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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Mardi 2 septembre 2008 2 02 /09 /Sep /2008 23:46

La part du pauvre fin

               Ecoute… écoute…

Sarah avait mis six mois à se résoudre à la disparition d’Ange. Six mois pour ne plus la chercher avec la mobylette qui rendait ses boyaux de métal petit à petit à travers chaque rue dont elle lui avait parlé depuis l’heure où elle quittait l’entrepôt dans le ventre de la nuit jusqu’à celle où les voitures surgissant auraient rendu improbable toute retrouvaille.

Benjamin qui surveillait les cartons de papier qui descendaient des camions tortues géantes sur les palettes dans le petit jour incendié rose comme il y en a avait été le premier à entendre le cri qui venait de tout près et qui pourtant semblait momifié dans un corps de cristal. L’accident s’était passé à l’aube. Un des chariots trop chargé en dépit des colères de Benjamin qui jurait d’un bout à l’autre de l’entrepôt qu’on ne gagnait rien à en faire trop s’était renversé sur le type de l’entreprise de nettoyage dont il avait fait un être aussi plat qu’une peau de chat. Et c’était monstrueusement irréversible.

Celui qui avait quelques instants auparavant un corps comme tout le monde était un Black aussi black que Clarisse et ils avaient grandi dans le même paysage où s’étirent des chants papillons sous la troublante vibrance des nuits câlines. Mais heureusement Clarisse le Guadeloupéen bercé par le hurlement hystérique de la broyeuse restait étranger à la violence de cette image arrêtée. Clarisse dont la voix continuait à arriver à travers le silence de l’entrepôt comme un ruissellement de cailloux clairs. Rouge… rouge… noir et rouge…

- Ecoute… disait Khaled l’aveugle à Sarah en lui tenant les deux mains serrées entre ses paumes. Ecoute…

- Ce soir-là il pleuvait tellement fort sur le Boulevard que j’avais mes chaussures pleines d’eau mais je n’voulais pas partir par’c’que j’n’avais pas fait assez de sous… Et puis j’savais bien qu’elle viendrait… C’est comme les fleurs au printemps… moi faut qu’je sente l’odeur pour savoir… Elle était le printemps d’ma nuit…
 

- Aussitôt qu’jai senti ses mains j’ai plus senti la flotte dans mes chaussures…

- Mais ce soir-là elle m’a pas lâché les doigts comme d’habitude quand elle passait vite dans un tourbillon léger… Non… ce soir-là elle m’a tenu longtemps et elle a répété trois fois :

- Viens avec moi boire un verre de thé…

- Viens avec moi…

- Viens…

- Moi je pensais que je n’pouvais pas y aller avec les chaussures comme ça… et puis le reste… Mais elle n’a pas cédé et elle m’a emmené par la main jusqu’à la terrasse où de la chaleur qui devait venir des lampes faisait des ronds de soleil dans le noir…

- J’ai rangé mes chaussures comme j’ai pu après les avoir vidées aussi et j’ai senti toute l’odeur de la menthe qui m’mordait la langue…

- Alors elle a posé une question… Rien qu’une…

- Elle a demandé :

- Je voudrais que tu me dises ton nom… Oui… j’aimerais tant savoir ton nom…

- Alors moi je lui ai répondu : je m’appelle Khaled… et toi ?…

- Elle a répété encore trois fois ;

- Khaled… Khaled… Khaled… tu as de la chance… tu n’as pas honte de ton nom…

- Moi je lui ai rien dit… mais j’ai cherché très fort en dedans de ma nuit à trouer cette ombre de quelque chose qui me fasse souvenir… Pourtant mes yeux sont restés remplis de paillettes bleues comme d’habitude…

- Alors elle a poussé un autre verre qui brûlait son odeur entre mes mains et elle a dit :

- Khaled… maintenant le pauvre je sais comment il s’appelait… Et je pourrai toujours le retrouver pour lui offrir un dernier verre de thé avant l’aube…

- Et puis elle a dit encore avec un ton bizarre : et toi Khaled l’aveugle… est-ce que tu es… et elle a réfléchi… ah oui… est-ce que tu es… solitaire ?…

   - Et elle est partie dans un grand éclat de rire…
                 - Et je ne l’ai pas enten due s’en aller parce que certainement elle n’a pas fait plus de bruit qu’un murmure de papillons à l’intérieur d’un flacon de verre…

                 Assis en tailleur sur les tabourets de cuir bleu à la terrasse du Tanagra où les tables sont des soleils Khaled l’aveugle et Sarah attendaient chaque soir que la nuit vienne éclabousser les trottoirs du boulevard.
                - Ecoute Sarah… a demandé Khaled l’aveugle en lui touchant le bout des doigts. Est-ce que tu voudrais bien me rouler une cigarette ?… Rien qu’une… celle du petit jour quand il fait tellement froid…

- Et pendant que Sarah tassait le tabac à l’odeur de miel dans la feuille de papier à rouler il a cru voir un lézard furtif de lumière dorée se faufiler à l’intérieur de sa main pour y dormir. A l’intérieur de sa main qui ne garde des gens que ce qu’ils donnent en passant. A l’intérieur de sa main ouverte. 

 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Lundi 1 septembre 2008 1 01 /09 /Sep /2008 23:35

La petite ouistiti ou la vengeance des singes

Epinay-sur-Seine, Dimanche, 3 août 2008

“ cependant, pas de gourance, les furoncles ne ME posaient aucun problème, je ne m’en souciais que par rapport aux AUTRES. qui en auraient eu les sangs retournés. l’homme Frigorifié, comme l’homme des cavernes, se moque d’avoir des furoncles, il ne se force à y prêter attention qu’à cause de choses aussi banales que les masses humaines. vivre en Homme Frigorifié ne signifie pas en effet qu’on a perdu contact avec la réalité. nous ne cultivons l’indifférence que parce que tout autre attitude nous paraît dépourvue de sens. ”


Journal d’un vieux dégueulasse

Charles Bukowski Ed. Grasset 1996-2007

 


      Je venais juste de descendre de la salle d’études qui puait le plancher ciré du samedi il était quasi dix heures et je faisais le planton retenant mes ailes de papillon bien repliées sous la blouse bleue devant le bureau de la bonne-sœur supérieure qui s’arrangeait pour arriver chaque fois à la bourre et même quand elle était là on attendait c’était réglé quand je les ai vus rappliquer tous les trois… Je suppose que c’était sa façon d’humilier les gens et d’abord les filles qui étaient dans le stalag pensionnat Notre-Dame de la haine total à sa merci…
      Elle léchait sa salive au coin de ses lèvres étroites comme un morfil entrouvertes sur ses petites dents blanches pointues alignées quand elle se pointait à l’approche d’une proie niaise et résignée d’avance… Pas que j’aie de la pitié ou de l’inclination pour elles en troupeau ou en mouton femelle à l’unité pas du tout… j’étais aussi loin de leur situation que du reste de ce qu’y avait autour mais je m’étais mise quand même sur la pointe de mes espadrilles ridicules comme tout ce que j’avais sur le dos pour mater dehors…
      Ça allait m’occuper à ce que j’appelais mes singeries du temps que la supérieure que tout le monde ici surnommait L’œil espèce née avec le talent pour l’espionnage le reniflage des ailes repliées sous la blouse voire de son petit nom familier écoeurant Neuneuil se pointe et puis je n’suis pas en reste pour la curiosité c’est vrai… Faut dire qu’au fond de ce trou les souris les rats les cafards les puces ouais… vous avez bien capté même les puces ont crevé ou elles se sont tirées et on reste entre nous à se dégoutter de la vie avec la lenteur que mettent les vieilles à mourir dans ce coin pourri d’une province paumée au bout du temps du pays de la terre et du monde…
      Enfin nous c’est pas le mot vu que moi ici mes singeries et mon allumage photophore bleu déjà avant la suite je me sens rien de nous avec ces sortes d’humains et que c’est dans le stalag pensionnat que les choses sont devenues bien claires à ce sujet… C’est là que j’ai mis au point de l’extérieur de moi mon absence humaine de leur mic-mac je m’allume mon photophore bleu dès qu’ils approchent et j’enfile le personnage que j’ai appelé pour me marrer par la suite la petite ouistiti…
      Bon mais d’abord j’essayais de deviner ce que les trois péqueneaux qui venaient de franchir le sas de l’entrée en bas aussi peu surveillée que possible par la bonne-sœur qui fait le week-end en râlant les trois avec la dégaine que trimballent les gens aussi ras du sol que des prie-dieu la vulgarité que file la bêtise et la peur à des tas de gugusses… ces trois-là ce qu’ils venaient glandouiller dans le coin un samedi au stalag Notre-Dame des malédictions…

      Si j’en ai appris des choses dans ce campement de curetons femelles moi qui avais pas encore développé secrété comme l’araignée son fil assez solide pour pendre quelques jolies ordures parfumées purin ou Guerlin des moyens de défense des armures en papier de lune pas visible… ça a été un défilé de sentiments sacrément lourds à traîner quand on a à peine treize piges…
      Je me suis fait un arc-en-ciel à la Rimbe rien de plus extra… désespoir-rouge haine‑orange honte-jaune tristesse-verte solitude-bleu dégoût-violet et comme ça pesait des tonnes et que j’avais pas la vocation du sacrifice des lucioles au contraire envie que ça dure nos facultés d’éclairage nocturne d’un tout p’tit coin rien que pour les mirettes des rusés d’aventure aux voyages nacrés et pas envie de me fatiguer j’ai viré tout le pataquès par-dessus bord et une fois qu’y avait plus rien ça m’a donné la fabuleuse liberté du mépris et pour finir de l’absence…
      L’allumage du photophore bleu me faisait signe et les ailes repliées s’agitaient dessous la blouse…
      - Plutôt que de regarder par la fenêtre où il n’y a rien qui vous intéresse entrez et sortez votre devoir ça sera plus utile…
      La voix pointue aux inflexions faussement aimables aurait pu me faire sursauter si je n’avais pas eu l’habitude de ses irruptions surprises une des spécialités de ces femelles avec l’hypocrisie et la malveillance mais y’avait un gros bout de temps que plus rien d’elles ne s’accrochait aux parois lisses de mon ennui… Le bleu photophore s’est éteint aussitôt et j’ai réintégré le gris de leur miroir…
      C’était un week-end de grande sortie comme elles les appelaient sauf que moi ce qui est grand ne me concerne pas je ne sortais ni plus ni moins que le reste de l’année du stalag pensionnat… Mais ce qui au début avait été l’horreur aux rebords vertige de la folie avait évolué par cette capacité d’adaptation qui est un truc animal il paraît et après deux ans d’évolution dans ce sens je m’étais installée à l’intérieur de la peau d’une jeune ouistiti larguée seule par inadvertance au milieu d’un univers inconnu et je jouissais de cette autre personne que j’étais sans être me gavant de moi et de la grande forêt enchantée débarrassée de la famille de la tribu du clan des autres…
      Pour ce qui est de la petite ouistiti faut que j’avoue qu’elle m’était venue y a pas mal d’années de ça une époque où je n’écrivais pas pour cause que j’étais trop dans l’enfance de ma vie mais c’est une autre histoire… Elle m’a pas lâchée au fil de mes bonnes et mauvaises aventures et à peine que je me suis fait planter à l’intérieur du stalag pensionnat on a démarré un nouveau moment de notre collaboration qui a pris une sacrée envergure et qui m’a permis de ne plus trop souffrir des ailes repliées sous la blouse bleue…
      Ici dans le stalag Notre-Dame des macchabées c’était très propice vu que la cour goudronnée sur sa partie est du côté des bâtiments de l’intendance et de la cuisine s’étendait à l’Ouest et au Nord en une sorte de prairie champêtre fauchée cinq ou six fois par an et là‑dedans des tas d’espèces d’arbres et d’arbustes mélangés à un fouillis anarchiste fabuleux avaient fait ce qu’on pourrait désigner par le nom de petite forêt… C’était encore plus extra comme végétation qu’au Sud ça se heurtait sans faire dans la nuance contre le bâtiment vertical horizontal du pensionnat qui fracassait l’horizon du triangle isocèle de sa chapelle…
      Les deux étaient gris massif ils n’avaient pas moins de fantaisie qu’un caserne tandis qu’au Nord et à l’Ouest un énorme mur d’enceinte style château fort troué d’un minuscule porte qui désignait le Nord du Nord à la boussole toujours bouclée nous séparait la petite forêt et nous du reste du monde du paysage des gens de la vie…
 
      Comme le disait une des filles du stalag pensionnat que je ne fréquentais pas en particulier vu que je ne fréquentais personne ici quand on se trouvait ensemble à balayer la partie goudronnée de vieux bitume crevé de racines de cailloux et d’herbes folles les samedis de colle qui étaient pour moi si nombreux que je ne me souviens pas s’il y en a eu d’autres les curetons et les militaires c’est tellement la même chose qu’on se demande tous les jours qu’on tire ici pourquoi on ne nous refile pas des flingues des grenades et tout l’armement de campagne…
      Ajoutés aux marches forcées trois fois par semaine aux corvées d’épluchage de vaisselle de balayage et plus aux rations de bouffe infectes puant le rat crevé à toutes les privations et tous les interdits les plus grotesques ça nous préparerait à entrer dans une société où faut savoir se battre…
      La p’tite ouistiti se marrait carrément à chaque nouveau samedi de balayage de la cour qui lui ouvrait l’accès à la petite forêt vu qu’au milieu des arbres camarades de ses révoltes de toujours elle était par le fait camouflée et hors de portée du rayon braqueur de L’œil…
      A peine bricolé le gros tas de saloperies papiers cartons bouteilles plastique à l’un des angles de la cour elle balançait dans un coin le balai de genêts pour partir en exploration sur son territoire envahi de hautes herbes et de buissons de ronces hargneuses et protectrices… J’avais commencé à grimper aux arbres à trois piges dans le jardin de mon grand-père leur tronc rugueux d’écorce généreuse bon sous mes ongles très longs était trop gros pour mes bras mais je m’agrippais à l’aide de mes pieds et les marronniers les platanes les chênes les pommiers les cerisiers les sapins poisseux de résine qui me collaient ma chemise mes pantalons et mes cheveux me servaient de refuge et de nid…
      Quand il a fallu grandir un peu mes membres fins et mes doigts agiles m’ont permis de monter si haut qu’y avait plus que le ciel et qu’on ne venait pas me déloger… J’ai planqué là au creux des branches évidées au fond de mes meilleures cachettes mes armes d’une époque où le combat était régulier mes frondes mes arcs et mes flèches mes pierres et les lacets des chaussures que je ne mettais jamais…
      Mais dans la petite forêt du stalag pensionnat si j’escaladais à pieds et mains nus n’importe lequel des arbres camarades aussi vite que l’escalier du dortoir et que je trouvais facile toujours  refuge dans le nid des branches en revanche je n’avais pas d’armes on était démunies comme le disait la copine de colle…
      Si ça c’était trouvé que j’en aie et si j’avais pu p’tite ouistiti a ux cent grimaces et pitreries face au miroir que me tendait silencieuse et cynique la mort quotidienne qu’elles nous envoyaient en plein museau apprendre à m’en servir c’est sûr que je les aurais descendues une par une contre le mur et sa minuscule porte au Nord du Nord avec l’absence de toute forme de sentiment qui était la mienne désormais rien que l’envie de retrouver ma façon de vivre d’avant la liberté absolue et orgiaque de mon corps à ressentir à jouer à se fondre au creux de tous les bonheurs de cette nature sauvage et amoureuse…
      La p’tite ouistiti qui prenait un plaisir  libellule et chocolat à disparaître parmi les épaisses toisons vertes ocres pourpres jaunes et rouquines reprenait son allure ordinaire sa blouse bleue ses godasses informes son regard obstinément vide et sa tête rentrée dans les épaules quand la cloche sonnait et qu’elle sautillait brave et solitaire rejoindre la tribu des filles qui piétinaient le long des couloirs puant la cire jusqu’à la prochaine fois…
 A suivre...

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Vendredi 29 août 2008 5 29 /08 /Août /2008 23:17

Une enfance bohême d'écrivain ordinaire suite...

        Antonin et Sergio qui nous rattrapait souvent sur le chemin étaient sapés à l’arrache c’était leur ordinaire et il fallait pas les chauffer sur l’élégance de leur veste velours côtelé et le pantalon idem couleur chocolat avec des pièces plus claires aux coudes ils avaient l’allure digne et épouvantable des anciens machinos sauf le béret de Guérilleros black comme vous savez… Ça résistait bien à la suie qui maquillait les locos et pas question de mettre les bleus de chauffe des manœuvres !

Les compagnons eux c’étaient des seigneurs… Ils portaient tous leurs costumes de drap noir la barbe et leur boucle d’oreille talisman et quand ils étaient pas sur les chantiers l’écharpe de soie blanche aux franges dorées qui scintillaient dans l’obscur du bistrot…

Avec ça ils avaient trop la classe ! Quand Antonin et Sergio se pointaient on sentait qu’y avait de la bienveillance à leur égard même s’ils ne faisaient pas partie de la tribu des maçons et des tailleurs de pierres ils avaient sacrément bourlingué et ils connaissaient la vie pas à dire… La misère et les inconvénients de l’existence les avaient bien bourrés d’expériences et de compréhension des humains qui n’sont pas toujours fraternels et rigolos comme on l’sait…

Les autres ils avaient les épaules aussi larges que les troncs des grands arbres maîtres de la forêt mais ils étaient tous des ouvriers du beau savoir et ils avaient de l’estime et de la tendresse pour les gens… Parole de lézard…

Je regardais Antonin et Sergio embrasser ces hommes qui m’étaient étrangement familiers et qui ne parlaient pas des choses secrètes du métier et de la confrérie qu’ils se repassaient… C’était toujours leurs mains que je matais d’abord leurs paluches larges et puissantes leurs paumes ouvertes vastes comme des paysages qui ressemblaient à celles de grand-père Antonin et je me disais que dans ces mains-là y avait de la bonté…

C’est de c’t’époque me semble que j’ai connu moi aussi de la firté d’en être de ce monde des ouvriers et que ça m’est venu à l’intérieur du bistrot “ La préhistoire ” la certitude que je me servirais de mes mains pour miroboler tout un tas de choses dans ma vie et les refiler aux autres… Hop ! Hop !…

 

Ouaouf ! Ouaouf !… écrire tout l’monde peut faire mais aboyer ça non !…

Elle a sauté du TGV Paris Montpellier Hop ! Hop ! vous vous souvenez ?… Parole de lézard ce TGV Paris-Montpellier c’est devenu par force son territoire… le TGV de 5H23 calé en gare de Montpellier à 9H30…

Elle a sauté Hop ! Hop !… bondi en avant sans s’arrêter… elle a acheté cinq petits pains au lait en engloutissant le premier elle a eu la vision flash d’Oncle Ho vautré sur le paillasson pendant que les autres les ogresses grasses l’engluaient de leurs bavardages la poursuivaient la coinçaient à l’angle le plus aigu coupant lame de rasoir coupe-choux de la pièce où elle les écoutait des heures et qu’elle glissait pour leur plaire les mots obligés des femmes de ménage des employés de surface et des caissières de super marché… oui… non… d’accord… comme vous voulez dans la fente de leur corps tiroir-caisse épais qui dodelinait… tintinabulait… ding ! dong ! ding ! dong !…

Elle a allumé une autre clope ses doigts qui sont moites de l’énervement ont ripé sur le paquet et tout en a profité pour sauter rouler périlleux par terre Hop ! Hop ! avec le briquet ça s’est répandu approximatif partout entre les pieds des ogresses qui la fixaient de leurs gros yeux pleins d’horreur déjà…
 

Elle s’est dit qu’il fallait qu’elle ramasse mais d’abord poser la clope dans le mégotier à ras-bord elles pouvaient pas s’empêcher elles clopaient comme des locos c’était bien la seule chose qu’elles partageaient probable qu’y avait erreur… elle c’était l’atmosphère enfumée amère des troquets dans les faubourgs de son enfance qu’il lui fallait pour démarrer… elle y pouvait rien elle avait besoin n’aurait plus manqué qu’elle provoque l’incendie avec cette histoire de père déjà qui s’annonçait mal… ah ouiche ! ça sentait le cramé…

Le moment juste qu’elle posait son mégot au milieu des autres c’est sa manche qui a accroché la pile volumineuse de hauteur à côté d’elle des bons de commandes et infos à expédier aux abonnées tellement nombreuses qu’elles étaient dans cette revue qui remuait la tambouille de tout ce qui craint au fond des marmites family-life avec les odeurs d’intime qu’on renifle ensemble pouah !…

Et c’est ce pata quès total qui s’est écroulé avec l’envol des pubs papillons blancs planant tombant parmi les clopes… flouf… flouf… une pagaille terrible un champ de bataille dessous la table où elle s’était mise à quatre pattes tentait de récupérer la propagande de la localiser en tas…

Ça la faisait drôlement marrer en dessous de la table entre les jambes des autres elle imaginait leur tronche d’ogresses avec le rictus constipation au-dessus lui rappelait l’époque de sa jeunesse dans les sixties leur village autogéré sur le Causse quand ils imprimaient à la ronéo les tracts antimilitaristes et qu’y en avait partout à remplir la pièce des piles géantes qui s’effondraient comme les énormes tas de neige par la fenêtre…

Ils se prenaient des fous rires alors… cette époque de la bonne folie solidaire elle leur en parlerait pas… en parlerait à personne… aucun risque… l’écrirait l’écrirait pas… voir… y’avait les scellés rouge sang sur sa boîte à mémoire !… Il faudrait un sacré déclencheur pour sûr !… Ouaouf ! Ouaouf !…

A quatre pattes sous la table elle ramassait… les clopes… les paplars… les clopes… les paplars… elle se marrait bien… les clopes… Et pendant ce temps les caravanes avaient repris la marche lente sur la piste le cairn qui recouvrait l’emplacement du puits était redevenu invisible seuls les hommes du désert le savaient il était là à l’endroit juste qu’on ne peut pas oublier sous le grand feu solaire…

Et le TGV de 10H18 s’était calé contre les butoirs de la Gare de Saint Malo 0 1H12 pendant que tout le long de la route séparée de l’océan par un mur de granit mangé de sel et de lumière des papillons d’écume blanche s’envolaient en pétillant dans l’air brûlant qui avait l’odeur sucrée des petits pains au lait… les clopes… les paplars… Hop ! Hop !…

 

Parole de lézard… dans un éclair elle visionne la petite figure du greffier Oncle Ho qui attend qu’elle radine le soir en haut de l’escalier le bout de sa baveuse coincé entre ses deux canines de félin pendant que les trois autres sorcières s’obstinent à l’explorer de leurs yeux loupes des verres triples qu’elles ont de vieilles taupes qui n’passent plus dans aucune galerie cause de leur corpulence pourtant les souterrains rancis les intérieurs qui reniflent gentil les tunnels à macchabées elles y pompent toute leur sève de mouches vertes bombineuses morfales d’épouvante…

        Cette histoire de père… y va falloir qu’elle s’explique… la mauvaise pioche qu’elle a faite quand elle leur a balancé ça alors !… Maintenant elle va tourner toupie entre leurs paluches de maîtresses du jeu qu’elle crache son secret qu’elle la montre sa figure planquée enfarinée depuis des années… Pour de bon elle va être le point de mire mirobole de leurs fusils mitrailleurs…de leurs obus bazookas pétant la haine… de leurs grenades à clous furibards… Elles lui feront pas cadeau… ah ouiche !

Elle oublie toujours qu’elle a été embauchée y’a dix piges parc’qu’elle était là comme n’importe qui en train de lire ses poèmes à la terrasse des cafés sur la place poussiérée gris et ocre où elle aboutit la rue qui monte de la gare avec ses colonnes rouges et blanches de marbre…

Ouais… elle lisait ses poèmes pendant que les touristes qui envahissent les villes du Sud dès qu’le printemps s’y pointe des pattes léchaient leurs glaces ruisselantes de sirop vert menthe et elle tendait sa casquette kaki de Guérilleros des banlieues… Même qu’à l’époque y’avait des gens qui écoutaient et ça lui arrivait de se faire des tunes…

Na… na… na… elle chantonne à l’intérieur de ses joues… rester en l’air libellule… pas leur ressembler jamais… Elle visionne à nouveau la petite figure brave d’Oncle Ho quand il fait face aux tueurs de greffiers dressé de toute sa personne hautain et sans peur…

Leurs histoires de pères… elle maginait ce que ça serait… elles allaient déballer les relents du vomi familial les pets les rots et les manies sexuelles vicelardes le bien commun qui remuglait qui schlinguait à fond de chaque pot de chambre la montagne obscène de choses partagées par toutes les filles de tous les pères de toute la terre ailleurs ici tout le temps… Cra ! Cra ! Cra !… L’horreur… la puanteur de trou à gogues que ça allait être… elle pouvait pas… elle en avait tant eu dans son enfance prolo et elle avait mis des tombereaux de désespoir et de fleurs d’amandiers à s’en laver s’en dépouiller en ressortir nue dans la cruauté du soleil…

Non ! rien de leurs histoires qui en rajouteraient à la dinguerie des gens à leur besoin d’étaler sur les terrasses de la ville leur linge pourri de caca leurs lésions d’honneurs pétillantes de paillettes de sang séché leurs médailles de la grande solidarité des familles avec le père la mère et les enfants bavouillant crachouillant léchouillant occupés à virer dans les asiles d’aliénés celui ou celle marginal solitaire et farouche qui leur a toujours ri au nez… et qui leur pètera un jour une bonne fois à la figure… Ouaouf !…

Ouais c’était facile… les darons qu’ont la dégaine de héros dans les familles ordinaires y’en a pas lerche c’est connu la réalité n’les avantagerait pas… et elles les punaises de matelas moisis elle possédaient ni l’imagination ni les envoûtements pour s’inventer des personnages de pères qui ont une loco au bout des doigts comme grand-père Antonin… de toute façon y faut un peu des deux pour que ça marche et elles avaient ni de l’un ni de l’autre… Non… leurs histoires de pères c’était trop… elle pouvait pas… Parole de lézard…


        Elle avait fait son effet elles restaient dans l’ahurissement depuis qu’elle était sortie de sous la table et qu’elle avait récupéré sa clope d’ordinaire elle ne mouftait pas… Elle notait le thème du prochain numéro le nombre de pages prévu y’en avait toujours plus c’était des logorrhées sans fin ça lui donnait une idée du temps que ça allait lui sucrer sur ses heures d’écriture à elle ses ballades au clair de lune avec sa chandelle plus que morte depuis dix piges que cette affaire lui rapportait de quoi se nourrir elle et Oncle Ho…

Elle avait noté sur des petits carnets chaque minute de son temps perdu et elle en était au neuvième carnet à la couverture cartonnée pareils à ceux de grand-père Antonin quand il trimait sur le réseau Nord… Vroum… Broum… Vroum… Lui c’était les heurres passées à l’intérieur de sa motrice qu’il recopiait avec respect et considération et toutes les choses qui pointillaient ses journées de conducteur de locomotive elles étaient rassemblées là… Hop ! Hop !… Elle qui avait pas cette conscience des gens simples comme Antonin ni ce sens des responsabilités humaines elle écrivait des poèmes… Parole de lézard…

Vrai si elle avait pas été à la recherche d’un peu de tunes pour la nourriture d’Oncle Ho qui l’attendait et qu’lle n’voulait pas qu’il mutte greffier errant au long des rues d’la cité à la poursuite des gros rats qu’ils dévoraient à peine refroidis se barbouillant le museau de sang rouge vif en faisant craquer leurs petits os l’air innocent et doux pareil à celui que prenait Oncle Ho en se tapant son bol de lait au milieu des mégots elle leur aurait dit ce qu’elle pensait de leurs manigances à trois ronds de leurs écritures papier-cul ah ouiche !… Ouaouf ! Ouaouf !…

Vrai depuis le temps qu’elle tapait avec deux doigts sur le clavier de l’ordi qui avait pris la place de la vieille machine à écrire dans l’atmosphère de bistrot de sa piaule enfumée les textes qu’elles lui refilaient à chacune de leurs réunions corrigeait réécrivait les articles qu’elles lui réclamaient urgent lui répétant régulier qu’elle se grouille… y’avait besoin de leurs histoires fissa ! Leurs mots rien elle se tape depuis… depuis quand… depuis quoi… Tip-tap ! Tip-tap !…

Là à nouveau elle visionne Oncle Ho qui a déjà dû se farcir vingt fois l’aller retour boîtes aux lettres quatrième pousser de sa petite tête têtue la chatière frotter son museau orange contre l’odeur du tabac froid et constater qu’elle était pas encore décidée à reprendre la vie commune il avait l’habitude mais c’était long…

Parole de lézard… elle a ouvert le sac et l’odeur de lait sucrée des petits pains est là… Combien de temps depuis qu’elle a démarré cette réunion déjà ? deux plombes… trois… quatre… elle sait pas… elle va pas demander aux ogresses probable… Ça n’va pas bientôt être midi ?… Alors elle la laisseront un peu pour aller bâfrer digérer somnoler… Et puis elles rallumeront les clopes et la traque recommencera et elles se remettront à lui voler autour en vrombissant… Vroum ! Broum ! Vroum !…

Parole de lézard… dans un flasch bleu comme le gyrophare des voitures de police elle voit la Gare de Montpellier où les silhouettes qui se glissent sont aussi farouches qu’elle-même le conducteur de la motrice orange qu’elle croise vite fait du regard… elle a juste le temps… se dépêcher… surtout ne pas le louper… le TGV de 21H35 celui de la night elle connaît le quai par cœur… quatre plombes et elle sera Gare de Lyon Hop ! Hop !

Ouaouf ! et d’un bond dessous la grosse couette édredon rouge et les deux quinquets au beurre noir naturel d’Oncle Ho qui la mattent familiers avant de sombrer dans le silence des chiens de la nuit… Ouaouf ! Ouaouf !… 








A suivre...

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Jeudi 28 août 2008 4 28 /08 /Août /2008 17:43

Djamel Farès Les créateurs de chez moi suite...
 
D.F. : Je ne voulais pas que les artistes que je photographiais soient derrière leur oeuvre mais devant. Le premier écrivain que j'ai photographié c'est Rachid Mimouni. J'avais eu l'idée de l'associer à ce travail sur le plan de l'écriture et ça ne s'est pas fait. Je connaissais Mohammed Dib que j'avais lu et qui m'impressionnait par ailleurs. Lorsque je rencontrais l'un ou l'autre, je disais toujours la raison pour laquelle j'avais voulu le voir et le photographier.
      Avec Rabah Belamri c'était l'idée de comment photographier un écrivain qui ne voit pas ? Quel regard capter ? Quant à Leïla Sebbar j'ai été la voir car elle habitait pas loin de chez moi à Alger dans une belle maison mais qui me semblait un lieu caché. J'avais envie de la retrouver et de parler de tout cela. Son bureau chez elle est tout petit. Je connaissais son rapport privilégié à la photographie mais je n'y suis pas allé pour cela.
      Tahar Djaout c'est au travers de Hamid Tibouchi que j'ai pensé à lui. Il était en France à cette époque-là. Je ne le connaissais pas très bien mais j'avais été fasciné par sa langue poétique fourmillante d'images. Je cherchais le nom d'un oiseau en kabyle, et Hamid m'a dit que Tahar, lui, me fournirait autant de noms d'oiseaux que je voudrais. Ensuite il a écrit cet article sur l'exposition dans Algérie Actualité, qui nous a beaucoup touchés.

1962-1992.
Trente années d'une trajectoire en élipse-nébuleuse. Point de départ l'Indépendance algérienne. Point de retour une panne mécanique à quelques pas du village d'origine en Kabylie.

D. F.
: Cela faisait un moment que je n'avais pas été en Algérie et j'ai décidé d'y aller faire des photographies de ma famille. Mon père m'a prêté sa voiture pour me rendre en Kabylie. Je suis parti avec mes cousins car on allait en même temps chercher de l'huile, mais il fallait revenir avant le couvre-feu de 11 heures du soir. On est arrivés à la bifurcation du village où je suis né et de l'endroit où sont enterrés mes ancêtres quand la voiture est tombée en panne. Mais en réalité, ça n'est pas ça qui s'est vraiment passé. C'est plus compliqué et plus difficile à raconter.


Mohammed Dib par Djamel Farès
Cahiers Parl'image, La Source et le Secret, 1990


      J'avais décidé d'aller voir la tombe de ma soeur jumelle qui est morte lorsque j'étais bébé et que je n'ai jamais connue. Mon père m'avait situé à peu près le cimetière et je devais me renseigner à la mairie. La voiture tombe donc en panne à l'endroit où je suis né. Impossible d'aller plus loin. Pas de dépanneuse, pas de garage, rien. On finit par découvrir un taxi brinquebalant qui nous a conduits chez un cousin au village. Cela avait déjà mis des heures. Il nous a prêté sa voiture pour repartir sur Alger. Cela se passait près de Bougie où je n'ai donc pas pu me rendre. C'est ainsi que mon cousin a conclu :
“ Il faudra que tu reviennes.

D. F.
: Voilà l'histoire du voyage inachevé. Je voulais remonter vers une certaine origine pour passer à autre chose. Mais on ne passe pas comme ça à autre chose. C'est aussi pour cela que je me suis intéressé aux rituels de passage. Les photos qui me parlent sont celles qui passent d'un moment à un autre comme moi je peux le faire dans ma vie.

1992.
Dernier passage en Algérie avant la panne d'essentiel - après il ne sera peut-être plus possible de poser un regard d'homme sur les gens. Photographies de famille… pour ne pas se perdre loin de leurs yeux. Eux aussi ils entrent dans la marge à leur tour. Clandestins. Il commence à y avoir un monde fou dans la marge.

C'est ce que vous me montrez que je peux photographier et montrer à mon tour. ”



Rabah Belamri par Djamel Farès, 1990





D. F.
: Je veux qu'ils soient étonnés par ce qu'ils voient d'eux et pourtant qu'ils se reconnaissent. J'ai fini par avoir confiance en moi parce qu'ils savent ce que je vais montrer. J'ai toujours peur de trahir, mais si je ne trahis pas je ne montre pas. C'est pourquoi je ne cesse de répéter que ce qu'il y a sur la photographie ce n'est pas vrai. C'est une réalité. C'est un moment. C'est autre chose. Peu à peu là, également, le rituel s'est installé entre nous. Je ne venais plus seulement comme photographe mais pour parler avec eux et les écouter. Et les photographies étaient prises sans que nous en ayons conscience.

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 26 août 2008 2 26 /08 /Août /2008 23:08

Maille à l'endroit maille à l'envers... suite

      Vlim vloum !…
      Ce qui m’a conduit à relever la tête dans sa direction alors que cela me demandait un effort qui risquait de faire de moi un être aussi inerte que le chat gris suivant depuis vingt minutes le tango du journal et des mains ce n’est pas son allure de grand volatile déglingué car il portait un pardessus de la même teinte digne et fluide que le vêtement de brume des chats. Non ce n’est pas ça.
      Ce n’est pas non plus son air baroque ni ses mouvements maladroits semblables à ceux d’un automate mal remonté qui hésiterait encore entre l’homme un peu bancal et la mécanique trop réussie pour dissimuler ses mains au fond de ses immenses poches qui étaient plutôt des fentes allant du bas en haut de son vêtement lui aussi très démantibulé.
      Il est à peu près autant en lambeau que le journal… j’ai pensé en cherchant son visage dissimulé sous une espèce de cagoule qui semblait de grosse laine noire tricotée mais on ne pouvait pas le savoir.
      Tiens ! je me suis dit en observant ses deux yeux ronds et jaune vifs qui ne regardaient nulle part comme si nous n’avions pas été tous là réunis dans ce wagon du métropolitain… il pourrait bien faire partie des personnages de cette histoire qui m’échappe depuis deux ans au moins. Maille à l’endroit… Maille à l’envers…
      Ce ne sont pas non plus ses pieds que je ne parvenais guère à distinguer emmêlés sous les pans déchirés de son pardessus qui me l’ont fait reconnaître.
       Non ça n’est pas ça… C’est le son d’abord diffus et lointain qui sortait de toute sa personne et qui s’approchait comme une cavalcade venant à notre rencontre de clochettes tintinnabulant avec une joyeuse mélodie dont je me souvenais fort bien tandis que les chats eux qui l’avaient dès son entrée fortuite dans le wagon repéré ne le quittaient pas des yeux.
      - Papageno !… je me suis écriée en bondissant vers lui oubliant toute la prudence silence et réserve de rêve élagués du réel que doit l’auteure à ses personnages et encore plus lorsqu’ils sortent d’une autre histoire pour venir à notre rencontre bien fatigués.
       Etourdie j’ai eu à peine le temps de comprendre mon erreur et de voir Papageno se précipiter sur la porte vu qu’on venait juste d’arriver à la dernière station de cette ligne finalement maudite et suivi des dix chats gris entourés du halo du courant d’air des gares disparaître parmi les gens se fondant dans la faïence blanche du couloir ne menant que vers la surface.
      Décidément… je me suis dit en constatant que le bonhomme au journal en lambeau n’était plus à sa place et que du journal ni de lui il ne restait pas même la trace de bave d’un escargot avide d’encre fraîche… décidément tous les personnages de cette histoire n’en font qu’à leur tête…
      Vilm vloum… Et moi où donc vais-je trouver assez de vie pour continuer ?…

      Vlim vloum !…
    Il était déjà une heure impossible de l’après-midi tandis que je piétinais à travers les couloirs faïencés blancs aux odeurs irrésistibles afin de me retrouver sur le quai d’en face et de refaire une dernière fois pour aujourd’hui le trajet dans l’autre sens. Une dernière fois parce qu’il y en avait assez puisque je n’avais pas retrouvé Melchior ni aucun de ceux avec lesquels il m’était arrivé de faire la route au petit jour à peine crissant de verglas gris bleu sur le bitume des trottoirs juste avant de nous engouffrer dans le ventre femelle de la terre rassurant.
      Mais ça n’avait aucune importance vu que Melchior comme tout vrai personnage qui occupe sa place dans l’histoire avait décidé un jour de plaquer sa motrice du métropolitain et de faire enfin ce dont il avait toujours rêvé lorsqu’il courrait enfant pieds nus sur l’herbe de la savane rouge et craquante sans imaginer qu’il aurait plus tard l’obligation de demander à Iris la femme de ménage black de la Tour Arc-en-Ciel de lui tricoter des chaussettes de laine bleu turquoise pour éviter de se brûler les pieds sur le verglas gris bleu des trottoirs.
      Maille à l’endroit… Maille à l’envers…
      Vous allez me dire juste avant la fermeture des portes qui nous séparera provisoirement qu’il y a une erreur dans l’histoire. Ce sont toujours les grands-mères qui ont la tâche urgente de tricoter les chaussettes… de filer la laine sur les quenouilles et de laisser les loups les approcher d’assez près afin de montrer que leur vigueur leur permet d’être à la fois à l’intérieur du territoire de l’histoire et à la fois au dehors à la raconter.
      Mais comme le répétait mon vieil ami l’écrivain dont l’écharpe rouge qu’il m’avait donnée pour ne pas l’oublier avait sans doute été tricotée par une femme complice quand on est poète on a tous les droits puisqu’on n’a de comptes à rendre qu’à la vie .
      Et si Iris la femme de ménage black de la tour Arc-en-Ciel a accepté de tricoter des chaussettes de laine bleu turquoise et des moufles aussi d’ailleurs à l’intention des occupants du foyer juste à côté c’est qu’elle a compris qu’il n’y avait plus de grands-mères assez motivées pour se relayer aux trois huit de l’histoire qui en fait n’en finit pas vraiment de les exploiter.
      Une fois filé des centaines de quenouilles et tricoté des caisses de chaussettes et de moufles en laine bleu turquoise les grands-mères terminent toujours leur parcours obscur dévorées par les loups des pompes funèbres offrant leurs étalages de fleurs fraîches à l’entrée des crématoriums.
      Maille à l’endroit… Maille à l’envers…





A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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