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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Mardi 16 juin 2009

" Poète ça rime à quoi " suite...


Entretien avec Ahmed Kalouaz

      Ces textes qui, presque tous, racontent l’exclusion ou au moins l’anomalie source de rejet par une société normalisée, semblent avoir été écrits pour parler de ceux qui n’ont pas de mots pour se dire. Comme s’il s’agissait de réparer la langue en lui insufflant un autre rythme.

      Une mélopée, une berceuse où la vérité de leur souffrance parvienne jusqu’à leurs lèvres. Autour de quel thème ces nouvelles se sont-elles structurées ?

 

A. Kalouaz : Quel temps fait-il dehors ? voulait être l’histoire de la vie des gens tels que je peux les rencontrer parfois, dans la brutalité d’une situation ou d’un lieu, mais pour que l’histoire existe et ait sa cohérence, il faut qu’il se produise une conjonction de faits, d’événements qui provoque l’écriture. Il s’agit souvent d’une phrase entendue sur le quai d’une gare, d’un morceau de papier sur lequel quelqu’un a laissé quelques mots, d’un graffiti ou d’un objet dont la présence obsédante me rappelle une scène que j’avais envie de mettre dans un texte. Il y a donc déjà mon expérience de vie quotidienne et ce hasard objectif qui sont deux voies pour ouvrir l’histoire.

En plus, il y a le plaisir de jouer avec les mots, de rebondir d’un mot sur l’autre, avec l’idée que ces histoires sont destinées à être lues à haute voix, donc, privilégier en même temps que le goût pour une langue en mouvement, la cadence et le rythme du texte. Ma marotte, c’est la répétition. Il faut faire attention aussi par exemple à ce que l’attaque de la phrase ne revienne pas systématiquement. Que cela ne soit pas à nouveau une forme stylistique figée. Donc, inventer sans cesse. Le fait d’utiliser une phrase comme un refrain crée la musicalité d’une chanson. Il y a aussi l’impression que l’on donne de raconter une histoire précise, alors qu’il ne s’agit pas du tout de cela, afin que les faits qui se sont passés en réalité et que je veux faire ressortir, puissent revenir à la surface autrement.

C’est une façon de balader les gens et de les récupérer au cours de la chute qui tient souvent en quelques mots et que je cherche longuement. Pour ce livre, la première histoire qui a été écrite est celle d’Angélique qui s’est mise en place dans un train où j’ai été pris par la sensation de vitesse, et je l’ai écrite d’un seul coup en phrases très courtes. Une fois fait ce texte-là, j’ai su comment j’allais composer les autres, avec quel rythme, et j’ai songé à la chute brève de la fin. Cette nouvelle, ainsi que celles des Saintes-Maries, je les ai faites alors que je faisais régulièrement un atelier d’écriture avec des jeunes filles anorexiques dans un hôpital psychiatrique pour étudiants. Ce jour-là, il y avait une fille qui avait les cheveux très roux, et je ne parvenais pas à l’appeler autrement qu’Angélique.

Pour “ les Saintes- Maries ” comme pour beaucoup d’autres, “ Balise Argos ”, “ Galitto ciego ”, presque toutes en fait, il s’agissait d’un moment où j’étais au bord de la mer, et au jeu de mot qu’on peut établir insidieusement entre mer et mère. Ce qui a déclenché “ les Saintes‑Maries ”, c’est le nombre de seringues que je trouvais sur la plage, comme si elles étaient venues de la mer.

 

“ Quel temps fait-il dehors ? ”, la nouvelle qui donne son titre au livre comme “ Banquettes ” , “ La vie rien à attendre ” , ou “ La machine ”, sont les textes dans lesquels la complexité du dedans-dehors, l’incommunicabilité avec l’autre et plus largement avec une société qui érode ce qui entre dans l’excès et qui broie ce qui la remet en cause, se dit au travers de la folie, de l’autisme, de l’enfermement sur soi jusqu’au repli, voire au recroquevillement. Il y est question d’une déambulation au long des rues, des villes, des trains, des parkings et des trottoirs, au cours de laquelle peu à peu la coupure s’approfondit. Fracture aussi avec ce qui se passe à l’intérieur de l’être qui se rétrécit sous sa peau pour échapper au réel. “ Volubile dedans, silencieux dehors, malheur dedans et dehors, révolte inutile et insensée. ”

L’enfant qui lacère les banquettes pour blesser ce train qui l’a coupé lui-même de ses racines en l’emportant comme une pierre à la ville. Il ne peut rien dire d’autre que ce geste infiniment répété d’entailler une peau qui est peut-être la sienne, et une phrase unique : “ A part un sentiment de solitude, ça va. ” Celui qui, dès le départ sait que “ La machine est cassée ! ”, sans reflet de lui dans le regard de ceux qui l’approchent, sans que les signes qu’il trace à la craie sur le sol ne dessinent un monde où il ait la place d’exister. Un monde à sa mesure dans un monde démesuré comme un miroir sans tain. Tout cela aboutit aisément à un “ sous-sol d’immeuble ”, quel lieu plus inhumain, où “ comme les rats ne plus sortir qu’à l’occasion ”. Cette voix de femme appelant la mère qui lisait au creux des veines, pour y rejoindre le lieu du dedans de l’autre, en même temps soi-même.





A suivre...

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Jeudi 11 juin 2009

“ Poète, ça rime à quoi… ”

 

Ahmed Kalouaz, Quel temps fait-il dehors ?, Éd. Paroles d’aube, 1997.

 

      Quel temps fait-il dehors ? est un livre de nouvelles du monde dehors-dedans où l’histoire de l’un, celui ou celle qui raconte un petit bout de sa vie, croise celle des autres à l’intersection d’un mot, d’une phrase qui n’a l’air de rien, d’un jeu du destin qui mélange tout.

 

      “ Enfants, au sol nous dessinions un trait de craie sur lequel nous marchions. Je me souviens du vide de part et d’autre, d’une image bras tendus en balancier, et de nos cris quand le déséquilibre venait. De tout temps, marcher sur un fil c’est impossible. C’est impossible. Fragile, le temps fragile, et tout s’efface dans la chute. ”

Quel temps fait-il dehors ? 

 

      Petites nouvelles du temps d’ailleurs qui viennent sur la grève de son temps à soi se confondre. Écume des mots doux, un peu d’amertume, un peu de rire rare. C’est le voyage qui nourrit la parole montante, celle qui fait du désordre jusque dans les veines comme une bulle d’air étrange et légère. Parole dite avec la poésie qu’on aime, ludique et nous reprenant dans la farandole des langues décousues et sauvages de ceux qui ont du mal à être de ce temps rude.

      L’écriture d’A. Kalouaz naît par éclairs brefs, comme la vie en fait exploser sous nos regards souvent distraits, lorsqu’à la croisée des chemins se rencontrent des gens, des histoires, parfois seulement quelques mots recueillis au hasard, dont on ne saura jamais ce qu’ils voulaient dire. De ceux dont l’oreille se saisit parce qu’ils permettent, rien qu’à les dire, de franchir la distance entre le réel et ce qui est de l’ordre d’une coïncidence poétique. Autour d’une réalité crue et brutale, un halo de signes en périphérie, des boîtes de Néo-codion oubliées par la mer, un train qui zigzague entre deux villes où on peut mourir bêtement si on n’est pas blanc, un graffiti au bas d’une statue décapitée, et l’histoire clignote avec ses mots à elle. Là où l’image rebondit comme une balle de couleur qu’il suffit de saisir au vol, il n’y a rien à démontrer.

 

      “ Dans les filets au matin, relever des taches argentées, de l’écaille, un liquide où l’on pourrait nager, revivre comme avant. Longtemps avant que l’amour n’en soit plus. ”

Saintes-Maries-de-la-mer

 

      Tous ceux dont parle A. Kalouaz dans ces nouvelles sont au rebord d’un monde, d’une prétendue grande histoire qui passe sur eux et les renvoie au néant sans cesse. Multitude innombrable de paumés, immigrés sans visages, junkies, jeunes gamins des cités béton, ici ou ailleurs, les prisons se ressemblent quand la vie a pris un mauvais départ. C’est justement ce qui étonne : que de la lourdeur des situations qui nous sont tristement familières, puisse jaillir la légèreté du poème et de son rythme.

      Anecdotes qui semblent échapper à leur contexte pour se loger dans un décor – peut‑être ce dehors ‑ comme dans les récits où le conte intervient et trace un autre temps. A. Kalouaz connaît bien cette banlieue où la jeunesse dite deuxième génération dont on ne sait plus bien quand s’arrêtera le nom d’immigration, navigue au large d’un temps sans tendresse et sans repères ni géographiques, ni humains. Mais pas envie d’écrire cette navigation lente et malmenée par les échos chaotiques venus du pays et de son réalisme qui souligne les limites de ce que, de part et d’autre, on nomme intégration. A moins qu’il ne s’agisse, et pour le meilleur de ce qui nous concerne, c’est-à-dire la passion de connaître nos différences, d’une dés-intégration que les nouvelles très courtes de A. Kalouaz soulignent et recueillent.

      Des éclats de mots à la volée. “ Je suis un maniaque du ciseau ”, me dit-il. D’accord avec lui, inutile d’en rajouter, la force vient justement de ces images s’entrechoquant comme des pierres à feu. Rien de Mounsi et du lyrisme cruel et brûlant qui dépeint avec grandeur la folie des enfants de la Cité des Marguerites, qui, écartés des mythes fondateurs de leur culture,se donnent d’autres valeurs et d’autres absolus dans le mal et la mort. La dérive des villes devenues des ghettos, le chaos des banlieues “ deux couleurs, deux misères ” à la Martinique ou bien à Lyon, Marseille ou quelque périphérie parisienne, le racisme ordinaire “ à Nice Baie des Anges et dans une ruelle de Digne ”, A. Kalouaz les connaît en deux temps. Celui de l’enfance et celui de l’écriture, puisque s’il y retourne aujourd’hui c’est en tant qu’écrivain.

      C’est pourquoi chacun des textes a plusieurs entrées et fonctionne souvent autour de deux voix, dont l’une se perd ou se noie tandis que l’autre se faufile d’une nouvelle à l’autre. Images d’un kaléidoscope qui ne cessent de bouger et de se superposer pour s’écarter soudain, prendre de la distance avec le présent et le souligner à nouveau dans la chute où on bascule le plus souvent vers l’insolite. Comme si l’histoire de l’un venait s’enrouler autour de l’histoire de l’autre, qu’il n’a peut-être pas rencontré mais à qui pourtant il a contribué à donner du sens.

      Autant Mounsi trace des personnages pris dans la boue de leur destinée, qui ne peuvent vivre autrement qu’à perdre haleine pour se sentir un peu exister, autant ceux dont parle A. Kalouaz s’évadent par quelques mots ou quelques gestes en décalage avec le réel.

      La voix qui parle d’eux, qui témoigne, est aussi bien celle du veilleur du haut d’un phare que celle d’une sirène engloutie au fond des eaux. Voix d’une “ bande allée par le fond ”, ou “ d’un enfant qui chantait sur le fleuve, bien calé dans sa barque ”, voix de “ tout un peuple victime de la pierre ”, “ d’un bout de crack qui tue ”, ou de ceux qui crient devant la statue de Joséphine à la Martinique : “ Respect pour nous ! Respect pour nous ! ”

      A. Kalouaz qui rencontre quotidiennement par le travail d’écriture qu’il fait dans les prisons ou d’autres lieux de fracture dans la société ceux que la vie a exclus d’une certaine norme, raconte comment on peut être un étranger parce qu’il n’y a rien de possible à communiquer aux autres. Peut-être qu’il s’agit de faire se rejoindre ces échos séparés de la détresse, de la dérision, de la révolte, de la joie, ces destins qui paraissent différents et qui s’esquissent à peine en quelques signes, des graffiti, un refrain où le dedans-dehors soient confondus dans un espace d’énergie poétique.

 

      “ Ils voudront rien savoir si Angélique m’aime à sa façon. A sa façon. Ici on aime que pour soi, on n’aime pas les autres. Ce qu’on veut c’est le réconfort. Elle me dit : ‘ Un enfant c’est ce qu’il faut, ça les emmerde un enfant, et puis on peut l’aimer, il est à toi. Tu lui dis des mots qui veulent rien dire, et l’enfant sourit, il gazouille, c’est facile. ”

Angélique

 

      D’Angélique, aux Saintes-Maries-de-la-Me r, on suit la trace d’un monde qui se casse au travers de l’enfance par ce qui n’a pas été dit pour retirer la peur, toutes les peurs. Des mots doux qui auraient coulé dans la gorge comme du lait, mais à la place on a déniché un serpent. Des mots que la femme qui “ lisait les lignes de la main à la baraque de foire ” dans “ Quel temps fait-il dehors ? ”, parsème de tendresse en remontant les veines bleues “ d’un homme ayant eu les deux mains arrachées par la guerre ”, jusqu’au coeur. Mots qui, s’ils pouvaient se glisser comme drogue à l’intérieur des seringues trouvées sur la plage des Saintes-Maries, supprimeraient le manque d’amour “ des mots pétris par le mépris, le silence ou la haine. ”
A suivre...

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Mercredi 3 juin 2009

" Il faut imaginer Sysiphe heureux " suite...

     Abdelkader Djemaï  Un moment d'oubli  

      Plus encore que dans les livres précédents d’A. Djemaï il semble que le temps de ce récit avec les va‑et‑vient auxquels il nous a habitués au gré de sa mémoire mouvante qui s’écoule comme un ruisseau parmi les cailloux aux couleurs transparentes et laiteuses en dessinant mille détours soit au centre de l’histoire. Un temps immobile fossilisé à l’intérieur de l’événement qui a transformé un homme ordinaire “ … tu sais très bien quand tu as commencé à crever à petit feu. C’était un lundi de septembre, à 23H50 exactement, une nuit où il y avait beaucoup de brouillard. ”
      Et puis autour de cet instant arrêté, momifié au fond de sa gangue de silence et d’effroi le ruisseau de la mémoire glisse et forme une courbe irisée et chatoyante qui reflète les éclats d’un passé aux souvenirs heureux mêlés aux bribes du présent.  S’il ignore tout de l’avenir chasseur à l’affût qui le guette, Jean‑Jacques Serrano est resté relié à l’homme qu’il était  “ avant ” ainsi l’autre qu’il est devenu ne perdra pas tout à fait le fil de sa trajectoire au centre du dédale “… il te reste, enfouis en toi, quelques images, deux ou trois beaux souvenirs et un quignon de rêve. ”
      Le temps d’une vie que représente si poétiquement L’Homme qui marche d’A. Giacometti pris dans les milliers de facettes, de traits, et d’ombres creusées par le bronze ne s’exprime  jamais de manière aussi intense que dans l’effort que fait un être pour bouger au‑delà de lui-même “ Et puisque tu as tout perdu, tu n’as plus peur de rien ni de personne, sinon de toi‑même. ” L’image du marcheur est forte des symboles qui désignent l’être humain non pas dans son attente du “ temps qui passe ” comme le dit l’expression mais dans le mouvement qu’il faut faire pour produire ou créer de l’expérience. A chaque pas qui le rapproche de sa mort il s’enrichit et enrichit le monde de ces petits chef-d’œuvres que sont chaque rencontre avec le réel et la multitude de pistes qu’il offre. Parmi tous les possibles poétiques et pleins de sens que nous offre Un moment d’oubli, j’en retiendrai deux qui me touchent particulièrement et qui ont à voir avec les deux mondes entre lesquels je me promène au gré de l’écriture des autres et de la mienne.
      Cette façon de trouvaille fourmillant d’émotions qu’est l’attention minutieuse et bienveillante d’A. Djemaï pour les recoins de la vie des gens et pour ces choses qui composent leur réalité me renvoie aux rares écrivains nourris à la culture populaire tels que Jules Vallès ou Maxime Gorki et bien sûr on pense aussi au Camus du Premier homme. Avoir éprouvé soi-même ce qu’une enfance dans un milieu pauvre provoque d’enchantements déçus face à ce qu’on appelle avec respect et crainte “ la culture ” cela donne forcément à celui qui ensuite se met à raconter le désir de dire qu’il existe une autre forme de connaissance que celle enseignée comme un savoir unique, avec sa sensibilité, ses langages, ses rythmes, ses couleurs et ses infinies formes d’expression. Témoigner de cette culture qui est nôtre riche, puissante en présences et en images, généreuse et combative tout autant que l’est celle si proche des populations immigrées, et de tous les voyageurs qui n’ont pas toujours été à l’école ainsi que c’était le cas des vieux ouvriers paysans nos anciens, est un des rêves d’arc‑en-ciel qu’A. Djemaï poursuit à chacun de ses livres avec bonheur.

      “ Quand tu allais rendre visite à ta tante, qui avait emménagé au-dessus du magasin d’Alphonse Trimouillat, tu ne craignais pas de te noyer dans un océan de bassines, de brocs, d’outils, de balances et d’ustensiles suspendus ou posés à même le sol. Un univers de marmites en fontes, de bonbonnes, de boîtes, de tiroirs remplis à ras bord de vis et de boulons qui te fascinait. Un univers étincelant, rond, carré, pointu et tranchant, fait de cuivre rouge, de gros verre, de zinc, de laiton, de fer, d’émail, d’aluminium et où le plastique était quasi inexistant. ”

 Un moment d’oubli

 

      L’autre monde qu’A. Djemaï explore au gré de ses récits et qui est lié au précédent c’est celui de l’errance dont on a parlé et il n’est pas nécessaire d’y revenir sauf sur un point auquel je suis également sensible qui est l’attirance de l’auteur pour les trains, les gares, les quais… Tous ces espaces où se croisent et où on croise des êtres qu’éloignent déjà leur statut social et leur histoire. Un passager en smoking du Venice Simplon Orient Express avec ses dix‑sept wagons luxueux aux boiseries acajou et aux cuivres astiqués dont onze voitures-lits sont la copie exacte de ceux des  premiers trains Trans‑Européens des années 1926, et ses cabinets de toilette munis de petits poêles à eau chaude, débarquant de Vérone ou de Venise, et un clochard qui cherche à s’abriter du froid auprès des lampes rayonnantes orange malg ré la présence hargneuse des vigiles et leurs chiens… Encore ces deux mondes qui se frôlent et ne se voient pas, ne se verront sans doute jamais. Dans ce récit le train est placé comme le temps au centre de l’histoire. Jean‑Jacques Serrano y effectue son brutal changement de vie “ … tu te rappelleras toujours le Corail qui portait le numéro 3427. Il est parti le 25 novembre à 15H45 pour se rendre à Bâle où tu n’arriveras jamais. ”


A suivre...

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Vendredi 29 mai 2009

" Il faut imaginer Sisyphe heureux " suite...

Un moment d'oubli   
Abdelkader Djemaï
      Ce livre est dédié “ A tous ceux qui sont dehors. ” aussitôt on pense clochards, SDF, jeunes garçons et filles que leur famille n’a pas retenus, ex‑taulards qui viennent de sortir sans un sou, étrangers sans‑papiers, et tout ceux que les gens qui habitent quelque part appelaient quand on était gamins : les chemineaux, les voyageurs… “ Des hommes et des femmes de plus en plus jeunes aussi – érodés, émiettés, avec des sacs lamentables et des cartons sous le bras. ”
       Oui… tous ceux-là, Jean-Jacques Serrano au creux de sa petite tragédie bien à lui a en commun avec eux de se faire traiter d’épave s’il s’assoit un moment sur un banc au soleil pour roupiller un peu en défaisant ses godasses. Aussitôt que l’homme ordinaire entre dans la tribu de “ ceux qui sont dehors ” il se passe une chose étrange… c’est qu’il devient son double. Son double séparé… Aux yeux et au jugement des autres qui n’ont qu’une peur : être à sa place, il n’y a plus aucun lien entre celui qu’il était “ avant ” et l’autre qu’il est désormais. “ Personne ne sait ton nom ni d’où tu viens. ”

      Et si ceux qui le croisent ne veulent rien savoir de qui était le personnage dont il a quitté la peau et la dégaine au moment où l’horloge de sa vie s’est arrêtée c’est que chacun d’eux porte en lui cette schizophrénie redoutée, le sédentaire et le nomade, le riche et le pauvre, l’homme social et le solitaire et qu’ils n’exhiberont jamais au grand jour cette terrible aliénation de n’avoir pas l’audace de s’assumer multiples. C’est qu’il avait comme eux des souvenirs d’une enfance rassurante “ Une maison à un étage, avec une vaste terrasse, des murs clairs et des volets peints en bleu ciel, où tu es resté plus d’un quart de siècle… ”, une femme à qui il semblait convenir “ Laure te trouvait un certain charme… ” et qui lui plaisait et même il en était fier …une jolie fille mûrie au soleil du Midi… ” “ Elle était plus patiente, plus solide que toi. ” et un fils dans lequel sans doute il avait mis en secret ses rêves d’arc‑en‑ciel : son passé et son avenir sagement tricotés en une longue écharpe aux fils de toutes les nuances mêlées…

      Accepter cet être double en soi c’est être en marche sur la piste qui va de l’un à l’autre et relever le défi que pose une existence en dehors de la normalité. C’est faire un pas hors du monde dominant, de ses dieux et de ses maîtres. “ Au temps où ta vie était sans gros nuages, tu as dit une fois à l’un de tes amis qui allait être muté loin de chez lui qu’on pouvait être dans un endroit où il y avait tout et n’être pas bien, et vivre dans un coin complètement paumé et se sentir bien. ” Pour l’écrivain comme pour tout artiste qui vit avec le réel une relation chargée en émotions et en affects à laquelle il cherche à donner du sens, celui qui par sa présence dans la rue se marginalise n’a rien d’un étranger aux manières dérangeantes. L’angoisse de ne pas appartenir à une société où les êtres humains sont rangés dans des cases selon leur classe sociale et leur réussite ne touche pas les créateurs qui en résistant à l’aliénation se trouvent forcément dans l’entre-deux monde à un moment ou à un autre et en cela se mettent en danger d’errance, d’effraction et de désordre social…
 

      Qui sait en effet mieux que ces baladins de la vie comme l’était le peintre Vincent Van Gogh en marche vers Arles et vers la maison jaune où il ne sera jamais chez lui ou comme Molière et sa troupe d’acteurs de “ L’Illustre Théâtre ” tentant sa chance à Paris face aux troupes des théâtres permanents officiels, puis ayant échoué repartant vers le Sud et  montant le chapiteau pour jouer au hasard d’une ville où s’arrêtait le soir la caravane, combien l’homme n’est une créature sociale que s’il accepte de se sédentariser et de renoncer à accomplir sa puissance de rêves et à courir après les arcs‑en‑ciel… qui ne font toujours que grandir dans sa tête. “ Au lieu de faire carrière dans la police, tu aurais sans doute aimé être écrivain ou artisan… ” Bohême jusqu’au bout celui qui ne cesse d’accomplir le passage entre le monde de son enfance et l’enfance du monde afin que la jubilation et l’intuition poétique qu’il met dans son œuvre ne meurent pas avec lui. Le créateur déroule la spirale du temps dont il ne garde semblable au SDF que des moments arrêtés en plein soleil…

 

      “ Ensuite, il y a eu la naissance de Lucas et, plus tard, les voyages au Burkina Faso, au Guatemala et dans le sud‑est du Portugal, dans la province de l’Algarve, avant qu’un gigantesque incendie de forêt ne vous chasse de la tente où vous faisiez l’amour avec ardeur. Pendant les vacances d’été, vous séjourniez à l’Ajasson, la ferme de son père, André Rousson, qui cultivait, près de Cavaillon, du melon, de la prune, un peu de vigne et des légumes. ( … )

      Dans la journée, où l’air et la lumière étaient plus âpres, tu donnais avec Lucas, un coup de main pour la cueillette des fruits avec les saisonniers dont beaucoup étaient des Marocains. Ancien prisonnier des camps allemands, ton beau-père, qui, comme Lucas, ne parlait pas beaucoup, les logeait, les nourrissait et les payait convenablement. ( … )

      A la sortie d’un spectacle d’Ariane Mnouchkine donné dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Lucas vous avait dit que lorsqu’il serait grand il serait comédien et ferait le tour de la Terre avec sa troupe. ” 

Un moment d’oubli

 

      Remontant tel Sisyphe une fois encore sur cette scène où se joue l’absurde et même si le costume qu’il a endossé est celui d’“… un immigré de l’intérieur, un naufragé du dedans… ” il en a accepté le défi “ Tu es à présent un homme rompu, cassé, mais maître de ses pas, de son errance, de sa déglingue. ” et dans cette manière d’aller à la dérive il rejoint la liberté des voy ageurs que rien n’attache à un lieu obligé, à un travail, à une usure de soi résignée et l’oubli qu’il réclame, le seul qui lui est permis. “ Tu ne possèdes pas de montre, de réveil à la sonnerie rigolote… ” “ Tu lèves rarement les yeux vers les horloges de la mairie et de la gare. ” Oscillant à rebrousse temps il éprouve à la fois la douleur d’être séparé d’“ un monde concret, visible, réel et dur… ”, “ Un monde palpable dont tu ne pourrais saisir l’infinité, mais qui serait plein d’histoires de tous les jours, bonnes ou mauvaises, tristes ou heureuses, sages ou violentes.” et la légèreté du cheminement à l’écart qui le débarrasse de la mort et du temps.
A suivre...

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Vendredi 22 mai 2009

“ Il faut imaginer Sisyphe heureux ”

 

Un moment d’oubli
Abdelkader Djemaï
Ed. du Seuil, 2009

 

       “ Une des choses dont tu te souviens encore, c’est ton nom, Jean-Jacques Serrano, fils unique de Roberto, un menuisier rital, et de l’infirmière Françoise Reboux, une Savoyarde pur beurre, qui t’a bien éduqué. Le corps qu’elle a mis au monde, dans la joie et la souffrance, un après-midi d’automne est aujourd’hui en ruine. Seules tes maigres jambes tiennent encore un peu la route. Lorsque tu ne pourras plus marcher, quand tu tomberas par terre et que tu n’auras plus le courage de te relever, tu seras définitivement mort. ”

Un moment d’oubli

 

      J’ai rencontré Abdelkader Djemaï il y a une dizaine d’années. A l’époque j’ignorais tout de ce qu’était l’écriture et de ce qu’elle serait pour moi durant ces années écoulées depuis où j’ai eu l’opportunité de me coltiner avec l’écriture des autres et de devenir peu à peu comme l’a dit il n’y a pas longtemps Marie Virolle familière de la création algérienne.

      En suivant les petits chemins de la destinée sans rien en savoir j’ai été à la rencontre bienheureuse et aujourd’hui je peux dire primordiale de l’Afrique et de l’Arabie. Des mondes de l’Orient et du Sud qui sont les miens mais avant de me mettre à écrire je l’ignorais. Rien de bien étonnant à ça… nous autres occidentaux nous nous repassons l’information d’école en école et de génération en génération selon laquelle nous sommes nécessairement à l’origine de tout… Civilisations – cultures – découvertes gréco‑romaines sont notre tronc d’arbre commun bien enraciné depuis le début des temps dans une argile jusdéo‑chrétienne et à quoi bon aller chercher ailleurs ce qu’on a chez soi…

      Chez soi… Je n’ai jamais su quel territoire étrange ces mots désignaient avant que celui de l’écriture ne m’ouvre au-delà de toutes frontières à ce qui hors du ghetto d’Occident persistait à exister de manière joliment obstinée et insoumise à un ordre froid et unique – le nôtre.

      J’ai grandi au cours des années 60 dans un milieu plutôt populaire où le seul moyen de voyager étaient les livres. Les livres des autres : ceux que je lisais enfant et ceux que mes amis écrivains algériens m’offrent désormais en m’emmenant vers leur ailleurs m’ont ramenée chez moi… Et chez moi… justement ça je l’ai compris bien plus tard grâce à eux, ça n’était ni un territoire ni l’autre mais le chemin qui les relie qu’il allait falloir inventer… Le voyage des mots entre les “ deux mondes ” que nomme Hélène Cixous dans ses récits d’enfance algérienne c’est le dialogue par lequel le créateur en vagabond lucide et rêveur cherche le passage vers l’autre et vers soi-même.

      Quand j’écris à partir de l’histoire des autres qui s’approche et s’éloigne de moi comme le prisme de l’arc-en-ciel… plus je cherche à le rejoindre et plus il m’échappe et en s’éloignant il grandit encore… je commence à écrire la mienne et à entendre lointaine et familière en moi la voix de mes griots d’Afrique et d’Arabie. Les écrivains sont des voyageurs nomades qui à chaque escale reprennent le fil de l’écriture là où ils l’ont laissé la veille. C’est seulement comme ça qu’ils sont vivants.


  Abdallah Benanteur photographié dans son atelier par Djamel Farès
Cahiers Parl'Images
    



      Il y a une dizaine d’années quand j’ai rencontré A. Djemaï le premier livre dont nous avons parlé a été Sable rouge et je ne l’ai jamais oublié. C’est au moment où la génération d’écrivains tels que A. Djemaï, M. Kacimi, A. Chouaki, M. Mokeddem, N. Bouraoui, A. Benmalek, Y. Mechakra et bien d’autres entrait sur la scène de la création algérienne que l’Algérie de l’Indépendance et du renouveau se préparait à sombrer dans un désastre qu’aucun d’eux sans doute n’avait imaginé et qui allait teinter le sable des déserts du rouge des autodafés d’écritures devenues illicites et du sang des poètes…

      Et pourtant je me souviens qu’au cours de ma lecture de Sable rouge en cette période d’obscur les mots d’A. Djemaï parce qu’ils étaient aussi ceux d’une enfance entre deux mondes d’Orient et d’Occident m’ont fait entrevoir le bonheur de la rencontre. Ils racontaient les petits détails des existences partagées des hommes et des femmes qui comme dans l’histoire de l’arc-en-ciel grandissent au creux de nos mémoires à mesure qu’on s’éloigne d’eux. La langue d’A. Djemaï au cours de ce récit et de ceux qui ont suivi en touchant directement à l’intime des choses et des êtres et à ce qui les relie par une sorte de correspondance intuitive mettait à nu des émotions et des sensations qui renvoyaient le lecteur à sa perception d’enfant d’un monde empli de résonances. Cette façon d’écrire à la fois sobre et retenue mais chargée d’intensité dans l’évocation de petits morceaux de vies singulières produisait une sorte de poésie rugueuse qui m’a paru alors proche de celle des chanteurs des rues aux goualantes farouches.

      Ce livre à ce moment-là a réveillé en moi l’Algérie imaginée au fond de mon souvenir où s’étaient installés les vieux immigrés des années 60… La bonté muette qui ridait leur visage… Le malheur silencieux qui écrasait leur corps… La tristesse et la grandeur qui pointillaient leur histoire… Tout ça appartient à mon existence d’enfant des banlieues comme un trésor inépuisable dans lequel je n’allais pas cesser de puiser d’ailleurs. C’était mon autre monde. Celui vers lequel il fallait inventer le chemin. Sûr que si je n’avais vu que les conditions d’existence des ouvriers algériens immigrés j’aurais fait ce qu’ont fait la plupart des gens alors. J’aurais eu pitié. J’aurais eu honte. J’aurais eu peur.

      A. Djemaï dans Sable rouge est au-delà de l’histoire qui ne retient des hommes que leurs gloires, leurs tragédies ou leur insignifiance. Il a choisi déjà d’être du côté de la vie et de faire en sorte qu’en lisant ses pages on rêve à un Sisyphe heureux. Les mots simples et pudiques qui nous entraînent sur les traces de l’enfance du narrateur sont les mots des cultures populaires dont usent les gens quand ils communiquent entre eux quelle que soit la terre qui les a vu naître, grandir, peiner, s’émerveiller et mourir.

      En écrivant Un moment d’oubli quelques dix années après, “ cette histoire d’errance franco-française ” ainsi qu’il le note avec un clin d’œil malicieux dans sa dédicace, A. Djemaï renvoie dès les premières pages du livre à la destinée nomade et obstinée de chaque homme qui prend par le fait la trajectoire humaine en marche… Lorsque tu ne pourras plus marcher tu seras mort… Nous y revoici, ça n’a pas traîné… ce récit qui se situe “ dans cette ancienne ville de garnison avec son château à la tour carrée et son Grand Pardon ”, une ville de province française banale, met en scène un personnage qui évoque plus sûrement encore le Sisyphe de Camus. Celui qui, héros de l’absurde quel que soit son destin décide de l’accomplir de son mieux et d’aller jusqu’au bout. Arrivé tout en haut de la montée laborieuse Jean‑Jacques Serrano observe l’inconnu vers lequel il va descendre avec une innocence enfantine ou peut-être avec celle des fous…

 

      “ Souviens-toi : à ta descente du train, il pleuvait ce soir-là sur S…, où tu as échoué comme un morceau de bois mort rejeté par la mer. Une épave, en chair et en os. ( … )

Juste avant la fin de ton voyage, le train a roulé sur le viaduc, avec son siècle et demi d’âge, ses six cents mètres d’envergure et ses cinquante arches. Surplombant la vallée, le front posé contre la vitre, tu as aperçu, trois étages plus bas, des chevaux à la robe marron tourner, comme des morceaux de chocolat, dans une carrière de sable jaune. Frôlé par le vertige, tu as vu aussi, à quelques mètres d’un petit bois, des toits aux tuiles grenat, des morceaux de routes et des cabanes de jardins ouvriers avec leurs fûts en plastique bleu destinés à recueillir l’eau de pluie. ”

Un moment d’oubli





A suivre...

- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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