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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Vendredi 4 juillet 2008 5 04 /07 /Juil /2008 11:10

Maille à l’endroit… Maille à l’envers      
            Artistes sans art… comme un préau d’enfants… ” Louis Fleury
A Jean

       Ecoutez braves gens… écoutez bien…
      Attention ! Vlim vloum ! C’est la balade du métropolitain… Vlim vloum ! Attention ! Fermeture des portières pendant que dans les coulisses on glisse au chef d’orchestre sa partition.
      Vlim vloum ! Petite lampe rouge allumée. C’est un théâtre… On peut y aller. La représentation des clowns qui ne font rire que les escargots bavards dégustant leurs feuilles de salade à la table des bistrots va commencer.
      Ecoutez bien l’histoire écrite assurément pour que les escargots bavards puissent couvrir de bave les signes noirs et les feuilles de papier blanc avant de les manger et de s’endormir au milieu de leur rire digestif. Ecrire pour rire juste avant les escargots…

      La représentation des clowns se donne toujours dans les sous-sols tandis qu’en surface les chaussures effacent des vérités légères comme des grains de blé sur un tamis de lune.
      En surface les vérités légèrement passées au crible du passé nous tombent dessus. Nous qui doutons de tout elles nous font poussières de son sur nos frimousses. Alors que dans les sous-sols…
      Vlim vloum ! Attention !
      Les dessous de la Cité ont des couleurs de champ printanier. Moi qui fréquente depuis ma naissance au monde ces endroits que d’autres fuient en grognant parce qu’ils leur préfèrent ses dessus bien léchés je sais ce que je dis.
      J’ai même par un jour de folie en dentelles noires eu l’occasion toute neuve alors que je désespérais de rencontrer ne serait-ce qu’un chat de gouttière au regard humain de faire le trajet durant dix stations de ce chemin sans croix pour souffrir un peu zut alors ! à bord de la motrice au gros museau aveugle du métropolitain… Ça n’est pas peu dire…
      Le conducteur avait remarqué mon nez écrasé tel Escargot époustouflé par la première neige et mes yeux bulles de savon décolorés scotchés sur la vitre qui nous séparait indéfiniment…
      Alors au prochain arrêt avant que la sonnette allume sur les bobines des enfants assis derrière leurs masques de gens des airs affamés de fêtes foraines et de tours de manège il m’a fait signe de passer de l’autre côté.
      Vilm vloum ! Ecoutez bien…

      De l’autre côté on attaque pas forcément les braves gens avec des couteaux d’argent et des épées dégainées à mains armées. De l’autre côté les doigts mal aimés grattent des guitares au milieu des halls de gare tandis qu’un petit singe acheté dans un magasin de ciboires et de pendules où le diable vous rend la monnaie de votre pièce fait la quête en tendant sa casquette violette aux voyageurs rares. Et des centaines de chats gris de fumée assistent à la représentation assis en rond avec leur nez rouge de clowns plastiqué qu’ils ne retirent qu’à l’aube lorsque la fraîcheur de l’air les disperse.
      Enfin c’est ce qu’il paraît parc’que de l’autre côté si les clowns en dess ous de soirée m’y invitent très souvent vu qu’aussi bien bottée que chat je suis et que je possède comme le singe mendiant une casquette j’n’y vois souvent que des ombres roussies sur les rebords… on dirait de vieilles photos ou bien des silhouettes dont le dos se perd parmi le fracas des lumières et des nuits… Vous imaginez si écrire avec ça c’est facile…
      De l’autre côté ceux qui traversent les portes de verre Vlim vloum ! se frôlent avec les ailes de leurs pardessus couvert de givre et clignotant de mille feux mais ils ne se voient pas. Ou bien quand un très grand hasard maquillé de rouge à lèvres les fait se dévisager pareil que le conducteur du métropolitain et moi ça signifie que le traîneau du temps a décidé de faire une pause un instant dans la géante course endiamantée des hommes comédiens et des femmes trapézistes...
      Vlim vloum ! Le conducteur du métropolitain avait des allures de fille sous ses vêtements de garçon c’est certain. Lorsqu’il a entrebaîllé son pardessus couleur cendres et fumée que le vent frais de l’aube disperse j’ai vu qu’il portait un pyjama en soie vert pomme et lilas et de grosses chaussettes de laine tricotées à la main par sa grand-mère… Maille à l’endroit… Maille à l’envers… Et pas de chaussures… Ah non ! Surtout pas… 
      Ce sont les chaussettes tricotées par les grands-mères un peu dépassées qui permettent de ne pas être mis au courant forcément… Et lorsqu’on conduit une motrice dans le ventre de la terre il vaut mieux qu’il y ait de la distance entre ses pieds et les frissons à haute tension. Un conducteur du métropolitain n’a pas le droit de se laisser aller à certaines émotions pour la raison bien connue des escargots bavant sur les feuilles de salade des bistrots que c’est un métier sérieux…
      Seuls les poètes et les artistes à la rigueur peuvent se dispenser des chaussettes de grands-mères les isolant du courant d’ère parce qu’ils sont des bouffons c’est bien connu. Donc pas de chaussures à l’intérieur de la motrice où je me glisse sur mes chaussettes trouées mes bottes de chatte bottée à la main.
      De l’autre côté quand on y est… Vlim vloum ! rien d’étonnant à ce que les gens s’affublent de toutes sortes d’accoutrements puisque le lieu s’y prête et que l’espace du dessous est un vaste cirque assurément. Le conducteur du métropolitain qui voyait mes yeux verts fendus dont les pupilles de jais s’élargissaient percer l’obscurité m’a montré le fonctionnement des manettes et des feux clignotants sur le tableau de bord semblable au cockpit d’un petit avion. Pendant que nous nous enfoncions dans la boue noire des tunnels je pensais à Saint Ex. et à sa carlingue frissonnant et se secouant tel un gros chien remontant à la nage l’océan des étoiles…
      A l’intérieur de la motrice la moquette était aussi épaisse qu’une prairie au printemps et je cherchais dans l’ombre rousse des taupinières. Le conducteur du métropolitain a secoué sa longue carcasse qui se cognait contre les parois de verre et d’acier de la machine avant de me préciser que cette ligne-là justement possédait des replis et des cachettes moelleuses propices aux amoureux. Il avait dû se dire en lorgnant sur mes chaussettes trouées que je cherchais quelqu’un à aimer…
      Vlim vloum ! Mais dans les dessous de la ville les portes de verre et d’acier se referment toujours pour séparer les rêves doux de leur réalité.
      - Non… que je lui réponds outrée par son regard voyeur sur mes chaussettes super marché que mes bottes cachent d’ordinaire avec bonté.
      - Non ! Ça n’est pas vrai… je ne cherche personne pour réparer mes trous… Je suis poète ça suffit bien…
      Et d’ailleurs comment on peut s’aimer dans des lieux à l’odeur rance et biologiquement reconnaissable de rat crevé même si on dispose de banquettes couvertes de velours rouge au pied desquelles une saxophoniste adolescente au crâne rasé et au regard faïence explosé joue comme une jeune déesse un air très ancien ?
      - Elle joue toute la nuit… Et même quand les grilles du métro sont refermées sur le dos à rebrousse-poil des courants d’air elle continue…
      Il a jugé utile de me dire ça comme si j’n’en faisais pas partie moi aussi de ces dessous de soie alors que je fréquente ces endroits que d’autres fuient en grognant depuis ma naissance au monde… C’est vrai… vu que cette histoire je suis en train de l’écrire il est important qu’il me mette au courant de certains détails… Des détails dont il ne sait pas quoi faire lui le colporteur qui doit avant toute chose conduire la motrice à bon port dans l’affaire… Maille à l’endroit… Maille à l’envers… 
     
      Ça y est… C’est énervant… Mes gros orteils ont entrepris de sortir des trous de mes chaussettes et je ne peux plus les contrôler.

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Jeudi 3 juillet 2008 4 03 /07 /Juil /2008 11:40

Migrations… 

              Nous voici arrivés enfin… ouf !… à ce moment de l’année que je préfère : l’été… L’été c’est d’abord par magie la saison où l’ami Louis et moi on est nés eh oui ! tous les deux on a le soleil pour camarade et sa paluche frangine bonne et jaune comme le spectre d’argent qu’on débarbouille pour lui faire rendre ses couleurs… sa paluche qui nous tient bien vu que ni Louis ni moi on arrive à supporter l’hiver et ses froidures…
            L’été c’est le bleu pas croyable dans le ciel de la cité qui si on a de la chance s’installe pour nous remplacer celui de Saint-Malo où on se tire chaque année rejoindre la grande silhouette mirage de Céline sur la plage du Sillon et se remplir les poches de sable et de galets ronds et doux mais rien qu’une semaine et encore c’est déjà pas mal !
             Alors voilà… on est prêt à larguer les amarres de notre blog des Cahiers des Diables bleus pour un petit mois car après notre errance au creux des joyeuses vagues vertes c’est à Epinay qu’on retourne et qu’on se pose comme les cormorans blacks et là on va travailler à notre prochain Cahier La banlieue des travailleurs qui devrait être prêt pour octobre et à nos nouveaux Petits Cahiers dont vous aurez la surprise en septembre…
            On vous abandonne donc tout ce mois de juillet mais en fait on ne vous abandonne pas du tout ! J’ai bien pensé que beaucoup d’entre-vous qui n’ont pas plus de sous que nous autres ne partent pas ou à peine et c’est dur de ne même plus pouvoir lire ses articles habituels sur le blog qu’on apprécie et où on se balade avec curiosité et passion quand en plus tout le monde s’est tire ! Ce v ide-là je l’ai connu y’a quelques années quand je n’savais pas encore ce que c’était qu’un blog avant de vous avoir rencontrés toutes et tous et je n’voudrais pas que vous soyez aussi largués par nos p’tits mots complices fraternels…

           Donc on vous a préparé des articles et des images pour tout ce mois d’absence et même si ça ne remplace pas une vraie présence à qui on peut penser ou écrire c’est sûr… ouais même… eh bien vous saurez en les lisant que nous en les écrivant on a fort songé à vous et qu’on n’vous oublie pas… 
           C’est un peu décousu et cahotique et vous retrouverez le fil de vos lectures habituelles début août avec des petits décalages dans les articles mais vous ne nous en voudrez pas car on a trop besoin de ce petit break… on est fatigue à mort !
            Et vous pouvez comme d’habitude participer et réagir si ça vous dit… on sera tellem ent heureux de vous lire et on vous rapporte de nos promenades marines des tas de p’tits galets ronds et doux des étoiles de mer couleur de lune des renards d’océan et mille autres choses pas “ miraginables ”… On vous souhaite un agréable été très fou et très insouciant et à celles et ceux qui restent dans nos banlieues un bleu indigo turquoise lapis-lazuli encore plus féerique que toujours… 
                                                                                               A très bientôt !…
  
 

Publié dans : Les Diables bleus
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Mercredi 2 juillet 2008 3 02 /07 /Juil /2008 11:58

La part du pauvre suite...

Ecoute…

  













             Sarah connaît plus d’histoires que moi car elle est d’une famille à racontars comme toutes les familles de la Cité palabrant du haut de la cage d’escalier ainsi qu’elles feraient autour d’un arbre géant. Sarah m’assure que Clarisse est en fait un esprit bienfaisant qui a pris une apparence humaine pour l’instant… Il faut dire que Clarisse le Guadeloupéen qui a le plus sale boulot qu’on imagine hanté par cette broyeuse à la mâchoire terrible dont le hurlement hystérique rendrait sourd et abruti n’importe qui ne se met jamais en colère. Au contraire il chante et sa voix nous arrive comme un ruissellement de cailloux clairs… Ecoute… Khaled l’aveugle… Ecoute…

Sarah m’assure qu’elle a vu Clarisse qui est vêtu pareil que nous d’un bleu et d’un chandail troué modern style lui tombant presque au genou avec une cagoule d’où ne sortent que ses yeux narcisses et nuit entrer dans l’entrepôt sapé d’un boubou blanc brodé d’argent… Et pieds nus sur le béton qui a aussi de petites dents de vampire mou… Ce qui explique que Clarisse le Guadeloupéen n’ait jamais de lacets car normalement de chaussures il n’a pas non plus mais il les met afin que personne ne le soupçonne…

- Qu’on le soupçonne de quoi ?… je demande à Sarah en essayant de forcer mon cerveau qui noctambule à l’aveuglette à suivre sa course au gré de la poussière rouge des chemins d’histoires… Rouges… rouges et noires…

- Mais d’être un ange !… elle confirme en ajoutant avec dépit :

- Tu ne suis pas du tout… C’est pas la peine…

Elle fait la moue en retournant avec rage le carton qu’elle vient de crever d’un coup de cutter et vide ses intestins de papiers sur le tapis. C’est un carnage blanc qui n’a pas de fin et qui nous mangerait les mains et la tête et le cœur si on ne le pervertissait pas en jouant aux histoires tout juste. C’est comme ça depuis qu’on a débarqué ensemble dans l’entrepôt la même nuit et qu’on a vu avec horreur ce qui nous attendait… D’être englouties… Dévorées… Dépecées de nos rires… Mais pour que ça marche il ne faut pas que l’une des deux laisse tomber l’autre avec ses mots dans le vide…

Le plus souvent c’est moi qui raconte et Sarah ne perd rien de mes histoires qu’elle avale comme du lait. J’ai un domaine d’imagination envahissante dans lequel j’habite sans fermer les portes… Ce sont des portes de vent d’ailleurs comme celles de l’entrepôt qui battent la chamade en même temps que le corps de la ville la nuit autour de notre corps à nous fragile.

Sarah quand c’est son tour ne raconte que les choses qu’elle voit et qui sont vraies dur comme fer. Et elle y croit si fort que tout son corps tremble par petites secousses au point que même Benjamin le vieux militant qui n’aime pas les superstitions n’ose pas la contredire. Rouge… rouge… noire et rouge…

- Mais… si c’est un ange Clarisse… alors c’est forcé qu’il ait des ailes…

- Bien sûr qu’il en a. Et d’ailleurs s’il en avait pas comment il aurait fait pour venir ici depuis la Guadeloupe puisqu’il a pas un rond ?…

            Ça c’est l’affirmation qui me cloue le bec tellement elle exagère… Elle ment de toutes ses dents… Et ravie de m’avoir médusée elle se jette dans un fou rire en battant des mains… Elle attaque le carton suivant comme si elle éventrait un tamanoir… Elle poursuit son histoire d’ange noir travesti d’un habit de plumes blanches que je ne pourrais voir moi que sous la forme d’un gros volatile balourd incapable de voler justement.
         Un goéland Clarisse ? Ça oui certainement. Un type qui avec ses membres tellement longs qu’il se cogne partout comme un clown peut t’emmener où il veut quand il démarre ses chansons créoles sous la houle folle de la broyeuse…

C’est Sarah qui a raison. Elle aussi elle voit comme toi Khaled l’aveugle avec un lézard furtif de lumière dorée qui ne garde des gens que ce qu’ils donnent en passant… La légèreté des murmures de papillons à l’intérieur d’un flacon de verre.

 

Ecoute… Khaled l’aveugle… chaque soir depuis la terrasse du Tanagra assise face à mon soleil je me disais qu’en prenant ma course jusqu’à mon cagibi pour préparer la musette je finirai par m’arrêter à tes trop grandes chaussures de clown le temps de poser dans ta main une des pièces que j’avais préparées depuis si longtemps. Je me disais qu’avec toi parce que tu avais ce regard de bonté tranquille je le pourrais.

Je le pourrai parce que tu rendais au geste de donner son innocence. Mais ce qui m’ennuyait pendant que le goût juste amer du thé me chavirait c’était de ne pas connaître ton nom…

 

Ecoute…

Avant cette nuit infernale du 23 mai Sarah ignorait que j’avais toujours eu des problèmes avec mon nom… Elle l’avait pris comme il venait en faisant semblant que ça allait de soi… Certainement elle pensait qu’il y avait des tas de choses étranges dans la vie et qu’on aurait pu leur poser à chacune des questions sans qu’il y ait de réponse. Alors… il valait mieux se contenter du murmure des papillons à l’intérieur d’un flacon de verre.

Ecoute…

Cette nuit du 23 mai elle ressemblait vraiment aux autres avec son bleu indigo dans lequel plonger tout entière. Et il faisait si chaud que j’avais même attaché les bretelles de la salopette autour de ma taille par-dessus le tee-shirt rouge cerise trop grand qui flottait comme un cerf-volant sur ma peau. Je prenais le vent en poupe du côté des camions aux remorques de grosses tortues leurs carapaces se touchant avec Benjamin et les types qui buvaient leurs bières… Ils somnolaient un peu avant de repartir brouter le macadam leurs trop grandes chaussures collées à la pédale de l’accélérateur jusqu’à ce que la route devienne un sentier poussiéreux de lune…

Je ne sais pas ce qui m’a pris de retourner comme en suivant une piste avec les pieds du côté de l’entrée de l’entrepôt où le vent me semblait apporter l’été une odeur marine et des crissements de coquillages…

Sûrement Sarah venait d’arriver et on allait pouvoir se dire des choses avant que la machine se mette à nouveau à nous frotter les paumes comme des galets. De l’autre côté j’ai entendu la voix de Clarisse le Guadeloupéen qui parlait à quelqu’un que je ne pouvais pas voir dans l’entrebâillement du portail d’acier gris matou. J’ai cru que c’était un de ses copains qui passait parfois pendant la pause et tous les deux ils n’arrêtaient pas une minute de jacasser.

Mais là c’était différent parce que Clarisse avait l’air de répéter toujours les mêmes mots comme il le faisait quand il chantait… Mais il ne chantait pas. On aurait dit qu’il se repliait dans sa langue comme derrière un bouclier de mots qui porc-épiquent.

Alors je me suis approchée de la porte en essayant de me fondre le plus possible à l’intérieur du clair-obscur rougeoyant de l’entrepôt. Et j’ai entendu que la voix à laquelle Clarisse le Guadeloupéen répondait était celle d’une femme…

Presque aussitôt je l’ai reconnue et j’ai senti une sorte de patte aux doigts glacés se glisser dans mon dos sous le tee-shirt rouge cerise flottant cerf-volant. Il faut dire que les accents aigus qu’elle déployait exaspérant les voyelles telles des billes d’acier frottées je les connaissais au point d’en avoir une terreur terrible dans les replis de l’estomac…

- Laissez-moi entrer !… Je vais lui crever les yeux… Cette fille est un monstre vous entendez !… Vous connaissez son nom ,… Vous imaginez ça un nom pareil ?… Elle va savoir qui je suis !… Je vais lui crever les yeux !…

Ça finissait par ne plus avoir de sens tellement ça couinait comme un égorgement. Et les sonorités graves de Clarisse le Guadeloupéen lui retiraient le pouvoir de venir nous faire du mal. Je distinguais l’ombre de son corps aux membres trop grands de clown qui barrait le passage de son bouclier dansant.




A suivre...

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Mardi 1 juillet 2008 2 01 /07 /Juil /2008 12:14

Hélène Cixous Alice Cherki/Frantz Fanon portrait fin

        Mais cette volonté de Fanon d'appliquer son expérience d'un moment de l'Histoire à une réflexion sur l'universalité et les causes réelles des violences réflexives échappait sans doute aux intellectuels de gauche français de qui on aurait pu attendre dans ce contexte un intérêt pour cette analyse. Ils ne semblaient pas en effet s'intéresser ni à ce moment-là ni après aux témoignages de ce que vivaient dans leur corps les Algériens ni même aux terreurs balbutiées des jeunes appelés. Tous ceux qui ont lu bien des années plus tard les récits réunis par Jean-Luc Einaudi dans son livre La Ferme Ameziane ont été frappés par la honte et les silences à peine rompus au travers desquels se font ces “ aveux ” d'un corps qui n'a aucun moyen de s'absoudre de son désarroi par le cri ou une quelconque gestuelle.
        Peut-être est-ce cette conscience lucide et visionnaire tout autant dans sa pratique médicale que dans le champ de son écriture qui va mener Fanon à dire de lui-même à cette époque : “ Je vais trop vite, (… ) et j'ai peur de me retrouver seul . Cette modernité dans la pensée et dans l'action il continuera de les appliquer en préconisant dans un de ses articles “ l'ouverture des portes des services psychiatriques, ‘ open door ’ déjà pratiqué dans les pays anglo- saxons. ” Il avait à ce moment également travaillé à mettre en place “ l'hospitalisation de jour ”. “ C'est là, à l'intersection des combats politiques, des innovations psychiatriques et des connivences amicales, (… ) que Fanon écrira, outre des articles et des conférences, L'An V de la révolution algérienne ”, livre qui paraîtra chez Maspéro en 1959.

“ Dans cet écrit, Fanon ne mentionne aucune des grandes déclarations, chartes et autres démonstrations de dirigeants. Il relate des manifestations simples et courantes de la vie quotidienne concernant non pas une élite mais le petit peuple. Il s'appuie sur son expérience à Blida, ses contacts avec les malades, leurs familles, les infirmiers, les militants locaux, et aussi sur son travail à Tunis, où il est amené à rencontrer de nombreux combattants et réfugiés algériens, traumatisés ou pas, venus des villes et des montagnes. Les récits de ces militants, réfugiés et malades venus de différents coins de l'Algérie en guerre sont une des sources essentielles de ce livre.”
Frantz Fanon Portrait

        On a déjà vu combien Fanon se sentait proche de l'Afrique avec sa participation au Premier Congrès des Ecrivains et Artistes noirs ainsi qu'aux développements et débats de Présence africaine fondée en 1947 par Alioune Diop. A partir de 1958 il y effectue de nombreux séjours durant lesquels il “ se fait le chantre de la solidarité africaine ” et se lance “ à corps perdu dans la réalisation de cette unité panafricaine ”. Cette façon d'ouvrir le champ de la révolution algérienne à toute l'Afrique est l'affirmation d'un destin commun à inventer respectant les particularismes “ des peuples construisant une nation ”, au large d'une ségrégation souvent évoquée entre Nègres esclaves et Algériens colonisés. Et à l'inverse elle exclut l'idée de combat pour “ la négritude ” ce qui en reviendrait à un monde clos sur lui‑même. Ici encore tout est mouvement et mise en acte créatrice d'un possible ouvert et néanmoins singulier.

… l'inévitable passage par la violence… ”  

        Après sa participation à Tunis en janvier 1960 à la Deuxième Conférence des pays africains naît entre autres de son intervention un texte intitulé Pourquoi avons-nous choisi la violence ? qui préfigure le développement de la symbolique de la violence des Damnés de la Terre. Il projette d'ailleurs en cette année 1960 le plan d'un livre qu'il abandonnera qui aurait été intitulé Alger-Le Cap et qu'il propose à François Maspero. Se sachant atteint de leucémie dès décembre 1960 il entreprend avec la méthode qu'il a toujours utilisée celle de la dictée de rédiger ce qui sera son dernier manuscrit.
        Dans son esprit, ce livre est en partie une réponse au besoin “ d'une telle réflexion en Afrique et en Algérie , et plus largement “ dans les milieux politiques du Tiers-Monde . La demande acceptée d'une préface à Jean-Paul Sartre qui “ partageait avec lui l'espoir ou l'exigence d'une autre relation des hommes entre eux ”, et sa rencontre avec celui-ci et avec Simone de Beauvoir seront une “ ultime reconnaissance aussi de la part de quelqu'un qui avait profondément marqué son trajet intellectuel depuis ses vingt ans ”.
        Fanon, à travers ce texte nous met en face de l'inévitable passage par la violence personnelle d'abord et peut-être - la question reste posée à ceux qui s'avouent l'échec des mouvements non-violents - par la violence collective. Démarche de la pensée qui reste dans l'inachèvement par la force des choses. Les Damnés de la Terre parus chez Maspéro en novembre 1961 seront interdits dès leur parution comme plusieurs des livres de Fanon et d'autres écrivains à cette époque confirmant ainsi que nous n'étions pas encore prêts de transformer nos interdits en inter-dits.

        “ De même que dans Peau noire, masques blancs, il écrit à partir du corps, mais à corps perdu au sens propre comme au sens figuré. Et cette écriture soutient l'intensité du contenu des cinq chapitres qui composent le livre. (… ) Fanon ne s'arrête plus seulement à la description de la situation coloniale, même s'il la reprend encore plus fermement que dans L'An V. Il analyse la décolonisation “ qui doit porter sur l'être ”, “ être une décolonisation de l'être ”.
Les Damnés de la Terre - Frantz Fanon Portrait

        La théorie de Fanon à laquelle nous sommes bien obligés de souscrire si nous voulons tenir compte et de l'authenticité de nos expériences vécues et de l'observation d'un monde où nous évoluons, en état constant de “ violence soft ”, est que la “ décolonisation de l'être ” ne peut se faire sans violence, compte tenu de la violence que secrètent les sociétés et les différentes formes de pouvoirs. Cela concerne la situation coloniale, mais il en va probablement de même pour toute forme d'aliénation, individuelle ou collective.
        Aliénation qui nous renvoie toujours au corps car le plus souvent dans une situation de contrainte et d'humiliation seul le corps peut exprimer son refus “ par une tension permanente ”. La question “ où passe la violence du colonisé ? ” peut être élargie par exemple à celle du choix ou du non-choix pour nous-mêmes colonisés par les concepts de la société de consommation et aux actes de ruptures qui en résultent.
       Ce sont des formes de violence indirecte qui ont le plus souvent dans le monde occidental pris la place de celles des conflits et des contraintes exercées par les religions les coutumes archaïques et les oppressions diverses. Mais l'absence de choix réel de société pour un individu en est une tout aussi destructrice par la marginalité sans issue qu'elle finit par provoquer.

“ Aujourd'hui, nul ne peut échapper au constat que ce sont les sociétés qui secrètent la violence, même si elles la dénoncent, et cette dénonciation les rend encore plus violentes. ”
Frantz Fanon Portrait

        Les parti pris de Fanon à ce sujet ont paru à beaucoup de ses amis à la fois incompréhensibles et exagérés le classant du côté des apologistes de la violence. La plupart d'entre eux n'ont pas admis la théorie selon laquelle la décolonisation de l'être serait un “ temps de ‘ désordre absolu ”. Sa réflexion sur les similitudes entre l'état du colonisé et celui du malade mental tous deux exclus des rapports humains et sociaux auxquels chaque être libre peut normalement prétendre en arrive à la conclusion du “ non-langage ” excluant toute possibilité de communication autre que celle souvent “ brute ” voire brutale du corps.
        Mais Fanon qui en tant que Noir a eu à affronter les insultes raciales sait de quoi il parle lorsqu'il dit que “ la haine ne saurait constituer un programme ”. Etant entendu qu'elle n'est destinée qu'à un temps précis de la prise de conscience de soi et à être dépassée. Il insiste notamment sur ce qu'il pensait être le rôle de tout véritable révolutionnaire “ ouvrir l'esprit, l'éveiller, le mettre au monde, ‘ inventer des âmes…”
        Fanon se réfère toujours en raison de la période précise où il vit qui est celle de la décolonisation des pays d'Afrique à des sociétés où les individus ont été colonisés ou réduits à l'état d'êtres inférieurs. “ Mais il prolonge cette analyse au-delà de la situation coloniale, car pour lui toute société qui n'ouvre pas à ses membres - surtout les plus déshérités - un espace de parole non dévalué est violente, et cette violence qui les exclut appelle la violence pour conquérir le pouvoir de s'exprimer.” Cette référence à la parole reconnue et à une non‑hiérarchisation des langages utilisés pour se dire renvoie dans notre univers citadin de la m odernité au dialogue devenu impossible entre ceux des espaces périphériques dont la langue est de plus en plus orale et métissée et ceux qui occupent la place privilégiée à l'intérieur de la cité où la langue dite classique est considérée comme unique véhicule de la culture.
        En fait, cette réalité du dominant-dominé que les sociétés occidentales avaient exportée au loin se retrouve désormais enclose à l'intérieur de leurs murs et il n'est pas étonnant que Les Damnés de la Terre aient été un livre phare pour les Noirs américains des années soixante. Ceux qui faisaient partie des deux mouvements les plus importants de cette époque, les Black Panthers et le Black Power étaient confrontés également à la réappropriation de la violence tournée jusqu'ici contre eux et au moyen de s'en servir pour se construire. “ Cette violence est utilisée de façon mesurée comme autodéfense, puis comme revalorisation.”

        Quant à la société du spectacle dans laquelle nous vivons et élaborons nos propres mises en scènes intimes pour résorber cet excès d'insupportables tragédies quotidiennes s'y côtoient comme des continents à la dérive et s'y frôlent les plus grands impensés des violences et des aliénations ancestrales qui nous manient telles des marionnettes au-dessus d'une scène où nous ne mettrions jamais pied à terre. Cette sensation d'être suspendus hors de son corps‑même d'être manipulé par des forces inconnues d'être agi à sa place est ce qui arrive à chacun de ceux qui n'a pu faire le choix de ce qu'il veut être en rupture avec ce qui le nie. Peut-être notre chance est-elle aujourd'hui de ne pouvoir fuir cette civilisation métisse qui est venue à nous avec les premiers ouvriers immigrés il y a une quarantaine d'années et qui est devenue la nôtre.
        C'est elle qui est en train de nous entraîner malgré nous à penser cet impensable et à inventer une langue pour le retracer. Ceux qui ont fait le choix de l'écriture comme médiateur entre la cruauté d'un monde qui leur demeure étranger et les rejette de toute façon et la violence qui en eux demeure génératrice de vie de mouvement, de passion créatrice en devenir peuvent sans doute faire également leur cette affirmation : “ L'écriture devient la scène où réinscrire le drame de son rapport au monde. ”
        Cette langue dont nous avons besoin aujourd'hui “ truffée d'images issues du corps et des sensations ” pour nous dire multiples Fanon en pressentait et en inventait il y a quarante ans certains rythmes que celles et ceux qui ont vécu comme moi un métissage culturel au cours de leur enfance et de leur adolescence reconnaissent. A nous désormais pour qui l'origine n'est qu'un terrain vague infini entre ici et ailleurs de tenter de répondre à la question posée par Alice Cherki à la fin de son livre : “ Comment déconstruire une langue et la faire vibrer autrement ? ”

Image du Magazine Fumigène 2007       

       “ S'ouvre ainsi la liberté qu'une langue en affecte une autre et qu'elles acquièrent finalement toutes les deux le même statut, celui de ne jamais pouvoir vraiment dire l'origine. ”
Frantz Fanon Portrait

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Lundi 30 juin 2008 1 30 /06 /Juin /2008 22:58

Destinée d'araignée

Epinay, dimanche, 22 juin 2008

File file petite araignée
L’étrange fil de ma destinée
Ton recoin obscur rare au soleil
Pétille de savanes sans pareilles

Ton chemin sous l’argent et les palmes
Englouti jette des grappins calmes
Sur mes mangroves d’argile naines
Sur mes marigots graves à la traîne

Toi tisseuse de lisse nocturne
Et moi ravisseuse des cothurnes
Ecarlates des chats de Sumer
Ou d’Abyssinie détroussons chimères

Et caféiers d’Erythrée qui glissent
Liqueur d’ébène sous nos pelisses
Qu’aux yeux des fillettes on se pare
De rimmel d’or noir de khôl de Harar

Vers l’Arabie heureuse acrobate
Sur ton filin frêle je me hâte
Les feux sourds d’Orient nous fiancent
Leurs laines nous vêtent d’outre nuances

 
File file petite araignée
La quenouille nue de nos étés
Comme les femmes le coton noir
D’Aden je rembobine notre histoire

Tu sais seule les sources nomades
Donnant naissance à nos promenades
Indigo teinte nos labyrinthes
Et boit la rosée des cités éteintes

Dans mes pas de géante tu tends
Ta corde à linge et la lune y pend
Ses draps où dorment des photophores
Gouttes d’eau vertes qui sont nos trésors

Toi ouvrière inconnue des contes
Ton attente reine à tout s’affronte
Tu défais le jour au pas des nuits
Ta navette noue du rêve à l’ennui

Quand tes doigts fins trament mes roseaux
Mes burineurs d’aveux ton fuseau
Défie mes chants outrage tu changes
Mes frissons d’encre rageurs sous les langes

Chevalière des licornes grises
Au lacet des frondes d’algues prises
Tu cardes des chardons hérissons
Bleus les cris des hommes à l’unisson

File file petite araignée
Sur le sol de cuivre dédaigné
Que danse l’écheveau de ton escorte
Guérisseuse de mon chagrin d’eau forte

File file petite araignée
L’étrange fil de ma destinée
Ne cesserons jamais de relier
L’obscure clameur des voix oubliées.























Commune libre de Drancy 1928

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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