Paris, le 11 mars 2004
Des mots des champs
…Peut-être que je vous l’ai déjà raconté… écrire était mon territoire d’enfance… Recevoir les mots et les renvoyer telles des balles de caoutchouc mousse rouges et bleues juste après l’expérience liée aux livres à grosse couverture cartonnée… celle racontée plus ou moins dans la préface de mon premier récit-conte Par la queue des diables.
Ecrire et donner des formes à mon imaginaire endiablé a toujours été me sauver de la vie. De la vie qu’on m’avait faite et qui était d’un jour à l’autre tout l’envers d’une fête.
Mais à l’époque je ne savais pas que j’écrivais… bien que je n’aie pas cessé de tailler durant des années la même plume et d’allumer chaque soir une chandelle vive.
Je n’en savais encore rien car j’écrivais à l’intérieur de moi avec de l’encre sanguine. Mon corps tout entier prenait acte. Et signait d’un sceau rouge muet.
Pour que les mots viennent au jour du papier blanc il faudrait arracher le sceau et cela se ferait avec pas mal de souffrance. Puis avec joie.Vous comprenez ?
L’enfance en dehors de ses coups de lance violence qui pour tout être sensible demeurent comme autant de foulards rouges et noirs noués autour de la gorge…
L’enfance a été une sorte d’étang aux ombres vertes envoûtantes auprès duquel se dressaient des masses de roseaux coupant la lumière de leur lame et cerné de gros arbres penchés saules pleureurs gardiens de Mélancolie et aulnes du Roi des aulnes ou plutôt dans sa langue Der Erlkönig de Goethe certainement.
Et je peux encore me réciter par cœur certains vers de ce poème en Allemand lus et murmurés avec une passion jusqu’alors inconnue de moi excepté pour Le dormeur du val de Rimbaud découvert, par quelle intervention enchantée, à l’âge de sept ans ?
“ Wer reiter so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist des Vater mit seinem Kind… ”
Alors j’avais douze années à peine et j’allais à mon tour emportée derrière le cheval du père vers une certaine forme de mort rejoindre un pensionnat si éloigné de la maison et de la famille que j’avais crues jusqu’alors être les miennes.
Et ces premiers vers qui sont venus au creux d’un de ces immenses désespoirs d’enfant que borde l’insensé me chercher et me dire tout bas qu’au fond de l’étang sous l’épaisseur des vases vertes s’étend un royaume secret… ces premiers vers m’ont ouvert le porte du château mystérieux des mots.
Car ce sont bien les mots qui nous donnent à moi et à d’autres avec qui nous partageons la jouissance de l’écriture accès à cette lucidité tombée sur nous comme une traîne lumineuse des étoiles.
Rimbaud se disait “ Voyant ” et sans ce “ Voir là ” pas de poésie… pas d’écriture même… pas de rythme qui court accompagnant la houle des mains sur des écorces d’arbres creux… pas d’écho dans l’oreill…, de sons qui se précisent à mesure qu’ils remontent à la surface et pas d’images crevant la peau des mots.
Non… sans ce “ Voir là ” pas de poésie.
Tout cela enfants nous l’avions pressenti déjà comme l’enfant poète de Jean Cocteau blessé au front par la pierre qui lui laisse une étoile de sang en mémoire de…
En mémoire d’une première blessure qui a peut-être consisté simplement à naître et à n’être pas tout à fait semblable aux autres. Quelle différence ?… vous me direz puisqu’on ne peut pas la nommer…
Et moi je vous répondrai que c’est justement à la poursuite de cette différence qui n’a pas eu de nom que je cours avec les mots depuis que la pierre m’a moi aussi frappée au front d’un insigne de sang.
Ecrire passait par là alors qu’enfant plutôt joyeuse j’étais en proie à une mélancolie inexplicable et je n’ai fait que le cueillir comme un bouquet coloré.
Nous avons été à cette époque – et avant nous Rimbaud déjà – des enfants des champs et des fourrés libres de courir pieds nus dans les ruisseaux fardés de mousse et de cailloux dorés… des enfants des chemins bordés de ces fleurs des champs qui étaient de vrais joyaux dans leur écrin d’herbe dont je faisais d’énormes et anarchistes bouquets sans savoir que je cueillais là des brassées de vie comme je glanerais ensuite des brassées de mots au creux d’autres sous-bois.
Puis on nous a dispersés au centre des cités nouvelles où tout ce que nos corps avaient expérimenté de la liberté d’être dans un présent aux sensations multiples et puissantes nous a été soudain interdit.
En songeant à tout ça je ne peux m’empêcher de revenir à quelques jours d’ici alors que je me promenais non loin de Paris dans une campagne que Colette n’aurait pas désavouée afin de renouer avec la terre dont j’ai un besoin animal et enfantin.
J’avais eu envie de faire un de ces bouquets de fleurs sauvages qu’enfant je ramassais sur les talus et au pied des grands arbres comme un rite. Il en poussait alors des centaines d’espèces différentes et je les connaissais par leur nom qui déjà me racontait une histoire.
Une fois fait avec un bonheur avide un gros bouquet de coucous et de jacinthes des bois et rejoint une petite route champêtre où devaient s’ébattre au matin des lapins je marchais d’un pas léger en songeant à Rimbaud : “ Les deux poings dans mes poches crevées… ” oui… “ Petit poucet rêveur ” pour sûr je l’étais avant de rencontrer le regard réprobateur d’un couple grisement vêtu se tenant debout à côté d’une voiture arrêtée par erreur sans doute en pleine campagne à l’heure de la soupe et des informations.
Aussitôt je me suis sentie coupable de quelque forfait sans bien comprendre de quoi il s’agissait mais… la culpabilité vieille ogresse qui nous dévorera toutes et tous a des mamelles qui font le tour de la terre auxquelles nous buvons goulûment.
J’ai avancé de quelques pas sur la route qui s’enfonçait dans une forêt de hêtres argentés et j’ai vu plantés de part et d’autre des talus où pendaient les branches des noisetiers mêlées aux aubépines encore en fleurs des panneaux sérieux et droits comme des hommes en armes.
“ Il est interdit de cueillir des fleurs et de se promener dans les sous-bois… ”
Aussitôt mon bouquet m’est apparu aussi incongru qu’une mauvaise réplique dite par un acteur sur la scène observée par des tas de spectateurs connaissant le texte par cœur.
“ Interdit ”… voilà bien le mot avec lequel toute mon enfance a jonglé car ceux que l’on me posait je les transgressais déjà avec l’impression qu’aucun des rôles de la pièce ne serait jamais le mien. Vous comprenez ?
Oui… beaucoup de femmes conjuguent très bien l’interdit c’est certain tellement il est impossible pour elles de se dire que le lieu d’où elles viennent n’est pas celui du père.
Ce lieu “ Interdit ” et “ d’Interdits ” qu’elles hantent tels des spectres sans savoir que toutes les couleurs de la vie les habitent et les habillent… ce lieu qu’elles ont juste à traverser afin de se trouver de l’autre côté là où la page peut enfin s’étendre et s’étirer à l’infini.
Cet espace réinvesti je l’ai appelé dans un poème “ l’autre côté de la marge rouge ” parce que c’est là où, dans nos cahiers d’enfants figuraient les corrections portées à l’encre rouge également.
Cette marge nous l’avons d’un seul geste squattée de nos mots fous… nos mots incorrects… nous savions que c’était là notre domaine… notre territoire d’inconvenance d’indocilité.
Et nous avons balayé tous les “ Interdits ” en les transformant en “ Inter-dits ” car au jeu de mots il faut savoir sauter par dessus bord et ne saute pas juste qui veut.
Ces mots d’adolescence pour moi et pour toutes celles et tous ceux qui ont eu très tôt l’écriture en cadeau dans la marge rouge ils étaient là parsemant le talus sans pancartes. Il n’y avait qu’à les cueillir.
Ils nous ont permis de traverser la haine la honte la culpabilité le mépris et la peur fichés dans le regard des autres… ces autres qui se sont appropriés une encre rouge couleur du sang qui étoilera toujours le front du poète.
Et je ne crois pas à d’autre vérité qu’à celle qui naît printanière et moqueuse comme un bouquet.
Commentaires