Lundi 2 janvier 2006
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C’est Louis qui l’a trouvée pour finir alors qu’on marchait là depuis deux heures pas moins et qu’il y avait plus qu’un petit recoin où on n’avait pas cherché et qu’on se disait qu’on avait dû se tromper… que c’était pas là… y’avait un autre cimetière au large de la ville du côté des bois…
C’est Louis qui l’a trouvée sur le bord de la grande allée tout près de la porte grise par où on était entrés comme si Céline malicieux et goguenard devant les deux mômes de banlieue égarés avec des cailloux au fond de leurs poches avait voulu nous faire une bonne farce parce que c’était dans son caractère.
C’est Louis qui l’a trouvée et c’était normal vu que Louis a le regard simple tout le temps proche du cœur et que Céline aussi il l’avait. Tous les deux ils étaient en bonne entente évidemment.
C’est Louis qui l’a trouvée la grande embarcation et toutes ses voiles déployées dans les élans fous du vent qui montait de la Seine et d’Océan. Dessus y avait juste écrit « Louis-Ferdinand Céline Docteur Destouches » et puis les dates et puis c’est tout. Oui… c’est tout… vous comprenez ?
On s’est pris la main l’ami Louis et moi et on s’est serrés très fort l’un contre l’autre à cause de la tendresse et le soleil maintenant était de la fête comme un bon camarade…
On a attendu un peu que nos cœurs reprennent le rythme du temps et on a posé nos cailloux d’océan vu qu’on savait bien en faisant ce geste que Céline il n’avait pas besoin qu’on lui explique. Les Celtes avec leur manie des pierres dressées ils ont coutume de déposer des galets sur les tombes des gens qu’ils aiment pour dire : « tu es vivant »…
Alors Céline le Breton il serait drôlement heureux de voir que l’océan l’avait pas oublié et que c’étaient deux mômes de la banlieue Nord… très Nord… qui lui passaient le message.
C’était un beau jour d’été… Quand on est ressortis du cimetière suspendu aux nuages silencieux sous notre carapace de rêves on n’a pas regardé le chemin qu’on prenait et on s’est embarqués machinal dans la pente où on a roulé déboulé chamboulé direction la Seine en tournant virevoltant vu que c’était un drôle de tourbillon la route où on s’était embringués par mégarde.
Et c’est comme ça qu’en se tenant très fort la main et en se perdant un peu l’ami Louis et moi on s’est arrêtés soudain à la hauteur d’un petit sentier qui partait sur la droite d’où un gros chien noir poilu et hurlant nous est venu dessus.
On a pas eu de suite le temps d’avoir peur pris par la course de nos pieds sur Macadam city blues boum ! boum ! ratata boum ! et par l’étonnement de voir rappliquer à quelques mètres derrière l’animal qui nous reniflait de partout et nous tournait bourrique d’un sens et de l’autre un petit bonhomme au pantalon rafistolé par des ficelles qui lui servaient de ceinture son gilet trop grand et gris pelé lui pendant sur les mains et qui tenait une bouteille de vin et des verres en essayant de suivre le chien terrible sans casser le fourbi.
- Agar ! Agar !… ici Agar !… il a crié en plein essoufflement au moment où il nous déboulait boitillant et grognant avec le drelin-drelin des verres qui faisaient une musique d’enfer.
Il avait de longs cheveux rouquins qui pendouillaient le long de son cou et son visage couvert de barbe très grise luttait contre les mèches qui ne pouvaient rien vis-à-vis d’un regard au lavis bleu excessif et doux.
- Hé les p’tits !… vous v’nez… on va s’boire un coup sur la péniche de mon pote La Vigue… la rouge avec les grandes bâches noires qui planquent le trésor…
D’un geste souple du poignet et pas vieillard pour deux sous il a relevé les manches du gilet et on a vu que ses mains étaient fines et belles et ses doigts très longs à peine tâchés d’encre au bord des ongles.
Il a eu un petit rire entendu et il a saisi le fourbi des verres et de la bouteille dans un bras et de l’autre il a passé son coude sous celui de Louis pour s’appuyer vu que ça descendait raide.
- Allez Agar ! en route chien du diable !…
C’était un très beau jour d’été…
Par Dominique Le Boucher
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Samedi 7 janvier 2006
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01:01
A Ziad et Bouna
C’était Novembre par le monde…
Il avait neigé très fort ce jour-là pendant que la nuit laissait tomber ses vieilles nippes sur nous. Il avait neigé très fort dans les rues de la cité nègre que les habitants de la grande ville à quelques pas appelaient comme ça vu que ses murs étaient recouverts de lave noire.
C’était Novembre de par le monde…
Il avait neigé très fort et les flocons semblaient écraser ce qu’ils touchaient en formant une armure pâle qui rendait la cité encore plus étrangère. On s’était habitués à sa peau noire et à ses scarifications plus claires à l’embouchure des halls mais tout ce qui aurait pu la faire changer de visage était une imposture.
On avait réunis là il y a quelques années misères alors que les blocks les plus proches du cœur du volcan où la première tour avait été figée dans sa lave d’ombre quarante ans plus tôt tendaient à se vider d’une coulée de sang qui séchait aussitôt sur l’herbe des terrains vagues des Africains venus du Mali du Sénégal de la Côte d’Ivoire… Des hommes jeunes aux torses de guerriers et aux paumes de géants que les employés des services de l’immigration avaient été chercher dans les villages là-bas… ailleurs… Les villages aux éléphants sacrés dont la peau ridée de griffures légères dessinant des paysages inconnus était d’un gris fragile quasi blanc.
On racontait que ces êtres-là ne connaissaient ni la maladie ni la vieillesse et si peu la mort…
C’était Novembre par le monde…
Il avait neigé très fort ce jour-là et on ne savait comment à l’intérieur de la cité nègre où les gamins blacks avaient commencé à construire leurs poings nus dans la neige qui givrait sur eux ses étoiles d’argent calcinées des pistes de glisse qui formaient à la tombée des vêtements de la nuit sur nous de longs zigzags où miroitaient les lueurs fugaces et roses des réverbères… on ne savait comment faire avec tout ce glacis blanc qu’on n’avait pas invité.
Il semblait vouloir effacer la couleur noire de la lave sans laquelle aucun de ceux qui vivaient dans le ghetto de la cité nègre ne se sentait chez lui. Et surtout les anciens qu’on avait rassemblés ici bien longtemps avant et qui n’avaient jamais eu d’autre demeure que la lave du volcan et ses étroits cratères où brillaient secrètement de minuscules lagons turquoise connus d’eux seuls.
Il avait neigé très fort et les flocons étaient aussi énormes que les noctuelles tournant autour des feux dans les villages d’Afrique qui donnaient de la joie et qui protégeaient les âmes de la nuit de la mort aux yeux couleur du fleuve. Leurs ailes se couvraient de cendres claires et presque blanches. Elles se posaient lourdement sur nous.
Il avait neigé très fort et aucun des employés aux services de l’immigration qui avaient conçu la cité nègre comme un ghetto où les êtres jeunes au corps de guerriers capables de courir durant des heures le long des pistes rouge cinabre et sang qu’ils avaient été chercher rentraient chaque soir derrière les grillages ne soupçonnait ce qui était en train de se passer.
C’était le printemps encore une fois de par le monde…
Lorsqu’ils étaient partis vers certains pays au cœur d’Africa propices à leurs projets qui ne tenaient plus à nourrir leurs usines de masques blancs des mains des populations venues de loin auxquelles ils promettaient fortune et chevilles cerclées d’or mais à fournir à leur peuple blanc vieillissant une énergie nouvelle grâce à ces corps de jeunes hommes noirs nerveux souples et rapides comme l’antilope dans l’herbe craquante dont seule le liberté guide la course magnifique… lorsqu’ils étaient partis vers certains pays d’Africa les employés des services de l’immigration ne s’étaient pas approchées des villes surpeuplées.
Ces villes où ce qu’ils connaissaient déjà chez eux des années misères avait commencé à ronger les populations d’ici et à planter ses dents dans leur chair tel le seigneur crocodile.
C’était le printemps encore une fois de par le monde…
Non… ils ne s’étaient pas approchés des villes que les Blancs avaient toutes construites ici avec la lave noire du volcan… Il étaient allés aussitôt après quelques renseignements traverser les grandes étendues de savane encore sauvage aux courts taillis frémissants d’appels et les espaces recouverts d’arbres géants au bord des fleuves jusqu’à de grands marigots que les villages entouraient au bord des pistes d’un collier roux et blanc sur lesquels l’éléphant sacré à la peu griffée de paysages d’un gris fragile quasi blanc veillait de loin.
Ils avaient eu connaissance par les vieux Blancs du temps des colonies de la mystérieuse vigueur des populations noires au cœur brûlant d’Africa dont la beauté des corps hommes et femmes confondus sous la lumière crue quasi blanche égalait la finesse des gestes dans la danse et l’élan prodigieux dans la course ainsi que les dons incroyables pour les rythmes des tam-tams et de tous les instruments les plus insensés.
Ils avaient aussi entendu parler de la bouche des conteurs et de leur langue trouée d’une perle de lune et des ongles des femmes broyant les pigments de terre pour peindre les maisons d’argile pâle…
Ils savaient les rêves de ces êtres solitaires qui vibraient ensemble au cœur d’Africa sous les poings nus de sueur et d’espoir des musiciens qui affrontaient la grande déesse mort aux yeux couleur du fleuve car la ie ici c’est pas gagné…
Mais tout ça ne les intéressait pas sauf ce que les jeunes qui remportaient les trophées dérisoires et pesant d’or dans les stades d’Africa appelaient entre eux : vitale présence… et qu’ils étaient venus chercher avec la même obstination que les anciens Blancs en leur temps de la canne et du coton.
Oui… ce qu’ils étaient venus chercher les employés des services de l’immigration c’était tout simplement l’âme fière et sauvage et le cœur libre des guerriers amants d’Africa qui donnaient aux pieds des hommes et des femmes cerclés d’un petit soleil d’or la légèreté et la vitesse dans la course des vents chauds sur la savane incendiée dont l’éléphant sacré à la peau griffée de paysages d’un gris fragile quasi blanc connaissait seul l’essence et la démesure.
C’était le printemps encore une fois de par le monde…
Par Dominique Le Boucher
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Mercredi 18 janvier 2006
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00:35
C'était le printemps encore une fois de par le monde...
« Vitale présence »… c’est le nom qu’ils se donnent entre eux les jeunes Blacks qui habitent la Cité Nègre aux murs recouverts de lave noire d’où ils partent le matin très tôt alors que les fenêtres des blocks ressemblent à de petits lagons d’eau claire où se refléte la brume orangée dès que c’est un peu le printemps et que tous les autres autour d’eux dorment sous la lourde fourrure des rêves traquée par les maîtres des lieux.
Les quelques années misères plus tôt où leurs vieux étaient arrivés dans les cités d’ici et où il n’y avait déjà plus rien à faire avec ses mains de ce que faisaient les anciens parmi les odeur du charbon mouillé frais et des coulées de fonte qui fuyaient rouge des fûts immenses ce qui les a rendus aussi puissants que des guerriers au torse d’arbre baobab ou niungo couvert de scarifications… les quelques années misères sont loin d’eux comme les grandes étendues de savane encore sauvage.
Il faut dire que vite fait les cités de ce côté-ci qui ont eu l’air y’a des temps de flagrantes brousses qu’on regardait s’incendier de flammèches d’or et ça crépitait au large des palissades après les espaces coupés en petits carrés tranquilles des jardins ouvriers vu que des terrains vagues où des troupeaux de chiens errants menaient la chasse aux fouines et aux renards y en avait plein… oui… faut dire que vite fait on les a séparés de la terre en les travestissant d’une pelisse de goudron noir indélébile.
C’était le printemps encore une fois de par le monde…
Au départ leurs vieux ils ont pas vu la différence d’avec Africa sauf pour ce qui est du paysage flamboyant de là-bas et de ces épouvantables froidures qui tournoient ici en vrombissant de silence aux ailes ferrailles transies dans les vibrantes forges et se posent sur leurs épaules couvertes de boubous légers de couleurs vives comme des noctuelles de cendres claires presque blanches.
Au début… non… rien vu ou à peine… c’était encore des ruelles macadam ouvertes sur des vergers semblables à de riches tissus à l’abandon ou sur des friches qui se tissaient de coquelicots et de mûres saignant noir et sucre à l’automne.
Au début… leurs vieux… ils ont imaginé des espaces où leurs corps pourraient se libérer des sueurs du jour dans la course avec les grands vents entre les usines qui les rongent de leurs dents lentes et les baraques où ils créchent sur des paillasses rêches…
Au début… leurs vieux… se libérer de cet esclavage-là par le plaisir des jeux au long des corridors criblés de ces floraisons fragiles que leurs pieds écrasent en retombant et des mains écorchées sur les peaux et les cordes tendues où elles glissent graves et légères parmi les vents… pfuitt… pfuitt…tam-tam-ratatatam…
Au départ leurs vieux ne vivaient pas comme eux depuis qu’ils se souviennent à l’intérieur du ghetto que le grillage a séparé des gens d’ici bien avant leur naissance et qu’on appelait déjà la Cité Nègre.
C’était le printemps encore un peu de par le monde…
C’est vrai qu’ils se retrouvent en bas des blocks de lave noire qui sont rien qu’à eux vu qu’ailleurs on n’les veut pas et qu’c’est là qu’ils ont appris les rites des sociétés d’ici ensemble comme ils sont toujours et comme on l’a décidé à leur place.
Pour eux y’a eu de folle étendue de savane sauvage et de villages aux éléphants sacrés la peau ridée de griffures légères qui dessinent des paysages inconnus d’un gris fragile quasi blanc que dans les histoires que leurs ont raconté leurs vieux.
Oui… y’a rien eu d’autre ici qui puisse les faire rêver pour sûr…
Mais « vitale présence » a pris le relais de ces origines qui sont plus que des traces à l’intérieur loin… drôlement loin… peut-être des parfums très forts venus des fleuves et des marigots aux colliers de villages roux et blancs le soir… peut-être des couleurs qui incendient les troncs des baobabs… des appels et des cris au creux des gorges qui attendent la transe du tam-tam d’Africa pour entrer dans la fête…
Oui… tout ça c’est « vitale présence » au centre de leurs torses de guerriers que les scarifications ne protégeent plus et le long de leurs jambes qui n’ont pas pu se mesurer avec l’antilope et le lynx ni entrer en êtres fiers et libres dans le combat de la vie solitaire. Pour eux les jeunes des cités d’ici y’a eu de la fraude dès l’origine faut le dire car on n’leur a pas donné le choix.
La fraude c’est d’abord d’habiter à l’intérieur de la Cité Nègre avec les autres qui sont tes cousins et d’être ensemble à discuter en bas des blocks comment faire pour leur montrer à ceux du dehors… ceux qui ont pas des grillages qui les gardent d’aller se mélanger… leur montrer qu’on a dessous la peau l’élan des grands vents qui portent plus loin que les pieds des gens d’ici et la vigueur du sang des guerriers aux scarifications faites jadis pour se protéger des désirs hostiles.
La fraude c’est de commencer à courir de l’autre côté de la zone d’herbe craquante et brûlée qui délimite le territoire de la Cité Nègre au milieu des mômes blancs qui ont les fringues avec les marques que toi tu as pas et qu’ils te narguent mais déjà tu les largues à la première échancrure des palissades vu qu’y n’savent courir que sur black bitume et que les égratignures des terrains vagues n’sont qu’à toi.
La fraude c’est de commencer à croire que tu peux leur ressembler vu que sur les terrains de l’école aux cendres grises légères quasi blanches tu te mesures à eux et que c’est toi pour une fois qui éveilles le regard déjà affranchi des types qui te matent dans les vestiaires avec curiosité et presque de la bienveillance pareille à celle de l’instit quand tu racontes au centre des cousins qui t’entourent les histoires d’Africa que disent parfois tes vieux avec la nostalgie sur leurs lèvres humides.
Mais toi au fond tu sais bien que tu appartiens à la coulée de sang qui a séché sur l’herbe des terrains vagues de la Cité Nègre… Tout i appartiens aux rêves d’Africa sur lesquels veillent les éléphants sacrés dont la peau est ridée de griffures légères qui dessinent des paysages inconnus d’un gris fragile quasi blanc.
C’était le printemps encore une fois de par le monde
Par Dominique Le Boucher
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Mardi 24 janvier 2006
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01:32
C’était Novembre encore de par le monde…
Il a neigé très fort ce jour-là pendant que la nuit laissait tomber ses vieilles nippes sur nous. Il a neigé très fort dans les rues et ça a transformé Macadam black parkings et murailles de lave en un édredon dont les plumes givraient aussitôt au milieu des draps d’ombre de la Cité Nègre.
Il a neigé très fort et les réverbères aux halos bourrés d’ailes de noctuelles comme les feus des villages d’Africa rendaient tout ça encore plus effrayant avec ce masque blanc figé pareil à la mort aux yeux couleur du fleuve sur la peau de la Cité Nègre.
C’est vrai qu’à l’intérieur de la cité ils ont pas eu l’habitude de ça souvent vu que la neige quand elle se pointe de par ici et sûr que c’est une erreur elle dure pas longtemps à cause de la chaleur de c’qui couve sous la lave. Pfuitt… pfuitt…
C’est vrai que cette année elle a commencé à ramener les plumes de son édredon troué par malveillance alors que c’était pas du tout l’hiver et qu’il a fallu partir à l’entraînement les matins roux d’automne qui sont les mêmes que tu vives dans la zone ou pas avec ses flocons de coton gelé qui entrent sous la capuche du jogging et que c’est pas possible de les virer de là.
C’était Novembre encore un peu de par le monde…
Déjà qu’ils aiment pas trop ça sortir du ghetto à l’aube à force d’avoir vu leurs vieux se tirer du pieux dans le ventre de la nuit noire les paupières bouffies comme des têtes de chauve-souris le café noir à peine avalé et les fringues tu les remets pareil à la veille parc’que la force d’en prendre d’autres tu l’as pas et tes pieds sur les trottoirs bitume de la cité ils cognent… ta-ta-ta-ta… jusqu’à l’arrêt du bus… le premier…
Non… sortir à l’aube du ghetto ils aiment pas vu qu’ici cette heure-là elle n’a rien de la poussière ocre rose mouillée sur la peau nègre d’Africa au cœur de la savane écarlate quand ça commence à chauffer un peu et que l’odeur elle suit d’herbes brûlées et d’épices froides et que les animaux se réveillent en se frottant contre la terre comme leur ont raconté leurs vieux.
Et pourtant ça fait depuis qu’ils ont l’âge des mômes qui vont chercher le pain qu’ils ont commencé à lutter de leur corps de jeunes guerriers capables de courir durant des heures le long des pistes rouge cinabre et sang contre la brûlure des ailes de noctuelles qui marquaient leurs muscles tendus de petites coupures cuisantes.
Oui… ça a commencé tôt ce rituel d’initiation et c’était bien pour eux car ça leur a donné une arme redoutable et beaucoup plus subtile face aux gamins blancs que les cailloux qu’ils ramassent pour se défendre des plus grands qui les attendent à la sortie de l’impasse et dont rien ni personne ne va les défendre.
C’était Novembre de par le monde…
Il a neigé très fort ce jour-là et personne ne sait quelle idée est venue dans la tête des gamins blacks de fabriquer soudain à la place de la piste de glisse un énorme éléphant blanc totem de glace en plongeant leurs mains nues à l’intérieur des tas de flocons qui ont planqué déjà le bas des escaliers et les murailles béton de lave noire jusqu’à pas loin d’un mètre.
Ici c’est un pays où les choses démesurées elles existent aussi et quand ça commence on n’sait pas du tout par quel moyen on pourrait arrêter ça. L’idée des gamins blacks de construire entre les grilles du ghetto où y a rien qui donne de la grandeur le totem de l’éléphant sacré à la peau d’un gris fragile quasi blanc elle venait de la quantité de neige pas croyable qui a submergé vite fait Macadam black et tous les parkings de la Cité Nègre.
Y avait pourtant les vieux qui rentraient en déblayant de larges coups de leurs souliers qui avaient dans des temps écrasé les fleurs fragiles des coquelicots les termitières pâles aux parois déjà solides et qui les appelaient pour qu’ils traînent pas dehors à c’t’heure !
Faut dire que c’était pas bien vu qu’ils soient dehors des limites du ghetto à n’importe quelle heure et la nuit alors ça surtout pas… mais quand ils étaient encore au creux du ventre d’Africa leurs vieux ils avaient des nuits violettes et ocre rose qui en finissaient pas de faire la fête sous leurs pieds…
C’était le printemps encore un peu de par le monde…
Non… ici c’était pas bien vu que les jeunes s’amusent au milieu des herbes craquantes des terrains vagues rouges et depuis qu’on avait décidé de leur interdire de sortir de la Cité Nègre après l’heure du couvre-feu y avait autour des grillages dehors des vigiles armés de leurs guns et de leurs flash balls qui les guettaient pour entamer avec eux une partie de chasse cruelle au cas où ils auraient été assez fous pour ne pas écouter les recommandations de leurs vieux.
C’était Novembre de par le monde…
Et encore plus de ce côté-ci de la terre vu qu’on vit depuis les temps d’un peu après leur naissance claquemurés entre les lourdes plaques de lave noire et que la nuit ici même l’été quand ça pétille rouge c’est violent si t’es un Nègre.
Et surtout un jeune Nègre cousin ! Alors là c’t’encore pire !…
Ce couvre-feu ils l’avaient mis on n’sait plus à quelle occasion qu’on s’est dépêchés d’oublier et ils l’ont laissé parce que quand t’es un Black dans la nuit t’es comme chez toi… tu leur échappes…
C’était Novembre de par le monde…
Il a neigé très fort ce jour-là et au moment où ils sont sortis du terrain pour o’entraînement la ville tout autour était étrange… une déesse obscure tatouée blanc… un masque noir sous la neige…
Ça les a fait rire et ils ont couru comme des gamins en criant fort et en se poursuivant vu que les quatre heures d’entraînement c’était plutôt tendu avec les compétitions qui auraient lieu au printemps partout de par le monde… Et s’ils gagnaient ils pourraient enfin quitter le ghetto devenir des seigneurs de guerre qu’on admire sur ce territoire où on n’s’occuperait plus de leur couleur.
Ils ont couru comme ça en poussant des cris de guerriers vainqueurs en direction de la Cité Nègre et d’un coup brutal ils ont pris les phares d’une voiture de police en plein dans les yeux.
C’était Novembre de par le monde…
Il a neigé très fort ce jour-là pendant que la nuit laissait tomber ses vieilles nippes sur nous. Il a neigé très fort dans les rues de la Cité Nègre et ça a rendu tous les chemins les carrefours et les terrains vagues qui l’entourent de leurs derniers enlacements pas reconnaissables.
Y avait que le large cercle des réverbères et leur halo de noctuelles accrochés aux filaments blancs luisants des grillages et aux palissades qui ressemblaient ce soir-là à des pans de banquises sculptées par les poings fous des vents qui pouvaient faire un repère fixe mais quand on s’éloignait alors c’était la nuit des mondes où ne régnaient que la frayeur et la solitude comme deux énormes gongs de cuivre sur lesquels frappaient des êtres sans tendresse. Boum… boum… rata ta ta boum !…
C’était le printemps encore un peu de par le monde…
Ils étaient deux jeunes Blacks qui sortaient de l’entraînement et ils riaient en se poursuivant certains que pas une antilope débusquée au cœur de la savane rouge pouvait leur échapper à la course… Deux jeunes Blacks au torse de guerriers couvert d’étoiles de sueur et prêts à conquérir d’autres grandes cités de par le monde… Deux jeunes Blacks qui rentraient à la Cité Nègre en culbutant les termitières de neige gelée à la carapace de lucioles d’argent mat de joyeux coups de pieds et ils ont pris brutal les phares d’une voiture de police en plein dans les yeux…
C’était Novembre de par le monde…
Rapides cinq types armés de guns et de flash balls ont bondi de là-d’dans prêts à rigoler un peu comme ils font à chaque fois qu’ils tombent sur de jeunes Blacks dans un coin où y a personne qui peut survenir et qu’ils sont sûrs d’entreprendre une chasse fructueuse.
Il a neigé très fort ce jour-là et de l’autre côté des grillages de la Cité Nègre pas du tout loin d’eux le totem de l’éléphant au corps de givre avait pris des proportions incroyables et le froid qui marchait sur lui en faisait lentement une présence terrible et inquiétante que le halo des réverbères environnait de feu.
En voyant les cinq types hérissés de leurs piquants d’acier sombres se précipiter sur eux les deux jeunes garçons blacks ont retrouvé l’aisance de la course dans leurs pieds chaussés de baskets de couleurs vives et ils se sont enfuis du côté de la nuit.
Vitale présence savait que rien ne pourrait les arrêter quand ils sont entrés dans l’impasse obscure qui menait tout droit aux entrepôts frigorifiques de viande où de lourds paquets d’animaux morts et de grandes quantités de viande d’éléphants blancs attendaient que les camions du marché de gros viennent se charger d’eux.
C’était le printemps encore un peu de par le monde…
Peut-être les parfums très forts venus des fleuves et des marigots aux colliers de villages roux et blancs le soir… Peut-être les couleurs qui incendiaient le tronc des baobabs… Peut-être les appels et les cris au creux des gorges qui guettaient la transe du tam-tam d’Africa pour entrer dans la fête…
Oui… tout ça c’était « vitale présence » mais la neige qui était tombée très fort ce jour-là avait tout effacé de leur mémoire.
C’était Novembre de par le monde…
Arrivés au fond de l’impasse ils ont escaladé le mur haut de trois mètres qui séparait les bêtes mortes découpées en morceaux durs comme des blocs d’ébène des vivants et ils ont ouvert sans savoir la porte du premier entrepôt frigorifique qu’ils ont trouvé sous leurs doigts qui ne sentaient plus que les dents du froid en eux.
C’est à l’aube que l’homme vêtu d’une épaisse blouse de coton blanc avec la capuche qui le faisait ressembler à un voyageur du désert les a trouvés blottis l’un contre l’autre au milieu des monceaux de quartiers d’éléphants gelés qui leur faisaient une muraille étincelante comme une banquise tagguée de fines traînées d’herbes rouges et sang.
Quand il a allumé toutes les lampes de l’entrepôt persuadé qu’il était victime d’une mauvaise vision due à ce qu’il venait à peine de sortir du sommeil avec un peu de café et de vin rouge il a vu avec de la frayeur et du désarroi que leurs visages saupoudrés d’une brume de givre pâle avaient la beauté immobile et ancienne de deux masques noirs sous la neige.
Quand les gamins Blacks de la Cité Nègre sont descendus pour l’école l’éléphant totem sacré de glace à la peau ridée de griffures légères qui dessinaient des paysages inconnus d’un gris fragile quasi blanc dont la carcasse géante arrivait la veille au second étage d’un des blocks avait disparu. Il ne restait de lui que de petits cratères creusés par ses énormes pattes dans la croûte de neige gelée… de petits cratères creusés à l’intérieur de Macadam black qui étaient curieusement remplis chacun de couleur.
Et ceux qui ont suivi ce chemin de traces multicolores affirment tous qu’elles finissent par se perdre à l’extrémité du dernier terrain vague en direction du Sud et qu’on peut ramasser au creux de chacune d’elle autant qu’on en veut des poudres de couleurs comme on s’en sert pour dessiner sur les maisons d’argile blanche d’Africa.
Alors on peut croire que ce sera encore un peu le printemps un jour de par le monde…
Par Dominique Le Boucher
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Vendredi 17 février 2006
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Journal d’une fille de banlieue
Des banlieues périféeriques
Samedi, 3 décembre 2005 à Saint-Denis
Ça fait longtemps que l’envie m’avait pris de vous entretenir de nos histoires de la banlieue…
Nos histoires écrites comme ça sur des morceaux de papier au hasard de mes voyages qui en finissent pas à travers notre périféerie macadam vu que comme tous ceux qui crèchent quelque part à l’intérieur du territoire vague de la banlieue je prends beaucoup mes pieds pour marcher et la semelle de mes souliers est aussi usée que la peau dans le creux des paumes des vieux ouvriers.
Oui… ça fait longtemps que j’avais envie de vous parler de nous…
Ça fait longtemps qu’elle s’effrite avec ses grumeaux d’encre la banlieue sur mes p’tits bouts de papier déchirés où je la gribouille… la gribouille arsouille à la table d’un bistrot en buvant un café-crème ou un chocolat et dedans je trempe mon nez et la mousse m’éclabousse douce c’est tellement bon…
Là où ailleurs assise sur la banquette tout au fond du 154 je la gribouille l’histoire de la banlieue la nôtre quoi… pendant qu’il se trémousse au milieu des étendues d’eaux vertes et jade comme des petits lagons à fleur de Macadam black.
Alors voilà… je vous retrouve là où je vous avais laissés l’autre jour à l’intérieur de la bétaillère des banlieues le 154…
Vous vous souvenez sans doute : Tam-tam-ratata-tam ! ça vous dit quelque chose ?… L’autobus des brousses qui arrive brinquebalant tonitruant comme un vieux rhinocéros solitaire… Crachant hululant aussi de ses pneus sur l’asphalte où ça givre d’hiver et ça fond d’été il s’écrase pesant d’un côté de l’autre sur les terriers bitumes des tamanoirs… trous énormes dedans y pourrait chavirer un navire… Vlouf ! Vlouf !…
Oui… c’est bien ça… c’est lui l’autobus d’Afrique… le nôtre avec sa tôle rouge et feu de terre poussière tout couvert à cause de ces traversées qu’il a dû faire il nous arrive… ta-ta-ta-tam !…
Le 154 c’est notre bétaillère amicale où on s’entasse fraternels les caddies engrossés des, pastèques trop mûres l’été et des légumes pour mettre dans la marmite avec les poissons qu’on a achetés au marché de Saint-Denis.
Donc l’autobus d’Afrique le nôtre… celui de la savane rouge rouge terre et feu on l’attend l’ami Louis et moi en compagnie de notre voisine black de palier une généreuse personne enroulée à l’intérieur d’un grand boubou vert du dedans des arbres d’Afrique quand il en reste du vert c’est du profond d’émeraude quasi noir et dessus des grands dessins de fleurs ocres avec encore qui s’enroule autour d’elle une très vaste écharpe qui brille des éclats d’ombre des nuits rousses du Sud. Pour finir enserrant ses cheveux crépus de neige obscure un foulard aux nœuds acrobates et de tons tout pareils d’émeraude et de savane rouge rouge…
C’est notre voisine on la rencontre parfois au moment juste où on referme nos portes elle avec son amie qui habite le block d’en face celui où heureusement y a des ascenseurs car ici c’t’escalier c’est pas possible… pas possible…
- Bonjour… bonjour… ça va ? ça va ?… un sourire gentil pour le bon voisinage et par la porte entrebâillée toujours la bonne odeur des épices et de la marmite où ça mijote tout doux… un jour peut-être on nous invitera pour goûter un peu… ouais rien qu’un peu… peut-être un jour…
On l’attend l’ami Louis et moi l’autobus le 154 un samedi de cet hiver terrible juste après que les grands incendies du mois de Novembre se soient éteints mais pas pour longtemps par un de ces jours où le froid vous gèle le museau même en dessous de la cagoule noire qui nous fait un peu comme d’étranges corsaires de la banlieue.
On l’attend le 154 l’autobus d’Afrique à notre arrêt familier qui est juste à côté de la cité vu qu’on a décidé de partir en vadrouille à trois pas de chat botté d’ici direction Saint-Denis l’appareil photo dans le sac sur mon dos plein de choses pas utiles comme d’habitude mais sans le sac je n’pèse pas…
On l’attend et on se souffle sur les doigts d’impatience une petite fumée chaude et puis soudain on l’entend bien avant qu’on le voie… Tam-tam-ratata-tam !
Le 154… Nord… toujours vers le Nord… qui trimballe avec lui la p’tite histoire de la banlieue…
Oui… c’est bien lui le 154… notre autobus d’Afrique… il arrive bondit se cale juste là tout contre qu’on lui saute dedans sa vaste carcasse malmenée d’un bout à l’autre des géants lézards de bitume et qu’il nous emmène où on veut pour aller photographier les tags qu’on a repérés Indiens qu’on est près du canal en endroit assez glauque qu’il semble au moins par ces temps d’hiver et de boue qui nous colle pour sûr les semelles. Un endroit qui donne probable pas loin du camp retranché derrière d’énormes palissades de ferrailles couleur gris mistigris au moins d’épaisseur un pouce de la main elles ont et encore plus haut du fil barbelé barbare où flottent des drapeaux sacs poubelles en plastique bleu…
C’est le camp où se vautrent chienlit les unes sur les autres les caravanes des gitans avec au milieu les baraques en tôle qui tournent de l’œil sous le viaduc qui vibre pareil une bombe explosant juste à côté quand foncent sauvages les trains d’banlieue en fracassant tout le bazar… boum ! boum ! ratatata boum !
Zig-zag rouge terre et sang et bleu d’acier qu’on voit pas lancée tel un fabuleux iguane bolide la machine qui vous harcèle l’intérieur des oreilles profond vous hurle vous houspille toutes les trois minutes environ que si vous n’savez pas c’est un lâché de bombes juste là sur vous que vous allez croire… Vrang ! Boum ! Vroum !
C’est l’enfer qui vous arrive dessus vous secoue vous agite vous fait très frémissant et vous rejette mou comme une anguille contre l’eau verte pas ragoûtante presque noire quand c’est l’hiver et qu’y a pas de lumière du canal qui en a pris l’habitude et qui s’en fout.
C’est à c’t’endroit qu’ils habitent les gitans pareil à d’autres avant dans les baraques en tôle du bidonville… mais eux ils créchaient parmi les gens des blocks qui poussaient partout champignons… à leurs pieds on pourrait dire et la zone au printemps était picorée de coquelicots rouge savane et sang et de fleurs de lin qui cherchaient à manger turquoise le soleil.
Tam-tam-ra ta ta… ! l’autobus le 154… vous le connaissez bien maintenant vu que c’est l’animal totem de l’histoire et qu’il reviendra à chaque fois nous chercher l’ami Louis et moi pour nous emporter au-delà de nos palissades de papier.
Par Dominique Le Boucher
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Publié dans : Banlieues
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