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Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mardi 16 mars 2010 2 16 /03 /Mars /2010 19:55

La citadelle engloutie suite...

Detail-ma-banlieue.jpg

‑ Rémi hi hi hi !… Morgane eu eu eu !…

Rémi il a jeté son mégot et il s’est levé avec la grosse fatigue de la journée aux pavillons sur le dos la musette elle pendait lourde contre sa hanche… sûr qu’il avait encore rapporté des cailloux…


Ecoute… écoute…

Devant le bistrot de Sien qu’est en train de faire cuire des galettes au sésame et des beignets au pommes bourrées de cannelle P’tit Nègre commence à ouvrir le ventre du morceau d’arbre éclaté que les épaves de péniches qui déguenillent à l’échouage ont arrêté de leur panse prodige pour tailler une pirogue…

Comment on le prévient qu’ici y a personne qui remonte le fleuve ? Des fois il regarde au-dessus des Blocks où le sucre il s’écoule par la bouche du roseau fendu et les oiseaux colibris se roulent milieu des flaques de farine manioc… Les femmes blacks du Block 3 tout en haut les envoient chercher P’tit Nègre au coin puni du triangle isocèle. L’insti‑tueur dit que non… et il chasse les oiseaux‑colibris qui passent à l’attaque pour prendre notre défense… Piouh ! Piouh ! Tri ! Tri ! Piouh !

‑ Mais fichez‑moi le camp bande de sales Négros !… il crie l’insti‑tueur en secouant les bras au‑dessus de sa tête pour chasser les troupes d’oiseaux‑colibris piailleurs effrontés…

Les fourmis malfaisantes en profitent pour me grimper sur les arpions et s'attaquer à mes provisions de carrés de sucre qu’on chourre à la cantine du collège Morgane moi et Zahra ma frangine. Elles me mangent mon goûter à même les poches. Elles me volent le quart d'heure unique de douceur que j'ai. Bien sûr  pour attendre je m'organise… Je mets au monde des petits êtres grognons et lancinants que j’invente à l’intérieur des pages gribouilles de notre cahier et je les facture aux secondes. Chacun d'eux a la tête en forme d'une goutte d'eau. Dessus la vitre d'un regard ils s'accrochent glissent et se cassent… Je marque au rouge à lèvres sur la vitre tachée de mains ces drôles de vies prises dans le givre des larmes le cEole.jpghagrin des vieux hommes et des vieilles femmes arabes les zimmigris…

Au pied du Block 3 y a des gens qui passent… Y a des gens pas fourmis pour deux sous dans la Cité des ordures… Comme grand-mère Fatima qui s’appuie deux fois les marches sans avarice ascenseur occupé par les mouettes et me donne en cache‑cache une barre de chocolat du noir c’est mon préféré… Elle en achète à l’épicier arabe qui stocke les bâtons de réglisse et les bouts de chocolat ils ont la largeur de deux doigts dans un bocal en verre à côté de celui avec les malabars roses et les carambars qui t’arrachent tes ratiches… Djeda Fatima elle sait que nous autres les mômes du Block 3 l’Afrique pour les gourmandises on peut se faire lanlaire nos vieux ils nous filent la somme recta des commissions et si on n’s’organise pas à magouiller chouïa on a rien au fond d’nos poches… 

Dans l’quartier faut dire on est pas tentés niveau des bricoles à provoquer des envies derrière les vitrines les baskets de marque les santiags les jeans pattes d’ef les blousons en cuir black avec les têtes de tigres rouges et or recousues par‑dessus et les inscriptions du style “ Sweet Amerik ”… Les boutique ici elles ont que des choses môches et louches à vendre des choses de la nécessité pour les family ouvrières et les autres les plus aguichantes elles ont pas ouvert longtemps et puis elles ont fermé et sur la lourde y a écrit “ A louer ”… Alors les barres de chocolat quand on la voit Djeda Fatima avec Zahra ma frangine on les lui pique à l’intérieur de son cabas presque on lui fouille les coins de sa djellaba mauve aux brodures argentées elle est la fée du Block 3 l’enchanteuse des histoires qui nous nourrit les esgourdes et notre estomac c’est trop bon !… 

Djeda du chocolat elle en a pas de quoi rassasier la tribu des Indiens et elle bat la retraite vite clopin-clopant derrière son chat borgne qu’a un blaze très class… Archimède c’est son blaze en entier qu’on peut pas dire que ça sonne très rebeu mais il s’en tape le greffier et tout l’monde le briffe de son surnom “ Archi ” ça lui va comme une moufle vu qu’il est complet frisé genre mouton mais un mouton black rasta vous maginez un peu ? Archi il a peur de personnLe-chat.jpge dans la Cité à cause de sa dégaine racaille et de sa taille pas ordinaire c’est un matou de combat quelque sorte on le respecte…

Et son œil de verre qu’on dirait un calot luciole il l’a gagné au combat contre le clébard miteux féroce un briard bouffeur de greffes du gardien de la Tour de la Mort qu’a disparu après ce coup‑là et personne sait ni le gardien c’qu’il est devenu… Archi qui n’se balade jamais à la night dans les terrains vagues du côté d’Alphabêtes City ne daigne pas entrer dans le cercle de mes compères les sept chats aveugles de jour… Normal Archi est borgne d’accord mais il n'est pas aveugle…

A suivre...

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Jeudi 11 mars 2010 4 11 /03 /Mars /2010 20:19

La citadelle engloutie suite...

Chercheur-de-lumiere.jpg

Et tout juste mon vieux il se pointe la casquette pour pas se faire cuire la truffe de traviole il a fait le détour du côté de Chez Saïd après sa journée aux pavillons c’est normal… S’il veut se farcir la mother lui faut son verre de jaja qui l’assomme après le cagnard c’est bon il est déconnecté complet il fait l’oiseau y’a rien qui va l’rattraper…

Quand même il s’asseoit sur la marche où mézigue je fais flanelle en recopiant des mots des poèmes d’Arthur qui m’arrivent me chahutent et des phrases que les ouvriers fourmis ont oubliées en passant quand Zahra ma frangine y est pas et que Mouloud le grand frère de Sami n’vient pas me tourner autour avec des airs de conspiration…

Mon vieux il sort son paquet de maïs et il nous estourbit aussitôt d’un crachouillis de fumée qui nous sépare des aboiements de ma daronne au‑dessus avec une vitre de buée rouquine comme si on était à bord d’une loco vapeur…

‑ Alors Morgane ça va ?… ça va hein ?… Rémi quand il a bu un peu il déborde du côté d’la conversation… et mézigue je me dis que justement le questionnement que j’ai mijoté il tombe au moment qu’il se méfie pas… et Hop !

‑ Ben ouais… ça va mais j’voulais t’demander… y sont tous morts dans ta famille à toi ?… c’est vrai quoi… que je me dis depuis qu’il m’a raconté l’histoire de la grand‑mère Morgane dans l’oasis de Biskra… de famille j’ai qu’eux deux ça fait pas lerche !… Les autres les Indiens d’la Cité ils sont des smalas des tribus plus tous ceux qui sont restés au bled… bon souvent vaut mieux pas ça fait des family lourdes pareilles que des sacs de cailloux sur les endosses…

‑ Euh… oui… non… j’sais pas trop… ta grand‑mère Morgane elle a pas fait signe y a de ça… t’étais pas née quand elle est repartie… c’était une voyageuse… elle a envoyé des cartes au début… c’était au Yemen qu’elle est retournée j’crois bien… Le désert elle pouvait pas s’en passer…

‑ P’t’être que c’est du côté de l’Hadramaout ?…

‑ Oui c’est ça !… qu’il a jubilé du coup il se rappelait… un nom comme ça… c’est beau… elle a dû rester deux trois ans là‑bas d’après les cartes… et après elle a plus écrit… p’t’être qu’ellDe-retour-dans-l-enfance.jpge est morte dans c’pays… si elle est morte il m’le diront pas… c’est pas obligé…

‑ Si elle s’est perdue des fois… que j’ai tenté pour le faire biffurquer qu’on s’enfonce pas dedans la tragédie après il causerait plus… et ton père il est mort  a longtemps ?

‑ Oh ça oui y’a une paie !… J’l’ai pas trop connu… j’avais dix piges quand il est parti d’une maladie des poumons c’qu’y paraît… C’était pas drôle parc’qu’on avait pas d’sous… grand‑mère Morgane elle avait pris une chambre d’hôtel à Rennes… Elle avait grandi là avec son père avant qu’ça lui prenne sa folie d’l’oasis… On était tous les deux moi j’allais à l’école et elle elle donnait des leçons d’piano à des jeunes filles des familles aisées qu’elle connaissait d’avant quand mon vieux tenait sa boîte… Il avait réussi à remonter l’même commerce que son père dans c’te ville… Quand il a rencontré ta grand‑mère ça fonctionnait un peu mais il avait pas le goût d’la vente… Morgane… ta grand‑mère elle causait pas trop d’cette période… qu’il a ajouté en tirant sur son mégot avec l’air qu’il prend quans la mother se met à nous briser les esgourdes…

‑ Rémi hi hi hi !… Morgane eu eu eu !…

‑ Mais Morgane… euh… ta mère elle vivait pas avec ton père dans une maison… dans un endroit à eux quoi ?… Y avait plus de sous quand il est mort ?… quand même c’est vrai ça que je me dis… c’est bizarre…

Rémi il a fait le silence comme il fait quand il a décidé qu’il causerait pas d’une chose qu’on veut  pour ça il est le plus fort dans le côté muet mon vieux !… 

‑ Ouais… qu’il a repris comme s’il continuait sa pensée sur les rails bien en route… jusqu’à c’qu’y s’associe ça marchait un peu… et là c’est son associé qui s’est tiré avec le pognon quand il a été malade… Bastien il s’appelait… qu’il a terminé du coup que ça l’avait rendu morose mon vieux… pour une fois qu’il se faisait pas asticoter à raconter…

‑ Et ton grand‑père tu l’as connu ?… Ils étaient d’où comme région eux ?… que je profite qu’il est bien rétamé Rémi et que la mother nous a déjà sonné deux fois le rappel… faut pas lambiner…

‑ Il a tiré deux trois bouffées je voyais plus que le petit phare rouge de son mégot… Non… j’les ai pas connus sauf un ou deux et ça m’manque pas… C’qu’elle racontait ta grand‑mère Morgane ça donne pas l’envie… Elle le détestait le grand‑père… et lui pareil qu’il avait pas voulu pour les noces… qu’y est pas allé… C’était un type qui s’était fait des sous avec l’affaire du commerce de linge… A l’origine ses vieux y étaient paysans en Normandie que j’crois… lui il pouvait pas piffrer les gens qui bossent à la terre ou aux usines… C’était un Monsieur un bourgeois quoi… Morgane elle disait qu’il méprisait tout l’monde sauf les riches… 

J’comprenais que ça le réjouissait pas Rémi de s’rappeler la bande des sales zigotos qu’avaient zoné fantômes avec leurs suaires en bandelettes ripous autour d’son enfance et j’osais pas trop le secouer… Lui qu’était un type plutôt jovial dans l’ensemble sauf qu’il s’exprimait pas facile l’avait dû se le coltiner l’héritage des charognes… c’était sa veine son sac de pavetons glissants de sang à lui… 

‑ Grand‑Père Jules y avait personne qu’osait lui tenir tête tellement qu’il avait de la méchanceté !… qu’il a remis ça en rogne qu’il se trouvait soudain… Chez eux ils étaient sept mômes et à table la grand­‑mère elle se tenait debout derrière la chaise du vieux elle mangeait pas… elle faisait l’service et elle lui disait à tout c’qu’il ordonnait… Oui Papa…  Bien Papa… Les gamins ils avaient pas l’droit d’l’ouvrir et s’y en avait un qui répondait il le virait… Il a repris une taffe et il grogné entre ses dents mais j’ai pas entendu si c’était contre le vieux qu’il en avait…

‑ Et les autres c’qu’ils sont devenus les frangins à ton père ?… Y viennent jamais chez nous parc’qu’on crèche dans la zone ?…

‑ C’est pas des gens à fréquenter… enfin ceux qui restent… Mon père c’était l’aîné et il a pas moufté jusqu’à c’qu’il rencontre ta grand‑mère Morgane… Après y’avait André qui pouvait pas blairer le grand‑père Jules et l’autre l’a fichu dehors à 18 ans… Il a fini clochard… Morgane elle disait qu’elle le croisait des fois dans les rues à Rennes qui faisait la manche… Il crachait par terre s’il la repérait… Lucien lui il s’est fait dégommer en 17… et Suzanne c’est la grippe espagnole qu’a eu sa peau… Yvonne et Robert c’est les deux qui restent de vivants… C’est pas des gens comme nous autres quoi… 

‑ Mais t’as dit qu’y avait sept enfants ?… l’en manque un…

Rémi il a soufflé la fumée d’sa gitane comme s’il était une grosse loco vapeur en pleine côte et mézigue j’ai cru qu’il allait plus causer que c’était cuit pour la soirée… 

‑ Ouais je sais… qu’il a repris en mâchonnant son mégot dans la night il était quasi éteint on s’voyait pas du tout c’était mieux… Y’avait Thomas juste après Lucien mais fallait pas en parler… c’était interdit d’prononcer son nom… Il a fait des dettes et quand il a d’mandé au grand‑père Jules de l’aider l’autre il a pas voulu… alors y s’est pendu… et les autres ils ont dit que c’était bon débarras…

Ben nous manquait que ça un suicide dans la galerie des hor Balade.jpg ribles de c’te family qu’il est pas vernis le Rémi !… J’pige mieux du coup qu’il ait pas voulu bavacher sauf pour la grand‑mère Morgane qu’était la seule à pas nous refiler la honte…

Bonjour la lignée d’épouvante… les vampires puants… les craspouilles de rupins maudits… que j’étais loin d’me douter… une chance qu’ils sont tous crounis pulvérisés décomposés alors les monstres !… Morgane moi j’veux rien avoir à fricoter avec la vermine family ça non hein ?…

A suivre...

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Mardi 9 mars 2010 2 09 /03 /Mars /2010 19:51

Et encore un p'tit bout de récit du côté de la Cité des Alphabêtes qui vous changera de Sinbad car pas question que vous lisiez tout sinon après mon bouquin il vous intéressera plus !...


La citadelle engloutie

Disparition-2.jpg

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 

Au pied du Block 3 l’Afrique dans ma mini en jersey rouge y a des jours entiers où je ne fais qu'attendre… L’été ici pour les mômes des Blocks faut pas croire qu’on va aller faire un tour ailleurs se rincer les mirettes avec des paysages d’autre part comme y en a qu’ont fait dans les années mirifiques des congés que même Rémi qu’est pas un phare des fois il en dit deux mots à ses poteaux algériens Kader et Youssef… Chez Saïd quand c’est l’moment du départ pour le bled avec les autos qui sont aussi énormes de chargement que les tortues géantes en deux jours ça y’est… Hop !… les zimmigris qui triment aux chantiers ou à l’usine des autos… ceux qu’ont les moyens ils enfournent tout l’gourbi à l’intérieur du carrosse et Zouh !…

De deux mois qu’on n’les revoit plus les veinards ! Morgane moi et ma frangine Zahra du lait de l’Ogresse on est pas dans des familles qui bougent de la Cité quand y a les mouches qui tourbillonnent vrombissent font charogne dessus les containers plastique verts que Fati qui essuie son front de sueur elle les chasse même plus… Et Rémi il continue de cultiver bichonner ses lilas ses rhododendrons ses charmilles ses rosiers des parre‑terres dans les maisons du côté de la ville qu’on n’conaît pas nous autres... Rémi mon daron même si c’est pas un loustic à combines il se débrouille pour récolter des chantierschez les gens qu’habitent aux pavillons loin au‑delà des p’tites maisons ouvrières avec les clôtures bricolées en bois de récup des palissades de toutes les couleurs devant les bouts d’jardins où y a deux arbres et la cabane des lapins…

Ces gens‑là c’est des bourges qu’il dit Sami qui tient les renseignements d’son grand frère Mouloud… Mouloud il prépare l’examen pour conduire les bus de la zone et il voyage gratuit au volant des gros poussahs d’métal à travers les rues qui transpirent leur poussière ocre rouge poisseuse des villes au bord du fleuve… Pendant que nous on cuit on crame de tous les côtés dessus Macadam black et qu’on a les semelles de nos baskets qui décollent pas du bitume des parkings de Bab‑el‑Oued quartier… Flaouch ! Flaouch !… eux les bouffons des pavillons ils se tirent au bord d’l’océan et de toutes les campagnes qu’on gafe à la téloche… Pour Zahra ma frangine et pour Morgane moi c’est rapé vu que nos vieux ils peuvent pas banquer une charrette à âne et pas même un vélo alors !… le-temps-qui-passe-blog.jpg

‑ C’est pas une raison… on pourrait y aller avec le train deux jours ça s’rait possible au camping… qu’il a grogné Rémi la dernière fois… Que lui il serait pour de respirer l’odeur des p’tites vagues sapées de leurs pelures de goémons vert pomme mais la daronne elle veut rien entendre…

‑ Et qu’est‑c’qu’on va aller faire au camping avec des gens autour qui sont pas comme nous et qu’il faut s’laver ensemble et le reste… qu’elle glapit en haussant les épaules qu’y a que Rémi pour mijoter des âneries d’ce genre… 

‑ On irait prendre l’air et pis s’baigner comme les autres tiens !… qu’il lui retoque Rémi… Morgane ça lui f’rait du bien d’sortir d’la Cité elle est enfermée toute l’année c’est pas drôle l’été là‑d’dans !…

‑ Enfermée Ah ouais !… Elle est pas enfermée elle est toujours dehors à vadrouiller alors !… C’est comme toi que tu traînes tant que tu peux … pas l’air qui vous manque à vous deux !… qu’elle répplique et elle assome définitif Rémi avec l’argument qu’il n’peut pas objecter… d’abord ça entre pas dans les comptes t’as qu’à gagner mieux…

Rémi il a pigé c’est pas la peine il est déjà dans l’escalier avec sa musette de jardinier ses outils pour les arbres son casse‑croûte du déjeuner il rentre pas le midi il a plusieurs chantiers… des jardins dans les pavillons chaque année on le réclame pour l’arrosage le nettoyage des buissons à mésanges et à moineaux le désherbage… c’est bon elle le reverra pas jusqu’à la night elle le saoule trop… 

‑ Rémi hi hi hi !…

 

Morgane moi assise dans ma mini en jersey rouge avec le short en jean dessous j’ai la colère qui me monte quand je visionne la daronne et ses arguments ringards autant que ses fringues… ses corsages bleu marine à pois blancs et ses jupes des cotons imprimés à fleurs à carreaux à rayures toujours dessous des genoux ses mocassins beige et ses socquettes tire‑bouchons… qu’on aille pas s’éclater dedans l’écume qui mousse au creux du cou des oreilles des doigts de pieds froide et salée deux p’tites journées rien que ça !… Elle veut pas bouger de Blues Bunker où elle taupine à l’intérieur de notre gourbi le bout d’son tunnel qui sort devant le frigo de la cuisine formiquée blanc !L-offrande2pour-blog.jpg

Elle va pas se mêler se frotter se touiller aux mômes qu’ont fait la transhumance depuis les Cités comme la nôtre pour se rouler au‑dedans d’cette peau de sable mouvante le bonheur quoi ! Ils se jettent milieu des vagues aux crêtes pétillantes dorées avalent des gorgées amères en hurlant crachent foncent la touffe en avant à l’assaut des murailles qui s’éboulent en jets comme la limonade des bistrots tout leurs corps maigre et pâlichon de moutards qui grouillent aux parkings de Macadam black et aux trottoirs brumes il dévore l’espace mouillé chaud des sarbacanes de soleil qu’éclaboussent les glaçons menthe de l’océan…

Ma daronne pas de danger qu’elle s’y fourre dedans la cohue populaire où les ouvriers fourmis ils exhibent leur viande en jouant et en se boyautant comme des p’tits avant que la raboteuse elle les mette d’équerre !… Sans charibote elle est aussi pire que la grand‑mère Sylvie pour la faribole et l’amusement alors !… Et elle nous pourrit la vie à Rémi et à mézigue qu’on n’peut pas prendre l’air peinards accroupis dessus nos arpions en bas du Block 3 l’Afrique à la fraîche les soirs où la banlieue elle débarbouille son ciel avec des tas de bleus pas possibles des traînes de soie indigo jusqu’à la night qui leur renverse sa teinture violette par dessus…

‑ Rémi hi hi hi !… Morgane eu eu eu !…

A suivre...

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Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /Mars /2010 20:21

Lakhdar suite...

Masq.jpg

Droit d'asile fragile... Ma terre d'Afrique est nue sous les pieds des femmes… Comme sa chair est douce… Et comme le rire des fillettes revenant sans crainte du fleuve et s’accroupissant pour uriner entre leurs pieds est éclatant… Droit d’asile fragile… Coupé… Cousu… Coupé… Cousu… Ses graines de café vert… leur parfum suave qui monte aux lèvres…

 

Ecoute… écoute…

Lakhdar il est assis au bord du fleuve et il regarde les péniches goulues lourdes des graviers et du sable qui vont construire d’autres foyers en transit là‑bas plus loin au Nord… Ils ne seront pas sur les berges du fleuve… Lakhdar il le sait il l’a juré il ne quittera jamais les rives du fleuve où les silhouettes des troncs d’arbres géants et leurs visages sculptés se dressent figées pareilles aux grands chevaux morts des abattoirs dans leur robe de chair brune…

Ce jour‑là… Ces temps‑là… Ce lieu‑là…

Non !… Jamais il ne partira Lakhdar !… Jamais il ne s’en ira du vieux foyer qui croule avec lui avec les autres les ouvriers des chantiers et leur mémoire des cités d’la banlieue que personne écoute ! Lakhdar il regarde les formes floues qui dansent dessous la peau d’écailles boueuses ocre rouge du fleuve une danse de mort et de retrouvailles… Ya ! Ya ! Ya !… 

Tant qu’elles n’iront pas rejoindre le bled de l’autre côté… le petit chemin qui monte à flanc les tombes éparpillées le long de la colline au‑dessus de la mer… là où ils ont vécu leurs parents et les anciens avant… tous ceux de la tribu et les autres… Tant qu’ils n’iront pas aux portes de l’oasis… le petit cimetière avec les stèles de terre cuite bien alignées entre les murs de pierres crème sèches lavées du soleil et de sa lumière incandescente avec les orangers amers et les deux palmiers gardiens… Lakhdar il reste ici il veille !

L’oasis de Biskra c’est là qu’il est né Lakhdar le grutier du vieux foyer pourri Romain Rolland à Epinay‑St Denis il a tenu 50 piges avec lui et ses poteaux blacks… Son P’pa Mohammed il trimait au bled dedans un hôtel à l’entrée de l’oasis c’était des Européens qui l’avaient planté là ils avaient fui la guerre ça n’leur disait rien… Ils sont arrivés comme ça un jour… ce jour‑là… ils ont monté le bunker de béton deux étages avec la terrasse sur les dunes la chaleur… Mohammed il a été embauché avec Yema Zohra pour le ménage les courses le service… Ils étaient pas jeunes déjà… y avait quatre enfants les trois sœurs et Lakhdar le seul fils… ça aidait bien…

Non Lakhdar il partira pas c’est décidé !… Le foyer il a tout vécu là‑d’dans et ses poteaux Africains ils sont restés aussi longtemps pour envoyer le salaire aux villages eux ils repartiront un jour… pas tout d’suite… ce jour‑là… Il en arrivait si tellement des gars à l’époque qu’ils ont monté vite fait l’autre bâtiment tout contre et Lakhdar il a aidé pour la construction après les heures au chantier et Mahieddine et Ousmane…

Partir… Retourner… Y a des années de ça quand il était jeune et qu’il connaissait pas l’histoire des immigrés la sienne celle des autres qu’avaient fait le voyage avant lui… l’histoire de ce jour‑là au bord du fleuve… la mémoire du fleuve engloutie… celle que personne raconte… la mauv Recolte.jpg aise mémoire Lakhdar il la garde… quand il était jeune il l’avait répété des fois qu’il allait retourner ! Il allait pas laisser vieillir tout seuls Abu Mohammed et Yema Zohra dans leur petite maison à Biskra avec sa terrasse blanche où il regardait quand il était un moutard bien déluré la touffe bleue des palmiers au bout d’l’oasis…

C’était son p’pa qu’avait voulu qu’il travaille sur les chantiers parc’que c’était moderne et qu’le pays il allait avoir besoin de gars comme lui pour construire des quartiers neufs dans les villes au bord des ports… des immeubles qui sentent bon le crépit frais qui donnent sur des avenues larges bordées de palmiers et de bougainvillées… Lakhdar il a obéi appris à l’école ce qu’il fallait il a travaillé maçon et comme il savait lire il a continué… Quand il a été grutier Abu Mohammed était heureux et fier de son fils… Maintenant fallait lui trouver une femme… il y avait pensé avec Zohra… y avait une fille gentille justement une cousine on allait parler à son père il dirait pas non…

Et puis y a eu la guerre et les chantiers ils ont fermé les uns après les autres… Alors Lakhdar il est parti il a suivi le mouvement y avait pas le choix enfin peut‑être… Lakhdar il s’est jamais marié il a pas eu le temps… et il a pas eu les sous non plus… Le foyer c’est devenu chez lui sa maison au bord du fleuve et même si c’était une piaule minuscule avec les murs blancs nus dessus il a collé les cartes postales de l’oasis que ses vieux lui ont envoyées toutes celles qu’ils trouvaient il avait demandé pour se souvenir… Même si c’était pas un endroit reluisant avec les entrepôts autour ils s’étaient habitués aux couinements des lignes à haute tension… Cri ! Cri ! Cri !… qui galopaient au‑dessus d’eux l’été les fenêtres ouvertes ils entendaient le bruit des péniches qui écartaient les draps d’eaux vertes du fleuve… Tap ! Tap ! Tap !…

Avec Ousmane ils s’étaient inscrits ausyndicat ils lisaient les journaux ils apprenaient pourquoi les autres ils s’étaient battus et Lakhdar il se disait que peut‑êtr Etonnement de soi e s’il était pas parti et s’il avait su les choses à l’époque…

Lakhdar comme Ousmane il a envoyé l’argent à ses vieux tous les mois et maintenant ses sœurs elles habitent dans la petite maison de Biskraet leurs enfants aussi elles s’occupent… ils seront pas seuls…

     Mahiedinne sa femme est rentrée au bled avec les p’tits ils ont profité d’un oncle qui pouvait les prendre à bord de la Peugeot un break rouge qu’il a eu pas cher par un type de l’usine… une bonne combine !…

    C’est bien… Parc’que lui Lakhdar il sait qu’il ira jamais vieillir dans l’oasis… il peut pas… Au syndicat on lui a expliquél es 183 jours… pour avoir tes droits faut que tu restes ici un bout d’l’année sinon… Entre eux au foyer ils s’appellent les 183… pour rigoler…

    Les vieux ouvriers les immigrés maintenant qu’ils triment plus faut qu’ils pointent encore aux 183… C’est comme ça…


A suivre...

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Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /Fév /2010 20:29

Lakhdar suite...Eve--detail-2009.jpg
             Les femmes ont parlé longtemps… Aïssatou est d’accord… Fatou va partir avec Suah… elle va chevaucher l’écaille boueuse du seigneur crocodile pour remonter au milieu des pirogues à balancier le grand fleuve Casamance… 
          C’est la première fois que Fatou va quitter sa M’man et s’en aller loin de Boulom elle n’a pas peur… Fatou elle sait lire son chemin sur une carte elle sait écrire les noms des stations du train souterrain et les adresses des foyers quand ils sont perdus dans les rues d’la banlieue elle sait trouver les gares et les gens la comprennent quand elle leur cause… Fatou elle a acheté un cahier d’école quadrillé à la librairie de Ziguinchor pour noter chaque jour l’aventure de leur voyage au pays du docteur Nam !

Pendant que les femmes elles causent avec sa M’man à l’intérieur de la cour des femmes Fatou elle attrape la main de Suah et elles courent sur la peau de leurs pieds nus dans la forêt des manguiers et des fromagers… Elles courent jusqu’au tronc du plus gros des arbres et elles rient… Une odeur douce comme la graine de café vert leur monte aux lèvres… elles  lèvent le long tissus de couleur vive qui habille leur corps d’enfant chauffé par la course dans la poussière ocre rouge et elles s’accroupissent pour uriner soigneuses entre leurs pieds…

 

Ecoute… écoute…

Fatou s’est arrêtée à la hauteur de la porte du docteur Nam car ici il faut des portes pour qu’on entre pas dans la maison des hommes. A l’intérieur du foyer de Lakhdar c’est pareil y a des portes partout alors qu’on habite à cinq ou six la même chambre pêle-mêle avec les valises au-dessus de l’armoire et sous les lits ! A l’intérieur du foyer de Lakhdar y a pas même un p’tit coin où on peut s’accroupir et sentir son corps posé là contre la terre ocre rouge entre ses doigts de pieds…

- Fatou ! Fatou !… tes doigts de pieds parfum café sont si jolis… tous les hommes y z’en sont amoureux ! qu’elle dit chaque soir sa copine Suah en lui massant les chevilles et chaque doigt de pied un par un pour que Fatou elle s’habitue à la morsure noire de l’asphalte où ça n’se fait pas d’marcher pieds nus… Ici les sandales roses fines brûlent ses talons… Ici elles ne sentent plus la douceur de leur peau soyeuse se frotter contre la poussière ocre rouge d’Afrique…

Fatou lit sur la plaque clouée au milieu de la porte : « Docteur Nam. Chirurgie des organes féminins. »… Elle a pris la main de Suah dans la sienne comme si elles allaient courir jusqu’au tronc du gros fromager… En poussant la porte ça a fait une musique de pluie joyeuse frivole pareille que celle des carillons des boutiques chinoises de Ziguinchor… Drelin ! Dri ! Dri !… L’homme qui arrive il sort d’une pièce avec la lumière qui coule d’en haut… Elle est ouverte sur une cour intérieure un patio rempli d’orOrangers-aqua.jpgangers de bananiers nains qui débordent farandolent et des fougères aux feuilles trop longues qui se mélangent s’embarrassent avec l’eau d’une fontaine et les cailloux ronds blancs balancent de l’enchantement d’ailleurs milieu des murailles et du ciment des barres de la ville grise…

L’homme il leur tend la main et il les retient un moment dans les siennes… y a la bonne chaleur qui passe on dirait qu’il est bienveillant qu’elle se dit Fatou qui remarque la couleur bizarre de ses yeux quand ils restent posés sur elle C’est du gris transparent comme les coquillages qu’on ramasse dans la vase des bolongs et qu’on mélange au ciment pour construire les cases et la lumière elle se reflète dedans liquide argentée… Il se penche un peu… Il est grand pour un Chinois qu’elle pense Fatou… et il a la peau mate… des cheveux frisés qui descendent longs dans le cou…

‑ Vous êtes Fatou… et vous Suah ?… qu’il demande… il les regarde… il se trompe pas…

‑ Comment vous savez ?… elle dit Fatou avec l’étonnement et encore ses yeux ils la fixent… ils sourient en dedans presque pas… Il répond rien… Il parle à Suah il la rassure il explique des choses avec des mots simples… des mots du corps que personne dit au village même pas dans la maison des femmes… des mots de la peur de la souffrance de la honte… Quand c’est compliqué Suah elle regarde Fatou qui traduit… Elle pourra l’accompagner pour les examens avant… elle sera pas toute seule quand elle se réveillera… elle l’aidera pour les pansements au début… Elle va s’endormir et tout ira bien… Il s’occupera d’elle… il s’occupe de tout il est là… Si elle est d’accord…

Il lui tient les deux mains encore longtemps… il ne faut pas qu’elle ait peur… Suah dit qu’elle n’a pas peur… elle est d’accord et Fatou c’est comme sa sœur alors…

Docteur Nam regarde Fatou avec les yeux gris des coquillages du fleuve Casamance…

‑ Et vous Fatou ?…

Fatou elle explique que non… elle a pas traversé le rituel d’initiation… elle n’est pas une fille du clan et sa M’man déjà… Fatou parle avec fierté d’Aïssatou la rebelle… de l’école de Boulom où elle était la seule fille… de son Gran p’pa le griot du village qui lui disait que c’était bien qu’elle apprenne la lecture des livres et qui lui racontait les histoires et les légendes du seigneur crocodile du singe et du crapaud… C’est son Gran p’pa qui l’a emmenée la première fois à la librairie de Ziguinchor la meilleure celle où les collégiens des quartiers riches achètent des livres avec des photos que Fatou elle feuillousmane-sembene-petit.jpgette jusqu’à ce que ça soit l’heure et que la petite cloche de la fermeture carillonne… Drelin ! Dri ! Dri !…

Fatou elle raconte l’ami de son Gran p’pa qu’est un écrivain Ousmane il s’appelle… mais d’abord c’est un homme qui fait des films sur le pays de Fatou au bord du fleuve Casamance et sur l’histoire des gens… et les gens des villages ils jouent comme de vrais acteurs… il leur apprend et s’ils donnent tout alors… Il est déjà venu dans son village à Boulom et le prochain film…

‑ Tu habites avec ta M’man dans le village de Boulom tout près de la forêt des manguiers ?… qu’il l’interrompt Docteur Nam et Fatou elle remarque qu’il la tutoie…

‑ Vous connaissez Boulom Docteur Nam ? qu’elle demande Fatou en songeant d’un coup à ce que lui a confié Aïssatou avant de partir de l’autre côté du fleuve Casamance…

‑ Oui Fatou… j’ai été en coopération à Ziguinchor il y a… hum… tu n’étais pas née alors… j’étais un jeune médecin… et je connais aussi Ousmane Sembène… c’est un type formidable… un grand réalisateur africain !…

Docteur Nam a une expression étrange fugueuse comme une bande de colibris au‑dessus des eaux des bolongs et le coin de ses lèvres tremble un peu quand il remarque que les yeux de Fatou sont bridés léger léger au bord des scarifications trois lignes orangées qui s’envolent vers ses tempes et ses petits cheveux crêpés…   
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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