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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Samedi 18 avril 2009 6 18 /04 /Avr /2009 22:01

Atonie… nie… nie…
Epinay, jeudi, 16 avril 2009   

 

Ouaouf ! Ouaouf ! me revoilou…

Y a un moment que dans la “ série ” des multiples “ Petites Chroniques ” que je gribouille par ci par là qui n’sont en fait que des bout à bout de mes fragments d’écrits vrac et gais lurons… de notes d’instants comme ça… celles qui causent de la vie de la cité de banlieue où je zone trois jours la semaine comme je vous ai raconté plus les vacances ça fait une marmite de temps pas vrai ? … donc mes P’tites Chroniques de la cité sont en rade vu que… en gros… écrire sur un monde vide dans un temps vide là où des gens expriment plus de désir… même quand on sensibilise à rebrousse‑poils sans arrêt et qu’on a l’imagination sur le pont ça lasse ! …

C’est dans le canard intello au rabais Télérama spécial Mai 68 que j’ai trouvé l’expression qui colle parfait à notre période qu’on vit là… m’excuserez si j’ai pas tout pigé le galimatias vasouilleux des gus qu’écrivent là‑dedans… suis qu’un chien moi hein ! … et eux zécrivent pas pour les chiens mais j’ai tout lu sérieux… donc l’expression qui m’a bien causé c’est : “ atonie sociale ”… Et comme vous vous doutez que le mot “ atonie ” c’est pas un poteau que mézigue je fréquente d’habitude j’ai été faire un tour du côté de mon dicco voir si j’avais correct senti l’affaire… Drôlement que ça m’a branché les définitions comme quoi faut se fier à son intuition quand on est pas du milieu du grand savoir ça aide… Et même si on a des tendances animal ça aide… Ouaouf ! Ouaouf !

Alors voilà… “ atone ” ça veut dire “ sans expression, sans vie ” par exemple “ en parlant du regard ”… Et “ atonie ” : “ Inertie morale ou intellectuelle ” au sens figuré c’est celui qui me plaît à moi… Ça y est vous savez tout… et de  “ l’atonie sociale ” à l’atonie populaire y’a qu’un pas qu’on a franchi je n’sais quand mais probable que c’est pas hier et qui a fini sans doute par me convaincre qu’écrire sur du “ sans expression, sans vie ” c’est pas nécessaire…

Bon mais faut que je vous commence par le début que vous pigiez un peu ce que mézigue le clébard des banlieues Ouaouf ! Ouaouf ! je suis allée faire à farfouiller les intérieurs de c’magazine que j’n’achète jamais pour sûr… C’est qu’on se baladait avec l’ami Louis vu que c’est à peine les vacances et que nous autres les prolétaires fainéants comme des rois de c’t’époque on en profite à donf… y’a deux trois jours de ça du côté de la Bourse du Travail vers République vous savez ? Non évident vous n’savez pas sauf à croire que comme nous vous êtes des passionnés d’la vie sociale de c’pays qu’existe plus…  la vie sociale je eux dire hein ? alors là qu’elle est atone c’est pas rien… 

La Bourse du Travail où y’a toujours devant l’entrée avec une petite table et des paplars qu’ils distribuent aux passants deux trois Blacks qui font l’info au sujet de la lutte des sans‑papiers qui triment dans cette contrée et ailleurs… les nouveaux bois d’ébène… Le bâtiment où elle crèche la Bourse il est comme le travail… en ruines… en loques… explosé mille éclats ses vitres au carton rapiécé… ses murs noirs mais dessus on a affiché des centaines d’images qui racontent l’histoire des sans‑papiers jour après jour mieux qu’un journal de bord d’navigation haute mer avec des dessins à la plume on dirait… des gravures que vous imaginez pas… 

Le type qu’a fait ça on n’sait pas qui il a pas signé mais c’est un peu Rembrandt un peu Goya un peu Druillet… enfin le tout mêlé et ça refile au lieu qui dégueule sa misère et son abandon la pêche que la chanson de Lavilliers Les Mains d’or elle a refilé au travail qu’était toute la vie pour des générations d’ouvriers… Comme quoi l’art populaire c’est ce qui reste hein ? Ouaouf ! Ouaouf ! 
  

La Bourse du Travail si vous voyez elle est pas loin du Théâtre libertaire Déjazet où ça m’est arrivé d’aller voir Léo et entre les deux y’avait une librairie pas formidable mais une librairie c’est des livres d’abord et les gens qui les ont écrits… Ouais je sais là je n’vous apprends rien sauf que là y’avait… vu qu’y’a plus… elle a cramé… dedans derrière la vitrine c’est tout noir… en ruines pareil que la Bourse et que le Travail… une malédiction… le quartier qui veut ça… enfin c’est triste des livres qui brûlent et une librairie qui meurt…

Donc avec l’ami Louis on s’approche et de l’autre côté d’la grille par terre dans les bouts de verre jeté tout seul juste une tache rouge noire le magazine que je vous causais au début… c’est Louis qui l’a attrapé… Mai 68 l’héritage… drôle quand même on aurait dit qu’il nous attendait cet héritage de Mai 68 nous autres qui vivons dans un endroit… une grande cité d’banlieue où les mômes pour héritage ils ont l’ennui… la crasse… le mépris… le rien quoi… ce qu’on est en train de leur refiler nous… la honte !

Sûr que de lire tous ces gaziers comme ceux qu’on s’est farcis déjà en mai de l’année dernière… les marioles qui font des études des analyses ou qui bavent leurs tirades rapport à un bout d’notre histoire si proche avec des discours venus de la lune qu’on se demande où ils étaient ces cornichons à l’époque… sûr que de se les fader à nouveau les spécialistes de l’évaporation des idées que vous n’pouvez pas les rattraper raccrocher avec les pinces à linge aux fils de votre vie quotidienne… une jolie lessive de moments frais… ça ne nous branchait pas lerche !

Pourtant s’il était là au milieu des débris de c’monde qui est moins en moins le nôtre ce bouquin sale et torchonné mais bien lisible pas une page qui manque c’est qu’on allait peut-être trouver là‑d’dans deux trois mots de réconfort de bienveillance au milieu de notre dérive à la ramasse dans un temps qu’est plus rien qu’une grande entourloupe morbide… deux trois mots de joie vraie comme ils savaient en dire Deleuze… Bourdieu… H. Cixous… aux étudiants rebelles de la Fac de Vincennes… un temps qu’a l’air d’être aussi loin que la lune c’est vrai…

Donc vu que le chien et moi on a toujours plus rien à dire de cette société en lambeaux agitée d’humains bulles qui n’voient rien n’sentent rien n’comprennent rien n’pensent rien des autres… les autres où ça… ? on se pose juste la question si ça a déjà été comme ça avant qu’on n’l’avait des fois pas remarqué nous autres les blaireaux binocleux étourdis qu’on est…  Ouais cette société toc où on survit depuis un an et demi deux ans qu’on résiste… s’acharne… et que ça empire c’est pas la nôtre ah ! non alors…

Mais c’était tout le contraire les années nomades de notre jeunesse farouches et utopiques qu’on a eu le bonheur de vivre avec l’intensité que vous n’savez pas et comment ! dans les parages des sixties… et que là on pourrait en écrire en aboyer et en raconter des pages… Ouaouf ! Ouaouf !


          Ouais on pourrait… on peut quand on veut on s’y colle et ça va couler tout jaillissant tout bondissant l’encre pareil qu’un ruisseau plein de petit cresson bleu entre les cailloux sauf qu’on n’le fait pas… Ça fait des piges qu’on n’le fait pas et les autres qui l’ont vécu comme nous les gens des milieux populaires… des milieux ouvriers paysans… tout le monde qui est ni écrivain avec patente et autorisation du comité des lettreux à médailles ni journaleux détenteurs de la vérité ni profs dans les Universités… tout le monde qu’est rien de tout ça mais juste soi‑même… il ne le fait pas plus le monde ou quasi pas alors que chacun les a expérimentés ces moments du “ devenir révolutionnaire ” qu’il les appelle Deleuze dans sa vie quotidienne chaque minute et comment ça a tout chamboulé bouleversé enchanté à vif brutal redimensionné l’existence… C’est tellement rare d’avoir la baraka dans les 70 piges que ça dure la vie de s’affronter au réel qu’il fallait pas le louper… Ouaouf ! Ouaouf !

Non… les gens vous moi… nous autres quoi… on est des quantités qu’avons grandi dans c’t’ambiance unique des 68‑78… une dizaine pas probable notre cadeau féerie… et à n’pas moufter depuis sur ce qui nous a mûri là d’un coup en pleines paluches… un si beau fruit… pourquoi ?

Ceux qu’écrivent pas d’habitude… ils écriront jamais plus désormais c’est gagné… les robots qui distribuent payante encore !… d’la gangrène de mort ils ont réussi ça c’est clair… ils les ont renvoyés à ce qu’ils ont été y’a deux siècles turelure… quand on les traitait d’ahuris analphabètes incultes et le pataquès du mépris avec… Ceux qu’écrivent pas qu’étudient pas qui n’créent pas qui n’mouftent pas de la façon qu’est reconnue alors dans ces heures de la grande promesse d’une culture populaire puissante qui sortait jaillissait de partout comme l’expression véritable d’une conscience humaine bourrée d’invention et de son imaginaire qu’a pas attendu l’autorisation des bons maîtres du savoir et du pognon pour machiner des palais de cailloux et des chef-d’œuvres de brindilles… ceux-là tous ceux‑là pour la première fois ils ont osé approcher des lieux confisqués de la connaissance officielle et ils ont mélangé joyeux et grands leur intelligence de la vie et d’ses intuitions extras ludiques à l’intelligence de ceux qui font des livres et qu’haranguaient pour l’exception du haut d’leur bidon qu’était la plus belle des chaires de la rue… 

Si y avait eu que cette expérimentation‑là de la rencontre spontanée qu’on n’pouvait même pas supposer six mois avant dix ans avant un siècle avant de deux réalités avec des différences maousses claquemurées malgré des tas de révolutions à l’intérieur de deux classes sociales séparées fossiles… Si y’avait eu que la passage… et c’mot‑là c’est pas rien hein ? des mots de l’un à l’autre des uns aux autres… qu’a pas été un mythe j’vous le garantis et que ceux qui l’ont vécu dans les milieux populaires… ouvriers… employés… paysans… femmes au foyer… chacun en a gardé préservé comme le secret d’un rêve qu’était en train de colorier le réel à chaque minute à chaque seconde… Si y’avait eu que ça même… s’approprier le savoir qu’on nous a toujours dit qu’il était réservé à une certaine clique et que le nôtre alors c’était peau d’balle and co !…  

En prendre ce qu’il nous faut comme l’expliquait Bourdieu aux jeunes de la cité du Val Fourré et mettre enfin ce qu’on est et ce qu’on ressent ce qu’on désire et ce qu’on a rêvé et fabriqué à mains nues de ce monde sous la lumière dansante des jours de ce printemps adorable… s’il y’avait eu que ça la rencontre et le partage entre “ ceux qui triment et ceux qui pensent ” et ce que ça a provoqué après la transgression de ces mots archi-bidons calibrés exprès pour que la séparation elle demeure… que les uns soient définitif des figurants et les autres les acteurs… s’y’avait eu que ça alors déjà y avait tout ! Ouaouf ! Ouaouf !…              

 

A suivre... 

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Vendredi 30 mai 2008 5 30 /05 /Mai /2008 23:31

Petites chroniques d'une cité de banlieue
Comme la rose et comme l’hirondelle
Epinay, dimanche, 11 mai 2008
   

 

Si tous les êtres humains avaient le cœur naturel et bon des vieilles femmes et des vieux hommes d’Algérie de mon enfance il se peut que ça m’arrive encore d’en croiser une ou un sur mon chemin d’errance de la banlieue à Paris sur Seine deux fois par semaine c’est de plus en plus rare et je me dis qu’un jour j’aurai perdu tout à fait cette possibilité qu’ils m’ont donnée de retirer ma peau d’apparence pour retrouver dessous l’être d’enfance le seul en fait qui m’intéresse…

Ouais si tous les êtres humains renouaient avec ce qu’y a dessous cette peau dedans ils se sont casés à l’étroit et puis ils s’y sont faits et puis ils ont oublié qu’ils ont eu tout l’espace du monde pour crever papillons la chrysalide sanguine de l’habitude à vieillir absents pour s’échapper de la prison-carapace de la muraille-corps qui est le manque d’émotions devenu non pas une façon d’être mais l’être… s’ils renouaient avec l’urgence de ressentir et d’improviser des réactions spontanées comme les roses qui sont l’intuition qu’a le rosier du printemps alors le bonheur nous reviendrait semblable à une hirondelle et il nicherait sa petite maison d’argile et de paille sous le toit de notre demeure ouverte à tous les hommes…

J’ai grandi comme je vous ai déjà raconté dans un de ces blocks à Aubervilliers tout proche de l’endroit où les cabanes de l’ancien bidonville avaient fini par crouler et muer décharges terrains vagues pour chiffonniers et ferrailleurs chantiers en rade au milieu des zimmigris qui à l’époque de ces années 60 nous venaient de l’Algérie ça se comprend bien… Ceux qui ont traversé le cocon de mon univers d’enfant étaient des vieux hommes et des vieilles femmes arabes ou kabyles que je trouvais vieux j’imagine parce qu’ils étaient loin de mon âge mais du coup le fait qu’ils soient si proches du monde sensible qui était le mien me les a rendus obligé tout de suite fraternels…

Aucun d’eux n’était allé à l’école ou si peu et ils n’avaient pas perdu leur rapport premier aux choses et aux êtres qui fait qu’avant d’acquérir un savoir raisonnable on est paré d’un savoir d’intuition comme le rosier et l’hirondelle… Pendant que je grandissais dans le giron des vieux zimmigris sans me faire à cette théâtralisation du quotidien où on ne doit plus que jouer son rôle bouffon qui n’réagit jamais avec ses tripes automate à la mécanique que la société lui a greffée à l’intérieur du trognon je résistais tant que je pouvais à la violence de l’éducation faut voir comment on nous traitait la plupart des maîtres ou des maîtresses étaient des brutes sans bonté qui devaient faire de nous des répliques d’eux-mêmes et une grande part de leur savoir s’écoulait dans les caniveaux des cités parce qu’ils ne savaient pas transmettre ni donner… Pas sûr que ça ait beaucoup changé aujourd’hui et que le pas envie d’apprendre des gamins n’soit pas le même que le nôtre…

Nos maîtres eux ils n’ont jamais eu l’intuition du printemps ou du bonheur et les vieux zimmigris qui ont évité de perdre la relation magique que les êtres simples partagent avec ce qui les entoure pareils à des artistes débarrassés de la conquête de la gloire étaient pour nous enfants de la zone les derniers survivants d’une Babylone où les roses et les hirondelles rendaient la maison des hommes meilleure à vivre…

      C’était il y a deux jours dans notre cité d’Orgemont à Epinay comme vous savez et j’étais très inquiète parc’que les hirondelles étaient pas encore de retour de leur hiver africain d’habitude dans la cité on les entend piailler crier se poursuivre avec leurs appels stridents leur vol très haut leur folie de pirouettes en bas en haut mais là rien et si elles allaient plus revenir qu’elles restent de l’autre côté qu’elles m’abandonnent…



         L’autobus des brousses notre 154 j’étais dedans direction Paris la rotonde au fond là où j’aime bien parc’qu’on se trouve au milieu des gens mais là des gens y’en avait pas lerche pour cause de vacances j’ai remarqué une femme sans doute maghrébine avec le foulard qui cachait vraiment tous les cheveux les lunettes noires et la grande robe sombre jusqu’aux pieds pas la djellaba ni le haïk mais quand même… elle avait le caddie pour aller faire les courses à Saint-Denis sans doute… Pas loin d’elle un jeune gamin maghrébin aussi tout seul genre 12 piges à peine vêtu comme les mômes pas friqués d’ici pantalon de survêt et polo ordinaires elle plutôt sévère et lui le regard doux rêveur des enfants qui sont aimés et aussi deux jeunes femmes blacks tout le monde moi avec bien occidentalisé dans les façon de faire et de n’pas se regarder et de n’pas se causer des automates remontés à point quoi…

Ils sont montés un ou deux arrêts après moi Lacépède je crois enfin vous connaissez… les Studios Eclair… lui je l’ai tout de suite repéré vu que le couple qu’ils formaient était pas ordinaire… Il avait une veste et un pantalon gris négligé sur une chemise ouverte des cheveux couleur café et des boucles pas très longs pas très courts je me suis dit tiens ! il ressemble à Gainsbourg c’est drôle il avait vraiment l’allure quand il l’a menée direction de notre recoin an fond du bus notre animal des brousses presque déserté ce jour et qu’elle est arrivée le petit sourire mutin l’expression enfantine sur les lèvres je me suis toujours fait la remarque que les vieilles femmes d’Algérie les vieilles Kabyles surtout ressemblent à des petites filles… Il la tenait par la main elle était intimidée mais on la sentait ravie elle ne voulait pas s’asseoir pas nous déranger il lui a dit d’une voix caressante :

- Mais si assied-toi il y a la place…

Elle a ri de plaisir et elle s’est assise au milieu de nous elle nous a tous regardés chacun notre tour elle a fait un geste de salut de la main et de la tête aussi…

- Bonjour tout le monde… sa voix était comme celle de son fils une caresse le parfum des fleurs des champs dans ce matin de printemps et elle avait l’air d’une fleur elle aussi avec son visage aux pommettes roses sa peau fine couleur mie de pai n pas ridée du tout ses cheveux qui frisaient légers papillons au henné roux sur son front sous le foulard couvert de marguerites de tas de nuances des bleus des mauves des verts et des tatouages indigo insectes légers incrustés à son cou et à son front bijoux un peu pâlis par les années…
 

Ses yeux deux noisettes claires ont rencontré les miens et on s’est regardées un long moment elle a semblé me questionner : qui tu es toi ? et c’était toute mon enfance à Aubervilliers qui me revenait une grande goulée de bonheur léger qui se pointait comme les hirondelles d’Afrique elles avaient fait le grand voyage elles étaient là enfin…


Photo de jeune fille kabyle tirée du livre Femmes d'Afrique du Nord Cartes postales ( 1885-1930 )
Leïla Sebbar et Jean-Michel Belorgey
Ed. Bleu autour, 2002

      Il est revenu avec les tickets qu’il était allé acheter au conducteur de l’autobus des brousses et il s’est assis à côté d’elle il faisait attention il veillait sur elle il n’avait pas du tout les traits ni rien d’un homme du Sud il ne lui ressemblait pas pourtant ce qui passait entre eux frissonnait dans l’air c’est vrai qu’on aurait dit Gainsbourg quand elle lui a souri j’ai vu qu’elle n’avait presque plus de dents mais ça ne faisait rien vu que ses lèvres fines étaient rouges comme des cerises fraîches…

      Elle a repéré vite fait que sa voisine au foulard sombre et aux lunettes noires devait être d’un paysage comme le sien et elle s’est mise à bavarder en arabe après avoir dit que c’était bien parce qu’il faisait beau et son œil espiègle mine de rien a vite détaillé le vêtement austère et le foulard noir elle a demandé si elle n’avait pas chaud elle elle portait une robe bleue en tissu brillant et des babouches d’un bleu plus clair ses bras nus laissaient voir sa peau pain d’épice presque blanche…

La voisine elle a été d’abord un peu étonnée et elle a hésité et puis comme on n’pouvait pas résister à son sourire de petite fille et à ses mimiques pour cacher sa bouche de sa main quand elle parlait elle a répondu qu’elle était allée à la Mecque alors il ne fallait pas montrer ses cheveux ni ses bras c’était interdit et elles ont approuvé toutes les deux en arabe avec de grands gestes graves des mains et nous autres on formait l’agora autour d’elles on écoutait et on essayait de capter les mots arabes le jeune garçon maghrébin aussi il avait l’air très intéressé par la rencontre des deux femmes leur histoire qu’on devinait et la parole qui circulait vu que le fils s’en est mêlé même si lui non plus il ne parlait pas un mot d’arabe…

- Moi aussi je voudrais y aller… elle a dit en regardant l’autre avec de l’admiration et de la bienveillance… mais je peux pas… toute seule je peux pas… c’est loin…

- Oui c’est loin c’est vrai… non toute seule c’est pas possible… c’est dangereux…

- Moi je n’veux pas qu’elle y aille sans moi… il a réagi en posant sa main sur le bras de la vieille femme qui a hoché la tête… non non ! pas sans moi j’ai pas confiance… il a continué et l’autre a approuvé pareil pendant qu’elle le regardait et qu’il répétait non pas sans moi… c’était un bon fils même s’il ne parlait pas un mot d’arabe et elles ont papoté toutes les deux et nous autres autour on écoutait et lui aussi…

Quand elle s’est arrêtée il a voulu lui mettre son ticket dans la main et j’ai vu qu’elle avait des mains fines et potelées malgré l’usure du temps et la peau qui faisait comme celle des fruits à la fin de l’été avec les poignets tatoués de tifinaghs ces signes de l’écriture kabyle pareils à ceux des femmes algériennes de mon enfance au marché d’Auber je m’débrouillais j’échappais à ma grand-mère qui causait des plombes au marchand de gâteaux je les suivais elles avaient des djellaba aux tissus légers couleurs pastels roses bleu turquoise jaune citron lilas pailletées d’or et d’argent et leurs cheveux longs au roux sombre et lumineux épais sous les foulards en fleurs répandaient l’odeur forte du henné autour d’elles on les repérait facile au milieu du marché elles riaient et parlaient toutes à la fois…

Je les trouvais belles c’était des princesses des contes je voulais toucher leurs robes les tissus étincelants leurs corps généreux à la peau crémeuse elles allaient acheter des poules vivantes que le marchand gardait dans de grandes cages et qui piaillaient c’était une cérémonie je vous raconterai…

   Photo de jeune fille kabyle tirée du livre Femmes d'Afrique du Nord Cartes postales ( 1885-1930 )
Leïla Sebbar et Jean-Michel Belorgey
Ed. Bleu autour, 2002
   


      Pour le ticket elle a dit non qu’elle avait peur de le perdre… garde-le toi… et elle a penché la tête du côté de sa voisine pour poser une question en français l’autre a fait répéter plusieurs fois elle ne comprenait pas alors elle lui a demandé toujours avec la malice : tu ne comprends pas le français ?

- Si je comprends le français… elle a répondu d’un ton très sérieux et on a ri et son fils qui suivait comme il pouvait a ri et il a dit gentil…

- C’est toi qui ne parles pas bien le français… et il a ajouté pour l’excuser… elle n’est jamais allée à l’école c’est pas de sa faute… à l’époque hein ! c’était comme ça en Algérie c’était la colonisation…

- Oui elle a répété c’était comme ça… et elle a fait un signe des mains qu’on y peut rien c’est la vie…

- C’est vrai que beaucoup d’enfants algériens y sont pas allés à l’école… on était colonisés mais nos enfants eux maintenant ils ont des bons métiers… médecins… ingénieurs… elle a repris sa voisine et j’ai pigé parce qu’elle s’animait d’un coup elle sortait de sa réserve à cause de l’injustice de tout ça et le jeune garçon maghrébin écoutait… j’ai pigé qu’elle venait d’Algérie elle aussi…

La vieille femme a bien capté et elle a demandé : tu es algérienne alors ?… oui je suis de l’Ouest… d’Oran… elle a répondu et pour la première fois elle a souri et moi aussi j’ai souri parce que de tous les Français de souche comme on dit dans notre autobus d’Afrique j’étais pour sûr la seule à connaître la carte de l’Algérie par le cœur et la ville d’Oran vu que mes amis écrivains d’Algérie m’avaient raconté… je lui ai souri en pensant à Jean Sénac le poète assassiné Yahya el Ouarani Jean l’Oranais à Hélène Cixous et à tant d’amis perdus pour toujours dans les replis de ma mémoire…

- Ah ! Oran… elle a dit songeuse… moi je suis de Kabylie… de Bejaïa… et j’ai ri à l’intérieur de moi je n’m’étais pas trompée je ne pouvais pas me tromper… les vieilles femmes les princesses kabyles de mon enfance lui ressemblaient trop…


 Photo de femme kabyle tirée du livre Femmes d'Afrique du Nord Cartes postales ( 1885-1930 )
Leïla Sebbar et Jean-Michel Belorgey
Ed. Bleu autour, 2002
       


      Elles étaient heureuses elles s’étaient retrouvées et elles se sont mises à parler en arabe et à rire ensemble et elle s’est excusée elle mêlait souvent des mots kabyles à l’arabe… l’autre a dit qu’elle aussi elle avait des ancêtres kabyles mais elle n’avait pas appris à parler c’était dommage… et nous tout autour qui ne parlions que le français on écoutait l’histoire de la vie de ces deux femmes qui nous arrivait comme un conte dans l’autobus des brousses et qui donnait à ce printemps un peu lointain une magie pas croyable…

C’était elle toute parée de son innocence de sa légèreté et de son enfance qui nous avait permis pendant ce trajet qui a duré à peine un quart d’heure de retirer nos défroques de passants étrangers pour partager nos vies d’êtres humains ordinaires c’était elle qui venait de me faire piger après toutes ces années ce que les vieux hommes et les vieilles femmes d’Algérie de mon enfance m’avaient légué cette façon simple et fraternelle de voir el monde et les gens autour d’eux dont je me demandais de qui je la tenais qui est celle des poètes et des enfants…

Quand ils sont arrivés à leur station un peu avant la mienne Saint-Denis Porte de Paris vous savez… il a posé sa main sur son épaule et il a dit avec la douceur pareil… tu viens maman c’est là… elle s’est levée et elle nous a fait signe de la main… au revoir la compagnie et bonne journée à tous… à bientôt alors… elle s’était arrêtée et elle nous regardait chacun notre tour elle avait pas envie de s’en aller il l’a appelée encore le bus allait repartir alors vite elle est descendue mais sa présence est restée là au milieu de nous où elle avait fleuri comme les roses du jardin sont l’intuition que le rosier a de l’arrivée prochaine du printemps…

Quand je suis descendue de l’autobus des brousses la première chose que j’ai remarquée ce sont les cris aigus et vifs des hirondelles qui volaient en rase-mottes au-dessus du canal elles étaient là elles étaient revenues de leur hiver africain je le savais et à nouveau le bonheur simple allait nicher sa petite maison d’argile et de paille sous le toit de notre demeure ouverte à tous les hommes…
 

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Vendredi 23 mai 2008 5 23 /05 /Mai /2008 23:08

                         Céline à Meudon suite...
Une fois trouvée avec certitude le 25 ter de la Route des Gardes on a fait quelques photos discrètes de la maison pas des voyeurs du tout nous autres alors trop timides trop innocents et même si on aurait jamais pu le rencontrer notre Céline vu qu’on est nés moi en 1956 et p’tit Louis en 1964 alors que lui il a fini son voyage en 1961...

Le portail et le jardin devant la villa Maïtou la maison de Céline


      On était tellement émus qu’on osait même pas faire le reportage sous le soleil brûlant de l’été 2006 si vous vous souvenez c’était terrible alors on a descendu le petit chemin et là on a immortalisé dans la boîte cette partie de Meudon que Céline aimait tant...







Le Sentier des Boeufs avec sa cheminée en face du chemin qui monte vers la maison de Céline




et qu’ils sont en train de casser complet, son Sentier des Bœufs avec la grande cheminée de ce qui devait être un ancien four à briques car en bas ce qu’ils construisent c’est redoutable !












Le Sentier des Boeufs vu d'en bas en 2006













      “ Les quatre pavillons de la route des Gardes ont été bâtis sur les coteaux de la colline de Bellevue au milieu du XIXème siècle. ( … ) Les quatre pavillons sont construits à l’identique : deux étages, une cave à demi enterrée, et un jardin en pente raide.








La maison de Céline en août 2006















      Ils font face à la Seine, à l’île Seguin, aux usines Renault de Billancourt, ( La route des Gardes était tellement inclinée que Louis Renault s’en servait pour tester la résistance de ses prototypes automobiles. ) et offrent une vue imprenable sur la capitale. ( … ) 




La route des Gardes vers le bas-Meudon
Elle est très longue et comporte de multiples virages
















La route des Gardes à la hauteur d'une des gares de Meudon dans la montée qui mène au cimetière







Céline et sa femme achètent le 25 ter. ( … ) ”

Sûr qu’on imagine pas en voyant le jardin bien entretenu style bourgeois et les parterres de fleurs en plus des rideaux aux fenêtres et  de l’allure classique de la maison que Céline l’écrivain fou aux chiens qui hurlent dès qu’on approche avec Agar qu’il emmène partout avec lui quand il part faire ses visites la nuit aux chats multiples et farfelus au perroquet Toto et à l’hérisson Dodard a pendan t les dix dernières années de son existence hanté ces lieux de sa présence superbe et fantomale…




Le jardin et le devant de la maison comme ils nous sont apparus...









      Pas plus qu’en rejoignant les quais de Seine où créchaient les gens pauvres de Meudon que Céline soignait et en se baladant sur le petit chemin de hallage on arrive à visionner la péniche des morts que le chien Agar lui-même reniflait sans mot dire auprès de son maître…





En descendant vers la Seine














      “ A Meudon, Céline écrit et soigne. Au rez-de-chaussée, il a installé son bureau dans la grande pièce près de la cheminée. C’est là qu’il conçoit ses derniers romans et qu’il tient son cabinet médical. Médecin des pauvres, le docteur Destouches ne fait jamais payer ses consultations. La médecine est une passion plus qu’une profession : ‘ C’est ce qui lui plaisait le plus. Les gens du bas-Meudon venaient le chercher parfois la nuit, quand aucun autre médecin ne voulait se déranger. Il ne demandait jamais un sou. ’ ( Témoignage écrit de Lucette Destouches, 23 mai 2006 ) Les seuls clients de cet étrange docteur sont les ouvriers, les indigents et les personnes âgées qui écoutent sans broncher ses discours hygiénistes. ”




Le Sentier des Boeufs




      Les quais eux aussi et toute la façade de la rue devenue à grande circulation ainsi que les chemins sentiers qui font jarnicoton tournicoton et les petites ruelles du vieux Meudon que Céline a arpenté toutes ces années ils sont en train d’être complètement ratatinés dévastés relookés façon rupins que vous connaissez bien et m’est avis que si on veut garder trace et témoignage de ces lieux de notre banlieue familière et célinienne à donf on a intérêt à en prendre plein des photos avant que ça soit bien terminé plié emballé… hop là !



Le bas du Sentier des Boeufs vu de la Seine et à moitié démoli avec les constructions neuves en verre à droite en 2006






Alors promis cette année on y retourne à Meudon avec un soleil encore plus fou que les années précédentes et nos poches pleines de petits cailloux doux et ronds d’Océan et on essaiera de vous faire un reportage inoubliable vu que la maison de Céline un des plus grands écrivains du 20ème siècle elle est en sursis vous savez…








Les quais de la Seine avec les péniches amarrées qui ont fait si souvent rêver Céline quand il descendait soigner ses malades avec le chien Agar









Ouais c’est pas Jacques Lang qui me contredira car sa tentative de la faire classer afin qu’après la disparition de Lucette ce lieu demeure espace de mémoire a tourné court pour cause de menace d’une certaine clique pas besoin de préciser…





Les quais avec ce qu'il reste de l'Ile Seguin et les tours de la Défense de l'autre côté










Et Jacques Lang a fait vite vite marche arrière mais… les diablotins qui ont pas quitté Céline de toute sa vie n’ont pas dit leur dernier mot…





Les reliques des usines Renault de Billancourt avec leurs taggs et les grues en 2007 avant démolition finale...













      “ Les années passent et le nombre des admirateurs de Céline ne cesse de croître. En ce début du XXIème siècle, Meudon a bien changé. La route des Gardes est méconnaissable.


Le chemin de hallage en direction de Sèvres



Un peu partout des immeubles modernes ont remplacé les belles villas. La verdure a fait place au béton, et les usines Renault ont disparu. Céline repose dans le cimetière des Longs Réages, sur les hauteurs de Meudon, et le bas-Meudon n’a plus rien de prolétaire. Seuls restent les quatre pavillons, impeccablement alignés qui – à l’instar des statues de l’île de Pâques – semblent regarder le ciel. ”

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Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 23:59

Voyage à Meudon 

Jeudi, 22 mai 2008

Après avoir publié un article récent intitulé Louis-Ferdinand Céline “ Au début était l’émotion ” sur le blog d’une amie bibliothécaire qui me prête fraternellement une page pour faire découvrir mes obsessions d’écriture à ses lectrices et lecteurs et là s’agissant de Céline je n’ai fait que raconter quelques-unes de mes rencontres avec Ferdine évidemment voir si ça vous dit à l’adresse de ce blog ami : www.quichottine.over‑blog.com ... et comme j’ai cru remarquer que ça vous a plutôt plu alors j’ai eu l’idée de vous faire partager en images et extraits de textes écrits par d’autres passionnés notre “ Voyage à Meudon ” à Louis et à moi…
Le croisement vers le cimetière 
     
      Si vous êtes des habitués du blog de nos Cahiers des Diables bleus vous avez pu déjà lire un récit qui portait ce même titre et qui improvisait à partir de nos deux premières ballades dans ce coin de la banlieue Sud-Ouest qui nous est très étrangère normal nous on est du Nord-Est du 9-3 comme vous savez alors Meudon… vrai y a trois ans je n’savais même pas où c’était et l’ami Louis pas plus que moi ! Et c’est encore par notre passion partagée des bouquins et de Céline qu’on a reniflé sur le tard que quand même y avait des coïncidences poétiques extras dans notre histoire avec
Ferdine et qu’il fallait qu’on se rende sur les lieux…

     
      “ Juillet 1951. Quand Céline rentre en France, il a 57 ans. Physiquement il en paraît vingt de plus. C’est un homme malade, vieilli, prématurément usé, plus solitaire et associal que jamais, qui retrouve son pays. ( … ) 
      Céline, l’écrivain le plus haï de France, rentre chez lui en homme libre. ( … ) 
      Céline n’aspire plus qu’à deux choses : écrire, et qu’on lui foute la paix. ( … ) 
      Quand Céline pose le pied en France, il lui reste très exactement dix ans à vivre, avant d’entamer son dernier voyage. ”

( Extrait de la Préface de François Gibault in Céline à Meudon Images intimes, 1951-1961 David Alliot)

 

Gare de Meudon-Val-Fleury où on est descendus direction le cimetière des Longs Réages

      Comme vous savez j’aime bien vous faire voyager au gré des p’tits recoins de nos banlieues et là c’était l’occase magique de sortir de notre 9-3 et d’aller à l’aventure avec projet réel et grave pour nous les enfants d’la zone qui avons une tendresse forcenée pour le Docteur Destouches vous savez pourquoi maintenant si vous avez lu un peu l’article et encore        plus vu que comme lui par les hasards des interventions des p’tites sorcières on est des amants de l’océan et de la ville aux remparts corsaires de Saint-Malo où on ramasse chaque été des galets ronds et doux qu’on va déposer sur la tombe de Céline au cimetière des Longs Réages à Meudon…
Déposer les p'tits cailloux sur la tombe de Céline pour moi c'est trop émouvant !
     
      “ Le 4 juillet au matin, Céline est inhumé dans un caveau provisoire au cimetière de Meudon. Une trentaine de personnes sont
présentes. ( … ) 
      L’inhumation a lieu au mois d’octobre 1961. Une poignée d’intimes, dont Arletty, sa ‘ payse ’, l’accompagne pour son ultime voyage :




Un des matous nous a suivis et il réclame des caresses tout en préparanr les griffes...


‘ A l’inhumation définitive, un chat roux s’installe près du cercueil pendant la cérémonie ; un jeune enfant arrose des fleurs près d’une tombe voisine, un houx poussait à côté. Ce qu’il eût souhaité. L’enfant, l’animal, l’arbuste. Je jette sur sa tombe un peu de terre de Courbevoie. ” ( Arletty, La Défense, Paris, La Table Ronde, 1971 )

      La tombe de Céline avec tous les cailloux en 2007


      Notre première expédition date de l’été 2005 où on a eu un mal terrible à dénicher la tombe toute simple sous sa pierre de granit gris de Céline et comme on avait pas encore eut vent du livre excellent que je vous conseille de mettre dans votre bibliothèque vous n’regretterez pas si vous êtes sensibles à la beauté austère et sans fioritures des photos s’agit de de Céline à Meudon Images intimes, 1951-1961 préfacé par François Gibault aux Ed.Ramsay, 2006.

      Je lui ai piqué des extraits qui vous diront mieux que moi ce qu’y a à savoir sur les dix dernières années de l’existence de Céline à Meudon… donc comme on avait pas tellement de documents pour se rencarder on n’a pas osé aller fouiner de trop près dans les petites ruelles du vieux Meudon qui restent et on est redescendus sans avoir vu la maison de Céline en se jurant de revenir…

Le bateau gravé avec en-dessous l'épitaphe : Louis-Ferdinand Céline Docteur L-F Destouches 1894-1961


      “ En 1951, après avoir beaucoup bourlingué sur des mers souvent démontées, Ferdinand, le vieux navigateur, a trouvé un havre aux portes de Paris, dans cette banlieue où il est né et pour laquelle il a toujours éprouvé une sorte de fascination, ‘ paillasson devant la ville…/… abrutie d’usines, gavée d’épandages, dépecée, en loques…/… banlieue de hargne toujours vaguement mijotante d’une espèce de révolution que personne ne pousse ni n’achève, malade à mourir toujours et ne mourant pas. ” (  Préface de Bezons à travers les âges Albert Serouille, Efd.Denoël, 1944, in Préface de François Gibault 

 La rue menant au cimetière     



      Le cimetière des Longs Réages sur les hauts de Meudon on y est arrivés un peu au pif après de longs détours par les petites rues uniquement bourrées de villas et de maison plus simples de cette ville qu’on n’connaît pas du tout à partir de la gare de Meudon vu que toutes ces promenades banlieue on les fait avec nos pieds et les transports comme on a pas d’auto c’est bien plus sympath pour les photos…
 
      Moi j’ai un bon coup d’œil et j’ai trouvé sans trop galérer le chemin qu’on avait cherché sur le plan et la longue rue toute droite dans laquelle y a le Sentier du Cimetière où une bande de matous guettait mine de rien son dîner et ils se sont tous carapatés sauf deux sûr que ces deux-là ils auraient plu à Céline hargneux et vociférant sous les chatouilles !

















Le Sentier du Cimetière et ses chats

      La galère que ça a été pour trouver sa tombe la première fois on a arpenté tout le cimetière d’un bout l’autre vu qu’y avait aucune indication pas de gardien et pas de panneau à l’entrée...


La tombe de Céline la première fois qu'on l'a découverte en 2005 après avoir cherché dans tout le cimetière







      Céline il est là incognito et probable qu’il s’en fout ceux qui doivent savoir savent et ça nous évite les méchants cons… Sous un cagnard d’enfer on a erré comme des malheureux jusqu’à ce que p’tit Louis trouve enfin l’emplacement avec la pierre toute simple de Bretagne et le navire gravé et on s’est serré la main comme  deux enfants parc’que c’était trop...

L'entrée du cimetière des Londs Réages



     L’été 2006 c’est celui où on a pris les photos la plupart que vous verrez là et les autres je vous les mettrai dans un album avec les images de notre banlieue copine on s’est bien mieux débrouillés...







Pas de gardien dans le cimetière mais une tribu d'arrosoirs en revanche ! 



mais comme notre point de repère unique c’était le cimetière on est partis à nouveau de la Gare de Meudon Val-Fleury pour se rendre d’abord aux Longs Réages et puis on est redescendus jusqu’à la Route des Gardes et là on a trouvé grâce aux indications de Céline dans D’un château l’autre où il raconte qu’il descend à la nuit soigner sa vieille patiente au bord de la Seine par le sentier des Bœufs… on a trouvé le petit chemin qui monte direction…


 Le petit chemin qui monte vers les quatre maisons de la Route des Gardes    




      “ La villa Maïtou était située à peu près à mi-chemin entre le haut et le bas Meudon et, si ce n’était pas une maison très confortable, ce n’était pas un taudis. Céline, toujours si prompt à se plaindre et à la démesure, en convenait :
      ‘ Elle est pas tellement croulante bien qu’âgée de 150 ans. Mais il faudrait 4 domestiques. Et nous deux Lucette sommes des laquais jardiniers et professeurs et écrivains et médecins et contribuables et crèves la faim. Ça se passe à flanc de coteau de Meudon 4 maisons semblables bâties en même temps que celle de Bassano, secrétaire de Napoléon, jouxte – La vue de tout Paris de la tour Eiffel, du Mont Valérien, de Montmartre et des quais de la Seine et des usines Renault – très bonne guitoune avec 500 sacs de frais d’entretien par an ! alors ! on crèvera Lucette et moi ici, de surmenage et de vieillerie. ” ( Lettre à Robert le Vigan, 27 octobre 1951 in Préface de François Gibault )
 



La Route des Gardes vers la maison de Céline La Villa Maïtou

Et si vous voulez la suite vous l'aurez demain !

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Vendredi 16 mai 2008 5 16 /05 /Mai /2008 23:27

Histoires en fragments des familles ouvrières et paysannes

Sylvain ouvrier et paysan du Nordet sa femme Palmyre vers 1900     

      Dans certaines pages précédentes de notre blog des Cahiers des Diables bleus je vous ai déjà raconté de manière fragmentée parc’que c’est comme ça que ça m’a aussi été refilé parfois par mon arrière grand-mère que j’ai eu le bonheur de fréquenter jusqu’à 18 piges alors qu’elle en avait 98 et parfois par d’autres personnes de notre tribu paysanne ouvrière du Nord d’avant qu’on immigre direction la grande cité des morceaux de la vie des gens à cette époque qu’on a pas connue nous autres de leur jeunesse d’enfants d’ouvriers et puis leur histoire zig‑zag comme ils me la disaient quand j’étais gamine…
      Bien sûr vous avez pu découvrir y a quelques jours le visage de Sylvain qui avait à peu près 20 ans dans les années 1870 et je vous ferai plus tard le récit de ce que je sais de sa vie entre usine et campagne parce que la mémoire des gens simplement de ceux dont les grands livres ne causent pas pour moi qui écris c’est de ça dont j’ai envie de témoigner… Et il me semble que la mémoire ouvrière et paysanne de nos anciens par ces temps de liquidation de ce qui a constitué tout une partie de notre culture populaire et de nos combats pour une vie plus juste doit être archivée pour nous-mêmes et pour les générations à venir…

      D’où l’idée que nous avons eu de donner pour thème à notre prochain Cahier des Diables bleus qui paraîtra en Octobre 2008 La banlieue des travailleurs et de commencer un travail de recherche de témoignages des personnes de la banlieue qui voudraient bien raconter montrer faire vivre des personnages de leur famille afin de constituer peu à peu une histoire des familles ouvrières de la banlieue…
      Voici le début de nos investigations qui nous ont menés à Drancy dans le 9-3 où deux amies qui habitent dans le même quartier ont accepté soit pour l’une Denise de nous montrer et de nous permettre de scaner et de publier des photos de sa famille et pour l’autre Eloïse de nous écrire quelques lignes sur sa vie et de poser devant l’objectif de Jacques Du Mont le photographe reporter de nos Cahiers pour ces témoignages vivants…



Eloïse chez elle à Drancy en 2008
Photo de Jacques Du Mont

      Eloïse Début Bricout est née à Drancy en 1929 et ce qu’elle nous a dit de son père dont elle parle dans le texte qu’elle a écrit c’est qu’elle se souvient particulièrement de son métier puisqu’il travaillait dans une fabrique de boutons à Taverny et qu’il avait pour tâche de couper la nacre qui sert à fabriquer les boutons… Eloïse se souvient qu’il avait le bout des doigts entaillés par ce travail extrêmement pénible et ce qu’elle ne dit pas dans son récit mais on le devine, c’est que c’est de lui qui s’est engagé dans la résistance en 1940 qu’elle tient ce goût pour la liberté et pour ce qu’elle appelle “ se battre pour la vie ”…

 



Texte témoignage écrit par Eloïse Début Bricout
Née à Drancy en 1929

      Quand la guerre s’est déclarée en 1939 j’ai fait la rentrée des classes en septembre, j’ai fait deux jours d’école. Mon père a été mobilisé en 1939 car il avait fait la guerre de 14. Il fut soldat à la guerre de 1918 et il est revenu avec un grade de sergent.
      Mon père était le seul salaire à la maison. Ma mère était concierge, comme elle était logée elle n’était pas payée car elle ne payait pas de loyer mais faisait le ménage des escaliers, couloirs, WC et dehors.
      J’ai donc été obligée de travailler, j’avais 15 ans.
      Voilà tous les lieux de travail :
      De 39 à 40
Blanchisserie rue de la Folie Méricourt Paris 15ème
      De 40 à 41
Bondynoise gâteaux secs à Bondy
      De 41 à 44
Noveltex chemises d’hommes rue du Renard Paris 4ème
      De 45 à 46
Bobinage TSF rue Saint Lazare Paris 9ème 
      De 46 à 47
Confection pour hommes rue de La Chapelle Paris 18ème
      1947
Confection lingerie à Bobigny
      De 47 à 49
Philips à Bobigny
      De 49 à 52
Confection à Bobigny
      Ensuite remplacement de femmes de service des écoles, en 1955 titularisée femme de service des écoles.

Ma vie depuis 1939 et la 2ème guerre mondiale

      Mon père a été arrêté comme résistant en 1940. Il fut interné à Tours, Châteauroux, Châteaubriant. Il fut interné pendant 5 ans à Châteaubriant. Il fut interné politique avec tous ceux qui étaient arrêtés, il était dans la Baraque 10, où était Guy Môquet.
      Pendant la guerre j’ai fait un peu de résistance avec les cheminots, je n’ai pas fait grand-chose mais c’était tout de même la résistance de 17 ans à 20 ans jusqu’à la fin de la guerre.
      Après la libération en 1945 j’ai participé à organiser les jeunes FUSP : force unie de la jeunesse patriotique qui s’occupait de la jeunesse.
 Eloïse au piano avril 2008
Photo de Jacques Du Mont


Charonne 8 février 1962

      Depuis la guerre de 1939 j’ai lutté pour la vie.

      De 1941 à 1944 un peu de résistance, à la libération combat pour organiser la jeunesse et après 1945 lutte pour l’amélioration du travail et l’amélioration de la vie des femmes, manifestations pour la paix en Algérie, contre la guerre du VietNam. En février 1962 manifestations contre l’OAS. Cette manifestation a été une tuerie au moment de la dispersion quand on a donné l’ordre aux CRS et polices spéciales de charger les manifestants. Tout le monde s’est éparpillé, j’étais à Charonne avec mon mari, nous sommes allés où l’on pouvait, dans les rues, les bâtiments, dans les escaliers. Malheureusement au métro Charonne certains manifestants se sont réfugiés dans le métro comme la grille était fermée, j’ai vu les gens s’entasser, j’ai vu les CRS matraquer, tout volait autour de nous. Quand je suis rentrée à Drancy nous avons appris qu’il y avait 8 morts, dont un jeune de Drancy Daniel Fery, tous sympathisants ou communistes, il y eut beaucoup de blessés.

En dépit d’un milieu d’origine très modeste et du fait qu’elle a arrêté d’aller à l’école au moment de la guerre pour travailler Eloïse a appris à jouer du piano et à peindre.

Elle nous a montré les copies de toiles des Impressionnistes qu’elle a réalisées et qu’on peu découvrir dans son appartement et elle a accepté avec plaisir de noter ses quelques lignes pour nous raconter des moments de son existence. Comme son amie Denise elle appartient à une association qui s’occupe de préserver la mémoire des habitants de Drancy et de leur famille.

Eloïse avec une de ses reproductions il s'agit des pommes de Cézane mais elle en a réalisé de nombreux tableaux de peintres impressionnistes

Photo de Jacques Du Mont










       Denise Cotteau Bruny qui est née en 1924 à Drancy a réuni pour nous des photos de ses grands-parents mais aussi quelques clichés où on retrouve avec joie des époques révolues demeurées familières aux personnes qui approchent les 80 ans et qui n’ont guère quitté la banlieue parisienne durant leur vie…

      Son grand-père Georges Bruni d’origine italienne est né en 1875 et décédé en 1929 sur la photo il a 41 ans en 1917. Il était artisan serrurier une profession presque “ bourgeoise ” à l’époque et sapeur pompier bénévole de Drancy.

     



     





      Sa femme Henriette Bruni née en 1868 elle a 25 ans sur la photo.




















      Cette image du mariage de l’oncle de Denise Lucien avec sa tante Suzanne en 1924 m'a bien plu car elle nous donne une idée du côté festif de ces " années folles " entre les deux guerres et néanmoins toujours un peu grave qu'on retrouve souvent dans ce genre de cérémonie...




















       Après la fête de famille c'est le tour de celle de la commune libre de Drancy en 1928 qui nous fait rêver aujourd'hui à ces temps qui n'étaient pas encore ceux du Front popu et pourtant on y trouve déjà l'allure de ces années de fêtes ouvières avec les premiers congés payés qui vont arriver... Ces gamins de banlieue sont aussi extras et photogéniques que ceux d'aujourd'hui... Je vous en ferai des portraits agrandis c'est promis !
      Une grande photo comportant les noms des gens accompagne celle-ci et on peut repérer le maire Mr Paul Klein qui porte un chapeau haut de forme. L'image est prise au coin de la rue Sedaine devant l’épicerie Gervais.






















               Génial non ?
              Pour l'instant on n'a pas plus d'infos ni de précisions concernant les métiers des parents de Denise mais on doit se revoir bientôt et causer et sans doute réunir de nouvelles photos mais en attendant voici un arbre généalogique qui vous fera rêver j'espère...























      Sur la photo de droite c'est Denise à 38 ans en 1962 et je vous réserve également pour un prochain reportage photos les portraits de sa famille maternelle et de son couple avec son mari Charles encore une autre histoire... 
      Denise posant devant l'objectif de Jacques en avril 2008
A suivre... 

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