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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 22:18

Les tables de sable suite... Mouammar-Kadhafi--Rome-2002.jpg

 

‑ “ Nous avions le pétrole… le bonheur… et maintenant nous sommes en train de brûler notre pays… Pourquoi faites vous ça à votre pays ? Pour quelles raisons ? Vous devez avoir honte !… Il est insupportable pour tout homme sensible de voir le pays se déchirer ainsi… ”

La voix qui venait de très loin lui parvenait dans un murmure maintenant car l’homme couché dans sa gandoura de sable ne tenait pas à se faire repérer par l’équipage des Pick-Up et il devait se concentrer pour comprendre ses paroles avec la cohorte des masques qui approchaient on entendait déjà le son des tindés et des tambours d’aisselles…    

‑ “ Je vais le dire encore une fois… ils ont peur de nous !… ils sont faibles ! Ils savent que c'est dangereux pour eux si les tribus communiquent les unes avec les autres… Nous ne donnerons pas la Libye à la France juste comme ça… nous allons nous battre et les faire dépenser... dépenser jusqu'à ce qu'ils soient partis… Personne ne peut contrôler les tribus… elles sont toutes armées… Syrte… Sabha… Bani Walid… Tarhona… toutes ces tribus sont armées… personne ne peut les contrôler !… Je dis laissez les balles parler !… ”

   0159-Pays-Dogon-Falaise-de-bandiagara-village-tereli-danse-.JPG  

L’homme couché n’avait pas encore compris qu’il lui arrivait toute une cérémonie de l’autre côté celui où il n’était pas préparé à connaître la présence de créatures sacrées qui avaient accompli le chemin afin de remonter depuis le premier pays où est né et a surgi le peuple d’Afrique entre les pieds d’Amma et les huit premiers ancêtres et sa femme la terre jusqu’à lui afin de lui offrir la clémence des maîtres spirituels les Hogons pour les fils de la guerre… L’homme couché que tous ses serviteurs appelaient Amenay seigneur cavalier et Amezwar guide malgré son intuition de bédouin que la terre Amadal et l’eau Iman possèdent la force créatrice de toute vie et sa sensibilité à la parole qui est le vêtement de l’âme n’avait pas été initié aux secrets des Nommos ceux qui peuvent donner à boire… 

Quand les masques Awa ont été assez proches il a senti dans son dos le mouvement fripé de la tunique gris‑rose des dunes qui faisait frémir la peau de son corps et il lui a semblé qu’il y avait une musique bondissant sur des tambours de chèvres qui lui arrivait… Mais cela lui arrivait de l’autre côté et il fallait qu’il lâche sa position et ses armes s’il voulait aller à la rencontre de la cérémonie… Au devant de la troupe des masques qui s’étirait si loin comme un grand lézard de toutes les couleurs du jour dont on ne voyait pas la queue à cause de l’ombre du soir marchait une silhouette penchée au crâne lisse et rasé vêtue d’un tissu tissé de bogolan brun aux motifs blancs qui lui couvrait le dos et les cuisses… Il s’appuyait sur un bâton d’acacia il était aveugle… Loin le sommet neigeux d’argent derrière la troupe du lézard luttant contre l’obscur… L’erg Ubari… Plus loin beaucoup plus loin… au‑delà en se courbant un peu vers le Nord cette plaque rouge grenade léchée par le sang du soir interminable… Al‑Hamada Al‑Amra… L’homme couché s’est retourné et debout il a regardé ce qui lui arrivait de l’autre côté…

D’abord il n’a vu que l’homme aveugle qui enfonçait son bâton dans le sable et avançait en sautillant et à quelques mètres derrière lui la foule des masques était là suivie par les danseurs musiciens vêtus du tissu cousu indigo ou ocre avec les longs tambours que leurs poings battaient accompagnés par les cauris qui carillonnaient attachés aux lacets de cuir de leurs poignets… Derrière l’homme aveugle qui avait tout à fait l’allure d’un Hogon les masques qui se déplaçaient avec l’aisance des grands oiseaux étaient tous de la même famille et comme il avait été plusieurs fois invité aux cérémonies du dama na le grand dama de Bandiagara parce qu’un des chefs de village était mort à l’occasion de son passage dans le désert du Gossi au Nord de Bamako pour aller à la rencontre des tribus bédouines il a reconnu les masques Kanaga… Leurs visages de bois brut hachés mangés aux trous triangulaires des yeux tatoués blanc du lait de mil dont on asperge les autels avec le sang des coqs leur coiffure en crête de fibres rouges et jaunes hérissées tout autour… Youah !… Ya !…   

Kanaga au‑dessus du masque la double croix de bois renversée c’est blanc et c’est noir… oiseau komolo tebu est là il vient il descend vers toi… mais c’est peut‑être aussi la cigogne qui porte dans son bec les graines pour la terre et son sexe fertile on ne peut pas le savoir… Yaouah ! Ya !… Amma a levé les mains vers le ciel Amma les a descendues vers la terre lebe la termitière qui a enfanté Yurugu le fils solitaire le renard… Kanaga est le masque de la création réunie et le Nommo l’ancêtre le fils celui qui tient les eaux en haut de l’oiseau de bois trône et décide de korsol la saison des pluies… Nommo a pris toutes les formes possibles des dieux d’eau Nommo est l’eau Nommo est l’eau Yaouah ! Ya !… masque-dogon-kanaga-737-2.jpg

Les masques Kanaga viennent ils descendent ils s’approchent de lui et à chacun de leur pas ils s’arrêtent pour balayer le sable d’un mouvement de tout leur corps un mouvement rond comme tout ce qui est rond dans ce monde et les chants des accompagnateurs appellent et appellent encore… Yaouah ! Ya !… Yaouah ! Ya !… Au devant de la troupe le vieil Hogon aveugle a cessé de tâter le sol il relève la tête et l’homme couché reconnaît celui qui a confié il y a des années de ça le secret du Nommo à ce Français qui était venu ici aux pays d’Afrique non pas pour faire la guerre ou pour voler les femmes l’or les diamants et le sel noir de leur terre mais pour écouter la parole des maîtres Hogons et pour apprendre l’histoire du monde qu’Amma a créé… Il était venu avec sa tribu d’hommes assoiffés de la bonne eau enfouie à l’intérieur des roches ocre rouge de Bandiagara qui perce la pierre au‑dessus des villages accrochés à ses flancs comme des enfants où les Nommos les dieux d’eau habitent et descendent à l’intérieur des puits de tous les déserts mais lui Amezwar n’avait pas été initié…

L’homme le Français était venu ici avec ses cahiers ses crayons et sa boîte à images et des jours et des jours il a attendu que les masques sortent des maisons et se mettent à danser et il a écrit et il a dessiné les rituels sacrés du masque singe blanc Amono du masque antilope Ka et du masque lièvre Nyommo et il a attendu encore et le masque Walu est arrivé avec son bâton pour creuser le sol et y planter les graines d’arachides et il a attendu encore et le vieux chasseur aveugle d’Ogol‑du‑Bas du village d’Ogol‑du‑Bas l’a fait monter auprès de lui et l’homme blanc avait traversé les ruelles entre les greniers à grain aux toits pointus les taguna et leurs colonnes aux sculptures des couples de jumeaux les autels rouges et blancs… Il avait croisé une ou deux tortues géantes et il était arrivé au logis du vieux chasseur aveugle accroupi au fond d’une cour où pendant trente‑trois journées Ogotemmêli lui a raconté la naissance du monde…

Il est arrivé et l’homme a dit :

‑ “ Salut à ceux qui ont soif ! ”

Oui Amezwar connaissait tout cela et s’il n’avait pas lu le livre que le Français avait rédigé parce que cette langue ne lui était pas familière et d’ailleurs il avait le projet de le faire traduire en arabe dès que la guerre serait achevée il avait tiré de sa rencontre avec le vieux chasseur la conviction que cet homme qui avait hérité de son grand‑père et de son père la connaissance des rituels d’Amma savait tout sur la mort et que c’était pour lui parler de la sienne qu’il avait fait le chemin jusqu’ici lui qui assurément était passé de l’autre côté il y a plusieurs années de ça… D’ailleurs en y songeant soudain il se souvenait que quand il s’étaient rencontrés pour la célébration des funérailles d’un homme du village d’Ogol‑du‑Bas Ogotemmêli lui avait dit sans raison particulière qu’il avait perdu ses yeux parce que le fusil avec lequel il tirait un porc‑épic lui avait éclaté à la figure… Et c’était ainsi que les choses arrivent quand on ne voit pas les signes qui prédisent que ceux qui travaillent aux côtés de la mort seront frappés par elle à leur tour… Yaouah ! Ya !… 

A ce moment‑là Amezwar s’est aperçu que la cérémonie des masques s’était arrêtée il n’y avait plus que les tindés qui battaient et la poussière gris cendre du sable qui montait autour des pieds des hommes… Et la lueur rose vif et violet indigo là‑bas à l’horizon bien plus loin que la Hamada qui recouvre peu à peu la ligne transparente de l’erg ? C’est le signe que ce jour va finir dans un brasier de joie pour les tribus. Mais la pureté du disque d’argent blanc qui traîne dans son sillage laiteux des grumeaux de fumées rousses et craquelées que la lumière de givre de l’astre frais dépouille de leurs relents d’incendies et de sang ? Ce sont les forteresses des maudits et leurs missiles au feu insatiable qui ne peuvent rien contre nous car nous sommes les fils du désert les fils d’Ayor notre mère la lune et nous reconstruirons ce pays à partir du désert… Et le vieil homme aveugle s’est approché de lui.

‑ Salut mon fils… salut au corps qui a soif ! Matouled ? Comment vas‑tu mon fils ? Matouled Ammenay ?  

‑ Salut père… salut Ameqran l’aîné le sage… mamoussen issalan… quelles sont les nouvelles ? 

‑ Salut mon fils… tedjoudieïd… es‑tu en bonne santé ? Singe-blanc.jpg

‑ Salut père… alkheir ghas… tous nous allons bien… Dieu nous garde… Salut à toi qui a marché et qui a fait tout ce chemin jusqu’à notre pays assiégé et pillé par les voleurs de l’Occident… mais nous ne les laisserons pas envahir à nouveau notre terre ces chiens ! Il y a des renégats dans ce pays Ameqran… je dois m’occuper d’eux… j’ai ce qu’il faut ici pour arrêter ces traîtres à notre pays… Si tu permets Ameqran… 

Le vieil homme le fixait de ses pupilles qui ressemblaient à deux pépites d’or où rien ne se reflétait plus… Il avait les yeux de pierre d’un des Sphinx gardien des tombeaux des pharaons d’Egypte… Il a levé le bras droit qui tenait le bâton d’acacia et s’il n’y avait la lune et sa coulée blanche ils se seraient trouvés tous les deux aveuglés… 

‑ Amennay… les tables de divination ont parlé… tu dois prendre soin de ton âme et de ton corps… Si ton esprit s’égare mon fils que donneras‑tu aux tiens ?… Je suis venu te parler de la soif… 

‑ Ameqran je dois arrêter ces hommes avant qu’ils ne livrent notre pays aux guerriers d’Occident… Il ne s’agit pas de ma personne… je ne suis rien ici et Ayor la lune notre sœur éclaire mon cœur et guide ma main… Je n’agis pas pour moi tu le sais Ameqran… c’est au nom de notre peuple que je tuerai ces hommes et mon geste de mort sera sacré… Yufitran… plus beau que les étoiles… Yufitran celui qui donne la mort et la reçoit au nom de ceux qu’il se doit de protéger…

‑ Mon fils tu es le gardien de la soif… je suis venu t’initier aux pouvoirs des Nommos par qui l’eau ne finit pas… préserve ta nyama mon fils…

L’homme savait que de l’autre côté de la dune qu’il avait quittée les Pick-up n’étaient plus très loin car son oreille de bédouin pouvait capter le plus petit frémissement du sable comme celui provoqué par la queue du scorpion à cause de l’inexorable fréquentation du silence et il ne voulait pas manquer l’occasion de venger son peuple de la violence qu’ils lui avaient faite… Des armes et des redoutables s’il en avait vu transiter à bord des cargos dans le Golfe de Syrte et sur le port de Benghazi des cargaisons énormes et il se demandait souvent s’il avait eu raison car tout ça ne pouvait mener qu’à la guerre… Il n’avait pas l’âme d’un guerrier ni d’un chef à la tête de combattants… ces armes il ne s’en était jamais servi contre personne depuis qu’il avait quitté les rangs de l’armée il y a bien longtemps de ça… Désormais il était vie Peintures-dogon.jpg ux et le combat qu’ils le contraignaient à mener l’écoeurait mais s’il fuyait et qu’il abandonnait son peuple c’est là qu’il perdrait son âme et que son corps assoiffé serait livré aux chacals qui le déchiquetteraient et sa chair pourrissante empoisonnerait l’eau des puits pour toujours… Non … il n’avait pas le choix…

A suivre...

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Mercredi 30 novembre 2011 3 30 /11 /Nov /2011 22:12

Ce texte que je devais écrire y a pas mal de temps mais comme toujours je fais mille choses en même temps... il va démarrer un bouquin que je bricole... j'en ai encore pour deux ans pas loin à ce rythme-là !... sur l'enfance à Aubervilliers et sur mes aller-retours à la petite maison ouvrière du Nord qui m'ont sans doute sauvée de devenir " comme tout le monde " et ont contribué à faire de moi une sauvageonne qui ne vis que par l'intermédiaire de ses mains qui créent qui inventent qui creusent des trous dans la terre pour y planter des arbres qui tournent tournent un monde sans misère...

Et si j'ai eu cette chance de l'étrangeté c'est aux Zimmigrés de la banlieue d'Auber que je le dois et aussi aux mains d'Antonin qui ont guidé les miennes avec tout l'amour qu'il avait pour la terre pour les pommiers reinettes maîtres du verger et pour les rosiers merveilleux de Bagdad...

Donc ce récit il est à replacer dans le contexte des textes déjà publiés sur notre blog tout au début de sa création... pas facile à retrouver tout ça mais je vous refile les dates car c'est bien de pouvoir suivre un peu les histoires... Ce récit s'intitule " En plein vol " et le premier est publié le 23 février 2007... Je ne vous le repasse pas ici car il est assez long mais en revanche je vous promets la suite qui est déjà en partie écrite... Alors en route pour le puzzle... vous avez l'habitude !...

Les pommiers d'AntoninLe grand jardinier

Ecoute… écoute… je vais te raconter une histoire…

 C’était un temps où il y avait deux sortes d’enfances à l’intérieur des maisons obscures du couchant on avait encore de la chance… Malgré le soleil qui avait usé tout son rouge et qui se vautrait comme un gros chat mis à vieillir en surveillant la lessive humaine fumante amère qui bout et la bonne mémoire enfouie au fond des terriers on a fini de naître avec le plus audacieux des privilèges celui de choisir et de connaître sa liberté… On était des renardeaux tout frais on pointait notre tarbouif rouquin curieux au bord du trou et il restait quelques anciens de la tribu pour allumer la combure ardente de l’aube rien que pour nous… Après ça sera trop tard ça sera trop loin et personne jamais plus ne saura comment prendre le chemin pour retourner…

A trois ans je crèche à Auber c’est comme ça qu’on appelle la ville d’Aubervilliers avec ses cabanes au bord du fleuve qui planquent les ouvriers maliens de l’automobile et leurs mains d’œuvre qui ont des sentiers de brousse brûlés au fond des paumes… Auber et les restes de son bidonville des années 50 où les chiffonniers qui ont le même mégot de gitane maïs roussi pendant entre leurs chicots et les mêmes chiens couleur d’huile de vidange des autos les poils hérissés en barbelés sur le dos ont installé des collines d’ordures gardés par des bonshommes de papiers assis qui attendent que les vents les emportent… Auber avec ses champs de choux et ses centaines de boules à zéro vertes ou blanches à perdre la raison… avec ses terrains vagues recouverts d’entrepôts livides aux toits de tuiles qui croulent par ci par là ses gravats ses buissons de mûres de pruniers sauvages et ses jardins à la sauvette où d’anciens ouvriers pliés comme des troncs de saules ont bricolé des baraques en tôles où ils survivent encore un peu mais à trois ans je ne le sais pas…

 “ Gentils enfant d’Aubervilliers… Gentils enfants des prolétaires… Gentils enfants de la misère… Gentils enfants du monde entier… ” Ouais ben c’est ça !… Nous autres on est là sans charibote les uns par dessus les autres berlificotés dedans la même pelote d’histoires… les histoires de la banlieue d’Aubervilliers…Auber de mon enfance c’est la ville du film de Prévert avec en plus ses travailleurs immigrés les Zimmigris c’est comme ça qu’on les appelle nous autres les mômes de ceux qui ont atterri là juste avant qu’on pousse les tribus à lâcher leur désert d’as‑Sahara et leurs ksour pour embarquer sur les gros cargos blancs comme les maisons des médinas du Sud “ La ville d’Alger ” ou “ Le Tipaza ” qui les déversent pareil que des grains de sucre roux dans les ports de la métropole… Les mômes d’Auber ceux d’avant moi si je les ai dans ma peau leurs cavales en bandes de moutards fouineurs vifs comme le zéph du Nord et ses mille grelots de givre dessus les terrains aux crevasses d’eaux huileuses d’arcs-en-ciel où les chiftirs ont bricolé leurs cambuses à lapins enguirlandées de grillage à rouille avec les molosses hurleurs qu’on niaque à coups de frondes chargées des boulons de la tôlerie !… “ Gentils enfant d’Aubervilliers… ”

aube-petit.jpg     

“ Gentils enfants des prolétaires… ” ai ai aires !… ” A Auber on habite chacun au milieu des autres les ouvriers ils arrivent de partout et partout c’est un territoire vaste comme la nuit avec ses étoiles qui frappent à la porte de nos maisons qui ne sont pas des maisons et déjà ça fait un drôle d’effet parce que personne n’est né ici… Ça à trois piges déjà je le sais vu que la langue celle que j’entends avec Antonin mon grand‑père quand on descend du haut de notre sixième au plafond bleu outremer direction de la Gare du Nord où les rails se taillent jusqu’au bout de ce qu’on ne sait jamais quand les lanternes matinales des chefs de trains découpent l’horizon en tranches violettes c’est la langue singulière des voyageurs… Les voyageurs ne parlent pas comme les gens qui toute leur vie veillent pour qu’il y ait de l’eau aux fontaines des villages où ils ont peut‑être grandi… non… eux ils parlent l’étranger… L’étranger c’est le chant qui faufile des frissons lézards sur la peau quand on ouvre la porte battante des gares et c’est là qu’Antonin m’emmène me porte me trimballe ma main au creux de la sienne du côté de la musette qui digère les casse‑croûtes omelette et la thermos café noir et on crapahute comme ça au milieu des passagers des grands trains qui partent à la nuit vers l’autre côté de la terre… Tri tri tri !… Craouf ! Craouf !… 

“ Gentils enfants du monde entier… ” Mais à Auber y a d’abord la langue des voyageurs du Sud qui est aussi celle des cavaliers guidant les caravanes somptueuses de chameaux blancs et ocre jaune qui rapportent le sel des déserts d’Afrique jusqu’aux pontons des fleuves où sommeillent les crocodiles et les pirogues… La langue du Sud c’est encore Antonin qui me la fait découvrir à chaque fois qu’on passe du côté du gourbi où habite Ouarda avec sa famille Marïama ma petite sœur d’ébène Kaki Tassadit Zohra Dassine et Lakhdar son mari qui est le grutier des terrains vagues au rez‑de‑chaussée de notre block… Ouarda chante ou raconte les histoires de son pays d’Arabie et des djnoun qui planquent à l’intérieur des cavernes des montagnes de la Kabylie où elle a son douar de naissance il paraît et sitôt que je rentre de l’école maternelles des sœurs souris grises je file rejoindre Marïama de l’autre côté de la porte qui n’est jamais fermée… Nos canines de jeunes fennecs dévorent le morceau de matloh encore chaud et je reste là à écouter entre les cuisses généreuses enfouie dans les jupes de tissu rose et bleu qui crisse sous mes doigts et les paillettes dorées jusqu’à trop tard la langue qui roule avec les pierres blanches d’as‑Sahara…    

Ecoute… écoute… serrure-petit.jpg

Auber de mon enfance c’est un faubourg de la grande Babylone avec sa petite campagne à mésanges à fouines et à écureuils et leur goupillon de queues écarlates à l’assaut des sapins survivants que bientôt des passerelles d’acier vont traverser zigzag d’une citadelle béton à l’autre… Nous autres qui arrivons de ce côté‑ci de la terre au couchant dans les années 60 au‑dedans de familles qui ne connaissent rien de la tribu ni du village d’origine nous sommes la dernière génération à avoir à la fois l’intuition de la maison avec sa petite loupiote éclairant son paysage autour d’elle comme une demeure familière dans la solitude claire‑obscure et à la fois la tentation de la transhumance… A trois ans j’ai le goût de l’échappée et de la fuite des endroits où on enferme les oiseaux colibris à l’intérieur des petites cages grillagées pour leur interdire d’aller butiner les fleurs nacrées des rebords du fleuve et ma cage à moi celle qui me claquemure de tristesse c’est l’école maternelle des sœurs souris grises… Mes premiers mots je me souviens comme tous les enfants des cités de ces temps‑là ils avaient le goût des grenades et des mangues qui éclaboussait de sucré acide nos gorges avec leurs sonorités rauques et leurs incendies de miel…

Ecoute… Chouïa… chouïa… djnoun… ksour… melma… djida… falfla… kaouah… mes premiers mots ils me venaient au bout de la langue avec ceux des contes qu’Antonin me lisait à la tombée de la lune dessus nos doigts ses ricochets d’argent pâles derrière les carreaux des fenêtres de la petite maison ouvrière du Nord et les mille pétales de ses rosiers qui mosaïquent les allées du jardin en broussailles de l’autre côté de la barrière de bois bleue… Sitôt sortie des pattes griffues des souris grises de l’école de l’avenue Jean Jaurès je cours me frotter contre la veste de velours brun de grand‑père Antonin qui me guette au milieu des familles sapées costumes de ville et jupes longues à carreaux noirs et blancs je le repère et je plonge au creux de l’odeur fraîche acidulée que les pommiers au moins dix arbres du verger de rainettes grises des gros qui gratouillent le ciel ont laissée dans les plis du velours épais et à l’intérieur de ses paumes… Chouïa chouïa je renifle et je suis prise d’un rire fou comme la lumière qui claque ses lanières de soleil à travers mes iris vert pomme quand je bondis m’accroche saute plus haut d’une branche à l’autre et Antonin me retient par la cheville avec la bonne inquiétude…

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‑ Voyons… viens‑là tu vas tomber… c’est trop haut pour toi ma fille… Il me gronde Antonin en m’attrapant dans son bras large qui enlace les troncs des arbres du verger de la petite maison ouvrière du Nord le matin quand y a encore la rosée qui lui saupoudre ses gouttes de verre fondu plein ses cheveux longs comme la perruque d’argent des rois sa tignasse qui scintille toile d’araignée… 

‑ Tu es ma petite ouistiti !… c’est comme ça qu’il m’appelle grand‑père Antonin mais il n’y a que moi qui le sais et les pouvoirs magiques que possèdent les pommiers qui sont les maîtres du verger et des pruniers reines-claudes éclatées au miel d’août des cerisiers bourdonnant de mésanges nos petites charbonnières des pêchers de vigne violettes qui saignent sur les doigts et de la treille muscate maison d’abeilles qui grognent à notre approche sont notre secret celui de la tribu paysanne ouvrière qui n’existe plus loin d’Auber et de sa langue voyageuse…

ARBRE-3-petits-cahiers.jpg  A suivre...

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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 17:32

  Les tables de sable suite... Kadhafi.jpg

    A Mouamar Kadhafi


A 634 kilomètres de là au Nord‑Ouest il y a un homme qui écrit dans un cahier qu’il emporte avec lui au milieu de la ville en feu… 

Journal du jour d’après Nuit du 8 octobre 2011

Syrte ma ville une fois encore tout à l’heure je t’ai regardée… juste avant que la nuit qui a ici des couleurs semblables aux tagelmout que portent les Berbères Touaregs sur tous les lieux de notre transhumance entre le violet noir et l’indigo teinté de rouge sang quand l’astre qui est notre dieu Horus nous abandonne à nos drames de l’obscur… Une fois encore je t’ai imaginée drapée de tes palmiers aux feuillages flottant légers pareils à des voiles de mariées autour de toi avec des buissons de jasmins et de bougainvillées rafraîchis de lumière bruissant au‑dessus de ton port où ballottaient les points rouges verts et blancs teintés d’ocre des petites barques de pêche et tes milliers d’ailes d’oiseaux marins… Syrte ma ville tu n’es plus qu’une dépouille aux lambeaux de linges noircis couvrant à peine tes plaies obscènes et ton ventre excisé à nouveau mille fois déchiré par une troupe de tueurs en rut… Comment accepter de te voir ainsi ma ville et ne pas me coucher là et mourir dans le fleuve affolé que tes canalisations crevées fait monter jusqu’à mes genoux par endroits… La pluie ardente éclabousse le moindre morceau encore dressé de tes quartiers fendus et chaque fenêtre est une plaie vive et rose un pépin de grenade dénudé dans un four où son verre fond… 

Syrte ma ville ta chair est livrée aux étincelles du fracas et pas une minute ne tombe sans qu’un de leurs missiles n’écarte avec ses tenailles fines d’horloger tes cuisses de jeune jument marine… Des orgies de flammèches ultraviolettes s’accomplissent au moment où le festin des bombardements apaise un instant les convives assis devant leurs écrans en train de surveiller notre agonie… Quelque chose remonte dans ma gorge après que le nombre d’explosions j’en ai compté 23 soit devenu d’un seul coup insupportable pour mes oreilles égratignées et j’appuie mes paumes dessus en même temps que l’odeur d’essence de pneus brûlés de fer chauffé comme de la lave d’asphalte liquide et de brasier d’eucalyptus me donne envie d’une orangeade glacée… Yaouah !… Je ne sais pas si j’ai crié ou si ce dernier raid des forteresses ailées a piégé à l’intérieur de ma tête un hurlement qui n’en sortira jamais plus… Ça ne va pas s’arrêter ! Ça ne s’arrête pas et il y a des jours et des nuits que nous rampons avec les bêtes enfouies à l’intérieur des canalisations qui ont pris le chemin de la mer bien avant nous entre les îlots de terre labourée des jardins devenus friches dont le sable épice les intestins béants… 

J’ai vu il y a plus de cinq jours de ça juste avant que le crépuscule ajoute son désarroi flambant aux braseros monstrueux des bandes de rats par milliers resurgir au point vraiment bas de l’intensité des déflagrations et former des colonnes de réfugiés haletantes en direction du port… Ils se chevauchaient piétinaient en appelant de petits cris d’enfants encerclés par les sirènes insolentes et se ruaient en bonds minuscules vers l’issue absurde à leur terreur car l’eau en fera des cadavres gonflés enfin paisibles… Ils allaient en amas inconscients là où je vais accablé de la solitude des héros absents à l’heure de la défaite finale vers la mer qui a toujours eu sur nous l’effet d’un aimant délicieux et d’une promesse de recommencement…  Ça ne s’arrête pas… Les oiseaux eux qui ont la sagesse des présages de l’azur sont partis bien avant… Je n’ai pas choisi de te quitter ma ville et aucun de ceux qui ont entassé à bord des voitures le peu de choses qu’ils pouvaient emporter n’a décidé de t’abandonner à la terreur de l’éventrement et du pillage…  Syrte-avant-la-guerre.PNG

Mais qui peut parvenir à résister au désir de plus en plus énorme engloutissant le corps entier le griffant l’investissant de son souffle de pourriture fade et de foyers âcres d’échapper à cet anéantissement programmé en cours d’exécution à chaque seconde qui s’abat… Qui peut exiger de son ventre de son sexe de ses jambes de ses poumons d’être prêts à l’écrasement à la dislocation alors que tout en nous se rue afin de toucher par n’importe quel moyen de sorcellerie la fin de cet enfer… Oui c’est ça… Qui peut exiger de nous plus que nous avons déjà supporté sans connaître l’abominable constance de la mort frôlée mille fois par heure… Tant que le cratère géant de la rue du 1er septembre ne s’était pas ouvert comme une des innombrables bouches de la terre torturée par un sursaut de sa douleur primordiale cherchant à faire cesser ce crime Hamou et moi nous avons tenu bon… Nous avons tenu bon dans notre obstination à la promesse que nous refaisions chaque matin de ne pas nourrir de notre chair la déesse de l’exode… 220px-Sirte.jpg  

Fils de la transhumance par nos pères qui ne nous ont pas donné le goût de miel de la piste saharienne nous ne voulions imaginer quitter Syrte que par la soif d’une liberté plus grande encore… Il y a quelques mois tout était prêt pour que je parte poursuivre mon perfectionnement en hydrologie souterraine et confronter les notions que j’avais acquises en cartographie avec d’autres étudiants des pays de l’Afrique subsaharienne à Londres. Ceux qui comme moi travaillaient à créer les plans de notre cité aquatique souterraine savaient que rien ne nous serait refusé de ce qui touchait Iman la déesse des eaux si c Syrtecharniershabitations.jpg hère à celui qui avait grandi dans le monde de la soif souveraine… Hamou âgé de quelques années de plus était avec la plupart de nos camarades nés dans les oasis d’Al‑Jufrah d’Al‑Kufrah de Sebha ou de Mourzouk passionné par les recherches sur l’étonnant aquifère de Nubie que nous imaginions telle une piscine souterraine forée cimentée et décorée de mosaïques semblables à celles des fontaines égyptiennes de Siwa et de Farafra… Un temple sacré dressé dessous la terre aux dieux poissons nos ancêtres venus de l’océan à notre rencontre… Notre pays était maître d’un fabuleux monde caché d’où renaîtrait toute vie et toute présence de feuilles d’arbres et de fruits bien après l’incendie qu’ils avaient allumé et c’est de cette force dont ils voulaient nous priver… 

Nous étions les enfants de tribus berbères touarègues dont les pères avaient choisi de quitter la demeure éphémère de la khaïma et notre curiosité n’acceptait aucune frontière à son inaltérable vagabondage… Nous nous sommes enchantés aussitôt des lectures des maîtres d’école qui avaient pour mission de nous faire découvrir parmi les pages des livres objets de nos rires et de notre convoitise cet espace de brûlures et d’ivresses enfouies où nous avions vécu nos premières quêtes… D’Hamada Al‑Hamra au Fezzan le sable de feu qui coulait entre nos doigts de pieds devenait par la magie du récit et la parole du conteur aussi précieux que les grains de semoule de la taguella et nous apprenions que chaque puits où nous avions bu était une des résurgences magiques de la terre mère des nomades As‑Sahara la nôtre… Et notre pays avec ses frontières mouvantes aussi incertaines que la cavalcade affolée des dunes poursuivies par le chant des tobols vivait au rythme de cette pulsation profonde et éternelle qui animait son corps du même battement de sources que celui des pays qui étaient nos frères d’eau autant que de sang…

Du miracle des oasis de notre enfance a surgi le projet insensé de la Great Man-Made River qui ressemblait alors à une sorte de rêve reliant entre elles les régions les plus éloignées comme notre citadelle de Syrte et Al‑Koufra l’oasis lointaine la généreuse… Les eaux qui baignaient le corps de sable d’As‑Sahara traçaient un second territoire bousculant les marques arbitraires des guerriers vainqueurs qu’on ne pouvait ni voir ni capturer… Elles étaient le fruit de son âme fertile qui avait si longtemps nourri les peuples d’Egypte du Soudan du Tchad et le nôtre et c’est nous les fils d’Afrique qui allions en dessiner les pistes secrètes… Pris par la grandeur d’une mission qui nous élevait au‑delà des statues des dieux romains de Leptis Magna _libye_leptis_magna_therm_500_.jpg Hamou et nos camarades s’étaient dirigés vers les métiers de l’industrie hydraulique et j’étais re sté seul avec mes crayons et mes plans aussi précieux que les rouleaux de papyrus… J’en tirais une gloire silencieuse partagée par mon père qui voyait en moi un digne descendant de la savante Babylone… 

Il y a quelques mois… qui se demande pourquoi les pères de ce pays sauvage aux lourdes mamelles blanches dévoré par les songes de la soif offrent à leurs fils de reprendre le rôle fétiche de sourcier en pays africains? Savez‑vous que nous vivons sur une terre qui n’est creusée par aucun fleuve et que nous ignorons les clapotis des remous au bord des berges picorées de roseaux ?  Chameau-dans-l-eau.jpg              

Qui ne sait pas ce que c’est que de n’avoir jamais vu les eaux abondantes traverser les plaines inondées nourries de l’humus nourricier et se jeter au creux des marais et des mangroves dans l’océan ignore tout de la soif… Cette terre sera celle des chercheurs d’eau et non plus des chercheurs d’or. Ça ne s’arrête pas… Cela fait des heures il me semble qu’hamou a entassé à l’intérieur de sa voiture par‑dessus sa femme et les trois petits les sacs de dattes et de pains plus les deux bidons en plastique bleu de vingt litres remplis d’eau… Les affaires vite empilées jetées dans le chaos pour arriver au check point à la sortie de la ville la seule encore autorisée en direction de Hun et d’Al Jufrah avant la nuit… Hamou avait insisté pendant que Baya sa femme rassemblait les vêtements et les jouets des enfants dans le couffin d’alfa tressé en essayant de cacher son désarroi pour que je monte avec eux dans l’auto… 

‑ Il y a bien assez de place pour nous trois… tu ne vas pas rester ici… ils vont raser la ville et ceux qui en réchapperont seront leurs esclaves et les femmes leurs servantes… tu sais ce qu’ils veulent…

Sans avoir jamais décidé quoi que ce soit au sujet de ces luttes qui nous déchiraient tous désormais je savais ce qu’ils voulaient et nous autres qui venions des peuples touaregs nous connaissons depuis longtemps les projets déments de ceux pour qui la terre est une convoitise et les populations qui l’habitent un objet d’échange ou d’asservissement… Je n’oublie pas que je suis un lointain fils d’esclaves nègres et que les miens ont été enchaînés à la caravane de Darb­ el‑Arbain…

‑ Tu sais ce qu’ils veulent hein ?… a répété Hamou de sa voix douce qui enflait jusqu’à la colère quand nous parlions de ça justement… ils vont le capturer vivant et ils le livreront à ceux qui ont envahi la terre des nôtres il y a cent ans… tu le sais… tu le sais !…

‑ Non… Hamou non… je ne crois pas qu’ils le prendront vivant… Amenay… c’est ainsi que le nommait mon père avec le respect qu’on porte au fils de la lune et du soleil… je songeais à sa voix qui nous parlait au milieu du désastre il y a… mais je ne savais plus dans quel temps nous vivons…

‑ “  Tous devraient être conscients que le gouvernement de Libye est le gouvernement Jamahiriya… que le pouvoir appartient aux hommes et aux femmes des Comités du Peuple et des Conférences Populaires en Libye…

‑ Ce gouvernement par le peuple ne tombera jamais et n’échouera pas. Il représente les millions de Libyens et c’est la raison pour laquelle il ne peut pas tomber. Quiconque dit que mon gouvernement est tombé est juste ridicule… c’est une blague !… Homme-en-blanc.jpg

‑ Je n’ai pas de gouvernement… de ce fait ce gouvernement ne peut pas tomber…

‑ Quand 2000 tribus se sont rencontrées et ont déclaré que seul le peuple libyen représente la Libye est-ce que cela n’en dit pas suffisamment ?

‑ Le peuple Libyen est ici et il est avec moi… personne ne peut nous représenter… Alors aucune légitimité n'est donnée à autre chose et à personne d’autre… le pouvoir appartient au peuple ! Tous les libyens sont membres des Comités du Peuple ! Tout le reste est faux !…

‑ Ce qui arrive maintenant en Libye est une farce qui ne peut avoir lieu qu’en raison des r aids de NATO qui ne dureront pas éternellement… Quand ils partiront… les traîtres partiront aussi… Nous sommes prêts à mourir pour le pouvoir du peuple ! C’est ce que nous soutenons et ce que nos martyrs ont soutenu… ”

 

La voix m’obsédait et je n’arrivais pas à comprendre comment me débrouiller avec ce que je ressentais alors que tout était consommé et que la vie même de cet homme ne dépendait plus de lui… Et le son de la voix de mon père mort me revenait sans cesse… Amenay… Amenay… 

‑ Hamou… je ne sais pas si nous faisons bien de quitter notre ville mais si nous restons ils nous tueront sans même se poser la question de savoir qui nous sommes… 

‑ C’est pour ça que tu ne peux pas rester dans ce chaos… ça n’a pas de sens !… Viens il y a de la place… il faut partir… les enfants ont peur… on ne peut pas attendre plus longtemps…

Mais j’ai refusé… deux hommes dans une voiture c’est forcément suspect déjà…

‑ Et puis Hamou tu as oublié la couleur de ma peau ?… Tu sais qu’ils sont sans pitié pour les Négros les fils de la traite et les enfants survivants des caravanes de Darb el‑Arbain qui devaient marcher quarante jours dans le désert avant d’être traînés jusqu’aux marchés d’Assiout sur les bords du Nil pour la vente au milieu des moutons et des cheveux… 

Hamou ne répondait pas… Nous ne nous étions jamais quittés depuis que nous avions partagé nos fringales adolescentes et notre idéal d’une Afrique fraternelle dans les rues de Syrte et ensuite en fumant la chicha au Café Niamey…

‑ Tu as une famille Hamou… moi je suis seul et je vais marcher le long de la grande rue qui traverse la ville de part en part que nous avons remontée si souvent en bandes heureuses jusqu’à la plage où des rides de sable ocre saupoudré de sable blanc font et défont des troupeaux de petites dunes… Je vais marcher et je n’aurai pas peur… 

‑ Tu te souviens Hamou… l’odeur amère des champs plantés d’eucalyptus de Tawargha… Il y a si peu d’années que nous courions ivres de la moisson salée qui nous roulait dans ses plis l’été et nous allions ensuite jusqu’au port où les bateaux de pêche déversaient leur cargaison de poissons à nos pieds… Je vais marcher comme si ce temps du bonheur n’était pas derrière nous…

‑ Le soir quand je rentrais à la maison ma mère qui avait l’habitude de caresser ma tignasse qui gardait la moiteur poisseuse de la mer savait tout de suite d’où je venais… Ni elle ni mon père n’ont jamais compris pas plus que tes parents d’ailleurs ce qui nous attirait de ce côté‑là du pays d’où il ne pouvait surgir que du malheur et du désenchantement… Je vais marcher et rien de tout ça ne leur appartient… Ils prendront la ville Hamou mais ils ne nous retirerons pas de nos souvenirs des choses familières…

Après qu’Hamou m’ait serré dans ses bras nos regards ont donné tout ce qu’ils pouvaient donner à cette seconde‑là et pas une autre car il était probable que nous n’aurions pas d’autre seconde comme celle‑ci… Nos regards savaient que l’oasis d’Al‑Jufrah où il comptait retourner avec les siens était plus éloignée de nous désormais que les grottes de l’Akakkus avec les pirogues du fleuve Niger dessinées à la terre rouge qui surprennent les voyageurs… Loin de lui car la route était piégée et coupée à de nombreux endroits par l’armée des conquérants et loin de moi car le chemin que j’allais pre Ammon-Siwa.jpg ndre se dirigeait vers Tobrouk et la frontière égyptienne où si tout allait bien je bifurquerais à Marsa Matrouh pour m’enfoncer dans les sables d’un autre désert jusqu’à l’oasis de Siwa… Là mon oncle Asulil le frère de ma mère un vieux nomade sédentarisé était le gardien du Temple d’Ammon qu’il faisait visiter aux touristes et le reste des jours il s’appliquait à deviner ce que voulaient dire les signes tracés sur les murailles à moitié rongées par les sables…

A suivre... 

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Jeudi 20 octobre 2011 4 20 /10 /Oct /2011 14:54

Les tables de sable suite... gaddafi.jpg

A Mouamar Kadhafi

Les bras tendus vers le ciel lisse et d’une couleur aussi parfaite que celle du lapis‑lazuli de Sar‑e‑sang dans la montagne oubliée du Badakhchan il était monté sur une des dunes qui se tordait tel un iguane magnifique et rose vif mêlé de sienne de l’Erg Ubari et il appelait appelait sans crainte des tueurs qui avaient dû se perdre à bord de leurs Pick‑up depuis l’aéroport de Sebha où ils avaient débarqué les rats !… Ils ne savaient dans quelle direction le chercher et leurs informateurs n’arrivaient pas le situer vu qu’il ne cessait de creuser la piste entre les campements que les Kel Tamashek montaient et démontaient et à chaque nouvelle halte ils l’attendaient précisément là où il allait passer… Du Wadi‑el‑Hayat à la Hamada ou à Murzuk où il avait contrôlé ses dernières informations concernant la situation des troupes à Syrte et à Al‑Jufrah il y avait des centaines de trajectoires possibles sur la tôle ondulée et depuis son passage dans l’Akakus qui lui avait permis de refaire le plein d’eau et de manger les dattes et la taguella qu’Alem lui avait déposées ce matin à côté du fusil mitrailleur et du paquet de grenades avec le lance grenades il les guettait… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… 

Il les guettait et il les narguait parce qu’il fallait qu’il en termine avec eux afin de rallier avant qu’il fasse vraiment aussi nuit que l’indigo des tagelmout le campement où les différents chefs des tribus des oasis le rejoindraient… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Oui d’abord il fallait qu’il en finisse avec ceux‑là des mercenaires formés dans les camps militaires spéciaux de l’Occident des mafieux authentiques des chasseurs d’hommes qui partaient comme des chevaliers en quête d’un nouveau Graal et dont la mission consistait à rapporter en échange d’une forte quantité d’or sur un plateau d’argent la tête des guerriers africains et de tous ceux qui menaient leurs peuples à la victoire ! Ils avaient expérimenté leurs commandos à l’allure changeante selon les territoires où ils partaient en croisades dans les pays d’Amérique du Sud là le terrain était dangereux et la forêt touffue dissimulait les combattants nés sur ces terres mais ici c’était autre chose… Ici c’était le désert peuplé d’hommes dont la mouvance appartenait à la nature même de leur chair et qui savaient repérer le moindre geste étrange à n’importe quel endroit de la piste… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… 

Quant aux autres les héritiers de l’Emir de la plus ancienne confrérie et ses proches qui ont toujours pactisé avec les troupes ennemies et qui ont rejoint les fous de Dieu pour installer dans le pays la terreur religieuse leur tour viendra ensuite… Ces chiens sont des traîtres qui n’ont jamais fait autre chose que de dévorer les mains de leurs frères !… Ils sont les adorateurs des idoles aux robes ensanglantées par les guerres qui leur offrent d’assouvir leur passion de tuer tuer encore !… Je ne dois pas perdre de temps car leurs ambitions sont les mêmes et le peuple va souffrir à nouveau mon peuple nomade qui s’est cru à l’abri dans ses demeures éphémères de verre et de métal… L’histoire nous a appris que les murailles font des éclats qui traversent nos chairs comme celle des mangues qui ont poussé aux portes des citadelles… Nous ne sommes pas des fruits mûrs qu’on arrachera de l’arbre encore une fois et qu’on jettera au fond des fosses comme les pâtres naïfs du premier exode… L’histoire nous a tout appris et nous devons nous plonger dans le livre et relire chaque page avec ferveur…

  ­‑ “ Fuyez la ville dure et futile… c’est une broyeuse pour écraser ses habitants et un cauchemar pour ses bâtisseurs… ” Je leur ai dit de ne pas imiter ces hommes agglutinés au pied des tours qui s’agenouillent pour prier leurs maîtres et font toutes sortes de simagrées aux adorateurs de nos sources noires… Ils ramperont… ils se traîneront à mes chevilles en suppliant que je remplisse leurs outres vides sans lesquelles leurs peuples les lyncheront car ils n’ont pas d’autres promesses à leur faire…  Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Je leur ai dit… nous qui sommes des hommes pauvres des bédouins du Sud des voyageurs de la grande Terra Afriquya nous avons au‑dedans de notre terre de quoi les tenir en laisse comme des chiens puants durant des siècles !… Je leur ai dit… les cités modernes semblables à celles de l’Occident vont être notre tombeau car nous allons devenir esclaves des choses qui n’enchantent pas nos rêves et qui sont les déchets de leur réalité… Notre peuple doit apprendre comme le fennec à tourner le dos au trou du terrier sinon il sera maltraité autant qu’il a été maltraité écrasé et asservi par Mehmed II Pacha et les persécuteurs de ses tribus…

Et après c’est le boucher italien le Rodolpho galonné le monstre qui avait pour objectif notre Fezzan et sa peau de sable rouge !… Nous ne devons pas oublier !… Ses paroles tous les enfants de Libye les apprennent par cœur dans leurs livres et leurs lèvres sont salées de larmes quand ils les récitent à haute voix tous ensemble… “ Si les Libyens ne se convainquent pas du bien-fondé de ce qui leur est proposé, alors les Italiens devront mener une lutte continuelle contre eux et pourront détruire tout le peuple libyen pour parvenir à la paix, la paix des cimetières... ”

La voix venait de très loin… 

‑ Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Je dois venger mon peuple !… La charogne et son troupeau de miliciens bâtards ont martyrisé les habitants de tout le village d’Al-Manshiyyah et ainsi de village en village ils ont assassiné plus de 7000 d’entre nous en trois jours et les autres ils les ont déportés comme des bêtes menées aux abattoirs…Il-a-combattu-jusqu-au-bout--detail-2.jpg

‑  “ Il y a dans ce monde des fous qui sont forts. C'est la source de mon inquiétude sur le sort du monde. Sont-ils fous d'origine ou est-ce leur force qui est la cause de leur folie ? ”

‑ Asafuk ! Asafuk takus !… Le soleil ! Le soleil me chauffe jusqu’à la moelle palpitante de mon cœur !… Vous ne pouvez rien contre moi vous qui n’êtes que des renégats ! Vous allez vendre Amadal notre mère la terre et Aman l’eau sa jumelle toutes les deux reliées par le poignet et par la hanche… Vous les avez déjà vendues à ces commerçants de l’Occident contre une poignée de gloire aux yeux des assassins qui vous utilisent et vous jetteront comme de vieilles peaux de chèvres puantes mais vous n’aurez pas le temps de participer au festin… Je vais vous retirer le sel de la langue ! Vous ne tuerez ni la chair moelleuse de nos oasis que j’ai reliée au ventre de Syrte notre cité tournée vers la mer par la route de l’eau qui fera jaillir des milliers de palmiers du corps mâle du désert ni la force fécondante de nos puits qui ne sont connus que des chefs des tribus et des fennecs pâles… 

‑ Afudagh !… j’ai soif et ma soif est bonne… la poussière qui monte de la piste sera noire bientôt dans l’odeur du caoutchouc chauffé et vous continuerez tout droit jusqu’à la maison des tobols !…Vos jerricans sont pleins vous pouvez rouler durant des journées entières sur les routes goudronnées mais le sable va s’ouvrir et vous engloutir… Asafuk vous étourdira il vous percera les iris de ses copeaux cinglants il vous éblouira et vous rendra fous comme tous ceux qui ne sont venus ici que pour la honte et le déshonneur… Vous tournez déjà en rond pareils à des serpents qui écoutent la musique de la mort… Elle est tout près de vos âmes pourrissantes… venez… venez encore un peu et vous n’aurez jamais plus soif !… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… 

‑ Afudagh !… c’est la soif qui mène les hommes du sable au combat et vous ne connaissez rien de la soif vous qui tranchez la gorge des hommes noirs nos frères du Soudan du Mali du Tchad du Niger d'Ouganda d'Éthiopie du Rwanda… et leur sang qui coule sur les cheveux de vos femmes les rendra stériles pour toujours ! Afudagh !… ma soif est un faucon qui s’abattra sur vous du haut du minaret de la mosquée de Samara et vous serez  pareils aux autres là‑bas ces chiens !… Leurs dépouilles desséchées par le ghibli et dévorées par les hannetons qui ont dans leurs mâchoires toute l’amertume du monde se balanceront à la lueur des incendies de leurs idoles de papier tant que nous n’aurons pas reconquis la terre de nos aïeux et libéré nos crânes de leurs sifflements qui ont retiré à nos enfants leurs rêves nocturnes ! Ar toufat… à demain mes frères de sang égorgés par les poignards légionnaires de vieux mercenaires colonialistes qui ont envahi notre pays il y a cent ans déjà ! Ar toufat… 

‑ Un jour l’Empire de Libye s’étendait de l’Atlantique au Soudan il allait jusqu’à Thèbes il recouvrait tout le Maghreb et bien au‑delà mais nous savons que la terre d’Afrique appartient à tous ceux qui y vivent… Nous ne demandons rien d’autre que notre terre pour notre peuple qui retournera à la transhumance sur tout le pays sans limites… Bœufs ânes chèvres moutons… dromadaires chargés des plaques de sel de l’Azalaï à Taoudenni… d’émeraudes de diamants et d'or du Katanga et du Tibesti… de poudre et de fusils de peaux de léopards et de tigres blancs… de plumes d'autruches de cornes de rhinocéros de noix de kola… toutes nos richesses sont à nous !… Tout est aux peuples d’Afrika et à ses citadelles souveraines !… Ses déesses sublimes parées des bijoux et des ornements les plus beaux des fontaines qui coulent nuit et jour sur les mosaïques aux cent mille nuances de l’astre mâle et femelle… Alexandrie Tripoli Thèbes Marrakech Ouagadougou Asmara Ouargla Ghadamès Tombouctou Tamanrasset Oualata Conacry Gao Agadès Tlemcen Fès Touat Ghât Accra Syrte… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… 

‑ Nek… nek fouda… moi j’ai soif… j’ai soif et vous allez boire le sang de ma soif !… Je vous vois… Je vous entends… Venez petits… venez… Negla… negla… allons‑y !

Il a renversé la gourde sur son visage et dans sa gorge brûlante et il s’est essuyé avec le keffieh rouge et blanc qu’il gardait sous sa ghalabia et il a hésité un instant à redescendre vers le Pick‑up quand quelque chose comme une brume rose a attiré son regard pas très loin là‑bas en direction du Sud… Il s’est arrêté dans le déséquilibre léger du mouvement esquissé et il a plissé les yeux comme font les fennecs en arrêt pour deviner leur proie au creux d’un replis des sables… Il n’y avait pas de doute c’était bien un tourbillon de poussière qui venait d’en bas du côté de Germa… de la piste de Germa… C’est par cette route qu’il les attendait et c’est par elle qu’ils venaient à la rencontre de leur mort… 

‑ Azenzêr ! Rayon de lumière toi fils de la lune et du soleil te voici !… Enfin va pouvoir commencer la vengeance de mon peuple et des enfants de Libye jetés aux vautours !… Les miens et les vôtres ce sont les mêmes… Ils sont venus dévorer la chair de nos enfants !… Azenzêr… ouvre‑Chameauxmoi les yeux… Je suis Amezwar le guide de l’homme africain vers la libération et la grandeur !…

Il est retourné jusqu’au Pick‑up et ses pas assuraient sur la pente mouvante de la dune une descente rapide et légère malgré le temps qui avait passé sur lui comme ceux des vieux Touaregs… A bord du véhicule la radio de campagne bourdonnait c’était Alem qui le prévenait du passage des mercenaires ainsi qu’ils avaient convenu… le piège tendu à Al‑Jufrah avait mené les hommes jusqu’ici et désormais ils étaient sur le territoire des fils de la lune et du soleil et le trou par où ils étaient entré était plus étroit que le chat d’une aiguille… 

‑ Amenay… Amenay… Seigneur… mon cavalier… grognait la voix d’Alem dans le récepteur qui crépitait… Amenay… ils sont passés… y a un quart d’heure… ils ont quitté la route… ils remontent vers Ubari… Quatre voitures… des fusils mitrailleurs dans deux voitures seulement… celles de tête… pas d’autres armes… Deux hommes par voiture… Amemay mon cavalier… tu es sûr… tu ne veux pas que j’envoie Madidu il contournera l’équipage… il sera à tes côtés avant qu’ils arrivent…

‑ Azed Alem ! C’est bon Alem… J’ai de quoi faire sauter une caravane de cinquante Pick‑up ici et je leur ferai vomir nos enfants massacrés moi et moi seul… Et puis je redescendrai au campement… Les charognards finiront le travail… Porte le message aux hommes Alem… Je serai bientôt de retour…

‑ Ayo Amenay… Oui mon cavalier… prends soin de toi… 

Avec la lenteur du pas du chameau il est remonté à son poste d’observation pour s’assurer que le chemin était celui‑là et la brume de sable qui s’était rapprochée dévoilait quatre reflets miroitant les éclaboussures sanguine du soir l’un derrière l’autre semblables à des masques égarés pour une danse de la nuit… Il a souri en enroulant le keffieh autour de son visage par‑dessus le cheich indigo… ça ne serait pas long maintenant…

A une centaine de mètres de la grande dune un repli de l’erg lui permettait de Il-a-combattu-jusqu-au-bout-1.jpggarer le Pick‑up de façon à pouvoir viser avec précision sans être visible de ceux qui en contrebas seraient surpris en plein élan à flanc découvert pour gravir la dénivellation dont ils ignoraient qu’elle était de ce côté‑là infranchissable avec un véhicule seuls les chameaux passaient par la voie du Sud‑Ouest… Ah ! Ah ! Ah  ! Ah ! Ah !… Les informateurs avaient fait un travail de vrais guerriers !… Negla !… Allons‑y !… Il a installé le fusil mitrailleur et posé les lance‑grenades armés à côté de lui et protégé de la froideur qui commençait à bleuir le haut de l’erg par la ghalabia brune la plus épaisse il s’est allongé et il a attendu.

 

 

 

 

A suivre...

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Lundi 10 octobre 2011 1 10 /10 /Oct /2011 23:12

Les tables de sable suite...libye2

‑ Je ne me retirerai pas comme l'ont fait d'autres présidents… Nous voulons reprendre le pouvoir sur le terrain… La révolution est un sacrifice à vie jusqu'à la fin… C'est nous qui avons créé ce pays… Et ceux qui se sont vendus nous ne pouvons pas l'accepter…  Que dieu les maudisse !… 

‑ Je suis du côté de la volonté du peuple…

‑ Je n'ai pas de palais… pas d'argent… je n'ai même pas d'avenir… J'ai consacré ma vie à la révolution… Je me battrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang !…

 

Debout dressé dans sa ghalabia verte les deux mains tendues en direction du soleil qui descend de plus en plus vite sur les crêtes luisantes des dunes de l’Erg Ubari avec à ses pieds autour de lui les monuments funéraires du Tombeau des Rois les petites pyramides de briques rouges de la nécropole d’Al‑Hatya il crie avec la voix aigue des tobols du sable comme si toute la terre pouvait l’entendre… Ici à l’Est de Germa le cimetière des Garamantes peut l’accueillir lui et ceux qui lui sont restés fidèles assez nombreux pour former un nouveau peuple là où les siens n’ont jamais cessé de combattre… Le pays des Garamantes s’étendait de Ghadamès à Al‑Jufrah et d’Akakus à Morzouk… il couvrait tout le territoire des tables de sable du royaume de Phazania qui est à lui et au grand peuple venu du Pays des Noirs et qui ont mêlé leur sang à celui des Kel Tamaschek…

    Devant la plus haute des tombes sur la table à offrandes percées de cavités où on a versé de l’eau trois statuettes d’ébène polies de personnages jumeaux androgynes reliés entre eux par l’épaule et par la hanche tiennent à la main des lances d’os qui renvoient des rayonnement d’or mat partout alentour… Il est arrivé ici il y a peu a garé le Pick‑up derrière l’abasseur de roseaux épais que ses hommes avaient construit parce qu’ils savaient qu’il viendrait ils le connaissent et puis son fidèle frère de sang  Alem un fils d’Erythrée qui ne le quitte pas l’avait prédit… Juste le temps de régler leur compte aux gouverneurs qui l’ont trahi et qui vendent chaque jour un morceau de ce pays aux chiens venus du Nord il a fait ce qu’il devait faire… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… les imbéciles ! Ils ne se doutaient de rien… Ils roulaient au volant de leurs camions lance roquettes armés comme le premier de ses combattants avec les munitions qu’ils lui ont volées sans connaître la piste fonçant pareil que sur le goudron les ânes… les rats !… 

C’est un de ces traîtres qui menait le convoi à sa poursuite qui a réussi à persuader son fils le troisième Baal de négocier sa reddition… Cette nuit les chacals de l’Erg Ubari auront de la viande en abondance pour leurs petits… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Sur les trois petites statuettes totems qu’Alem a déposées au bord des tombes le croissant de lune semblable à un cristal aux scintillements vert onyx fait rebondir ses ruisseaux pâles… Les dieux lunaires ont toujours été avec lui… toi Khonsou fils d’Amon tu me donneras ta puissance pour que je régénère ce monde décadent… tu me donneras ta force vive pour que je poursuive les maudits jusqu’au cœur du désert blanc où ils seront dévorés par les la-proie2000overblogâmes des tobols qui les figeront à l’intérieur de l’erg comme l’armée perdue… Je vous recouvrirai d’armures d’émeraudes et de croissants de lune mes fils je le jure et nous combattrons jusqu’à la dernière goutte de notre sang !…   

 

A 634 kilomètres de là au Nord‑Ouest il y a un homme qui écrit dans un cahier qu’il emporte avec lui au milieu de la ville en feu… 

Journal du jour d’après Nuit du 8 octobre 2011

Syrte ma ville une fois encore tout à l’heure je t’ai regardée… Syrte des maisons bleu turquoise et blanches devant la mer qui attendent paisibles comme si rien ne pouvait arriver… Les citernes de pierre ocre du temps révolu d’un vieil empire peuvent contenir assez d’eau pour arroser tout le désert As‑Sahara où se rejoignent les tribus d’Afrika qui connaissent les grandes routes caravanières du Nord et du Sud… Syrte ma ville comme tous les ports tu as grandi tournée vers ailleurs et c’est d’ailleurs que sont venur toujours les marchands d’esclaves…

Toujours tu as été telle une pierre d’émeraude livrée aux bleus lavés de ton ciel dans le creux de la main d’une reine de Babylone le lieu de toutes leurs convoitises… Il y a longtemps que tes gouverneurs les Zirides et les maîtres d’Ifriqiya se sont arrachés ta ghalabia de soie d’outremer et ce qu’ils ont laissé derrière leurs armées n’étaient que déchirures et ruines bientôt recouvertes de champs de fleurs jaunes… Syrte ma ville par les trois portes de tes murailles les pillards sont entrés et ils ont semé la mort et ils ont vidé dans tes ruelles leurs outres remplies de sang…

Syrte ma ville ton assemblée populaire est une tente de pierres blanches semblables à celles qui cuisent et fondent sulfures de sable entre les mains des forgerons du Fezzan aux moucharabieh d’ombre… Tu vas t’effacer du monde et de la lumière lancinante qui tombe du soleil ma ville aussi fragile et mouvante que les demeures de terre crue et rouge de ton enfance ancienne…

Je m’efforce de ne pas courir en passant à ras des façades déchiquetées et mes semelles s’enfoncent dans les éclats coupants des vitres du Café Niamey où mes yeux mordent les reflets des incendies dans le ventre argenté des chichas renversés et dans les réservoirs des lampes à pétrole éparpillés comme les rectangles d’ivoire des dominos et les tentures vertes en charpie qui pendouillent… Le Café Niamey effondré à quelques rues du vieux quartier où on a déménagé avec mon père quand ma mère est morte dans un des immeubles qui avait échappé à la rénovation avec sa petite cour intérieure conçue comme un patio andalou ses colonnes couvertes d’un enduit ocre devenu couleur du sable que d’année en année les géraniums des terrasses et les lauriers roses avaient obstinés envahi… Hamou et moi on l’appelait le kaoua du désert à cause de sa déco faussement bédouine qui nous allait bien… On venait causer là les après‑midi au retour de la Fac dans les odeurs de miel et du tabac doux presque écoeurant des chichas qui faisait monter entre nous une brume rousse… 

C’était notre refuge favori celui où nos pères tous les deux nés dans la même tribu bédouine de l’oasis d’Al‑Jufrah qu’ils avaient quittée ensemble pour remonter travailler à l’extraction du sang noir qui commençait sur les ports côtiers toléraient et où ils ne venaient jamais… Nos discussions qui n’en finissaient pas nous emmenaient loin de ce dont ils nous parlaient toujours les légendes du Fezzan et les méharées qui ne les faisaient jamais toucher le bout de cette terre mouvante… Elle était le symbole de leur liberté parce qu’il n’existait pas de bout justement à l’errance… Il n’y avait que le sable et le vent… le sable et le ghibli brûlant et rien d’autre… Mais à leur grand désarroi Hamou et moi comme tous les jeunes Libyens de notre génération les fils des Kel Tamaschek ou des autres tribus nous regardions tous du côté de la mer…Traversée

Ne pas courir… surtout ne pas courir malgré la peur qui halète dans ma gorge… je sens ma respiration griffer ma langue comme quand je me précipitais petit au flanc des dunes les plus hautes à la bordure Nord de l’oasis pour guetter les caravanes… 

Ne pas courir !… m’a encore crié Hamou tout à l’heure avant de nous quitter pour ne pas servir de cible aux snipers… Même dans les rideaux de poussière de béton et d’argile mêlés qui font un écran à la nuit d’indigo transparent de Syrte ils te verront et ils te descendront !… Tu es leur proie ils ne te lâcheront pas ils aiment trop la mort…

Ne pas courir… hein ! surtout pas… m’enfouir aux trous frais des façades qui sont de petites niches protectrices qui me rappellent d’un coup les cavernes alignées autour des silos ronds en banco de terre couleur de sang dont l’enduit crème ne restait plus que par grumeaux dans les replis des ouvertures et sur les marches des escaliers étroits du Djebel Nafussa… Les Berbères de Qasr al Haj y gardaient le grain l’huile et les olives ou les dattes… C’étaient de vraies forteresses où ils se réfugiaient face aux Arabes… Rester caché là les pieds dans les tessons de verre et de briques le temps qu’il faut pour tenir la peur tranquille au moment de l’illumination aveuglante comme un soleil meurtrier de la chute d’une roquette sur l’Hôpital Ibn Sina… Ma mère y est morte il y a déjà… privant d’un couperet brutal mon adolescence de ses rires…

Attendre tapi sous ce gémissement devenu familier en un mois de bombardements incessants la stridence de l’explosion mes mains cachant ma figure et mes yeux que la lueur violette et ses milliers de flèches de phosphore blanc ne m’aveuglent pas… Attendre comme toi ma ville dans l’abri de ce terrier animal aux halètements fous qui remontent du ventre de la terre que l’obscurité me renvoie un instant à sa protection bienveillante pour bondir au bord d’une nouvelle cache à deux pas de là… Ouaouh !… Cette fois‑ci la gerbe géante a traversé mes paupières et j’ai senti sa chaleur sur ma peau entre ma veste et mon pantalon de coton noir et mon corps j’ai retrouvé la blessure complice des lapements secs du feu sous la ghalabia lors de mon dernier voyage à Al‑Jufrah pour accompagner la silhouette frêle et souple comme l’acacia bleu de mon père à sa terre d’origine…

Je sais qu’ils se rapprochent de ce quartier qui est le plus moderne de la ville… celui où a eu lieu la grande rencontre des pays d’Afrique et d’Arabie pour que nous cessions de nous comporter comme les enfants nés d’épouses rivales et que nous écartions les frontières que les colonisateurs ont élevées entre les peuples animés de la même passion rebelle… Nous les fils des Kel Tamaschek nous savons que notre territoire est sans limites… La terre est assez vaste pour tous les hommes libres… Mon père avait assisté peu avant sa mort aux fastes de la fête des pays du Sud rassemblés dans la ville qui n’était pas tout à fait la sienne et je me souviens de sa joie et de sa fierté qu’à l’initiative d’un homme de notre peuple un arrière petit‑fils et fils de bédouin toutes les tribus d’Afrique et du Monde Arabe acceptent de parler d’un avenir sans guerres organisées par ceux qui pillent notre sol et nous retirent de notre histoire…An 2000

Les tindés et les tam‑tams avaient battu comme jamais durant des nuits et des nuits… des nuits violettes et rose grenadine semblables à celle‑ci et le fracas des pieds des hommes et des femmes dansant aux terrasses des cafés qui ne fermaient qu’à l’aube dans l’odeur des chichas et des fleurs de jasmin qu’on jetait en poignées faisait frissonner les murs des bâtisses anciennes dont il ne reste à cette heure que des lambeaux calcinés… Ne pas me relever trop vite… mes mains sont poisseuses de sueur mais je n’ai pas été blessé par les fragments de métal aigus ni par la chute autour de moi du premier étage d’un immeuble en construction dont les poutrelles imitent maintenant un ksar fantôme où perce la douceur laiteuse de la lune…

Cela fait des heures depuis que le crépuscule d’un orangé sanguine a noyé l’intense radiation du jour sur le plateau argenté de la ville et ses terrasses que je progresse mêtre par mètre au milieu des gravats mêlés aux objets cassés crevés abandonnés par ceux qui ne pouvaient pas emporter avec eux en fuyant les choses complices de leur vie il y a quelques jours encore… quelques semaines… C’est ça d’abord la guerre avant de te tuer elle te dépouille de ta mémoire… Ils ont tout laissé là en plan dans le désordre du départ précipité comme j’ai laissé la selle en bois sculptée et les couvertures rouges et noires de laine brodée de motifs verts dorés orange et blancs de mon père… Ils viendront avec leurs Pick-up une fois qu’ils nous auront tous chassés de nos maisons et ils voleront l’or et les bijoux oubliés et ils jetteront dans des brasiers de pneus et d’essence tout ce qui a appartenu à notre histoire de nomades d’As‑Sahara…Selle.jpg 

 

‑ Des milliers de Libyens mourront en cas d'intervention de l'Amérique ou de NATO !… Nous ne pouvons pas permettre aux Américains ou à l'Occident d'intervenir en Libye… S'ils le font, ils doivent savoir qu'ils se jettent dans un enfer et une mer de sang pire que l'Irak ou l'Afghanistan… Nous distribuerons les armes par millions et ce sera un nouveau Vietnam !…

‑ Les bombardements continus de NATO nous donnent le droit d’offrir à Syrte le titre de capitale de la résistance… La guerre urbaine vient de commencer et les gens doivent tuer les rats et purger leurs villes !…

  ‑ Les rats et leurs collaborateurs à l'étranger ne sont pas en mesure de contrôler la Libye à partir de l'Europe et des Etats-Unis comme le sultan de la Haute de Porte de l'Empire Ottoman qui donnait des ordres au Pacha…

              ‑ Les libyens vont se battre, nous allons nous battre très fort, nous n'abandonnerons pas !

 

 

                 ‑ Ces traîtres sont des lâches, ils s'enfuient…

 

 

 

‑ La lutte va continuer et les traîtres seront vaincus parce qu'ils n'ont pas assez de personnes pour les soutenir, les tribus libyennes ne se rendront jamais !…

 

lybie3a

 

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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