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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte...

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes à vos dessins à vos photos à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus...

 

                                          d.le-boucher@sfr.fr


Notre blog est en lien avec celui
de notiloufoublog 2re illustrateur préféré que vous connaissez et on vous invite à faire un détour pour zyeuter ses images vous en prendrez plein les mirettes ! Alors ne loupez pas cette occase d'être émerveillés c'est pas si courant...

Les aquarelles du blog d'Iloufou l'artiste sans art  sont à déguster à son adresse                   www.iloufou.com  

Vendredi 7 novembre 2008 5 07 /11 /Nov /2008 23:17

Le marchand d’oiseaux

 

          Les deux mains appuyées très fort contre mes oreilles j’attendais que le bruit insensé qui venait de me réveiller en sursaut cesse enfin.

Et quoi de plus vide de sens qu’une boîte de soda roulant sans fin  pleine de tous les petits cris poussés par un corps qui ne pourra jamais rejoindre le ventre chaud et doux d’où il vient ?

Ab-sens. Absence.

- Hi hi hi… tu es têtue… ricane le marchand d’oiseaux assis juste à côté de moi.

Froid. Gris. Mouillé. Cauchemar. Ma tête vide. Mes pas sur un pavé poisseux et poli. Poli dans les deux sens du mot. Celui sur lequel on glisse comme un Pierrot sans chandelle pour allumer sa plume. Poli mais pas du tout polisson. Non. Pas un peu de poussière de lune pour poivrer cette absence de sens justement… Et cette boîte de soda dans laquelle je butte… Hi hi hi…

Ab-sens. Absence.

Voilà les mots tels que je les aurais écrits si je n’avais pas rencontré le marchand d’oiseaux. Voilà les mots qui dénudaient mes nuits…

Et justement j’aurais aimé te raconter l’histoire du marchand d’oiseaux avant les premiers froids de leur départ. Aux oiseaux. J’aurais aimé esquisser pour toi sa silhouette de vieil enchanteur. J’aurais aimé jouer avec toi aux mots qui se font des glissades du haut de la dune d’or paillée jusqu’en bas et puis s’envolent sur des harpes légères.
              Jouer avec les mots c’est ce que je fais d’habitude dès mon réveil. Mais là rien.
              - Hi hi hi… comment ça rien ? Sourit le marchand d’oiseaux.
             Non rien… Ça ne marelle pas dans ma tête ni dans mon ventre coquelicot. Ce qui est encore plus grave… Comme si je soupçonnais que peut-être un jour partis avec les parfums ils pourraient ne pas revenir. Les oiseaux.
            - Ça alors !… Ne pas revenir… Quelle idée !

Et justement c’est parce que ça ne marelle pas dans ma tête que je pousse la porte peinte en rouge on ne sait plus quand  aux écailles qui font tendresse sous mes doigts. La porte du café “ Au chien qui fume ” où tu me donnes rendez-vous à tes retours d’usine le dimanche vers sept heures du matin alors qu’il fait frais.

Légers nos petits matins entre réglisse et roudoudous roses cendre et framboise tandis que tes yeux de fatigue pétillent ces douze heures croquées par le dentier en or massif du temps sans âme. Légers tes cils qui chatouillent mes paumes en attendant deux grands chocolats dans des petits pots de faïence blanche à la cannelle. Tes soupirs coulent sur mes poignets jusqu’au sommeil alors comme si tu étais mon enfant. Et nous nous berçons de coups de langues au fond des tasses jusqu’à ce que tu reprennes la route goudronneuse vers ta demeure couverte d’oiseaux. D’oiseaux quand il y en a…

 

Grave ce palet dans lequel je tapais lorsque j’avais dix ans tout juste comme dans une boîte de soda pleine de petits cris. Au lieu de se coucher chiennement entre les pattes du mot ciel il s’enfonce en faisant un bruit d’arme automatique qu’on décharge - ratata boum boum boum - s’enfonce tout le long du boulevard à l’intérieur de mes oreilles. C’est certainement déjà une brouillard symphonie où les passages me sont tous inconnus quand tu n’es pas là. Car tu joues pour moi seule de l’orgue de brouillard au cœur d’une cathédrale de chaleur complice.





A suivre...

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Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 22:40

La Closerie des Lilas suite et fin

          - Inconnu ? avais-je répondu à l'infirmière des urgences qui m'avouait son soulagement de pouvoir enfin inscrire un nom sur la fiche de ce jeune garçon qui n'avait pas repris conscience et qui aurait pu être son fils.
          Et voyant que dans mes yeux deux larmes s'allumaient auxquelles je résistais d'une grimace de clown débutant ne voulant pas dilapider nos provisions de rire elle avait serré ma main qui avait froid dans la sienne en disant :
          - Allons… tout va aller bien maintenant…
          Non. Mon ami le joueur de guitare et moi nous ne nous étions jamais assis ensemble dans ces bars parisiens où jadis les artistes blacks avaient fait flamber le blues qui vient des ghettos ressemblant au nôtre comme un frère alors que le génie de la petite musique enflammait ses mains et les entraînait dans la danse des nuits entières à la lueur fauve et garance des squatts éventés de la rue de l'Ouest. Sans doute arrivions-nous trop tard à pas de loups sur nos semelles macadam.
          Dehors. D'habitude je la regarde de dehors. Assise sur un banc. Mais à cause de l'encre grise du lavis qu'Hokusai avait fait à vos yeux j'avais laissé devant la porte qui tourniquait mes semelles macadam en souhaitant avec folie que Rimbaud passant par là me les ravisse. Car sans ravissement comment aurai-je pu poursuivre le chemin d'errance et de petite solitude où mes amis m'avaient a bandonnée ?
          Oui. L'amitié cet amour sans violence et sans déconvenue était l'unique absinthe s'écoulant d'or et de vert dans son alambic à laquelle je me saoulais sous les lampes à gaz des vieux bistrots ramenant leurs marins à table après la traversée des stupeurs océanes. Alors il ne me restait plus qu'à écouter et à retranscrire des mots. Des mots qui sans la plaque de cuivre qui allait les maquiller d'encre seraient demeurés comme nous tous des inconnus.
         Lorsque nous nous sommes quittées sur le bord du trottoir à côté du banc resté vide à cette heure de la soirée qui craquait de froidure vous avez dit en m'embrassant comme si je n'étais pas cette étrangère rencontrée n'importe où dans ces coulisses où l'on parle de littérature et de poudrerie :
          - Il faudra que vous veniez à la maison…
          En enfonçant profondément mes poings dans mes poches j'ai songé que la prochaine fois peut-être je pourrais essayer de vous raconter une histoire qui commençait par ces mots :
          Dehors… D'habitude je la regarde de dehors…
          Assise sur un banc…
          Oui. La prochaine fois. Je suis sûre que je pourrai… me disais-je en touchant avec délice le bout de mon nez.

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Mardi 4 novembre 2008 2 04 /11 /Nov /2008 23:07

La misère du monde
Mardi, 4 novembre 2008 

           C’est un samedi du mois d’octobre et l’ami Louis et moi on a pris la ligne 8 de métro celle qui emmène direction Créteil une ligne pas très empruntée le week-end sauf par les accros de l’informatique qui connaissent tous la rue Mongallet la rue des Chinois… C’est comme ça qu’on l’appelle la rue… y a que des magasins tout du long qui vendent échangent bricolent du bazar pour les ordis… un truc de malheur qui a envahi complet débordé pareil que lait bouilli l’existence des gens comme moi qui s’en passeraient mais… Mais voilà qu’un jour on n’sait pas trop lequel la révolte contre les machines… les machinations du monde moderne il paraît elle s’épuise elle tarit… Ce qui fait que maintenant quand on arpente le trottoir face à ces boutiques où des tas d’objets absurdes me font des grimaces je me tire dans les déserts indigo de mes rêveries… et voilà Ouaouf ! Ouaouf !

            Depuis Bastille où on a fait le changement on a pas eu l’occasion de trop s’occuper de ce qui nous entoure vu qu’on est en train de discuter de rajouter de la mémoire… pfuitt… tu parles comme c’est facile pour une machine et moi qui en ai plus de mémoire on n’peut pas des fois ?… Donc y s’agit d’acheter de la mémoire pour l’ordi qui patine traînaille fait le gai luron depuis un moment… A peine le métro s’arrête à la station Reuilly-Diderot qu’on n’peut pas louper la femme qui monte dans le compartiment et s’assoit sur un strapontin juste à côté vu que c’est quasi vide le quai et notre voiture pareillement… 

            Non… la louper on n’peut pas vraiment… Pourtant elle a rien d’extraordinaire si on la regarde vite fait comme on a l’habitude dans les transports qui n’ont plus rien de commun que l’indifférence commune justement et l’autisme des gugusses qui se frôlent s’entassent se reniflent comme de gros clébards ahuris là-dedans… Elle doit avoir cinquante piges environ et un sac en plastique ordinaire avec la marque d’un magasin ordinaire dessus bourré de choses mais on n’reluque pas normal… Des cheveux mi long gris avec une coiffure simple une petite barrette qui lui donne l’air enfantin et des vêtements d’une personne de la campagne en somme qui serait de passage… Je veux dire pas des affaires branchées comme on en porte nous autres des jeans des baskets des sweets à capuche enfin vous comprenez ?

            Mais y’a pas de raison… faut pas croire que tout l’monde se sape semblable dans les grandes cités de notre Babylone d’ici sur Seine c’est archi faux évident… Elle a des fringues qu’on n’remarque pas une petite robe avec des fleurs plutôt grisouilles et un manteau par‑dessus un manteau noir boutonné un peu qui descend aux genoux… des p’tites godasses noires aussi mais c’est pas ça… Non… c’est pas ça qui nous attire les quinquets malgré nous à l’ami Louis et à moi alors qu’on s’est arrêté de causer comme ça spontané on ne sait pas pourquoi… 

          D’abord c’est un geste qu’elle fait répétitif on dirait qu’elle n’peut pas s’empêcher une sorte de mouvement d’obsession que ses yeux qu’on n’voit pas suivent appliqués… Elle a monté un peu ses deux mains devant sa figure qui n’a aucune sorte d’expression et elle frotte le de ssus d’une de ses mains avec l’index de l’autre… Un geste lent obstiné le doigt la paluche le doigt la paluche… le doigt toujours sur la paluche toujours… Et subit elle change de doigt et de paluche c’est le pouce de la gauche qui frotte les doigts un par un de la droite… Frtt… frtt… frtt… Elle insiste elle regarde avec ses prunelles vides qu’on n’peut jamais voir elle lutte avec ses mains…

La seule chose qui vient percuter nos deux regards fixés sur elle c’est la même je sais je sens… c’est que ses mains sont couvertes de traînes noires comme des voiles sombres et légers qu’on croit d’abord que ce sont des gants de soir déchirés effilochés usés à la corde… Nos deux regards ils vont avec le réflexe de l’humain qui n’prend conscience qu’après de ce qu’il ressent c’est long… nos deux regards ils vont de ses mains à ses jambes nues sous le manteau un peu échancré ouvert dessous des genoux… Et même comme ça avec le va‑et‑vient ils se bloquent tac… tac… tac… que tu n’peux pas intervenir alors y’a cent millions de milliards de p’tites sensations qui brûlent dedans le crâne et la peau à la fois c’est une centrale électrique l’être humains ces moments-là…

Ce qu’y a de terrible quand la réalité humaine nous rentre dedans comme ça alors qu’on a plus de sens de ce que c’est juste de survivre dignement dans un monde de fous pareil à celui qu’on a laissé s’installer camper dans nos vies depuis cinquante piges que ça dure… ce qu’y a c’est qu’on se trouve pris en plein au centre du tourbillon de la violence qui est faite aux êtres et de celle qu’ils se font mutuellement et qu’on n’arrive pas à donner du sens à ce qui survient soudain et nous secoue semblables à des vieux bonhommes de paille chahutés par le vent…

Ouaouf ! Ouaouf ! Sans doute que le chien pendant tout le temps d’une station de métro deux minutes à peu près qu’on a regardé la femme et qu’elle ne nous voyait pas… ne voulait pas nous voir… le chien lui il ne se s’rait pas posé des questions et il aurait été renifler ses mains et il l’aurait léchée sans doute en signe de bonne compagnie et le contact aurait pu se faire n’importe comment… toucher quelqu’un c’est si important…

Nous on n’savait pas on n’savait plus… on était perdu et elle aussi probable au fond du silence des gens dans les transports en commun dans les rues sur les trottoirs dans les gares… le silence des gens partout le long des murailles géantes des Babylone modernes il devient impossible à rompre…

J’ai jeté un coup d’œil vite fait à l’intérieur de son gros sac plastique… y avait des fruits des paquets de gâteaux entamés un sandwich dans son papier ouvert et une bouteille d’eau… y avait aussi des journaux des papiers des bouquins peut-être… Ses vêtements n’étaient ni sales ni abîmés y avait aucune odeur qui venait d’elle comme en ont souvent les gens qui dorment dehors dans le froid et les mauvaises heures passées accroupis dans le recoin des p ortes d’immeubles puant la pisse et les ordures pour se protéger du monde…

Seulement ses mains et ses jambes ce qu’on en distinguait couvertes de traînées sombres de poussière et de saleté infâme qu’on y croyait pas tant elle avait une sorte de dignité triste et hautaine et tellement elle était à l’écart de ce que nous ont vivait… au-delà très loin déjà du côté des êtres qui se sont séparés de la foule des mutants prêts à embarquer pour n’importe où du moment que c’est sans avoir à regarder ceux qui restent en dehors de leur Arche de Noé bourrée à craquer à exploser de ceux à qui on a refilé un ticket pour monter… Hop ! Hop !…

Très loin au-delà elle a laissé le métro continuer son chemin et l’emporter direction nulle part… Nous deux on est descendu à notre station sans dire un mot de ce qu’on ressentait et qui nous dévorait l’intérieur pareil à un petit animal secret et qui créchait en nous depuis longtemps depuis toujours… On a regardé le métro s’éloigner et on s’est serrés un peu plus l’un contre l’autre et on a pris la direction de la sortie et chacun de nous deux savait que cette petite silhouette grise c’était un bout de notre vie qui venait de se tirer et de nous planter là face au monde qu’on avait laissé étendre son géant filet de mailles d’acier sur nos rêves et sur nos désirs et que le geste pour le retirer était de plus en plus dur à faire… Ouaouf ! Ouaouf !        

Publié dans : Colères noires
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Lundi 3 novembre 2008 1 03 /11 /Nov /2008 23:11

            Le petit bout qui souffre rouge        

       Assis au carrefour des ruelles d’ombre de la cité aux ordures, nous, les enfants de nullepart, nous écoutions la vieille Nur. Chaque nuit de lune pleine, Nur portait le petit braséro d’argile en ce lieu où les terrains vagues formaient clairière. Clairière sous les pieds de l’herbe qui marche. Nur l’appelait l’herbe au tam-tam. Une fois allumées les brindilles et les pommes de pin Nur tendait la main dans l’ocre rose qui pétillait. La paume ouverte vers la lune pleine elle nous dessinait la colline aux oliviers et cerisiers où les typies faisaient claquer leurs voiles claires. A l’intérieur des typies de la nacelle de toiles et de peaux cousues il n’y avait que des tapis de laine. Au centre l’oeil de la petite pierre du feu brillait. Vif. Solitaire. Pendant que Nur la grand-mère indienne qui avait fait tout le chemin depuis les Quartiers de Pauvreté et au delà, contait…
      - Ecoute sorcier, écoute toi l’ami de Tam-tam rouge l’Indien… Nur s’adressait au feu, tout allumé dans le récipient de terre de la tente, le kanoun.
      - Ecoute sorcier… toi qui te crois le Maître de ce monde et de Guerre. Toi le grand sexe de ce monde, le grand couteau. Toi, la vaste écuelle recueillant le sang des ruisseaux et la grosse langue rapeuse léchant l’entre-jambe et la nuque. Toi, le grand ricanement des fusils dans l’herbage à l’instant du renouvellement de l’été, écoute…
      - Je vais te conter l’histoire que je contais déjà aux enfants d’un pays au delà de ce pays… Au delà de ce temps, nous vivions sur la colline des oliviers et cerisiers. Oliviers et cerisiers au coeur des vents. Je vais te raconter l’histoire du petit bout qui souffre-rouge… autrement dit, si tu préfères mon fils… l’histoire de… l’allumette…

      Nur la vieille indienne continuait à parler au feu sous le regard des enfants de la cité aux ordures.
      - Ainsi… disait-elle, ainsi s’adressait l’allumette au feu du kanoun :
      - ... Qu'est ce qui m'arrive? Qu'est-ce qui m'arrive encore... mon fils… tu te rends compte. Toi qui as la chance de tes pierres rondes boursouflées de l'odeur soleil qu'ils peuvent pas emporter... les hommes grands. Sinon mon fils… ils le feraient. Ils s'occuperaient pas de l'incendie du pas revenir… Et des trous qui poussent dans le burnous d'automne...
      - S'ils pouvaient… toi tu te serais retrouvé coincé rabougri circoncis dans un tuyau de plomb branché droit au tas d'ordures qui bout... Ça cuit partout ici les ordures mon fils. Et ça sent...
      - Qu'est ce qui m'arrive mon fils le kanoun... Tu aurais la grimace ici. Des pattes de suie plein ta figure. Ta honte, mon fils... Toi qui te croyais le roi de la demeure qui parle. Quand elle contait la vieille très vieille et les autres à tes genoux. Tu te gonflais, gonflais... C'est tout dans ta bouche qu'il était venu se coucher la fleur soleil… rouge petit roi. Une nuit entière tu étais le monarque des papillons bleus. Sur la colline des oliviers et cerisiers.
      - Ta honte mon fils… un voile de fumée jusqu'à tes yeux. Voilà ce qu’ils t’auraient fait, les hommes d’ici. Tes yeux de khol ils les auraient griffés des papiers chiffons gras. Huile de vidange. Boules de rats morts... tout ça tout ça mon fils… Ils brûlent tout et ils se chauffent avec le feu qui pue.
 
      A l’horizon de l’histoire et des tours le nuage de fumée noire des feux de pneus comme le corbeau gras et pesant sur l’air faisait sortir la Nuit du temple de la mémère Ordure. Nuit la noire comme la nommait la vieille Nur sur nous qui rêvions aux typies de la colline des oliviers. Nous les enfants de nullepart.
      Et ainsi continuait l’allumette qui parlait au kanoun :
      - Si tu avais fait le voyage mon fils… Si tu avais fait le voyage comme nous… Tes yeux aussi ils te les auraient mis dans le tuyau… Enfoncés bille à bille pfuit... C'est le pays des tuyaux ici… Tuyaux qui avalent les bouts de crayons mangés des fonctionnaires. Tuyaux qui soufflent des odeurs qu'on cache sous les marmites d'explosions à nourriture. Tuyaux qui vidangent les peines graves dans les fausses aisances...
      - L'oeil du hibou mon fils… Celui de ta mère la lune. Toi le kanoun sorcier… Maître des mille djenouns qui tapent, tapent... dans ta gorge ogresse suceuse d'ailes et qui tournent tournent... la farandole des étincelles. L'oeil du hibou il te serait crevé de rage face à l'imperturbable ronde des feux de signalisation.  
      - Mon fils tu sais… c'est pire disait l’allumette. Mais pourtant il y a comme un miracle d'artifice qui m'a prêté un costume entrouvert. Si tu me voyais mon fils… mes cheveux noirs sont mouillés de charbon. Tu sais que c'est la fin pour nous quand il pleut des cendres sur nos têtes. Hors d'usage qu’on est tout à coup nous autres.
      - A peine ils nous grattent qu’un serpent doré s’empare de nous mon fils… Un serment de fumée s’évade du tison jouisseur de leurs lèvres. Baiser qui tète des parfums amers. Leur clope éclaire des des-astres d'hiver avant de s'évanouir. C'est le serpent qui nous habille d'habitude. Puis c’est le caniveau. Poubelle à étoiles d'encriers.
      - Mais qu'est-ce qui m'arrive mon fils... Voilà que je sommeille cette fois sur un trottoir de papier. Une main m’a glissée à l’intérieur d’un manuscrit d’où un signe d’encre qui marche s’enroule tragiquement autour de ma taille. La main du bouffon, cette main dont on rêve mais à laquelle on n’croit pas une main de clownerie s’est saisie de moi. Et me voici vêtue du costume de soie laqué d’ombre dans l’histoire qu'il m'invente chaque soir, celui qui conte nos vies de choses à nous. L’histoire qu’écrit le bouffon quand il rentre depuis la fête à tuer la douleur qui craque est tracée à l’intérieur de ce gros livre...
      -  Moi qui n'ai jamais su lire et encore moins écrire j’habite au cœur d’un château de conterie. Je suis reine noire moi fille des incendies de fougères pfuitt… Le bouffon m'a retiré ma peine avec ses doigts de silence et les mots qu'aucune vieille très vieille ne connaît me font peu à peu chemise. Quand je saurai l’entendre mon fils… Quand je saurai l’entendre dire l’histoire de nos vies brèves… pfuitt… Baiser d’écume… Les torchères seront échevelées et nous aurons sous nos pieds de bois des diamants.
 






A suivre...

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Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 23:21

La Closerie des Lilas suite...

          Comment vous dire qu'il existe des enfances macadam où seul le blues nous sauvait du néant de la bêtise et de l'effroi marteau piquant nos crânes de moineaux voyageurs ?
          Des enfances de banlieue rayonnant de mille incendies d'or mat et de braises rallumant à l'aube après les heures de nuit inscrites au creux des paumes la désespérance de ceux qui n'ont jamais connu de printemps frais aux parfums de lilas dans des barques légères ni les jupes claires volant aux tables  des guinguettes.
          Alors touchant avec inquiétude le bout de mon nez je murmurais fièrement le mensonge habituel parce que le lieu ne permettait pas un instant d'imaginer une pointeuse poinçonnant nos vies de mille petits trous par lesquels l'huile noire du temps s'écoulait. J'affirmais en fixant la ligne grise des eaux entre vos paupières que je vivais tant bien que mal de mon écriture et parce qu'il vous semblait que mes journées étaient à moi tout entières vous avez cru pensable cette imposture.
         Comme tous ceux qui n'ont jamais connu l'errance macadam vous ne pouviez soupçonner la perversité et l'habileté de ses travestissements et de ses mascarades. Ni la détresse de ses déconvenues.
            A peine avais-je achevé ma phrase qu'un de ces écrivains qui n'écrivent plus sur des cahiers quadrillés depuis longtemps est entré et peut-être l'aviez-vous un peu connu jadis. Vous avez prononcé son nom avec le même plaisir que j'avais pris à me lécher les doigts après la crêpe de mon dîner en le suivant des yeux.
            C'est au moment où il s'asseyait à quelques tables de nous que d'un geste maladroit mais théâtral à sa façon j'ai renversé le contenu de ma coupe de champagne à peine entamée dans un bruit aussi joyeux que celui que fait une pierre lancée par une fronde frappant une vitre en étoile.
          Vous avez poussé un léger cri presque animal tandis que je regardais paisiblement le champagne se répandre en une petite rivière dorée me disant intérieurement dans une trouble jouissance que n'importe lequel des ouvriers de chez Renault n'aurait pas fait mieux pris par le feu de l'histoire qu'il mimait pour son copain. Mais je savais que je n'appartenais pas à ce monde-là non plus. J'avais remis la coupe qui ne s'était pas brisée à sa place en songeant que j'aurais bien préféré que ce soit mon nez qui ait trinqué comme cela est écrit dans le récit.
          Aussitôt prise d'une panique enfantine je cherchais à éponger ce flot dont personne autour de moi ne se souciait car quoi de plus banal que de renverser une coupe de champagne sur une assiette d’olives vertes et de chips vers dix-huit heures à la Closerie des Lilas. Alors bien sûr je n'étais pas parvenue à trouver le moindre mouchoir dans mes poches et j'avais dû prendre l'air égaré d'un gamin à qui l'on vient de voler l'argent pour les commissions.
          Vous m'observiez sans comprendre qu'elle était l'origine du désastre et quelle jonglerie invisible avait eu lieu entre nous. Doucement vous avez posé une main sur la mienne et la chaleur de vos doigts enserrant les miens m'a fait venir à la bouche le goût rassurant et libertin du chocolat mousseux que je dégustais dans cette heure détestable de l'aube où les pauvres diables ont coutume de perdre la tête.
          
- Voyons… tout va bien… avez-vous dit en caressant le dos de ma main sans appuyer avec de petits gestes élastiques du bout des ongles comme on caresse un chat effrayé.
          A cet instant un jeune serveur noir qui m'a fait penser à un tambourineur d'Afrique en raison de la finesse et de l'agilité de ses doigts s'est arrêté à nos côtés pour demander si les chips mouillées c'était exprès car beaucoup de gens les préfèrent ainsi. Comme pour ajouter à l'imposture. Alors tandis qu'il remplaçait l'assiette avec grâce et indifférence vous avez commandé deux autres coupes de champagne.
          D'un mouvement machinal mon index a effleuré la petite plaque de cuivre à l'angle de la table dont le nom m'était inconnu et j'ai pensé de toutes les forces de mon désir rebelle à l'ange Heurtebise qui ne pouvait pas m'avoir trahie à ce point. N'étions-nous pas l'un et l'autre faits du même tissu frappé de courants d’air ?
          En m'acharnant sur ce rectangle de métal qui ne me délivrait aucune étincelle j'imaginais ce qu'aurait dit de ma mésaventure mon ami le joueur de guitare et son rire aussi volage que les bulles de champagne pétillant comme la lumière radieuse d'un après-midi d'été. Si vous l'aviez croisé un jour à la sortie d'une des bouches du métro vous auriez entendu s'appeler les tambours d'Afrique en plein milieu du trottoir macadam.
          Est-ce que la palpable différence entre les deux mondes n'était pas contenue dans ce geste inattendu que je n'avais su transformer par une mimique de comédie en une audacieuse pantomime ? Oui. La différence entre les a rtistes qui fréquentaient la Closerie et les squatteurs de la rue de l'Ouest n'était-elle pas une simple question de pesanteur ?
          Nous ne pesions pas lourd dans la balance de ce monde-ci où tout était régi par de rigoureuses manigances orchestrant le spectacle d'un bout à l'autre. Nous qui passions notre temps à métamorphoser notre drame en mille pirouettes illusionnistes. Alors ce renversement de la gravité n'était peut-être qu'un signe d'insouciance fait à mes amis aux semelles macadam par-delà le temps où nous nous étions perdus de vue.











A suivre...

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