Dites-leur de me laisser passer suite...
Mais ce qui rajoute encore au plaisir du secret des mots dans un livre de nouvelles est qu'on se prend à
chercher, sans chercher vraiment, celle qui pour nous figure le coeur. Aussi le lieu où siègent le tambour et son officiant pour mon goût dans ce texte, est celui dont je ne vous dirai rien
précisément. Parce que chacun doit chercher lui-même l'emplacement de sa propre cérémonie. Rien, si ce n'est qu'il se déploie à mes yeux tout entier dans le mot “ soleil ”.
Abdelkader Djemaï a choisi pour cette nouvelle qui me touche particulièrement en raison de tant d'or caché, le titre volontairement
contradictoire de “ La Nuit de l'Eclipse ”. Titre d'autant plus étrange si l'on songe que cette
“ éclipse solaire, la dernière du millénaire, attendue dans une sorte d'excitation inquiète pour le mercredi 11 août ”, est associée dans le texte,
au seul peintre qui ait connu la grâce de poser sur la modeste surface de ses toiles le soleil lui-même. Et que ce peintre-là est bien le même qui a apprivoisé la magique mouvance des atomes dans
sa Nuit étoilée, et est mourt en s'écoulant doucement par un grand trou noir qu'il s'était fait dans la poitrine, poursuivi par ceux
qu'il nommait “ les anthropophages ”, au coeur de l'été, le 29 juillet 1890.
“ Identité Je voulais être SOLEIL J'ai joué avec les mots J'ai trouvé L'ISOLE. ” écrit
Daniel Maximin, cité par Christiane Chaulet-Achour dans son récent livre La trilogie caribéenne de Daniel Maximin. Isolé comme soleil l'est le créateur dans son geste qui le
résume et le fait éclater. Le fait mourir mais mourir modestement au grand carnaval des mots. Pour parler du livre d'A. Djemaï je voudrais emprunter encore cette citation à C. Chaulet-Achour,
tirée de l'essai que je viens de citer : “ Aussi la seule manière de parler efficacement du passé, sans se faire piéger par lui, c'est d'adopter une écriture
carnavalesque pour échapper au culte et garder sa lucidité en exerçant son pouvoir de dérision. ”
Je crois qu'en effet la langue de la dérision qui nous fait légers et celle de la sensualité qui nous relie avec notre “ animalité ”, avec notre “ jardin originel ”, sont celles qui nous permettent le mieux de nous ébattre au-dessus
des champs de bataille, passé présent confondus, et d'écrire notre soleil au centre de notre nuit.
Par ces mots s'ouvre le livre :
“ Ressemblant à un morceau de bois mort, le plus vieux des villageois avait dit, d'un ton presque
laconique, que le jeune postier ‑ il devait avoir vingt‑six ans ‑ était arrivé dans cette région de pierres, d'arbustes et de fournaise par l'autocar de huit heures. Ce matin-là, sous le
soleil déjà redoutable, il avait longé la grande rue pour rejoindre la petite agence où il allait désormais vivre et travailler. ”
( “ La guêpe ” )
Dès le départ les deux mots-clefs sont lancés : “ soleil ” et “ mort ” qui pourrait s'écrire : soleil est mort. Mort de ne plus pouvoir être vu, être contemplé comme dieu ou déesse de vie auquel on dressait de petites
statuettes reconnaissantes, des temples géants, des pyramides et des sculptures d'animaux totem. Soleil puissance féconde, ignorée par des êtres avides de leur propre soleil, de leur glorieuse et
démente démesure n'ayant d'égale que leur dangereuse médiocrité. Que ne sommes-nous encore en train de vouer un culte primitif au soleil comme matrice généreuse au lieu de regarder le monde à la
manière de ce jeune garçon, comme un fruit coupé en deux : “ une précaution qui lui permettait de couper, tel un citron, les murs, les objets et les personnes
jusqu'à cette hauteur précise et rassurante… ”
Ou comme ce géant fou aux chevilles grossissant d'un seul coup dans la nuit, “ des pieds horribles qu'il retirait en tremblant
avant qu'ils ne débordent de la bassine, ne se mettent à grimper le long des cloisons et à courir sur le plafond ”, qui marche sur la ville morte, ne pouvant plus rien voir d'autre
que sa silhouette monstrueuse.
Soleil est mort donc, mais pas pour tout le monde car qui pourrait empêcher le peintre ou l'écrivain de continuer à fleurir l'autel de
ce petit dieu soleil et vie comme l'acte créateur lui-même ? Acte qui n'a de sens que dans ce qu'il se partage, dans ce qu'il est notre commune mesure. L'art est notre “ soleil fraternel ”. L'astre descendu de son trône. Il appartient à chacun et n'appartient pas. Et celui qui prend la responsabilité d'offrir son œuvre comme
soleil possible au regard des autres est forcément amant de la plus grande liberté et gourmand insatiable de la vie.
Aucun effort à fournir pour écarter la mort de sa trajectoire, il l'ignore, elle n'existe pas, elle ne le concerne pas. Dévoreur de
lumière il se balade, clochard céleste dans ces cités nouvelles où d'immenses monuments aux morts lui servent d'écritoire. Facétieux et rusé en diable, il retourne le sort et utilise un innocent
panier de prunes “ suaves, parfumées et juteuses ” pour faire exploser en mille morceaux “ l'ingénieur en
informatique et l'heureux papa d'une famille honnête et pieuse ” s'apprêtant à “ se rendre au marché pour y déposer tranquillement le panier en
osier dans lequel palpitait, comme le ventre d'une bête redoutable et sanguinaire, une bombe artisanale recouverte d'une feuille de journal ”.
Prenant tout à revers il fait parler les morts, ou plutôt il prête voix au “ trou de
silence ” par lequel la mort est entrée dans la tête “ côté jardin ” de l'écrivain de théâtre. Voix qui va prendre la suite de celle du
“ grand trou noir de l'écriture ”. Il n'est pas seulement celui qui joue comme un chat à donner des coups de patte aux mots, il met aussi le doigt
sur leur falsification. Le point de départ de toute erreur de vie est peut-être de ne pas voir que tout a un double sens. Et que le désir de “ passer de l'autre
côté ” peut ne pas être seulement l'expression d'un libre choix.
“ J'aurais voulu aussi me mettre dans la peau de la limace ou de la tortue qui vit dans la montagne
et qui, malgré sa lenteur, finira par passer de l'autre côté. J'aurais souhaité aussi être un lièvre, un hérisson pour franchir librement la frontière qui court entre les buissons, les plantes
sauvages et les arbres. ”
( “ Dites-leur de me laisser passer ” )
L'homme qui se dit qu'il ne dispose d'aucune liberté s'il ne peut même pas, comme un mouton destiné à l'abattoir, franchir une
frontière, n'est-il pas lui-même réellement en train de courir à “ l'abattoir ” ? Car en même temps que nous l'entendons crier son désir de
passer outre ‑ d'outrepasser ‑ nous ne pouvons pas ne pas nous dire que ce qui le mène c'est “ aussi ”ce qui le refoule ‑ ce qu'il refoule de lui ‑ le besoin inconscient
d'être accepté, reçu chez ceux qui furent ses anciens maîtres. Nous pouvons tout sauf ce que nous donnons de pouvoir aux autres de nous interdire de pouvoir.
Soleil est mort parce que l'homme se voile la face de honte. Car seuls peut-être les poètes et les gueux le considèrent-ils encore
comme leur unique prophétie, celle qui fait de l'homme un être rayonnant de sa liberté. Un des héros du texte, Diogène-clochard, exprime bien qu'il est le centre de ses préoccupations :
“En voyant l'affiche qui le fit saliver, l'estomac de l'homme aux cartons se creusa encore plus. C'est à
ce moment-là qu'il s'aperçut que le panneau lui cachait aussi le soleil.”
( “ L'Affiche ” )
A suivre...
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