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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Vendredi 18 novembre 2005 5 18 /11 /2005 11:27
  Voici le début d'un texte commencé il y a... quelques années... mi poétique mi fou et encore s'il en reste... mi conte d'Afrique ou un peu quoi... J'espère en l'écrivant ici arriver enfin à... l'achever...
 
 
Je suis la fille de l'Ogresse
 
           
            Bleu… Bleu de la mère à outrance. Comment faire pour m'en défaire? Noyer la mère dans son antre marine? Ou me jeter à corps perdu dans le ventre de l'Ogresse… parmi ses fils. Ses moitiés d'hommes.
    Quelle solution à mon problème? Pas de solution… sauf déjà dans le désir de rompre… de trancher… ensemble… Toutes les filles… Nous… Sans perdre pour autant la co-naissance du ventre de la terre. Cette terre sauvage… La nôtre… Ses ordres et ses désordres… Ses déflagrations… Ses printemps…
    La mère présente celle qui m'a dégluti d'elle n'est sans doute qu'une réplique de l'autre. Le première. La Grande-Mère génitrice de ce qui fait feu de tout bois féminin dans le monde. Celle qui avait dans l'idée que pour maintenir son règne d'eaux de croissance végétale d'émotions cosmiques... et surtout pour mettre hors de portée de la violence virile toujours en quête d'exhibition guerrière le secret du féminin contenu dans l'obscurité de l'outre il convenait qu'une part de l'homme soit… dévorée! Et laquelle?…
    Pour nous sortir de là il nous faudra accomplir la cérémonie du désenvoûtement… La cérémonie de la séparation… Car nous sommes toujours dans le ventre de l'Ogresse… Tous… dans le fond bleu et marin de son trou… Traquer la fente lumineuse pour jaillir.
        Entièrement nous. Solitairement nous. L'un et l'autre différents… et réunis à l'autre bout de nous perdu… réconciliés.
    Mais avant tout ça… y'a bien du chemin pour connaître la mère ogresse et le désir qu'elle nous a griffé dedans. Juste sous le nombril… ce trou bleu-marin de notre naissance.
      Pour imaginer la main du père qui nous modèlera un second nombril au cours de notre  naissance-oiseau volant au dessus du passé du monde. Mais ou est la clairière de lune maîtresse des cérémonies?
    Clairière de lune par le père tue. Qu’en savait-il? Qui était-il? A-t-il une nuit assisté à la cérémonie?  Il n'a rien vu… rien voulu voir de l'eau des rêves retroussée dans ses lavoirs où le reliquat de la lumière a déposé tout au fond des paillettes. Et quoi d’autre que cela? Qui nous revienne.
      Ça et puis… le balancement comme au gré du pas. Nous… suspendues entre les fils du lourd tissage. Et les voilures.
      Nous filles de la lune et des bûchers de fleurs… Nous ne l'intéressions pas.
      Nous filles des eaux entrebâillées comme des draps de noces. Nous ne l'intéressions pas.
      Nous filles quêtant un seul regard pour éclater hors du tumulte de la mère et du recommencement généreux de ses marées…
       Nous ne l'intéressions pas et il nous a abandonnées. Alors nous nous sommes réfugiées à l'intérieur de la colline de l'Ogresse et de tout ce qui y ressemble et nous avons continué à croître au dedans des failles… des cavités… des tunnels… des replis… des nuits… de l' obscur et de ses mille scintillements d'étoiles brisées.
 
    Nous n'avions droit qu'à la nuit et c'est dans la nuit que nous avons appris le cycle de notre corps et des saisons. Nous… enfants de la seule mère. Lavées de vieillissement nous avons gardé nos corps de filles.
      Nos corps qui se croient libres et qui sont hantés de songes matriciels… bleu de l'outre marine jamais vidée… épongée… mise à sécher sous la langue d'un astre adolescent.
      Nos corps toujours habités par la cadence du rythme berçant le ventre creux de la ruche et du tronc. Le rythme qui nous sauve du grand froid suçant nos veines.
      Comment faire… et comment défaire ce qui nous a enchaînées au rituel de reproduction? Tout ce que nous avons trouvé peut-être c'est de mettre à la place celui de la production intensive et de ses emballages d’indifférence.
      A la place de la Femme Brume emportant le saumon avec elle jusqu’à la mer. Comment faire pour nous débarrasser de cet enfantement… de cette plaie dans nos corps nageant à pleine ivresse.      
      Sinon en retournant dans la caverne des origines chercher du sens… Notre sens… et qu'il ne nous soit jamais plus interdit de le ramener à la lumière du jour et à notre soleil sanglant.
 
      Moi… fille d’Ogresse… qu’on imagine… après cette naissance obscure dans un été éclatant d'odeurs brutales le combat corps-à-corps dans l'enceinte de la Cité contre la mémère à ordures en son tas.
      Autre pondeuse d'enfants à la pelle. Décidément… Son tas qui roule mon corps dans l'angoisse du néant. Le combat pour dénicher comme une taupe bleue dans sa galerie le trou à lumière. Le combat d'un corps ouvert contre une force… un muscle de mâchefer l'ensevelissant d'un mouvement mécanique et répétitif.
      Qu’on imagine… où nous sommes nés. Où on nous a pondus… chiés plutôt je crois… Une marée montante… On marchait sur quelque chose qui ressemblait de plus en plus à l’épave de la vie bourrée de marmaille au départ. On s’engluait les pieds dans le ruisseau de miel noir.
      Il nous pleuvait dessus du sucre en poudre et de l’odeur. Ecœurant. Des mètres cubes de mains d’hommes en train de mijoter dans la marmite de la grosse mémère Ordure faisant son fricot entre le repli de ses cuisses. Son cul majestueux assis sur le soleil.
      Toute la Cité vivait dans son ombre et tétait le miel noir rien qu’en sortant pour les commissions. Pas un ragoût qui n'ait l’odeur de son lait pourri. Tourné. Et foutrement abondant. Et on était arrivées là pour cause de modernité. Modernité goule effarante…  Impossible d'en sortir sans commettre un acte d'une terrible violence…
    Me voilà… Moi… en train de refaire naissance et Voix sur territoire de goudron. Mettre pied à terre… Mes parents-arbres… mes anciennes certitudes de lumière et de ciels venues d'une Afrique-cicatrice ont dû creuser longtemps avec leurs pattes griffues pour s’assurer du souvenir de terre.
      Me voilà bien… Moi… Fruit occasionnel d’une saison d'enfer. Une fin de saison. Dans un temps d'outre-âge et de pluies carboniques sur mes pieds encore à vif en dessous. Car… pour s'assurer de notre fidélité à son règne maternel sans partage l'Ogresse nous a magistralement pendues par les pieds dans sa caverne. Nous… ses filles rebelles… ses sauvageonnes…
      Alors cette fuite… cette échappée a été une terrible histoire… Comment vous raconter? Et puis… j’ai dû si longtemps me contenter d’appendices abdominaux. Des nageoires?
 
    Mais… qu’on imagine… qu’il m’a poussé ici à peine sortie de l'outre de son ventre… des doigts de feuilles. Des doigts printaniers.
     Alors… par l'intermédiaire de la vieille cérémonie du feu et des tam-tams dans la clairière de lune j'ai pu déchiffrer enfin l’inscription qui signifiait mon origine. Ma chute privée de toute délectation d’enfance. Ma grenade et mon chant.
    Et c'est en retournant nager dans son ventre que j'ai commencé à l'écrire… son ventre d'il y a longtemps…
   
    - Je suis la fille de l’Ogresse… l’Ogresse d’encre rouge…
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Samedi 13 mai 2006 6 13 /05 /2006 12:16

Voici un texte écrit à la demande d'une amie et qui devait être une réponse à ce qui m'a été ravi il y a bientôt un an, et qu'on ne cesse de me prendre encore à chaque fois que cela est possible. Il y a tant de gens qui aiment piquer les billes de couleur des enfants... Et la réponse des poètes est toujours poésie, alors voici la mienne...

                             Les chants de Nidaba

      Et comment je pourrais aujourd’hui ne pas me souvenir d’elle ? Elle… jeune princesse noire rencontrée au détour d’une rue de la cité alors que les mouches criblaient nos poubelles de sifflements de balles cet été-là… rencontrée pour la troisième fois quand elles avaient osé me voler son nom…

      Elle à peine sortie de l’enfance et qui rayonnait magique rubis sombre et légère papillon du jour qui naît quand on se lève très tôt ce que je ne fais jamais… Sauf quand les déesses de Sumer viennent me chercher à l’heure où je vais me coucher après une nuit d’écriture à l’aube et ses cheveux de rosée… forcément…
      Mais de Nidaba surgie parmi les coquelicots de nos terrains vagues que le conte a fait champ de blé d’un épi éparpillé par le dieu du vent Enlil qu’en savaient-elles ?
      Qu’en savaient-elles elles qui m’ont volé son nom ?
      Qu’en savaient-elles ?

      Toi… jeune princesse noire dont la peau avait la teinte café-crème de mes petits matins pas encore réveillée quand j’allais marner alors j’avais presque ton âge et il le fallait bien. Alors c’était ce que je croyais et j’avais de la fierté à mettre le réveil à sonner avec celui des ouvriers moi qui n’ai jamais pu me lever de bonne heure…

      La première fois que je t’ai croisée tu sortais d’une bouche de métro et certainement tu venais de finir ta nuit passée à trimer quelque part mais ça n’avait pas d’importance car tu étais née avec la grâce et la grandeur des déesses de Sumer au fond de tes yeux taillés émeraudes étonnantes car dans le Sud ils sont noirs… 
      Ça fait des années de ça et je n’écrivais pas à cette époque… je n’écrivais rien vu que je croyais mon destin d’enfant de banlieue coincé entre les pinceaux qui me servaient de doigts et le cambouis d’une mobylette mon char glorieux qui m’emmenait très tôt le matin gagner mon pain avec les autres…

      Je n’écrivais pas et je ne connaissais rien de Sumer tu parles ! ni de la Mésopotamie non plus… mais je vivais au milieu d’Afrique et de ses contes fabuleux d’où tu me venais pour sûr car c’est moi que tu regardais sur ce trottoir macadam black arrêtée avec mon char glorieux à ta rencontre émerveillée… moi et personne d’autre…
      Tu me regardais et tu m’as souri tes petites nattes tressées fines voletaient au vent sucré doux de ce matin de juin comme les chevelures des épis juste avant la moisson.
      Tu me regardais et c’est à moi que tu venais jeune princesse de Sumer toute vêtue d’un survêtement rouge et tes baskets aussi… mais aucune des filles de ma cité ne te ressemblait… le dieu des vents En-Lil t’avait faite bien reconnaissable par tes yeux émeraude et ton corps qui courait parmi les odeurs lourdes et les balles sifflantes des mouches au-dessus de nos poubelles et j’imaginais déjà que rien ne pouvait l’arrêter.
      Mais qu’en savaient-elles avant que j’entre dans leurs maisons ma musette pleine de tes moissons ?
      Qu’en savaient-elles ?

      C’était un matin d’été la première fois qu’on s’est rencontrées et tu as ri dès que j’ai arrêté avec un freinage qui a fait naître des étoiles de bitume dorées sous les pneus de la mobylette une vieille tout en métal bleu comme on en avait alors mon char glorieux à côté de toi. Et tu as secoué la tête et ça a fait voler tes petites nattes légères pareilles à des épis de juin dans nos terrains vagues d’alors.
      C’est moi qui t’ai proposé d’aller boire un café-crème même si ça devait me mettre bien en retard mais j’avais déjà choisi au milieu des tas de boulots ouvriers qui faisaient de nous des esclaves aux poignets silencieux un qui me permettait de m’envoler zigzaguer me tirer papillon sur le cheval de ferraille toute la journée et les horaires en ces temps de ma jeunesse il faut dire que je m’en moquais drôlement…

      C’est moi qui t’ai proposé et tu as hoché la tête en faisant danser tes nattes légères autour de toi et le soleil qui jouait dans tes prunelles d’émeraude à rattraper à la course l’eau des petits ruisseaux a scellé ce jour-là un pacte de songes entre nous. Un pacte de songes et de sang qui a noué à chacun de nos poignets un cordon de laine rouge… le cordon sacré qui garde le seuil de la demeure d’enfance.
      Mais qu’en savaient-elles ?

      Je ne t’ai jamais demandé de quelle cité tu venais vu que pour moi quand on se quittait tu t’envolais vers une des premières cités de Sumer que je ne connaissais pas et tu partais toujours en courant jeune déesse rouge au bout des trottoirs de macadam black après qu’on ait déserté à cause de la nuit nos terrains vagues qui étaient de grands champs où grimpaient à nos jambes les doigts des herbes folles et des coquelicots…
      Je ne t’ai demandé que ton nom ce matin-là d’été aux parfums encore enchanteurs lilas un peu fanés dans les jardins de l’autre côté des palissades et de tous les chantiers où on déconstruisait la banlieue à coups de poutrelles métal rouillées et de flèches de grues tombées de haut parmi les énormes tas de gravats sacs de ciment sec et crevés aux ventres de marguerites géantes…
      Je ne t’ai demandé que ton nom entre nos deux cafés-crèmes et tu m’as dit de la voix qu’on prend pour raconter les histoires :

      - Nidaba…

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Samedi 27 mai 2006 6 27 /05 /2006 12:10

                                       Nidaba...

      Et tu as secoué tes nattes légères comme les épis de juin devant mon air ravi et étonné tu as répété d’un air grave :
      - Nidaba…
      Alors on a éclaté de rire toutes les deux un rire qu’on a facile à l’âge qu’on avait et je ne t’ai pas posé de question c’est toi qui m’as raconté après à chaque fois qu’on s’est retrouvées devant la porte effondrée de la palissade de gros bois encore un peu couvert de peinture bleue pareille à nos nuits d’enfance sur les parkings sauvages de la cité criblés de mouches sifflant comme des balles… chuitt… chuitt…
      Je ne t’ai pas posé de questions et je venais t’attendre devant la porte grande ouverte béante transpercée de ronces et de taillis fous violets à force… et de fleurs sanguine chaque soir de cet été-là à l’endroit où je créchais tout près des champs craquants d’herbes rouquines et jaune clair comme de jeunes épis et des éclats de sang des coquelicots… y en avait partout dans la banlieue avant et de grands vergers aux fruits gavés de jus brûlant qu’on croquait et qui coulait en gouttes d’or sur nos tee-shirts aussi…
      Je te voyais arriver de très loin au milieu des blocks qui scintillaient blanc argenté on aurait dit les rocs de sel des déserts d’où ta famille avait du venir un jour s’éparpiller au creux d’nos flaques de boue indigo qui teintait ses pieds nus d’une trace pour toujours… Je te voyais jeune déesse écarlate dans ton survêtement et tes baskets rouges qui incendiait les blocks blafards sous l’soleil avide qui les mangeait…
      Je te voyais arriver… jeune antilope tu avais bondi de ton Arabie lointaine… l’Arabie j’n’en ai jamais rien su à cette époque moi qui ai grandi sur macadam black avec les gens qu’elle a fait de ses mains plongées dans la boue ocre des fleuves au printemps… Tu avais bondi pour me rejoindre et tu courais attirée par l’odeur généreuse et fraîche des géantes prairies d’herbes qui entouraient des champs où les épis déjà murs balançaient leurs têtes en faisant voler leurs cheveux fins et jaune vifs comme c’était le désir d’Enlil le dieu des vents… et toi tu étais sa préférée…
      Tu bondissais et ta course rouge c’était toi tout entière et ce que tu aimais… Depuis tes premiers jours ici tu les semais tous d’une de tes pirouettes familières et drôles et même les profs du collège ne comprenaient rien quand ils te voyaient jeter derrière toi les baskets rouges et t’élancer pieds nus comme un tourbillon de sable aussitôt tu avais disparu…
      C’est avec toi en creusant l’été criblé de mouches comme des balles traçantes… chuitt… chuitt… que j’ai découvert le fruit sucré et doux de l’amitié… deux filles des cités deux filles au cœur du monde sans pitié des garçons sur les parkings goudrons… Nidaba jeune déesse de Sumer tes moissons de mots insensés c’est moi qui les ai faites et nos poèmes inachevés c’est moi qui les ai cueillis des années après…
      Mais qu’en savaient-elles ?

      - Nidaba… tu t’appelles vraiment Nidaba ?…
      - Bien sûr… Nidaba c’est la déesse d’l’écriture et des moissons… la préférée d’Enlil… c’est lui le dieu des vents… les mots ils s’envolent… ils s’envolent tu sais bien… comme les grains dans l’tamis…
Elle éclatait de rire…
      - Vous connaissez les dieux d’cette époque-là dans votre famille ?…
      - Mais oui… on les connais tous… et les légendes aussi… c’est normal… c’est notre histoire…

      Et tu m’as tout raconté pour nous c’était un jeu vu que les histoires une vieille femme te les avais dites un jour et tu n’les avais pas oubliées… Tu n’pouvais pas imaginer que les mots feraient une piste dans ma tête pareille à celle des déserts blancs d’où vous étiez venus… une piste que j’emprunterais sur la vieille mobylette en ferraille bleue pour retrouver leur trace… vroum !… broum !… Et j’ai traversé après tous les déserts blancs de la terre sur la vieille mobylette en ferraille bleue grâce à toi… Si j’ai écrit mes contes aux parfums santal et ambre d’Arabie et d’Afrique je te le dois…
      Et tu m’as tout raconté… la cité d’Ourouk la folle et ses p’tits rouleaux d’argile qu’on attachait au cou… dessus y avait son nom d’écrit… la légende de son héros Gilgamesh… et le nain difforme Houwawa… avec sa tête énorme il est le maître de la forêt des cèdres qui a du feu dans sa bouche… celle de l’oiseau Allalou aux ailes brisées par Innana la déesse amoureuse et violente… et le tambour Pukku taillé dans le bois de l’arbre sacré… Tambour Pukku est devenu pour moi le batteur d’histoires mon Tam-tam familier…
      Oui… c’est toi Nidaba la jeune déesse noire qui m’a tout raconté quand on se promenait les soirs de cet été derrière nos palissades d’enfance au milieu des herbes folles qui s’emmêlaient à tes nattes légères et des coquelicots qui avaient la couleur des vêtements que tu portais… ils te faisaient t’envoler juste avant la nuit bleue et cendres d’nos banlieues.
      Je t’attendais les soirs d’été criblés de mouches comme des balles sifflantes… chuitt… chuitt… à côté d’ma mobylette en ferraille bleue que j’avais appuyée contre la palissade à peine cachée par les buissons des ronces violettes mais qui passait par là savait… vroum !… broum !…

      Je t’attendais et jusqu’à la fin de l’été tu es venue…              D’autres fois c’était toi qui m’attendais accroupie sur tes jambes d’antilopes celles qui courent au vent chaud des savanes d’Afrique ta position favorite parce que j’avais dû faire une course tardive au fond d’une banlieue lointaine et tu entendais le bruit du moteur qui crachouillait… vroum !… broum !… vroum !… et tu venais à ma rencontre avec ton survêtement et tes baskets rouges comme un tourbillon de poussière brûlant.
      - Nidaba ! Nidaba !… je criais ton nom dans l’vacarme du pot d’échappement… il hurlait sa symphonie macadam q’tout le monde d’un bout à l’autre de la cité connaissait et je freinais en dérapant d’la roue arrière avec la classe qu’on avait… a l’époque je n’mettais que des jeans usés pour de vrai… ils avaient fait le tour des tambours d’la laverie et le blouson de cuir râpé acheté pour pas un sou chez Emmaüs… Je criais ton nom Nidaba… dans l’crissement des pneus aux étincelles de goudron doré tu sautais à l’arrière du char somptueux… vroum !… broum !… et on fonçait à l’intérieur d’la savane ocre terrain vague et les herbes géantes nous engloutissaient…
      C’est à la fin de l’été que tu n’es plus revenue un soir et puis deux et ensuite chaque soir j’ai regardé sans toi les prairies qui deviennent rousses et se couchent comme des chiens errants devant l’seuil des palissades et j’ai roulé sans toi jusqu’à la fin des terrains vagues… j’ai fait jaillir sous les roues d’la vieille mobylette bleue des cailloux qui blessaient la peau aux veines violettes du soir et qui faisaient fuir les fouines et les hérissons effarés…
      Mais que savaient-elles de nos enfances à la chair si douce ?
      Qu’en savaient-elles ?


A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mardi 30 mai 2006 2 30 /05 /2006 00:46

                                              Nidaba...

          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 J’ai cru ensuite la rencontrer une seconde fois des années plus tard elle était venue d’Algérie et moi j’écrivais dans une revue depuis un ou deux mois par hasard ou à cause de cette enfance des cités quand les vieux Algériens et les femmes aussi avaient parsemé la bonté d’leur regard sur nos gamelles du quotidien.
         J’ai bien cru la rencontrer un soir avec d’autres créateurs d’Algérie… elle avait la peau d’la couleur café-crème et ses yeux d’émeraude rare vu qu’dans le Sud ils sont noirs aussi profonds que ses parures de bijoux kabyles et les lanières d’argent qui lui faisaient comme une cuirasse étincelante sur son corps long et fin dans la robe qui avait la teinte indigo des cheich que portent les hommes des déserts… Son corps gardait les mouvements agiles des antilopes d’Afrique.
        J’ai cru la rencontrer une seconde fois… elle m’a souri… elle ne s’appelait pas Nidaba mais ça n’avait pas d’importance vu qu’l’Algérie c’est aussi l’Afrique et l’Arabie mêlées dans la marmite aux songeries… Elle ne s’appelait pas Nidaba et je m’suis dit que peut-être personne à l’intérieur d’sa famille ne savait l’histoire des cités de Sumer ni celle de la Déesse Nidaba et voilà tout…
        Et je lui ai raconté…
        A c’moment-là de notre rencontre elle ne fréquentait pas les gens qui font des livres des choses qui s’vendent et elle rêvait d’broyer les encres de couleur comme je faisais au creux du mortier d’verre pour couvrir la page de taches d’encre et d’eau… Je laissais sécher avant d’tracer les mots des poèmes… on avait l’impression d’écrire sur des pages d’océan…
        Elle avait écrit un seul livre et elle le portait pareil à un talisman sur elle sous la carapace d’argent et d’émeraudes qui l’habillait… Quand elle me l’a tendu d’sa main où trois p’tites étoiles traçaient un chemin au centre d’la paume j’ai cru que nous serions amies… J’l’ai cru aussi tout l’temps que j’ai écrit des articles sur ses bouquins qui m’semblaient aussi précieux qu’les bijoux kabyles aux fossettes d’indigo et leur côte de mailles d’argent… Ils avaient une histoire chacun et elle me les a racontées…
        Elle racontait pareil aux vieilles conteuses d’Algérie qui créchaient dans ma cité d’enfance et leurs djellabas paillettes qui scintillaient et crépitaient la lumière comme une fête me revenaient dans les yeux en clignotant quand j’l’écoutais… C’était des tourbillons de roses bleu lilas vert pomme comme on y croit pas des pastels que même le père Renoir qui’y était allé dans les jardins d’l’Algérie il n’avait pas dessiné sur ses carnets… Elle racontait et moi j’lui ai parlé de Sumer et de Nidaba…
        Quand elle venait dans les quartiers parisiens où on parle de littérature elle m’appelait et je traînais avec elle les boutiques de vêtements chics pour que son corps soit toujours le plus élégant… Et je songeais à toi Nidaba jeune princesse noire dans ton survêtement et tes baskets rouges… Tu étais née avec la grâce et la grandeur des déesses de Sumer au fond d’tes yeux taillés émeraudes étonnantes car dans le Sud ils sont noirs… Et tes petites nattes tressées fines qui voletaient au vent sucré doux comme les chevelures des épis juste avant la moisson…
        Quand elle venait dans les quartiers parisiens pour parler des livres qu’on vend avec son éditeur je songeais à notre été criblé d’mouches comme des balles traçantes au dessus des poubelles… chuitt… chuitt… et à nos prairies d’l’autre côté d’la porte ouverte béante des palissades… Les herbes folles faisaient des niches aux coquelicots… ils avaient des vêtements couleurs d’l’Afrique déchirés et pauvres mais moi je les aimais…
        Quand elle venait dans les quartiers parisiens elle me racontait son prochain livre en jouant d’ses doigts avec ses bijoux kabyles et moi je lui parlais d’ma cité et d’ses écrins terrains vagues avec la vieille mobylette bleue mon char précieux… vroum !… broum !… j’en connaissais tous les recoins et on n’pouvait pas m’griller sur c’terrain-là…
        Quand elle venait… un peu partout je la suivais pour parler de ses livres et mes articles que j’écrivais et l’Algérie où elle habitait… un jour elle m’avait dit :
        - Tu en parles mieux que moi et toi tu n’y es jamais allée…
        Mais moi je savais Nidaba jeune déesse de Sumer que c’était toi qui écrivais les mots et qui racontais les histoires et qu’Enlil le dieu de tous les vents… tu étais sa préférée… Enlil me les soufflait sur mes lèvres brûlées du sel des déserts blancs… c’est de là que tu étais venue…
        Mais… qu’en savait-elle ?

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        J’ai cru ensuite la rencontrer une seconde fois… et ça a duré jusqu’à c’que les poèmes que Nidaba me dictait au creux d’la nuit bleue argentée prennent tellement d’place dans ma vie que j’oubliais un peu d’parler de ses livres… J’oubliais un peu d’parler de ses livres mais je racontais toujours les histoires des vieux Algériens tout au bout des cités d’mon enfance… Ils m’avaient mis l’goût du sel des déserts blancs dans la bouche et l’eau fraîche des puits cachés sous leurs paupières m’avait tant enchantée…
        Ça a duré jusqu’à c’que le vent chaud et sucré du Sud où nous nous sommes retrouvées par hasard parmi d’autres femmes semblables à elle dans les milieux d’la grande écriture et moi j’m’étais perdue là… D’autres femmes comme elle et qui ont toutes traversé les déserts d’Algérie qui m’regardaient pareil à un raton laveur qui ferait des bulles de savon de toutes les couleurs…
        Ça a duré jusqu’à c’que le vent chaud et sucré du Sud m’envoie dans les yeux des tourbillons d’sable criblés d’mouches comme des balles traçantes chuitt… chuitt… quand elle m’a fait en souriant d’une voix inconnue :
        -Toi tu n’as rien à dire sur l’Algérie…
        Ça a duré… alors j’n’ai rien senti d’autre que l’odeur d’nos poubelles l’été quand ils n’les vidaient pas en bas des escaliers d’la cité…
         Mais… qu’en savait-elle ?

A suivre... 


Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Vendredi 2 juin 2006 5 02 /06 /2006 11:57

       Nidaba                                                                         

      La troisième fois que je t’ai rencontrée jeune déesse noire à la peau couleur café-crème c’était y a à peine quelques jours de ça… J’me souviens qu’elles venaient juste de me voler ton nom et que j’rentrais ce soir-là à pieds comme d’habitude jusqu’à notre cité au milieu d’la brume des gaz carboniques tant qu’tu marches le long d’la rue tu les sens mais aussitôt franchi les premières barres de la cité y a les grands arbres beaux maîtres d’la forêt qui viennent à ta rencontre…
      La troisième fois… je me suis juste arrêtée pour sentir l’odeur fraîche des feuilles d’la couleur étonnante de tes yeux émeraude car dans le Sud ils sont noirs mais pas les arbres… j’ai vu des photos avec les palmiers géants et leurs pieds qui creusent sous les séghias pour aller boire plus profond encore… j’ai vu la douceur des oasis et peut-être que c’est seulement des images car c’est vrai que j’n’y suis jamais allée… Nous les enfants d’la banlieue on n’voyage qu’avec les histoires…
      La troisième fois… j’avais encore les lettres fluo qui s’allumaient devant mes yeux sur la page du livre… les lettres de mes mots qui étaient plus les miens… Les mots que tu m’avais donnés la première fois où je t’ai rencontrée d’un coup d’reins brutal j’ai arrêté la mobylette mon char glorieux y a trente ans de ça… vroum !… broum !… vroum !…
      Tes mots Nidaba surgie parmi les coquelicots d’nos terrains vagues que le conte a fait champ de blé et d’un épi éparpillé par le dieu du vent Enlil qu’en savaient-elles ?
      Qu’en savaient-elles elles qui m’ont volé ton nom ?
      Qu’en savaient-elles ?

      La troisième fois… tu descendais en riant la rue que moi j’remontais en sens inverse pour aller jusqu’à notre block avec ton survêtement et tes baskets rouges tu courais légère comme la jeune antilope que tu étais… tu avais bondi d’ton Arabie lointaine… tu avais resurgi d’notre histoire ancienne et tu étais là devant moi…
      A peine seize ans que tu avais peut-être… ça m’faisait tout drôle…
      Tu avais bondi pour me rejoindre et tu courais attirée par l’odeur généreuse et fraîche des géantes prairies d’herbes qui entouraient des champs où les épis déjà murs balançaient leurs têtes et faisaient voler leurs cheveux fins et jaune vifs comme c’était le désir d’Enlil le dieu des vents… Et toi tu étais sa préférée…
      Tu bondissais et ta course rouge c’était toi tout entière et ce que tu aimais… Tu m’as croisée… tu faisais tourbillonner autour de ta tête tes petites nattes légères et vu que j’te regardais fixement sans y croire tu t’es arrêtée à ma hauteur et tu m’as dit en éclatant de rire :
      - Eh frangine ! tu n’sais pas si l’154 est déjà passé… s’il est passé j’couperais par le sentier d’la course des lièvres pour l’rattraper à l’autre arrêt…
      - Il est déjà passé… je t’ai répondu en regardant les émeraudes claires de tes prunelles qui scintillaient dans la lueur des réverbères… mais tu auras pas d’mal à l’rattraper en passant par là… sûr qu’t’iras aussi vite que l’vent…
      - Sûr cousine… tu m’as dit en remontant les manches d’ton survêtement et j’ai vu tes bras fins couverts de bracelets qui t’donnaient l’allure d’une déesse de Sumer égarée à l’intérieur d’la cité.
      Avec toi y avait un parfum comme jamais j’ai senti par ici… un parfum d’lilas peut-être par-dessus l’odeur d’nos poubelles et des mouches…
      - C’est comment ton prénom ?
      - Nidaba… et tu as ri à nouveau et tu as tapé d’ta main au creux d’la mienne et puis aussi ton poing fermé contre le mien comme on fait ici pour se saluer…
      - Allez à bientôt cousine ! j’te kiffe bien …
      Et l’soleil qui s’balançait comme pour un’ fête des coquelicots ce soir-là a scellé un pacte de songes et de sang entre nous… un pacte qui a noué à nos poignets un cordon d’laine rouge… le cordon sacré qui garde le seuil de la demeure d’enfance…
      Et tu es repartie au milieu des autos qui commençaient leur ronde folle du soir et d’la nuit à l’intérieur des rues d’la cité et une d’elles a freiné fort en faisant naître des étincelles de bitume sous ses roues pour t’éviter… vroum !… broum !… Mais déjà tu avais repris l’allure du dieu Enlil… tu étais sa préférée… qui soufflait avec malice et obstination des parfums d’lilas et d’glycine un peu fanée qui effaçaient l’odeur d’nos poubelles et qui chantait au fond d’mes oreilles les mots inconnus d’nos histoires à venir.
       Mais… qu’en savaient-elles ?…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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