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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Lundi 14 juillet 2008 1 14 /07 /Juil /2008 01:59

Djamel Farès Les créateurs de chez moi suite...

        Mais de 1960 à cette photo prise en 1971 où sont donc passées toutes ces images? L'Algérie est-elle entrée également dans la marge ? D. Farès approuve : “ Cette marge étroite, l'Algérie sans laquelle… ” La voix reste en suspend comme la révolution algérienne pour nombre d'entre nous qui ne l'ont pas connue. C'est une chance inouïe pour moi que notre rencontre… je vais enfin voir des images de ce que J. Sénac a appelé : “ Soleil dans le regard de tous ” capturées par quelqu'un qui y a réellement participé. Djamel me détrompe en sortant de leur coin noir au milieu de nombreuses boîtes alignées quelques négatifs qui semblent anciens et n'ont pas été touchés depuis plusieurs décennies.

D. F.
: Je considère aujourd'hui qu'il y a toute une période de ma vie où je n'ai pas de photographies. Entre 1960 et 1966 mes archives photographiques ont disparu. Il s'agit de celles de 1962 et des photographies de théâtre qui avaient le plus de sens. C'est une partie de mémoire qui est quelque part ou peut-être éparpillée, je ne sais pas. C'est probablement cette chambre noire qui a permis de fabriquer d'autres images. Je me suis reconstruit une mémoire à partir de la photographie de ma grand-mère. Les images qui se trouvent derrière elle accrochées sur son mur sont comme des strates ou comme des petits bouts éclairés par un projecteur. Lorsque tu regardes cette photo tu as une lecture globale avec un personnage et un décor, et si tu rentres dans l'image tu t'aperçois qu'il y a plein d'éléments qui racontent une histoire. Mais ils ne la racontent pas tout de suite. Certaines choses sont couvertes par d'autres qu'on ne peut pas soulever. Elle dessinait pour ne pas perdre la mémoire. C'est donc une image fondatrice qui est venue prendre la place d'autres que je n'ai plus.

          Mise à part l'image de Boumedienne en mars 1978 lors d'une conférence internationale avant qu'il ne tombe malade les photos de la révolution algérienne ont disparu avec la révolution… Soit. Et celles du théâtre algérien avec le théâtre tant pis pour moi… Faute d'images nous nous réfugions à nouveau dans les mots pour évoquer cette période où le théâtre algérien vibrait de toute part.

          “Je veux que tu sois l'Agnès Varda du Théâtre National Algérien.”

D. F.
: La seule chose que je pouvais dire à une époque et qui me plaisait beaucoup c'est que j'étais photographe de théâtre. C'est vrai que j'ai fait des milliers de photographies de théâtre. Mais maintenant que puis-je dire ? La question qui se pose est bien celle de la trace. Qu'est-ce qu'on va laisser ? Mohamed Boudia me disait : “ Je veux que tu sois l'Agnès Varda du Théâtre National Algérien. ” J'ai travaillé comme photographe du T.N.A. jusqu'en 1966 tout en étant journaliste à Alger ce soir, et c'est ce qui a été fondateur pour moi. Mohamed Boudia m'avait prêté son appareil photo, et on épinglait mes photos tout autour de la pièce chez Alain Viguier qui était professeur à l'Ecole nationale d'art dramatique. Il me disait : “ Celle-ci est bonne, tu peux la garder, celle-là, non ”.
          S'il ne subsiste que peu de traces de ce passage au T.N.A. en revanche c'est une photographie d'Alain Viguier qui sera pour D. Farès avec celle de sa grand-mère et celle du peintre Aksouh le point de départ, de l'exposition sur les créateurs d'Algérie La Source et le Secret à L'Institut du Monde Arabe. En regardant la photographie d'Aksouh on est attiré par une des caractéristiques de ces images, leur construction géométrique s'appuyant sur des courbes ou des diagonales qui s'opposent ou se rejoignent, et les dessins d'intensité lumineuse et de “ couleurs ” du noir profond et épais au blanc presque total. Rectangles, carrés, losanges se frottent et marquent l'espace comme dans u ne composition cubiste parfaitement calculée. La luminosité intérieure y est renvoyée et reflétée dans un mouvement très dynamique par ces plans comme par les facettes d'une lentille aux biseaux multiples. Il s'agit de ce métier que tout artiste se doit d'acquérir afin d'être vraiment libre d'inventer sa propre forme créatrice.

Alain Viguier


1966.
Retour en France avec passage obligé à Jeune Afrique comme beaucoup de photographes ayant un lien avec le Tiers-Monde. Puis confrontation avec le métier de photographe d'une manière plus classique. Nouvel apprentissage avant de repartir.

D. F.
: A ce moment-là j'ai expérimenté un tas de choses qui m'ont appris mon métier. La photographie de plateau à la télévision, le travail en studio et en agence. Mais il s'agissait toujours de photographies où une distance s'imposait comme dans l'architecture par exemple. C'était un travail esthétique d'abord. A cette période également j'ai suivi les cours d'ethnologie de Germaine Tillon et j'ai travaillé au laboratoire de sociologie de Bourdieu. C'est à partir de 1971 que les voyages en Algérie sont devenus une nécessité afin de rapporter des images de là-bas d'une part, et de pouvoir laisser des images là-bas sur la relation que j'avais avec les gens. L'idée sera alors de créer un lien entre ici et là-bas.

          Il y a effectivement deux moments différents dans ma façon de travailler. La période des reportages que ce soit en Algérie ou ailleurs qui a donné des photographies d'autant plus construites qu'elles correspondaient à l'influence que j'ai reçue du réalisme socialiste puis la période plus intimiste où les gens me laissaient entrer “ chez eux”.

         “ Il y a des images que l'on ne peut pas faire.”

          Cette phrase prononcée au sujet d'un écrivain que D. Farès n'a pas photographié parce qu'il n'y a pas eu d'histoire qui permette de créer un lien entre le regard et celui que l'on regarde se prête également au voyage qu'il a fait dans le Chili de Salvador Allende.

1970.
L'oeil du phare revient avec un léger décentrage. N'y a-t-il pas un étroit rapport avec la révolution algérienne ? Et justement, aucune photographie de ces moments forts ne semble satisfaisante.

D. F.
: J'ai passé trois mois à sillonner le Chili en pleine effervescence à la suite d'une rencontre avec un Chilien à Paris, avec lequel j'avais longuement parlé de la révolution algérienne. Je me demande comment cela peut être la révolution chilienne, lui disais-je. Eh bien vas-y… Le Chili fait partie de mon histoire sur le plan politique.
C'était la période d'après 68 où les idées foisonnaient mais je n'ai jamais été militant d'un parti et je m'y suis rendu par curiosité surtout. J'ai été formidablement bien accueilli et j'ai pu rencontrer un certain nombre de dirigeants syndicaux et de responsables. J'y ai appris beaucoup de choses sur le plan professionnel. Mais je considère que j'ai un peu raté la rencontre que j'aime faire avec les gens et qui distingue mes photographies de simples clichés de reportage.

1975.
Un temps discontinu au fil duquel l'oeil se guide à l'étoile. Le désert. Un désir infini dans lequel les hommes se déplacent pour demeurer ce qu'ils sont. Des traces de pas sur du sable, une écriture qui a sa place parmi les autres.

         
“ Les gens ont l'impression que quelque chose se poursuit dans le temps bien après mon départ.”












A suivre...

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Lundi 7 juillet 2008 1 07 /07 /Juil /2008 11:05

Djamel Farès
Petite fresque-portrait d'un photographe
“ Les créateurs de chez moi ”

  Toutes les photos de cet article sont de Djamel Farès. Elles ont été publiées dans le cahier Parl'image La source et le secret n°56. Elles ont été exposée à l'Institut du Monde Arabe en 1990. 

      “ Si j'essaie de remonter le cours du temps entre gestation et achèvement, il me semble que j'aurais pu faire un roman autobiographique au lieu d'un album : en effet, j'ai toujours parlé -  et fait parler ‑ de mes photos, bien plus souvent que je ne les ai montrées. Et puis, je me suis rendu compte que, pour l'essentiel, mon discours reposait sur une triple référence à trois photos bien précises : celle de ma grand-mère, celle du comédien-metteur en scène Alain Viguier, et celle du peintre Mohamed Aksouh : trois portraits qui me tenaient au coeur pour des raisons a priori différentes, mais que je rassemblais dans ma tête sous un titre qui ne s'écrivit que tardivement : “ Les créateurs de chez moi ”.

Laurence Farès / Djamel Farès, La Source et le Secret

 Autoportrait

      En bord de mer un phare qui ne jette qu'un fin clin d'oeil sur les pierres et sur l'eau. Voilà l'image à partir de laquelle nous allons entrer dans les photographies de Djamel Farès. Une petite brèche de lumière oscillant autour d'un centre inconnu. Inconnu le photographe qui regarde et soudain immobilise un bref fragment de temps. Mais l'essentiel est-il le centre ou bien le lien que la photo révèle entre le regard et l'instant privilégié que l'oeil capture et éternise? Le photographe fait éclater la prétendue linéarité du temps pour la reconstituer à sa guise en laissant dans l'ombre des déchets d'histoire comme des bouts de pellicule inutilisés.

Djamel Farès
: Jean-Pierre Belland habitait à côté de Saint-Eugène juste à la sortie d'Alger, un endroit qui s'appelle “ Les Deux Moulins ”. Il y avait un phare au-dessus de chez lui qui éclairait pendant la nuit la mer et la colline de l'autre côté. En regardant ce faisceau qui balayait la nuit, on découvrait petit à petit les choses sortant de l'obscurité. C'est bien plus tard en y réfléchissant que j'ai fait le rapport entre l'image de ce phare et l'image de la mémoire ainsi qu'avec le travail de la photographie. L'image de la mémoire parce qu'il y a des choses qui te restent que tu essayes de retrouver mais dont une partie t'échappe toujours. 
C'est ce que fait le faisceau du phare qui provoque une superposition d'images. Le regard est pris par ce qu'il vient de voir qui disparaît au moment précis où quelque chose d'autre apparaît qui disparaît à nouveau et ainsi de suite. Cela correspond au mouvement de la photographie. La photographie que l'on regarde n'est pas seulement ce moment-là mais ce qu'il y a avant et après, ce qu'il y a dans l'image et autour de l'image. La difficulté de la photographie réside dans cette dynamique de l'histoire qui continue de se dérouler qui continue d'enregistrer.

      C'est justement ce qui m'intéresse dans l'idée d'esquisser le portrait d'un photographe algérien qui de plus ne prétend être ni reporter ni chroniqueur d'une époque. Cette quête de mémoire qui m'implique autant que lui dans le choix que nous allons devoir faire ensemble des images significatives de son travail créateur. Comme toute personne curieuse de l'histoire des Algériens et de notre histoire commune je suis à la recherche d'images à la fois intimes et porteuses de sens… à la fois esthétiques et m'autorisant au rêve à mettre au côté des mots de l'histoire que d'autres Algériens m'ont racontée. Je sais que pour D. Farès comme pour tout artiste la création et la vie sont mêlées. C'est pourquoi chacune des images que nous allons sortir de l'ombre seront des repères précis qui s'ils ne suivent pas une chronologie ordinaire n'en sont pas moins des points à partir desquels le récit s'articule et parfois bifurque.

      1962.
C'est auprès du peintre-ami Jean-Pierre Bellan et à Alger que Djamel commence donc à s'insinuer dans l'oeil du phare qui triture les icônes invisibles du quotidien. Les Algériens en cette année de révolution sont aussi en quête d'images d'eux-mêmes sorties de la nuit. L'Algérie n'est ni au centre ni à la périphérie. Elle est partout à la fois.
      C'est la fin de l'exécutif provisoire en juillet au Rocher Noir et l'arrivée du G.P.R.A. à Alger. Plongeon dans un bain de foule qui inaugure une prise de contact avec le reportage plaqué à l'immédiateté de l'histoire. Instantanés d'un rêve qui devient réalité. A ce moment-là il n'y a aucune distance entre ce qui est vécu et ce qui est photographié. Comme tous les jeunes Algériens, D. Farès vit ce qui doit être le début de la construction d'un pays.

Jean-Pierre Bellan    Peintre

" Il parait toujours rentrer de la plage de la Pointe-Pescade ; il traine dans ses cheveux l'odeur du jasmin ; dans ses yeux, la couleur d'une vague de la méditerranée.
Mais sa peinture monte comme un cri du tréfond de la douleur de sa renonciation. " D.Farès


D. F. : J'ai fait partie de ceux qui ont été présents à l'aéroport et témoins du retour du G.P.R.A. à Alger, ce qui a dû prendre au moins une journée compte tenu de l'affluence populaire et de l'euphorie. Je me suis rendu en voiture en dehors d'Alger avant que l'armée n'arrive. Tous ceux qui ont eu un rôle important dans la guerre d'Algérie étaient là. C'était un moment extraordinaire de vie. Ensuite il y a eu une période d'activité intense où on faisait tout à la fois. J'effectuais des reportages pour Alger Républicain, j'étais instructeur bénévole de photographie, je participais également à ce qu'on appelait les Ciné-Pop. On prenait la camionnette et un projecteur, on emportait des films du genre du Cuirassé Potemkine, et on se baladait à travers l'Algérie. René Vautier était à l'origine de ce genre d'expéditions. C'était tellement prenant qu'on ne songeait pas à exposer nos images.

      1962.
Djamel prend des centaines d'images de la révolution algérienne… mais qu'y a-t-il d'écrit derrière dans cette partie sombre qui ne se montre pas ?
      "L'écrit c'est une image pour moi."

      1960.
D. Farès qui vient juste d'avoir le baccalauréat à Paris déclare à tout hasard : “ Je veux devenir photographe ”. Aujourd'hui ici à Paris alors que nous avons décidé de retracer ensemble sa trajectoire il ouvre un cartable duquel il sort un cahier à spirale assez épais pour qu'on devine qu'il est le receleur de plus d'une histoire.

D. F.
: J'ai plein de cahiers comme celui-là, des gros, des petits. J'utilise absolument tout. Et parfois je fais écrire les gens, je les amène à faire des plans ou des dessins. Je me fabrique des petits carrés où j'essaye de placer les choses afin d'être totalement libre au moment de photographier. Lorsque je prends mon appareil je peux alors laisser libre cours à une espèce de fébrilité parce que le cadre est construit.

       
De certaines pages couvertes d'écriture et de croquis il ne subsiste que la marge choisie et mise en relief typographique. Découpée. D'autres pages au contraire sont entièrement noircies de mots.

D. F.
: Une marge sans laquelle l'équilibre de la page ne saurait exister. Ceux que je photographie ici ne sont pas tous Algériens. Mais chacun occupe sa place unique par ce qu'il montre de lui comme ma grand-mère l'a fait dans cette photo qu'elle m'a offerte un jour il y a longtemps en Algérie.

      De cette photo, qu'il désigne comme premier signe fixe dans le temps D. Farès reparlera souvent en dégageant à chaque fois un peu de ce qu'elle lui a révélé de son rapport avec ceux qu'il photographie, et qui sont comme sa grand-mère simplement “ des gens ”
      “ J'aime photographier les gens. ”
      Ils sont là “ les gens ” aussi présents dans ces lignes qu'ils le sont sur les photos. Certains ont écrit une lettre… un poème… fait un dessin que le cahier a reçu avec gratitude et curiosité. Ecriture double. Ecriture périphérique de leur vie qui est l'unique manière de leur permettre de parler d'eux.



Gida la grand-mère de Djamel Farès














D. F.
: Cette façon de photographier a débuté après l'exposition sur les artistes algériens présentée à l'I.M.A. en 1990 dont le coeur était la photographie de ma grand-mère. A partir de là j'ai dit aux gens chez qui je suis allé faire ce travail qui consistait à raconter un moment de leur vie : ‘Les photos que je vais faire avec vous vont s'inscrire dans ma propre histoire’. Cela signifiait avant tout prendre le temps de rencontrer ceux qui acceptent mon regard sur eux, et parler avec eux.
Au début je ne faisais qu'écouter et puis je me suis autorisé à prendre des notes. J'ai appris à noter d'une façon très rapide et néanmoins assez fidèle. Quelquefois je parviens à transcrire la phrase dans son intégralité pour retrouver vraiment l'intonation, la syntaxe, la manière dont parlent les gens. C'est ce qui me permet de construire des images en fonction de cette parole. 

      Ces gens sont la marge aussi celle que la ligne de mire du phare n'éclaire pas directement mais peut-être comme des ombres derrière un écran blanc simples silhouettes. Aller voir derrière l'écran. Du langage ils nous restituent la matière et la forme initiale. Des images-signes graffiti. Pour les reconstituer l'oeil va devoir effectuer un certain détour en passant par le regard-miroir d'une vieille femme pleine de malice.

      1971.
Djamel photographie sa grand-mère dans sa chambre avec pour toile de fond le mur de sa chambre où elle a accroché des dessins qu'elle a faits alors qu'elle a failli devenir aveugle. Après avoir subi l'opération de la cataracte elle a retrouvé la vue et ses images intérieures.

D. F.
: Jusqu'à cette exposition de 1990 je considérais cette photo comme une photo de famille que je ne montrais pas. Je l'avais prise lors d'un de mes voyages en Algérie. C'est Aksouh qui m'a dit qu'elle racontait une histoire et en particulier mon histoire. Parce que je suis aussi présent à l'intérieur, alors que je devais avoir cinq ans, dans un cadre que ma grand-mère avait posé dans sa chambre.

      " Tes aïeux n'ont pas fini d'occuper la mémoire des générations. Songe qu'aujourd'hui encore les gens jurent par ton grand-père Sidi Hamd Ou Yahia qui accrochait sa planche à une étoile. Oui, une étoile! Quand il avait fini d'écrire sa sourate sur cette écritoire sacrée, il faisait un signe de la main. Une étoile descendait du ciel. Il accrochait alors sa planche à ce clou céleste. [… ]
Elle guettait une réaction de moi, jaugeant l'effet produit par ses paroles sur mon imagination subjuguée par la révélation des pouvoirs qui étaient les miens et dont je ne soupçonnais même pas l'existence. "
Laurence Farès / Tewik Farès,

La Source et le Secret



Mohamed Aksouh    Peintre








A suivre...

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Mardi 1 juillet 2008 2 01 /07 /Juil /2008 12:14

Hélène Cixous Alice Cherki/Frantz Fanon portrait fin

        Mais cette volonté de Fanon d'appliquer son expérience d'un moment de l'Histoire à une réflexion sur l'universalité et les causes réelles des violences réflexives échappait sans doute aux intellectuels de gauche français de qui on aurait pu attendre dans ce contexte un intérêt pour cette analyse. Ils ne semblaient pas en effet s'intéresser ni à ce moment-là ni après aux témoignages de ce que vivaient dans leur corps les Algériens ni même aux terreurs balbutiées des jeunes appelés. Tous ceux qui ont lu bien des années plus tard les récits réunis par Jean-Luc Einaudi dans son livre La Ferme Ameziane ont été frappés par la honte et les silences à peine rompus au travers desquels se font ces “ aveux ” d'un corps qui n'a aucun moyen de s'absoudre de son désarroi par le cri ou une quelconque gestuelle.
        Peut-être est-ce cette conscience lucide et visionnaire tout autant dans sa pratique médicale que dans le champ de son écriture qui va mener Fanon à dire de lui-même à cette époque : “ Je vais trop vite, (… ) et j'ai peur de me retrouver seul . Cette modernité dans la pensée et dans l'action il continuera de les appliquer en préconisant dans un de ses articles “ l'ouverture des portes des services psychiatriques, ‘ open door ’ déjà pratiqué dans les pays anglo- saxons. ” Il avait à ce moment également travaillé à mettre en place “ l'hospitalisation de jour ”. “ C'est là, à l'intersection des combats politiques, des innovations psychiatriques et des connivences amicales, (… ) que Fanon écrira, outre des articles et des conférences, L'An V de la révolution algérienne ”, livre qui paraîtra chez Maspéro en 1959.

“ Dans cet écrit, Fanon ne mentionne aucune des grandes déclarations, chartes et autres démonstrations de dirigeants. Il relate des manifestations simples et courantes de la vie quotidienne concernant non pas une élite mais le petit peuple. Il s'appuie sur son expérience à Blida, ses contacts avec les malades, leurs familles, les infirmiers, les militants locaux, et aussi sur son travail à Tunis, où il est amené à rencontrer de nombreux combattants et réfugiés algériens, traumatisés ou pas, venus des villes et des montagnes. Les récits de ces militants, réfugiés et malades venus de différents coins de l'Algérie en guerre sont une des sources essentielles de ce livre.”
Frantz Fanon Portrait

        On a déjà vu combien Fanon se sentait proche de l'Afrique avec sa participation au Premier Congrès des Ecrivains et Artistes noirs ainsi qu'aux développements et débats de Présence africaine fondée en 1947 par Alioune Diop. A partir de 1958 il y effectue de nombreux séjours durant lesquels il “ se fait le chantre de la solidarité africaine ” et se lance “ à corps perdu dans la réalisation de cette unité panafricaine ”. Cette façon d'ouvrir le champ de la révolution algérienne à toute l'Afrique est l'affirmation d'un destin commun à inventer respectant les particularismes “ des peuples construisant une nation ”, au large d'une ségrégation souvent évoquée entre Nègres esclaves et Algériens colonisés. Et à l'inverse elle exclut l'idée de combat pour “ la négritude ” ce qui en reviendrait à un monde clos sur lui‑même. Ici encore tout est mouvement et mise en acte créatrice d'un possible ouvert et néanmoins singulier.

… l'inévitable passage par la violence… ”  

        Après sa participation à Tunis en janvier 1960 à la Deuxième Conférence des pays africains naît entre autres de son intervention un texte intitulé Pourquoi avons-nous choisi la violence ? qui préfigure le développement de la symbolique de la violence des Damnés de la Terre. Il projette d'ailleurs en cette année 1960 le plan d'un livre qu'il abandonnera qui aurait été intitulé Alger-Le Cap et qu'il propose à François Maspero. Se sachant atteint de leucémie dès décembre 1960 il entreprend avec la méthode qu'il a toujours utilisée celle de la dictée de rédiger ce qui sera son dernier manuscrit.
        Dans son esprit, ce livre est en partie une réponse au besoin “ d'une telle réflexion en Afrique et en Algérie , et plus largement “ dans les milieux politiques du Tiers-Monde . La demande acceptée d'une préface à Jean-Paul Sartre qui “ partageait avec lui l'espoir ou l'exigence d'une autre relation des hommes entre eux ”, et sa rencontre avec celui-ci et avec Simone de Beauvoir seront une “ ultime reconnaissance aussi de la part de quelqu'un qui avait profondément marqué son trajet intellectuel depuis ses vingt ans ”.
        Fanon, à travers ce texte nous met en face de l'inévitable passage par la violence personnelle d'abord et peut-être - la question reste posée à ceux qui s'avouent l'échec des mouvements non-violents - par la violence collective. Démarche de la pensée qui reste dans l'inachèvement par la force des choses. Les Damnés de la Terre parus chez Maspéro en novembre 1961 seront interdits dès leur parution comme plusieurs des livres de Fanon et d'autres écrivains à cette époque confirmant ainsi que nous n'étions pas encore prêts de transformer nos interdits en inter-dits.

        “ De même que dans Peau noire, masques blancs, il écrit à partir du corps, mais à corps perdu au sens propre comme au sens figuré. Et cette écriture soutient l'intensité du contenu des cinq chapitres qui composent le livre. (… ) Fanon ne s'arrête plus seulement à la description de la situation coloniale, même s'il la reprend encore plus fermement que dans L'An V. Il analyse la décolonisation “ qui doit porter sur l'être ”, “ être une décolonisation de l'être ”.
Les Damnés de la Terre - Frantz Fanon Portrait

        La théorie de Fanon à laquelle nous sommes bien obligés de souscrire si nous voulons tenir compte et de l'authenticité de nos expériences vécues et de l'observation d'un monde où nous évoluons, en état constant de “ violence soft ”, est que la “ décolonisation de l'être ” ne peut se faire sans violence, compte tenu de la violence que secrètent les sociétés et les différentes formes de pouvoirs. Cela concerne la situation coloniale, mais il en va probablement de même pour toute forme d'aliénation, individuelle ou collective.
        Aliénation qui nous renvoie toujours au corps car le plus souvent dans une situation de contrainte et d'humiliation seul le corps peut exprimer son refus “ par une tension permanente ”. La question “ où passe la violence du colonisé ? ” peut être élargie par exemple à celle du choix ou du non-choix pour nous-mêmes colonisés par les concepts de la société de consommation et aux actes de ruptures qui en résultent.
       Ce sont des formes de violence indirecte qui ont le plus souvent dans le monde occidental pris la place de celles des conflits et des contraintes exercées par les religions les coutumes archaïques et les oppressions diverses. Mais l'absence de choix réel de société pour un individu en est une tout aussi destructrice par la marginalité sans issue qu'elle finit par provoquer.

“ Aujourd'hui, nul ne peut échapper au constat que ce sont les sociétés qui secrètent la violence, même si elles la dénoncent, et cette dénonciation les rend encore plus violentes. ”
Frantz Fanon Portrait

        Les parti pris de Fanon à ce sujet ont paru à beaucoup de ses amis à la fois incompréhensibles et exagérés le classant du côté des apologistes de la violence. La plupart d'entre eux n'ont pas admis la théorie selon laquelle la décolonisation de l'être serait un “ temps de ‘ désordre absolu ”. Sa réflexion sur les similitudes entre l'état du colonisé et celui du malade mental tous deux exclus des rapports humains et sociaux auxquels chaque être libre peut normalement prétendre en arrive à la conclusion du “ non-langage ” excluant toute possibilité de communication autre que celle souvent “ brute ” voire brutale du corps.
        Mais Fanon qui en tant que Noir a eu à affronter les insultes raciales sait de quoi il parle lorsqu'il dit que “ la haine ne saurait constituer un programme ”. Etant entendu qu'elle n'est destinée qu'à un temps précis de la prise de conscience de soi et à être dépassée. Il insiste notamment sur ce qu'il pensait être le rôle de tout véritable révolutionnaire “ ouvrir l'esprit, l'éveiller, le mettre au monde, ‘ inventer des âmes…”
        Fanon se réfère toujours en raison de la période précise où il vit qui est celle de la décolonisation des pays d'Afrique à des sociétés où les individus ont été colonisés ou réduits à l'état d'êtres inférieurs. “ Mais il prolonge cette analyse au-delà de la situation coloniale, car pour lui toute société qui n'ouvre pas à ses membres - surtout les plus déshérités - un espace de parole non dévalué est violente, et cette violence qui les exclut appelle la violence pour conquérir le pouvoir de s'exprimer.” Cette référence à la parole reconnue et à une non‑hiérarchisation des langages utilisés pour se dire renvoie dans notre univers citadin de la m odernité au dialogue devenu impossible entre ceux des espaces périphériques dont la langue est de plus en plus orale et métissée et ceux qui occupent la place privilégiée à l'intérieur de la cité où la langue dite classique est considérée comme unique véhicule de la culture.
        En fait, cette réalité du dominant-dominé que les sociétés occidentales avaient exportée au loin se retrouve désormais enclose à l'intérieur de leurs murs et il n'est pas étonnant que Les Damnés de la Terre aient été un livre phare pour les Noirs américains des années soixante. Ceux qui faisaient partie des deux mouvements les plus importants de cette époque, les Black Panthers et le Black Power étaient confrontés également à la réappropriation de la violence tournée jusqu'ici contre eux et au moyen de s'en servir pour se construire. “ Cette violence est utilisée de façon mesurée comme autodéfense, puis comme revalorisation.”

        Quant à la société du spectacle dans laquelle nous vivons et élaborons nos propres mises en scènes intimes pour résorber cet excès d'insupportables tragédies quotidiennes s'y côtoient comme des continents à la dérive et s'y frôlent les plus grands impensés des violences et des aliénations ancestrales qui nous manient telles des marionnettes au-dessus d'une scène où nous ne mettrions jamais pied à terre. Cette sensation d'être suspendus hors de son corps‑même d'être manipulé par des forces inconnues d'être agi à sa place est ce qui arrive à chacun de ceux qui n'a pu faire le choix de ce qu'il veut être en rupture avec ce qui le nie. Peut-être notre chance est-elle aujourd'hui de ne pouvoir fuir cette civilisation métisse qui est venue à nous avec les premiers ouvriers immigrés il y a une quarantaine d'années et qui est devenue la nôtre.
        C'est elle qui est en train de nous entraîner malgré nous à penser cet impensable et à inventer une langue pour le retracer. Ceux qui ont fait le choix de l'écriture comme médiateur entre la cruauté d'un monde qui leur demeure étranger et les rejette de toute façon et la violence qui en eux demeure génératrice de vie de mouvement, de passion créatrice en devenir peuvent sans doute faire également leur cette affirmation : “ L'écriture devient la scène où réinscrire le drame de son rapport au monde. ”
        Cette langue dont nous avons besoin aujourd'hui “ truffée d'images issues du corps et des sensations ” pour nous dire multiples Fanon en pressentait et en inventait il y a quarante ans certains rythmes que celles et ceux qui ont vécu comme moi un métissage culturel au cours de leur enfance et de leur adolescence reconnaissent. A nous désormais pour qui l'origine n'est qu'un terrain vague infini entre ici et ailleurs de tenter de répondre à la question posée par Alice Cherki à la fin de son livre : “ Comment déconstruire une langue et la faire vibrer autrement ? ”

Image du Magazine Fumigène 2007       

       “ S'ouvre ainsi la liberté qu'une langue en affecte une autre et qu'elles acquièrent finalement toutes les deux le même statut, celui de ne jamais pouvoir vraiment dire l'origine. ”
Frantz Fanon Portrait

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Jeudi 26 juin 2008 4 26 /06 /Juin /2008 23:22

Cet article de Jean Pélégri sur Camus qu'il a connu et aimé à sa façon est un de ceux qui reste à mes yeux le plus vrai et le plus proche de cet homme sur lequel on a pu lire tout un fatras de bêtises prétentieuses et comme toujours lorsqu'il s'agit de Jean il est empreint de modestie et d'une intuition poétique qui donnent l'impression qu'il a été écrit hier...
Pour le confort de la lecture et en regard à la force de cette relation le texte est publié en entier même s'il est un peu long je pense que c'est mieux... 
Les lignes qui précèdent le texte sur Camus sont extraites des cahiers inédits que Jean m'a confiés avant de nous quitter il y a quatre ans...






Image Jean Pélégri 2007
Louis Fleury


Etre le Kateb


J’écris ou plutôt je parle, pour être entendu un jour de toute une foule.

Pour que l’homme, qui me lit dans la solitude de sa maison, retrouve dans mes paroles la voix de tous les hommes, ses frères.

Art poétique
Non daté

 













A propos de Camus, débuts et suites
Article écrit pour la revue Simoun

Jeudi, 22 mai 1960

L’exil et le Royaume

      Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, un soir, à Paris, vers minuit, à la suite d’une rencontre de hasard - dans un café qui faisait face au théâtre où l’on jouait Requiem pour une Nonne. Et nous avions parlé de l’Algérie…
      Il est toujours étrange de rencontrer, ailleurs, quelqu’un de son pays : cela donne une impression d’exil. Je l’ai éprouvée ce soir-là, dans la chaleur de ce café à la fois intime et exotique. Les cafés parisiens sont pour nous si différents de ceux d’Alger, que la rue paraît traverser, mais en même temps, à cause de nos lectures et des films, ils nous semble les avoir toujours connus, dans une vie antérieure.
      Dehors, c’était une nuit d’hiver. Des autos défilaient derrière les rideaux. On distinguait au passage leur ombre noire, la lueur des veilleuses, le chuintement des pneus sur le goudron mouillé. Qu’il semblait loin le bonheur marin de Tipasa !
      Moi, j’essayais d’accorder l’image de l’homme qui me parlait et celle que je m’étais faite de lui, à travers ses livres - j’essayais d’accommoder… Je ne me doutais pas que je n’aurais pas d’autres souvenirs de lui.
      Il m’avait pourtant invité à venir le voir. Mais je n’avais pas osé - par pudeur, par fierté. J’attendais d’avoir des raisons plus solides à son estime. En regard de lui je n’étais rien. Ensuite, à l’occasion de mon livre, il m’avait écrit, à plusieurs reprises - mais on n’ose pas croire aux lettres. J’attendais… ! Nous avions, me semblait-il, toute la vie devant nous… Ce n’est qu’après sa mort que j’ai su, par d’autres, que je ne lui étais pas indifférent.
      Savais-je d’ailleurs moi-même la profondeur de mon attachement pour lui ? Je pensais qu’il y entrait surtout de l’estime, de l’admiration, une obscure complicité venue d’une terre et d’un ciel communs – peut-être même un sentiment moins désintéressé : celui par lequel nous nous identifions, naïvement, avec un homme de notre pays, quand la gloire le visite. Et puis, un matin, dans le journal, un gros titre, une photo… “ Il y avait, disait le journal, il y avait sur son visage comme de l’étonnement ”.
      Moi, dans les jours qui ont suivi, c’est de vivre que j’étais étonné - étonné jusqu’à la stupeur. Chaque fois que je mangeais un fruit, ou que je voyais un rayon de soleil, sur une table, un livre, une robe, je ne pouvais m’empêcher de penser à lui. Je ne pouvais me faire à l’idée que ces simples plaisirs de l’œil et de la bouche, qu’il avait tant aimés, lui fussent désormais interdits. Comment l’imaginer, lui, dans ce définitif exil ? Comment imaginer sans lèvres et sans sourire, sans regard, celui qui nous avait appris à voir - à voir d’un autre œil, celui de l’art et de la mémoire, la mer et le soleil quotidiens ?
      Il me semblait aussi qu’avec lui s’était évanouie, du même coup, dans la même vague, toute une région de mon paysage intérieur - qu’une certaine mer, un certain golfe s’étaient engloutis à jamais, un certain printemps “ où les dieux parlent dans le soleil et l’ode ur des absinthes ”.
      “ Les îles ont fui ”, dit l’Apocalypse… J’avais perdu la mer. Elle s’était retirée de moi. Et Tipasa n’existait plus !


Photo Jean Pélégri détail
Djamel Farès 2000


      A cette stupeur, à ce grand vide soudain, s’ajoutait une peine plus simple, plus fondamentale, cette du cœur - “ qui nous fait évoquer des morts les phrases familières ”. Je me souviens qu’avec des amis algériens, pendant ces jours - et il y avait, me semble-t-il, un beau soleil sur Paris, la Seine et les allées du Bois - nous n’avons cessé de parler de lui, essayant d’additionner, dérisoirement, les quelques images, vivantes, que nous avions dans nos mémoires. Comme si ce mort illustre était aussi un mort personnel ! Ce n’était pas seulement un grand écrivain que nous avions perdu, mais quelque chose d’autre - singulièrement nous Algériens - quelque chose comme un frère.
      Et aujourd’hui me voilà, comme beaucoup d’autres, avec toutes les conditions de l’amitié - mais sans l’ami. Réduit à me retourner vers mon seul souvenir : cette rencontre au milieu de l’hiver parisien.

      Quand je songe à ce soir-là, je me demande s’il l’avait encore en lui, le bonheur de Tipasa. J’aurais dû lui poser la question, elle est importante. Pour nous tous. Mais je ne savais pas… Je l’ai quitté comme on quitte un vivant… Il pleuvait dans la rue - une rue froide qui ne sortait d’aucun de ses livres. De ce fait, elle ressemblait aux rues de l’exil, telles qu’on les imagine. Est-ce ainsi que Paris lui apparut, quand il fut chassé d’Algérie ? Ce qui me frappe en effet, depuis cette rencontre, chaque fois que je le relis, c’est l’importance dans toute son œuvre, l’obsession de ce thème de l’exil.
      De l’Etranger jusqu’à l’Hôte, ce thème revient constamment sous sa plume, au propre et au figuré - comme il revient dans sa vie, avec cet intérêt passionné qu’il a toujours montré à l’égard de tous les exilés. Peut-être même le sentiment de l’absurde n’est-il, chez lui, que la transposition métaphysique de ce thème. L’homme exilé de sa terre, s’exile du ciel. C’était là semble-t-il l’épine profonde enfoncée dans sa chair. Et c’est par là que son œuvre est exemplaire pour tous les écrivains algériens, surtout ceux d’origine européenne. Nous sommes tous, en effet, des fils d’exilés, et peut-être, à leur tour, nos fils le seront-ils.
      Aussi retrouvons-nous en elle tous nos problèmes et toutes nos difficultés, toutes nos ambiguïtés - ce balancement crucifiant entre nos deux patries : l’Algérie et l’Europe - que connaissent aussi les écrivains musulmans de langue française. L’une est la terre de l’enfance, sans être celle de l’innocence ; l’autre, la capitale de l’esprit. Mais entre les deux, il y a toujours, en nous, une large mer, une mer de séparation -où nous nous obstinons péniblement, vainement peut-être, à dresser des ponts, que la moindre vague emporte. C’est là notre travail de Sisyphe. Il fait de nous des condamnés à la conciliation - à la réconciliation.
      Il fut ce condamné, bien avant tous les autres. Inlassablement, il poussa ce rocher - d’abord seul, dans le silence de l’indifférence, puis au milieu des railleries et des huées. Toujours à contretemps, dans la volonté lucide de déranger les conformistes du moment. Il le fit avec passion et mesure - ce qui est la marque du véritable amour, avec l’initiative et la persévérance.
      C’est là que se situe mon deuxième souvenir.

      C’était à Alger, par un après-midi de janvier 1956. Il était venu inviter les hommes de son pays à une trêve civile, pour épargner les victimes innocentes - et à cause de cela, sa vie était menacée. Cela se passait au Cercle du Progrès sur la place du Gouvernement, ce lieu de rencontre entre deux villes, mais endormi jusque là dans le passé. C’était de cette place, me racontait mon père, pue partaient autrefois les diligences, pour la plaine ou la montagne. Et c’est là qu’adolescent, dans la chaleur de l’après-midi, je prenais, pour aller vers la ferme natale, un car rempli de vieux Arabes à l’allure royale - un car tout bleu.
      Je l’avais toujours aimée, cette place : elle était un lieu d’amitié avec les miens, avec la mer. Noces m’avait appris à mieux l’aimer encore, à l’aimer telle qu’elle était - mais avec des mots. Je pensais bien la connaître. Pourtant, en ce soir de janvier 56, elle allait, grâce à lui, prendre un visage tout différent, se métamorphoser.
      Sous les arcades, à la grande porte de l’immeuble, deux courants s’opposaient déjà, celui de la fraternité et celui de la violence. Quelle stupeur de reconnaître, au hasard d’un remous, défigurés, des visages de camarades de lycée, avec qui autrefois, pendant la récréation de dix heures, j’avais partagé la “ coca ” à vingt sous - de les voir, pour la première fois, revêtus du masque politique de la haine. La plupart, hésitaient encore entre le chahut et l’émeute. Par moments, une plaisanterie fusait, qui les démasquait. Les rôles, ce soir-là, n’étaient pas encore bien connus. Ce n’était qu’une répétition.
      Je n’avais pu entrer, faute de carte, et j’étais allé m’adosser à un ficus. Autour, sur la place, dans le ciel, c’était le crépuscule - tel qu’il l’avait toujours décrit : le jour, avec ses certitudes, basculait dans la nuit. Pourtant, ce soir-là, à cause de lui, on pouvait espérer encore - résister à cette défaillance de la lumière. La nuit n’était pas totale. Au troisième étage, les grandes fenêtres du Cercle du Progrès étaient illuminées, fastueusement. Et en les regardant, je me sentais un peu comme le pauvre de Victor Hugo qui contemple, avec envie, le festin auquel il n’a pas été convié. Là-haut, dans cette salle où contre le même désespoir se coudoyaient Musulmans et Européens, c’était peut-être - moment encore plus éphémère que la gloire fragile du jour - c’était peut-être le dernier festin de l’amitié !
      C’est alors que se produisit la métamorphose. La place, avec ses maigres arbres, ses mendiants, sa foule du soir, ses trams bondés, sombrait - mais pas dans la détresse de la nuit, comme à l’ordinaire. Elle semblait naître au contraire, basculer dans une existence nouvelle, s’éveiller brusquement d’un long sommeil pittoresque et colonial - celui que beaucoup d’écrivains de passage, Gide par exemple, avait décrit, fixé, comme on le fait des papillons morts, en les épinglant. Ce soir-là, une passion la traversait, une passion neuve et sombre - la sienne.
      Un moment même, il me sembla que le décor, pourtant familier, surgissait soudain… d’un roman de Dostoïevski - cet auteur qu’il avait lu dans sa chambre de Belcourt, fenêtre ouverte sur les bruits de la rue, et par lequel il avait appris, lui le Méditerranéen, à donner sens, profondeur et mystère au paysage ensoleillé de ses certitudes. En effet, sous mes yeux, cette place se faisait fiévreuse, exaltée, fascinante, blanche et noire comme le mal et le bien. Etrange dépaysement !
      C’est à cet instant, sans doute, que je l’ai le plus profondément admiré, et secrètement envié. Rares en effet sont les écrivains qui peuvent ainsi accorder leur œuvre avec leur vie et réussir, dans la même démarche, cette double création. Lui, par sa seule présence, il était parvenu à donner sens nouveau au quotidien, à éveiller ce qui était endormi. Sa présence, et son courage, stylisaient en quelque sorte le réel. Si bien que sa vie, à l’image du soir, prenait le visage d’un destin. “ Les mots de la fin étaient prononcés ”. 

      C’était la dernière répétition de la tragédie qui commençait. Déjà, en effet, tandis qu’il parlait pour éveiller et pour réunir, des hommes s’étaient groupés sur la place - ses frères de race - et, comme pour l’exiler une nouvelle fois, ils le huaient, avec des cris de mort. Ils le huaient dans la ville de sa mère… “ Oui, tu es mon frère, et vous êtes mes frères que j’aime. Mais quel goût affreux a parfois la fraternité ! ” Ensuite, dans la nuit tombée, devant la statue du Duc d’Orléans, ils avaient allumé un grand feu, qui éclairait les naseaux du cheval de bronze - le premier feu de la haine.
      Pendant les mois, les années qui allaient suivre, nous n’aurions, pour éclairer notre nuit, que ce seul feu. Encore aujourd’hui, il nous glace. Mais qui saura encore nous dire qu’il y a, pour les hommes d’un même pays, d’autres recours que celui-là pour faire face au désespoir, pour équilibrer les forces de la nuit ?

      Aussi est-ce toujours vers ce souvenir de janvier 56 que je me suis retourné, chaque fois qu’à Paris ou ailleurs, j’ai entendu certains critiquer, jusqu’à l’insulte, du fond de leur fauteuil et avec la bêtise doctorale de l’ignorance ou de la haine, ce qu’ils appellent “ le silence de Camus ” !… Beaucoup font les braves, dit Bertolt Brecht, comme si les canons étaient braqués sur eux - alors qu’il s’agit simplement de lorgnettes de théâtre . Et c’est vers ce souvenir que je retournerai encore, si un jour, quand ils auront vingt ans, je devais rencontrer les enfants de Camus. Oui, je leur parlerai de ce soir-là - pour qu’ils puissent, un instant, savourer ce très doux bonheur : être fier du courage de son père.
      Je voudrais, pour conclure, exprimer un vœu, un vœu naïf, dont il aurait lui-même souri… Il faudrait qu’un jour, une fois la paix revenue et Tipasa délivrée de ses barbelés, cette place, ou une autre, porte son nom - pour que son exemple, qui aujourd’hui encore nous invite à na pas désespérer, ne soit pas oublié. Ne sommes-nous pas d’une terre où l’on aime honorer les morts ? Et peut-être pourrons-nous ainsi dans ce geste dérisoire, oublier un peu qu’à plusieurs reprises, nous l’avons condamné à l’hiver de l’exil.
      On graverait sur une plaque - mais assez haut, pour la mettre à l’abri des imbéciles - les mots qu’il prononçait ce soir-là : “ En ce qui me concerne, j’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis, et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient. Bien que j’aie connu et partagé les misères qui ne lui manquent pas, elle est restée pour moi la terre du bonheur, de l’énergie et de la création. Et je ne puis me résigner à la voir devenir pour longtemps la terre du malheur et de la haine… Puisque c’est là notre tâche, si obscure et ingrate qu’elle soit, nous devons l’aborder avec décisio n, pour mériter un jour de vivre en hommes libres. ”
      Ce serait une consolation, pour nous qui sommes du royaume, de se donner rendez-vous sur cette place avec des amis, avant d’aller vers le port - une petite consolation - malgré l’incroyable étrangeté de voir ainsi pétrifié, à jamais, celui qui fut notre jeunesse.
      On se souviendrait plus facilement, en lisant ces mots, ces mots déjà tout préparés pour la fin, de ce jeune homme en costume blanc qui marchait vers la mer, sous le soleil - au temps de l’invincible été.

De longs extraits de ce texte ont été publiés dans le livre sous forme de dialogue Jean Pélégri l'Algérien Le scribe du caillou Ed.Marsa, 2000

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 24 juin 2008 2 24 /06 /Juin /2008 23:08

Hélène Cixous Alice Cherki et Frantz Fanon suite...

          A partir de la publication de Peau noire, masques blancs, l'on peut commencer à parler de la façon particulière de se mouvoir en écriture que Fanon a adoptée et perpétuée pour chacun de ses textes. D'après sa femme Josie “ Fanon a écrit la première mouture de ce livre en le lui dictant, tout en marchant de long en large comme un orateur qui improvise… ” Et “ cette parole dite à un autre de préférence proche et inscrite par cet autre, était son premier et essentiel support ”.
          La parole est donc l'expression d'un corps en mouvement une surrection du sens jaillie d'une tension musculaire et de l'échange avec l'autre. Chaque moment de sa vie d'homme et de militant ainsi que de son travail de psychiatre le confirmera. Tout dans sa démarche est relation voulue de proximité du corps et de la parole. Qu'il s'agisse de la réflexion sur son expérience médicale menée en simultanéité avec celle-ci dans le rapport qui s'invente sans cesse du “ malade ” au “ soignant ”. Qu'il s'agisse de la manière de la transmettre par l'intermédiaire du lien de celui qui dicte à celui qui prend en note. Qu'il s'agisse de rompre le rapport d'aliénation réciproque de celui qui humilie ou torture à celui qui est en situation de victime. Fanon ne fuit jamais la violence de l'altérité au contraire il la provoque pour la comprendre et la dépasser par ce qui peut de part et d'autre en être dit.

          “ Mon ultime prière : Oh mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. ” En effet, la profonde singularité de cet ouvrage, outre le propos, tient à son écriture. Son originalité est dans la nécessité de transmettre une expérience par un corps à corps avec la parole. ”
          Peau noire, masques blancs - Frantz Fanon Portrait

          Devenu médecin du cadre des hôpitaux psychiatriques son départ pour l'hôpital de Blida en 1953 correspond peut-être à l'impossibilité d'obtenir un poste aux Antilles ou au Sénégal. Une lettre à Léopold Sédar Senghor étant restée sans réponse. A l'hôpital de Blida‑Joinville où il travaillera de 1953 à 1956 il va se trouver confronté à ce que l'on a appelé la théorie du “ primitivisme ” consistant à voir “ dans l'indigène nord-africain un homme primitif dont l'évolution cérébrale est anatomiquement défectueuse, différence raciale génétiquement fixée ” doctrine des “ psychiatres de l'école d'Alger ”.
          Cette thèse figure dans le Manuel alphabétique de psychiatrie, édité en 1952 et qui sera “ le seul ouvrage de langue française accessible aux étudiants et apprécié par eux ” au moins jusqu'aux années 1970.
          Fanon prendra la parole dans la revue Consciences maghrébines sur le sujet rapprochant cette théorie de celle selon laquelle “ l'Africain normal est un Européen lobotomisé ”. Cette remise en cause par l'écriture de notions racistes prétendant s'appuyer sur une observation médicale se fera de manière simultanée avec la mise en place à l'hôpital de Blida de la socialthérapie.
          Fanon comme tout vrai vivant ne reste jamais dans une dénonciation négative. Il joint aussitôt à l'invalidation d'une pensée archaïque la mise en mouvement et en acte d'un nouveau type de relation humaine qui esquisse une réelle réciprocité du regard.
          A partir de 1954, Fanon participe à la révolution algérienne et va s'inscrire dans ces moments de l'Histoire qu'il considère comme reflétant “ son souci de désaliénation des plus aliénés ” avec une trajectoire qui continue de refléter à la fois sa différence et sa proximité. Il rédige durant la grève des étudiants de l'été 1956 Racisme et culture qu'il présentera au Premier Congrès des Ecrivains et Artistes noirs en septembre 1956 à Paris à la Sorbonne.

          “ Il revient avec force sur l'idée selon laquelle le racisme est un élément culturel, c'est‑à-dire un ‘ élément qui se renouvelle, se nuance en fonction de l'évolution de l'ensemble culturel qui l'informe ’. Le racisme biologique, qui se veut scientifique, cède la place à ce racisme culturel, reprise subtile par la modernité, après 1945, des énoncés racistes : l'objet du racisme, ce n'est plus la configuration du crâne ou la couleur de la peau ou la forme du nez, mais une ‘ certaine forme d'exister ”.
          Frantz Fanon Portrait


Enfants palestiniens à Jérusalem
1993
Photo Marc Fourny


          L'allusion faite par l'auteure à l'écriture “ dans le même temps ” du Cadavre encerclé et de Nedjma par Kateb Yacine situe parfaitement où l'on en est et ce qui se dit par l'écriture de la pétrification d'une culture et d'une population dont le corps demeurera à la fois amputé de lui-même et captif. Toutes ces formes de mises en esclavage “ partiel ” laissent subsister dans l'être juste assez de “ non-identité ” en-deçà de laquelle il n'est plus rien pour qu'il puisse garantir à l'autre sa totalité régnante et son unité physique sa factice grandeur.
          L'image du cadavre d'une culture et d'un peuple encerclés renvoie en effet à ce qui se joue dans la violence humaine comme étape précédant l'accomplissement de la disparition absolue et finale de l'autre lorsque le dominant ne requiert plus du tout d'esclave… lorsqu'il est lui-même tout à fait mortvivant. Le cadavre ne sera effectivement jamais enterré ne retrouvera jamais ni sa terre ni aucun territoire de mémoire pouvant à nouveau “ le rappeler ”… “ le souvenir ”. Il est hors de toute parole sans-souvenir et sans sépulture.
          Or le rêve de Fanon ne pouvait que rejoindre celui des femmes et des hommes qui écrivent aujourd'hui à partir de l'expérience des divers métissages qui se sont tissés au sein des sociétés modernes dans lesquelles ils vivent. Ce en quoi, être de mouvement il voyait déjà au‑delà du strict présent. “ La culture spasmée et rigide de l'occupant, libérée, s'ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. ”
          A la fin de l'année 1956 lorsque la situation en Algérie devient intenable Fanon envoie sa lettre de démission et reçoit en réponse un arrêté d'expulsion. Après avoir transité par Paris il rejoint Tunis début 1957. Il entre rapidement “ dans le service de presse, encore embryonnaire et éclaté entre le Maroc et la Tunisie ”. Il joint à cela “ un poste de psychiatre à mi-temps à l'hôpital de la Manouba ”. Dans l'été 1957 il intègre l'équipe rédactionnelle d'El Moudjahid, organe de presse du F.L.N. Il va y participer à la rédaction de nombreux articles durant les années de guerre, travail militant réalisé en commun et dans l'anonymat plus laborieux que “ glorieux ” où les passages les plus personnels écrits par Fanon ne sont souvent pas retenus.
          Fidèle à l'idée qui le préoccupe depuis le début de sa réflexion “ il s'intéresse essentiellement dans ces écrits à l'affrontement entre le colonisé et le colonisateur ”. Il entre en contact avec la réalité de la torture en Algérie ce qui donnera à mon avis le pas sage le plus fort de sens des Damnés de la Terre à savoir le chapitre 5 intitulé Guerre coloniale et troubles mentaux. Il y présentera dix cas de troubles mentaux et de comportements violents dus à “ l'atmosphère de guerre totale qui règne en Algérie ”.
          L'article qui paraît alors sur ce sujet dans El Moudjahid s'intitule L'Algérie face aux tortionnaires français. Nous voici avec ce passage de la vie et de l'écriture de Fanon au coeur de ce qui répercute l'aliénation dans son cycle ne présentant plus à force ni début ni fin. La trace transmise d'une “ culture de la douleur et de la honte ” qui s'inscrit dans le corps en-deçà et au-delà de la main du bourreau est une forme de négation très difficilement communicable. Seul justement le bourreau sait et “ partage ” le ressenti de sa victime et ce couple mortellement uni demeure bien après les guerres la donnée de base des esclavages futurs : “ … nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre ”, écrira Fanon dans Les Damnés de la Terre.


A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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