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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Journal d'une fille de banlieue

Vendredi 3 octobre 2008 5 03 /10 /Oct /2008 23:50

             Ma chienne de banlieue...
               Epinay, Mercredi, 1er septembre 2008   El aid mabrouk !                

       Ouaouf ! ouaouf ! un vrai temps de chien qu’il fait depuis le mois de juin et même avant ! sauf ce mois de septembre tellement chouette qu’il a été c’est quelque chose… Eh ouais… tout le mois du Ramadan il a fait une douceur et une lumière soleil et tout qu’on avait pas vu depuis… depuis je n’sais plus quand… bon faut rien en déduire évidemment… Ouaouf ! ouaouf !
      Aujourd’hui c’est l’Aïd… Ouais je sais c’est pas une exclusivité de la cité où on crèche nous autres tous touillés pareils qu’à l’intérieur d’la meilleure des chorbas… c’est l’Aïd sur toute la terre partout où y a des Muslims c’est l’Aïd la fête la teuf la grande la vraie après les trente jours et surtout les nights de ce mois de Ramdam comme on dit qui nous a bien surexcités et auquel on participe évident Gaulois ou pas pris dans l’atmosphère de la rue… des parkings des trottoirs des p’tites boutiques et des gens… mieux que ça comme frénésie tu peux pas…
      Des mois de Ramadan j’en ai vécu plein et de toutes sortes depuis que j’fréquente assidu mes poteaux arabes et africains musulmans alors vous voyez que ça fait une paie et sûr que j’en ai des souvenirs extras pas ordinaires comme on en vit qu’à ces moments-là… Des soirs du côté de Belleville avec mes frangins d’Algérie on se retrouvait dans un p’tit restau “ comme au bled ” qu’ils disaient… moi le bled je n’connais pas mais c’est tout comme ça vous l’savez… le boui-boui il a des murs faïencés blanc bleu indigo et turquoise et vert d’océan… je n’sais pas pourquoi ça me fait penser à l’Andalousie… Un bout de mémoire qui se goure probable… Ouaouf ! ouaouf !
      Ça sentait bon la chorba en train de cuire tout de suite quand on entre les feuilles de menthe fraîches les poivrons grillés le café un peu amer… On entrait et le patron un Algérien qui avait la peau sombre des hommes du désert très grand un keffieh autour du cou nous apportait tout de suite des dates dans une soucoupe et du lait…
      Ensuite on partageait la chorba légumes et viande un bol à ras bord avec du pain pour tremper et si tu en reveux pas de soucis y’en a plein la marmite tu as qu’à demander… Les frangins algériens mettaient un cuillère énorme d’harissa dedans et la soupe prenait une couleur ocre rouge qui me faisait songer à l’argile des ksour cuite par le soleil et aux bouquins de Malika Mokeddem…
      Pour finir le repas on prenait toujours des bakhlawas des gâteaux fourrés à l’amande et au miel parc’que ce sont les meilleurs de tous y paraît… Moi les gâteaux arabes de toute façon si je commence à en goûter je m’arrête plus… dates amandes miel sésame c’est trop ce que j’aime ça… la douceur des mets sucrés et parfumés aux essences de fruits pistache cannelle et de fleurs d’orangers des contes des Mille et une nuits et les saveurs délicates et épicées de l’Orient c’est mon bonheur !… Mais c’est vrai que les bakhlawas du Ramadan avec le thé à la menthe meilleur tu n’peux pas !
 
      Le thé à la menthe dans notre boui-boui d’avant c’est gratuit autant de petits verres décorés tout l’monde connaît qu’on peut en boire et ensuite y a encore des dates si on veut… Un de mes frangins d’Algérie le photographe Djamel Farès m’avait rendue plus heureuse que la reine de Palmyre quand il m’a dit un jour qu’on faisait un entretien chez moi et que je lui avais préparé un thé à la menthe traditionnel dans la petite théière bleue du désert que mon thé était excellent ! Moi qui ai jamais mis les pieds en Algérie la fierté que j’avais Ouallah !
          Ouais… de ces soirées-là j’avais une sacrée nostalgie les nights de ce mois de Ramdam dans notre cité d’Epinay… faut dire qu’on est bien placés nous autres avec notre quatrième étage juste face au bistrot truc et à la boucherie musulmane et que même si on n’voulait pas participer les tables dehors en bas avec les gâteaux le coca et les jus de fruits le thé et plein d’autres bonnes choses… et tout l’monde assis autour sur les chaises plastique ou les banc béton en train d’attendre que le soleil se tire de l’autre côté ça incite pas à rester enfermé chez soi…
          Les nights de Ramadan ici on les vit à donf comme les autres on n’dort pas forcé y a la zic dehors et les gens qui causent qui rient qui mangent qui boivent… c’est la détente enfin qu’ils ont guettée la journée entière et ça dure jusqu’à ce que le jour il se pointe ou quasi c’est comme ça… Avec les p’tits qui courent se poursuivent en criant le bonheur total pour eux qui d’habitude sont claquemurés à l’intérieur des apparts minuscules… ils jouent se bousculent se chamaillent et y’a personne qui les envoie coucher… c’est Ramdam…
         Dans la cité tout l’monde se met à ce rythme nocturne et cette année plus que les autres la fête se répand de tous les côtés parc’que c’est encore un peu l’été et que nous autres on est beaucoup dehors sur black bitume pour prendre l’air et puis les choses elles sont devenues trop dures ces mois passés… C’est la grosse zermi qu’a rappliqué avec ses rangers et qu’a écrasé les moins chanceux parmi tous les moins friqués qu’on est déjà d’ordinaire sur son passage… Alors là on oublie et on se retrouve ensemble comme s’y’avait toujours la fraternité des années ouvrières de la banlieue c’est bon !… Ouaouf ! ouaouf !
          Donc pendant un mois c’est la cité entière qui ne ferme pas l’œil avant 4 heures du mat et pourtant elle est grande la cité !… Faut un quart d’heure pour la traverser d’un bout l’autre c’est dire… Des fois c’est un peu hard vu que le matin faut se lever pour aller trimer et c’est juste le moment où on roupille terrible dehors pas un bruit les commerçants ils ouvrent tard c’est le rythme du Ramadan c’est comme ça… Et le soleil rouge par la fenêtre énorme il monte dans le ciel tout seul il fait ce qu’il veut…

         Aujourd’hui personne n’a eu besoin de me dire que c’était l’Aïd quand je suis arrivée au bord de la rue de Marseille débarquant comme tous les mercredis de mon repaire parisien ou personne ne soupçonne au quotidien que c’est le mois de Ramadan sauf d’avoir entendu l’info à la téloche… Le première personne que j’ai croisée c’était une jeune femme qui descendait d’une voiture vêtue d’une longue robe mauve avec ceinture à la taille et petit décolleté mode escarpins blacks et ses cheveux crêpés et sa peau couleur café elle avait une sacrée classe ! Elle portait avec mille précautions un plat recouvert d’un torchon en tissu brillant doré … pas besoin qu’on me dise c’était des gâteaux !
          Et quelques pas derrière elle sur le trottoir un homme avec un kamis blanc brodé très beau et le keffieh à peine noué autour de la tête qui volait autour de lui comme un drapeau palestinien courait avec son fils aussi vêtu de blanc et de neuf pour attraper le bus chacun avec un énorme sac de matloh les pains de semoule algériens pendant qu’une famille entière transbahutait le couscoussier plein et les plats de terre cuite avec la semoule recouverts de papier alu qui scintillait… Cadeaux nourriture qu’on partage en abondance compte tenu des moyens modestes vêtements neufs qu’on achète pour l’Aïd et pas des trucs de marque pour sûr !… Ouais… notre cité quand elle fait la fête elle a son allure des grands jours que personne peut rivaliser avec !
         Dans l’escalier de notre block au deuxième j’ai rencontré notre voisin turc qui sortait avec sa gamine habillée avec une robe rose mi longue et des bracelets de poignets qui carillonnaient et elle aussi elle portait précieusement un énorme géant plateau de gâteaux… on s’est salué et j’ai eu le temps de renifler le parfum de la fleur d’oranger qui se mêlait avec les odeurs d’épices à tous les étages et de cuisine qui se préparait… Enfin avant d’arr iver à notre quatrième une dame black avec deux loupiots qui marchaient tout juste… on se connaît pas mais on se sourit parce qu’aujourd’hui y a l’atmosphère conviviale magique partout…
         Mais le plus petit c’est pas un sourire qu’il avait c’est carrément un rire qui éclatait dans sa frimousse quand il m’a regardée et il s’est retourné et il s’est mis à taper dans ses mains en criant : “ Bonjour ! Bonjour ! ” et il m’a balancé sa joie d’enfance légère en plein cœur et c’était aussi extra qu’un immense envol de papillons au milieu des escaliers gris béton…
          Et toute la soirée j’ai songé au bonheur possible si c’était chaque jour comme ça la vie et je me suis dit que vraiment c’est ici dans notre cité parmi les gens que j’ai envie d’être longtemps toujours… Là c’est mon royaume et là je suis chez moi… Bonne fête à toutes et à tous ! El aid mabrouk !               

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Lundi 22 septembre 2008 1 22 /09 /Sep /2008 23:34

                   Ma parole c'est Beyrouth ici !...

“ Comme j’ai aimé cet endroit, menacé de disparition, depuis le tout premier instant ! Que t’offrir ? Des plantes et des roses. J’en avais fait quelque chose qui ressemblait à un nid. Je voulais qu’il soit comme un des textes de la revue, des lettres brunes imprimées sur le papier jaune des pages et dominant la mer. Je le voulais comme un bouquetier bien posé sur le dos d’un cheval fougueux. Je le voulais poème.”
Mahmoud Darwich Une mémoire pour l’oubli
Le Temps : Beyrouth Le lieu : Un jour d’août 1982
Traduit de l’arabe ( Palestine ) par Yves Gonzalez Quijano et Farouk Mardam-Bey
Ed. Actes Sud, 1994

Le temps : août 2008
Le lieu :
La cité d’Orgemont à l’extrême ouest d’Epinay-sur-Seine département du 9-3

      - Ma parole c’est Beyrouth ici !…
      Combien de fois je l’ai entendue cette phrase balancée dans notre direction comme une giclée de boulons au lance-pierres et qui restait suspendue un peu au-dessus mêlée à la liqueur bleue intense de l’horizon d’été à l’extrême bout des tours de la cité…
      La cité… celle de notre enfance ou n’importe quelle autre parmi ces Babels de la périphérie qui nous ont fait grandir avec la multitude des êtres venus des pays lointains comme des Rois Mages pour s’arrêter ici et modifier par leur présence insolite et puis familière la trajectoire de notre destinée de jeunes Indiens privés de notre histoire au cœur des réserves géantes de la banlieue…
      Comme des Rois Mages ils étaient arrivés les mains pleines eux des présents de leur histoire de leurs combats pour continuer à vivre sur une terre qui peu à peu ne les nourrissait plus et dont ils étaient déjà dépossédés avant de l’avoir quittée et perdue tout à fait…
      La cité… celle de notre enfance ou n’importe quelle autre dans la périphérie des années 50 elle les avait vus se détacher sur l’horizon indigo des nuits d’été leurs silhouettes devenant de plus en plus immenses à mesure qu’elles se dépouillaient de leur passé si proche et qu’elles entraient à nos côtés dans le présent d’un monde dont ni eux ni nous ne voulions…
      Leurs silhouettes de travailleurs immigrés devant nos yeux de gamins de la zone enfants d’ouvriers pour qui la réalité quotidienne était sacrément loin d’un conte de fée elles avaient pris l’allure et l’apparence de personnages imaginaires… Ils nous apparaissaient sur leurs montures aussi étranges que leurs vêtements longs et amples à capuches et leurs babouches de couleurs vives chameaux et chevaux qui leur donnaient la grandeur des tribus guerrières victorieuses et superbes…
      Plus ils s’appauvrissaient et s’éloignaient de ce qui faisait d’eux des hommes fiers et libres plus ils se transformaient aux portes des citadelles grises de la banlieue plus nous les voyons se dresser comme des géants sur le décor sans beauté de notre quotidien partagé.
      A chaque fois que la violence des étés dans les cités de banlieue me rattrape signe de notre impuissance à accomplir nos existences comme nous l’avons rêvé me reviennent ces mois d’août au Liban et dans les camps de réfugiés palestiniens quand les noces de sang des hommes avec la mort se confondent aux noces du soleil et de la lumière… Beyrouth… Le Liban… La Palestine… ces mots qui évoquent du lointain de l’inconnu vraiment pour moi comme pour la plupart des mômes de la banlieue d’ici sur Seine j’imagine dans les années 60 où nous avons à peine commencé à découvrir les rues de nos quartiers et leurs bidonvilles bourrés d’immigrés et de travailleurs pauvres ils nous parlaient de nous sans que nous le sachions avec la même proximité et la même musique rauque et douloureuse que ceux de Guerre d’Algérie… FLN… Sétif… dont personne d’ailleurs dans nos familles ne disait rien…
      Aux immigrés qui arrivaient d’Algérie juste après l’Indépendance et que nous avions appris à reconnaître à l’intuition parce qu’ils étaient aussi blessés que nous sous leur burnous de silence et qu’on entendait appeler “ les fellagas ” se joignaient comme leur ombre inséparable déjà de la trace qu’on regardait se dessiner devant nos pieds d’autres silhouettes qui étaient celles d’enfants de nos âges armés de cailloux et de jeunes combattants dont le keffieh au damier noir et blanc était le premier drapeau sans patrie…on les nommait “ feddayin ”… 

     Sur ma table de travail aujourd’hui à Paris au creux de mon repère terrier provisoire de renarde des sables je ne sais comment c’est encore possible… le texte de Genet “ Quatre heures à Chatila ” jamais loin de ma main gauche quand j’écris… jamais loin Genet et son écriture de sang séché un damier de taches noires sur fond de mur blanc… même quand je suis à Epinay dans la cité où je partage mon temps avec celui passé au creux de mon repère parisien… Mais à Epinay c’est le livre de Mahmoud Darwich Une Mémoire pour l’oubli qui s’est installé forcé à la première place celle qu’a occupée Beyrouth pour Darwich le poète de Palestine pendant des années…
      Beyrouth… août 1982… Mahmoud Darwich a trouvé refuge comme de nombreux Palestiniens entre les murailles d’argile d’une ville qui accueille et refuse ces passants sur une terre privée de demeure et il se trouve pris sous le feu des chars israéliens en train d’envahir la ville poussant ce peuple sur les rebords d’un nouvel exil parmi les exils passés qui refleurissent rosiers de l’errance dont la dernière des fleurs est encore la première… “ Chronique amoureuse d’une ville… ” Une Mémoire pour l’oubli me fait à chacun des mots où je butte… me fait rencontrer le récit que je ne voulais pas écrire de notre Odyssée d’enfants jetés d’un monde vers un autre… un monde perdu pour eux désormais… perdu pour tous… et qu’ils se sont mis à aimer trop fort…
      Cette histoire je la connais… je pourrais la raconter… c’est facile sans doute et j’ai même encore des notes qui traînent pat ci par là des bouts de carnets comme des jardins en friche pour toujours des mots égarés le long des drailles en haut du plateau du Bougès en pleine Cévennes galopée de chèvres folles quand passée au-dessus du chemin forestier qu’empruntent les bagnoles de la gendarmerie pour surveiller notre hameau à la jumelle c’est moi qui les regarde et qui note… note en rigolant…
      Ouais je pourrais l’écrire comme j’écris celle de ma machine à écrire Calamity Jane et mes petites chroniques de la banlieue… je pourrais… il suffirait de… m’y mettre quoi et y a pas de raison… d’ailleurs j’ai déjà commencé… quelques fragments très maladroits d’une écriture qui s’étire poème lézard sous son soleil d’y a… trente piges ou presque un soleil aussi morfale ses petites canines blanches de chat sauvage sur notre peau de mômes de la zone déjà frottée aux chaleurs de fers rougis à forge des travaux saisonniers… Un soleil de Beyrouth ou de Tipaza… un soleil cannibale avec pour réflecteur les murs de schiste blacks aussi incendiés que les parois laiteuses de chaux des terrasses d’Alger…
      Ouais je pourrais l’écrire… mais à chaque envie qui me vient de saupoudrer cette mémoire sucrée sur mon papier lune… à chaque fois l’envie repart aussi vite au creux de mon terrier de renarde et gratte et s’enfouit et se terre… Et les mots qui me viennent ce sont toujours les mêmes… L’écrire pour quoi… l’écrire pour qui ?…
      Cette histoire je la connais… je pourrais la raconter… il suffirait de troquer la face d’ogresse de la mort contre quelques mots… Des mots d’argile d’eau et de sang face à la défroque pouilleuse du silence qui m’est venu de cette journée terrible quand je marchais dans les empreintes d’un nouveau et très ancien désert… Je savais sa progression inévitable malgré notre obstination d’enfants à creuser des rigoles pour des ruisseaux prodigues…
      A planter des roseaux cachettes vertes des essaims d’oiseaux turbulents et à retenir de nos mains le sable qui poursuit son avance sur nos corps et sur nos chants devenus stériles…
      Cette histoire je la connais… ce qu’on a vécu alors cette histoire de notre jeunesse ouistitis au creux des arbres qui ne vieillissent pas je pourrais la raconter… Il suffirait de quelques gouttes de salive volées à la rosée des vergers gamins et ancêtres habitants de cette terre parmi les sourcils broussailleux des collines aux flancs râpés de souffles sans héritage qui assèchent les lèvres et la langue sous la poussière du gris de cette journée qu’on ne sait pas nommer…
      Il suffirait des gouttes de salive de l’encrier du ciel de la banlieue… Il suffirait des quelques pierres et des quelques poignées de terre apportées dans les poches de leurs vêtements de cérémonie par les femmes et les hommes du village d’Al Barweh au poète de Palestine afin qu’elle lui serve d’oreiller pour que je rejoigne le nombre des passants au bord de ce territoire qui n’a pas de nom… passants nourris de l’ivresse de l’avenir… hôtes fugaces nostalgiques de la bonté du blé et de l’olive…
      Cette histoire je la connais… je pourrais la raconter… Oh ! pas celle du poète qui ne c esse sur le chemin de la ville tant désirée qui ne se nommerait plus Beyrouth… Beyrouth île et refuge de toutes les fuites amante de tous les dangers… de chercher le giron de sa mère et d’y mourir en portant la langue inventée comme un drap sur sa peau nue… Non pas celle de la Palestine dont le poète a troqué le silence pouilleux qui la recouvrait contre les fleurs d’amandiers secouant ses parfums au-delà d’elle remplissant nos greniers des fruits de son absence…
      Ni du village d’Al Barweh parmi des milliers de villages engloutis sous le linceul des voyelles et des consonnes de l’autre langue et sous les murailles de ses forteresses…
      Oh ! pas l’histoire du poète visitant ses demeures de lune dans les nuits de l’exil… 
A suivre... 

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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 11:39

                           Petites chroniques
                       Ma chienne de banlieue…

Jeudi, 11 septembre 2008    Aujourd’hui ils ont massacré les arbres…

      Ouaouf ! ouaouf !… je voulais vous dire… comme vous savez écrire c’est rien c’est aboyer qu’il faut… alors cet été je n’ai fait qu’aboyer…
      Je voulais vous dire… vous dire qu’il y a eu l’été lourd épais sur l’épaule comme un sac de mauvais grains… il y a eu ce mois d’août terrible moi qui aime la chaleur et les glaïeuls… rouges les glaïeuls…
      Vous dire qu’il y a eu ce mois d’août et la mort qui rôdait et je ne le savais pas… mais la mort des poètes princes des hérissons qu’est-ce que ça fait ?
      Vous dire… Mahmoud est mort ça vous le savez et en ce début de septembre ça fait un an pour Ali… y’a rien que j’aime moins que les commémorations et voilà que je commémore les morts c’est un signe que les temps sont ceux des cordes de pendus et des gibets où se balancent nos pantins d’enfance… Pas de merguez partie cet été à côté de la boucherie musulmane les jeunes sont restés terrés chez eux ou bien ils ont fait des parties d’autre chose et on a pas été conviés au banquet probable…
      Sur la cité le vent n’a pas arrêté de souffler et le feu s’est allumé bien souvent… la nuit citadelle de vagues bleu ultramarin qui s’enroulent autour des blocks et éclatent en gerbes d’avions argentés au-dessus un par minute pas moins… la nuit des étés d’acier sur la cité je ne dors pas avant que ça soit Ramadan je ne dors pas…
      L’ami Louis au museau de jeune fennec du désert est un des habitants audacieux de cette tanière d’orages depuis dix piges et son quatrième étage avec sa bulle plexiglas au-dessus de l’escalier qui donne sur un toit terrasse où on ne va pas c’est bouclé creuse sa galerie au milieu du terreau d’étoiles… Louis dort bordé par les draps de sable qui le séparent des bruits en bas l’été la nuit dans les rues les parkings les escaliers de la cité personne n’a sommeil et cette année c’est un grand vacarme qui nous remplit les esgourdes…
      Mais Louis ne se réveille en sursaut que lorsqu’un effarant troupeau de hérissons à l’odeur de gas-oil entre par la fenêtre en glissant tellement léger qu’on entend rien sauf qu’ils grignotent au pied du lit un paquet de gaufrettes café tombées par terre déjà très entamé c’est la ruée la baston et leurs piquants luisants dans le clignement au phosphore des réverbères on ne le voit pas non plus vu qu’on est obsédés par l’odeur gluante du gas-oil… moites de sommeil on se croit sur un quai à l’embarquement des navires et on se frotte les yeux et le nez façon des loupiots qui émergent du black-out…
      C’est drôle… y a pas eu un été comme celui-là depuis quatre années que je zone du côté de notre cité… jamais je n’l’ai sentie aussi tendue l’atmosphère avec des nerfs prêts à appuyer sur la gâchette de la chasse aux lapins des villes et les gens qui ne la ramènent pas qui regardent en dessous et qui attendent…
      Quand on vit depuis longtemps dans la zone c’est des trucs qu’on sent cette sorte de câble invisible qui nous retient et s’il se rompt c’est toute la violence des milliers d’heures de semaines de mois d’années d’imposture avalée engloutie avec silence par-dessus depuis qu’on a été parqués dans les réserves pour “ personnes sauvages ” ces ghettos attribués aux “ Indiens” déjà comme ça qu’on nous appelait quand on vivait dans nos villages autogérés des sixties… qui va couler sur la ville son fleuve de boue rouge sang et qui va digérer ce qu’y aura sur son passage…
      Ouais… je voudrais vous dire… vous prévenir… que vous soyez au parfum avant que l’incendie le massif le grandiose artifice aux farandoles d’épis de fer bleu turquoise s’en prenne à tout ce qui dans les faubourgs peut cramer… Ouaouf ! ouaouf !… c’est une chienne de banlieue qui a pas pour habitude de hurler avec les loups qui vous l’assure… C’est un moment qu’on peut encore faire marche arrière… redonner un sens à la vie des gens le goût de l’avenir à ceux qui sont là depuis que leurs vieux ont débarqué du bateau à Marseille et qui ne voient pour les p’tits que la zermi ou la haine pure et coupante comme le rasoir sur la gorge…

      Ouaouf ! ouaouf !
      C’était une nuit d’août turbulente… une nuit de pleine lune d’août et y avait eu comme d’habitude en face du bistrot turc qui s’est ouvert des gars qui buvaient le thé causaient haut jouaient aux cartes sur des tables improvisées cartons et un peu plus loin le groupe des Blacks tout pareil avec la zic à fond portières des autos ouvertes… On s’était endormis sans doute malgré l’ambiance stridente des voix qui montaient jusqu’à notre embarcation amarrée là derrière ses fenêtres grandes ouvertes aux voilures qui claquaient ses haubans qui carillonnaient un désir salé écrabouillés par la chaleur la peau couverte de rosée…
      J’n’ai pas souvenir d’avoir sombré et pourtant… c’est l’odeur de gas-oil et le troupeau des hérissons lacté qui m’a fait bondir assise comme Louis tous les deux renfrognés ahuris étonnés… c’était une odeur épaisse grasse qui grattait la gorge une qu’on avait pas coutume de renifler dans la cité la nuit les odeurs ça n’manque pas… Les poubelles le cramé les clopes la bouffe sucrée salée épicée les chats les chiens les rats la pluie et des tas d’autres bien pires encore !
      Louis qui ne s’inquiète jamais pas la peine ici c’est le cirque toute l’année et nous on en fait partie alors… il est quand même allé voir à la fenêtre mais en bas c’était tranquille calme presque… à la porte aussi des fois que ça soit dans l’escalier mais non… Ce qu’ils faisaient encore les frangins ? Ce qu’ils nous préparaient comme surprise amusement nouveau qui les sortirait juste le temps d’un délire d’été de cette marmite où ils mijotaient eux qui avaient été un jour les fils du soleil… Siphonnaient la réserve de la chaudière en vue d’une recette de cocktails molotov inédite ? Ou bien c’était pour mélanger à la bière et se faire une détonation intérieure du tonnerre et cracher des pépites météores incandescents ?…
      Les avions passaient très bas comme pour un bombardement et les murailles de nos blocks tressaillaient toutes les minutes pas moins… il était quatre heures du mat le silence en bas ça nous faisait bizarre pareil que celui de l’océan à Saint-Malo la veille de la marée des hautes eaux qui se fracassaient contre les brise lames dans un vacarme d’armures froissées et d’étincelles mouillées… eh bien la veille l’océan il ressemblait à un immense géant lac vert onyx qu’on l’avais jamais vu de la sorte poussif et immobile… nous là c’était bien comme ça…
      Le troupeau de hérissons il a dû se décider à se tirer en remportant l’odeur avec lui vu que d’un coup elle a disparu presque et qu’on s’est rendormis blottis l’un contre l’autre au milieu des draps salés de lune jusqu’à ce qu’une explosion tout près sur le parking un boum ! très honnête de puissance nous sorte brutal de nos rêves déjà prêts à appareiller pour Aden au moins…
      Que je vous décrive ce que c’est comme genre de boum ! à vous qui ne vivez pas dans une cité de banlieue et qui avez pas l’habitude de tous les bruits des géantes forteresses acier béton et plastique mélangé… vous qui dormez des nuits entières dans le silence ouateux d’une presque mort et qui ignorez tout du plaisir piquant des troupeaux de hérissons… Ce boum-là c’est pas comme un pétard de 14 juillet même pas un gros ou les pétarades des fêtes foraines et des feux d’artifices… non… c’est une sorte de forte explosion de l’intérieur façon d’un volcan qui d’un coup envoie la purée plein ciel de sa lave orangée…
      Ouais c’est ça… on dirait que c’est les intestins de la terre qui lui remontent dans la gorge et broum ! vroum ! ce feu qui couve en dedans qui macère au centre d’un four énorme à céramique quand on ouvre les bouteilles de gaz à donf et qu’on lance le grand feu… le ronflement des brûleurs et la chaleur qui se dilate vermeille et bleuâtre sur les bords… et soudain ça devient rouge cerise vous savez ? Bon… vous allez dire que j’exagère… y’a rien à voir entre une bagnole qui crame et une cuisson de poteries… alors c’est que vous avez jamais entendu un pot pas assez sec ou qui a un défaut “ une bulle d’air ” ça s’appelle qui pète en plein milieu de la fournaise et qui entraîne avec lui c’qui a autour… broum ! vroum ! badaboum !…
      Dans notre caverne des Cévennes y a… trente piges de ça quand on faisait la cuisson de nos céramiques on attendait en bouquinant somnolait à moitié à cause de la chaleur et c’était pas toujours au même moment que ça explosait… boum ! Alors on écoutait on retenait notre souffle si y en avait qu’une ça allait encore mais deux ou trois ça voulait dire une partie de notre travail d’un mois ou deux qui volait en éclats et dans ces temps de notre pauvreté ordinaire c’était un petit drame vous comprenez ?
      Ouaouf ! ouaouf ! Boum et boum !…    
      On a entendu la petite fille black de l’autre côté de la cloison aussi fine que c’est possible se mettre à pleurer les crépitements légers comme un feu de chaume qui court une autre explosion et le ronflement habituel du camion des pompiers qui manoeuvrait en marche arrière le sifflement de la pompe cri cri cri… et le chuintement de l’eau flaouf flaouf… pendant que l’odeur familière celle-là et rassurante de caoutchouc brûlé qui accompagnait les ordres brefs et les paroles comme un chant nocturne nous renvoyaient sans crainte à nos rêves interrompus…
      Ouais… je voulais vous dire… cette nuit-là c’est celle où Mahmoud s’est tiré de ce monde et j’ai rêvé de Beyrouth au mois d’août 1982 sous les bombes de l’aviation israélienne c’est drôle…    

      Je voulais vous dire… Je sais… voilà plus de trois mois que j’n’ai pas écrit un seul mot dans notre Petite Chronique des cités de banlieue… pas écrit un de mes reportages sur le vif une petite histoire comme il nous en arrive tous les jours et qui font la vie de nos cités et qui feront à force partie du témoignage de notre imaginaire collectif.
      Ouaouf ! ouaouf ! vous savez si vous lisez de temps en temps les radotages de l’écrivaine ordinaire et ses récits au clair de lune que je me suis promis d’aboyer parce que le reste ça n’vaut pas la peine… Eh bien même aboyer ces mois qui viennent de s’écouler je n’ai pas pu… c’était trop c’était tout c’était rien…
      Pas qu’il ne se passe pas des choses dans notre cité d’Orgemont à Epinay oh si ! il s’en passe et cet été n’a pas été de toute légèreté et depuis un an c’est tellement hard la vie pour nous tous qu’y aurait à dire… Mais justement comment moi qui ai choisi de ne pas vous faire entrer dans du drame au quotidien ce qui est le rôle de la presse à papier cul… ouais comment je pourrais vous faire rêver avec des choses… des choses qui font mal souvent et qui sont la cause qu’on en oublie un peu de s’enchanter des ciels bleus pas croyables de la banlieue les nuits où l’été nous fait signe avec son grand cheich indigo et ses petites lumières lucioles des réverbères tout au long du chemin de la rue de Marseille où les chauve-souris se chamaillent dans le généreux banquet aux moucherons ?
      Il faudrait que je vous parle de Cyrano le greffier gris rayures d’authentique gouttière le fils de la petite star sauvageonne à la figure d’une de ces bestioles de la brousse jamais apprivoisée qui crèchent chez le vieux bonhomme du rez-de-chaussée vous savez ?… Le vieux la dernière fois que je l’ai vu sortir sur les marches du block avec ses pantoufles des charentaises pur jus extras et qu’il avait du mal à arquer je me suis dit qu’il rajeunissait pas lerche et qu’est-ce qu’il allait devenir Cyrano le gros paresseux qui guignait de l’œil les pigeons flemmards à deux mètres de son nez retroussé en train de taxer les graines de gazon débiles que les mecs des jardins si on ose dire de Plaine Commune avaient semé pour eux tout juste ?
      Ouais Cyrano il était en sursis et la petite féline chasseuse elle et pourfendeuse des rats des poubelles des heures à l’affût et Hop ! d’un coup de mâchoire sec elle les happait disparaissait direction les sous-sols la queue rose et frétillant encore entre ses pattes fines au poil gris doux comme les nuages du soir juste avant que la lune elle se pointe…
      Ouais… je voulais vous dire…
      Ouaouf ! ouaouf ! mais ce matin c’était trop je n’ai pas pu me taire comme je fais depuis trois mois par lâcheté sans doute face au monde qui devient un fracas bouillonnant où les baladins comme moi perdent les notes de leur rengaine et ne dégainent plus que pour eux‑mêmes sur des bouts de papier qu’on laisse traîner aux tables des cafés dans les wagons des trains de banlieue en bas des escaliers n’importe où… ailleurs… là où ils ne seront lus probables que par les chiens…
      Ouais ce matin ils ont entrepris le massacrage des arbres de la cité nos grands maîtres de la forêt notre toison solaire et nacrée d’ocre rouquin et ses bataillons d’oiseaux voyous farfelus effarés chassés de leur repaire une horreur ! Les grands arbres vous les connaissez bien vous qui lisez les p’tites chroniques Ouaouf ! ouaouf ! en pleine orgie de mots qui font la culbute et dansent sur leurs pattes de clebs des rues et des faubourgs et rebondissent Hop ! Hop !
      Les grands arbres de la forêt qui nous protègent de la folie du désert bitume et parkings blues du béton gris tombe des murailles des blocks ils sont tout notre royaume de bouffons maudits aux bonnets carillonnant leurs grelots et leurs plaintes de coton rouge à vif nous qui vivons là merdre alors !… Nos grands arbres en ce début d’automne notre parure d’or liquide et voyageur saupoudrée parmi leurs costumes de pourpre de jaune paille et ocre… nos gardiens farouches et incendieurs d’aubes absurdes qui se lèvent au milieu des containers plastique vert débordants d’ordures lancinantes…
      Voilà ! c’est tout ce qu’ils ont trouvé à faire pour nous rendre la vie ici un peu plus pourrie un peu plus dure encore dans cet endroit qui est notre ghetto et où on a juste assez d’oxygène de rêves pour pas crever tout à fait… cet endroit qu’on n’appelle pas autrement que la zone et où on a encore le bonheur d’imaginer qu’on crèche dans des arbres à notre quatrième au milieu des piafs… cet endroit qui fait malgré tout malgré eux partie d’une ville où Lacépède et Jean-Jacques Rousseau ont fait venir des espèces d’arbres rares et exotiques style du Jardin d’Essai à Alger comme une vaste forêt aux portes de la citadelle…
      Ouais voilà… à 9 plombes du mat à peine ils sont arrivés avec leurs engins de chantier leurs écrabouilleuses broyeuses cracheuses de sciure de feuilles déchiquetées de branches en rondelles… Et ils ont ratiboisé le saule pleureur et sa volage crinière verte juste avant l’automne et ses flammèches jaune lui ont laissé que le tronc… De ce carnage-là qui n’fera pas causer dan s les gazettes la moitié de ce qu’on lit au sujet d’une auto qui brûle dans une cité moi j’ai pas voulu voir la suite parce que ça me mettait trop la haine partout dans mon corps et de la douleur aussi plein !…
      Alors je suis partie je me suis tirée vu que quand on vit au milieu des dingues qui préfèrent des tas de ferrailles puants et pestilents à des arbres y a rien d’autre à faire que de foutre le camp pour rester encore un peu intact… Ce qu’il en reste des platanes des tilleuls des frênes des acacias des sapins… je sais pas je saurai demain sera bien temps… Mais ce que je voulais vous dire c’est que si un jour je ne retourne pas dans notre chienne de cité c’est qu’ils auront fini leur sale boulot et qu’ils auront massacré dévasté tué définitif tous les arbres…
      Ouais voilà… c’est ce que je voulais vous dire… en gros…
      Ouaouf ! ouaouf !



A suivre...   
 

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Vendredi 29 août 2008 5 29 /08 /Août /2008 23:17

Une enfance bohême d'écrivain ordinaire suite...

        Antonin et Sergio qui nous rattrapait souvent sur le chemin étaient sapés à l’arrache c’était leur ordinaire et il fallait pas les chauffer sur l’élégance de leur veste velours côtelé et le pantalon idem couleur chocolat avec des pièces plus claires aux coudes ils avaient l’allure digne et épouvantable des anciens machinos sauf le béret de Guérilleros black comme vous savez… Ça résistait bien à la suie qui maquillait les locos et pas question de mettre les bleus de chauffe des manœuvres !

Les compagnons eux c’étaient des seigneurs… Ils portaient tous leurs costumes de drap noir la barbe et leur boucle d’oreille talisman et quand ils étaient pas sur les chantiers l’écharpe de soie blanche aux franges dorées qui scintillaient dans l’obscur du bistrot…

Avec ça ils avaient trop la classe ! Quand Antonin et Sergio se pointaient on sentait qu’y avait de la bienveillance à leur égard même s’ils ne faisaient pas partie de la tribu des maçons et des tailleurs de pierres ils avaient sacrément bourlingué et ils connaissaient la vie pas à dire… La misère et les inconvénients de l’existence les avaient bien bourrés d’expériences et de compréhension des humains qui n’sont pas toujours fraternels et rigolos comme on l’sait…

Les autres ils avaient les épaules aussi larges que les troncs des grands arbres maîtres de la forêt mais ils étaient tous des ouvriers du beau savoir et ils avaient de l’estime et de la tendresse pour les gens… Parole de lézard…

Je regardais Antonin et Sergio embrasser ces hommes qui m’étaient étrangement familiers et qui ne parlaient pas des choses secrètes du métier et de la confrérie qu’ils se repassaient… C’était toujours leurs mains que je matais d’abord leurs paluches larges et puissantes leurs paumes ouvertes vastes comme des paysages qui ressemblaient à celles de grand-père Antonin et je me disais que dans ces mains-là y avait de la bonté…

C’est de c’t’époque me semble que j’ai connu moi aussi de la firté d’en être de ce monde des ouvriers et que ça m’est venu à l’intérieur du bistrot “ La préhistoire ” la certitude que je me servirais de mes mains pour miroboler tout un tas de choses dans ma vie et les refiler aux autres… Hop ! Hop !…

 

Ouaouf ! Ouaouf !… écrire tout l’monde peut faire mais aboyer ça non !…

Elle a sauté du TGV Paris Montpellier Hop ! Hop ! vous vous souvenez ?… Parole de lézard ce TGV Paris-Montpellier c’est devenu par force son territoire… le TGV de 5H23 calé en gare de Montpellier à 9H30…

Elle a sauté Hop ! Hop !… bondi en avant sans s’arrêter… elle a acheté cinq petits pains au lait en engloutissant le premier elle a eu la vision flash d’Oncle Ho vautré sur le paillasson pendant que les autres les ogresses grasses l’engluaient de leurs bavardages la poursuivaient la coinçaient à l’angle le plus aigu coupant lame de rasoir coupe-choux de la pièce où elle les écoutait des heures et qu’elle glissait pour leur plaire les mots obligés des femmes de ménage des employés de surface et des caissières de super marché… oui… non… d’accord… comme vous voulez dans la fente de leur corps tiroir-caisse épais qui dodelinait… tintinabulait… ding ! dong ! ding ! dong !…

Elle a allumé une autre clope ses doigts qui sont moites de l’énervement ont ripé sur le paquet et tout en a profité pour sauter rouler périlleux par terre Hop ! Hop ! avec le briquet ça s’est répandu approximatif partout entre les pieds des ogresses qui la fixaient de leurs gros yeux pleins d’horreur déjà…
 

Elle s’est dit qu’il fallait qu’elle ramasse mais d’abord poser la clope dans le mégotier à ras-bord elles pouvaient pas s’empêcher elles clopaient comme des locos c’était bien la seule chose qu’elles partageaient probable qu’y avait erreur… elle c’était l’atmosphère enfumée amère des troquets dans les faubourgs de son enfance qu’il lui fallait pour démarrer… elle y pouvait rien elle avait besoin n’aurait plus manqué qu’elle provoque l’incendie avec cette histoire de père déjà qui s’annonçait mal… ah ouiche ! ça sentait le cramé…

Le moment juste qu’elle posait son mégot au milieu des autres c’est sa manche qui a accroché la pile volumineuse de hauteur à côté d’elle des bons de commandes et infos à expédier aux abonnées tellement nombreuses qu’elles étaient dans cette revue qui remuait la tambouille de tout ce qui craint au fond des marmites family-life avec les odeurs d’intime qu’on renifle ensemble pouah !…

Et c’est ce pata quès total qui s’est écroulé avec l’envol des pubs papillons blancs planant tombant parmi les clopes… flouf… flouf… une pagaille terrible un champ de bataille dessous la table où elle s’était mise à quatre pattes tentait de récupérer la propagande de la localiser en tas…

Ça la faisait drôlement marrer en dessous de la table entre les jambes des autres elle imaginait leur tronche d’ogresses avec le rictus constipation au-dessus lui rappelait l’époque de sa jeunesse dans les sixties leur village autogéré sur le Causse quand ils imprimaient à la ronéo les tracts antimilitaristes et qu’y en avait partout à remplir la pièce des piles géantes qui s’effondraient comme les énormes tas de neige par la fenêtre…

Ils se prenaient des fous rires alors… cette époque de la bonne folie solidaire elle leur en parlerait pas… en parlerait à personne… aucun risque… l’écrirait l’écrirait pas… voir… y’avait les scellés rouge sang sur sa boîte à mémoire !… Il faudrait un sacré déclencheur pour sûr !… Ouaouf ! Ouaouf !…

A quatre pattes sous la table elle ramassait… les clopes… les paplars… les clopes… les paplars… elle se marrait bien… les clopes… Et pendant ce temps les caravanes avaient repris la marche lente sur la piste le cairn qui recouvrait l’emplacement du puits était redevenu invisible seuls les hommes du désert le savaient il était là à l’endroit juste qu’on ne peut pas oublier sous le grand feu solaire…

Et le TGV de 10H18 s’était calé contre les butoirs de la Gare de Saint Malo 0 1H12 pendant que tout le long de la route séparée de l’océan par un mur de granit mangé de sel et de lumière des papillons d’écume blanche s’envolaient en pétillant dans l’air brûlant qui avait l’odeur sucrée des petits pains au lait… les clopes… les paplars… Hop ! Hop !…

 

Parole de lézard… dans un éclair elle visionne la petite figure du greffier Oncle Ho qui attend qu’elle radine le soir en haut de l’escalier le bout de sa baveuse coincé entre ses deux canines de félin pendant que les trois autres sorcières s’obstinent à l’explorer de leurs yeux loupes des verres triples qu’elles ont de vieilles taupes qui n’passent plus dans aucune galerie cause de leur corpulence pourtant les souterrains rancis les intérieurs qui reniflent gentil les tunnels à macchabées elles y pompent toute leur sève de mouches vertes bombineuses morfales d’épouvante…

        Cette histoire de père… y va falloir qu’elle s’explique… la mauvaise pioche qu’elle a faite quand elle leur a balancé ça alors !… Maintenant elle va tourner toupie entre leurs paluches de maîtresses du jeu qu’elle crache son secret qu’elle la montre sa figure planquée enfarinée depuis des années… Pour de bon elle va être le point de mire mirobole de leurs fusils mitrailleurs…de leurs obus bazookas pétant la haine… de leurs grenades à clous furibards… Elles lui feront pas cadeau… ah ouiche !

Elle oublie toujours qu’elle a été embauchée y’a dix piges parc’qu’elle était là comme n’importe qui en train de lire ses poèmes à la terrasse des cafés sur la place poussiérée gris et ocre où elle aboutit la rue qui monte de la gare avec ses colonnes rouges et blanches de marbre…

Ouais… elle lisait ses poèmes pendant que les touristes qui envahissent les villes du Sud dès qu’le printemps s’y pointe des pattes léchaient leurs glaces ruisselantes de sirop vert menthe et elle tendait sa casquette kaki de Guérilleros des banlieues… Même qu’à l’époque y’avait des gens qui écoutaient et ça lui arrivait de se faire des tunes…

Na… na… na… elle chantonne à l’intérieur de ses joues… rester en l’air libellule… pas leur ressembler jamais… Elle visionne à nouveau la petite figure brave d’Oncle Ho quand il fait face aux tueurs de greffiers dressé de toute sa personne hautain et sans peur…

Leurs histoires de pères… elle maginait ce que ça serait… elles allaient déballer les relents du vomi familial les pets les rots et les manies sexuelles vicelardes le bien commun qui remuglait qui schlinguait à fond de chaque pot de chambre la montagne obscène de choses partagées par toutes les filles de tous les pères de toute la terre ailleurs ici tout le temps… Cra ! Cra ! Cra !… L’horreur… la puanteur de trou à gogues que ça allait être… elle pouvait pas… elle en avait tant eu dans son enfance prolo et elle avait mis des tombereaux de désespoir et de fleurs d’amandiers à s’en laver s’en dépouiller en ressortir nue dans la cruauté du soleil…

Non ! rien de leurs histoires qui en rajouteraient à la dinguerie des gens à leur besoin d’étaler sur les terrasses de la ville leur linge pourri de caca leurs lésions d’honneurs pétillantes de paillettes de sang séché leurs médailles de la grande solidarité des familles avec le père la mère et les enfants bavouillant crachouillant léchouillant occupés à virer dans les asiles d’aliénés celui ou celle marginal solitaire et farouche qui leur a toujours ri au nez… et qui leur pètera un jour une bonne fois à la figure… Ouaouf !…

Ouais c’était facile… les darons qu’ont la dégaine de héros dans les familles ordinaires y’en a pas lerche c’est connu la réalité n’les avantagerait pas… et elles les punaises de matelas moisis elle possédaient ni l’imagination ni les envoûtements pour s’inventer des personnages de pères qui ont une loco au bout des doigts comme grand-père Antonin… de toute façon y faut un peu des deux pour que ça marche et elles avaient ni de l’un ni de l’autre… Non… leurs histoires de pères c’était trop… elle pouvait pas… Parole de lézard…


        Elle avait fait son effet elles restaient dans l’ahurissement depuis qu’elle était sortie de sous la table et qu’elle avait récupéré sa clope d’ordinaire elle ne mouftait pas… Elle notait le thème du prochain numéro le nombre de pages prévu y’en avait toujours plus c’était des logorrhées sans fin ça lui donnait une idée du temps que ça allait lui sucrer sur ses heures d’écriture à elle ses ballades au clair de lune avec sa chandelle plus que morte depuis dix piges que cette affaire lui rapportait de quoi se nourrir elle et Oncle Ho…

Elle avait noté sur des petits carnets chaque minute de son temps perdu et elle en était au neuvième carnet à la couverture cartonnée pareils à ceux de grand-père Antonin quand il trimait sur le réseau Nord… Vroum… Broum… Vroum… Lui c’était les heurres passées à l’intérieur de sa motrice qu’il recopiait avec respect et considération et toutes les choses qui pointillaient ses journées de conducteur de locomotive elles étaient rassemblées là… Hop ! Hop !… Elle qui avait pas cette conscience des gens simples comme Antonin ni ce sens des responsabilités humaines elle écrivait des poèmes… Parole de lézard…

Vrai si elle avait pas été à la recherche d’un peu de tunes pour la nourriture d’Oncle Ho qui l’attendait et qu’lle n’voulait pas qu’il mutte greffier errant au long des rues d’la cité à la poursuite des gros rats qu’ils dévoraient à peine refroidis se barbouillant le museau de sang rouge vif en faisant craquer leurs petits os l’air innocent et doux pareil à celui que prenait Oncle Ho en se tapant son bol de lait au milieu des mégots elle leur aurait dit ce qu’elle pensait de leurs manigances à trois ronds de leurs écritures papier-cul ah ouiche !… Ouaouf ! Ouaouf !…

Vrai depuis le temps qu’elle tapait avec deux doigts sur le clavier de l’ordi qui avait pris la place de la vieille machine à écrire dans l’atmosphère de bistrot de sa piaule enfumée les textes qu’elles lui refilaient à chacune de leurs réunions corrigeait réécrivait les articles qu’elles lui réclamaient urgent lui répétant régulier qu’elle se grouille… y’avait besoin de leurs histoires fissa ! Leurs mots rien elle se tape depuis… depuis quand… depuis quoi… Tip-tap ! Tip-tap !…

Là à nouveau elle visionne Oncle Ho qui a déjà dû se farcir vingt fois l’aller retour boîtes aux lettres quatrième pousser de sa petite tête têtue la chatière frotter son museau orange contre l’odeur du tabac froid et constater qu’elle était pas encore décidée à reprendre la vie commune il avait l’habitude mais c’était long…

Parole de lézard… elle a ouvert le sac et l’odeur de lait sucrée des petits pains est là… Combien de temps depuis qu’elle a démarré cette réunion déjà ? deux plombes… trois… quatre… elle sait pas… elle va pas demander aux ogresses probable… Ça n’va pas bientôt être midi ?… Alors elle la laisseront un peu pour aller bâfrer digérer somnoler… Et puis elles rallumeront les clopes et la traque recommencera et elles se remettront à lui voler autour en vrombissant… Vroum ! Broum ! Vroum !…

Parole de lézard… dans un flasch bleu comme le gyrophare des voitures de police elle voit la Gare de Montpellier où les silhouettes qui se glissent sont aussi farouches qu’elle-même le conducteur de la motrice orange qu’elle croise vite fait du regard… elle a juste le temps… se dépêcher… surtout ne pas le louper… le TGV de 21H35 celui de la night elle connaît le quai par cœur… quatre plombes et elle sera Gare de Lyon Hop ! Hop !

Ouaouf ! et d’un bond dessous la grosse couette édredon rouge et les deux quinquets au beurre noir naturel d’Oncle Ho qui la mattent familiers avant de sombrer dans le silence des chiens de la nuit… Ouaouf ! Ouaouf !… 








A suivre...

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Vendredi 22 août 2008 5 22 /08 /Août /2008 23:14

Une enfance bohême d’écrivain ordinaire 5
Epinay, Vendredi, 18 juillet 2008 

 “ SIMPLEMENT LES BAS DE GAMME EN ONT MARRE QU’ON LES FASSE TROP CHIER. ”
Journal d’un vieux dégueulasse C.Bukowski, Ed.Grasset 2007

        Parole de lézard… si vous aviez passé votre enfance dans les gares vous auriez du bruit d’ouragan plein vos esgourdes et du vent fou musardant des quatre rebords du monde sous les semelles de vos baskets… raouf ! raouf !…
        Au bord des jardins ouvriers le long de la ligne Paris-Creil du réseau Nord Antonin et moi on s’en est payé des balades dans le vacarme des locos vapeur qu’arrivaient en hululant se croisaient nous saluaient comme des déesses des enfers du rail qu’elles étaient… tri ! tri ! tri !…
        Moi j’n’aurais pas pu rester comme tout l’monde à lorgner que les carottes soient cuites et j’avais déjà un poil baroudé à six piges ce qui me filait de l’avance et l’audace de fouiner dehors… Bistrots terrains vagues c’est pas des espaces pour les filles alors j’étais sacrément fière de raconter dans la cour de la communale où les autres qu’appliquaient déjà la pratique du poulailler des oies captives sans savoir et qu’elles se mettaient à cinq de front pour se moquer de mon allure ouistiti et de mes jupes plissées bleu-marine sur mes chaussettes blanches que grand-père Antonin était conducteur de locomotives dans le grand entrepôt aux murs et aux ferrailles on dirait la nef d’une cathédrale fabuleuse recouvert de lambeaux de suie anthracite de la Gare du Nord… Raouf ! raouf !…
        Pas besoin d’entrer dans tous ces détails de grondements et d’autres bruits d’odeurs de vapeurs surchauffées des lueurs éclairs qui striaient la verrière et d’incendies qui vomissaient d’écarlate le compas des rails à c’t’époque le turbin de cheminot et rien qu’le mot quand je le prononçais il faisait l’effet impeccable…
        C’était un métier avec le savoir faire dans les paluches et dans la tronche comme celui des compagnons du devoir ces sortes de magiciens des gargouilles tous un peu des poteaux de Quasimodo des connaisseurs en alchimie qui patouillaient parmi les équations d’or… des gaziers qu’étaient respectés vu qu’y avait aussi de la magie dans tout ça et de ces pouvoirs cosmiques qu’Antonin ne mouftait pas…
        Mais ça je l’ai pigé un peu plus tard… quand des bouts d’années après j’ai été apprendre le métier des céramistes qui nous vient de la Chine y a longtemps… on farfouillait à pleines mains dans le plaisir de jeter une boule de terre sur le plateau d’acier du tour et on enfonçait ses pouces au cœur de la gadoue rouge comme des petits dieux païens qu’auraient le monde entre les pattes…
        Le silence d’Antonin et de son poteau Sergio l’Espagnol c’était de l’intuition à bout portant à la façon des maçons ou des tailleurs de pierres qu’ils rejoignaient régulier au fond d’un bistrot aussi enfumé de vapeur bleue et terre de Sienne que la salle des locos… Ceux qu’ils retrouvaient là ils avaient gravé sur leur boîte à outils clouée de grosses planches rugueuses à t’agrafer les doigts qu’ils trimbalaient partout l’équerre et le compas de la confrérie des compagnons un signe que les anciens ouvriers de la belle ouvrage reconnaissaient pareil qu’une étoile dans le ciel tapineur d’indigo de la Babel sauvage…
        Ces après-midi-là c’était le vendredi obligé vu que les week-ends ensuite je me faisais prisonner à l’intérieur de notre appart d’Auber où j’avais c’qu’on appelle une famille ordinaire un daron et une darone qui bricolaient comme tout l’monde le rituel des fins de semaine au fond du gros aquarium d’eau croupie où u avait nécessité d’un coup de mijoter sardines…
        Et ça m’ennuyait bien à cause de l’ambiance là-dedans qui était genre fleurs en plastique des cimetières pareille à la soie noire du soir qui nous tombe dessus quand on est môme qu’on doit dormir et qu’on a pas sommeil… Bon je vous ai dit que je n’vous raconterai pas ma vie ah ouiche !… une histoire d’enfance tartignolle qui vous colle des bâillements des envies de somnoler marmotte au bout de deux mots vous n’voudriez pas quand même…

        Surtout pas vous la ramener avec les embrouilles barbouilles bave de limace trop grasse d’une famille comme y en a cinquante par blocks d’une cité de banlieue gris béton mironton au milieu de milliers qui barbotent carottes et oignons dans les années 60 du siècle d’avant… C’était ni du Céline ni du Bukowski la tragédie de mes vieux… et si j’avais pas eu le monde autour pour maginer une peu et l’ascenseur où j’ai pas fini de me planquer pas qu’on me file le duffle-coat bleu-marine par-dessus le pull la jupe plissée bleus itou et vas-y te farcir la promenade du dimanche qu’est notre enterrement à chaque fois aux autres gamins scoubidous et moi boudinés à l’intérieur de nos fringues mochardes… probable que j’en serais crevée du dégoût et du triste de la banlieue le dimanche fallait voir…
        Alors l’ascenseur j’y glandais des heures si je me débrouillais à le coincer entre deux étages et accroupie au fond de sa caisse à fleurs volages mirages des terrains vagues bluets et coquelicots je nomadais dans les nuages c’était trop extra… Hop ! Hop !… ils n’pouvaient pas me traquer aux hauteurs où on arrivait à se garer l’ascenseur et moi le dernier étage toujours… eux la tête par la fenêtre ils avaient le tourni…
       Ces après-midi-là c’était le vendredi qu’on remontait une rue le long de la petite ménagerie breloque du Jardin des Plantes où les bestioles me collaient aux mirettes que ça reniflait les odeurs âcres et chaudes des animaux qui me branchaient me chatouillaient les aisselles que je voulais encore aller y voir… C’était les ouistitis avec qui je me sentais famille de grimaces et de farandoles et le lion qui a mal fini je vous ai raconté déjà…
        Il m’entraînait Antonin sa main tenait la mienne on galopait plus vite direction le bistrot “ A la préhistoire ”… je me souviens qu’il s’appelait et comme je savais que c’était mes derniers moments débarbouillés à la féerie et aux enchantements d’Antonin sauf s’il était d’astreinte ce samedi sur sa loco alors là obligé il pionçait dans notre turne à Auber avant de remonter à bord de sa machine qui nous postillonnait d’escarbilles et nos vadrouilles recommençaient Hop ! Hop !… j’accélérais mes pas dans les siens sans me forcer…
        “ A la préhistoire ” je me baladais au milieu des hommes qui mesuraient le tem ps de leurs mains de compagnons larges et généreuses comme la nappe immense d’un grand festin toujours à partager…
        Ces après-midi-là au bistrot le temps il avait fini d’être de l’ennui couleur du pelage gris des rats et de la mort qui flashait leurs iris blacks bourrés de peur résignée… C’était la même chose quand on grimpait à l’intérieur de la loco qui crachait sous les verrières bleuâtres du grand entrepôt ses salves de vapeur gris orange avec des crêtes d’écume turquoise Antonin et moi et que ses mains légères voletaient chauve-souris au milieu des cadrans d’acier qui traçaient deux rails d’ombre violette étirés jusqu’à un point de l’horizon où elles se posaient pour finir au clair de la lune en train de se lever…
        Tri… tri… tri… les sifflets bondissant sautillant des locos je les entendais quand Antonin poussait la porte du bistrot qui couinait aussi fort que les plaques d’acier des motrices et qu’on y voyait rien d’autre  que les bouffardes noires et rousses pareilles que des culs de volcans qui se frottaient aux pans de fumée aussi épais que les morceaux d’amadou les mousses les lichens des forêts d’Afrique pendouillant des grands fromagers…
        On y voyait rien et moi qui arrivais juste à la hauteur des chaises je me cognais aux jambes de tous ces hommes solides comme des troncs de baobabs et j’aimais ça et je n’avais pas peur… c’était des hommes arbres les compagnons et ils ne pouvaient pas me faire de mal…
A suivre... 

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