Jeudi 4 septembre 2008
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La petite ouistiti ou la vengeance des singes suite...
La petite ouistiti avec ses membres trop longs et sa passion pour les cachettes à l’intérieur de l’épaisse toison verte pareille à la pelure de plumes des
perroquets d’Afrique où les grands fromagers font une ombre bonne pour les rêves il faut dire qu’elle m’est venue de loin comme je vous le racontais… La petite ouistiti et ses grimaces un peu du
style de celles des automates qu’on remonte figées sur sa frimousse et ses mouvements mécaniques arrêtés qui déboulaient invariable en un rire dont personne pas une des femelles tournoyant sous
leurs voiles noirs ne connaissait le désarroi…
Je me souviens très bien de la façon dont ça s’était passé notre rencontre à toutes les deux la petite ouistiti et moi… deux créatures
qui venaient de naître au début du monde avec les premiers gestes pour se protéger du froid et de la mort à l’intérieur de la caverne obscure notre demeure de fortune là où on nous avait retiré
la maison de naissance et ses cent mille fenêtres parfumées…
On l’avait remplacée la maison au milieu de cette cour d’école et de son préau qui ressemblait vraiment à l’abattoir à cochons de
l’autre côté de la rue par un banc où il fallait s’asseoir quand l’heure de la soirée arrivait et que les lampes barbouillaient d’or les carreaux…
S’asseoir et attendre je me souviens et il n’y avait personne à qui parler car les paroles dessous les voiles noirs étaient des
murmures destinés à des statues qui verrouillaient le temps…
S’asseoir et ne rien faire ne rien dire exister le moins possible s’habiller d’un joli costume d’absence qui avait la même couleur que
la blouse bleue les chaussettes blanches et les chaussures montantes moches mais solides… et attendre alignées sur le banc comme des oignons dans leur caisse…
Ça faisait la journée entière qu’on était là ensemble comme les cochons de l’abattoir de l’autre côté de la rue et forcé on avait plus
rien à partager à cette heure-là celle de la mise à mort… De petites mômes de trois ans dans une école de la banlieue ouvrière des années 60 où tout était aussi sombre que les cabinets et blafard
et nu comme une lame de couteau… des blouses roses pour les externes des blouses bleues pour les demi-pension il suffisait d’attendre…
La fois où on s’est rencontrées la petite ouistiti et moi y avait plus personne j’étais assise au centre du banc qu’on avait traîné
face à la porte d’ombre qui devenait pour moi à mesure que la nuit lui refilait son masque vernis de réglisse la porte de l’enfer… J’étais vraiment d’une manière pas croyable et sordide
abandonnée à ma solitude… Et les chauve-souris et les chouettes blanches venaient voir de temps en temps ce qu’il restait de moi et leur sifflement qui transperçait la peau givrée du silence me
remplissait de reconnaissance…
J’étais un pantin de chiffons on avait lâché toutes mes ficelles ceux qui décidaient là au-dessus les monstres… je me recroquevillais
pendouillais morniflais ma terreur au fond de ma gorge avec le sel de mes larmes pendant que de l’autre côté de la rue le dernier cochon criait sa mort et sa peur… Sa peur de ce qui se préparait
sur son dos qui était la même que celle des bombes des incendies des tanks dernier cri des avions cracheurs de phosphore et des milliers de papillons de papier glacé où il était écrit qu’on avait
pas fini de s’occuper de nous… La peur du cochon qui lui crevait les entrailles c’était celle des hommes pareil… tout pareil…
Le cochon et moi on était un bloc de chair luisante on faisait corps dans notre terreur commune de ce qu’on ne comprenait pas et de
temps en temps une bonne sœur venait se renseigner si ça n’était pas bientôt fini…
Venait voir si mon paternel qui devait comme tous les soirs parce qu’il avait ce rôle de père à jouer et qu’il s’appliquait allait
enfin récupérer le paquet vivant déposé le matin emballé au creux de son silence endormi allait enfin se pointer oui ou non… C’était à 18 heures 30 qu’il était convenu qu’il radine l’animal pour
qu’on soit à la tanière familiale vers les 19… fallait pas louper l’horaire sinon après il digérait plus c’était la tragédie qui nous guettait… pendant que l’horloge immense du faubourg suspendue
à son soleil rouge comme une montgolfière qui la tirait de l’autre bout de la terre carillonnait un angélus pour coquelicots des terrains vagues…
Mais ce soir le paternel avait déjà une heure d’imposture et les secondes arrêtaient pas de s’additionner tandis que la bonne sœur
avait fait trois passages dans son suaire noir qui me terrifiait parce que c’était la nuit et que rien de pire ne pouvait m’arriver que d’être livrée à cette femelle nocturne loin de ma maison
qui n’était pas ma maison vu que je n’avais aucun moyen d’y retourner…
Elle me regardait de ses petits yeux de bourreau comme on constate un désastre de loin… elle m’approchait pas… je la dégouttais trop…
elle farfouillait sa manche pour en sortir sa montre pensant que le cochon de l’autre côté poussait encore deux ou trois hurlements rauques… elle se demandait s’il allait bientôt se pointer
c’était pas possible qu’il m’ait oubliée et qu’on allait devoir me garder là à dormir… tu parles d’une épouvante… elle imaginait la cérémonie…
- Allons ne vous en faites pas… votre papa va arriver…
Il y avait tellement d’indifférence dans sa voix que je préférais le sifflement des chauve-souris et des chouettes blanches et même
les couinements affolés et misérables du cochon de l’autre côté de la rue…
Ce qu’elle ne savait pas c’est que comme pour le cochon sans doute qui dans sa litière de paille rouge ne voulait pas se décider à
cesser de résister au destin qui l’emportait tout était contre moi dans cette histoire la première de ma vie où je devais me frotter à la peau écaillée de gel de la mort et il n’y avait pas de
mots pour ça…
Ce qu’elle ne savait pas c’est que la veille de ce jour qui était ma première nuit on m’avait prévenue que si je continuais dans mon
obstination d’enfant pleine de caprices et de contradictions à ne pas vouloir dormir… je bondissais du lit pour regarder la lune et c’est là qu’on me trouvait accroupie dans mes rêves sommeillant
sur mes pieds nus devant la fenêtre parfumée… si je continuais on me mettrait à dormir chez les sœurs… Et le cochon lui de l’autre côté de la rue qui grognait dans sa sueur de peur salée qui
hurlait on l’avait bien prévenu aussi… s’il continuait à grossir à bâfrer à faire du lard bêtement alors à son tour on lui ferait sa fête couic !…
Ouais… il avait reçu l’avertissem
ent le cochon et il n’avait pas pu s’empêcher de jouer son rôle comme moi je jouais le
mien et c’était d’aller chercher la lune pardi !… Il y avait que les adultes et les gens vraiment très étrangers à la vie pour ne pas piger qu’on ne peut rien contre ce genre d’intuition-là…
Le cochon c’était la nature qui l’avait mis à cette place comme elle y mettait les roses à jouer leur rôle d’enchanteuses des sens et peut-être que moi c’était la même chose…
Et maintenant le cochon tout comme moi il entendait la voix mielleuse du
type au large tablier bleu qui couvrait son estomac rebondi et qui avait planqué son couteau d’égorgeur derrière son dos pour éviter qu’il ait le stress et que son sang soit tourné d’avance lui
dire qu’il fallait pas qu’il ait peur… que ça allait s’arranger… qu’on ne lui voulait que du bien… et plus il l’entendait la voix plus il savait que c’était celle de la bombe au phosphore de
l’incendie et du bourreau… couic !…
Au moment où je n’entendais plus que des petits gémissements affaiblis pareils à ceux d’un mioche qui chouine dans son sommeil je
décidais que j’allais sauter du banc et foncer contre cette porte d’ombre la secouer la pulvériser et une fois dans la rue je verrai si je n’étais pas capable de retourner à la maison vu qu’on me
faisait apprendre le chemin chaque matin par cœur au cas où il arrive un événement… oui on verrait bien…
Je me souviens que juste à ce moment-là une fois pris la décision la peur qui avait ratatiné le pantin de chiffon s’était réduit à une
grosse boule de peine dans mon gosier qui m’étouffait encore mais y avait une sorte d’espoir allumé au-dessus de la porte de l’autre côté de la rue direction de l’abattoir à cochons et en
tournant la tête par hasard sur ma droite j’ai vu assise à côté de moi la petite ouistiti qui se marrait tranquille un doigt d’une de ses mains fine et agile enfoncé dans son nez et l’autre
farfouillant au creux de son poil brun et rouquin elle se grattait elle avait des puces c’est probable !
J’n’ai pas tout de suite pigé pourquoi cette bestiole qui ne m’avait jamais fait signe avant depuis que je m’ennuyais chez les sœurs
avait choisi cette soirée de l’enfer afin de me mettre la paluche dessus mais c’est pas des questions qu’on se pose quand on a trois ans et qu’on est abandonnée sur un banc dans une école de la
banlieue ouvrière par sa famille au bord de la nuit parmi des créatures voilées de noir qui apportent avec elles des pommes et des tas de fruits empoisonnés couverts de rosée velours pour mieux
vous tromper exactement ce qui était arrivé au cochon de l’autre côté…
Le cochon lui c’était trop tard pour lui on n’l’entendait plus et probable que personne ne lui était venu en aide pour lui souffler la
suite de son histoire mais moi j’avais d’un coup la sensation que sur le banc devant la porte de l’enfer on était deux et ça changeait tout… cette p
etite ouistiti elle
avait une allure qui n’ressemblait pas un poil à celle des êtres qui m’entouraient m’engluaient me pressuraient à la maison et dans cette salle d’école noiraude et blafarde… voilà je me suis dit
en reniflant le sel de mes larmes et en me léchant les lèvres… voilà quelqu’un qui va me sortir de là… Et comme sa façon de se marrer et de grimacer en enfonçant un doigt dans son nez me plaisait
énormément je me suis mise à l’imiter…
C’est quelques minutes plus tard que la porte d’ombre s’est ouverte et que mon paternel s’est pointé essoufflé et tout
suant pareil que s’il avait le diable dans son pantalon culpabilisé à mort de ce retard qui était une sorte de bombe à sa façon et il en avait conscience alors il n’a pas compris pourquoi je le
regardais arriver en rigolant et en grimaçant des mimiques d’abomination… Je crois que c’est à partir de cette soirée que ma vie nocturne a vraiment commencé et que la petite ouistiti et moi on
n’avait plus qu’un projet qui était de grandir pour avoir la liberté enfin d’aller chercher la lune…
A suivre...
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