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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /Fév /2010 21:50

Lakhdar suite...
Hiver-2009.jpg
      Ouais c’est sûr que Lakhdar y a que de ça qu’il veut bien causer avec ses potes du foyer maintenant qu’ils sont tous crounis rassis tordus les uns comme les autres et que le bâtiment du départ il est ruiné pourri mais c’est chez eux !… Leur foyer celui du Fort de la Briche ils l’ont monté en transit avec leurs mots qu’on n’comprend pas et ils y sont restés… Ils se sont retrouvés tassés empilés poussés ceux du bidonville les hommes… qu’ils vont raser la moitié des baraques et qu’ça va être le bonheur !… Là‑d’dans y a l’eau la cuisine les gourbis avec des lits et des armoires et la télé dans la pièce pour manger !

C’était y a 50 piges de ça mais Lakhdar il a pas oublié l’affaire du déménagement bric et broc dans la drôle de bâtisse dessous les lignes à haute tension qui craquent couinent autant que les pattes des rats sur les tôles des baraques… Cri ! Cri ! Cri !… D’abord il a trouvé ça drôle qu’on les mélange eux les gars d’Afrique du Nord qu’étaient presque des Blancs en fait avec des vrais Africains du Sud des Blacks qu’avaient reconstitué les tribus des villages du Mali du Sénégal et même son poteau Ousmane qu’était venu de la Casamance comme Fatou !…

D’abord c’est vrai ouais ça a failli faire vilain et pis chacun il a trouvé son recoin et y s’est pas passé deux mois avant qu’y ait la bonne entente entre eux et qu’ils se retrouvent au turbin sur les chantiers des cités qu’ils ont construites avec leurs paluches que la poussière du ciment elle a bien bectées… Toute la bande des habitants de Romain Rolland… Lakhdar et Mahieddine les Algériens… Ousmane et Arouna les Sénégalais… Youssou et Omar les Maliens… C’est dans le foyer que ceux comme Lakhdar les célibataires et les Africains qu’ont laissé les femmes et les p’tits au village d’origine ils vont devenir des vieux ouvriers au bord du fleuve du pays d’ici… 

Ce jour‑là… Ces temps‑là… Ce lieu‑là…

C’est entre les murs qui puent l’humide et la mousse verte en bas avec les écailles qui font comme la peau des gros lézards… entre les murs du vieux foyer nu au bord du fleuve que les gars qui débarquent ces années‑là ils vont venir chercher le refuge à leur tour et que Lakhdar il les entend à nouveau les mots comme un refrain qui remonte des rives avec les silhouettes dressées sculptées taillées à l’intérieur du corps des araucarias debout… 

Droit d’a‑si‑le…    

 

Ecoute… écoute…

Droit d’asile… un cordon de laine fragile tressé à dix centimètres de hauteur qui les retient dans leurs robe rouges sur le seuil arrêtées… Fatou elle se souvient des cris des hurlements des deux côtés de l’entrée de la cour mais elle a rien su des cérémonies parc’que les épaules et le dos large aux marques violettes de M’man Aïssatou l’ont protégée des rituels des femmes. Le village de Boulom c’est le seul à avoir une école ce jour‑là… de ce temps‑là… juste au bord de la forêt des manguiers avec les animaux sauvages des léopards et aussi des serpents à la peau comme une tôle luisante verte et grise qui nichent tout près et quand sa M’man elle l’emmène par la main elle sait qu’elle n’est pas une fille comme les autres…

Ce jour‑là Aïssatou marche avec la lenteur et le rythme rouge de l’Afrique à l’intérieur de la peau des gros reptiles dont les chasseurs blancs ouvrent le ventre à la machette. Leur chair mêlée à de petits piments écrasée est agréable sur la langue…

 picasso4.jpg

Fatou et Suah marchent de leur pas lent d’Africaines le long de la rue qui monte de l’autre côté du fleuve qu’il a fallu traverser… le fleuve aujourd’hui il a son écaille brune boueuse qui s’agite tressaille… l’écaille du seigneur crocodile à la fin de l’hivernage qui attend sa proie à la fleur des eaux rouges du fleuve Casamance… Après les heures de démarches entre les pattes de la banlieue araignée Fatou et sa copine Suah ont enfin trouvé l’adresse du docteur Nam qui habite à l’intérieur de la ville bien plus grande que Ziguinchor tout en haut de la rue qui monte et qui tourne…

Fatou elle a noté l’adresse sur un p’tit bout de papier bouchonné au fond d’la poche qu’il ne faut pas perdre… Le quartier où il se trouve le cabinet du docteur Nam il est tout clignotant de boutiques et surtout y a des quantités de grandes vitrines où se grimpent les uns dessus les autres des livres aux images extraordinaires que Fatou elle veut s’arrêter pour regarder à chacun de leur pas… La librairie de Ziguinchor à côté elle est si tellement minuscule ! La librairie c’est le lieu la petite remise qu’est devenue après la maison de sa M’man à l’intérieur de la cour des femmes le refuge de Fatou…

C’est là qu’elle a rencontré Suah ce jour‑là… de ce temps‑là… et aussi les femmes d’une des villes de la banlieue où le vieux Lakhdar il habite encore un peu… Les femmes elles sont allées voir Aïssatou et elles ont palabré des heures dedans la cour avec les p’tits qui jouaient autour les chevreaux et les poulets aussi… Elles ont parlé d’une association pour celles qui ont vécu le rituel de la salindé… Y a un docteur ici en France… de l’autre côté du fleuve…
A suivre...

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Samedi 20 février 2010 6 20 /02 /Fév /2010 20:36

Vous avez attendu un moment la suite du retour de notre Sinbad le taggeur d'oiseaux... mille excuses mais j'ai pas payé internet donc couic ! et je poste ce que vous lisez en ce moment sur notre blog des Cahiers depuis chez Louis les pinceaux d'or à Epinay ! C'est comme ça la vie d'artiste et c'est pas fini...

Et en plus je travaille comme une folle sur mon manuscrit d'Alphabêtes City alors voilà... Merci de votre impatiente patience !

            Le retour de Sinbad suite...
Autoportrait.jpg
          ‑ Pas d’lézard mon gars !… qu’il a topé Tomy qui faisait jamais d’embrouilles… on se file rambot à la fraîche demain sur le port… C’est pas les carrosses qui manquent hein Jo ? Et oublie pas d’aller réclamer ta paie ce soir le tôlier y dîne au P’tit Loyick !…

Jonathan il a hoché la tête que c’était entendu ils viendraient l’attendre avec un de ses bateaux ivres et ils repartiraient à la marée vers les 11 heures… Pas d’lézard !…

Quand il est rentré à la piaule tout seul et léger comme le grand cormoran black qu’il avait laissé là‑bas dans une des plages minuscules pas très loin du port mais les touristes les gogos ils connaissent pas et lui il fait sa friture et il sèche dessus un rocher avec une mini balise ses ailes épouvantail on dirait un p’tit dieu marin… quand il est rentré Sinbad il pensait rien qu’à une bonne sieste dessous le duvet de Mario la chaleur qui t’emporte dedans son ventre pour un somme qu’en finit pas !… 
           Le turbin de docker lui aussi ça va il a bien donné et il a un p’tit paquet de pognon qu’il a planqué dedans la boîte de chocolat jaune et noire celle des p’tits déj du dimanche avec le bol remplis aux oreilles de Vishnou qui se lèche comme un greffe et ronronne de bonheur au fond d’son estomac… 

C’est pas beaucoup et sûr qu’y a pas de quoi tenir des mois avec mais Sinbad il pense à M’mâ Zoulika et s’il revient un jour à la baraque de la Medina il lui fera la surprise… La fortune de Sinbad elle est pas cachée elle traîne avec ses affaires contre son matelas et ses fringues à côté du coin de Sabrina et Mario… Y a personne de la bande des Indiens qui s’occupe du pognon et juste chacun met sa part du fric qu’il garde dedans une des boîtes qu’ils récupèrent du super marché y en a de toutes les sortes qu’on veut des rigolotes avec des réclames dessus et des dessins comme ceux des BD des personnages qui délirent comac !… C’est ça qu’il ont décidé tous et dans la cuisine de la p’tite maison chaulée blanc y a la cagnotte où chacun il file les sous pour la bouffe et c’qu’il faut pas d’lézard… 

Et pis si jamais ça fonctionne la magouille du stockage du poiscaille Visage-oiseau.jpgà l’intérieur d’un gros frigo qu’ils on maginé de planquer dessous les tôles et les bidons d’une vieille remise au bout du jardin avec les plans d’herbe à rêves qu’est contre la clôture des bambous aux touffes de crin bleu direction les marais que les sternes ils surveillent en braillant leur chant d’amour… Craou ! Craou ! Craou !… alors ils auront de quoi passer un bon hiver peinards avec du bois pour le poêle et de quoi faire la teuf…

Sinbad il voulait juste écraser deux trois plombes de l’aprem tant que Vishnou et Mario ils sont dehors à mancher avant d’retourner au port à la night pour toucher la paie et dire au tôlier qu’il compte pas sur lui que c’est les vacances enfin le bonheur quoi !… Quand il est arrivé pas loin de la portion du marais que les piafs marins ils squattent en tournant des rondes au‑dessus d’leurs nichages en piaulant Sinbad il se dit que même si la vie elle a drôlement changé pour cézigue depuis qu’il a fait la rencontre avec les voyageurs d’la p’tite maison qu’ont déboulé de partout ses poteaux de la tess’ ils lui manquent et aussi la baraque de M’mâ c’est drôle… 

          A peine il entre dans le jardin du côté où y a la source qui débouline milieu des têtards du bassin et de ses plantes d’eau vertes et mousseuses qu’il entend les éclats de rire de Sabrina qu’est obligé une princesse des fontaines et des ruisseaux… Dessous son costume de lichens on voit sa peau café crème qu’éclabousse les têtards de ses taches de rousseur … On dirait un nénuphar et sa fleur qui neige à la surface secouée de tourbillons disparaît d’un coup quand elle plonge avec autour d’elle les bulles couleur d’iris qu’éclatent en troupeaux joyeux…

Sinbad il s’approche en loucedé il a gardé son bleu de docker et sur son épaule il trimballe le sac avec les bottes le pull marin et le ciré qui pèse grave… Il a les pieds nus dans la flotte qui déborde du bassin et s’en va au creux d’la rigole remplir les fossés du jardin où le cresson il mange les trous d’eau plus profonds… ça chatouille c’est bon !… Sabrina elle vient de jaillir luisante de flaques de soleil dessus ses p’tits seins qu’on la couleur des coquillages à l’aube et c’est bien la première fois que Sinbad il a comme ça un corps de fille libellule qui s’effarouche de rien devant ses calots surpris… avec ses frangines dans la baraque de M’mâ c’était des histoires !… Fallait pas les mater quand elles se déloquaient sauf Kenza mais Sinbad il s’intéressait plus à la peau sucrée et aux poignets fins de Virgile… 

‑ Sinabd !… Oh Sinbad !… Viens elle est trop bonne !… Elle est fraîche… elle est douce… Enlève tes fringues de loup de mer chiche !…qu’elle crie Sabrina par‑dessus le glou glou de la source qui s’entortille autour de son rire…

Sinbad il hésite mais s’il y va pas il va avoir l’air de quoi ?… Il balance le bleu dessus le sac marin et il sent toute sa peau qui picote de plaisir quand il se fourre dedans la pelure froide qui lui fait une tunique de frissons et lui serre le lampion… Sabrina elle applaudit d’enthousiasme et elle lui envoie de grandes bourrasques d’eau avec les plantes glissantes qu’elle attrape à poignées les têtards et tout c’qu’elle peut en s’ébouriffant  comme un piaf des faubourgs…

‑ Viens !… Allez viens !… t’a peur de l’eau c’est pas possible ?… 

Sinbad il s’est jamais tellement baigné de sa vie et il se sent pas trop là‑d’dans c’est gluant et ça lui colle partout avec ces bestioles qui chatouillent les cuisses au passage… Sabrina elle plonge encore et y a ses mains qui serrent ses hanches et le font glisser à l’intérieur du bassin et qui l’attirent avec un mouvement des jambes qui s’emmêlent aux siennes… Sinbad il a de la flotte plein les esgourdes… il peut pas résister… le corps doux chaud de Sabrina s’est collé contre lui… elle bouge léger en nageant et ses petits seins frottent contre sa peau… 
           Alors Sinbad iLe-Chat.jpgl a arrêté d’avoir la trouille de s’enfoncer dans cette parure liquide et il s’est laissé faire emporter aux remous calé entre les cuisses de cette fille sirène qui l’entraînait pour un jeu amoureux et il devinait qu’y avait le corps de Virgile poisson argenté qui se faufilait pas loin…

Ils ont nagé longtemps… Sinbad il savait pas il l’a laissé faire et il a juste continué après quand ils ont été debout à l’extrémité du bassin l’eau elle arrive aux cuisses son clapotis qui remonte jusqu’au creux des reins pendant que la chaleur elle plaque ses paumes sur leurs épaules… Sabrina lui a mordu le bout de l’oreille de ses canines pointues comme celles d’une chauve‑souris et elle lui a dit en riant tout bas…

‑ Tu sens le poiscaille mon p’tit loup d’mer… 



A suivre...

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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 21:43

Lakhdar suite...
godillots.jpg
            
Ecoute… écoute…

‑ On va pas en faire un drame hein ?… Il a dit le contremaître quand ils sont arrivés à la bourre le matin l’air butté toute l’équipe du chantier et Lakhdar qui conduisait la grue il avait pas décidé si ça ou ça… 

C’est Ousmane le plus balèze des Négros qui pouvait trimbaler ses sacs de ciment comme de la paille… un poteau à un des Maliens un des trois qu’ont fait le feu pas normal à l’intérieur de la cambuse qui a attrapé l’autre on aurait dit Vaval le bonhomme de chiffons qu’on fait cramer le dernier jour de carnaval et secoué secoué… Han ! Vlan ! Han ! Vlan !…

‑ Arrête Ousmane !… Arrête tu va l’tuer !… c’est Lakhdar et puis un autre un camarade d’Ousmane qui lui a causé dans sa langue en lui retenant les bras qu’il lâche le type qu’était déjà moitié aux étoiles filantes qu’il piaillait avec des cris de poulet…

‑ Ki iiiii ! Ki iiiiiii ! Il battait des bras le bouffon… il causait plus pouvait pas… 

‑ Si c’est grave !… Si c’est pas grave hein ?… Il hurlait Ousmane qui voulait pas lâcher et les autres autour ils avaient envie de se poiler à cause de tout le drame qui leur arrivait depuis qu’ils étaient dans ce fichu pays d’la misère… la misère sur eux Yalla ! Et Lakhdar il a regardé Ousmane profond dans ses yeux d’homme du Sud des yeux du grand fleuve qu’est le même pour tous les Africains le grand fleuve de la naissance…

Ousmane il a regardé Lakhdar pareil et il a laissé tomber l’autre qui a pas moufté qu’il avait eu chaud… Il s’est remis sur ses guiboles mauvais un pantin à ressorts et là-d’dans y avait pas la moindre bonté d’humain si vous voyez… Il s’est remis Hop ! et il a tourné le dos et il s’est enfoncé dans la neige qui tombait… 

Ousmane il s’est approché de Lakhdar et il lui a pris l’épaule obligé de se pencher qu’il était et le rire qui les a chopés de l’intérieur du ventre que ça revenait… C’était la première fois qu’ils le retrouvaient le rire du grand fleuve qui garde la mémoire des hommes quand ils meurent…

‑ Eh Lakhdar ! il a dit Ousmane quand il a pu en se penchant sur lui encore et en serrant la laine du burnous qui craquait de givre… on est pas comme eux hein ?… On est pas méchants hein ?

‑ Non Ousmane on est pas comme eux… il a répondu Lakhdar et il a posé sa main à plat contre la poitrine de l’autre et le boubou orange était recouvert de neige…

Alors ils ont repris toute l’équipe la piste bouillante de cailloux qui va aux baraques de chantier en métal vert et dedans y fait aussi glacial que dehors et ils ont retiré leurs vêtements qu’ils avaient passés pour la cérémonie de l’enterrement des camarades et ils ont enfilé les bleus sur la peau… c’est comme ça pareil tous les jours voilà…

 

Assis au bord du fleuve qui emporte ses péniches goulues avec le froid qui fait peser sur son dos comme des barres d’acier Lakhdar il observe les silhouettes penchées des hommes qui filent dans la tranchée de brouillard gris des gouttes épaisses… on dirait les yeux des poissons morts… Lakhdar quand il descend ça fait des années par le p’tit chemin avant y avait les ruelles tordues de boue du bidonville du Halage… il a les images dans la tête des jours de sa jeunesse avec les autres tous ensemble aux baraques… D’abord ils étaient rien que des Maghrébins des gars du bled qu’ont fait venir la famille des fois juste la femme et les autres aussi après quand c’est possible…

Lakhdar il s’est accroupi de moins en moins il peut s’baisser pour s’asseoir longtemps… dessus les vieux pavés ici y a pas d’ordures c’est bien… L’herbe verte fraîche des p’tits brins fous elle pousse ça fait talus et les cormorans les grands oiseaux blacks souvent ils viennent pécher… Lakhdar l’été il trempe ses mains et ses pieds aux remous du fleuve l’eau elle est pas sale… brune un peu c’est de la terre comme celle des oueds quand y’en a l’eau est bonne…Patio-C.-Rossi-d--tail.jpg

Lakhdar il se souvient des premiers jours c’était l’été avec la chaleur et les mouches à l’intérieur des baraques… dessus les tôles rousses qui gondolaient on entendait les pattes crissantes des rats qui galopaient à la nuit… Cri ! Cri ! Cri !… mais y avait l’entraide et rapide on a commencé à s’débrouiller surtout les femmes !… 
        Elles s’arrangeaient pour bricoler des patios avec des bidons d’huile bleus et verts et des bassines plastique des gamelles tout c’qu’on veut… Dedans y a des géraniums qui poussent leur bouille écarlate et par terre on met des nattes d’alfa on entasse les coussins de couleurs vives avec les triangles et les losanges rouges et noirs et le soir on apporte la lampe à huile pour les contes et voilà !…
A suivre...

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Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /Fév /2010 21:12

Lakhdar la suite...
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          Ailleurs !… Oui c’est tellement ailleurs ici sauf la misère mais elle est grise… grise comme le ciment rugueux sous les doigts des barres où les gens ils crèchent… comme les murs des halls et les marches des escaliers… Quand tu te retrouves là au début il te manque quelque chose et tu mets un peu de temps les matins où tu te lèves très tôt par l’habitude que tu as prise que tu dois gagner le soleil de vitesse tu dois te lever avant que le rose brûlant se coule entre tes épaules !… Tu mets un peu de temps à te dire que c’est comme si les sorciers jaloux qui veillent sur les termitières géantes t’avaient retiré les couleurs de tes yeux… Oui ici c’est un pays en noir et blanc en quelque sorte elle songe Fatou…

          C’est ça maintenant elle y est dans le pays à l’autre bout du fleuve mais y a plein d’ombres qui marchent qui vont on ne sait pas où qui ont l’air enfermées à l’intérieur d’une carapace plus épaisse que celle du seigneur crocodile… Pour Fatou et pour Suah comme pour toutes les filles qui arrivent d’Afrique y a une raison grave d’être là… Oh non ! c’est pas pour du travail qu’elles sont venues elles auraient jamais fait le voyage vu que la région autour de Ziguinchor avec ses lagunes ses mangroves ses rizières et ses bancs de sable recouverts de palmiers de cocotiers de manguiers de flamboyants et ses bolongs où les poissons ils remontent loin à l’intérieur des eaux de terre c’est une mère nourricière très bonne… Non c’est pas pour du travail ni pour une meilleure vie ni pour de l’argent comme d’autres la plupart qui arrivent de l’Afrique aujourd’hui dans ce pays où les gens ils se débrouillent entre le gris des blocks béton et le noir des trottoirs des parkings des rues aussi…

 

          Ecoute… écoute…

          Assise au bord du fleuve la grande déesse de terre que Fatou a gardée dedans de sa mémoire répète les paroles de sa M’man le soir quand la lueur de la nuit violette sur les bolongs lui manque… 

          ‑ Ton corps il est comme la fleur de café blanche qui grandit à l’intérieur de la graine noire éclatée… Elles ont toutes les deux le même corps qui nourrit les grands parfums du monde…

          Quand elle l’entend le chant de sa M’man Fatou elle se souvient de la cour qui reliait les trois maisons des femmes où elle a grandit en un rectangle de murs couverts de terre blanche et à l’intérieur c’était à la fois ouvert et fermé… Y avait pas de portes ni de fenêtres pour séparer du monde dehors aux ouvertures qui picoraient les parois de torchis et les habitants de la cour ils pouvaient entrer sortir d’un côté de l’autre… Les enfants ils avaient la liberté de courir avec les chevreaux et les poulets sur la terre sèche qu’on balayait et le mur d’entrée avait une trouée assez vaste pour laisser passer un âne et sa charrette…

          A l’intérieur de la cour des femmes si tu  entres tu as la protection sur toi et la bienveillance que sa M’man la maîtresse… la plus ancienne elle a décidé mais Fatou vu qu’elle a pas encore grandi elle croit que c’est comme ça toujours… Elle ne sait pas que sa M’man en prenant le parti des jeunes filles est une rebelle pour le clan et pour les hommes du village…

          ‑ Ma terre d’Afrique est nue sous la peau fraîche des pieds des femmes… Ya ! Ya ! Ya !… Mais la termitière rouge de Boulom est cimentée de salive… Elle pèse lourd sur moi… Des petits êtres par milliers l’habitent de leur corps informe et identique…

          ‑ Ton corps Fatou est comme la fleur de café blanche à l’intérieur de sa graine noire séchée et l’odeur amère des braseros de branches au bord du fleuve… Ya ! Ya ! Ya !… 

          Il y a ici d’immenses termitières cimentées de désirs humideseul-et-ta-solitude.jpgs qui rendent chaque pas plus fou et plus inquiétant… Après tant de pas dans la ville et ses faubourgs elles sont allongées toutes les deux sur le lit bas de la chambre qu’elles partageaient au foyer des femmes célibataires d’une banlieue pleine de gens comme elles… pleine de gens venus d’Afrique… A l’intérieur du foyer y a des femmes vêtues du boubou traditionnel comme sa M’man qui partent le matin très tôt aux entreprises de nettoyage ou la nuit… des jeunes avec un ou deux p’tits qui cherchent à se faire embaucher dans les boutiques de fringues ou chez les coiffeurs et les maquilleurs Afros… des filles pas plus vieilles qu’elle et sa copine Suah qui font la prostitution pour les gars des foyers elles se paient des coiffures pas croyables des nattes épaisses avec des mèches de couleurs ocre rouquines et safran… des mini jupes en cuir rouge des collants résille violets et des bottes cuissardes argentées…

 

          ‑ Ma terre ocre rouge d’Afrique sous les pieds frais des femmes qui vont chercher l’eau au fleuve dans les cuvettes en plastique multicolores… qu’elle chantait sa M’man…

          - Vrai Fatou !… tes pieds sont plus tendres que le coton des pagnes de Boulom… On n’dirait pas que tu as tant marché…

           - Vrai Fatou !… tu as un grain de café vert entre les cuisses qui sent bon !… qui sent bon !… elle lui disait sa M’man en riant…

          Sa M’man elle lui a rien dit de son histoire d’abord et de la lutte qu’elle a mené pour faire respecter le Moolaadé dedans la cour formée par les maisons des femmes au cœur du village… Protégée par la force des épaules blacks d’Aïssatou Fatou a la peau claire échappe à la cruauté du rite de la salindé et à l’initiation des filles… Droit d’asile fragile pour un corps de fillette à l’intérieur d’un corps de femme !… Les maisons d’argile cuites au bord du fleuve st-te-fille-petit.jpgont blanches comme les pagnes de la circoncision…

          ‑ La termitière rouge de Boulom est cimentée de salive. Je voudrais la secouer de moi… Ya ! Ya ! Ya !…

          Le village de Boulom appartient aux femmes. Ce sont elles qui apportent l’eau du fleuve dans les cuvettes en plastique multicolores… Ce sont elles qui couvrent doucement les enfants de mousse et de fleurs de coton dans l’eau des cuvettes en plastique rouges jaunes vertes orange… Ce sont elles qui pétrissent les galettes avec des gestes lents et joyeux en puisant l’eau des calebasses peintes de couleurs vives…

Le village de Boulom appartient aux femmes. Ce sont elles qui font les gestes amples de la vie.
A suivre...

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Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /Fév /2010 20:48

Lakhdar la suite...
Loupiote.jpg
          Il a eu de la chance Lakhdar la baraka sur lui cette année où tout juste il débarquait de l’Algérie pour du travail et qu’il se doutait pas ce qui l’attendait à peine il mettait les pieds chez son poteau au bidonville d’Auber… un Algérien aussi de Biskra une famille pas loin… il va pas le laisser dehors !… Mahieddine qu’il s’appelait et sur le chantier il faisait ferrailleur et Lakhdar grutier ça tombait bien…

          Lakhdar il était venu avec les autres… un grand troupeau d’hommes qui avaient la fierté de leur âme et leur histoire aussi qu’ils diraient pas… La transhumance… La vraie l’abondante celle qui mène sur les pistes les hommes et les bêtes d’un campement à l’autre jusqu’au temps de la jeunesse du monde retrouvée… jusqu’à la nouvelle Babylone… C’est pas loin !… Elle est à portée de leurs mains qui ont jamais eu peur de trimer dur !… Ici dans les villages ils savaient tout… Ils croyaient… Mais les rêves que Lakhdar s’écrivait dans la maison de sa tête ils étaient nulle part… C’est c’qu’il avait appris depuis qu’il était parti de Biskra… un jour… un autre jour… des quantités de jours que même pas tu les compte à force… Ils savaient pas… En fait ils savaient rien.

          La baraque de Mahieddine il y vadrouille un monde qui empêche de se sentir paumé quand on vient juste d’arriver et Zohra qui fait à manger et qui va… la marmite en aluminium d’un côté… Zouh ! Et qui revient… de la menthe et de la coriandre de l’autre… Zouh !… Zohra son fichu pailleté mauve ses piécettes argentées qui reflètent les flammèches des lampes et ses tatouages kabyles bleus qui lui rappellent ceux que sa mère cachait sous les bracelets de ses poignets…

          Lakhdar il se penche plus près plus près dessus les eaux vertes aux lucioles dorées… Mahieddine… Zohra… leur visage à peine fripé dessous les rides de sa mémoire… Le foyer des vieux travailleurs c’est à l’endroit de l’ancien Fort de La Briche qu’il est contre le corps couché du fleuve… S’il se penche encore et qu’il enfonce ses doigts il va la remonter à la surface de tous les fleuves qui bouillonnent rouge la terre d’Afrique l’histoire des droits d’asile et celle de Fatou la jeune femme qu’il a rencontrée au foyer où il va des fois filer son linge à laver … Les filles elles lui font pas de soucis... lui il a pas les sous pour la laverie... L’histoire de Fatou elle est dans les bassines plastique jaunes bleues orange avec dedans l’eau du fleuve Casamance… ou d’un autre… l’eau des origines quoi !…

          ‑ Oualla ! Ho Lakhdar  qu’il se dit en appuyant ses paumes sur ses reins pour se relever ça fait trop mal… Lakhdar tu mélanges tout !… Vrai que la banlieue c’est un couscous d’humains touillés retouillés et chacun il débarque avec les récits de sa tribu de son douar de son arbre à palabres… 

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          Ecoute… écoute… 

          Fatou marche de son pas lent d’Africaine le long de la rue qui monte… la rue de la ville au bord du fleuve qu’elle ne connaît pas la veille encore elle y avait jamais posé les semelles de ses sandales de paille fines rose tressée qui rendent la peau entre ses doigts de pieds plus tendre que de la soie sur le cou…

        - Tu as des doigts de pieds parfum café Fatou ! qu’elle lui dit chaque jour en riant sa copine Suah pendant qu’elle lui masse tout doux les chevilles et la peau en dessous après leurs heures de démarches sur le corps de la banlieue araignée qui en finit pas… mais Fatou et Suah elles ont l’habitude les citadelles d’Afrique comme celles d’où elles ont débarqué y a pas longtemps de ça ce sont des lézards géants bien plus furieux encore !…

          Tout à l’heure elle a traversé le fleuve au milieu du grand pont d’acier Fatou et elle s’est arrêtée pour regarder les eaux brunes en songeant à l’écaille boueuse du seigneur crocodile… celui qu’elle rêvait de chevaucher un jour quand elle était une môme au bord du fleuve Casamance… Le seigneur crocodile c’est lui qu’elle voit si elle fait revenir les images du village où elle est née et où toute la famille de son Gran p’pa elle habite toujours à l’intérieur d’une grande case en pisé badigeonnée d’argile claire avec son toit de chaumes de riz qui tombe au sol de poussière brune dessous les animaux ils s’abritent pendant les bourrasques des pluies… La case de son Gran p’pa qu’est un griot que tout l’monde il considère au village c’est la dernière du regroupement des maisons au bord d’un bras de bolong large qui grouille de poissons et de pélicans blancs… Leur village il est pas très loin de la ville de Zinguichour avec ses maisons coloniales très hautes entourées par les quartiers pauvres et leurs habitations en bancou criblées de p’tites ruelles de latérite gris‑rose…

          - Oh ! seigneur crocodile… Oh ! seigneur crocodile qu’elle chantonne Fatou et le rire il se pointe dessus ses lèvres sombres avec des petits reflets bleu d’indigo… il se faufile sur sa figure café très noir jusqu’aux incisions étroites trois lignes orangées horizontales à la hauteur des yeux… Fatou chantonne à côté de sa M’man dedans la lueur rose brûlant déjà la peau du crâne sous le turban de tissu épais aux couleurs qu’elles préfèrent citron et mandarine… Elles choisissent le plus beau tissage au marchand qui les connaît il fait des prix et Fatou qui marche sur la route qui monte se souvient du chemin de boues ocres séchées qui menait aux bolongs et aux rives du fleuve où les palétuviers avaient l’air d’être les témoins figés rescapés d’un naufrage…

         Avec sa M’man Fatou sur ses sandales de paille tressée se glisse au creux des p’tits chemins labyrinthes de la mangrove où l’eau salée de l’océan elle se mélange à l’eau douce dans les bolongs qui sont aussi vastes que des rivières… C’est vert humide c’est fort Fatou frissonne d’y penser sur toute sa peau quand la chaleur te prend d’une terrible envie de dormir mais pas question !… Faut arriver avant que les lourdes pattes de la chaleur moite elles se collent sur toi à travers les marigots jusqu’aux palétuviers aux pieds marins qui sont des réserves de moules sauvages que la lame entaille et cueille et pendant toute la récolte Fatou elle guette en vain le seigneur crocodile qui va l’emmener ailleurs sur son écaille de cuivre…

          Ailleurs !… Elle y est maintenant Fatou et la banlieue de la ville du fleuve d’ici ça ressemble pas à Ziguinchor… et ses marchands aux étalages de viandes suintant leur sang frais que les tribus de mouches gourmandes elles dévorent de leur gros œil vitreux et d’un coup c’est la ruée… Ses poissons qui baillent bouche grande ouverte au milieu des termitières de légumes et tous les objets plastique aux couleurs vives cuvettes bassines paniers ustensiles de cuisine mêlés aux tissus qui exploseAden-4-de-couv.jpgnt leurs teintures bigarrées devant les kilomètres d’épices et de condiments débordent les nattes que les caisses et les récipients de terre envahissent contre les sacs fendus en larges déchirures dont toutes les sortes de riz de mil de sorgho de maïs luisent milieu de la poussière…

          Après la cueillette fallait marcher sur les sept kilomètres de piste qui mènent jusqu’au marché de Ziguinchor les paniers remplis de moules au‑dessus de la tête ou contre les hanches et Fatou elle a encore dans le cou et tout le long des épaules… ça faisait un serpent douloureux qui mordait le bas des reins qui se tortillait avec les rigoles d’eau fraîche entre les omoplates… les frissons des crampes qui la secouaient de décharges électriques… Sa M’man elle a pas d’souvenir de l’avoir vue sans le couffin qui débordait des mangues qu’elle récoltait à la plantation du village pour le marché tout pareil ou les fagots de bois d’hivernage et encore les bassines de plastique touges ou bleues qui lui dégoulinaient à son retour du fleuve...


A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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