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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Lundi 22 septembre 2008 1 22 /09 /Sep /2008 23:34

                   Ma parole c'est Beyrouth ici !...

“ Comme j’ai aimé cet endroit, menacé de disparition, depuis le tout premier instant ! Que t’offrir ? Des plantes et des roses. J’en avais fait quelque chose qui ressemblait à un nid. Je voulais qu’il soit comme un des textes de la revue, des lettres brunes imprimées sur le papier jaune des pages et dominant la mer. Je le voulais comme un bouquetier bien posé sur le dos d’un cheval fougueux. Je le voulais poème.”
Mahmoud Darwich Une mémoire pour l’oubli
Le Temps : Beyrouth Le lieu : Un jour d’août 1982
Traduit de l’arabe ( Palestine ) par Yves Gonzalez Quijano et Farouk Mardam-Bey
Ed. Actes Sud, 1994

Le temps : août 2008
Le lieu :
La cité d’Orgemont à l’extrême ouest d’Epinay-sur-Seine département du 9-3

      - Ma parole c’est Beyrouth ici !…
      Combien de fois je l’ai entendue cette phrase balancée dans notre direction comme une giclée de boulons au lance-pierres et qui restait suspendue un peu au-dessus mêlée à la liqueur bleue intense de l’horizon d’été à l’extrême bout des tours de la cité…
      La cité… celle de notre enfance ou n’importe quelle autre parmi ces Babels de la périphérie qui nous ont fait grandir avec la multitude des êtres venus des pays lointains comme des Rois Mages pour s’arrêter ici et modifier par leur présence insolite et puis familière la trajectoire de notre destinée de jeunes Indiens privés de notre histoire au cœur des réserves géantes de la banlieue…
      Comme des Rois Mages ils étaient arrivés les mains pleines eux des présents de leur histoire de leurs combats pour continuer à vivre sur une terre qui peu à peu ne les nourrissait plus et dont ils étaient déjà dépossédés avant de l’avoir quittée et perdue tout à fait…
      La cité… celle de notre enfance ou n’importe quelle autre dans la périphérie des années 50 elle les avait vus se détacher sur l’horizon indigo des nuits d’été leurs silhouettes devenant de plus en plus immenses à mesure qu’elles se dépouillaient de leur passé si proche et qu’elles entraient à nos côtés dans le présent d’un monde dont ni eux ni nous ne voulions…
      Leurs silhouettes de travailleurs immigrés devant nos yeux de gamins de la zone enfants d’ouvriers pour qui la réalité quotidienne était sacrément loin d’un conte de fée elles avaient pris l’allure et l’apparence de personnages imaginaires… Ils nous apparaissaient sur leurs montures aussi étranges que leurs vêtements longs et amples à capuches et leurs babouches de couleurs vives chameaux et chevaux qui leur donnaient la grandeur des tribus guerrières victorieuses et superbes…
      Plus ils s’appauvrissaient et s’éloignaient de ce qui faisait d’eux des hommes fiers et libres plus ils se transformaient aux portes des citadelles grises de la banlieue plus nous les voyons se dresser comme des géants sur le décor sans beauté de notre quotidien partagé.
      A chaque fois que la violence des étés dans les cités de banlieue me rattrape signe de notre impuissance à accomplir nos existences comme nous l’avons rêvé me reviennent ces mois d’août au Liban et dans les camps de réfugiés palestiniens quand les noces de sang des hommes avec la mort se confondent aux noces du soleil et de la lumière… Beyrouth… Le Liban… La Palestine… ces mots qui évoquent du lointain de l’inconnu vraiment pour moi comme pour la plupart des mômes de la banlieue d’ici sur Seine j’imagine dans les années 60 où nous avons à peine commencé à découvrir les rues de nos quartiers et leurs bidonvilles bourrés d’immigrés et de travailleurs pauvres ils nous parlaient de nous sans que nous le sachions avec la même proximité et la même musique rauque et douloureuse que ceux de Guerre d’Algérie… FLN… Sétif… dont personne d’ailleurs dans nos familles ne disait rien…
      Aux immigrés qui arrivaient d’Algérie juste après l’Indépendance et que nous avions appris à reconnaître à l’intuition parce qu’ils étaient aussi blessés que nous sous leur burnous de silence et qu’on entendait appeler “ les fellagas ” se joignaient comme leur ombre inséparable déjà de la trace qu’on regardait se dessiner devant nos pieds d’autres silhouettes qui étaient celles d’enfants de nos âges armés de cailloux et de jeunes combattants dont le keffieh au damier noir et blanc était le premier drapeau sans patrie…on les nommait “ feddayin ”… 

     Sur ma table de travail aujourd’hui à Paris au creux de mon repère terrier provisoire de renarde des sables je ne sais comment c’est encore possible… le texte de Genet “ Quatre heures à Chatila ” jamais loin de ma main gauche quand j’écris… jamais loin Genet et son écriture de sang séché un damier de taches noires sur fond de mur blanc… même quand je suis à Epinay dans la cité où je partage mon temps avec celui passé au creux de mon repère parisien… Mais à Epinay c’est le livre de Mahmoud Darwich Une Mémoire pour l’oubli qui s’est installé forcé à la première place celle qu’a occupée Beyrouth pour Darwich le poète de Palestine pendant des années…
      Beyrouth… août 1982… Mahmoud Darwich a trouvé refuge comme de nombreux Palestiniens entre les murailles d’argile d’une ville qui accueille et refuse ces passants sur une terre privée de demeure et il se trouve pris sous le feu des chars israéliens en train d’envahir la ville poussant ce peuple sur les rebords d’un nouvel exil parmi les exils passés qui refleurissent rosiers de l’errance dont la dernière des fleurs est encore la première… “ Chronique amoureuse d’une ville… ” Une Mémoire pour l’oubli me fait à chacun des mots où je butte… me fait rencontrer le récit que je ne voulais pas écrire de notre Odyssée d’enfants jetés d’un monde vers un autre… un monde perdu pour eux désormais… perdu pour tous… et qu’ils se sont mis à aimer trop fort…
      Cette histoire je la connais… je pourrais la raconter… c’est facile sans doute et j’ai même encore des notes qui traînent pat ci par là des bouts de carnets comme des jardins en friche pour toujours des mots égarés le long des drailles en haut du plateau du Bougès en pleine Cévennes galopée de chèvres folles quand passée au-dessus du chemin forestier qu’empruntent les bagnoles de la gendarmerie pour surveiller notre hameau à la jumelle c’est moi qui les regarde et qui note… note en rigolant…
      Ouais je pourrais l’écrire comme j’écris celle de ma machine à écrire Calamity Jane et mes petites chroniques de la banlieue… je pourrais… il suffirait de… m’y mettre quoi et y a pas de raison… d’ailleurs j’ai déjà commencé… quelques fragments très maladroits d’une écriture qui s’étire poème lézard sous son soleil d’y a… trente piges ou presque un soleil aussi morfale ses petites canines blanches de chat sauvage sur notre peau de mômes de la zone déjà frottée aux chaleurs de fers rougis à forge des travaux saisonniers… Un soleil de Beyrouth ou de Tipaza… un soleil cannibale avec pour réflecteur les murs de schiste blacks aussi incendiés que les parois laiteuses de chaux des terrasses d’Alger…
      Ouais je pourrais l’écrire… mais à chaque envie qui me vient de saupoudrer cette mémoire sucrée sur mon papier lune… à chaque fois l’envie repart aussi vite au creux de mon terrier de renarde et gratte et s’enfouit et se terre… Et les mots qui me viennent ce sont toujours les mêmes… L’écrire pour quoi… l’écrire pour qui ?…
      Cette histoire je la connais… je pourrais la raconter… il suffirait de troquer la face d’ogresse de la mort contre quelques mots… Des mots d’argile d’eau et de sang face à la défroque pouilleuse du silence qui m’est venu de cette journée terrible quand je marchais dans les empreintes d’un nouveau et très ancien désert… Je savais sa progression inévitable malgré notre obstination d’enfants à creuser des rigoles pour des ruisseaux prodigues…
      A planter des roseaux cachettes vertes des essaims d’oiseaux turbulents et à retenir de nos mains le sable qui poursuit son avance sur nos corps et sur nos chants devenus stériles…
      Cette histoire je la connais… ce qu’on a vécu alors cette histoire de notre jeunesse ouistitis au creux des arbres qui ne vieillissent pas je pourrais la raconter… Il suffirait de quelques gouttes de salive volées à la rosée des vergers gamins et ancêtres habitants de cette terre parmi les sourcils broussailleux des collines aux flancs râpés de souffles sans héritage qui assèchent les lèvres et la langue sous la poussière du gris de cette journée qu’on ne sait pas nommer…
      Il suffirait des gouttes de salive de l’encrier du ciel de la banlieue… Il suffirait des quelques pierres et des quelques poignées de terre apportées dans les poches de leurs vêtements de cérémonie par les femmes et les hommes du village d’Al Barweh au poète de Palestine afin qu’elle lui serve d’oreiller pour que je rejoigne le nombre des passants au bord de ce territoire qui n’a pas de nom… passants nourris de l’ivresse de l’avenir… hôtes fugaces nostalgiques de la bonté du blé et de l’olive…
      Cette histoire je la connais… je pourrais la raconter… Oh ! pas celle du poète qui ne c esse sur le chemin de la ville tant désirée qui ne se nommerait plus Beyrouth… Beyrouth île et refuge de toutes les fuites amante de tous les dangers… de chercher le giron de sa mère et d’y mourir en portant la langue inventée comme un drap sur sa peau nue… Non pas celle de la Palestine dont le poète a troqué le silence pouilleux qui la recouvrait contre les fleurs d’amandiers secouant ses parfums au-delà d’elle remplissant nos greniers des fruits de son absence…
      Ni du village d’Al Barweh parmi des milliers de villages engloutis sous le linceul des voyelles et des consonnes de l’autre langue et sous les murailles de ses forteresses…
      Oh ! pas l’histoire du poète visitant ses demeures de lune dans les nuits de l’exil… 
A suivre... 

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Vendredi 19 septembre 2008 5 19 /09 /Sep /2008 23:32

                    La banlieue des travailleurs

      A l'occasion du 18ème Salon des Revues nous vous proposons notre nouveau et sixième Cahier créé imaginé et fabriqué à partir de nos banlieues tendres et farouches...
      Il s'intitule
La banlieue des travailleurs et il regroupe des textes originaux des images et des témoignages se raportant à la période de ce qu'on a appelé " la banlieue rouge "... Ce début du 20ème siècle à partir des premières victoires du parti communiste en 1924 qui a vu les faubourgs se peupler d'ouvriers syndiqués qui travaillaient dans les grandes usines automobiles à l'Île Seguin pour Renault et à Sarcelles pour Simca entre autres et sur les chantiers du bâtiment.
        Les mairies des villes de banlieue ont également peu à peu été gérées par des élus " rouges " tel qu'Henri Sellier à Suresnes le promoteur des cités jardins par exemple.
        Cette période tellement riche au niveau de l'imaginaire collectif qui a émergé parmi ces gens venus de partout pour travailler dans la banlieue n'a curieusement pas inspiré beaucoup d'écrivains ni de dessinateurs excepté Louis-Ferdinand Céline et Tardi alors qu'elle a été au coeur de nombreux films de Carné et de Renoir pour ne citer qu'eux... Les témoignages des ouvrières et des ouvriers eux-mêmes et de ceux qui se sont mêlés à eux dans les années 60 sont souvent fragmentés et éparpillés. Comment en serait-il autrement...
Nous n'avons pas cherché dans ce nouveau
Cahier à faire autre chose que témoigner nous aussi de manière fragmentée de cette réalité qui nous a été léguée par nos anciens et nous avons réussi parfois à joindre des personnes qui ont accepté de parler directement de leurs familles ouvrières de la banlieue et de nous prêter des photos à l'occasion de ce numéro. Vous les connaissez déjà vous qui fréquentez notre blog des  Cahiers vu qu'il a déjà été question d'elles dans un article y a quelques semaines de ça... Il s'agit d'Eloïse et de Denise... deux amies qui vivent à Drancy et font partie d'une assoc pour préserv er la mémoire ouvrière des anciens habitants de la ville...                      Denise Cotteau Bruny    par Jacques Du Mont
         
 Eloïse Début Bricout par
Jacques Du Mont
 

 On a également imaginé à l'occasion de ce Salon et parce qu'on ne manque jamais d'idées farfelues et rigolotes de mettre en route une collection
intitulée Petits Cahiers qui sera constituée de petits formats 11/17 et 14/17 d'une trentaine de pages illustrées de textes inédits ou déjà publiés dans nos Cahiers et qui peuvent être plaisants à avoir sur soi dans sa poche... à feuilleter quand on en a envie...
Il y aura des correspondances des contes des poèmes des témoignages des récits pour enfants et tout ce que vous voudrez nous suggérer car on compte sur vous bien sûr  pour enrichir ce début de notre nouvelle collection !
Et pour commencer nous avons réalisé un Petit Cahier des Lettres de Shérazade à Julien et de Julien à Shérazade de Leïla Sebbar que vous pourrez collectionner au prix de 3 euros chaque recueil car il y aura certainement d'autres petits facicules à venir...
 Deux autres  Petits Cahiers sont également prêts pour vous enchanter car il s'agit d'un conte illustré par Louis et écrit pat moi : Lui c'est Ratkail... normalement vous connaissez et d'un recueil d'aquarelles de Louis avec un poème inédit qu'il a écrit car il écrit aussi et drôlement joli même ! Ces deux  Petits Cahiers sont au format 14/17 et valent 4 euros chacun. Voilà rien que du nouveau alors on vous attend leS 11 et 12 octobre au Salon... 
  Et je vous reparle de tout ça sans faute dans les jours qui viennent ne vous inquiétez pas...
Et bien sûr pour ce Salon comme pour les précédents on sera avec notre copine Marie Virolle des Ed. Marsa et sa revue Algérie Littérature/Action que vous connaissez aussi... Alors à très bientôt !                                                  

Publié dans : Les Diables bleus
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Jeudi 18 septembre 2008 4 18 /09 /Sep /2008 23:23

La Closerie des Lilas
Aux jeunes des cités de banlieue

      Dehors. D'habitude je la regarde de dehors. Assise sur un banc. C'était un mercredi de décembre à peine avant Noël et un peu après dix-sept heures que vous aviez eu envie de me revoir à cet endroit-là. Je ne sais pas à quoi il correspondait dans votre histoire mais dans la mienne il avait des résonances particulières qui me faisaient un peu mal parfois et que j'écartais comme on éloigne un papillon de nuit d'une flamme. Il me faisait un peu mal comme tous les lieux auxquels pour cause de classe sociale on se dit qu'on a pas droit. On se le dit de mémoire.
       Sans doute avais-je tort de voir les choses ainsi car vous étiez d'une gentillesse et d'une grandeur à désarmer tous mes désarrois.
        En fait nous avions rendez-vous à dix-sept heures mais j'avais eu envie soudain d'arriver quelques minutes en retard pour marquer de mon désintérêt cet endroit que je ne connaissais que de l'extérieur comme beaucoup de bars un peu mondains de Paris avant. Je sais que vous aviez songé à la Closerie car il s'y croisaient des personnages qui littérairement croyaient compter. Vous pensiez peut-être ne sachant pas ma bizarrerie que je m'y retrouverais dans un milieu familier où je me sentirais bien. Et puis parce que c'était un joli bar avec piano à l’intérieur duquel on ne pouvait qu'avoir du plaisir à partager une première rencontre véritable. C'était sans doute un endroit dans les entrailles de la Cité comme une clairière au cœur d'une forêt.
        Mais la Closerie en dehors de toute imagerie dans laquelle je n'entrais pas n'était pour moi avant ce soir-là que l'extrême bout de la rue de l'Ouest. Le port extrême d'un voyage de longue course inavouablement convoité. Et c'était ainsi même s'il fallait encore descendre la rue de la Gaieté avec ses lupanars tristes au plumage rose qui tombait drôlement sur le haut du Cimetière Montparnasse. Et je gage que les macchabées devaient y trouver leur compte. Sûr que les deux rectangles rocheux que Brancusi avait fait s'embrasser avec malice auraient suffi à donner à ce cimetière planté juste à côté d'une rue pornographe un charme fou. En piétinant le long de ces hauts murs je pouvais encore me croire une simple passante venant de quitter un des anciens squatts de la rue de l'Ouest qui ne débouchait dans le bon sens que sur la mer.
        Et dans l'autre sur ces estuaires où les hommes croient capturer les femmes et la gloire au fond de leurs filets. Des Blacks superbes et fous jouant du sax ou de tout autre chose comme de jeunes dieux logeaient dans les squatts des années quatre-vingt et mon ami qui était un joueur de guitare n'avait jamais connu son père. Nous nous y approvisionnions le vendredi soir après une semaine d'abrutissage en illusions et en sarabandes vêtues d'incartades. 
        C'était ensuite la traversée de la rue Campagne Première qui s'essoufflait sur les boulevards saupoudrés de cafés rupins où l'on voyait en terrasse à certaines heures de la soirée des vieilles parées de chic et des vieux arrogants guettant le velours retroussé des trottoirs marquant les trois coups de l'entrée en scène.
        De ce côté-là ou de l'autre des boulevards nous n'allions pas. Car nous n'étions que des enfants de la banlieue vers de gris qui ne connaissions rien aux usages du Tout-Paris. Nous n'étions que des enfants aux semelles macadam. Le Tout-Paris nous aurait fait rire aux éclats si nous l'avions percuté sans le vouloir. Et puis nous l'aurions oublié aussitôt. Pour de la bière à bon marché et du blues déjà décadent. Oui. Nous étions les enfants d'un blues très dépassé. Mais ce que nous aimions ne s'usait pas. 
        Le nom de la Closerie m'était aussi familier que celui du poème en prose des pianos alanguis et des chats aux yeux verts de Baudelaire. Naïvement je croyais à une guinguette assise au milieu d'un jardin en broussailles où débouchait cette rue de Campagne et d'où on repartait avec des bouquets d'odeurs violets et grenats car j'imaginais tous ces gens de la littérature ressemblant au père Renoir ou à Brancusi justement.
        Je sais que vous n'auriez pas pu soupçonner une telle innocence de ma part mais j'avais l'excuse de la jeunesse et de la vie. La vie des enfants de banlieue qui rêve de détaler et de se repaître dans de grands champs de soucis oranges insouciants.
        Les enfants de banlieue qui ignorent tout de ces lieux  où on vit d'écriture et de prodigieuses mises en scène et où les clowns sont forcément vieux tristes et un peu mal à l'aise sous leur houppelande volée à des animaux qui ont une parure sauvage et ne se méfient pas.
        Bien sûr ils ont été jadis des gamins effr ontés les clowns et sans doute qu'ils auraient couru comme nous dans les terrains vagues et palabré des heures au pied des escaliers tagués d'animaux d'Afrique et de savanes écarlates inconnues s'ils avaient eu l'occasion de naître à l'intérieur de ces zones barbouillées d'un halo brumeux rouge sang qui nous protégeront jusqu'à la mort d'être des automates fiévreux avec la clé qu'on remonte dans le dos.
          Les enfants de la banlieue vers de gris ont leurs godasses drôlement grignotées par les cailloux aigus qu'on frotte et qui étincellent et par les éclats de verre de couleur que les fabriques de vitraux des cathédrales leur ont laissé et qui sont plus étincelants que des billes au cœur jaune citron.
        La Closerie était peut-être un de ces bateaux à roue remontant le Mississipi échoué dans ce coin sombre des boulevards à l'intérieur desquels se donnaient des fêtes qui effaçaient la misère du Sud. Vous ne pouviez soupçonner que si j'avais vécu et vous aussi autre part nous aurions appartenu moi à ce Sud flamboyant de pauvreté et vous à un Nord de soie rouge.
        Vous ne pouviez soupçonner que je m'étais débrouillée jusqu'ici pour ne rien connaître de la ville fourrure encanaillée dans son fourreau lamé argent d'où sortaient deux petits pieds minuscules chaussés de fins talons cramoisis très hauts avec lacets de cuir aux chevilles ni de ses écrivains.
        La Closerie n'était pour moi après qu'on ait rasé les squatts de la rue de l'Ouest et que j'aie mis les voiles pour une campagne qui imitait un peu celle de Colette mais avec beaucoup moins de talent et de distinction que deux mots que j'aimais entendre à la radio très tard dans la nui t. Et surtout celui de lilas.
        Si je revenais parfois dans la Cité où les écrivains n'écrivent plus sur des cahiers quadrillés en franchissant la barrière de l'Ouest et ses vents armés de genêts pour me ficher en plein cœur de ces quartiers qui vous laissent le choix c'était toujours de dehors que je la regardais. Il y avait non loin de ces lieux où pianotait le désir refusé un banc sur lequel ne s'asseyait aucun couple d'amants au foulard de soie. J'étais la seule à en avoir jouissance et l'errance m'y clouait comme à l'intérieur d'une barque de bois verte et rouge sur une petite rivière dont le courant ne se souciait pas de mon existence passagère.

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mardi 16 septembre 2008 2 16 /09 /Sep /2008 23:30

Nina Bouraoui c'est quelqu'un dont j'ai découvert les premiers bouquins il y a dix ans alors que je commençais juste à écrire mes petites chroniques littéraires... C'est un ami écrivain algérien qui était fasciné par ce style violent et pur qui me l'a fait découvrir. Je me suis sentie proche de son écriture arrachée jusqu'à ce livre Garçon manqué sur lequel je me suis enfin décidée à écrire quelques lignes...
Il y a eu un autre fil entre nous :
une jeune étudiante de la Fac de Cergy en littérature comparée Solenn Lefort a passé sa maîtrise de lettres modernes sur nos deux bouquins...
Aujourd'hui et depuis quelques années je ne pourrais plus écrire sur ses livres... c'est devenu autre chose...  

                               
                               Garçon manqué
                                          Nina Bouraoui
                                                      Ed. Stock, 2000

Corps à corps

             Pourquoi ai-je voulu entrer dans ce livre? Qu'est-ce qui m'a donc poussé à pousser cette porte‑là ? Son titre? Garçon manqué. Avec un titre pareil il semble qu'on pouvait s'attendre au pire. Ne nous a-t-on pas suffisamment initiées à ce “ manque ” comme figure du féminin? Il me semblait qu'il y avait vingt ans au moins que cette histoire pour moi était réglée. Si je puis dire.
            Ces deux mots accolés sont plus inquiétants dans leur familiarité qu'une porte du livre fermée. Avec une vague histoire de clef jetée pardessus bord. C'est le genre de titre qui peut signifier qu'il n'y a pas de porte. Titre grille, titre clôture, auquel aucun petit mot malin tenant lieu de passe partout n'aura rien pu. Entrer dans un livre c'est tout un voyage. Un voyage amoureux. En parler ensuite et en écrire, c'est une invitation au voyage.
              Je ne me vois pas écrire sur un livre haï ou méprisé. Avec Garçon Manqué, il va falloir “ se retourner le couteau dans la plaie ”, je le pressens. 
            “ Pour toi j'ai les mains d'un homme, fortes et serrées en coup-de-poing. ” Lorsqu’on connaît un peu le style de Nina Bouraoui depuis Poing mort, on à l'habitude d'entendre claquer à chaque phrase un poing final. On a pris son parti des poings et son parti de la mort. Chaque livre est un combat qui met les points sur les I avec des coups de hache.
          On y est écrasé par la terrible attirance de la mort et ce que cela éveille en nous. On se trifouille la plaie. On se la masochise. “ Je deviendrai un homme pour venger mon corps fragile. ” Tout est annoncé en une seule phrase. Afin de ne pas avoir envie de quitter les lieux, je tente de prendre cela avec dérision. De me dire que c'est une idée comme une autre. Qui de nous, filles, ne l'a pas expérimentée quelques secondes au moins ?
          Mais comme la narratrice, qui est l'auteure puisque c'est “ je ” qui raconte avec la complicité de “ Nina ”, est pour la part du père, algérienne, on se doute que la violence faite au corps ne s'arrête pas là. C'est au contraire là qu'elle commence. “ L'Algérie est un homme. L'Algérie est une forêt d'hommes. ”
          Me retourner sur cette douleur n'est pas dans mes habi tudes. N'entendre parler que de l'Algérie virile et violente et de la féminité mortifiée, ne voir, écrire, illustrer qu'à partir du corps faisant sang de tout bois est un spectacle auquel je préfère depuis longtemps la lecture délicieusement masochiste et solitaire de Caligula. C'est à Camus que revient le rôle de me faire du mal à l'Algérie et à la douceur que je voudrais insigne de la femme en moi. “ La violence ne me quitte plus. Elle m'habite. Elle vient de moi ”
          Je sais que j'aurais pu écrire cela aussi. C'est peut-être la raison qui m'a fait entrer avec colère dans ce livre. En me jurant que c'était la dernière fois que je me laissais prendre au piège. “ Je suis l'une contre l'autre. ” Mais revenons à notre voyage amoureux. De Rennes à Alger puis à Rennes, double trajectoire de l'enfance, il y a des étapes, de l'avion et du train, du ciel et de la terre, des attentes, des confusions et des revirements. Je suis donc à la place du voyageur français qui monte dans le train en cours de trajet. Et qui a mis des siècles à aimer la vie et la beauté du monde parce que ça n'est pas facile quand on a eu comme beaucoup d'entre nous une enfance avec jamais assez d'amour.
         “ Cette vie, un jour, de toutes mes forces j'y entrerai. Et ils sauront qui je suis vraiment. Nina est une fille drôle et rigolote. ” Je suis à la place du voyageur qui secoue la portière pour prendre le train de l'histoire en ouvrant le livre au hasard, page… 100 “ Il n'en saura rien, lui, des femmes égorgées, des enfants brûlés, des ventres ouverts, des yeux crevés. Non, il n'en saura rien. Comme il ne sait rien de moi. ”
           A quoi bon lire jusqu'au bout l'histoire de Nina et de Amine, le double masculin qui est impuissant à accueillir le voyageur français du livre, puisque “ Tu ne seras rien, Amine. Ton corps dans les rues de Paris. Ta voix mourante. (…) Ton corps sans lumière. Ton renoncement. Tu seras un homme triste. (…) Un Algérien qui se noie. ” Y a-t-il une place assise dans le livre ? Un strapontin ? A toute vitesse ?
          Entre deux gares une chance de faire un bout de chemin dans “ Ce feu. Ce pigment. Ce feu de la terre. Cette terre sanguine. ” Ce soleil qui éblouit sur le couteau arabe de L'Etranger, ce soleil qui “ brûle la peau blanche de la femme française. ” Ce qu'ignore le voyageur “ étranger ” et que je dois lui signaler afin qu'il prenne comme moi son mal en patience, c'est qu'il devra changer de train, de chambre d'hôtel, de ville et de paysage, et traquer la page 191 pour tomber sur la petite phrase clef tant attendue : “ Je suis devenue heureuse à Rome. ”
          Avant, on est en marche vers la guerre. La guerre contre soi. “ Prendre la violence malgré moi et devenir violente. ” Chaque mot est installé sur son siège. Chaque mot assiège le voyageur impatient de son mystère. Chaque mot est luisant comme la lame du couteau. Chaque mot est son soleil replié.
          L'Algérie est-elle seulement un soleil sanglant ? Un soleil multiplié par le regard des hommes qui donne ou retire l'existence? “ Le soleil brûle Zeralda. Le soleil brûle la mer. Le soleil brûle mon corps trop brun. Le soleil brûle la peau blanche de la femme française ”. Nina n'a jamais connu la douceur enveloppante et crémeuse des femmes algériennes dont parle Hélène Cixous quand elle se souvient de Aïcha, “ Le nom velouté de la fuyance ”.

          Non, Nina
n'existe que dans la confrontation avec sa peur. “ Je n'ai pas peur des hommes de Zeralda. (…) Ils sont violents. Ils sont en vie. ” “ Ma force n'est pas dans mon corps fragile. ” Mais dans quoi serait-elle donc ? Le voyageur étranger à cette enfance où “ La rue est un rêve (…) Cette vie est sauvage ”, se perd dans ce qui lui apparaît comme une double cruauté.
          L'auteure est une femme-un homme, l'Algérie-la France, la vie-la mort. Elle est tout et un tout prêt à lui exploser entre les mains. “ Non je ne suis pas française. Je deviens algérien. ” A quoi bon vouloir prendre le train d'assaut puisque la présence y est totale et close ? Il lui semble parfois que le livre est une évidence dure qui enserre comme un garrot sur la gorge.
          Pourtant s'il insiste un peu à fouiller sa mémoire, le voyageur n'a pas de mal à imaginer le désir d'identification au père, et pas seulement parce que ce père-là est algérien. Mais parce que dans certaines sociétés plus particulièrement bien que ce soit vrai ici aussi le père représente le pouvoir, une idée de la puissance et de la force physique, une image de la liberté. “ Il transmet la force. Il forge mon corps. ”
          Et, parce qu'il y a un sous-entendu de peuple colonisé, l'identification à la grandeur virile va encore plus loin. Jusqu'au vainqueur suprême, au peuple dominateur qui n'a jamais été vraiment vaincu. “ Oui, je veux encore les chaussures de mon père. Celles qui traversent l'Amérique. Celles qui nous séparent toujours. Celles de Redford, Mc. Queen et de Hoffman. (…) Les chaussures de l'absence.“










A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Lundi 15 septembre 2008 1 15 /09 /Sep /2008 22:42

Aller-retour
Epinay, samedi, 13 septembre 2008

 





















Au creux du trou extra des grands vents avancent
Des milliers de fourmis un gros sac sur le dos
On ne sait pas qui c’est porteurs d’abondance
Fiers seigneurs nains pour qui tous ces cadeaux ?
Sur leur dos de quelle provenance
Des réveils à oiseaux du sel des balances
Des pois de senteur blancs des pots
Ecarlates indigo De lourds chameaux
Les suivent de loin pas à pas devancent
Une tribu de chats nus sous leur manteau
Avant d’arriver ils ont fait bombance
A l’étalage du marchand de chapeaux
On ne voit ni leurs riches costumes leur lances
D’argent leurs grelots leurs oripeaux
Peut-être qu’ils sont nus par négligence ?
Et toutes ces fourmis leur sac sur le dos
Leurs couronnes de miel reines d’errance
Avec les grains de sable de leurs châteaux
Qui se souviennent des cités d’innocence
L’océan les a frottés cailloux bateaux
Nous battent pavillons de transparence
Dans les vitres leurs voiles sont lambeaux
Ecarlates indigo en souffrance
Où les chats matent leurs portraits trop beaux
La tribu des chats déjà commence
A embarquer pour des pays plein d’animaux
Des maisons de bambous bleus des îlots
Pas de bavures une fraîche ignorance
Les doigts coupés sur de petits copeaux
Des centaines de pantins avancent
Au creux du trou extra des grands rideaux
De scène alors font la révérence
A pleines assiettes de lait chaud
Des enclumes volées des chaussons de danse
Des lettres jetées au caniveau
Les mots d’amour des gueux vont aux fosses d’aisance
Où un croissant de lune amoureux pâlot
Les lit au réverbère son amant luisance
La tribu des chats a rejoint les marigots
D’où elle était partie aux temps d’enfance
Le peuple des fourmis remonte sur sa peau
Au matin sa couverture d’outrance
Qui ne la protège plus du fer des autos
Repassant sa chemise dépendance
Trouée brûlée cigarette triste pavot
Buveurs de feu devenus buveurs d’essence
Mais pour qui tous ces cadeaux sur leur dos ?
A monter vers les baobabs les chats commencent
Un vieil Africain les a semés tantôt
Ils ont retrouvé leur fourrure silence
Les jardiniers des dieux païens ont des sabots
De pluie nus les chats protègent la semence
Dans cinquante ans p’tit baobab sera plus gros
Que les maîtres parés d’indifférence
Ecorce armure rouge douce apparence
Sur ses feuilles les fourmis seront des héros
Avec rien qu’un fardeau de gouttes d’eau
Tout l’arc-en-ciel dedans qu’elle indécence !
Et le bois des pantins redeviendra bateau
Libre au creux des grands fleuves délivrance
Afrique c’est trop tard ou bien trop tôt
Mais les chats on des armures d’arrogance
Au bord des marigots chantent les crapauds
Le retour de l’eau sorcières manigances
Au creux du trou doux des feuilles les moineaux
Guettent leurs proies les fourmis folles avancent
Des maisons de lavande sur leur dos
Vers leur trépas usine d’insouciance
La tribu des chats a mis son paletot
Son boubou d’orchidées fourrure renaissance
Chaussé son masque de fête joyeux grelots
Le totem scarifié d’écailles transparence
Dessus les bûchers crépite en écho
Avec les lourds fardeaux les balances
Et les réveils écarlates indigo
Les p’tits baobabs ont grandi et bientôt
Ils donnent aux chats soleils leur confiance
Ils ont le rythme des fruits mûrs dans la peau
Plus de terre d’asile de reconnaissance
Bientôt bientôt les fourmis deviennent oiseaux
La caravane des chameaux en partance
Et tous les chats jeunes dieux païens sur le dos
C’est la tendresse humaine enfin qui s’avance
Maintenant on sait pour qui sont tous ces cadeaux.

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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