Lundi 28 juillet 2008
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Maille à l'endroit...
Maille à l'envers... suite...
Ecoutez… écoutez bien…
Vlim vloum ! C’est la balade du métropolitain. A la troisième station après la mienne c’est-à-dire celle où les femmes sous
le regard des hommes sont aussi déshabillées que les trottoirs en dentelle noire un type avec un accordéon installé sur le quai aurait pu entrer alors que je tentais en observant les figurants
assis autour de moi de savoir où on en était du récit ce jour-là. J’étais de très bonne humeur c’est vrai parce qu’en me levant j’avais remarqué au beau milieu de la coriandre et du basilic que
j’avais plantés sur le rebord de ma fenêtre quelques petites pensées sauvages qui avaient poussé par la distraction d’un semeur de mystères et leurs têtes hirsutes se dressaient en direction de
l’Ouest vers un des cimetières de la ville où se baladait nonchalante l’âme de quelqu’un que j’aimais…
Quelqu’un que j’aimais à qui elles envoyaient leurs signaux de fleurs têtues avec
tendresse tandis qu’un confrère amical chat noir dans la gouttière du toit m’offrait ses yeux dorés pour miroir. Il s’agissait d’un vieil écrivain qui avait été mon ami et je sentais ce matin que
notre conversation à peine interrompue avait repris comme si de rien n’était. Et d’ailleurs rien n’était et il consentait à nous accompagner encore un bout de chemin… J’étais rassurée car je
savais que mon ami le vieil écrivain allait m’indiquer comment remettre la main sur Melchior parmi tous les conducteurs noirs du métropolitain.
Cela lui était arrivé au moins cent fois à lui de perdre
la trace d’un de ses personnages et de la retrouver à un autre passage de l’histoire. “ Faut pas s’inquiéter… qu’il disait… jamais un personnage digne de ce nom n’est en retard au
rendez-vous qu’on lui a donné… ” Non… faut pas s’inquiéter…
Les dessous de la Cité ont des couleurs de champ printanier… Quand il entre un homme avec son accordéon dans le wagon du
métropolitain j’ai toujours peur que ce ne soit un figurant tentant d’imiter Mozart mal maquillé et interprétant à toute vitesse pour rattraper le
temps perdu qui lui n’a jamais su jouer La marche turque endimanchée de chapeaux noirs et de gants blancs…
Ou bien pire encore La petite musique de nuit plus délicate qu’une sarabande d’yeux de chats jaune d’or à regard humain et que des doigts de fée se livrant à une orgie de bulles
de champagne. La petite musique de nuit en plein midi sur les touches sautillantes d’un accordéon désaccordé pendant qu’un lièvre fou fuirait les
chasseurs au galop de sa peur sans respirer même à la fin… Vous imaginez ?
Vlim vloum ! Ecoutez… écoutez bien… braves gens !
Longtemps avant de fréquenter Melchior dans la motrice du métropolitain j’ai rencontré Mozart à
Florence au fond d’une de ces petites ruelles où les ateliers d’ébénisterie étroits comme des tuyaux de poêle ouvrent sur des boutiques bourrées d’objets absurdes et cassés et de chaises
suspendues aux plafonds déjà bas souvent peints en or avec leur vieux crin se répandant sur qui aurait d’aventure poussé la porte…
Je sais que vous aurez un peu de mal à me croire
mais si vous réfléchissez vous concevrez aisément que le personnage angélique des êtres de ce style ne meurt pas… Pas plus que Bardamu qu’il m’est arrivé de suivre sans qu’il s’en doute à
plusieurs reprises par les soirs de brume verte acidulée non loin de Courbevoie… Seine…
J’ai rencontré Mozart à Florence au fond d’une de ces ruelles dont on a l’impression qu’elles
descendent toutes vers l’Arno alors qu’elles sont en fait un filet emmêlé de trottoirs et de caniveaux s’enroulant et se déroulant en un mouvement aussi lascif et gracieux que celui des branches
d’oliviers bleues dans les jardins des Villas recouvrant le flanc des collines de Fiesole…
J’ai rencontré Mozart à Florence… alors qu’il
avait treize ans et je reconnaîtrais sans hésiter sa perruque aux mèches de cendres grises s’échappant follement de tous côtés et son costume de drap lilas dont des sursauts de dentelle
s’agitaient autour de ses mains vraiment petites et fines… S’agitaient comme la queue des chats réunis en rond sans les halls de gare en attendant l’aube…
J’ai rencontré Mozart à Florence et vu qu’il
faisait nuit j’ai imaginé que le reste de la troupe était allé dîner de pain de semoule et de farine mêlées… d’olives et de tomates confites tandis que lui improvisait au clavecin à l’intérieur
de la boutique d’un marchand de musique endormi au fond d’un siège crevé un menuet dont les notes aigrelettes et joyeuses s’enfonçaient au creux de la brume verte du fleuve…
Premier dessin de Papageno
par Emanuel Schikaneder
Vlim vloum !
Je ne sais pas si j’aurais osé pousser la porte aux vitraux roses pour l’approcher tant son corps léger d’adolescent dansait
au-dessus de sa musique tel un oiseau s’accaparant le vent pour ne plus jamais toucher le sol. Je ne sais pas car je le voyais déjà jouant face à cet homme endormi et prêt tel un diable à bondir
vers un des bistrots clignotant leur lumière fauve au bord du fleuve où les gens du peuple ivres de vin rouge épais comme du velours lui réclamaient jusqu’au matin de la musique pour oublier la
cruauté de l’aube…
Je ne sais pas si j’aurais osé mais un grand personnage costumé d’une redingote de plumes vert pomme et ressemblant tout à fait à
un perroquet à visage humain est sorti de la brume en sautillant à l’intérieur de ses chaussures délassées qui contenaient mal des pieds difformes sur ma gauche et a crevé le halo bleuâtre d’une
lampe à gaz fixée entre deux boutiques et qui ruisselait le long de dalles noires et blanches du sol…
Sans hésiter il a franchi le seuil de la boutique d’où un tourbillon de sciure s’est envolé nous
recouvrant de son odeur acidulée et fraîche et il a dû se courber vers l’avant afin d’éviter les carcasses des chaises suspendues et de poser sa main sur l’épaule de Mozart qui debout exigeait du
clavecin des accords déraisonnables. L’adolescent aux mèches de cendres a refermé le couvercle de l’instrument dans un bruit mat qui s’est enfoncé au fond du ventre offert de la
ville…
Bras
dessus bras dessous les deux silhouettes sont passées à quelques mètres de moi et j’ai reconnu aussitôt le personnage aux longues plumes vert pomme et au faciès d
e perroquet qui ne pouvait pas se trouver là à cette époque… Et je me suis dit du même
coup que c’était extraordinaire que moi j’y sois aussi dans ces rues de Florence en ce fragment-là du temps et que les histoires sont faites pour fabriquer un autre temps que celui des montres à
gousset et que Papageno existait déjà parmi les multiples défroques de Mozart adolescent…
Vlim vloum !
Donc j’embarque à l’intérieur de la onzième rame du métropolitain et ça commence aussitôt à ne plus être seulement l’histoire des
loups qui seraient plutôt à vrai dire des chiens drôlement méchants au cou pelé livrés à la garde des hôtels de luxe et des coffres bourrés de poudre blanche… Les loups ont toujours eu bon dos
parce qu’ils sont sauvages et souvent sous-alimentés ce qui leur donne des flancs maigres sous une fourrure élégante qu’ils gardent même pour dormir…
Les loups sont noirs évidemment comme tout ce qui
fait peur aux gens et la viande avec laquelle ils nourrissent leurs petits ils l’ont gagnée en combats singuliers au péril de leur vie. Il y a aussi quelques loups blancs mais c’est plus rare.
Ils vivent solitaires à l’écart de la horde car on les repère beaucoup trop facilement en cas de danger. Les loups sont les premiers animaux à visage humain qu’il m’a été donné de rencontrer
grâce à mon ami le vieil écrivain qui m’a tout de suite signalé cette mystification qu’on croise dans les contes mais qui a lieu aussi dans la vie. Maille à l’endroit… Maille à
l’envers…
Les
chiens de garde quant à eux passent à l’attaque avec jouissance et cruauté. Ce sont les vigiles de l’histoire. Ceux qui veillent à ce qu’elle ne sorte pas des petites cages grillagées entreposées
au fond des souterrains humides et aveugles des châteaux où de vieux despotes tout puissants l’ont il y a quelques siècles enfermée. La viande qu’ils rabattent est déjà prête à entrer à
l’intérieur des boîtes où elle servira de pâtée à d’autres chiens moins évolués.
Mais ce n’est pas pour vous entretenir de cela que je suis descendue dans les intestins du
métropolitain tout au contraire puisque de ce qui se passe à la surface vous en avez des tombereaux pleins sur les trottoirs alors que… Vlim vloum !… les dessous de la Cité ont des couleurs
de champ printanier… Ça je peux vous l’assurer.
Aquarelle de Goethe pour une représentation de La flûte enchantée à Weimar en 1794
A suivre...
Vendredi 25 juillet 2008
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Des petits riens
Vendredi, 7 octobre 2005
A Louis
J’écris tu peins on se ressemble
On fouille dans des petits riens
Rien Mais que c’est bon d’être ensemble
L’odeur du café fait du
bien
A cette table que ranime
Un rayon de soleil qui tient
Entre ses doigts des bouts de rimes
Une gomme et un
porte-mines
Qu’a mâchouillés hier le chien
Ou le chat noir de la voisine
Plus noire que lui elle arrive
Les mains couvertes de
farine
De patte blanche et de salive
D’anges on est plein mais c’est rien
Rien mais que c’est bon d’être ensemble
Et plein de livres de
cuisine
Qu’on a déchirés il me semble
Pour faire des petits bateaux
Sur eux j’écris et toi tu peins
Des petits riens comme des
mimes
Et dont juste le corps s’anime
Dans l’eau de jade des bassins
Rien Mais les passants nous ressemblent
Leur air arsouille et leurs
manteaux
D’Arlequins pour la pantomime
Découpés avec des ciseaux
D’argent par les vieux doigts qui tremblent
D’un maquilleur de matins
tristes
Ça les rendra plus rigolos
Rien Mais que c’est bon d’être ensemble
Un rayon de soleil
artiste
Qui frime comme un gigolo
Entre ses doigts prend tes pinceaux
Beau diable au milieu de la piste
Rose violet turquoise Tiens !
S’il t’en manque une tu
appelles
L’ingénieur d’encre qui survient
A cheval sur une hirondelle
Tu peins dans l’eau des caniveaux
Des fresques pour les
SDF
Coupoles ciels leurs oripeaux
Sont les voiles des vastes nefs
Rien la baraque des oiseaux
Pas de murs et pas de carreaux
Tes aquarelles tes dessins
Mes poèmes de leurs chapeaux
Sortent joyeux secouent leurs
ailes
C’est du mouron mais trois fois rien
Rien mais que c’est bon d’être ensemble
Les passants ont perdu la
liste
Des ingrédients pour le gâteau
Montparnasse passe la main
Dans le dos des vieilles actrices
Nous on est là j’écris tu
peins
Complices nos cœurs sans malice
Pour demain ont fait des châteaux
De sable ou bien de pain d’épices
Des provisions de petits
riens
Coco roudoudous et réglisse
Rez-de-chaussée un vieux bonhomme
Nourrit les chats de la Cité
Mille greffiers qui font un
somme
Les rats trinquent à sa santé
Ça ne fait rien on est ensemble
Pendant que cuit la tarte aux pommes
Un rayon de soleil
rebelle
Bondit comme le chat botté
Venu pour dîner il me semble
De trois fois rien j’écris tu peins
L’odeur du café fait du
bien.
Mercredi 23 juillet 2008
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11:41
Djamel Farès Les créateurs de chez moi... suite...
D. F. : En 1975, je suis parti durant un mois d'une base algérienne en compagnie d'un groupe de Saharaouis. Je voulais absolument y aller et c'était
compliqué. Il fallait obtenir une autorisation de la Présidence de la République algérienne. J'étais dans des conditions que je ne connaissais pas, avec des gens en armes dont je partageais la
vie et l'histoire un moment. C'était cela que j'allais raconter et pas seulement la guerre. Cette façon de se déplacer qui m'était étrangère, où je n'ai pu apprendre à lire vaguement les
directions que l'on prenait qu'en regardant les étoiles. Tout cela doit être écrit dans les photos qui ne sont pas le reflet d'une actualité mais des passages forts d'existences partagées.
Prendre conscience qu'à mesure qu'ils entrent dans notre vie nous
pénétrons dans la leur. Par effraction tout d'abord. Une partie du “ jeu ” consiste à se reconnaître voyeur de ce qu'ils désignent comme “ ce peu de
moi qui vaut la peine d'être mis en commun ”. Plus tard bien plus tard lorsque de multiples étapes auront été franchies ils deviendront eux-mêmes les gardiens du phare. Les veilleurs. Ce
sont eux qui conserveront ce fragment de leur présent que les images prises par D. Farès leur ont révélé et qui n'est ni passé ni futur mais toujours vivant.
"Ce qui m’inquiétait le plus, c'était ce côté voyeur,
intrusif."
D. F. : Il y a quelques temps j'avais photographié mes voisins qui sont des paysans à la retraite, et la première fois que je suis retourné chez eux ils
avaient encadré la photo et ils l'avaient mise sur le téléviseur. A chaque fois que je leur envoie une photo je la retrouve encadrée quelque part. C'est aussi une manière d'accepter que mes
images puissent vivre autrement que dans une exposition. Là, je suis chez les gens. Je prends une place dans cette intimité de leur vie. Ma photo devient un objet familier au même titre qu'un
autre qu'ils ont aimé. “ C'est marrant votre manière de travailler, me disait un jour une vieille dame, d'habitude, c'est nous qui allons chez le photographe,
et là c'est le photographe qui vient chez nous. ”
Ces quelques mots nous renvoient à nouveau à l'image de cette djida kabyle si importante parce qu'elle est en somme la mémoire algérienne que D. Farès
porte avec lui et qu'il nous transmet ainsi. Tatouages… le mur de sa chambre raconte. Une vieille femme algérienne a dessiné le monde à son image.
D. F. : Cette image n'est pas une anecdote et elle n'est pas non plus une image uniquement personnelle. On peut y découvrir ce qu'on a envie. Pour
commencer on ne sait pas forcément que tous ces dessins sont d'elle. Dans un premier temps les gens pensent que ce sont des dessins d'enfants. Ils sont en effet pour elle une manière de retrouver
son enfance. Dans notre enfance à nous elle a tenu une grande place. On peut dire qu'elle nous a élevés.
Elle nous
racontait des histoires pour nous endormir. Des histoires d'ogresses par exemple qu'on adorait. Et une fois devenu adulte lorsque je rentrais tard de mon travail, elle m'attendait jusqu'à deux ou
trois heures du matin car elle ne dormait pas la nuit. Je trouvais toujours un verre de lait et des figues qu'elle avait préparés pour moi. Elle ne parlait pas français et c'est grâce à
cela
que je parle et que je comprends encore le kabyle aujourd'hui. C'est peut-être
parce que elle, qui était ma grand-mère, dessinait, que j'ai fait de la photographie. Elle n'a jamais fait d'école d'arts plastiques et pourtant ses dessins avaient une personnalité très marquée.
D'où tout cela lui venait‑il ?
Djida par Djamel Farès
Cette photographie pourrait elle aussi prendre la place du phare : le centre d'où tout rayonne et où tout revient. Cette quête des racines qu'un plus
récent voyage en Algérie non abouti n'apaisera pas est tournée vers elle comme un cheminement vers soi-même pris dans le cycle du temps.
D. F. : A partir de 1990 les sujets que j'ai pu traiter font partie d'une histoire qui se déroule, qui a à voir, avec mon histoire et avec l'Algérie.
L'Algérie avec laquelle il n'y a jamais eu de rupture, seulement une “ impossibilité mécanique ” de poursuivre… Ainsi lorsque j'ai photographié des personnes âgées qui vieillissent en
France, je me suis trouvé confronté à une situation que je ne connaissais pas : la vieillesse. Mais ces gens avaient en commun avec moi le fait d'être étrangers et d'avoir décidé de rester ici.
L'âge faisait la différence. Ils me renvoyaient à une image du temps à venir avec lequel c'était ma première confrontation. Vieillir ici ça ne signifiait pas forcément mourir ici. Première
découverte de ce que je ne voulais pas voir et n'imaginais pas : vieillir. Je me suis dit : “ tiens, il va falloir que j'y
songe… ”
Dans l'entrée chez Djamel Farès il y a une autre photo de djida en gros plan entourée d'un cadre de bois teinté de mauve avec de petits décors peints à
la main. Sur un des angles est accroché un chapelet rustique aux grains blancs. Cette vieille femme a un regard tellement malicieux et rempli de tendresse derrière ses lunettes loupes que son
voile blanc lui donne l'allure d'une sorte d'ange bienveillant protecteur des lieux mais concrètement présent. Il me semble qu'elle me souhaite la bienvenue.
Je songe à la voir ainsi habiter l'espace telle une djinia qui nous accompagne d'une pièce à l'autre
parmi les visages que Djamel a photographiés de ces femmes saharaouies sous leurs tentes avec les enfants pendant que les hommes montent la garde près des fusils juste à côté. Multiplicité de
l'Algérie… un soleil en éclats dont chaque parcelle exige un regard. Autre vision possible de soi-même élargie à l'ensemble du monde arabo-musulman : partir du coeur de l'Islam
la Kaaba pour franchir la distance vers ce territoire qui refuse toute monopolisation du sens. Pour parler de cette expérience D.
Farès commence par ces mots :
"J'étais spectateur de mon propre spectacle."
D. F. : En 1978 j'ai connu cette curieuse expérience d'effectuer le pèlerinage à la Mecque comme un simple pèlerin, et en même temps de faire un reportage
photographique pour le Ministère de la Culture algérien. Je me suis servi du fait d'être arabo-musulman pour pouvoir faire cela. Ensuite cela m'a posé la question de savoir ce que cela signifiait
comme acte.
L'enjeu était de réaliser un reportage, de raconter cette histoire, sachant à l'époque que j'étais là
considéré comme appartenant à la communauté musulmane, ayant été élevé dans la religion musulmane, mais sans être musulman ni pratiquant ni croyant. La difficulté consistant à faire les
photographies sans effectuer les rites moi-même. Au regard des autres que tu le fasses ou non, à partir du moment où tu y es allé, tu es considéré comme quelqu'un qui a fait le pèlerinage. Je
n'ai d'ailleurs pas abordé cela à la légère. Avant de partir j'ai lu tout ce que j'ai trouvé qui a été écrit sur la vie du Prophète, sur ce qui concerne les rituels et le pèlerinage en
particulier. J'ai encore approfondi cela à mon retour en fonction du reportage que j'avais fait. Je considère que ce travail fait vraiment partie de mon histoire, plus que celui sur le Chili.
Abdallah Benanteur peintre par Djamel Farès
dans la Galerie Nicaise à Saint-Germain des Près. Dans les années 60 les lithos d'Abdallah voisinnent avec les poèmes de René Char.
Cahiers Parl'image N°56 La source et le secret
A suivre...
Lundi 21 juillet 2008
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12:13
Maille à l'endroit...
maille à l'envers... suite...
Il s’agit à cette heure de l’après-midi un jour de printemps d’aller renouveler ma provision de légumes de la semaine car comme pour tous les herbivores
déplacés qui habitent la Cité me nourrir est une calamité.
Il y a quelque chose de redoutable quand vous êtes à la fois l’auteur et le personnage d’une histoire où les loups tiennent les
postes clefs et que votre envie à vous serait plutôt de brouter des iris d’eau au bord d’un ruisseau ou les pousses fraîches au goût à peine amer des asperges sauvages c’est de vous trouver cerné
d’étalages de viandes saignantes aux reflets crépusculaires…
Dans les dessus cruels de la Cité des marchands de viande ont remplacé depuis belle lurette les maraîchers et leurs petits jardins
où les salades au ventre tendre et les escargots soucieux d’utiliser leur bave à bon escient faisaient leur ménage compte tenu de l’abondance de prairies au coin des rues et sur les hauteurs de
la ville… Les fermes aux vaches noires et blanches entourées de leurs vergers de cerisiers s’étendaient à perte de vue et les guinguettes musiquaient à fond pour les ouvriers le
dimanche…
Mais
les loups qui tiennent les clefs de l’histoire dès que les poètes ont le dos tourné ont rasé les petits jardins et chassé les maraîchers afin de donner toute son ampleur au marché de la chair
fraîche. Aux herbivores rêveurs amateurs de pâquerettes et aux poètes il ne reste plus que les lointains faubourgs pour faire leur cueillette d’odeurs fraîches et de couleurs insensées et les
dessous de la Cité pour camoufler leur sensualité toujours sur le point de s’exhiber ce qui aurait prêté au pire des carnages.
Vlim vloum !
Il n’est pas question pour moi de me mêler à la foule de ceux qui traversent les gares uniquement
de jour avec la peur qu’ils ont d’être pris à partie par une de ces faims de loup qui ne laisse rien dans son assiette… Et d’être contraints de dévorer les animaux qui ont déjà leur place dans
l’histoire tels les chats aux yeux verts de Baudelaire ou l’oiseau de Prévert avec toutes ses plumes… Car si les loups ont une telle importance dans les conteries c’est qu’on leur a collé sur le
poil le rôle des hommes simplement.
Même si je ne dispose pas du texte complet du récit où on va se divertir ensemble mon choix d’écriture est fait… J’ai déjà
commencé à me révolter en refusant de me nourrir de la chair fraîche des petits singes et accessoirement des chiens qui accompagnent les mendiants facétieux ainsi que des chats gris de fumée
assis en rond dans le hall des gares…
On y voit pas de la même manière si on s’installe à la surface derrière des étalages de viande fraîche et si on navigue parmi les
profondeurs des dessous fleurant le musc et la chaleur moite des chairs vives qui ne se retiennent plus d’exister là où on retraverse le temps dans l’autre sens… Le temps d’enfance
retrouvé…
Vlim
vloum ! Attention ! Fermeture des portières… Les dessous de la Cité ont des couleurs de champ printanier…
Voilà ce que je me disais pendant que j’attendais sur le quai du métropolitain de découvrir au milieu de la foule affairée des gens mal costumés et encore pas bien réveillés la perruque de
travers poudrée de lune et les mains vêtues de gants blancs du personnage qui allait occuper ma journée et entrer à pas légers dans ma chronique des Anges de la
Cité…
En
écrivant ces mots j’imagine les escargots en train de s’affairer sur leur feuille de salade à la table des bistrots et leur regard hautain en direction des mitaines que portent ceux qui n’osent
pas montrer leurs mains… Oui… en écrivant ces mots je ne me sens plus forcément à la hauteur de mes personnages qui attendent sans doute de moi de ne pas trahir leur désir d’exister… C’est bien
le moins que je puisse faire pour eux quand même !
Ecoutez braves gens… écoutez bien…
C’est votre histoire que j’écris et vu ce qu’on sait des incendies de papier au fond des caves des Cités il me semble qu’il est
venu le temps de cesser de prendre des gants…
Je crois que j’ai dit cette phrase tout haut en frôlant l’écharpe de cachemire noire d’un homme dont les chaussures extrêmement
cirées lui servaient de miroir et qui avançait le long du quai en regardant ses pieds…
Non… j’ai pensé alors en le voyant poursuivre sa déambulation toutes écoutilles fermées et les
oreilles bourrées de papier journal à craquer… pas question de le faire entrer dans l’histoire par la même porte que les autres… Il a tout du bouffon professionnel auquel la vie n’a pas fait de
cadeau au moment où vieillissant il commence à oublier son texte d’acteur habitué à mettre les débutants au clou… Il ne mérite qu’un strapontin et il l’aura…
Pour en finir je me dis en attendant patiemment le
museau musardant de la motrice du métropolitain qu’il faudra que je choisisse une bonne fois de quel côté je suis… Car les personnages eux sont venus à moi avec l’intention de prendre place dans
l’histoire entre grandeur et dérision et ils ne vont pas accepter que je me traînaille longtemps aux festins des nostalgies et du désespoir que les escargots digèrent aux tables des
bistrots.
Cette réflexion importante s’est faite jour en même temps que moi ce matin à l’heure où mon café très noir buvait une part de mon sommeil inachevé pour me refiler la possibilité de me
réveiller…
Vlim vloum ! Ecoutez bien…
Cet après-midi ça a plutôt commencé facile grâce au premier personnage de mon histoire inscrit dans le carnet à spirale à la date
du 25 décembre 2000 dont j’ignorais toujours le prénom ce qui est assez embêtant pour un personnage principal… Sûr qu’il ne manque pas d’épaisseur à l’intérieur de son pyjama vert pomme et lilas
avec ses grosses chaussettes de laine tricotées à la main…
Maille à l’endroit… Maille à l’envers… Je me rappelle très bien de cette ligne qui vient butter contre la Porte de Montreuil où
dans l’autre sens les ouvriers noirs de l’aube vêtus de leurs longs boubous bleu indigo ou jaune citron n’ont pas hésité eux aussi à prendre place à l’intérieur de mon récit en compagnie d’une
femme de ménage qui astique les vitres de la tour Arc-en-Ciel entre deux averses et dont le prénom est Iris…
En fait mon boulot à moi si on veut c’était surtout de leur redonner leur nom et de le graver noir
sur blanc pour effacer tous les autres qu’on leur jette au nez comme des pirouettes de honte et d’imbécile cruauté… Donc cet après-midi-là ça a plutôt bien commencé grâce à l’idée qui m’était
venue de partir à la recherche du conducteur de la motrice du métropolitain que j’avais rencontré le 25 décembre 2000 sur la ligne de la Porte de Montreuil ouverte à tous les
vents…
Et
l’idée s’est peu à peu transformée pendant que je marchais au long des couloirs avec la musique de fond irrésistible du début du Requiem de Mozart…
Et si le conducteur de la motrice du métropolitain m’apprenait qu’il s’appelle Melchior et qu’il avait la peau noire ?
Vlim
vloum !…
Probable que les braves gens qui vivent à la surface en lisant cette histoire ne s’étonneront pas… si on ne précise jamais que le personnage qui s’assoit à la première page du livre est blanc
pourquoi on indiquerait qu’il est noir ?
Mais à cause de mon étourderie et du fait que j’écris plusieurs livres à la fois afin de n’oublier personne je n’ais aucune
indication sur ce qu’est devenu Melchior depuis trois ans période où je l’ais à la fois reconnu et perdu de vue… Je m’installais donc confortablement sur le quai au creux d’une banquette en
plastique bleue avec la certitude que Melchior allait finir par apparaître et je regardais passer une dizaine de rames avant de me décider à sauter au hasard à l’intérieur de la onzième… On ne
sait jamais…
Le personnage principal d’une histoire ne peut pas se permettre de faire faux-bond comme ça au dernier moment… Je n’ai jamais rencontré d’écrivain auquel c’était arrivé et je ne vois pas pourquoi
à moi justement…
A suivre...
Vendredi 18 juillet 2008
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Enfants étoiles
Vendredi, 14 septembre 2006
Enfants un jardin d’étoiles sous vos pieds
Enfants vous allez
dans l’herbe un peu mouillée
A peine elles venaient fraîches de tomber
Ça n’était plus la nuit presque pas le jour
Enfants sur des sentiers bleus
de rosée
Jusqu’en haut de la colline il faut marcher
Marcher parmi d’étonnants soucis orange
Coquelicots chardons qui cardent
léger
Des bouts de laine pour habiller le jour
D’un
burnous soleil aux couleurs qui changent
Vous ne l’avez jamais vu regards piégés
Par les collines Froids colosses d’acier
Que braveront vos armures de
papier
Griffent vos yeux des étoiles barbelées
Gardant une cité ancienne ruinée
Enfants sur la colline marcher marcher
Sur la colline d’or glissent vos souliers
C’est un jardin d’étoiles ensorcelées
Qui dans les ronces mauves se sont
couchées
Un drôle de trésor s’endort sous vos pieds
Enfants vous déferez les longues épines
De vos mains qui se retiennent à
l’été
Dans leur peau ses parfums seront bien gardés
Vos talons étoilent les parkings de blé
C’est l’hiver enfants enfants il
faut marcher
Demain plus de fleurs d’herbe crue de sentier
Et de givre les étoiles des cahiers
Pages que sur le bitume vous semez
Criblent les boîtes de conserves
rouillées
Nains les vieux arbres petits courbent l’échine
Comme les jardiniers très désenchantés
Que vous ne croisez pas jeunes
chevaliers
N’aiment ni votre enfance ni les palmiers
Des oasis bleues poussant entre vos pieds
Ni leur rigoles étoilées de
candeur
Des cités anciennes vous vous souvenez
Enfants encore plus haut il faut marcher
Toutes ces collines n’ont pas de sentier
Ne vous reste qu’à semer des capucines
Qui taggeront la ville triste
blancheur
Et vos terrains vagues livides hantés
Quand
vos bonnets pointus creusent par bonté
Bouffons enfants fiers aux grelots d’insensé
Des tunnels où les taupes boivent le ciel
Enfants nous enviions leurs
pattes palmées
Jetant les étoiles de fer des chantiers
Du tas de bagnoles cassées Les collines
Tôle ondulée cuivre roux fil
argenté
Même un autobus beau comme un arc-en-ciel
Vous montre le chemin des roses cachées
Etoiles ensablées y a des
années
Enfants dessus la colline il faut marcher
Deux lourdes bennes se disputent l’entrée
Rouleaux de câble électrique entortillé
Mais ce sont des queues de comètes
rebelles
Troupeaux d’étoiles de bougies Vont craquer
Des milliers d’allumettes Toujours la fête
Enfants vous monte à la tête
pirouettes
Vos tendres incendies rusent les guerriers
La peau neuve de vos pieds les faits hurler
Enfants ivres vous dormez aimez rêvez
A côté de la cabane du chiffonnier
Où mijotent des feux de tissus Brasiers
D’Afrique et ses couleurs sur les
tas d’ordures
Enfants enfants jusqu’au ciel il faut marcher
Jusqu’au ciel d’étoiles tout emperlousé
Et de poudre de lune tout
maquillé
Sur sa peau nue zig-zag des ruisseaux d’or pur
C’est une femme bleue d’Afrique mouillée
Par la boue du fleuve qui l’a
enfantée
Sur ses reins d’ivoire elle vous a portés
Dans son boubou nuages vous a serrés
Contre son dos indigo doux le
voyage
Enfants enfants tant elle vous a aimés
Avec sa chair de feu vous a modelés
Un torse des jambes de tendres guerriers
Des mains ouvertes aux bracelets
d’orage
Des doigts fins qui sont aux papillons légers
Comme les chardons aux vêtements volages
Du jour Un visage elle vous a
donné
Au cœur profond du grand baobab taillé
Enfants enfants c’est une femme d’Afrique
Bleue Ses scarifications sur votre nez
Votre front vos joues vos paupières fermées
Ce sont les traces de la nuit
étoilée
A peine elles viennent fraîches de tomber
Du
pinceau d’un peintre prêt à tout larguer
Pour retrouver son corps vaste et s’y bercer
Au cœur d’une cité ancienne innomée
Enfants enfants tant elle vous a aimés
Son coffre rempli de couleurs magiques
Des peintres devenus fous de pauvreté
Au-dessus des collines de vos
cités
Collines d’ordures où las vous marchez
Quand elle l’a enfants sur vous renversé
Le vent s’est couché dans l’herbe
un peu mouillée
Enlil le dieu des vents bleus vous a bordés
Et vos lits terrain vague où le ciel d’été
Se reflète jardin aux soucis
orange
Gardent enfants étoiles vos rêves étranges
D’une cité ancienne où vous n’êtes pas nés.
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