Mardi 18 septembre 2007
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Un nouvel extrait de notre dernier Cahier des Diables bleus intitulé Le regard des autres qui vient de paraître
Leïla Sebbar
Julien à Shérazade, Paris 10 juillet 2007
Shérazade,
A Lyon, Rue de Constantine, non loin du Musée des Beaux Arts ( un ancien couvent de Bénédictines qui recueillaient les enfants abandonnés et les orphelins, le petit Rayan abandonné dans un Quick par sa mère marocaine en cette année 2007 sera confié à une famille d’accueil ) où j’ai vu celle que je connais sur papier, elle était là, belle et alanguie, La femme au perroquet de Delacroix, on ira ensemble, collection permanente elle est présente pour l’éternité. Le perroquet est vert. Le cadre doré trop lourd pour un tableau si petit. Une odalisque encore, comme celle du Douanier Rousseau dans Jungles à Paris un tableau que je découvre, le Rêve ( 1910 ), une femme nue allongée sur un canapé Louis-Philippe rouge-grenas, dans une jungle avec bêtes sauvages comme si Rousseau se moquait des odalisques qui ont hanté la peinture orientaliste, tous les petits et les grands jusqu’à Picasso, ont mis sur toile l’odalisque comme figure du désir…
J’aurais aimé aller avec toi au Musée de la vie romantique. Tu vas dire “ encore des musées et quand tu me parles de personnes vivantes, elles sont maltraitées ”… Tu as raison. Si je relis ma lettre c’est vrai, sauf le métro, mais là aussi les voyageurs sont figés dans un temps d’attente, comme s’ils attendaient de vivre, et je les vois à peine, je peux imaginer et j’imagine. Donc, laisse-moi te parler de ce musée, une maison de maître aux volets verts, un jardin que Berthe Morisot aurait pu peindre. Des bancs, des chaises et des tables vert-sapin, on peut bavarder et grignoter une tarte. Ce jour de l’été 2006, c’était Pierre Loti “ Fantômes d’Orient ”. Je sais, Pierre Loti, l’exotisme… Isabelle ma favorite l’admirait. N’oublie pas que tu es allée dans sa maison à Rochefort, deux fois, n’oublie pas que c’est Aziyadé qui a marqué notre rencontre à Beaubourg ( ce que tu as connu du Centre n’existera plus à ton retour ), si tu lis un jour Le roman d’un enfant et d’autres que tu ne veux pas lire, tu reviendras sur tes préjugés.
Je sais que tu n’aurais pas regardé tous ces objets-fétiches qui m’attendrissent mais tu n’aurais pas échappé au regard de
la belle Nord-Africaine de Jean-François Portaels ( 1818‑1895 ). Elle ne regarde ni le peintre ni le passant. Elle est arrêtée à sa rêverie. Sur son foulard moiré bleu et vert, une pivoine, au bord du foulard noué au-dessus de l’oreille, un voile de laine à larges bandes soyeuses blanches. Des bijoux raffinés. Elle t’aurait plu. Chez un épicier marocain, à Paris, derrière la caisse, elle était là, épinglée. J’ai demandé à la vendeuse grosse et affable où elle avait vu cette femme “ c’est une cliente qui me l’a donnée, elle m’a dit ‘ ça va vous plaire ’, c’est vrai elle est belle, juste à côté de ma caisse, je la regarde souvent ”.
Dans la rue, un homme en habit vert, Propreté de Paris. Il pousse lentement son roule‑sac auquel il a accroché une couronne de fleurs artificielles, un clown en tissu, un singe en peluche… Il les collecte pour ses enfants ? Plus loin, vers l’entrée du métro, sous le viaduc, une femme que je vois souvent. Elle est jeune, pas d’ours serré dans son bras droit, je la croise, dans un sac de sport ( elle est toujours en survêtement ) l’ours est couché, contre lui des peluches plus petites, je n’ai pas eu le temps de les identifier, habillées comme l’ours. (…)
Viens à Paris. Je reste à Paris pour toi. Se voir tous les jours, se parler, s’embrasser, se disputer un peu, marcher dans la ville la seule ville, divaguer…
A la radio, j’entends Abd-el-Malik, musulman, père congolais né en France, la préférence de l’été, et aussi Grand Corps Malade. Des héritiers d’Higelin, Areski-Fontaine, Gainsbourg, Jonas, Etienne Daho… Amel Bent, Chimène Badi, Juliette, comme toi des Arabes de France. Tu aurais chanté ? Tu chantes et je ne le sais pas.
Pour toujours,
Julien
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