Mardi 19 août 2008
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La part du pauvre suite...
A mesure que je racontais Benjamin avait de plus en plus l’air de quelqu’un qui a envie de se marrer parce qu’il a vécu des affaires aussi étrangement
cruelles et qu’on en meurt pas…
- Vous avez quelque chose à voir avec les Arabes dans votre famille ?…
- Ça… même mon vieux en savait rien… Nous on est bretons depuis toujours… il paraît…
- C’étaient des Chouans mes ancêtres… je sais pas si tu vois… Ils imitaient le cri du chat-huant parmi les terrains vagues de la nuit
éclairés par des bûchers de genêts pour signaler aux autres les cachettes où on ne viendrait pas les chercher…
- Dessous la bruyère ils se déplaçaient plus légers que les pieds des chevaux qui retrouvaient seuls l’endroit où il y a des pierres
dressées. Ils planquaient leurs vêtements de petits nobles et ils se transformaient en gueux… C’étaient déjà des travestis mes ancêtres… J’ai de qui tenir…
Il voulait savoir Benjamin… Il saurait. Rient n’est simple quand on a vraiment envie de voir tous les côtés des hommes…
- Mais ça ne suffisait pas de changer de costume… Y avait aussi les noms qui étaient dangereux quand ils faisaient un peu trop
Monseigneur… Alors ils ont mélangé les voyelles et les consonnes à leur façon… Sans cérémonie autour des pierres dressées. Et voilà ce que ça a donné !…
- C’est sans doute pour s’amuser que mon père m’a refilé un prénom sans sexe… j’ai dit avec un peu de tristesse à la fin.
- Il a peut-être pas de sexe ton prénom mais toi tu te rattrapes… a dit Benjamin en rigolant franchement… Ne me dis pas qu’on t’a déjà
prise pour un garçon ?…
S’il savait Benjamin…
- Ecoute Ange… il a continué en posant à nouveau sa main sur mon épaule. Ecoute… ces histoires de nom ça ne compte pas… Ou plutôt… un
nom c’est fait pour que tu le mènes quelque part… pas pour que tu regardes tout le temps d’où il vient… Toi il ne faut pas que tu restes dans cet entrepôt à faire le clown parmi nous autres… Tu
saisis ?…
- C’est pas ta place ici… T’as mieux à faire… Et c’est pas la place de Sarah non plus… Sers-toi de tes ailes et tire-toi avant que les
rats qui dorment au fond des cartons de papiers ne te les bouffent…
- Mais toi Benjamin… pourquoi tu restes alors ?… Avec tout ce que tu sais…
- Justement c’est pour ça que je me tiens tranquille… en attendant… Allez… il faut que j’y retourne sinon les types des camions vont
pas repartir à l’heure… Et toi… va choisir une autre proie avec tes yeux d’ange… Il y a tant d’êtres solitaires dans les entrailles molles de la ville…
Et Benjamin est reparti vers l’entrepôt en m’abandonnant à l’arrêt de l’autobus comme un papillon de nuit hésitant à s’installer sous
la lumière bleuâtre des lampes à gaz.
Pourquoi est-ce qu’il avait parlé de proie… Benjamin ?… Tous ceux qui viennent vers moi le font avec joie… Et qu’est-ce qu’il a
voulu dire avec ce mot : “ solitaire ” ?… Il y a tant de mots que je ne connais pas… Et cette folle qu’avait-elle après
moi ?
Ecoute Khaled l’aveugle… chaque soir en passant devant toi lorsque je quitte la terrasse du Tanagra et que je laisse
les soleils de cuivre à ta portée tu me souris. Je sais maintenant que tu me reconnais et que le lézard de lumière perdu dans l’ombre de tes pupilles se raccroche aux contours de mon corps qui ne
fuit pas le tien. Nous sommes presque semblables car nous avons autant de mal à voir les autres comme ils sont. A voir les autres.
Nous les imaginons sautillant aussi avec de trop grandes chaussures de clowns afin de ne pas nous sentir seuls à chercher l’embouchure
de ce macadam sang. Noir… noir… noir et rouge.
Cet hiver il faisait si froid que Clarisse le Guadeloupéen avait
fini par se mettre à tousser et qu’on avait plus entendu alors sa voix aux échos graves comme un ruissellement au milieu des appels hystériques de la broyeuse. On allait à tour de rôle dans la
casemate remplir le thermos de café bouillant qu’on se passait entre deux cartons éventrés et deux arrivées de camions pleins comme des tortues géantes… Fallait surtout penser à faire les
commissions chaque jour afin de réapprovisionner l’armoire sinon c’était la mort sûre… D’abord pour Clarisse dont on voyait à peine la traînée noire des yeux dans la fente de la cagoule à
l’intérieur de laquelle il reniflait son chant un peu cassé…
Ecoute… la dame qui est couchée sur des cartons appuyée contre la boutique aux papillons de tissus ne quitte pas le sarcophage gelé de la nuit où elle
me conduit malgré moi à errer en descendant la rue jusqu’à la Rhumerie et à me heurter aux types bourrés qui courent à contre sens… Les chocs sont durs sur leur armure d’ivresse. Lorsqu’ils me
cognent je résonne d’un bruit de pièces s’entrechoquant comme si je transportais un sac d’or et je suis sûre qu’elle entend et qu’elle me hait à ce moment-là. Oui… elle aussi elle me hait et je
ne peux rien contre ça…
Depuis que le brasero nous entortille dans sa tiédeur de charbons roses on a convenus ensemble de glisser une pièce à l’intérieur
d’une boîte de conserve éventrée à chaque fois qu’on se servirait une tasse de café pour dégeler un instant nos doigts et nos carcasses. J’ai eu beaucoup de mal à persuader Sarah qui nous
roule en cachette des cigarettes au goût de miel et de salive tiède que je n’avais pas froid… Et que le café me faisait mal au cœur…
Garder les pièces de monnaie dont je remplissais les poches de la salopette avant de partir je l’ai fait pendant un cycle lunaire sans
me poser de questions. Il ne faudrait pas que tu croies Khaled l’aveugle que c’est quelque chose qui m’a coûté. Je suis sûre que la dame qui me guettait de ses yeux de proie contre la vitrine de
la “ Nuit câline ” le pensait aussi.
Quand on était des enfants dans cette maison où on ne chauffait qu’une seule pièce celle où on partageait nos repas à côté de la
grosse cuisinière en fonte une part qui n’était à aucun d’entre nous attendait toute la nuit sur l’étagère du placard bien en vue que le pauvre
vienne la prendre…
En retrouvant au matin l’assiette vide je songeais que le pauvre n’avait pas de nom… Et qu’il s’en était retourné de chez nous le
ventre plein peut-être mais tout aussi étranger à lui-même et à ceux qui continueraient à le nourrir. Il s’en était retourné errer parmi les vivants comme une silhouette désincarnée dont personne
ne se souviendrait. Il s’en était retourné sans laisser de trace…
Alors je me promenais les doigts gelés avec les pièces des cafés refusés plein les poches tout un hiver… Mais je n’ai pas pu les lui
donner… Si je l’avais fait j’aurais eu le sentiment de l’humilier encore plus parce qu’elle ne voulait de nous autres de que la colère. Et pas de la charité. En moi c’était de la colère qui
hurlait face à elle et pas de la bonté. De la colère parce que ça ne se pouvait pas que je sois coupable pour elle aussi… Non. Pas pour elle aussi…
Un des derniers jours avant le printemps Khaled l’aveugle… je me suis décidée… Il ne me restait plus beaucoup de temps si je voulais
pouvoir continuer à soulever mes trop grandes chaussures de clown et ne pas peser de mon poids mort de petits sous sur le trottoir du Boulevard… Il ne me restait plus beaucoup de temps si je
voulais te rendre ce que tu m’avais offert durant tout l’hiver…
Comme chaque soir en passant devant t
oi je te disais bonjour et tu me répondais en souriant à la brume de lumière
qui faisait de moi un sortilège dans le miroir de tes yeux obscurs. Comme chaque soir… Khaled l’aveugle… ce soir-là je n’ai eu qu’à me baisser et à poser la pièce dans ta main en appuyant ma
paume contre la tienne. Tu as refermé tes deux mains sur mes doigts et la chaleur de ton corps qui avait bu tout le soleil délaissé par tes yeux est entrée dans le mien.
Le “ merci ” que tu as prononcé en me touchant à la manière dont on caresse le dos fragile d’un lézard était doux au point
de me brûler. Il s’est envolé avec le murmure d’un papillon de nuit délivré de la lampe. Et toutes les pièces accumulées au fond des poches de la salopette de bleu nous ont servi à ne plus être
des étrangers. A ne plus être des anges à l’intérieur de nos corps en danger de froid à mort.
Après il a fallu réapprendre à marcher sur les trottoirs du Boulevard avec nos trop grandes chaussures de clowns. Après… Mais tu
connais mieux l’histoire que moi Khaled l’aveugle…
A suivre...
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