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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Lundi 27 octobre 2008 1 27 /10 /Oct /2008 23:46

Algérie je t’écris
Epinay, Dimanche, 25 octobre 2008
Elle a dix ans elle descend vers les gourbis
En bas de la cité y en a à la pelle
Qui font le gros dos Des cabanes on dit
Où crèchent tous ceux d’Algérie On l’appelle
Elle court le vent dans les tôles la suit
Les caniveaux qui débordent sont ses ruisseaux
Y’a de l’or dedans les bidons cueillent la pluie
Aux ficelles balancent peuplées d’oiseaux
Des lessives couleurs vives des tissus
Paillettes d’Argent Elle se cache dedans
Elle a dix ans sa joie est là on l’attend
Passé la palissade un pays inconnu
Lui ouvre les portes de ses baraques grises
Chaque soir après l’école elle descend
Les odeurs de menthe la grisent elle entend
Les mots graves d’une langue jamais apprise
Yema sur la meïda a posé pour elle
Les gâteaux au miel les dattes la théière
Les verres où est gravée la main familière
Qui les protège Dans n’importe laquelle
Des maisons de parpaings elle entre et s’assoit
Les gens qui vivent là des immigrés on dit
Racontent le pays à ceux qui n’iront pas
Les mechta les déserts les ksour sur le tapis
Aux losanges orange et verts Elle boit
Le thé et les paroles à la fois les sons
Amers et tristes des mandoles rebondissent
De toits en toits comme des chats polissons
Dehors encore un peu ses frangines se glissent
Sur la planche du seuil laissent leurs chaussures
Pieds nus elles marchent jusqu’au bout de jardin
Où pousse la coriandre les courges sont mûres
Les tomates les poivrons Sur le pain
De semoule huile d’olives falfla épices
Les goûts étranges les parfums les dessins
Au henné à ses mains à ses pieds réglissent
La peau trop blanche Toujours elle revient
Ecouter les histoires de l’Arabie
Qui voyagent sur la langue des djeda
Quand on allume dans le ventre des gourbis
La petite lampe Elle n’oubliera pas
Elle a dix ans elle sait que ce qu’on lui donne
Ici c’est toute la mémoire des gens
Au cœur simple leurs rêves communs que personne
Ne viendra lui voler avec des mots changeants
Ce qu’on lui sème à l’âme c’est l’Algérie
Sauvage et tendre où elle naît une autre fois
“ De ce pays toi tu n’as rien à dire… ” Ah ! oui
Tu crois ? Avec le sang des grenades j’écris
Djinia un pays que tu ne connais pas
Flammèches rayonnant au centre des gourbis
En bas de la cité y’en avait à la pelle
Les gens qui vivaient là des immigrés on dit
Rêvaient de la misère se faire la belle
Leurs enfants aujourd’hui crèchent à bord des barres
Des citadelles béton Nous voilà cousins
Quand de l’hiver du Nord ils en ont eu marre
Au brasier de l’errance j’ai chauffé mes mains
Ceux qui les appelaient fils de fellaghas
Ravivaient les brûlots de la haine de classe
Et ni la couleur de ma peau ni ma race
Jamais ne m’éloigneront de leurs combats
De la neige des gourbis qui gelait nos doigts
Des vacances au bled valises sur le toit
De la lampe allumée dans le cœur de nos vies
De ce pays là tu n’as rien à dire toi
Moi c’est avec le sang des grenades que j’écris.

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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Vendredi 24 octobre 2008 5 24 /10 /Oct /2008 23:00

        " Pieds nus "

      Afin de réaliser un nouveau livre à partir de mes " Chroniques algériennes " qui prendra la suite de celui paru il y a déjà un certain temps intitulé Terre inter-dite je farfouille depuis un moment dans mes pages d'écriture et je suis tombée sur ce premier entretien que j'avais réalisé en 1997 avec Hélène Cixous, quand je l'avais contactée de la part de Leïla Sebbar pour parler de son texte " Pieds nus " qui venait de paraître dans le livre collectif que Leïla avait conçu avec 16 écrivains d'Algérie et qui a pour titre Une enfance algérienne.
      C'est drôle car vous pensez peut-être que pour une première rencontre avec Hélène Cixous j'avais une sacrée trouille moi qui ne connaissais rien alors au milieu littéraire ni universitaire eh bien pas du tout... et j'étais allée à ce rendez-vous avec l'écrivaine qu'elle est en toute innocence... Je me souviens lui avoir téléphoné et être tombée sur son répondeur, mon petit message laconique et ma demande alors que je n'écrivais dans Algérie Littérature Action que depuis très peu de temps l'avaient peut-être intriguée... je ne sais pas... Elle m'a rappelée et m'a fixé un rendez-vous un matin vers 8 heures je crois alors que je suis une redoutable couche tard et lève tard ! Très naturellement j'ai hésité à accepter et Hélène m'a répondu d'un ton sans réplique quelque chose comme : " Ah ! non... ne me dites pas ça de cette façon, j'ai décalé tout mon emploi du temps pour vous donner ce rendez-vous ! "
      Sa gentillesse et sa disponibilité m'ont paru dès que je l'ai rencontrée et que j'ai réalisé quel être particulièrement entouré et occupé par son écriture ses cours à Saint-Denis le Théâtre du Soleil et tant d'autres choses... extraordianires... Ouais c'est drôle... C'est à cette époque où ma naïveté et mon insouciance me faisaient aborder les écrivaines et écrivains d'Algérie sans hésiter avec naturel et effronterie que j'ai reçu de leur part un accueil enthousiaste et simple... Ensuite dix ans plus tard c'est devenu drôlement compliqué...
      Donc je me suis retrouvée un matin dans l'appartement d'Hélène à moitié endormie après trois grands cafés tant je redoutais de ne pas tenir le coup et de somnoler... ç'aurait été gonflé quand même ! Son espace de vie est géant évidemment avec une lumière pas croyable sous le ciel au milieu des arbres c'est très beau... C'est en arrivant dans ce lieu que j'ai seulement commencé à avoir la trouille mais je me souviens qu'elle a parlé tout le temps avec son aisance habituelle et moi je n'avais qu'à m'occuper du dictaphone à la regarder car sa beauté et sa distinction ( celles des êtres qui ont de la grandeur d'âme et de corps c'est rare... ) m'épatait et à poser les quelques questions que j'avais dans la tête...
      Je garde un souvenir très vif de cette entrevue qui n'a pas duré plus d'une heure et bien sûr j'ai la cassette dans ma collec perso et je crois bien qu'un de ces jours peut-être pour mon bouquin justement je vais la décrypter à nouveau vu que j'ai dû en laisser tomber une partie j'imagine... à l'époque j'étais un peu une débutante j'ai des excuses... Ce qui me restait en mémoire qui n'apparaît pas dans ce qui suit c'est le passage extra sur le porteur d'eau d'Oran et sur la soif... Des lignes superbes dans son texte que je vais rechercher pour vous les refiler une autre fois car j'avais bien sûr le bouquin d'Une enfance algérienne dédicadé par Leïla dans ma bibliothèque et figurez-vous que je l'ai prêté à Jean-Pierre Lledo quand on a tourné le film documentaire avec Jean Pélégri et il ne m'la jamais rendu !
          Me reste plus qu'à aller le racheter c'est pas mal ! Mais j'ai extrait ces quelques lignes de mon entretien car je les trouve toujours aussi passionnantes qu'à l'époque où je les ai retranscrites. J'ai enlevé mes questions pour la plupart sans intérêt... Si je retrouve d'autres choses je vous ferai un autre article pour vous les faire partager...

Pieds nus
Hélène Cixous
Une enfance algérienne
Ed. Gallimard, 1997

“ Oran fut toujours La Ville, la Cité Absolue et sacrée, Ortus, le site aux Signes où Alea le Dieu des hasards de mon histoire m'avait déposée pour naître. ”
Une enfance algérienne “ Pieds nus ”

Hélène Cixous :
On connaît explicitement et objectivement encore très peu l'Algérie. A mon avis, on ne peut l'atteindre dans son mystère, puisque c'est l'espace d'une extraordinaire violence ‑ qu'en France on n'imagine jamais que par des moments ‑ des épiphanies. Cet événement que je raconte a choisi sa propre forme pour se dire, comme toujours dans l'écriture. C'est le sujet qui dicte la forme. La forme est intérieure. Dans ce cas, il s'agit d'un souvenir et non d'une fiction.
J'aurais aussi pu appeler ce texte “ une épiphanie algérienne ”. Toute personne ayant vécu en Algérie peut parler de ses parfums. Dire les parfums, c'est dire le visage de l'Algérie. Mais je pense que ce qui me revient à moi, en tant que personne liée d'une manière extrêmement complexe et divisée à l'Algérie, c'est de faire sentir quelque chose qui n'est pas connu. Faire sentir que l'Algérie est à découvrir comme un être sauvage. Il y a de nombreuses histoires comme celle-ci, que j'ai vécues et que j'aurais pu raconter. Mais je ne l'ai pas fait parce qu'elles faisaient justement partie de moi. Et je n'aurais pas non plus écrit ce texte peu de temps auparavant. J'ai retenu un geste d'écriture au-dessus du corps et de l'âme algérienne, à un moment où je considérais que les Algériens n'avaient pas encore conquis leur totale indépendance d'expression.
J'aurais éprouvé le sentiment d'exploiter quelque chose avec les moyens dont je disposais. Je me serais conduite en colonisatrice après coup, si je m'étais autorisée à utiliser l'énorme trésor algérien. Je me suis mise à écrire ça et là, depuis que les démocrates algériens ont commencé à venir en France pour s'abriter, et depuis qu'eux‑mêmes m'ont parlé et me l'ont demandé.

“ En grimpant j'ôtais mes sandales et je mettais mes pieds dans les mains des morts, et je caressais l'empreinte de leurs pieds avec les paumes de mes pieds. ”
“ Pieds nus ”

H. Cixous
: J'ai passé toute mon enfance pieds nus. Nous nous racontons souvent, avec mon frère, comment nous faisions des dizaines de kilomètres pieds nus, alors que maintenant cela n'est même plus pensable. Il faut le rappeler justement. Ici, ce n'est pas un signe sociologique ou un signe de pauvreté ‑ ce que c'était aussi parfois ‑ , c'est un rapport, un contact. On touche avec les pieds plus qu'avec les mains. Et on touche ce qu'en général on évite de toucher. Sauf que, lorsqu'on est enfant, on n'a pas peur de marcher dans la poussière et dans la saleté. Donc, on est dans ce rapport de continuité entre la terre qui est tout, et qui, en ce qui concerne la montagne de Santa-Cruz, est aussi pleine de morts puisque c'est un cimetière arabe.
Ma propre légende intérieure a voulu que mon inscription dans cette société se fasse en passant par les morts. Cette inséparation entre les vivants et les morts, que nous éprouvions quand nous montions, était très belle. Et de l'autre côté, il y avait une violence féroce depuis toujours. Ce n'est pas la guerre d'Algérie qui a entraîné cela, je pense que c'est la colonisation. L'Algérie était un pays de sang. On vivait dans les massacres, dans le meurtre et dans la haine, et on faisait semblant de ne pas savoir. C'était une violence intercommunautaire d'un côté et intracommunautaire de l'autre. On se détestait les uns les autres, on se divisait.
A l'intérieur de la communauté juive, il y avait des antagonismes parce que l'on prenait position d'une manière différente sur la colonisation, le racisme et tous ces sujets là. C'était aussi une question de quartier. Moi, j'ai vécu dans des quartiers pauvres, mais, dans des quartiers plus favorisés, on pouvait ne rien voir, puisque l'Algérie était un pays de ghettos. L'intimité familiale était paradisiaque, nous étions des gens très heureux, mais on ne peut pas arrêter sa conscience à cela. Des-cendre dans la rue était une épreuve pour moi. Il fallait voir ce qu'il y avait au coin de la rue, les aveugles, les lépreux, les culs de jatte. Cela grouillait comme en Inde.

 Ane et charrette à Gaza en 1993 Photo Marc Fourny         



       L'étrangeté de la ville, avec son ouverture-coupure sur le port d'où surgissent des êtres délicieux à la limite du réel est un terrain où l'imaginaire trouve sa place à côté du sentiment de culpabilité d'où l'enfant croît sortir lorsque le père est rendu à la pauvreté. Mais la séparation qui a généré le malentendu, prépare déjà l'issue d'un drame où les pieds seront brutalement coupés de la terre
d'enfance.

H. Cixous
: Oran est un port et j'habitais dans un quartier extraordinairement situé, dans une petite rue malodorante qui descendait jusqu'au quartier de la Marine. De ravissants marins qu'on ne voit plus, et qui étaient certainement ceux que Jean Genet a dû adorer, en sortaient. Ils étaient français et offraient un fabuleux contraste. Ils se rendaient chez ma tante qui gérait deux boutiques accolées qui s'appelaient “ Les deux mondes ”, une sorte de bazar, bureau de tabac, où l'on fournissait tout et en particulier les insignes. Donc les signes, les signaux. Ces petits marins achetaient des galons et des cartes postales pour envoyer à leurs fiancées. Je pensais que, bien sûr, ces Deux mondes, avaient actuellement disparus. Or, cette année, j'ai appris qu'ils sont toujours là, et que c'était devenu une sorte de café en face du Théâtre municipal où Abdelkader Alloula et ses compagnons se réunissaient jusqu'à maintenant.
Les Juifs ont été jetés hors de la citoyenneté française par les décrets de Vichy. Mon père qui était médecin, et qui, en 1939, était médecin lieutenant sur le front, en 40, n'était plus français. Nous ne sommes pas allés à l'école, mais il ne me semble pas que nous l'ayons mal vécu, du point de vue de la dignité et de la joie de vivre. C'était un événement historique gravissime, mais nous n'étions pas menacés de mort, puisqu'il n'y avait pas de bateaux pour nous déporter. Moi, j'éprouvais depuis toujours une douleur terrible de la situation infâme faite aux Arabes, comme on disait. Nous étions déjà assez pauvres, et le fait de descendre encore plus me convenait tout à fait et ne me faisait pas souffrir. Mon père a vécu des événements violents comme on en vivait tout le temps dans le milieu médical où il y avait un racisme extraordinaire.
Le petit garçon cireur lui, est un Arabe. On ne voit pas qui d'autre aurait pu faire ce métier-là. En le rencontrant, j'ai senti venir le danger mais je ne pouvais rien dire, le silence s'imposait à moi. En Algérie, les yeux parlaient. J'ai vu de tout dans les yeux. J'ai vu de la tendresse, j'ai vu le meurtre très souvent, j'ai vu le viol. Là, j'ai tout de suite vu la haine, mais nous étions tout petits. Comment croire à cela ? Je ne pouvais pas me défendre. D'ailleurs je ne me suis jamais défendue. Se défendre, c'est avoir la bonne conscience pour soi. Or il y avait un sentiment d'inégalité. Si j'avais répondu, si je m'étais jetée sur lui, si j'avais fait un scandale, j'aurais renversé les choses de mon côté, et je n'aurais pas accepté cela. Ce petit garçon me cherchait, par la haine, il avait créé une forme de relation, de l'amour à l'envers.

“ Nous savions tout. J'aurais pu m'enfuir. Je ne pouvais pas m'enfuir. Si j'avais été innocente j'aurais crié, je me serais enfuie. J'aurais pu dénoncer sa haine, démasquer l'homme qui faisait semblant d'être un petit cireur de six ans. Je ne pouvais pas l'accuser sans m'accuser. D'où venait que je reconnaissais si bien le scintillement ? Je n'étais pas innocente. Je savais. Mais comment pouvais-je accuser un enfant de six ans d'avoir envie d'assassiner ? Je m'accusais d'abriter une pareille pensée. C'était le printemps rue Philippe ; et moi je frappais l'enfant à genoux sur le pavé.
“ Pieds nus ”




Bidonville de la Femme sauvage à Alger

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Jeudi 23 octobre 2008 4 23 /10 /Oct /2008 23:45

Dites-leur de me laisser passer suite... Abdelkader Djemaï

          Et ce qui voudrait refaire surface dans la quête du sens que mène l'écrivain est contenu dans ce petit mot “ aussi ”. L'homme vient de comprendre que l'affiche représentant une publicité pour “ un copieux et délicieux sandwich ”, associé à des “ dents resplendissantes ” et des “ gencives éclatantes de santé ”, non seulement lui exhibe sous le nez tout ce dont lui, vieux, pauvre, édenté, ne dispose pas, ne disposera jamais, mais qu'elle peut “ aussi ” lui prendre sa richesse unique, sa gloire, celle dont il n'est redevable à personne : son soleil. Ce monde qui l'a affamé a donc “ aussi ” en son pouvoir le moyen de l'humilier en le privant de la jouissance de la lumière, de la chaleur, sa vie.

Il se peut qu'il ait choisi sa condition d'homme pauvre, qui n'est pas forcément celle de pauvre homme, mais il ne choisirait certainement pas de vivre comme un rat dans l'ombre moisie des caves. Son soleil, ce qu'il lui reste, lui est éclipsé par la cupidité et la bêtise des hommes qui projettent sur lui l'ombre de leur avoir. En possédant ils le dépossèdent. Soleil volé comme celui du peintre dont je parlais, fleur-soleil congelée dans des billets de banque. Doublement volé puisque l'affiche promettant abondance dissimule l'homme dépossédé aux yeux des autres. Personne ne le verra plus. Et sans doute s'il nous revenait comme un frauduleux météore, le peintre associerait-il ce Diogène des banlieues se souciant fort peu de citron, de prune ou de pastèque, puisqu'ayant la bouche infectée au point qu'il lui soit impossible de l'ouvrir ‑ cloué le bec ! ‑ , à sa “ nature morte ”.

La force de cette nature justement et ce qui exaspère tellement l'homme c'est que, comme l'oeuvre d'art, et contrairement à lui, elle ne meurt jamais. Et si ce peintre a réussi à mettre dans ces toiles la matière solaire en fusion c'est parce que, selon la belle expression qu'a inventée Hélène Cixous, il n'a pas fait seulement “ oeuvre d'art ” mais “ oeuvre d'être ”. C'est peut-être cette simplicité du ressenti sous toutes ses formes qui s'impose dans ce texte face à l'élaboration d'une pensée abstraite et rigide s'élevant telle une muraille pour nous séparer du bruissement du monde. Et la boucle sera bouclée lorsque, après avoir suivi des yeux un camion “ chargé de moutons ” franchissant sans embûches la frontière, le narrateur se muera en un innocent chauffeur de taxi, ayant touché du bout des doigts le contenu d'un sac transporté précautionneusement par son client, et prenant pour la tête d'un riche commerçant assassiné “ une splendide tête de mouton qui le regardait avec des yeux sympathiques, sa belle langue rose coincée entre ses mâchoires comme pour se moquer de sa terrible frayeur ”.

 

J'ai eu envie de clore cette lecture fruitée par une nouvelle où vie et mort se rejoignent dans l'accomplissement naturel d'un cycle sans terreur et dans un équilibre biologique apaisant.

 

“ Aux abords de la ville où il était né un soir de novembre, un gros figuier jetait ses ombres vertes sur le toit de leur maison en pierres sèches. Enfant, il escaladait son vieux tronc plein de cicatrices et de bosses pour pénétrer dans sa fraîche intimité faite de feuilles généreuses, de toiles d'araignées et de trouées de lumière.”

“ Les Fourmis ”

 

L'enfant qui se love dans le figuier, force “ complice et maternelle ” se trouve juste à mi‑chemin entre le ciel et la terre où “ les fourmis mangeaient les fruits morts ”. L'arbre tout comme la maison qu'il entend “ bruire, respirer, bouger ”, est un “ corps vivant ”, qui l'entoure, qui nourrit le sien de cette mémoire d'odeurs et de bruits familiers qui le constitue désormais aussi intimement que sa chair. Car toutes les créatures végétales et animales qui habitent le livre y sont comme à l'intérieur d'un jardin où l'homme qui les croise reprend la mesure de ce qu'il est : l'être le plus malhabile et le plus maladroit à vivre dans le jardin. Parce que l'existence du jardin est simple et dénuée de tout enjeu, elle est difficile à appréhender lorsqu'on n'a pas mûri dans le ventre d'un arbre. Lorsqu'on ne porte pas un arbre en soi comme un veilleur tutélaire.

C'est le grand-père qui va mourir doucement au creux des “ eaux profondes et fraîches du sommeil où il partait à la pêche de quelque fabuleux trésor ” au pied du figuier. Là où il faisait la sieste chaque jour, il devient fruit mort pour les fourmis, son âme s'insinuant sous l'écorce et montant jusqu'à l'extrémité des branches frôler le ciel. Et l'enfant qui du haut de son perchoir veillait sur son sommeil n'est autre que le fruit de l'arbre et de l'homme confondus, passant légèrement de la mort à la vie comme au crépuscule du soir succède celui de l'aurore.

 

“ Il portera toujours le figuier en lui. Ses racines, qui couraient et palpitaient comme des veines chaudes sous la maison, semblaient prendre naissance au plus profond de son corps, au plus intime de son être.”

“ Les Fourmis ”

 

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 21 octobre 2008 2 21 /10 /Oct /2008 23:29

        Un Salon des Revues pas ordinaire
             Mardi, 21 octobre 2008

           Le Salon des Revues c’est toujours un endroit où on piaffe du sabot même si on est désormais trois grâces pour s’y faire la fête en attendant le client hypothéqué d’avance… on l’sait bien d’expérience de nos dix piges là-dedans qu’y viendra pas le client sauf en visiteur décalé absent lointain… en gros de nous et de nos bouquin il a pas grand-chose à faire il est venu se balader occuper son samedi aprem suite des commissions ou son dimanche suite du repas et il digère… J’exagère moi qui attends rien des gens sauf qu’ils aient d’la curiosité et d’l’envie de se passionner à fleur de babines ?… Non à peine si je pousse un peu et c’est pas Rania nouvelle dans l’affaire mais qui commence à en avoir un p’tit échantillon ni Marie la copine de tant d’années qui me contrediront…
          Mais ce Salon-là il était encore plus ringard et en rupture… oh ! le drôle de mot ! que d’ordinaire cet automne alors que déjà dans l’genre vieux croûton d’salo n rassis avec un tas de personnages empaillés qu’on voit et qu’on revoit chaque année et qui ne nous ont jamais vues pourtant on est belles… il se distingue le bougre… D’un bout l’autre de la grande halle du marche des Blancs Manteaux si formidable de lumière pis qu’y faisait beau en plus et de bouquins vu qu’on y est plus de 700 revues là-dedans c’est pas rien… d’un bout l’autre ça ne causait que d’une chose… sûr que vous n’devinerez pas… 
          Marie ( Marie Virolle responsable de la revue Algérie Littérature Action ) Rania ( Rania Aouadène poète et écrivaine d’Algérie… vous avez le lien… ) et moi… vous connaissez… on avait tout prévu ou presque sauf que ce satané Salon qui s’fait chaque année remarquer parce qu’il ne se passe jamais sans bizarreries… grèves des transports… ouragans ou tempêtes diverses c’est la saison… révolte des banlieues ou d’ailleurs… enfin vraiment vous pouvez ajouter c’qui vous plaît et c’qui vous passe par la tête tout est bon… donc on avait tout prévu mais pas la fin du monde des riches… Ouais quoi ! quelle fin du monde n’import’ n’awoiq ! “ Dis pas du mal des riches !… ” comme le chante notre poteau Lavilliers ! “ On n’sait jamais… ”
          Nous autres l’ami Louis et moi votre scribouillarde des heures perdues on avait fabriqué nos nouveaux Petits Cahiers la jolie collection de petits formats de bouquins qu’on va bricoler comme des p’tits objets a garder sur soi des histoires et des lettres ou des images de gens qu’on aime… et qui seront vu qu' on y travaille depuis ce Salon des originaux différents le plus qu’on pourra… Enfin des choses artisanales hors normes et pas chères du tout ! Normal y a plus personne qu'a de ronds faut s’adapter s’pas ?…

          Et puis nous autres on est des aventureux de la création et jamais qu’on reste longtemps sans maginer des choses nouvelles et étranges qui nous font rêver pour n’pas s’enfermer dans notre quotidien qui est pas forcément magique comme celui de beaucoup de gens qui vivent dans une grande tess’ de banlieue… Et faute qu’on ait pu mettre nos rêves en route alors on essaie de mettre plein de folie dans nos Cahiers  comme vous l’savez…
          Une chance que nos voisins de la Revue Brèves qui sont les rois de la nouvelle ils partagent toujours leurs repas pique-nique du dimanche midi avec nous car eux ils sont d’un p’tit bled du côté de Toulouse alors le pinard le saucisson les gâteaux salés les gourm andises aussi ça va… Avec eux on n’chôme pas dans notre estomac et dans la relation plutôt chouette avec des gens qu’on n’connaît pas du tout et qui s’intéressent eux… enfin ça nous a changé des visiteurs de ce Salon qui eux tous ou presque s’occupaient d’une seule chose on dirait… ouais le fric faut bien l’dire… drôle de pays ici où on a jamais été aussi nombreux à inventer des créations dans tous les sens et où y’a personne qui s’en soucie… 
          Ouais… drôle de pays d’autistes où ceux qui achètent les bouquins ce sont ceux qui les écrivent et leurs potes en gros quoi… Bon, les nous trois grâces et puis Jacques qui est derrière l’objectif on a fini la soirée tardive du samedi après avoir assumé toute la journée plus la soirée du vendredi comme on a pu dans un p’tit restau bio de la rue des Archives où on a mangé sacréme nt bon, et si je vous parle de nourriture c’est que dans ces salons on s’épuise à ne rien faire mais le fait est que le soir on est vidé complet… Et puis les amis étaient là comme toujours au rendez-vous et ça fait du bien… 
          En somme je n’vois pas du tout de quoi on se plaindrait vu qu’on s’est éclaté comme toujours à rire et à délirer parc’que nos bouquins et nos revues ils existent on a marné terrible pour ça et nos stands ils ont une allure et une class extra et que nous les sous franchement pour vous dire la vérité… probable qu’on est les seuls dans c’monde-là ou presque mais ce qu’on s’en fiche alors !…
          Et puis Rania est repartie p our la banlieue Nord de Marseille où elle bosse comme prof dans un lycée et puis Marie est repartie pour Vallauris retrouver les gamins et les gamines de la cité de la Zaïne pas loin du Moulin des Deux Rives où a lieu tous les étés le Salon des artistes de la Méditerranée… et moi je suis rentrée à Epinay dimanche soir dans notre cité d’Orgemont retrouver l’ami Louis et rêver à d’autres aventures pas ordinaires…

















Publié dans : Les Diables bleus
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Lundi 20 octobre 2008 1 20 /10 /Oct /2008 16:24

         Les mots interdits
            Epinay, Dimanche, 19 octobre 2008

        Ouaouf ! Ouaouf !
     Je n’ai jamais eu l’intention d’écrire sur ce qui se passe en ce moment ce gros pataquès que la plupart des gens n’regardent qu’à travers des quinquets de myopes ou de taupes comme ils font pour notre aventure d’humains en général… et ça empêchera pas leur façon de le voir le pataquès… que le temps des rêves nous soit rendu…
        Pourtant c’qui me fait gribouiller ces deux ou trois mots plein milieu d’un automne qu’a pas été si beau depuis longtemps… un automne de noix qui tombent mûres et noires leur coque séchée que les mômes aujourd’hui dans les rues des cités n’reconnaissent pas… un automne d’écureuils et de galipettes au cœur des grosses termitières de feuilles d’arbres tombées ocre rouge miel jaune paille sienne châtaigne et rousses… C’qui me fait écrire c’est la mémoire et ses p’tits cailloux voix lactée d’l’époque où on désirait si fort où on s’enchantait à croire que ce monde-là finirait par finir et qu’on osait avoir l’outrecuidance de nos jeunes années et l’audace visionnaire de croire qu’on serait les témoins de ce généreux bouleversement…
        C’est une époque dont foi d’animal je ne cause pas d’habitude celle de nos sixties mais vu qu’il s’agit d’aboyer… Ouaouf ! Ouaouf !… ouais je n’en cause pas car elle est moquée raillée bavouillée par ceux qui n’y ont vu que du peu… rien vécu pas traversé comme nous autres ce temps d’existence authentiquement brûlant de nos adolescences et jeunesses sauvages éparpillées parmi les hameaux squattés lunaires et schisteux de mousses et de lucioles des plateaux des Cévennes où le meilleur de nos a cramé comme un grand feu d’astres…
        Des qui l’ont connu et qu’en crachent même des bons nos frangins et frangines d’errance d’alors et de révoltes chaudes comme le ventres des grenades ouh là là ! ce qu’y en a c’es t ouf… on n’pourrait pas les compter si on savait sur tous nos doigts d’étoiles de mer !…
        Ce qu’ils ont été tout comme nous autres jolis voyous poètes sans papiers anars écoutant Léo et Béranger des heures sur le vieux phono en jetant une ou deux bûches dans le feu qui craque… pas trop faut pas oublier qu’ici la neige tombe d’octobre à mars blanche et froide la neige ouais… Ce qu’ils ont été moi je le sais et ça n’est pas ce qu’ils racontent ce qu’ils sont j’n’en sais rien et ça m’indiffère… Ouaouf ! Ouaouf !… On aboie plus ensemble eux ils ont la muselière…
       Ce qui me fait causer encore c’est qu’on en a rêvé si fort d’un autre monde qui était tout à inventer quand on crapahutait dessous les mélèzes roses à l’automne qu’on écartait les fougères craquantes les genêts et les ronces pour retrouver les chèvres perdues toujours à l’heure de la traite et qu’on en finissait pas de redescendre juste avant que la night nous emballe dans son papier cristal vert et gris… Les chiens aboyaient à notre rencontre… Ouaouf ! Ouaouf !… Notre joie scintillait comme la petite loupiote allumée toujours à la plus haute maison de notre hameau en ruines…
        Elle brillait pour dire qu’y avait de la vie qu’y avait des êtres au bout de cette vallée abandonnée au bout de ce chemin de terre au bout de cette histoire à laquelle on oeuvrait chaque jour pour qu’elle devienne réelle comme la terre noire comme la lune verte comme la neige blanche… La petite loupiote à l’intention du passant égaré au bout du monde au bout des hommes au bout de sa vie sans rêves…
        Nous on en était bourrés de rêves autant que la grenade de pépins et tout c’qu’on a vécu après moi et quelques autres et beaucoup d’autres d’ailleurs… c’est né là dans ces années farouches et généreuses dont je garde au cœur le souvenir incandescent comme un minuscule diamant de feu sur la neige blanche…
        Mais de tout ça et du monde tellement autre tellement éloigné de nous alors que dans notre innocence d’enfants de la zone on le croyait si proche qu’il nous éblouissait et nous planquait les heures de grisou à venir… non de tout ça et de notre utopie commune pas question de parler aux individus moulés tels petits soldats de plomb depuis trente-cinq piges par les slogans robots d’une société dont les maîtres les gavent les engraissent les abrutissent et les convient au spectacle de leur vie sans vie…

        Ouaouf ! Ouaouf !… Car surtout s’il y a un mot qu’il ne faut pas prononcer devant la populace bourgeoise ou prolétaire celle qui n’entend rien de ce que le peuple nommait quand il était grand “ un idéal ”… s’il y a un mot à virer absolu du vocabulaire c’est celui de “ partage ” et pire encore de “ commun ” comme on le sait trop quand on pense un peu aux Communards que les Versaillais et un grand nombre de ceux qui refusaient déjà le principe de mettre en commun les richesses de la terre “ la terre qui est un astre ” appelaient avec haine les Partageux…
        Tous ceux qui ont tenté d’atteindre la folle illusion de la solidarité humaine en passant outre les gouvernements les Etats les partis les financiers les magouilleurs et les mafias divers au Chili à Cuba en Espagne en France à l’époque de la Commune et partout où on a commencé à comprendre comme dans le Chiapas ou parmi les Paysans sans Terre que l’extrême richesse des uns repose sur l’extrême pauvreté des autres et que le monde tel qu’il est fondé sur les deux miroirs aveuglants de la production et de la consommation a retiré son sens à la vie… partout où les petites loupiotes au bout du chemin au bout de l’histoire s’allument pour le passant égaré notre rêve des sixties est en route… Ouaouf ! Ouaouf !…
        Partager aujourd’hui pour ceux et celles qui auraient pas encore pigé c’est le moyen le seul… faut vous fourrer ça dans le crâne… d’arrêter de foncer au fond de la démence morbide gardée par ses épouvantails d’acier et d’arrêter de détruire avec nos mains de jardieniers de créateurs d’enchanteurs c’que le plus incroyable des hasards nous a refilé… notre improbable destinée humaine sur la terre “ la terre qui est un astre ”…
        L’intelligence de la bonté qui consiste par clairvoyance à se considérer comme diffé rents mais semblables comme étranges mais familiers comme venant d’ailleurs mais si proches est tout ce que nous avons à opposer aux maîtres d’un monde déjà mort et à ceux qui les servent…
        “ Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux… ” disait Hélicon à Caligula… Et si on en finissait pour de bon avec le spectacle qui nous empêche de mettre nos rêves en commun dans le réel de nos existences épiques avec une véritable liberté humaine comme idéal partagé me semble qu’on se débrouillerait bien pour vivre heureux tels les fils et les filles du soleil sur “ la terre qui est un astre ” et pour apprendre enfin à “ bouffonner la mort ” vous n’croyez pas ?… Ouaouf ! Ouaouf !
 







A suivre...     

Publié dans : Colères noires
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