Les tables de sable suite...
‑ “ Nous avions le pétrole… le bonheur… et maintenant nous sommes en train de brûler notre pays… Pourquoi faites vous ça à votre pays ? Pour quelles raisons ? Vous devez avoir honte !… Il est insupportable pour tout homme sensible de voir le pays se déchirer ainsi… ”
La voix qui venait de très loin lui parvenait dans un murmure maintenant car l’homme couché dans sa gandoura de sable ne tenait pas à se faire repérer par l’équipage des Pick-Up et il devait se concentrer pour comprendre ses paroles avec la cohorte des masques qui approchaient on entendait déjà le son des tindés et des tambours d’aisselles…
‑ “ Je vais le dire encore une fois… ils ont peur de nous !… ils sont faibles ! Ils savent que c'est dangereux pour eux si les tribus communiquent les unes avec les autres… Nous ne donnerons pas la Libye à la France juste comme ça… nous allons nous battre et les faire dépenser... dépenser jusqu'à ce qu'ils soient partis… Personne ne peut contrôler les tribus… elles sont toutes armées… Syrte… Sabha… Bani Walid… Tarhona… toutes ces tribus sont armées… personne ne peut les contrôler !… Je dis laissez les balles parler !… ”
L’homme couché n’avait pas encore compris qu’il lui arrivait toute une cérémonie de l’autre côté celui où il n’était pas préparé à connaître la présence de créatures sacrées qui avaient accompli le chemin afin de remonter depuis le premier pays où est né et a surgi le peuple d’Afrique entre les pieds d’Amma et les huit premiers ancêtres et sa femme la terre jusqu’à lui afin de lui offrir la clémence des maîtres spirituels les Hogons pour les fils de la guerre… L’homme couché que tous ses serviteurs appelaient Amenay seigneur cavalier et Amezwar guide malgré son intuition de bédouin que la terre Amadal et l’eau Iman possèdent la force créatrice de toute vie et sa sensibilité à la parole qui est le vêtement de l’âme n’avait pas été initié aux secrets des Nommos ceux qui peuvent donner à boire…
Quand les masques Awa ont été assez proches il a senti dans son dos le mouvement fripé de la tunique gris‑rose des dunes qui faisait frémir la peau de son corps et il lui a semblé qu’il y avait une musique bondissant sur des tambours de chèvres qui lui arrivait… Mais cela lui arrivait de l’autre côté et il fallait qu’il lâche sa position et ses armes s’il voulait aller à la rencontre de la cérémonie… Au devant de la troupe des masques qui s’étirait si loin comme un grand lézard de toutes les couleurs du jour dont on ne voyait pas la queue à cause de l’ombre du soir marchait une silhouette penchée au crâne lisse et rasé vêtue d’un tissu tissé de bogolan brun aux motifs blancs qui lui couvrait le dos et les cuisses… Il s’appuyait sur un bâton d’acacia il était aveugle… Loin le sommet neigeux d’argent derrière la troupe du lézard luttant contre l’obscur… L’erg Ubari… Plus loin beaucoup plus loin… au‑delà en se courbant un peu vers le Nord cette plaque rouge grenade léchée par le sang du soir interminable… Al‑Hamada Al‑Amra… L’homme couché s’est retourné et debout il a regardé ce qui lui arrivait de l’autre côté…
D’abord il n’a vu que l’homme aveugle qui enfonçait son bâton dans le sable et avançait en sautillant et à quelques mètres derrière lui la foule des masques était là suivie par les danseurs musiciens vêtus du tissu cousu indigo ou ocre avec les longs tambours que leurs poings battaient accompagnés par les cauris qui carillonnaient attachés aux lacets de cuir de leurs poignets… Derrière l’homme aveugle qui avait tout à fait l’allure d’un Hogon les masques qui se déplaçaient avec l’aisance des grands oiseaux étaient tous de la même famille et comme il avait été plusieurs fois invité aux cérémonies du dama na le grand dama de Bandiagara parce qu’un des chefs de village était mort à l’occasion de son passage dans le désert du Gossi au Nord de Bamako pour aller à la rencontre des tribus bédouines il a reconnu les masques Kanaga… Leurs visages de bois brut hachés mangés aux trous triangulaires des yeux tatoués blanc du lait de mil dont on asperge les autels avec le sang des coqs leur coiffure en crête de fibres rouges et jaunes hérissées tout autour… Youah !… Ya !…
Kanaga au‑dessus du masque la double croix de bois renversée c’est blanc et c’est noir… oiseau komolo tebu est là il vient
il descend vers toi… mais c’est peut‑être aussi la cigogne qui porte dans son bec les graines pour la terre et son sexe fertile on ne peut pas le
savoir… Yaouah ! Ya !… Amma a levé les mains vers le ciel Amma les a descendues vers la terre lebe la termitière qui a enfanté Yurugu le fils solitaire le
renard… Kanaga est le masque de la création réunie et le Nommo l’ancêtre le fils celui qui tient les eaux en haut de l’oiseau de bois trône et décide de korsol la saison des
pluies… Nommo a pris toutes les formes possibles des dieux d’eau Nommo est l’eau Nommo est l’eau Yaouah ! Ya !…
Les masques Kanaga viennent ils descendent ils s’approchent de lui et à chacun de leur pas ils s’arrêtent pour balayer le sable d’un mouvement de tout leur corps un mouvement rond comme tout ce qui est rond dans ce monde et les chants des accompagnateurs appellent et appellent encore… Yaouah ! Ya !… Yaouah ! Ya !… Au devant de la troupe le vieil Hogon aveugle a cessé de tâter le sol il relève la tête et l’homme couché reconnaît celui qui a confié il y a des années de ça le secret du Nommo à ce Français qui était venu ici aux pays d’Afrique non pas pour faire la guerre ou pour voler les femmes l’or les diamants et le sel noir de leur terre mais pour écouter la parole des maîtres Hogons et pour apprendre l’histoire du monde qu’Amma a créé… Il était venu avec sa tribu d’hommes assoiffés de la bonne eau enfouie à l’intérieur des roches ocre rouge de Bandiagara qui perce la pierre au‑dessus des villages accrochés à ses flancs comme des enfants où les Nommos les dieux d’eau habitent et descendent à l’intérieur des puits de tous les déserts mais lui Amezwar n’avait pas été initié…
L’homme le Français était venu ici avec ses cahiers ses crayons et sa boîte à images et des jours et des jours il a attendu que les masques sortent des maisons et se mettent à danser et il a écrit et il a dessiné les rituels sacrés du masque singe blanc Amono du masque antilope Ka et du masque lièvre Nyommo et il a attendu encore et le masque Walu est arrivé avec son bâton pour creuser le sol et y planter les graines d’arachides et il a attendu encore et le vieux chasseur aveugle d’Ogol‑du‑Bas du village d’Ogol‑du‑Bas l’a fait monter auprès de lui et l’homme blanc avait traversé les ruelles entre les greniers à grain aux toits pointus les taguna et leurs colonnes aux sculptures des couples de jumeaux les autels rouges et blancs… Il avait croisé une ou deux tortues géantes et il était arrivé au logis du vieux chasseur aveugle accroupi au fond d’une cour où pendant trente‑trois journées Ogotemmêli lui a raconté la naissance du monde…
Il est arrivé et l’homme a dit :
‑ “ Salut à ceux qui ont soif ! ”
Oui Amezwar connaissait tout cela et s’il n’avait pas lu le livre que le Français avait rédigé parce que cette langue ne lui était pas familière et d’ailleurs il avait le projet de le faire traduire en arabe dès que la guerre serait achevée il avait tiré de sa rencontre avec le vieux chasseur la conviction que cet homme qui avait hérité de son grand‑père et de son père la connaissance des rituels d’Amma savait tout sur la mort et que c’était pour lui parler de la sienne qu’il avait fait le chemin jusqu’ici lui qui assurément était passé de l’autre côté il y a plusieurs années de ça… D’ailleurs en y songeant soudain il se souvenait que quand il s’étaient rencontrés pour la célébration des funérailles d’un homme du village d’Ogol‑du‑Bas Ogotemmêli lui avait dit sans raison particulière qu’il avait perdu ses yeux parce que le fusil avec lequel il tirait un porc‑épic lui avait éclaté à la figure… Et c’était ainsi que les choses arrivent quand on ne voit pas les signes qui prédisent que ceux qui travaillent aux côtés de la mort seront frappés par elle à leur tour… Yaouah ! Ya !…
A ce moment‑là Amezwar s’est aperçu que la cérémonie des masques s’était arrêtée il n’y avait plus que les tindés qui battaient et la poussière gris cendre du sable qui montait autour des pieds des hommes… Et la lueur rose vif et violet indigo là‑bas à l’horizon bien plus loin que la Hamada qui recouvre peu à peu la ligne transparente de l’erg ? C’est le signe que ce jour va finir dans un brasier de joie pour les tribus. Mais la pureté du disque d’argent blanc qui traîne dans son sillage laiteux des grumeaux de fumées rousses et craquelées que la lumière de givre de l’astre frais dépouille de leurs relents d’incendies et de sang ? Ce sont les forteresses des maudits et leurs missiles au feu insatiable qui ne peuvent rien contre nous car nous sommes les fils du désert les fils d’Ayor notre mère la lune et nous reconstruirons ce pays à partir du désert… Et le vieil homme aveugle s’est approché de lui.
‑ Salut mon fils… salut au corps qui a soif ! Matouled ? Comment vas‑tu mon fils ? Matouled Ammenay ?
‑ Salut père… salut Ameqran l’aîné le sage… mamoussen issalan… quelles sont les nouvelles ?
‑ Salut mon fils… tedjoudieïd… es‑tu en bonne santé ?
‑ Salut père… alkheir ghas… tous nous allons bien… Dieu nous garde… Salut à toi qui a marché et qui a fait tout ce chemin jusqu’à notre pays assiégé et pillé par les voleurs de l’Occident… mais nous ne les laisserons pas envahir à nouveau notre terre ces chiens ! Il y a des renégats dans ce pays Ameqran… je dois m’occuper d’eux… j’ai ce qu’il faut ici pour arrêter ces traîtres à notre pays… Si tu permets Ameqran…
Le vieil homme le fixait de ses pupilles qui ressemblaient à deux pépites d’or où rien ne se reflétait plus… Il avait les yeux de pierre d’un des Sphinx gardien des tombeaux des pharaons d’Egypte… Il a levé le bras droit qui tenait le bâton d’acacia et s’il n’y avait la lune et sa coulée blanche ils se seraient trouvés tous les deux aveuglés…
‑ Amennay… les tables de divination ont parlé… tu dois prendre soin de ton âme et de ton corps… Si ton esprit s’égare mon fils que donneras‑tu aux tiens ?… Je suis venu te parler de la soif…
‑ Ameqran je dois arrêter ces hommes avant qu’ils ne livrent notre pays aux guerriers d’Occident… Il ne s’agit pas de ma personne… je ne suis rien ici et Ayor la lune notre sœur éclaire mon cœur et guide ma main… Je n’agis pas pour moi tu le sais Ameqran… c’est au nom de notre peuple que je tuerai ces hommes et mon geste de mort sera sacré… Yufitran… plus beau que les étoiles… Yufitran celui qui donne la mort et la reçoit au nom de ceux qu’il se doit de protéger…
‑ Mon fils tu es le gardien de la soif… je suis venu t’initier aux pouvoirs des Nommos par qui l’eau ne finit pas… préserve ta nyama mon fils…
L’homme savait que de l’autre côté de la dune qu’il avait quittée les Pick-up n’étaient plus très loin car son oreille de
bédouin pouvait capter le plus petit frémissement du sable comme celui provoqué par la queue du scorpion à cause de l’inexorable fréquentation du silence et il ne voulait pas manquer l’occasion
de venger son peuple de la violence qu’ils lui avaient faite… Des armes et des redoutables s’il en avait vu transiter à bord des cargos dans le Golfe de Syrte et sur le port de Benghazi des
cargaisons énormes et il se demandait souvent s’il avait eu raison car tout ça ne pouvait mener qu’à la guerre… Il n’avait pas l’âme d’un guerrier ni d’un chef à la tête de
combattants… ces armes il ne s’en était jamais servi contre personne depuis qu’il avait quitté les rangs de l’armée il y a bien longtemps de ça… Désormais il était vie
ux et le combat qu’ils le contraignaient à
mener l’écoeurait mais s’il fuyait et qu’il abandonnait son peuple c’est là qu’il perdrait son âme et que son corps assoiffé serait livré aux chacals qui le déchiquetteraient et sa chair
pourrissante empoisonnerait l’eau des puits pour toujours… Non … il n’avait pas le choix…
A suivre...

Hamou et nos camarades s’étaient dirigés vers les métiers de l’industrie hydraulique et j’étais re






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