campement qui attendait elle posait la même question et il lui répondait en serrant sa main pour l’emmener :
        - Pourquoi ils sont là ?… ils ont pas de maison ?…
       - Ce sont des gens du Sud chez eux c’est la misère alors ils viennent pour chercher du travail… donner une vie meilleure à leur famille…
        - Ils vont aller où pour trouver une maison ?
        - Dans les cabanes de la banlieue… les Portugais c’est à Champigny qu’ils crèchent… par là… c’est de l’autre côté…
        Il faisait une sorte de geste et elle regardait elle essayait d’imaginer où c’était … par là… elle y arrivait pas c’était trop loin sans doute… mais juste à côté de là où elle habitait y en avait plein des cabanes dans les terrains où les chiens aboyaient quand on passait contre le grillage et les bouts de tôle qui faisaient des sortes de barrières… elle aimait bien… un bidonville ça s’appelait… 

        Elle a sauté Hop ! Hop ! la motrice du TGV elle somnolait quand elle l’a dépassée la gare les escaliers roulants où les pigeons radinent les râfleurs de casse-croûte en haut vite fait elle traverse retrouve la rue avec les palmiers qui font les vigiles elle les connaît bien les maîtres du désert… Elle les a retrouvés partout où elle est allée paumer un peu d’la peau de ses pieds sur les trottoirs bitumes des villes maquillés de sable rose du Sud oh ! pas très loin… mais ils lui ont toujours donné leur force quand elle craquait de partout…
        Quand elle ramait dans les parages de Cordoue qu’elle avait percuté les centaines de piliers rouges blancs de la mosquée et ses mirages que ça lui faisait là-dedans… des caravanes de chameaux qui piétinaient le sable rose sous le chargement des plaques de marbre qu’il avait fallu pour construire ça… des milliers de chameaux au poil ocre roux et café crème épais rebroussé par les bourrasques de sel et sur leurs babines aussi et les grands touaregs enroulés capuchonnés leur cheich indigo et leur burnous à l’intérieur de la mosquée vous croyez pas ?…
        Que je vous largue avec tous ces détours c’est ce que vous vous dites probable mais non… C’est qu’à chacune de ses sorties forcées direction Montpellier et sa bande de palmiers elle se voit au dessous du porche phénomène la hauteur d’un éléphant d’Afrique pas moins de la mosquée de Cordoue et elle bondit dehors de la gare et c’est pareil que la fois d’avant… La rue qui monte de la gare tout le monde la repère celle qui va d’une foulée débouche sur la Place de la Comédie et ses bistrots luxe pour les gens qui pompent la bohême des gamins au bord des caniveaux avec leurs chiens mais c’est rien que de la mauvaise imitation…
        La rue elle la voit du parvis même elle lui grimpe au fond des mirettes et ce qu’elle croit sûr c’est que quand elle n’la verra plus avec ses délires mirlitons ça sera total bouclé la bonne aventure… La rue alors que je vous la décrive… C’est une avenue plus large que si on mettait plusieurs dizaines d’éléphants de front avec leur équipages et le sol il époustoufle alentour de ses dalles marbre ivoire frottées que ça reluit comme des draps qui sont des nappes de soleil… un damier rutilant qu’éblouit de ses blocs d’ambre qu’ont l’air obscurs appuyés aux blancs des coupoles et des palais… C’t’une rue pour des princes des palais orientaux que les maîtres palmiers gardent de chaque bord normal mais non !…
         Y’a pas de palmiers du tout vous rêvez vous autres !… C’qu’y a ce sont des colonnes des rouges et des blancs emmêlés comme des chandelles de pierre figées coulées là des chevalières immobiles qui ont rejoint la toiture des bleus marins tellement indécents que les ciels d’ici vous dénudent au premier regard venu pour le plaisir c’est tout… Les colonnes elles sont là j’vous jure que je n’vous emberlificote pas d’histoires… Elles font qu’un avec le streaptise des bleus de la voûte ses dessous de soie qu’elle lui balance c’est dingue !… C’est à c’moment-là qu’elle se réveille pour de bon et qu’elle se me décide avec le sac à dos où y a son matériel d’écriture son bouquin de Bukowski qui n’la quitte pas et ses fringues bouchonnées à remonter en plein milieu malgré les véhicules à moteur qui se sont gourés d’époque sur ses sandales de brousse la rue dallée de marbre que le sable rose barbouille…

        La chaleur du Sud aussitôt elle lui colle mais c’est bon et ça lui donne encore plus le goût des mirages sur la langue le sel qui se glisse et elle lèche ses lèvres desséchées en faisant frotter les semelles des sandales sur le sol qui crisse… la sueur à l’intérieur de la chemise dans le dos lui dit qu’elle est arrivée et malgré tout le reste elle sent la joie de Cordoue qui la mord et lui refile sa folie…     
        Au troisième coup de langue sur ses lèvres salées comme d’océan la salive s’évapore plus vite l’air chaud épais lui plaque son cheich sur la bouche et elle visionne dans un éclair la petite figure du greffier Oncle Ho qui attend qu’elle radine le soir en haut de l’escalier le bout de sa baveuse coincé entre ses deux canines de félin dans sa posture de Sphinx des banlieues comique et vorace…
        Elle a sauté Hop ! Hop !… bondi en avant sans s’arrêter pas une petite pause sinon elle savait c’qui l’attendait du côté des jeunes assis au pied de la fontaine qui les postillonnait de rosée avec leurs chiens rigolos qui cherchaient tous à s’arracher les muselières et elle s’est dit que c’est pas aux chiens qu’il faudrait les mettre… Elle a traversé la place dans l’angle à gauche pour attraper une ruelle tordue parmi les plus moches mais où ça commence à sentir bon dès le début les odeurs moites de la boulange qui mènent un combat de catch jusqu’au bout avec des relents de pisse et des frissons de menthe qui pousse sur les fenêtres…
        Elle a acheté cinq petits pains au lait dans la même boutique depuis des années son parcours familier du centre ville pour tenir toute la séance de grignotage de ses p’tits sémaphores dans sa tête qui lui servent pour son écriture… ce qui l’attend ces réunions à en plus finir que les filles de la revue où elle est correctrice lui font ingurgiter une fois par mois c’est pire… tous ces bouts de son temps à suivre les caravanes de chameaux et d’éléphants qu’on va lui voler parole de lézard !…
        En engloutissant le premier petit pain elle a encore la vision flash d’Oncle Ho vautré sur le paillasson guetteur placide des heures qui passent au moins une bonne raison pour qu’elle revienne… avec les trains c’est toujours la question… mais Oncle Ho et la mosquée de Cordoue cette aventure verticale comme la lumière violette qui tombe sur eux de la coupole percée d’alvéoles de nacre… je vous raconterai… Ouais y a pas… faut vraiment qu’elle revienne… Hop ! Hop !…
A suivre...                    
           

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Jeudi 26 juin 2008 4 26 /06 /Juin /2008 23:22

Cet article de Jean Pélégri sur Camus qu'il a connu et aimé à sa façon est un de ceux qui reste à mes yeux le plus vrai et le plus proche de cet homme sur lequel on a pu lire tout un fatras de bêtises prétentieuses et comme toujours lorsqu'il s'agit de Jean il est empreint de modestie et d'une intuition poétique qui donnent l'impression qu'il a été écrit hier...
Pour le confort de la lecture et en regard à la force de cette relation le texte est publié en entier même s'il est un peu long je pense que c'est mieux... 
Les lignes qui précèdent le texte sur Camus sont extraites des cahiers inédits que Jean m'a confiés avant de nous quitter il y a quatre ans...






Image Jean Pélégri 2007
Louis Fleury


Etre le Kateb


J’écris ou plutôt je parle, pour être entendu un jour de toute une foule.

Pour que l’homme, qui me lit dans la solitude de sa maison, retrouve dans mes paroles la voix de tous les hommes, ses frères.

Art poétique
Non daté

 













A propos de Camus, débuts et suites
Article écrit pour la revue Simoun

Jeudi, 22 mai 1960

L’exil et le Royaume

      Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, un soir, à Paris, vers minuit, à la suite d’une rencontre de hasard - dans un café qui faisait face au théâtre où l’on jouait Requiem pour une Nonne. Et nous avions parlé de l’Algérie…
      Il est toujours étrange de rencontrer, ailleurs, quelqu’un de son pays : cela donne une impression d’exil. Je l’ai éprouvée ce soir-là, dans la chaleur de ce café à la fois intime et exotique. Les cafés parisiens sont pour nous si différents de ceux d’Alger, que la rue paraît traverser, mais en même temps, à cause de nos lectures et des films, ils nous semble les avoir toujours connus, dans une vie antérieure.
      Dehors, c’était une nuit d’hiver. Des autos défilaient derrière les rideaux. On distinguait au passage leur ombre noire, la lueur des veilleuses, le chuintement des pneus sur le goudron mouillé. Qu’il semblait loin le bonheur marin de Tipasa !
      Moi, j’essayais d’accorder l’image de l’homme qui me parlait et celle que je m’étais faite de lui, à travers ses livres - j’essayais d’accommoder… Je ne me doutais pas que je n’aurais pas d’autres souvenirs de lui.
      Il m’avait pourtant invité à venir le voir. Mais je n’avais pas osé - par pudeur, par fierté. J’attendais d’avoir des raisons plus solides à son estime. En regard de lui je n’étais rien. Ensuite, à l’occasion de mon livre, il m’avait écrit, à plusieurs reprises - mais on n’ose pas croire aux lettres. J’attendais… ! Nous avions, me semblait-il, toute la vie devant nous… Ce n’est qu’après sa mort que j’ai su, par d’autres, que je ne lui étais pas indifférent.
      Savais-je d’ailleurs moi-même la profondeur de mon attachement pour lui ? Je pensais qu’il y entrait surtout de l’estime, de l’admiration, une obscure complicité venue d’une terre et d’un ciel communs – peut-être même un sentiment moins désintéressé : celui par lequel nous nous identifions, naïvement, avec un homme de notre pays, quand la gloire le visite. Et puis, un matin, dans le journal, un gros titre, une photo… “ Il y avait, disait le journal, il y avait sur son visage comme de l’étonnement ”.
      Moi, dans les jours qui ont suivi, c’est de vivre que j’étais étonné - étonné jusqu’à la stupeur. Chaque fois que je mangeais un fruit, ou que je voyais un rayon de soleil, sur une table, un livre, une robe, je ne pouvais m’empêcher de penser à lui. Je ne pouvais me faire à l’idée que ces simples plaisirs de l’œil et de la bouche, qu’il avait tant aimés, lui fussent désormais interdits. Comment l’imaginer, lui, dans ce définitif exil ? Comment imaginer sans lèvres et sans sourire, sans regard, celui qui nous avait appris à voir - à voir d’un autre œil, celui de l’art et de la mémoire, la mer et le soleil quotidiens ?
      Il me semblait aussi qu’avec lui s’était évanouie, du même coup, dans la même vague, toute une région de mon paysage intérieur - qu’une certaine mer, un certain golfe s’étaient engloutis à jamais, un certain printemps “ où les dieux parlent dans le soleil et l’ode ur des absinthes ”.
      “ Les îles ont fui ”, dit l’Apocalypse… J’avais perdu la mer. Elle s’était retirée de moi. Et Tipasa n’existait plus !


Photo Jean Pélégri détail
Djamel Farès 2000


      A cette stupeur, à ce grand vide soudain, s’ajoutait une peine plus simple, plus fondamentale, cette du cœur - “ qui nous fait évoquer des morts les phrases familières ”. Je me souviens qu’avec des amis algériens, pendant ces jours - et il y avait, me semble-t-il, un beau soleil sur Paris, la Seine et les allées du Bois - nous n’avons cessé de parler de lui, essayant d’additionner, dérisoirement, les quelques images, vivantes, que nous avions dans nos mémoires. Comme si ce mort illustre était aussi un mort personnel ! Ce n’était pas seulement un grand écrivain que nous avions perdu, mais quelque chose d’autre - singulièrement nous Algériens - quelque chose comme un frère.
      Et aujourd’hui me voilà, comme beaucoup d’autres, avec toutes les conditions de l’amitié - mais sans l’ami. Réduit à me retourner vers mon seul souvenir : cette rencontre au milieu de l’hiver parisien.

      Quand je songe à ce soir-là, je me demande s’il l’avait encore en lui, le bonheur de Tipasa. J’aurais dû lui poser la question, elle est importante. Pour nous tous. Mais je ne savais pas… Je l’ai quitté comme on quitte un vivant… Il pleuvait dans la rue - une rue froide qui ne sortait d’aucun de ses livres. De ce fait, elle ressemblait aux rues de l’exil, telles qu’on les imagine. Est-ce ainsi que Paris lui apparut, quand il fut chassé d’Algérie ? Ce qui me frappe en effet, depuis cette rencontre, chaque fois que je le relis, c’est l’importance dans toute son œuvre, l’obsession de ce thème de l’exil.
      De l’Etranger jusqu’à l’Hôte, ce thème revient constamment sous sa plume, au propre et au figuré - comme il revient dans sa vie, avec cet intérêt passionné qu’il a toujours montré à l’égard de tous les exilés. Peut-être même le sentiment de l’absurde n’est-il, chez lui, que la transposition métaphysique de ce thème. L’homme exilé de sa terre, s’exile du ciel. C’était là semble-t-il l’épine profonde enfoncée dans sa chair. Et c’est par là que son œuvre est exemplaire pour tous les écrivains algériens, surtout ceux d’origine européenne. Nous sommes tous, en effet, des fils d’exilés, et peut-être, à leur tour, nos fils le seront-ils.
      Aussi retrouvons-nous en elle tous nos problèmes et toutes nos difficultés, toutes nos ambiguïtés - ce balancement crucifiant entre nos deux patries : l’Algérie et l’Europe - que connaissent aussi les écrivains musulmans de langue française. L’une est la terre de l’enfance, sans être celle de l’innocence ; l’autre, la capitale de l’esprit. Mais entre les deux, il y a toujours, en nous, une large mer, une mer de séparation -où nous nous obstinons péniblement, vainement peut-être, à dresser des ponts, que la moindre vague emporte. C’est là notre travail de Sisyphe. Il fait de nous des condamnés à la conciliation - à la réconciliation.
      Il fut ce condamné, bien avant tous les autres. Inlassablement, il poussa ce rocher - d’abord seul, dans le silence de l’indifférence, puis au milieu des railleries et des huées. Toujours à contretemps, dans la volonté lucide de déranger les conformistes du moment. Il le fit avec passion et mesure - ce qui est la marque du véritable amour, avec l’initiative et la persévérance.
      C’est là que se situe mon deuxième souvenir.

      C’était à Alger, par un après-midi de janvier 1956. Il était venu inviter les hommes de son pays à une trêve civile, pour épargner les victimes innocentes - et à cause de cela, sa vie était menacée. Cela se passait au Cercle du Progrès sur la place du Gouvernement, ce lieu de rencontre entre deux villes, mais endormi jusque là dans le passé. C’était de cette place, me racontait mon père, pue partaient autrefois les diligences, pour la plaine ou la montagne. Et c’est là qu’adolescent, dans la chaleur de l’après-midi, je prenais, pour aller vers la ferme natale, un car rempli de vieux Arabes à l’allure royale - un car tout bleu.
      Je l’avais toujours aimée, cette place : elle était un lieu d’amitié avec les miens, avec la mer. Noces m’avait appris à mieux l’aimer encore, à l’aimer telle qu’elle était - mais avec des mots. Je pensais bien la connaître. Pourtant, en ce soir de janvier 56, elle allait, grâce à lui, prendre un visage tout différent, se métamorphoser.
      Sous les arcades, à la grande porte de l’immeuble, deux courants s’opposaient déjà, celui de la fraternité et celui de la violence. Quelle stupeur de reconnaître, au hasard d’un remous, défigurés, des visages de camarades de lycée, avec qui autrefois, pendant la récréation de dix heures, j’avais partagé la “ coca ” à vingt sous - de les voir, pour la première fois, revêtus du masque politique de la haine. La plupart, hésitaient encore entre le chahut et l’émeute. Par moments, une plaisanterie fusait, qui les démasquait. Les rôles, ce soir-là, n’étaient pas encore bien connus. Ce n’était qu’une répétition.
      Je n’avais pu entrer, faute de carte, et j’étais allé m’adosser à un ficus. Autour, sur la place, dans le ciel, c’était le crépuscule - tel qu’il l’avait toujours décrit : le jour, avec ses certitudes, basculait dans la nuit. Pourtant, ce soir-là, à cause de lui, on pouvait espérer encore - résister à cette défaillance de la lumière. La nuit n’était pas totale. Au troisième étage, les grandes fenêtres du Cercle du Progrès étaient illuminées, fastueusement. Et en les regardant, je me sentais un peu comme le pauvre de Victor Hugo qui contemple, avec envie, le festin auquel il n’a pas été convié. Là-haut, dans cette salle où contre le même désespoir se coudoyaient Musulmans et Européens, c’était peut-être - moment encore plus éphémère que la gloire fragile du jour - c’était peut-être le dernier festin de l’amitié !
      C’est alors que se produisit la métamorphose. La place, avec ses maigres arbres, ses mendiants, sa foule du soir, ses trams bondés, sombrait - mais pas dans la détresse de la nuit, comme à l’ordinaire. Elle semblait naître au contraire, basculer dans une existence nouvelle, s’éveiller brusquement d’un long sommeil pittoresque et colonial - celui que beaucoup d’écrivains de passage, Gide par exemple, avait décrit, fixé, comme on le fait des papillons morts, en les épinglant. Ce soir-là, une passion la traversait, une passion neuve et sombre - la sienne.
      Un moment même, il me sembla que le décor, pourtant familier, surgissait soudain… d’un roman de Dostoïevski - cet auteur qu’il avait lu dans sa chambre de Belcourt, fenêtre ouverte sur les bruits de la rue, et par lequel il avait appris, lui le Méditerranéen, à donner sens, profondeur et mystère au paysage ensoleillé de ses certitudes. En effet, sous mes yeux, cette place se faisait fiévreuse, exaltée, fascinante, blanche et noire comme le mal et le bien. Etrange dépaysement !
      C’est à cet instant, sans doute, que je l’ai le plus profondément admiré, et secrètement envié. Rares en effet sont les écrivains qui peuvent ainsi accorder leur œuvre avec leur vie et réussir, dans la même démarche, cette double création. Lui, par sa seule présence, il était parvenu à donner sens nouveau au quotidien, à éveiller ce qui était endormi. Sa présence, et son courage, stylisaient en quelque sorte le réel. Si bien que sa vie, à l’image du soir, prenait le visage d’un destin. “ Les mots de la fin étaient prononcés ”. 

      C’était la dernière répétition de la tragédie qui commençait. Déjà, en effet, tandis qu’il parlait pour éveiller et pour réunir, des hommes s’étaient groupés sur la place - ses frères de race - et, comme pour l’exiler une nouvelle fois, ils le huaient, avec des cris de mort. Ils le huaient dans la ville de sa mère… “ Oui, tu es mon frère, et vous êtes mes frères que j’aime. Mais quel goût affreux a parfois la fraternité ! ” Ensuite, dans la nuit tombée, devant la statue du Duc d’Orléans, ils avaient allumé un grand feu, qui éclairait les naseaux du cheval de bronze - le premier feu de la haine.
      Pendant les mois, les années qui allaient suivre, nous n’aurions, pour éclairer notre nuit, que ce seul feu. Encore aujourd’hui, il nous glace. Mais qui saura encore nous dire qu’il y a, pour les hommes d’un même pays, d’autres recours que celui-là pour faire face au désespoir, pour équilibrer les forces de la nuit ?

      Aussi est-ce toujours vers ce souvenir de janvier 56 que je me suis retourné, chaque fois qu’à Paris ou ailleurs, j’ai entendu certains critiquer, jusqu’à l’insulte, du fond de leur fauteuil et avec la bêtise doctorale de l’ignorance ou de la haine, ce qu’ils appellent “ le silence de Camus ” !… Beaucoup font les braves, dit Bertolt Brecht, comme si les canons étaient braqués sur eux - alors qu’il s’agit simplement de lorgnettes de théâtre . Et c’est vers ce souvenir que je retournerai encore, si un jour, quand ils auront vingt ans, je devais rencontrer les enfants de Camus. Oui, je leur parlerai de ce soir-là - pour qu’ils puissent, un instant, savourer ce très doux bonheur : être fier du courage de son père.
      Je voudrais, pour conclure, exprimer un vœu, un vœu naïf, dont il aurait lui-même souri… Il faudrait qu’un jour, une fois la paix revenue et Tipasa délivrée de ses barbelés, cette place, ou une autre, porte son nom - pour que son exemple, qui aujourd’hui encore nous invite à na pas désespérer, ne soit pas oublié. Ne sommes-nous pas d’une terre où l’on aime honorer les morts ? Et peut-être pourrons-nous ainsi dans ce geste dérisoire, oublier un peu qu’à plusieurs reprises, nous l’avons condamné à l’hiver de l’exil.
      On graverait sur une plaque - mais assez haut, pour la mettre à l’abri des imbéciles - les mots qu’il prononçait ce soir-là : “ En ce qui me concerne, j’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis, et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient. Bien que j’aie connu et partagé les misères qui ne lui manquent pas, elle est restée pour moi la terre du bonheur, de l’énergie et de la création. Et je ne puis me résigner à la voir devenir pour longtemps la terre du malheur et de la haine… Puisque c’est là notre tâche, si obscure et ingrate qu’elle soit, nous devons l’aborder avec décisio n, pour mériter un jour de vivre en hommes libres. ”
      Ce serait une consolation, pour nous qui sommes du royaume, de se donner rendez-vous sur cette place avec des amis, avant d’aller vers le port - une petite consolation - malgré l’incroyable étrangeté de voir ainsi pétrifié, à jamais, celui qui fut notre jeunesse.
      On se souviendrait plus facilement, en lisant ces mots, ces mots déjà tout préparés pour la fin, de ce jeune homme en costume blanc qui marchait vers la mer, sous le soleil - au temps de l’invincible été.

De longs extraits de ce texte ont été publiés dans le livre sous forme de dialogue Jean Pélégri l'Algérien Le scribe du caillou Ed.Marsa, 2000

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 24 juin 2008 2 24 /06 /Juin /2008 23:08

Hélène Cixous Alice Cherki et Frantz Fanon suite...

          A partir de la publication de Peau noire, masques blancs, l'on peut commencer à parler de la façon particulière de se mouvoir en écriture que Fanon a adoptée et perpétuée pour chacun de ses textes. D'après sa femme Josie “ Fanon a écrit la première mouture de ce livre en le lui dictant, tout en marchant de long en large comme un orateur qui improvise… ” Et “ cette parole dite à un autre de préférence proche et inscrite par cet autre, était son premier et essentiel support ”.
          La parole est donc l'expression d'un corps en mouvement une surrection du sens jaillie d'une tension musculaire et de l'échange avec l'autre. Chaque moment de sa vie d'homme et de militant ainsi que de son travail de psychiatre le confirmera. Tout dans sa démarche est relation voulue de proximité du corps et de la parole. Qu'il s'agisse de la réflexion sur son expérience médicale menée en simultanéité avec celle-ci dans le rapport qui s'invente sans cesse du “ malade ” au “ soignant ”. Qu'il s'agisse de la manière de la transmettre par l'intermédiaire du lien de celui qui dicte à celui qui prend en note. Qu'il s'agisse de rompre le rapport d'aliénation réciproque de celui qui humilie ou torture à celui qui est en situation de victime. Fanon ne fuit jamais la violence de l'altérité au contraire il la provoque pour la comprendre et la dépasser par ce qui peut de part et d'autre en être dit.

          “ Mon ultime prière : Oh mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. ” En effet, la profonde singularité de cet ouvrage, outre le propos, tient à son écriture. Son originalité est dans la nécessité de transmettre une expérience par un corps à corps avec la parole. ”
          Peau noire, masques blancs - Frantz Fanon Portrait

          Devenu médecin du cadre des hôpitaux psychiatriques son départ pour l'hôpital de Blida en 1953 correspond peut-être à l'impossibilité d'obtenir un poste aux Antilles ou au Sénégal. Une lettre à Léopold Sédar Senghor étant restée sans réponse. A l'hôpital de Blida‑Joinville où il travaillera de 1953 à 1956 il va se trouver confronté à ce que l'on a appelé la théorie du “ primitivisme ” consistant à voir “ dans l'indigène nord-africain un homme primitif dont l'évolution cérébrale est anatomiquement défectueuse, différence raciale génétiquement fixée ” doctrine des “ psychiatres de l'école d'Alger ”.
          Cette thèse figure dans le Manuel alphabétique de psychiatrie, édité en 1952 et qui sera “ le seul ouvrage de langue française accessible aux étudiants et apprécié par eux ” au moins jusqu'aux années 1970.
          Fanon prendra la parole dans la revue Consciences maghrébines sur le sujet rapprochant cette théorie de celle selon laquelle “ l'Africain normal est un Européen lobotomisé ”. Cette remise en cause par l'écriture de notions racistes prétendant s'appuyer sur une observation médicale se fera de manière simultanée avec la mise en place à l'hôpital de Blida de la socialthérapie.
          Fanon comme tout vrai vivant ne reste jamais dans une dénonciation négative. Il joint aussitôt à l'invalidation d'une pensée archaïque la mise en mouvement et en acte d'un nouveau type de relation humaine qui esquisse une réelle réciprocité du regard.
          A partir de 1954, Fanon participe à la révolution algérienne et va s'inscrire dans ces moments de l'Histoire qu'il considère comme reflétant “ son souci de désaliénation des plus aliénés ” avec une trajectoire qui continue de refléter à la fois sa différence et sa proximité. Il rédige durant la grève des étudiants de l'été 1956 Racisme et culture qu'il présentera au Premier Congrès des Ecrivains et Artistes noirs en septembre 1956 à Paris à la Sorbonne.

          “ Il revient avec force sur l'idée selon laquelle le racisme est un élément culturel, c'est‑à-dire un ‘ élément qui se renouvelle, se nuance en fonction de l'évolution de l'ensemble culturel qui l'informe ’. Le racisme biologique, qui se veut scientifique, cède la place à ce racisme culturel, reprise subtile par la modernité, après 1945, des énoncés racistes : l'objet du racisme, ce n'est plus la configuration du crâne ou la couleur de la peau ou la forme du nez, mais une ‘ certaine forme d'exister ”.
          Frantz Fanon Portrait


Enfants palestiniens à Jérusalem
1993
Photo Marc Fourny


          L'allusion faite par l'auteure à l'écriture “ dans le même temps ” du Cadavre encerclé et de Nedjma par Kateb Yacine situe parfaitement où l'on en est et ce qui se dit par l'écriture de la pétrification d'une culture et d'une population dont le corps demeurera à la fois amputé de lui-même et captif. Toutes ces formes de mises en esclavage “ partiel ” laissent subsister dans l'être juste assez de “ non-identité ” en-deçà de laquelle il n'est plus rien pour qu'il puisse garantir à l'autre sa totalité régnante et son unité physique sa factice grandeur.
          L'image du cadavre d'une culture et d'un peuple encerclés renvoie en effet à ce qui se joue dans la violence humaine comme étape précédant l'accomplissement de la disparition absolue et finale de l'autre lorsque le dominant ne requiert plus du tout d'esclave… lorsqu'il est lui-même tout à fait mortvivant. Le cadavre ne sera effectivement jamais enterré ne retrouvera jamais ni sa terre ni aucun territoire de mémoire pouvant à nouveau “ le rappeler ”… “ le souvenir ”. Il est hors de toute parole sans-souvenir et sans sépulture.
          Or le rêve de Fanon ne pouvait que rejoindre celui des femmes et des hommes qui écrivent aujourd'hui à partir de l'expérience des divers métissages qui se sont tissés au sein des sociétés modernes dans lesquelles ils vivent. Ce en quoi, être de mouvement il voyait déjà au‑delà du strict présent. “ La culture spasmée et rigide de l'occupant, libérée, s'ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. ”
          A la fin de l'année 1956 lorsque la situation en Algérie devient intenable Fanon envoie sa lettre de démission et reçoit en réponse un arrêté d'expulsion. Après avoir transité par Paris il rejoint Tunis début 1957. Il entre rapidement “ dans le service de presse, encore embryonnaire et éclaté entre le Maroc et la Tunisie ”. Il joint à cela “ un poste de psychiatre à mi-temps à l'hôpital de la Manouba ”. Dans l'été 1957 il intègre l'équipe rédactionnelle d'El Moudjahid, organe de presse du F.L.N. Il va y participer à la rédaction de nombreux articles durant les années de guerre, travail militant réalisé en commun et dans l'anonymat plus laborieux que “ glorieux ” où les passages les plus personnels écrits par Fanon ne sont souvent pas retenus.
          Fidèle à l'idée qui le préoccupe depuis le début de sa réflexion “ il s'intéresse essentiellement dans ces écrits à l'affrontement entre le colonisé et le colonisateur ”. Il entre en contact avec la réalité de la torture en Algérie ce qui donnera à mon avis le pas sage le plus fort de sens des Damnés de la Terre à savoir le chapitre 5 intitulé Guerre coloniale et troubles mentaux. Il y présentera dix cas de troubles mentaux et de comportements violents dus à “ l'atmosphère de guerre totale qui règne en Algérie ”.
          L'article qui paraît alors sur ce sujet dans El Moudjahid s'intitule L'Algérie face aux tortionnaires français. Nous voici avec ce passage de la vie et de l'écriture de Fanon au coeur de ce qui répercute l'aliénation dans son cycle ne présentant plus à force ni début ni fin. La trace transmise d'une “ culture de la douleur et de la honte ” qui s'inscrit dans le corps en-deçà et au-delà de la main du bourreau est une forme de négation très difficilement communicable. Seul justement le bourreau sait et “ partage ” le ressenti de sa victime et ce couple mortellement uni demeure bien après les guerres la donnée de base des esclavages futurs : “ … nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre ”, écrira Fanon dans Les Damnés de la Terre.


A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Lundi 23 juin 2008 1 23 /06 /Juin /2008 23:15

La part du pauvre suite...

              Khaled l’aveugle… C’est seulement depuis deux soirs que j’ai osé me payer le plaisir avant de trifouiller à nouveau ce morceau de trottoir avec mes pieds de commander deux verres de thé au lieu d’un… Attablée à mon soleil je déguste la lumière dorée qui fait le lézard à l’intérieur du liquide ambré en sautant d’un verre à l’autre comme dans tes yeux.

Ecoute… lorsque je reviens à travers la nuit encore entortillée sous son foulard de silence qui bâillonne les bouches de sommeil mais laisse les paupières ouvertes je ne prends jamais le chemin le plus court… Pourtant on croirait qu’au bout de ces heures foutues à transporter des rames de papier pesant leur poids d’arbres abattus d’une extrémité à l’autre de l’imprimerie l’envie se planque en toi d’étirer tout ton corps dans des draps comme de l’eau. Sûrement c’est comme ça pour les autres mais pas pour moi…

Si je retournais aussitôt dans mon cagibi après avoir quitté Sarah qui rentre en mobylette vers sa Cité éclatée au bout de la banlieue je perdrais le sens de la nuit… C’est ce que je me dis pendant que le bus sorti comme un insecte brillant de l’ombre collée à ses basques d’une banlieue encore plus larguée que celle de Sarah me trimballe parmi le brasillement des feux de Bengale des boîtes du Boulevard Saint-Germain où viennent s’échouer entre deux tables les clowns aux chaussures trop grandes qui poinçonnent l’ombre comme moi en veilleurs solitaires…

Ecoute… la dame qui est couchée sur des cartons à l’intérieur de son duvet dont le bleu brûle pareil celui d’une nuit d’été généreuse mes paupières enfonce en moi chaque fois que j’arrive à sa hauteur un regard coincé entre la colère et le désespoir qui ne se résigne pas… La boutique contre laquelle elle s’adosse dans sa maison de carton est pailletée de vêtements de femmes dont les tissus se frôlent en un murmure de papillons prisonniers d’un flacon de verre.

La boutique aux papillons de tissus porte sur son enseigne un nom qui en dit long : “ Nuit câline ”. La maison de cartons est une façon de ne pas se faire complètement absorber par le macadam des trottoirs qui sucent la peau qu’on leur offre et où seuls les pieds s’en sortent sans être à moitié mangés. Les trottoirs cannibales ont du pain sur la planche…

Je ne sais pas pourquoi je m’arrange pour descendre cette rue-là où m’attend le corps de cette femme langé dans son habitacle de plumes que je me force à enjamber ou à contourner selon les cas et la griffe impitoyable de deux yeux de proie. C’est une petite rue qui rejoint le Boulevard Saint-Germain au milieu des poubelles des restaurants gavées précautionneusement de marchandises et les chaussures cirées jusqu’à l’os des types ivres avec talent qui sortent de la Rhumerie en trébuchant… Ils viennent se butter lame de fond mécanique contre le corps qui fait écluse au milieu du trottoir…

            Je me demande si elle n’attend pas ce moment de l’insulte avec délice. Ses yeux de proie crient. Les hommes s’épavent en elle. Leurs lèvres sont sucrées d’alcools caraïbes et de mangues dans lesquelles ils ont mordu longtemps. Superbe elle se dresse de son totem de­­ corps fiché là. Au pied des costumes papillonnant leurs ors et leurs voilettes vénitiennes au‑dessus de cuissardes rouges canailles et d’escarpins insaisissables…

Il y a des tas d’autres rues par lesquelles je pourrais capturer la nuit juteuse du Boulevard extravagant à la recherche d’un port absent mais c’est celle-là que je choisis. C’est celle-là que mes pieds prennent comme si le regard oriflamme de cette femme planté en moi était une plaie à garder vive. Une échancrure de mémoire. C’est seulement depuis deux soirs Khaled l’aveugle… que j’ai osé me payer le plaisir de commander deux verres de thé au lieu d’un.

 

Ecoute… écoute…

Cet hiver comme il avait fait très froid j’avais enfilé par-dessus mon bleu une veste en kapok aussi épaisse qu’un édredon car l’entrepôt stockait les courants d’air à la manière d’un croupier ses jetons. Il les ratissait sur son tapis de ciment et nous les renvoyait à hauteur de l’estomac. Sarah avait l’air d’un lutin dans son bleu beaucoup trop grand sous son bonnet pointu d’astrakan où de fines mèches rousses s’ébouriffaient. Je m’étais amusée un jour pendant la pause à compter les tâches de rousseur qui picoraient ses joues et jusqu’au bout de son nez… Prise d’un fou rire à cause du nombre qui me paraissait illusionniste j’avais dû abandonner pendant qu’elle m’affirmait qu’elle en avait bien plus encore à partir du bas des reins…

C’était elle Sarah… qui avait cousu sur ma veste édredon hors de laquelle j’émergeais à peine du bout des doigts un col de fourrure faisant capuche que lui avait donné un vieux tailleur qui habitait parmi les éclats de sa banlieue. Il lui avait aussi fourni des gants car ses mains à force d’ouvrir les cartons de papier et de les retourner sur les tapis roulants qui les entraînaient vers les différents ateliers où on entendait sans cesse ronchonner les machines étaient presque celles d’une vieille femme des trottoirs.

Il faisait si froid cet hiver-là qu’on nous avait déposé en cachette à cause de l’interdiction un brasero et plusieurs sacs de charbon avec consigne absolue de tout inonder avant l’aube. Rouge… rouge et noir… Ça voulait dire que celles qui prenaient la relève de jour n’auraient droit qu’aux ongles violets comme des coquillages… Bien sûr on n’éteignait ri en du tout… Et le matin se ramenait dans le soleil orange du brasero pendant qu’on mangeait avant de se séparer la soupe aux haricots ou aux lentilles qu’avait apportée Benjamin dans sa gamelle fumante qui nous vidait l’estomac des coups de poing courants d’air.

Nous trois et Clarisse le Guadeloupéen dont les chaussures n’avaient pas de lacets et qui travaillait à la broyeuse de cartons… nous trois… on avait réussi à déchiqueter l’ennui… On reprenait durant toute la nuit sans rien y comprendre les chansons dans sa langue qu’il répétait à tue-tête pour faire mieux encore que le bruit de la machine à manger nos vies de papier…


A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /Juin /2008 17:36

Après un premier article dont j'avais pris des extrait dans le magazine des Femmes en mouvements n°7 de Juin 1978  il était question des femmes de mineurs et pour rendre hommage à nouveau à cette arrière-grand-mère dont je vous ai causé dans mon histoire des familles ouvrières paysannes : Mémé... voici un nouvel extrait de ce magazine où y a tout ce qui nous manque tant aujourd'hui concernant les conditions d'existence de nous autres les gens qui depuis toujours ont trimé marné besogné... Il s'agit des femmes des usines du textile où Mémé à bossé dès 8 piges en 1884 donc... Mais là quelques cent ans plus tard les conditions de travail ne sont pas meilleures comme vous verrez... A toutes les femmes qui ont eu leur vie pourrie par le travail je dédie cet article...
 

        On vit sans vivre
           Article extrait du magazine des femmes en mouvements
           N°6 Juin 1978  

Mémé à 40 ans en 1916 

      Rien ne va plus dans le textile, ce secteur industriel qui emploie plus de 80% de femmes.

      En trois ans, 150000 emplois de supprimés. Sans parler du chômage partiel très développé. Des salaires de 30% inférieurs à la moyenne générale. Sans parler des conditions de travail souvent très dures et même insupportables ( debout, le bruit, la poussière, la chaleur… ) et sans parler de toutes les maladies honteuses qui prolifèrent dans un secteur en crise ( sous-traitance, dépôt de bilan, travail à domicile… ).

      A Watrelos, chez Du Sartel, la direction répète toujours que c’est une des plus modernes filatures sur place. Pourtant les conditions de travail y sont particulièrement pénibles.

      Une ouvrière raconte :
Ça, pour du tape-à-l’œil, il y en a : des millions de dépensés pour installer des salles de repos et surtout une salle de réception, avec climatisation, sono, ameublement de style… Ce sont les vitrines de la boîte qu’on montre à tous les visiteurs qui viennent s’extasier devant nos installations. Mais le réfectoire ? Il date des débuts de l’usine ; aucun plat n’y est servi. On n’a aucun poste d’eau potable dans toute l’entreprise ! Conséquence : on n’a même pas pu installer de distributeurs de boisons.
      Quel bruit ! quelle odeur ! Si tu veux, on peut parler des conditions de travail : les plus pénible, c’est le gazage. Les filles sortent de là après leurs huit heures toutes noires comme si elles remontaient de la mine. Et quel bruit dans l’atelier ! Que de poussière ! ( leur travail consiste à passer la fibre au gaz pour enlever les impuretés ). Et impossible de s’en débarrasser. Eh bien ces filles-là ont le même salaire qu’aux autres postes. Avec une prime d’insalubrité : mais tu sais de combien, la prime ? Environ 50F par mois !
      On ne profite de rien. A l’emballage, c’est dur aussi. L’enfer du rendement. Les filles “ bourrent ” tant qu’elles peuvent pour arriver à gagner un peu plus que le SMIC. Ce sont surtout des jeunes, et qui ne tiennent pas le coup longtemps. Un sandwich avalé sur la machine, même pas le temps d’aller aux wc ; et le matin elles arrivent à 4h30, une demi-heure après la mise en route générale pour gagner du temps ; mais c’est dangereux car elles font démarrer les machines dans le noir.

      Faut voir les problèmes de santé dans ce secteur ; des histoires de colonne vertébrale, des maladies des bronches, et surtout une sacrée fatigue nerveuse. Une fois sorties du boulot, on ne profite de rien, on est trop crevées.
      400 bobines de 2 kilos Moi, je suis dans le secteur du bobinage. C’est très moderne, paraît-il. On vient d’installer de nouvelles machines ; mais elles sont plus hautes, donc plus d’effort pour y poser les bobines ; et les bobines sont deux fois plus lourdes.
      On travaille debout - d’ailleurs toutes les ouvrières travaillent debout dans l’entreprise. Moi je suis voyageuse de banc à broches. J’explique : je dois mettre les bobines, les retirer, les poser sur le haut de la machine. Cela fait environ 400 bobines à manipuler. Chacune pèse deux kilos. A la fin du poste, je t’assure, on est complètement éreintées. Pour ça je suis payée 11,50F de l’heure ( à déduire 10,90% pour les différentes retenues ).
      On est une dizaine de femmes dans l’atelier. Les deux chefs sont des hommes. Le contremaître en chef, lui, doit se faire dans les 6500F par mois ! D’ailleurs sur les 643 salariés de l’entreprise, il n’y a que deux femmes cadres : une secrétaire de direction et une au centre d’apprentissage de la boîte.
      Pas de promotion pour nous les femmes dans ce genre d’entreprise ! Aussi la retraite, si tu la prends à 60 ans eh bien ! tu touches 1100F ! Impossible donc de s’arrêter avant.
      On vit, sans vivre Nos horaires, c’est ceux des 3/8 : de 5 heures à 13 heures, de 13 heures à 21 heures. La nuit ce sont des travailleurs immigrés, des Algériens, qui la font, avec les mêmes salaires de misère que nous.
      Alors pour celles qui n’habitent pas Watrelos, quelle vie ! Le car de ramassage ou la mobylette. Ça en pleine nuit, en plein froid. Certaines ont opté pour une solution qui n’est pas moins pénible : elles sont hébergées au foyer de la filature et ne rentrent chez elles qu’en fin de semaine. On vit, sans vivre. D’abord le travail ; et après, s’il en reste, la vie personnelle.

Publié dans : Colères noires
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