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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Mardi 18 septembre 2007 2 18 /09 /2007 01:18

Un nouvel extrait de notre dernier Cahier des Diables bleus intitulé Le regard des autres qui vient de paraître

 

Leïla Sebbar

Julien à Shérazade, Paris 10 juillet 2007

Shérazade,

A Lyon, Rue de Constantine, non loin du Musée des Beaux Arts ( un ancien couvent de Bénédictines qui recueillaient les enfants abandonnés et les orphelins, le petit Rayan abandonné dans un Quick par sa mère marocaine en cette année 2007 sera confié à une famille d’accueil ) où j’ai vu celle que je connais sur papier, elle était là, belle et alanguie, La femme au perroquet de Delacroix, on ira ensemble, collection permanente elle est présente pour l’éternité. Le perroquet est vert. Le cadre doré trop lourd pour un tableau si petit. Une odalisque encore, comme celle du Douanier Rousseau dans Jungles à Paris un tableau que je découvre, le Rêve ( 1910 ), une femme nue allongée sur un canapé Louis-Philippe rouge-grenas, dans une jungle avec bêtes sauvages comme si Rousseau se moquait des odalisques qui ont hanté la peinture orientaliste, tous les petits et les grands jusqu’à Picasso, ont mis sur toile l’odalisque comme figure du désir…

J’aurais aimé aller avec toi au Musée de la vie romantique. Tu vas dire “ encore des musées et quand tu me parles de personnes vivantes, elles sont maltraitées ”… Tu as raison. Si je relis ma lettre c’est vrai, sauf le métro, mais là aussi les voyageurs sont figés dans un temps d’attente, comme s’ils attendaient de vivre, et je les vois à peine, je peux imaginer et j’imagine. Donc, laisse-moi te parler de ce musée, une maison de maître aux volets verts, un jardin que Berthe Morisot aurait pu peindre. Des bancs, des chaises et des tables vert-sapin, on peut bavarder et grignoter une tarte. Ce jour de l’été 2006, c’était Pierre Loti “ Fantômes d’Orient ”. Je sais, Pierre Loti, l’exotisme… Isabelle ma favorite l’admirait. N’oublie pas que tu es allée dans sa maison à Rochefort, deux fois, n’oublie pas que c’est Aziyadé qui a marqué notre rencontre à Beaubourg ( ce que tu as connu du Centre n’existera plus à ton retour ), si tu lis un jour Le roman d’un enfant et d’autres que tu ne veux pas lire, tu reviendras sur tes préjugés.

Je sais que tu n’aurais pas regardé tous ces objets-fétiches qui m’attendrissent mais tu n’aurais pas échappé au regard de la belle Nord-Africaine de Jean-François Portaels ( 1818‑1895 ). Elle ne regarde ni le peintre ni le passant. Elle est arrêtée à sa rêverie. Sur son foulard moiré bleu et vert, une pivoine, au bord du foulard noué au-dessus de l’oreille, un voile de laine à larges bandes soyeuses blanches. Des bijoux raffinés. Elle t’aurait plu. Chez un épicier marocain, à Paris, derrière la caisse, elle était là, épinglée. J’ai demandé à la vendeuse grosse et affable où elle avait vu cette femme “ c’est une cliente qui me l’a donnée, elle m’a dit ‘ ça va vous plaire ’, c’est vrai elle est belle, juste à côté de ma caisse, je la regarde souvent ”.

Dans la rue, un homme en habit vert, Propreté de Paris. Il pousse lentement son roule‑sac auquel il a accroché une couronne de fleurs artificielles, un clown en tissu, un singe en peluche… Il les collecte pour ses enfants ? Plus loin, vers l’entrée du métro, sous le viaduc, une femme que je vois souvent. Elle est jeune, pas d’ours serré dans son bras droit, je la croise, dans un sac de sport ( elle est toujours en survêtement ) l’ours est couché, contre lui des peluches plus petites, je n’ai pas eu le temps de les identifier, habillées comme l’ours. (…)

Viens à Paris. Je reste à Paris pour toi. Se voir tous les jours, se parler, s’embrasser, se disputer un peu, marcher dans la ville la seule ville, divaguer…

A la radio, j’entends Abd-el-Malik, musulman, père congolais né en France, la préférence de l’été, et aussi Grand Corps Malade. Des héritiers d’Higelin, Areski-Fontaine, Gainsbourg, Jonas, Etienne Daho… Amel Bent, Chimène Badi, Juliette, comme toi des Arabes de France. Tu aurais chanté ? Tu chantes et je ne le sais pas.

Pour toujours,

Julien 

  

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Les Diables bleus
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Vendredi 14 septembre 2007 5 14 /09 /2007 02:02

Soirée lecture des Cahiers des Diables bleus à la librairie Résistances

le vendredi 14 septembre 2007

à 19 H 30

Rencontre avec les imaginaires de banlieue rebelles et poétiques

Le regard des autres

100 pages illustrées publication en septembre 2007

Présentation et  lecture d'extraits de ce nouveau numéro par Dominique Le Boucher Djalila Dechache Laurent Bieber Geneviève Roch

A la librairie Résistances qui se trouve à l'angle du 4 Villa Compoint et de la rue Guy Môquet

Métro Guy Môquet ligne 13 en direction de Saint-Denis Université

Le regard des autres c'est celui qui porte un jugement moral et non plus humain sur celles et ceux dont il a peur ou qu'il considère comme ne faisant pas partie de "son monde"...

Et le problème de la morale justement comme le disait Léo "c'est que c'est toujours la morale des autres"...

Le regard des autres aujourd'hui il est rarement solidaire ou compatissant... ça se saurait...

Alors que faire pour ne plus le sentir sans arrêt ce regard qui pèse sur nous dans le métro dans la rue dans le super marché en faisant nos courses...

Retrouver nos rêves solidaires et nos utopies joyeuses et un de ces jours quand le camarade soleil sera de la partie entrer en résistances...

L'adresse du site de la librairie Résistances :

www.librairie-resistances.com

Alors à demain soir on vous attend !

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Les Diables bleus
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Mardi 11 septembre 2007 2 11 /09 /2007 21:02

                                      Petites chroniques

 

Mardi, 11 septembre 2007  Le grand voyage d’Ali       D’habitude ces petites chroniques racontent l’histoire de la cité d’Orgemont à Epinay et de nous autres qui y vivons comme nous pouvons… Mais cette fois-ci vous ne m’en voudrez pas s’il s’agit d’une autre cité d’Epinay, la cité de La Source, le drame qui nous touche tous oblige… Bon, pas question de raconter l’histoire d’une cité où on n’vit pas ça serait du chiqué comme on en lit partout ! Mais depuis la semaine dernière vous savez tous que notre ami Ali le personnage principal et fabuleux du film de Chantal Briet Alimentation Générale s’est fait planter dans son épicerie comme l’a dit une dame qui habite La Source…

      Depuis ce jour pas croyable et maudit du mardi 4 septembre y a pile une semaine on essaie de survivre vaille que vaille à notre peine et à cette imposture épouvantable du destin et on se débrouille en y croyant pas vraiment… enfin comme ci comme ça… Mais ce matin on a dû arrêter de se la raconter vu qu’c’était le grand voyage pour Ali qui l’attendait vers l’Algérie où il est né et où il va rejoindre la grande lumière solaire du Sud…

      Ce matin ils étaient très nombreux les Spinassiens et tous ceux venus d’ailleurs pour faire encore un signe à Ali avant son grand voyage et c’est là qu’on a vu qu’un être généreux qui aime les gens n’est jamais seul… Drôle d’endroit que je me suis dit cette chambre funéraire des Batignolles juste sous le périph entre Clichy et Saint-Ouen adossée au cimetière qui a le même nom et qui serait plutôt un lieu de douceur au début de l’automne comme ça avec ses platanes très hauts à peine ocre au-dessus de nous. Ouais… drôle d’endroit tout petit face à la foule qui n’arrêtait pas d’arriver et de descendre des cars des voitures et aussi ceux comme moi qui étaient partis tôt avec leurs pieds pour avoir le temps…

      Jamais j’ai eu autant l’impression que ce matin de ressentir dans les tripes et dans le cœur tout chamboulé c’que c’est qu’une cité de banlieue avec ce qu’elle a de vraiment formidable et que j’aime trop ! On aurait dit que les gens ils étaient venus de partout et qu’ils trouvaient ça évident d’être là ensemble et qu’ils étaient plus différents… J’ai repéré d’abord un groupe de grands Blacks d’Afrique en boubous et à l’écart beaucoup de gens d’origine d’Afrique Noire qui étaient venus ensemble ou seuls des jeunes femmes très belles habillées à l’Européenne ou pas plusieurs garçons avec les dread locks…

 Les Maghrébins eux ils étaient tellement nombreux qu’on n’pouvait pas dire qui du Maroc de Tunisie ou d’Algérie des femmes d’abord plein et une vieille djida avec la gandoura bleue qui s’appuyait sur une canne et qui semblait perdue au milieu d’tout ce silence si lourd… Certaines comme celles de mon enfance à Aubervilliers avec le petit foulard de couleur transparent et les tatouages bleus et derrière les hommes qui se connaissent tous et se saluent les plus vieux avec le costume impeccable et la cravate eux aussi je les reconnais… ils ont le même air grave et résigné qu’à chaque fois qu’on leur a fait du mal… un air doux et bon… des vieux kabyles peut-être ?…

Bien sûr j’pourrai pas les dire tous j’en oublierai et ils ne m’en voudront pas… On était tellement plein d’émotion et de désarroi… Des Français d’ici y en avait aussi pour sûr des amis d’Ali de la cité et des voisins des autres cités comme la nôtre je les ai reconnus mais eux ne me connaissent pas… pas tellement… Des gens simples habillés comme pour aller au turbin et qui ont pris leur matinée parce que c’était obligé sinon ils auraient pas pu continuer à vivre après comme il faut… Ouais… les gens qu’habitent dans une cité de banlieue on se reconnaît facile… on n’fait pas dans le chic dans le branché pas les moyens !… Enfin on a notre style hein faut pas croire mais pas un style de matuvus du tout !

Et puis y avait des personnes venues de Paris ou de banlieues plus rupines mais ils étaient tellement noyés dans le peuple des gens des banlieues comme la nôtre qu’en fait on les voyait presque pas et puis eux aussi ils étaient ensemble avec nous… Parc’que l’amitié et la bonté humaine ça relie les gens entre eux très fort et ça il l’a réussi Ali avant de partir c’était plein d’amour à craquer là-dedans ça en faisait vibrer les troncs des grands arbres de contentement… Y avait même un ou deux Juifs pratiquants eux qui pourtant ne s’mêlent pas d’ordinaire aux autres… Et ça faisait drôle de les voir aller et venir à côté d’un garçon qui portait un Jean brodé multicolore et une casquette avec la veste treillis et le visage du Che dessus… Mais eux aussi ils étaient ensemble…

La seule chose qui pesait vraiment trop sur nous c’était le silence… ouais… le silence c’est pas bon quand on est malheureux ensemble ça écrase… On aurait dû chanter sûr qu’il aurait aimé ça Ali lui qui chantant drôlement bien comme on voit dans le film… On aurait dû chanter mais on a pas osé… dommage !… Quand je suis sortie dehors j’ai vu des jeunes avec le sweet et la capuche qui attendaient et qui étaient là de l’autre côté de la rue parc’que dedans c’est trop… eux aussi ils étaient ensemble avec nous…

En reprenant le métro moi j’avais dans la tête les cérémonies de deuil en Algérie que mes amis Algériens m’ont tant raconté avec les chants les histoires qu’on se dit les verres de thé à la menthe qui circulent les p’tits qui jouent et même les rires et les cris pour faire sortir les djenoun du désespoir et de la peine…

Bon voyage Ali vers le paysage solaire de ton enfance et de tes rêves… Tu ne nous quitte pas ta présence rayonne dans nos cœurs obligé !

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Samedi 8 septembre 2007 6 08 /09 /2007 01:04

                          C'était des nuages pour commencer

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…

Ecoute… écoute…

Elle a eu 12 ans en 1968… dans l’été de 1968… Le terrain vague où elle jouait avec les mômes arabes les garçons et les filles pas mélangés alors qu’au collège oui d’un coup il fallait savoir se défendre…

Le terrain vague c’était leur désert rempli de collines fabuleuses de pavés… d’entassements de poutrelles métal… de fers à béton torsades rouillés… de déchets des chantiers qui s’entassaient derrière les palissades de bois peintes qu’on écartait alors facile… Notre terrain vague ce printemps-là il s’était vidé de ses pavés que les plus grands et d’autres aussi tous chevaliers des nuits argentées de la banlieue venaient prendre pour construire des barricades… et allumer tout en haut des brasiers magnifiques…

Les barricades de ce temps-là qu’elle a jamais vues sauf plus tard sur les photos noires-blanches des papiers journaux… les barricades et leurs feux de joie du printemps de 1968 elle les entendait comme une fête crépiter dans ce que son corps de jeune ado découvrait d’une sensualité dont les filles étaient privées… C’est interdit ! Interdit !…

Mais pour elle ça bougeait déjà… les bruits nocturnes… les pas des ouvriers aussi qui partaient travailler tôt… les couleurs incendiaires féeriques et angoissées bleues-noires… et puis les odeurs… les odeurs surtout… tout son univers d’enfance explosait et prenait définitif la piste d’une liberté pas croyable… L’odeur des feux dans ses cheveux… les feux de la fête dont les étincelles leur venaient de loin quand elles larguaient le collège sa copine Ariane et elle après avoir passé des journées solaires où des milliers de choses inconnues un ou deux mois avant les percutaient en plein vol…

Ariane qui avait des ailes de libellule et qui ne marchait jamais autrement qu’un peu au-dessus la regardait incrédule tagger sur la musette militaire au stylo feutre black le visage du Che dont les images dessinées à l’encre de Chine par les grands sur des bouts de papier circulaient comme celles de l’Oncle Ho mais c’était lui qu’elle préférait parce qu’il était jeune et que l’étoile sur son béret en faisait un être jeune pour toujours…

Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Guevarra !…

Ariane n’avait peur de rien alors qu’elle si mais toutes les deux ensemble elles se donnaient la force et l’audace à ce moment où les choses arrivaient et bousculaient tout ce qui les avait enfermées dans l’ignorance jusqu’ici…

Ariane n’avait peur de rien et l’odeur âcre de l’encre mêlée à celle des feux de la fête au loin la faisait rire alors elle passait son bras autour de ses épaules et elles se promettaient qu’elles garderaient toujours la mémoire de cette époque de leur adolescence et de la joie qu’elles avaient partagée avec les autres même si les ravaleurs de rêves feraient tout pour qu’elles oublient…

C’est interdit !… Interdit !…

L’odeur des feux dans ses cheveux… les feux de la fête où on brûle les épouvantails du passé bourrés de paperasses inutiles et lourdes… lourdes… L’odeur elle l’a gardée longtemps à l’intérieur du pull-over qu’un jeune garçon qui surveillait les portes du collège où maintenant on n’entrait plus… lui a jeté en éclatant de rire… ses yeux comme deux iris de chats topazes allumés alors qu’elle le regardait fascinée pendant que son père qui l’avait accompagnée haussait les épaules…

L’odeur des feux de la fête qui remontait sous sa jupe plissée à carreaux ici dans le pensionnat Stalag… l’odeur gourmande de la vie dehors avant au creux du pull-over bleu délavé… elle dormait enroulée dedans et il ne la quittait pas… Le jeune garçon aux cheveux très longs… on aurait dit une sorte de dieu païen impertinent et fou avait répondu à son père qui demandait si on pouvait entrer en la fixant :

- Non… on entre pas… la vie c’est dans la rue maintenant…

 

Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Guevarra !…

L’odeur du feu… le pull-over délavé bleu à même sa peau qu’elle ne lave jamais… l’eau à l’intérieur du box badigeonné gris elle est froide comme un vêtement de mort… Le lavabo émaillé blanc en face de son lit en ferraille black lui sert juste à pisser la nuit sous la lumière violet qui teinte tout et qu’on oublie pas de la veilleuse et devant les deux petits yeux luisants jaune citron comme les billes de Tom qui la regarde avec de la bonté et de l’indulgence…

Et l’odeur du feu des pommiers qu’ils avaient abattus qu’elle allait renifler en douce juste pour se souvenir du jardin de son grand-père et de l’odeur de Mai…

C’est interdit !… Interdit !…

Avec Ariane elle courait aussi pour la première fois dans les rues des quartiers qui ne ressemblaient pas aux siens… Ariane qui préférait les filles passait son bras autour de son épaule et elle l’entraînait en direction de ses territoires familiers où parmi les jeunes étudiants de Mai qui échevelaient les rues elle espérait toujours voir surgir les deux iris de chat topazes allumés du garçon qui lui avait jeté dans un éclat de rire le pull-over bleu délavé…

Ariane préférait les filles mais elle s’en moquait bien vu que son corps était claquemuré au fond des geôles de l’enfance pour longtemps… C’était plus facile et son allure androgyne la protégeait de la violence des garçons de la cité et de leurs jeux cruels qui la fascinaient… Alors elle échappait à l’étreinte légère d’Ariane et elle retournait traîner du côté de la boucherie musulmane avec Tom le vieil ours râpé dans la musette militaire et elle ramassait de longues bandes de papier de boucherie d’un blanc ocre sale juste avant le sang…

Ecoute… écoute…

Elle a eu 12 ans en 1968… dans l’été de 1968… le terrain vague où elle jouait résonnait des pieds de centaines de chevaux qui s’en allaient vers le Nord… enfin il lui semblait… vers le Nord et aussi vers l’Est tout comme elle bientôt qui débarquerait à la gare de Nancy au milieu des cohortes de jeunes militaires et ni les chevaux ni elle ni eux ne savaient c’qui les attendait… direction les abattoirs… stalag Notre-Dame ou Berlin… Clic-clac !

 A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mercredi 5 septembre 2007 3 05 /09 /2007 15:29

Petites notes des cueilleurs de lune

A Ali

l’épicier magique de la cité de La Source

Epinay, Samedi, 28 juillet 2007       Quand j’ai commencé à écrire ces petites notes cet été Ali l’épicier magique le donneur de joie de la cité de La Source était bien vivant et ces gribouillis n’étaient pas destinés à être publiés… C’était des mots qui me venaient dans la vadrouille de l’été qui fait de nous dans les banlieues des abandonnés à la bonté solaire rien que ça… Et quand ça vient je n’refuse pas et je range les papiers noirs-blancs dans les cartons des oubliettes à histoires… Une nuit on ira voir peut-être peut-être pas… Et j’les oublie et c’est bien…

Et puis y a eu l’écrasement par la pierre énorme qui broie tout de la bêtise misérable et du désastre… la pierre sans pitié qu’on rencontre trop sur les p’tits chemins buissonniers de nos quartiers partout dans le monde… la pierre d’épouvante normale qui s’installe dans les maisons bidons où il y a de la sermi et de l’infâme au dîner chaque jour et où pourtant la bonté fait résistance…

Et puis y a eu la mort d’Ali et son regard de tendre bienvenue au monde des fous du malheur et de la vie vraie que je n’peux pas retirer de moi comme une traîne d’étincelles rouges qui durent… qui durent… Et ça fait mal trop mal ! Alors quoi faire ?… Quoi dire et à qui ?… A vous autres qui comprenez bien sûr vu qu’Ali vous le connaissiez et vous l’aimiez… Il était ce qui brille en chacun de nous qui vivons dans les cités d’banlieue le matin quand il fait froid quand il fait hard quand il fait de la peine et de la rage !…

Ecrire parce que c’est tout c’que je sais faire pour qu’il demeure présent dans notre maison bidons Ali sa petite lampe joyeuse allumée toujours… tout le jour toute la nuit toujours qu’il ne nous largue pas lui aussi à nos utopies dégoupillées… Ecrire et lui dédier mon prochain bouquin “ A Ali l’épicier magique de la cité de La Source qu’il garde bien l’âme farouche et tendre de nos banlieues… ” ça lui fera une belle jambe !…

Ecrire parce qu’on est trop tristes et que ça pèse sur le cœur sur le ventre sur la peau comme cette saleté d’énorme pierre d’âge et de mort qui habite dans nos maisons bidons et qu’il faut qu’on sorte de là qu’on vire qu’on balance de chacune des favela de chacun des quartier ghetto du monde… et qu’on retrouve enfin notre bonté humaine notre force et notre résistance…

 

 

“ Mais comment peut-on réussir sa vie dans un monde raté ? ”

Cette petite phrase qui m’a sauté dessus je l’ai extraite d’un texte de Michel Polac intitulé “ La mort aux trousses ” tiré du Charlie-Hebdo du 25 juillet 2007…

Cette petite phrase qui peut encore donner à penser pendant que la lune au-dessus de la table où j’écris est tout à fait ronde et claire comme un gros sou d’or pâle et qu’elle éclaire les deux hautes tours de la cité pareilles à des sculptures modernes sous le halo d’un projecteur me fait songer à l’angoisse qui me prend de plus en plus souvent de ne pas avoir “ réussi ma vie ”…

Tiens… c’est bien un truc de poète ça comme réflexion ! Les ouvriers eux… les laborieux qui en ont plein les pognes ils ne se posent pas ce genre de question pour sûr… Ah bon… tu crois ?…

A quoi peut bien être utile quelqu’un qui écrit des mots aussi insouciants que la fumée qui s’étire au-dessus des corps allongés des fumeurs d’opium qui ont la lune pour écritoire… quelqu’un qui écrit dans le métro au milieu des gens qui vont marner à l’intérieur d’un carnet gribouillis… à la table d’un bistrot et pas Le Sélect ni La Closerie des lilas aujourd’hui vous comprenez ?… non un bistrot comme ça de la rue d’ici ou d’ailleurs avec des habitués du p’tit rouge au comptoir et du p’tit noir tout l’temps vite fait sur le zinc et vas- y !…

Ouais… à quoi ça sert d’avoir envie d’inventer un chemin de clair de lune jusqu’à l’âme des gens et de donner l’alarme à ceux qui dorment déjà dans le petit val mouillé de lumière juste avant leur mort ?

A quoi bon les réveiller si on a pas la sagesse des magiciens qui dissimulent une lune de papier sous leur manteau et des épiciers qui se lèvent tôt le matin dans les cités de banlieue avec le café tout prêt pour la bienvenue ? Ou si comme Hélicon à Caligula on est pas capable de promettre à la foule des gens venus de la rue avec des mensonges au parfum de miel qu’on va aller lui chercher la lune ?

J’ai cru longtemps en suivant le modèle des vieux ouvriers qu’il suffisait de se mettre à l’ouvrage pour qu’elle soit belle et qu’elle ait un sens et du coup qu’elle donne du sens à ma vie…

Les compagnons que j’ai eu la chance de rencontrer étaient des êtres généreux et vrais pour qui la belle ouvrage demeurait une manière de s’accomplir que j’imagine semblable à celle du peintre Vincent dans son obstination créatrice et sa quête de la liberté sur le chemin qui l’a mené de la traversée du Borinage où il fréquentait mineurs et paysans jusqu’à la Maison jaune d’Arles…

Sortir de l’insensé où la nuit de mon enfance de banlieue n’avait aucun croissant de lune d’or ni aucune petite lampe pour l’éclairer et au moyen de l’écriture et de mon envie de raconter des histoires ce qui exige un labeur de joaillier des mots tout en légèreté devenir un modeste allumeur de réverbères voilà qui me semblait un destin fabuleux…

Mais nous voici à nouveau sur ne scène travestis du costume de l’insensé. Chacun des rôles que nous acceptons de jouer nous emprisonne un peu plus dans le regard des autres et dans le halo éblouissant des projecteurs et nous sépare de nous-mêmes derrière le fard blanc de notre indifférence…

Les mouvements grotesques des bouffons qui ont envahi notre territoire d’utopies n’ont plus rien à voir avec l’authentique et magistrale pantomime du formidable bouffon Fançouille de Baudelaire dont l’art était d’une telle perfection de l’âme et des sens qu’il en oubliait la mort… Tout comme les ouvriers avaient au fond noir des galeries ou au centre rouge des fournaises d’acier l’intuition d’une force incroyable et vitale… ils étaient loin au-delà de leur destinée humaine !

Dans les années 70 qui sont celles de notre jeunesse rebelle nous croyions vraiment que nous allions imaginer un monde solidaire et neuf et nous n’avions pas assez de couleurs d’images et de mots pour en tracer l’esquisse sur les papiers chiffons vendus très cher que nous allions voler dans un des magasins pour artistes par des nuits de pleine lune…

Aujourd’hui tout ce qu’il nous reste de nos utopies que nous n’osons même plus offrir aux jeunes des quartiers après que la banlieue rouge et noire ait été désertée par l’âme des vieux ouvriers et des maires bâtisseurs de cités-jardins comme Henri Sellier dont les combats fraternels étaient ceux des hommes justes contre la misère du monde ce sont nos dessins et nos histoires sur les papiers chiffons que le lait clair de la lune comme un gros sou d’or pâle noie pendant que l’orpailleur de rêves tamise le rivière de notre mémoire…

Mais… vous allez me dire… quel rapport tout ça avec notre ami Ali l’épicier magique de la cité de La Source qui nous a laissé nous dépatouiller avec ce monde pas drôle à la fin de l’été ?… Eh bien Ali il l’avait lui la réponse à la question du départ… Ouais… Ali il l’a réussie sa vie dans un monde raté… il nous a redonné de l’espoir en l’homme… ce mot qui ne veut plus rien dire… et ça n’est pas rien !…

Quant à moi faute d’avoir réussi ma vie peut-être que je finirai avec mes p’tites histoires par savoir faire entrer un peu de la lueur lunaire entre les fibres du papier chiffons pour la rendre aux gens des rues qui ne la voient jamais vu qu’ils dorment de fatigue avant qu’elle se lève trop tard et que quand ils se lèvent trop tôt pour aller marner son corps a rejoint les iris d’or des chats qui rêvent encore à d’extraordinaires métamorphoses…

     

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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