Voyage d'une fille de banlieue... suite...
Mercredi, 6 avril 2005, 18 heures…
Oui…
écrire un “ Journal ” pour parler de l’histoire
rouge rouge de la Citéet faire ce que j’ai toujours voulu faire témoigner de cette réalité et donner la parole à ceux
qui la vivent aujourd’hui et qui n’ont pas d’autre histoire à raconter que celle-ci la leur…
Ecrire un Journal comme celui de Leïla qui parle des cigognes qu’on trouve à Paris dans les cafés mais aussi dans les villages du Massif Central et de la Dordogne comme je lis page 47 “ Nous arrivons à Chenaud. La cigogne au-dessus de l’ancien café se dresse, vaillante, ses plumes sculptées comme des écailles dans la pierre. ” et des machines à coudre Singer qui se sont répandues à travers toutes les colonies tel un objet de culte : “ A Paussac, une fois de plus, je photographie l’enseigne de la Singer.(…) La Singer a habité les maisons musulmanes de la colonie, remplaçant souvent le métier à tisser. ”
Il me vient à l’idée que si Leïla se trouvait à côté de moi dans cette rame de métro et
que nous discutions de son livre comme nous l’avons fait à plusieurs reprises pour d’autres livres qu’elle a écrits chez elle ou au Sélect je lui demanderais pourquoi la cigogne et la machine à
coudre Singer… oui, pourquoi ces deux images qui reviennent systématiquement dans ses livres symbolisent plus particulièrement pour elle ses “ Algéries en
France ” ?
L. S. : La cigogne, la Singer. Ces variations d’objets symboliques et dérisoires me plaisent et je poursuivrai. La cigogne c’est l’oiseau magnifique de l’enfance dans les blés de l’été, et le cri des garçons arabes lorsqu’un vol de cigogne obscurcissait le ciel du village. La Singer c’est l’objet fétiche féminin et domestique du labeur maternel dans toutes les maisons avant la société de consommation pour habiller, dans les bavardages joyeux, les enfants. Patrice Rötig, l’éditeur de Bleu autour, a découvert une Singer ancienne dans une brocante de l’Allier, il n’a pas résisté, il l’a achetée pour moi, elle m’attend dans les bureaux de la maison d’édition à Saint-Pourçain-sur-Sioule…
Mardi, 12 avril 2005, 15 heures 20…
C’est drôle d’ailleurs car mon arrière-grand-mère que j’ai très bien connue était originaire du Nord de la France et travaillait comme couturière à façon pour des vêtements de pâtissiers et boulangers. Elle possédait une vieille Singer à pédale avec son marche pied en fer peint en noir et sa boîte en bois verni qu’elle refermait très soigneusement chaque jour devant mes yeux de gamine étonnée d’une telle attention portée à cet objet dont j’ignorais qu’il avait contribué à nourrir sa famille durant la guerre de 14-18. Elle racontait volontiers la misère ouvrière dans les filatures du Nord où elle avait travaillé dès l’âge de sept ans avec les autres enfants car leur petite taille leur permettait de se faufiler facilement entre les machines.
“ Je lis Mes Algériennes, de mon ami Albert Bensoussan. (…) La couturière de Tlemcen, sa cousine belle et raffinée ( elle avait transformé les cabinets turcs antiques en toilettes parisiennes avec le papier de soie réservé à la couture), renommée depuis Hennaya ‘ jusqu’aux rives de la Tafna ’, la même que la couturière des jeudis dans la maison de ma mère ? Cette cousine pesait de ses lourdes jambes ‘ sur la pédale à croisillon métallique de sa Singer ’, ma mère aussi avait une Singer et des patrons ‘ fel Pariss ’, modèles importés de ‘ Métropole. ”
Je n’ai pas pris de notes pour préserver cette mémoire ouvrière alors qu’elle m’a nourrie enfant de l’histoire de ma propre famille sans laquelle je ne saurais moi non plus aujourd’hui de qui je viens et pourquoi ces ouvriers des cités de mon enfance m’ont été si proches ensuite. Je n’ai pas écrit de “ Journal ” pour raconter ce que cette très vieille femme avait vécu et qu’elle nous répétait avec insistance ni pour retenir des fragments de son patois bien à elle dont il me reste un ou deux termes présents à mon imaginaire d’écrivaine tels que les truches qu’on laissait cuire longtemps avec un peu de graisse dans le poêlon en fonte et qu’on ratruchait ensuite avec gourmandise.
Non, je n’ai pas pris de notes… Et pourtant c’est cette mémoire et cette culture populaires tellement riches et vivantes qu’elles ont constitué au quotidien j’en ai la conviction les repères sur lesquels s’est appuyée notre société durant les années où on a pu croire à un certain idéal de bien-être partagé et d’accès à une vie meilleure. La conscience qu’avaient alors les ouvriers de sortir d’un monde d’exploitation moyenâgeux et de leur combat pour d’autres conditions d’existence nous a été transmise à notre insu et sans elle ces “ fils du pauvre ” tels que l’ont été en Algérie A. Camus et J. Sénac pour ne parler que d’eux n’auraient pas eu un jour la possibilité de devenir écrivains.
“ De sa mère, Camus aime les beaux yeux tendres et doux, il dit qu’il l’aime désespérément. De son
maître d’école, son père spirituel, de l’autre côté de la maison des femmes qui est pauvre, sans héritage spirituel, privée d’histoire et de patrie, de ce père attentif, bienveillant, généreux,
monsieur Germain, l’instituteur magnifique, il apprend tout, et que les fils du pauvre peuvent être des gens du livre. Ainsi, mon père et des générations de fils d’ouvriers agricoles et de femmes
de ménage dont certains ont accédé au jeune pouvoir algérien. ”
Mais qui aujourd’hui dans les cités de banlieue offrira à certains jeunes le choix réel de leur destin et les mêmes chances au sein de familles surpeuplées de pouvoir devenir eux aussi autre chose que des manœuvres ou selon le terme qui ne dit rien de ce qu’il recouvre des ouvriers de surface ? Il n’y a jamais eu pour eux ni exil véritable puisqu’aucune société d’origine vers laquelle désirer se tourner et revenir donc aucune nostalgie ni demeure non plus dans ce pays où ils sont nés et d’où ils se sentent parfois exclus en raison même de ce qu’ils ignorent d’eux. Et de ce qu’ils imaginent être leur étrangeté.
Pour eux tels que je les vois lorsque je partage deux jours par semaine leur existence dans la Cité le chemin afin de reconnaître ceux dont on peut dire : “ les miens ” n’est pas simple. Hors de l’ancienne route toute tracée qui a mené ceux qui les ont précédés vers les usines et les entrepôts de production intensive telle l’usine Placoplâtre de Villepinte avec ses fours d’où sortaient les plaques de plâtre que des manœuvres noirs posaient sur des tapis roulants par une chaleur de 50° quelle trajectoire pour ceux qui refusent une intégration au rabais.
“ On pense à d’autres ‘ fils du pauvre ’ sur la rive française, fils et filles de travailleurs en exil, aujourd’hui des chibanis, qui mériteraient, comme l’élève Camus, des instituteurs héritiers de monsieur Germain. Il en existe. Trop peu semble-t-il. ”
Oui… écrire un Journal mais sans connaître l’Afrique comme tous ceux qui sont nés ici et qui n’en n’ont pas bougé. L’écrire pour tenter d’éterniser encore un peu ces sensations d’enfance si fortes et si bouleversantes qu’apportaient avec eux les femmes et les hommes immigrés qui ont tant déterminé ma vie. Ecrire un Journal qui raconte l’histoire des jeunes Blacks juste en bas de l’immeuble, ceux qui ont investi le local de la laverie parce qu’il n’y a aucun lieu ici… Parce qu’ici ça n’est pas un lieu justement… Et encore moins une demeure… Alors on marque n’importe quel espace de sa parole à soi de sa présence pour se regrouper et faire face. Ne pas se laisser effacer gommer qui on est tout comme ont été gommées les personnes qui ont fabriqué durant quarante ans des voitures chez Renault et chez Citroën.
Et toi Leïla, as-tu été fouiller dans les
“ restes ” de l’île Seguin, cette “ île du diable ”, y prendre des notes, y faire des photos pour
toi, pour une autre partie d’un “ Journal ”
qui prendrait un jour la suite de celui-là, le Journal des
gens d’Algérie en France ?
L. S. : Je n’irai pas dans l’usine désaffectée de l’île Seguin. J’ai vu le film de Mehdi Lallaoui, où on entend parler des ouvriers. Elle existe dans La Seine était rouge, le père ouvrier militant politique emmène sa fille, la mère de Amel, qui voudrait entendre un récit que sa mère ne lui dit pas.







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