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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Mercredi 9 mars 2011 3 09 /03 /Mars /2011 21:14

Voyage d'une fille de banlieue... suite...

Mercredi, 6 avril 2005, 18 heures…

Oui… hennaya-petit.jpg  écrire un “ Journal ” pour parler de l’histoire rouge rouge de la Citéet faire ce que j’ai toujours voulu faire témoigner de cette réalité et donner la parole à ceux qui la vivent aujourd’hui et qui n’ont pas d’autre histoire à raconter que celle-ci la leur…

Ecrire un Journal comme celui de Leïla qui parle des cigognes qu’on trouve à Paris dans les cafés mais aussi dans les villages du Massif Central et de la Dordogne comme je lis page 47 “ Nous arrivons à Chenaud. La cigogne au-dessus de l’ancien café se dresse, vaillante, ses plumes sculptées comme des écailles dans la pierre. ” et des machines à coudre Singer qui se sont répandues à travers toutes les colonies tel un objet de culte : “ A Paussac, une fois de plus, je photographie l’enseigne de la Singer.(…) La Singer a habité les maisons musulmanes de la colonie, remplaçant souvent le métier à tisser. ”

Il me vient à l’idée que si Leïla se trouvait à côté de moi dans cette rame de métro et que nous discutions de son livre comme nous l’avons fait à plusieurs reprises pour d’autres livres qu’elle a écrits chez elle ou au Sélect je lui demanderais pourquoi la cigogne et la machine à coudre Singer… oui, pourquoi ces deux images qui reviennent systématiquement dans ses livres symbolisent plus particulièrement pour elle ses “ Algéries en France ” ? singer-petit.jpg

L. S. : La cigogne, la Singer. Ces variations d’objets symboliques et dérisoires me plaisent et je poursuivrai. La cigogne c’est l’oiseau magnifique de l’enfance dans les blés de l’été, et le cri des garçons arabes lorsqu’un vol de cigogne obscurcissait le ciel du village. La Singer c’est l’objet fétiche féminin et domestique du labeur maternel dans toutes les maisons avant la société de consommation pour habiller, dans les bavardages joyeux, les enfants. Patrice Rötig, l’éditeur de Bleu autour, a découvert une Singer ancienne dans une brocante de l’Allier, il n’a pas résisté, il l’a achetée pour moi, elle m’attend dans les bureaux de la maison d’édition à Saint-Pourçain-sur-Sioule…

 Mardi, 12 avril 2005, 15 heures 20…

C’est drôle d’ailleurs car mon arrière-grand-mère que j’ai très bien connue était originaire du Nord de la France et travaillait comme couturière à façon pour des vêtements de pâtissiers et boulangers. Elle possédait une vieille Singer à pédale avec son marche pied en fer peint en noir et sa boîte en bois verni qu’elle refermait très soigneusement chaque jour devant mes yeux de gamine étonnée d’une telle attention portée à cet objet dont j’ignorais qu’il avait contribué à nourrir sa famille durant la guerre de 14-18. Elle racontait volontiers la misère ouvrière dans les filatures du Nord où elle avait travaillé dès l’âge de sept ans avec les autres enfants car leur petite taille leur permettait de se faufiler facilement entre les machines.

“ Je lis Mes Algériennes, de mon ami Albert Bensoussan. (…) La couturière de Tlemcen, sa cousine belle et raffinée ( elle avait transformé les cabinets turcs antiques en toilettes parisiennes avec le papier de soie réservé à la couture), renommée depuis Hennaya ‘ jusqu’aux rives de la Tafna ’, la même que la couturière des jeudis dans la maison de ma mère ? Cette cousine pesait de ses lourdes jambes ‘ sur la pédale à croisillon métallique de sa Singer ’, ma mère aussi avait une Singer et des patrons ‘ fel Pariss ’, modèles importés de ‘ Métropole. ”

 Je n’ai pas pris de notes pour préserver cette mémoire ouvrière alors qu’elle m’a nourrie enfant de l’histoire de ma propre famille sans laquelle je ne saurais moi non plus aujourd’hui de qui je viens et pourquoi ces ouvriers des cités de mon enfance m’ont été si proches ensuite. Je n’ai pas écrit de “ Journal ” pour raconter ce que cette très vieille femme avait vécu et qu’elle nous répétait avec insistance ni pour retenir des fragments de son patois bien à elle dont il me reste un ou deux termes présents à mon imaginaire d’écrivaine tels que les truches qu’on laissait cuire longtemps avec un peu de graisse dans le poêlon en fonte et qu’on ratruchait ensuite avec gourmandise.

Non, je n’ai pas pris de notes… Et pourtant c’est cette mémoire et cette culture populaires tellement riches et vivantes qu’elles ont constitué au quotidien j’en ai la conviction les repères sur lesquels s’est appuyée notre société durant les années où on a pu croire à un certain idéal de bien-être partagé et d’accès à une vie meilleure. La conscience qu’avaient alors les ouvriers de sortir d’un monde d’exploitation moyenâgeux et de leur combat pour d’autres conditions d’existence nous a été transmise à notre insu et sans elle ces “ fils du pauvre ” tels que l’ont été en Algérie A. Camus et J. Sénac pour ne parler que d’eux n’auraient pas eu un jour la possibilité de devenir écrivains.

“ De sa mère, Camus aime les beaux yeux tendres et doux, il dit qu’il l’aime désespérément. De son maître d’école, son père spirituel, de l’autre côté de la maison des femmes qui est pauvre, sans héritage spirituel, privée d’histoire et de patrie, de ce père attentif, bienveillant, généreux, monsieur Germain, l’instituteur magnifique, il apprend tout, et que les fils du pauvre peuvent être des gens du livre. Ainsi, mon père et des générations de fils d’ouvriers agricoles et de femmes de ménage dont certains ont accédé au jeune pouvoir algérien. ” Camus

Mais qui aujourd’hui dans les cités de banlieue offrira à certains jeunes le choix réel de leur destin et les mêmes chances au sein de familles surpeuplées de pouvoir devenir eux aussi autre chose que des manœuvres ou selon le terme qui ne dit rien de ce qu’il recouvre des ouvriers de surface ? Il n’y a jamais eu pour eux ni exil véritable puisqu’aucune société d’origine vers laquelle désirer se tourner et revenir donc aucune nostalgie ni demeure non plus dans ce pays où ils sont nés et d’où ils se sentent parfois exclus en raison même de ce qu’ils ignorent d’eux. Et de ce qu’ils imaginent être leur étrangeté.

Pour eux tels que je les vois lorsque je partage deux jours par semaine leur existence dans la Cité le chemin afin de reconnaître ceux dont on peut dire : “ les miens ” n’est pas simple. Hors de l’ancienne route toute tracée qui a mené ceux qui les ont précédés vers les usines et les entrepôts de production intensive telle l’usine Placoplâtre de Villepinte avec ses fours d’où sortaient les plaques de plâtre que des manœuvres noirs posaient sur des tapis roulants par une chaleur de 50° quelle trajectoire pour ceux qui refusent une intégration au rabais. 

“ On pense à d’autres ‘ fils du pauvre ’ sur la rive française, fils et filles de travailleurs en exil, aujourd’hui des chibanis, qui mériteraient, comme l’élève Camus, des instituteurs héritiers de monsieur Germain. Il en existe. Trop peu semble-t-il. ”

Oui… écrire un Journal mais sans connaître l’Afrique comme tous ceux qui sont nés ici et qui n’en n’ont pas bougé. L’écrire pour tenter d’éterniser encore un peu ces sensations d’enfance si fortes et si bouleversantes qu’apportaient avec eux les femmes et les hommes immigrés qui ont tant déterminé ma vie. Ecrire un Journal qui raconte l’histoire des jeunes Blacks juste en bas de l’immeuble, ceux qui ont investi le local de la laverie parce qu’il n’y a aucun lieu ici… Parce qu’ici ça n’est pas un lieu justement… Et encore moins une demeure… Alors on marque n’importe quel espace de sa parole à soi de sa présence pour se regrouper et faire face. Ne pas se laisser effacer gommer qui on est tout comme ont été gommées les personnes qui ont fabriqué durant quarante ans des voitures chez Renault et chez Citroën.

Et toi Leïla, as-tu été fouiller dans les “ restes ” de l’île Seguin, cette “ île du diable ”, y prendre des notes, y faire des photos pour toi, pour une autre partie d’un “ Journal ” leila-2001-j.p.jpg  qui prendrait un jour la suite de celui-là, le Journal des gens d’Algérie en France ?

L. S. : Je n’irai pas dans l’usine désaffectée de l’île Seguin. J’ai vu le film de Mehdi Lallaoui, où on entend parler des ouvriers. Elle existe dans La Seine était rouge, le père ouvrier militant politique emmène sa fille, la mère de Amel, qui voudrait entendre un récit que sa mère ne lui dit pas.

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Lundi 28 février 2011 1 28 /02 /Fév /2011 20:01

Voyage d’une fille de banlieue au gré du Journal de mes Algéries en France suite...leila-petit.jpg

Leïla Sebbar

Et quelques lignes plus bas : “ J’ai photographié les oiseaux migrateurs de la brasserie Les Cigognes boulevard Vincent-Auriol, dans le XIIIe à Paris, et le carré au-dessus : COUSCOUS – TAGINES – MÉCHOUI – GRILLADES Il y a sûrement d’autres cafés avec cigognes. ” Tenir un Journal… c’est une idée qui ne me serait pas venue à l’esprit tant il me semble que mon présent doit rester comme les tags des murs gris de la Cité improvisé et sans lendemain…

Mais en me plongeant dans cette liste des “ cafés avec cigognes ” que dresse Leïla je songe à mon émotion quand j’ai retrouvé sans doute avec d’autres propriétaires mais toujours des Algériens, à Aubervilliers rue Lécuyer juste à côté de l’usine de choucroute transformée en atelier de théâtre qui se trouvait en face de notre sixième étage avec le chiffonnier et la brûlerie d’ordures le même café où je regardais les Algériens quarante ans plus tôt boire le thé à la menthe lorsque nous revenions le samedi des commissions avec ma mère… La nostalgie que je lisais alors au fond de leurs yeux sans le savoir me bouleverse encore aujourd’hui. Tenir un Journal pour parler d’eux… oui peut-être… mais accepteront-ils eux de me raconter comme l’a fait durant six ans mon ami Jean Pélégri… oui… accepteront-ils ?…

 

Alors Leïla, pourquoi cette idée d’un Journal pour retrouver une à une les traces de ces “ Algéries dans la France ” ? Un Journal ça s’écrit au présent non ? Et là il s’agit du passé que tu réécris en le mêlant à ta vie aujourd’hui et à celle des Algériens-Français que tu rencontres. Est-ce le regret que ton père ou ta mère n’aient pas tenu eux-mêmes un Journal racontant ce métissage qui est aussi le tien ?

 

L. S. : Le journal est une forme parmi d’autres pour dire, rêver, lire, écrire au jour le jour et entrevoir les correspondances, les échos, les résonances d’un fragment à l’autre qui formeront la tribu métaphysique ( qui n’a pas existé ) d’une rive à l’autre. Ça m’amuse, ça m’émeut, ça m’inspire…

 

Barbès… La Chapelle… Stalingrad… Jaurès… tout ce Nord de Paris qui est en fait un morceau des Faubourgs juste de l’autre côté des Grands-Boulevards… ces faubourgs il n’y a pas si longtemps encore étaient à l’extérieur de la ville elle-même et c’est là que vivaient les “ couches populaires ” voire paysannes rejetés désormais dans les périphéries. Là se mêlent encore Maghrébins, Juifs marocains et tunisiens, Africains et aujourd’hui asiatiques à cette part de la population de la cité qui tient à ce pluralisme humain, à ce métissage et à la richesse qu’il nous offre. Ce rêve de l’ailleurs qui nous a nourris et enchantés nous mômes des faubourgs et des banlieues il est le même que celui des premiers émigrants partis vers ce qu’on nommait alors “ les colonies ”, un rêve d’immensité et de découverte vite transformé en une conquête injustifiée et méprisante en un vulgaire esclavage…

 

“ Début novembre

C’est le Ramadan. Boulevard Rochechouart, rue Polonceau, rue des Poissonniers, rue Myrha… (…) Contre la grille bleue de l’école maternelle, sous le drapeau tricolore, un écrivain public, assis. Il attend le client. Rare. Partout des boutiques de téléphone. L’écrivain de la rue des Islettes est revenu. Pour combien de temps ? ( … )

Métro Château Rouge. La cigogne des vins d’Alsace à migré chez Vivrelec, publicité EDF. Elle s’est multipliée, quinze cigognes passeront l’hiver au chaud chez l’homme qui leur donne l’hospitalité. ”

 

A ce passage du Journal je songe à mes nombreuses flâneries juste un peu plus bas sur les boulevards en direction de Nation. Boulevard de Ménilmontant à cet endroit si arabe de Paris juste au moment du Ramadan. Dès que le soir tombait j’allais partager la chorba à la rupture du jeune dans un des petits restaurants du Boulevard que j’aime bien à cause de ses faïences bleues jaunes et blanches. Ce temps désormais révolu a cédé la place après la mort de mon ami Jean Pélégri, à celui du deuil et de l’écriture. Celui du “ Kateb ” ainsi que le nommait Jean littéralement “ l’écrivain public ” qui écrit ce que les autres lui disent.

Je songe à Alger que je ne connais pas et aux rues de la Kasbah peintes par Louis Bénisti dont j’avais vu alors les toiles chez Jean à cette Algérie imaginaire nourrissant mon rêve d’écriture que les artistes algériens m’ont offerte… J’ignorais qu’après la mort de Jean j’aurais entre les mains les lettres magnifiques qu’il avait reçues durant toute sa vie… lettres de peintres et architectes de la Kasbah tels que Louis Bénisti, Jean de Maisonseul, ou même de Le Corbusier. Ce rêve d’Algérie enrichi par leurs mots mêlés à ceux des poètes et écrivains orientaux demeurerait le mien ici à Paris au bord de la Seine…lettre-leila-petit.jpg

Colonel Fabien… la rame rentre sous la terre alors que je lis en date de “ Mars ” à la page 12 “ L’ingénieur agronome Guy Langlois met sa science au service du domaine agricole qu’il conçoit à la manière des utopistes du siècle précédent. ” ( … ) “ …à Sébaïn-Aïoun dans le Sersou, entre Tiaret et Vialar ”… et un peu plus loin page 14 et 18 : “ Oui, Sebaïn a existé. Oui, Sébaïn aux soixante-dix sources était belle et prospère. Oui, Sebaïn était généreuse. ( … ) Je veux l’écrire, cet homme-là a entrepris pour lui, sa famille et les Algériens une œuvre bénéfique qu’il aurait souhaité poursuivre en Algérie comme Algérien, de la même langue et de la même terre. ( … ) Peut-être le père de l’écrivain Jean Pélégri, colon, fils de colon dans la Mitidja, est-il mort du chagrin de n’avoir pu, comme Guy Langlois, de n’avoir pu… ”

 

       Ce que j’aime dans tes livres sur la quête d’une mémoire algéro-française, c’est qu’il n’y a pas de choix de mises à l’écart ni de jugements de valeur permettant d’exclure l’un ou l’autre de cette mémoire. Tu traces le parcours d’un témoignage où harkis, tirailleurs algériens, Algériens et Français engagés dans les combats de libération, Pieds-Noirs acteurs ou non de l’Algérie indépendante, ainsi que toutes celles et tous ceux qui ont vécu cette période de l’Algérie coloniale sont nommés et reconnus. Alors qu’en règle générale dans les livres on trie la “ bonne ” et la “ mauvaise ” mémoire. Comment s’est passée pour toi la prise de conscience de ce travail de témoignage, de cette enquête minutieuse qui s’inscrit aussi dans ton écriture romanesque ?

       Il y a certainement des gens que tu as détestés dans ce parcours de tes Algéries en France lors de tes voyages dans les différentes régions afin de retrouver ce qui allait faire la matière de ton livre, les as-tu volontairement écartés de ton “ Journal ” afin de retrouver le fil d’une “ Algérie heureuse ” celle qui a certainement existé, comme l’affirmait l’écrivain Jean Pélégri en dépit de la situation coloniale ?

 

L. S. : Ce qui m’intéresse dans ces histoires multiples et paradoxales prises dans l’Histoire collective, c’est d’en approcher l’intime, la chair, bonheur et malheur, les causes gagnées, les causes perdues, l’amour et la mort qu’on se trouve du côté du vaincu ou du vainqueur. J’ai souvent cette prétention de tout comprendre hors de moi, avec l’acuité du regard et de l’intelligence sensible que me donne ma position singulière d’être de l’Orient et de l’Occident, aujourd’hui à la bonne distance je crois, sous les haines qui peuvent nous habiter lorsque nous sommes sous influence.mes-algeries-en-france-petit.jpg

 

 Belleville… Couronnes… Ménilmontant… Ici à chaque station où s’arrête la ram e  de métro les gens qui montent sont presque tous d’origine métisse ou dite “ étrangère ” voilà quarante ans que nous ne pouvons plus faire semblant de vivre à l’écart de la culture et de l’histoire des autres. Voilà qu arante ans que nous oblitérons leur existence de femmes et d’hommes et ne prenons aucun soin de leur réalité et de leurs rêves. Voilà quarante ans que nous écrivains et artistes continuons d’aller nous dépayser ailleurs alors que l’histoire des gens qui vivent avec nous demeure à faire entrer dans nos imaginaires dans notre art et dans notre créativité afin quelle y prenne enfin la place qui est la sienne.

 

A suivre...

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Mercredi 23 février 2011 3 23 /02 /Fév /2011 00:13

Voyage d’une fille de banlieue

au gré du Journal de mes Algéries en France

de Leïla SebbarLe-la.jpg

 

 Jeudi, 7 avril 2005 12 heures…

Je lis Journal de mes Algéries en France de Leïla Sebbar que j’ai reçu il y a quelques jours et que j’emporte avec moi au travers de mes pérégrinations dans la banlieue debout à l’intérieur de la rame de métro parmi les gens qui montent nombreux à cette heure de midi sur cette ligne 13 très populaire qui m’emmène de Saint-Denis où le bus d’Epinay m’a laissée et après un autre changement à Place Clichy pour sauter dans la rame de la ligne 2 tout aussi populaire Barbès-Nation...

Le Journal de mes Algéries en France de Leïla me fait penser à cette mémoire des gens avec lesquels j’ai grandi ici, au cœur de cette banlieue Nord-Est de Paris et que je retrouve désormais trois fois par semaine ... ce ne sont pas les mêmes évidemment mais leur présence me demeure familière et je me sens ici « chez moi »... quand je me rends dans une des Cités où les vieux Maghrébins ceux que Leïla nomme « les chibanis » se mêlent sur les trottoirs aux jeunes Blacks et aux jeunes Maghrébins de la deuxième ou de la troisième génération,fils de l’immigration laborieuse des années 60...

En lisant le Journal de Leïla qui a choisi cette façon de remonter par bribes vers la mémoire des Algériens en France et puisque c’est son histoire des Français en Algérie le sentiment que j’ai toujours eu qu’il fallait donner à celles et à ceux qui habitent dans ces lieux dits « ban-lieues » où on les a faits venir et d’où ils ne sont jamais repartis la mémoire de ce que leurs parents ont vécu ici il y a quarante ans quand ils sont arrivés se renforce à chacune des stations où le métro s’arrête pour charger encore d’autres voyageurs au regard absent... Saint-Denis Porte de Paris… Carrefour Pleyel… Mairie de Saint-Ouen… autant de noms qui pour nous nés à l’intérieur de ces espaces marginaux que sont les périphéries des grandes villes résonnent de la même musique brutale que pour les « chibanis » ayant travaillé durant quarante ans chez Renault ou chez Citroën et pour leurs fils qui sont nos camarades de la zone.

Porte de Saint-Ouen… à la page 25 du Journal de mes Algéries en France à la date de « Fin avril » alors que nous sommes au début de ce mois d’avril à peine printanier je découvre ces lignes qui me parlent très intimement... Il s’agit de quelques phrases que lui a dites un vieil Algérien qui a connu son père. « (…) Tu nous as oubliés… Tu as oublié le pays et nous, les Algériens… » (…) « Vous êtes une fille de mon quartier. J’ai lu vos livres. Le Clos Salembier, c’est pas ce que vous dites, mais vous êtes la fille de Mohamed, vous êtes la fille de mon quartier, je vous aime bien. Bonne journée. » Au changement de la Place Clichy je descends de la rame le livre à la main avec la carte à la dédicace pour ne pas perdre la page... En croisant le regard tranquille d’un vieux Maghrébin qui s’éloigne vers la sortie un sac à carreaux roses et blancs de chez Tati à la main je me demande si moi aussi je suis une « fille de leur quartier »...

 dedicace-petit.jpg

Et toi Leïla, ne te sens-tu pas plus proche parfois de ces vieux algériens ceux que tu nommes dans tes livres « les chibanis » ceux de la première immigration algérienne que des intellectuels qui sont les immigrés récents des années 90 ?

 Ton enfance algérienne, dont tu as longuement parlé dans tes livres, et ta relation privilégiée à ton père cet « étranger bien aimé » ne t’a-t-elle pas mise dans un contact intime avec les gens de la population algérienne parce qu’ils approchaient ton père et ta mère à l’école qu’ils étaient là partout, simplement présents même sans les connaître ni parler leur langue ?

 Un contact affectif et fort qui n’est pas de l’ordre des idées échangées mais de ce qu’on ressent de la même manière une souffrance partagée pour ce qui nous échappe d’un paysage d’une fraternité tant désirée réciproquement comme l’évoquent si bien les mots de cet homme qui te téléphone chez toi la nuit pour te parler ?

 

 

Leïla Sebbar :  Mon étonnement depuis que j’écris c’est d’éprouver une si profonde familiarité avec chibanis, chibanias, pères et mères maghrébins des enfants nés en France dans l’exil parental (Shérazade, Momo le Chinois vert d’Afrique, Jaffar de JH cherche âme-sœur, celui qui revient après de longues années d’absence dans le HLM familial de Parle mon fils, parle à ta mère, republié en avril 2005 et les autres) affinités particulières avec ces enfants-là, filles et garçons de la 2°, 3° génération aujourd’hui. Etonnement, parce que je n’ai jamais vécu, de corps, avec des Algériens et des Algériennes dans la maison, sauf Fatima et Aïcha avec lesquelles je ne vivais pas et qui ont aidé ma mère à la maison, l’une après l’autre pendant les années Hennaya. J’ai ainsi hérité malgré les apparences, malgré la domination coloniale et le silence de la langue de mon père, dans la maison d’école, de ce qui fait que je peux, sans me tromper, parler de mes sœurs étrangères, de mes frères étrangers. 

 

      Tenir un Journal, quelle idée étrange… c’est ce que je pense en m’installant dans la rame de la ligne 2 à côté d’un homme d’allure asiatique qui épluche soigneusement des lechees dont il jette les écorces roses au fond d’un gros sac en plastique rempli de courses et qu’il déguste sans voir personne autour de lui... Ecrire de petites notes à la manière de celles et de ceux qui comme Leïla,savent qu’en les publiant ils préserveront une part de ce qui n’a pas été mis en mots de leur histoire et de celle des gens qui l’ont partagée...Oui… des mots qui racontent une histoire quotidienne qui malgré sa précarité et surtout à cause d’elle et de la fugacité de ses instants est la nôtre… Et pour ce qui nous concerne nous qui avons la certitude d’appartenir à une réalité métisse partir à la recherche de l’histoire de celles et de ceux qui participent à cette réalité avant que la mort ne les engloutisse...leila-jean.jpg

Au moment où je lève la tête attirée par la lumière de la station Barbès qui est sur la partie aérienne de la ligne je songe que le quartier où Leïla rencontre elle les Algériens de Paris se trouve juste à l’opposé de celui-ci que traverse la ligne également aérienne encerclant la ville par le Sud... La ligne 6 qui longe le marché du Boulevard Auguste Blanqui où on trouve de la menthe fraîche et de la coriandre avec la même abondance que par ici... Au moment où la rame repart je lis page 32 du Journal de mes Algéries en France à la date de « Mi-juin » : « Rue de Tolbiac, dans un coin de La Postale à lui seul réservé, un chibani algérien roule une cigarette en buvant un ballon de rouge. Au pied du verre, le paquet jaune « Le Zouave » ZIG-ZAG qu’on trouve encore dans certains tabacs. Le buraliste de L’Ariel vend des « Zouave ». Pour combien de temps ? »

 

 

A suivre...

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Mercredi 16 février 2011 3 16 /02 /Fév /2011 01:26

      Algérie encore...

      Quelques mots pour continuer notre histoire algérienne avec Rénia Aouadène que vous connaissez bien si vous venez souvent faire un tour par ici... Voici un entretien que Rania m'a envoyé que je vous repasse et qui ne dit pas tout de sa grande colère face au silence qui entoure la société et le peuple algériens mais un peu de patience car ça commence à bouger et probable que quand nos amis d'Al Djazaïr vont se révolter pour de bon ça va être quelque chose... on les connaît on leur fait confiance...

Ecrire-pour-exorciser-1.jpg

Ecrire-pour-exorciser-2.jpg

      Et pour poursuivre avec Jean Sénac voici un tout petit extrait tiré d'un des récents numéro de la revue Algérie Littérature Action animée par Marie Virolle que vous connaissez bien aussi et qui a publié pour notre bonheur à tous ces textes en prose inédits jusqu'ici dans le n° 133-136.

Ces quelques lignes disent tellement qui il était... alg_Jean_Senac.jpg

 

Journal 1947 Sana

Mourir d'aimer trop

Mardi 7 janvier 47, 18 h.

      ( ... ) J'ai vu aujourd'hui Roblès. Très chic. Je ne sais pourquoi l'envie me prend de flanquer en l'air le Cercle Lélian et " mes " relations pour me consacrer à une vie simple et terriblement égoïste. Si cela se produisait, je crois qu'en Alger, les seules personnes dont je rechercherais la compagnie seraient Brua, Randau, Rousse et surtout cette chère Madame Lecoq. Je sens qu'eux sont généreux et francs. Ils me font du bien. Tandis que les autres... Ou bien je ne les connais pas suffisamment ou bien leur " hauteur " et leur attitude me blessent. Ce que je voudrais trouver chez autrui c'est la franchise et l'humilité ( qui n'exclut certes pas l'orgueil ! ) Brua sur ce point est un grand frère et je regrette de ne pas le rencontrer plus souvent.

      Sans pencher vers le vice ou la petite jouissance, j'éprouve souvent un ardent besoin d'ai j.-senac-petit.jpg mer " n'importe quand, n'importe quel et n'importe où ". Aimer d'un pur amour tel visage d'homme rencontré, tel regard de jeune fille. Des cheveux, un nez, des lèvres et cette communion parfaite de deux êtres prêts à mourir pour un idéal commun. Je donnerais dix ans de ma vie pour une seule seconde de communion et d'amour " exact ".

      Depuis quelques jours je ne rime plus. Des vers éblouissants et simples me déchirent l'esprit et je n'ai ,i la force ,i la volonté de les écrire. Dans le tram, dans la rue, chez mes amis, la poésie me harcèle. Elle exige de moi un sacrifice complet. Je suis prêt à cette offrande de moi-même pour me sauver en me perdant ( horribles formules littéraires ! Je ne peux pourtant m'exprimer autrement... )

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Lundi 14 février 2011 1 14 /02 /Fév /2011 20:08

 Les poètes assassinésPortrait Sénac


      Après ce qui s'est passé samedi en Algérie à l'occasion de la marche pour la liberté qui a été interdite et réprimée par le pouvoir en place il me semble intéressant de rapeler que c'est déjà ce même pouvoir qui a zigouillé Jean Sénac les derniers jours d'août 1973 dans sa cave-vigie rue Elisée Reclus à Alger...

      Il y a eu ensuite bien d'autres poètes et créateurs algériens assassinés comme on sait mais Jean Sénac est à lui seul le symbole de cette barbarie qui n'a jamais cessé car il était résolument hors de tous les coups tordus de la politique et de ses dicktats et pire encore pour tous les donneurs de mort il était poète et homosexuel... enfin et surtout il avait un tort qu'aucun chef militaire ne supporte : il aimait le peuple...

      Voici quelques mots qu'ont échangé ses amis après qu'il ait été empêché de nous poser entre les mains son soleil...

 

Mort-Jean-Senac.jpg

 

Jean Pélégri à Jean de Maisonseul

 

Sept 73

Mort Jean

 

Plus envie de faire quoi que ce soit,

pas même de vous écrire un mot !

Jour et nuit son image, comme si

j’avais été témoin. A quoi a‑t‑il

songé pendant que le soleil le

quittait. A sa mère, à l’Algérie,

Aux deux ?

… Nous voici mutilés. L’intercesseur,

le dépositaire des rites

et des mots de passe s’est retiré. Comme nous

allons être seuls, désormais.

Combien nous allons nous sentir séparés. 

 

Lettre de Jean de Maisonseul à Jean Pélégri après la mort de Jean Sénac

 

Alger, 3 octobre 1973

 

Mon cher Jean,

 

Je vous demande pardon de ne pas vous avoir écrit plus tôt, mais je n’en ai pas eu le courage, j’étais véritablement épuisé. J’avais cependant écrit une longue lettre aux Vitalis-Cros, le lendemain de l’enterrement de Jean qui a eu lieu le 12 Septembre. Je leur avais demandé de vous communiquer cette lettre pour que vous puissiez aussi en faire part à Mourad et à Dib et à Benanteur. Pour chacun d’entre-vous j’ai jeté un collier de jasmin sur la tombe de Jean. Avez-vous eu cette lettre ? Voulez-vous demander aux Vitalis s’ils l’ont bien reçue et me le dire.

Par un étrange pressentiment, Jean avait laissé à Mireille, avant notre départ en France, son testament, ce qui nous a permis d’agir. Jacques Miel, qui est arrivé à Alger en même temps que nous accompagné par Denise Krief, est son unique héritier et exécuteur testamentaire. Maintenant il nous faut sauver son œuvre. Il a constitué un conseil littéraire dont vous faites partie. Je suis en train de réunir les adresses des membres à qui je vais adresser une photocopie du testament, accompagné d’une note exposant les premières dispositions que nous avons prises avec Jacques Miel.

Tous ses papiers de la rue Elysée Reclus sont encore aux mains de la police et de la justice, aussi nous avons pris comme avocat Maître Benabdallah, que je connais bien, pour défendre sa mémoire et récupérer ses papiers. Nous avons à la maison un fond important, toute la période de jeunesse, jusqu’à 1954, que Mireille est en train de classer avec le Père Déjeu, la période 1954-1962 se trouve à Paris chez Pierre Omeikons que Jacques va récupérer, mais toute la période 62-73, se trouvait dans sa cave, c’est cela qui m’inquiète le plus. C’est pourquoi il est important de constituer le conseil littéraire.

Oui, le grand Eveilleur est mort, j’avais espéré pour sa grandeur que ce fut un crime passionnel, mais il n’est que sordide. Nous attendons chaque jour ses yeux rieurs et sa barbe triomphante. Mireille est véritablement désespérée, notre dernier lien avec ce pays est coupé, nous y sommes seuls.

 

Mireille et moi nous vous embrassons tous deux avec toute notre affection.

 

Jean

 

P.S : Il est certainement mort brusquement d’un traumatisme crânien, car les 5 coups de couteau, comme les 5 branches de son soleil, 3 dans le thorax et 2 au ventre n’ont pas laissé de sang.


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Lettre de Jules Roy à Jean Pélégri juste après la mort de Jean Sénac.


29 sept. 73

 

Mon cher Jean, Sénac a eu la fin qu’il risquait et que sourdement je pressentais pour lui. Il paie durement toutes les raisons qui ont compté dans son droit de la citoyenneté algérienne. Il y avait quelque chose de noir dans son soleil, du tragique, une sorte de condamnation. Nous n’avons pas fini d’y penser et d’en souffrir. Notre vérité à nous a été de fuir l’Algérie. Encore faut-il pouvoir. Je voudrais fuir le Morvan, l’étang noir devant lequel je suis, les bois tristes où j’erre, et tout m’y cloue pour le moment. Je savais depuis longtemps que j’allais vers une période amère de ma vie. M’y voici.

L’année 1974 sera sans doute la plus dure, ou peut-être le plus dur est-il passé. Après les certitudes, l’incertitude. Après la foi, le néant. Après la maison donnée, les refus, les doutes, les menaces d’engloutissement. Acceptons de bon cœur, sans rechigner, ce que donne la main céleste. Mangeons le pain sec, buvons de l’eau, rasons-nous la tête en esprit d’humilité et regardons en face l’horizon brouillé. Toute épreuve est bonne si elle grandit. Je me dis que je n’ai plus qu’une année à souffrir et qu’après, tout sera léger, que j’aurai exorcisé ma propre Algérie et racheté mon propre péché et celui de nos pères. Tania me dit que ce que je fais servira. Je doute que cela me servira, à moi. J’ai peut-être tort. Mais pour l’instant je suis dans la nuit. Passons. En tout cas, je n’irai pas à Paris quand j’en aurai fini avec ce que je dois écrire et que je n’ai pas encore commencé, tant je me sens impuissant à rendre ces deux années 1961 et 1962, tant je maîtrise peu mon histoire, tant j’erre et cafouille, tant je merdoie, tant je suis inquiet.

Mais je me réjouis du moins que toi tu trouves dans une maison ce qui fut si longtemps ma force et ma paix. La puissance des maisons est immense et mystérieuse et sacrée. Le malheur de Sénac est qu’il était sans maison et que l’Algérie même, qu’il voulait sa patrie, n’en était pas une.

La patrie des poètes, qu’est-ce donc ?

 

Affection pour vous deux.

   

Jules Roy

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Poème de Jean Pélégri dédié à Jean Sénac à l’occasion d’un hommage à Paris, Librairie Moati, Novembre‑décembre 1973

 

Quand un homme a le pouvoir d’apporter la LUMIÈRE dans les ténèbres

de dénouer complications et ambiguïtés pour rendre sensible l’ÉVIDENCE

de mêler vie et mort pour que VIE pèse plus lourd

 il a pour nom POÈTE

et, quand sous sa plume les mots de tous les jours deviennent

graine, sève, AVENIR

il s’appelle JEAN

Au‑delà des maladies, des races et des frontières

il cueille des mots, rassemble des fruits

il définit une patrie TRIOMPHANTE

où l’amour polémique.

 

DOULEUR, CACTUS de la Douleur

L’intercesseur s’est retiré, le dépositaire des rites et des secrets

L’EXORCISEUR

Nous voici mutilés PELEGRI-SENAC.jpg

… Reste le mot, tout simple, qui lui seravit de recours

PEUPLE

Peuple‑visage, peuple‑sourire, parole

Peuple‑terrasse, peuple‑rue, RIVAGE

PEUPLE‑MÉMOIRE ET SÉPULTURE

SOLEIL !

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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