D'autres printemps à Gaza...
Petit âne avec sa charette à Khan Younès en 1993
A la veille de ce que nous espérons être les derniers moments de l'épouvante que vivent les enfants de Gaza j'ai recopié pour vous le
faire découvrir ce témoignage de la vie quotidienne dans un lieu sous les bombes écrit par une jeune femme de la ville de Khan Younès.
Mon ami Marc avait été au camp de Khan Younès au moment du processus de paix en 1993 et les photos qui accompagnent ces articles depuis le début de la guerre menée
par Israël contre les Palestiniens sont celles qu'il avait prises alors...
Ce témoignage plein de tendresse de joie malgré l'horreur et la peur et d'humour nous fait du bien je crois alors que tant de mal est arrivé déjà aux enfants de
Gaza qui comme tous les enfants ne sont responsables de rien de tout ça ! Que cette guerre atroce comme toutes les guerres se termine vite vite et que les enfants de Gaza aient enfin le droit de
rire et de jouer dehors comme tous les gamins sans que la mort ne leur tombe dessus...
Nous souhaitons à Majeda que son témoignage de la vie sous les bombes s'arrête là et que le prochain soit un message qui nous dise que la vie va renaître et qu'il y
aura d'autres printemps à Gaza et à Khan Younès...
" Il n’y a rien de plus effrayant que les bruits de la guerre "
Deuxième rendez-vous avec Majeda al-Saqqa, animatrice socioculturelle à Khan Younès, qui tient un journal de bord sur le quotidien
d'une famille sous les bombes.
Jeune femme à Khan Younès en 1993
MAJEDA AL-SAQQA
Nous poursuivons aujourd’hui la publication commencée lundi ( Libération du 12 janvier ) du carnet de bord de
Majeda al-Saqqa. Animatrice socioculturelle à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, elle tient un journal depuis le début de l’opération israélienne " Plomb durci ", le 27 décembre.
Voici de nouveaux extraits de cette vie au quotidien sous les bombes d’une famille palestinienne.
MERCREDI 7 JANVIER: l’orchestre de la guerre
Comme dans une boîte de sardines, nous sommes tous regroupés dans une seule pièce. C’est devenu
trop dangereux pour mon frère et ma famille de dormir à l’étage. Et c’est très angoissant de voir la maison trembler. Wael et moi partageons un petit matelas étalé au sol. Nous regardons ensemble
des photos sur mon téléphone portable, en tentant d’ignorer l’orchestre de la guerre dehors. En l’espace de quelques minutes, Wael s’endort en suçant son pouce, le portable dans une main. Je
m’éveille en sursaut à cinq heures. Wael dessine sur mon visage avec ses petits doigts et chuchote à mes oreilles: " La guerre est finie, nous devons sortir. Tu es mon avion. Levons-nous. Je veux
aller au jardin d’enfants.
- Nous irons quand la guerre sera finie.
- La guerre est finie.
- Non, la guerre n’est pas finie. "
Il réveille tout le monde et à 5h30, toute la maison est en mouvement. A 8 heures, le soleil
brille et nous avons de l’électricité. Wael vient de prendre sa douche et descend les escaliers avec sa veste rouge. " Allons-y ! "
- Non, dis-je, la guerre n’est PAS finie ! Wael, crois-moi, c’est trop dangereux de trop s’éloigner de la
maison. "
Il va dans le jardin et décide de jouer exactement là où je lui avais dit de ne pas jouer :
devant notre jardin, sur la gauche, il y a un immeuble que les Israéliens ont déjà bombardé. Tout le monde s’attend à ce qu’ils recommencent.
- Wael, je t’ai demandé de ne pas jouer là.
- Je t’ai demandé de me faire sortir.
- Mais c’est dangereux ! "
Au milieu de cette discussion frustrante, ma nièce débarque de chez elle, à deux maisons de la nôtre. Dima,
9ans, a pu, elle aussi, se doucher aujourd’hui. Elle s’assoit au soleil pour se réchauffer.
Je rentre à la maison. Wael me suit. Soudain, une énorme explosion. Les avions noirs sont partout. Ils
tapissent le ciel. Un bruit effrayant. Dima hurle, elle ne peut pas bouger. Elle est seule dans le jardin. Partout dans le voisinage, des enfants pleurent. Wael se cramponne à mes jambes, en
suçant son pouce. Je le relève et le donne à sa mère. Je récupère Dima. Elle tremble. Elle hurle. J’essaye de la serrer dans mes bras, mais tout son corps est raide, sauf ses jambes qui
tremblent. Les avions sont toujours dans les airs.
- Je ne veux plus sortir aujourd’hui, lance Wael. Je confie Dima à sa mère. Je sens chaque
battement de son cœur. Elle pose sa tête au creux de mon cou. :
- Dima, calme. Ils sont partis. Ils n’ont frappé personne. C’était juste un exercice.
Cette fois, je ne mens pas. Mais la vérité n’a guère d’importance.
VENDREDI 9 JANVIER : trois secondes de survie
Aujourd’hui, ma mère a rapporté une vieille lampe à huile dont elle a hérité de sa mère. Elle a longtemps
fait partie du décor de notre salon où étaient conservés les souvenirs kitsch. Ma mère l’a rempli de mazout bien que la moitié de la famille y soit allergique. La lampe diffuse une douce
ambiance. Curieusement, chacun de nous assis dans ce salon, parle tout bas, comme si nous devions masquer nos voix à quelque chose, à quelqu’un. Je ne sais pas.
- J’ai l’impression que l’un de mes points de suture est en train de lâcher, dit Zeina. Mon médecin est à Gaza et la
route pour y aller est coupée. De toute façon, les hôpitaux ne soignent que les urgences et ça n’en est pas une !
Hitham me regarde et demande :
- Peux-tu le faire ?
- Moi ?
- Oui, toi…
Avant qu’il ait fini de parler, la maison tremble de gauche et de droite, dans un horrible bruit sans fin.
Des courants d’air s’engouffrent par les fenêtres, les portes claquent. Un éclair immense illumine toute la ville de Khan Younès. Nos yeux fixent la porte. Nous essayons de nous souvenir de ce
que nous avons appris hier, quand un F16 ( avion, nlde ) frappe ton quartier. Mais est-ce bien un F16 ? S’il s’agit de tirs de chars, les instructions sont différentes.
Apparemment, nous sommes de mauvais élèves, parce notre seule réaction est le silence. Nous restons les yeux
fixés sur la porte et attendons. Peut-on dire " attendre " quand il ne s’agit que de trois secondes ? Je suppose qu’à Gaza, c’est le cas. Trois secondes à Gaza peuvent changer votre vie. Puis,
comme des athlètes sur la ligne de départ, nous fonçons tous en même temps vers le jardin. La fumée s’élève à plus de 500 mètres de la maison. Dieu merci.
- Nous avons survécu à une nouvelle frappe, déclare ma mère. Nous avons survécu trois secondes de plus.
Dorénavant, notre survie s’évalue en secondes, plus en jours.
SAMEDI 10 JANVIER: au marché aux légumes
Au camp de Khan Younès en
1993
Après une nuit horrible de tirs de chars, de bombardements de F16, peut-être d’Apache ( hélicoptère, ndle ) de drones et, le plus inquiétant de tout, l’odeur
des gaz au phosphore qui nous parviennent du voisinage, je veux m’excuser, aujourd’hui, auprès de tous les musiciens du monde pour avoir employé le mot orchestre au sujet des bruits des
bombardements. Il n’y a rien de plus effrayant et de plus laid que les bruits de la guerre. Aujourd’hui, je ne plaisante pas. Pas assez de nourriture à la maison. Découragés, les enfants veulent
quitter cette prison. La fin n’est pas pour aujourd’hui. Il n’y a pas d’endroit sûr dans la bande de Gaza. Si mon propre lit n’est pas sûr, alors le marché n’est pas sûr non plus. Mais il
pourrait l’être autant que mon lit… Donc, je me réveille tôt.
J’appelle les enfants :
- Allez, nous allons tous aller au marché aux légumes.
- Est-ce que la guerre est finie ? interroge gaiement Arslam, mon neveu de 5 ans.
- Non, mais il y aura un cessez-le-feu entre 13 et 15 heures.
- Qu’est-ce qu’un cessez-le-feu?, demande Wael à ma sœur Najat.
- On dirait qu’il y a du mouvement dans la rue, dis-je. Essayons de sortir maintenant.
Je n’ai jamais vu les enfants si heureux. Ils n’attendent même pas que je sorte la voiture du
garage.
Comme des oiseaux s’échappant de leur cage, ils chantent et dansent devant la maison.
Je décide de regarder uniquement dans le rétroviseur et devant moi. Je ne veux rien voir autour de moi.
J’aime Khan Younès.
Un camion distribue de la farine aux habitants. Nous nous essayons et attendons que les familles aient
reçu leur quota. Une femme âgée vend la moitié de ce qu’elle a reçu. Je lui demande si je peux lui en acheter.
- Oui. Je dois rentrer vite. Si mes fils apprennent que je suis là, ils vont s’énerver. Je suis venue
là car nous n’avons plus rien à la maison et nous devons faire vivre 12 enfants
Je lui demande pourquoi vend-elle alors cette farine ?
- Nous avons reçu deux sacs des Nations unies. Nous en vendons un pour acheter des légumes. Je lui achète le
sac.
Quand je démarre la voiture, Dima m’interroge:
- Pourquoi as-tu acheté ce sac de farine. Il est écrit dessus “ Ne doit pas être vendu ” ?
Je lui souris :
- Je l’ai acheté, je ne le vendrai pas, car il ne doit pas être vendu.
Nous rentrons. Je fixe mes yeux bien droit devant. Wael, Arslan, Dima et Majed commencent un nouveau jeu
:
- Je vois quelque chose de différent. Je ne suis pas en mesure de regarder.
Les frappes reprennent à Khan Younès. Nous arrivons à la maison tout le monde est content.
Le téléphone sonne. Wael se précipite et décroche.
- Bonjour, qui est-ce? Il reste silencieux un moment puis :
- Non, nous n’avons pas. Mais nous avons besoin de sucre et je veux une voiture et un avion avec une
télécommande.
Je m’empare du combiné. Il s’agit d’un message enregistré des militaires israéliens :
- Si vous avez des armes à domicile, vous devez les rendre. Si vous cachez des membres de la milice,
signalez-le au numéro suivant… Si vous voulez nous communiquer une information, composez le numéro suivant…
Wael me demande s’il peut réclamer à la voix d’acheter également du chocolat pour son frère. Je lui donne mon
accord.
- Apportez-en aussi pour Majed, Arslam et Dima.
DIMANCHE 11 JANVIER: le coq décalé
- Qu’est-ce qui arrive à ton coq ?, me demande une amie au téléphone. Il est 21 heures et il chante comme si
c’était l’aube !
- Il souffre du décalage horaire, lui dis-je. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit à cause des explosions. Il a
faim parce qu’il n’y a pas de nourriture pour eux au marché et, en plus un hélicoptère Apache vient d’illuminer tout Khan Younès avec ses fusées éclairantes. Il pense que c’est le matin. Je la
rassure : Ne t’inquiète pas. Il va se rendormir.
Enfant à Khan Younès en 1993...
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