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Journal d'une fille de banlieue

Samedi 1 octobre 2005 6 01 /10 /2005 00:00

Journal d'une fille de banlieue

Suite et fin du journal d'une fille de banlieue à partir du livre de Leïla Sebbar Journal de mes Algéries en France, Ed. Bleu autour, 2005.

Une écriture des banlieues métisses, ça existe ?

L’image qu’on a donné depuis toujours des Noirs, des Arabes, ici, dans les médias, aux gens qui lisent les journaux, à la police aussi, est une image de gens étrangers, différents, dangereux et… primaires pour ne pas dire primitifs. Cette façon d’intervenir le plus souvent lors des contrôles d’identité uniquement à l’égard des populations qui ont un faciès bien repérable renvoie à certaines théories que nous connaissons. Je lis dans Journal de mes Algéries en France page 66 « Dana S. Hale (Zoos humains) rappelle les mises en scène de l’« indigène » lors de ces multiples exhibitions, depuis l’Exposition de 1889 à Paris jusqu’à celles de Marseille (1922), Strasbourg (1924)… et dans bien d’autres villes françaises et européennes. »

      « Est-ce qu’il existe une écriture, une littérature de la banlieue ? » se demandait Christiane Chaulet Achour lors du colloque à la Faculté de Cergy-Pontoise auquel j’ai participé au mois de février 2005.

 

          J’arrive à la station Nation, là où se trouve le lieu dans lequel je travaille, c'est-à-dire que j'écris. Un peu avant de sortir de la rame je lis dans Journal de mes Algéries en France page 40 : « On détruit l’usine (Renault), et la mémoire des chibanis d’aujourd’hui, jeunes ouvriers de l’automobile française dans les années 50, 60, 70…, sera effacée de ce territoire industriel parisien promis à l’art officiel contemporain. »

  Beaucoup témoignent aujourd’hui de ce que les « immigrés » ont apporté à notre culture, à notre héritage social et humain, cela s’est fait, cela se fera. Mais dans le domaine du romanesque, du créatif, il nous appartient d’aller au-delà et de faire entrer Maghrébins et Africains comme personnages de nos histoires, de nos peintures, ici, où ils demeurent comme nous désormais, et non plus comme des formes d’un exotisme désuet.

       Lundi, 18 avril 2005

     « 15 novembre »

       (…- « MK2 Bibliothèque. Retour sur l’île Seguin, un film de Mehdi Lallaoui, et une exposition de photos de Gilles Larvor (Agence Vu) avec qui j’ai travaillé pour Val-Nord, fragments de banlieue (Au nom de la mémoire,1998). Mehdi, avec la complicité de Gilles et des ouvriers de l’île qu’ils appelaient « l’île au diable », poursuit sa mission de passeur de mémoire : immigrations successives, bidonvilles, banlieues, Kabyles du Pacifique, usines, 17 octobre 1961…

      Infatigable efficace, il rend hommage aux oubliés. Ces hommes de l’île Seguin, ces chibanis que de jeunes immigrés du Maghreb (pas leurs fils) remplaceront pour détruire la forteresse, veulent dans leur île un musée pour eux, pour leurs camarades, et raconter cette Babel mythologique du travail. Ils ne l’auront pas. » p. 94 du Journal de mes Algéries en France

      Mon premier souvenir d’une œuvre de création née de la réalité quotidienne des ouvriers immigrés maghrébins en France a été cinématographique lorsque j’avais environ quinze ans. Il s’agit d’un film passé à la télé aux trop célèbres « Dossiers de l’écran », réalisé il me semble par un réalisateur d’origine marocaine, intitulé Mektoub. Ce film qui montrait, un des premiers et sans doute des seuls à l’époque, l’arrivée d’un ouvrier maghrébin à Paris et sa longue galère du bidonville de Nanterre pour se loger tant bien que mal, à la quête du travail sur les chantiers où il trouvera une place comme grutier pour finir et où il se tuera « sans doute » en tombant de la grue m’avait à l’époque profondément marquée.

 

          Non pas pour ce qu’il dessinait avec beaucoup de dignité d’une réalité de boue, de pauvreté, de mépris, et de regard pourtant parfois si joyeux et si ouvert de ces femmes et de ces hommes, toutes choses que je connaissais au quotidien de ma banlieue. Mais pour la réaction des « téléspectateurs » dont la plupart s’étaient mis en colère, affirmant que tout cela, ce que nous voyons se passer autour de nous chaque jour, n’était qu’un mensonge.

 

               Notre existence au milieu de ce qu’on appelait pudiquement « les cabanes », des chantiers jamais achevés, des terrains vagues, des usines de choucroute au bas desquelles hurlaient les porcs qu’on égorgeait, des chiffons brûlant nuit et jour dégageant une superbe fumée noire, ces cités qui précédaient de peu « Les Bosquets » à Montfermeil dont plusieurs barres ont implosé récemment parmi celles où j’ai vécu sans doute et où a été tourné le film Wesh wehs ?, et les 4.000 à la Courneuve paraissait à tous « ces gens », les autres, ceux qui vivaient ailleurs, être un mythe inventé de toutes pièces.

 

       « 16 décembre »

      (…) « La Courneuve. Les 4000. Fatima et ses amies algériennes au square. Elles habitaient la barre « Renoir » ? Je ne l’ai pas su. Il y a vingt ans, assises sur le banc vert, non loin des bavardages et des gestes des femmes, mères, filles, sœurs, cousines, voisines, je les écoutais. Se rappelleraient-elles aujourd’hui la barre « Renoir » disparue (un 8 juin 2000 à 13 heures 30, le « Paquebot » a implosé, Debussy en 1986, Ravel et Pressov en 2002) ?" p. 128 du Journal de mes Algéries en France

      Je me souviens dans mon raisonnement encore enfantin m’être dit alors que ce film était utile puisqu’il témoignait de manière si forte et si digne, qu’il provoquait des réactions de refus, de ce qu’on avait décidé par ailleurs de ne pas voir.

        « 8 et 9 décembre »

       (…) « J’ai feuilleté le journal Histoires d’Elles, n°14, juillet-août 1979. J’étais allée à Longwy avec Dominique Doan et Catherine Leguay. Les enfants de Longwy, déguisés en sidérurgistes et en Lorraines, avaient marché pour que « vive Longwy », « le pays haut ». Une petite fille algérienne d’Aubervilliers avait passé trois jours dans une famille lorraine, une maison avec un jardin, « là où j’habite c’est tout des blocs ». Elle a emporté un maillot blancs LONGWY VIVRA, bleu outre-mer. Une belle double page dans le journal avec « les flammes de l’espoir ». Longwy en décembre 2004 ? Si je ne vais pas en Algérie l’année prochaine, j’irai à Longwy. » p. 127 du Journal de mes Algéries en France

       Longwy, novembre 2004.

 

       La Lorraine est pour moi une région qui porte des souvenirs cruels et douloureux. Ceux de mes années de pension. Une lettre sous le paillasson au début de l’été 2004 nous invitant, Dominique Godfard qui a publié dans nos éditions Et plus si affinités, et moi pour mon récent récit-conte Squatt d’encre rouge, à participer au Salon de Longwy – il porte un beau nom ce Salon, Les ailes du livre – au mois de novembre. Je n’aurais jamais songé retourner un jour en Lorraine, bien que le nom de Longwy soit symbole d’une désastreuse faillite de la mémoire ouvrière justement.

         Il s’y est passé tant de choses pour des familles entières d’ouvriers français et maghrébins, l’histoire de ces gens y a été si forte, si ardente et douloureuse elle aussi dans sa fin brutale, qu’on redoute le vide blanc et consommé d’aujourd’hui. Je range l’invitation avec la ferme intention de ne pas donner suite. Donner suite à quoi ?… De toute façon je n’aime pas les Salons et ne les fais que par absolue nécessité éditoriale. Alors Longwy, certainement pas.

      Trois mois plus tard les femmes de l’association qui organisent en bénévoles chaque année cette manifestation, obstinées et résolues à tout pour que Les ailes du livre continuent d’exister et d’accueillir leur quotas d’écrivains venus de régions du monde très disparates reviennent à la charge. Mon amie Cécile Oumhani est invitée à son tour pour son dernier roman Un jardin à la Marsa. D. Godfard et elle s’acharnent à me convaincre…

 

       Nous nous retrouvons toutes les trois un matin de novembre dans le hall venté de la Gare de l’Est avec valises de bouquins destination Charleville-Mézières, la ville que Rimbaud détestait – comme je le comprends ! – où dix minutes de changement nous sont accordées avant de monter dans un train omnibus pour Longwy. Quatre heures de voyages avec heureusement pas mal de discussions et de rires pour digérer ces voyages en train que mon organisme ne peut plus du tout supporter. Longwy ! l’ancienne mégapole de la sidérurgie lorraine, au ventre béant, hagard, dévasté.

      Longwy… Accueil chaleureux dès la sortie de la gare qui ne se démentira pas durant tout notre week-end. Nous nous retrouvons à une dizaine d’écrivains parmi lesquels nous avons retrouvé en cours de route l’ami Anouar Benmalek.

       Parmi les autres écrivains, la rencontre qui m’éblouit de Jean Markal, vieux romancier d’une juvénile présence et d’une gouaille bon-enfant dont j’ai lu également tous les livres ou presque du Cycle du Graal qui touche au plus profond de la mémoire celte familiale éparpillée.

       Et puis discrète et d’une beauté que sa jeunesse rend encore plus touchante, une jeune femme que Cécile me dit aussitôt être sûre d’avoir déjà rencontrée. Nous apprendrons au cours de notre séjour qu’il s’agit d’une des anciennes élèves de collège de Cécile, Nora Hamdi, qui vient d’écrire son premier roman Des poupées et des anges, dont je parlerai avec elle dans le numéro de la revue dont je parlerai peut-être un jour si les diables me prêtent vie... intitulé Ecrire pourquoi ?

 

         Longwy… Novembre 2004…

 

         Lieu insoupçonné de rencontres pour nous qui écrivons. Chaleur de la présence des gens autour de nous, la plupart, je l’apprendrai au cours de la discussion, cégétistes et anciens de l’époque des combats ouvriers pour que « VIVE LONGWY », recyclés dans le culturel ? L’histoire de la ville nous est racontée avec passion, l’échec de sa lutte pour survivre en tant que capitale de la sidérurgie, des nombres affolants se succèdent à nos oreilles dont je ne retiendrai précisément que le côté gigantesque puis… désiroire.

      Tant d’ouvriers dans le bassin lorrain en telle année, puis la décision de fermer peu à peu les hauts fourneaux que je voyais brûler la nuit de mon boxe de pensionnaire. La décrue humaine qui rend la ville à ce que nous en verrons le dimanche matin dans un froid glacial avant de nous rendre au Salon, ce qu’on peut appeler son amère nostalgie.

       Et je songe aujourd’hui à la superbe chanson de Bernard Lavilliers Les mains d’or, lorsque me reviennent les mots de la personne qui nous contait l’histoire de sa ville désormais endormie : « Ici en France, on ne préserve pas la mémoire ouvrière comme en Belgique. Les Belges font visiter les anciennes galeries de mine avec de petits wagonnets au bord desquels les gens peuvent regarder et écouter ce qui s’est vécu là durant des années pour des centaines d’ouvriers chaque jour. Nous, on a bien du mal à les empêcher de couler du béton dans les puits et de les remplir avec les ordures… »

 

          Oui. Avec des ordures… « Je voudrais travailler encore… travailler encore… forger l’acier rouge avec mes mains d’or… » chante Lavilliers obstinément.

      Tu as raison Leïla, il faut aller à Longwy et te faire raconter par ceux qui la connaissent la dure et forte existence des gens. Il faut l’écrire dans tes livres et ne pas laisser les déchets de nos sociétés industrielles combler d’oubli nos mémoires.

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Lundi 3 octobre 2005 1 03 /10 /2005 00:00
Journal d'une fille de banlieue suite
Cette histoire s'est passée le 27 août 2005
Une fille qui écrit sans papier
      Gare du Nord. Vous connaisez ?
      Un lieu de passage vers tous les horizons ou blues macadam tangue sur sa savane rouge prête à s'enfoncer dans la Seine. Un coup brusque et c'est le noir allumé de milliers de vers luisants jaunes qui font de l'obscurité un tamis pour les boues d'or.
     
      Gare du Nord...
       Des rails bleu-gris qui coupent des tranches de jour SDF gardés par des vigiles bleu-noir et des chiens noirs d'ennui qui tentent de rentrer dans le sol béton que la machine qui brosse crache et cafouille vient de cirer. Mais il ne connaît pas la formule le chien et le sol y n's'ouvre pas.
      Gare du Nord.
 
      Une bande de rats anthracite poil hirsute par l'atmosphère collé petits yeux clignotant jaune et museau fendu les dents en avant fonce sur les quais macadam béton avec déchets papiers d'argent... épluchures d'orange vers un crouton qui est l'crouton d'la soirée.
      Une bande de rats gras rigolards avec pour objectif le crouton et hop ! vite fait pendant qu'y en a un qui surveille les alentours récupèrent la mise que les clochards du coin auront pas et hop ! marche arrière derrière en l'air et queue pareil retournent sans trompette dans leur trou à rats.
      Gare du Nord. Vous connaissez ?
     
      Une fille sans papier écrit sur tout et sur rien sur macadam barbare avec odeurs de pisse et sueur des rats plus celles des détergents bulles de couleurs dans un petit bocal avec une paille fendue au bout comme le museau des rats et hop ! ça s'envolait fantaisie et musette mais là c'est au ras du sol qu'on est.
      Une fille sans papier écrit après que la machine laveuse... suceuse... frotteuse ait viré plus loin que les vigiles bleu-noir et les chiens qui seront chiens toute leur vie les mégots cramés... les tickets de métro avec de la banlieue plein le dos... les bouteilles plastique sans les petits bateaux et l'océan dedans et les journaux qui ne servent qu'une fois des bouts de son histoire sur le quai 36 direction Pontoise ou peut-être c'est plus loin encore...
      Gare du Nord. Vous connaissez ?
      Des horizons qui tanguent le blues des rails. Des vigiles qui ont perdu la formule des chiens automates. Des rats drôles dodus qui guettent le ronde des machines d'eau savonneuse et l'crouton du soir !
     
      Gare du Nord.
      Une fille qui écrit sans papier sur un des lieux les plus insensés au bout des faubourgs devenus banlieues et cet accent grave dans leur gorge qui est une question d'atmosphère sans doute et d'atmosphères la Gare du Nord elle en manque pas ça non !
Gare du Nord
Si on avait le temps là tout de suite je pourrais vous en donner des quantités de ces atmosphères-là bien à elle et pas que d'aujourd'hui seulement. Pour sûr que je pourrais... j'y fais colis en transit depuis que j'ai commencé à inventer des gares un peu partout dans l'enfance déjà je les voyais drôlement me serrer de tout près et je savais que leurs trains c'était moi. Pas autrement. Les rails ils se tiraient ailleurs avec des nuages d'aventures et de boniments et ça m'faisait du rêve bon marché avant de dev'nir un épouvantail cauchemard au parapluie orange à trous.
      Gare du Nord.
     
      Si on avait du temps j'vous mettrais au parfum de mes sarabandes y'a un bout d'années d'ça... Enfin ça sera sans doute pour une autr' fois car on n'en a pas fini avec l'arbre aux histoire... vous savez le baobab ? Bon aujourd'hui le temps on n'la pas trop vu que la fille qui écrit sans papier sur macadam blues restera pas nous attendre jusqu'à c'qu'il fasse nuit vraiment nuit après que le dernier train de nuit ait troué la peau silence du hall et de la verrière pour s'enfoncer direction le Faubourg Saint-Denis là où y a les filles tout contre le string des trottoirs dénudés.
      Et je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur telle qu'il me l'aurait dite mon grand-père cheminot sur le réseau Nord et telle qu'elle craque sous ma pelure de vents à chaque fois que l'odeur froise des quais macadam me prend à la gorge.
      Gare du Nord. Vous connaissez ?
      A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Jeudi 6 octobre 2005 4 06 /10 /2005 00:00

Jeudi, 5 octobre 2005

Article écrit par Sigrid le 5 octobre 2005 après la lecture de Moolaade 

      Quel est ce beau visage au cœur de ton poème ?

      Moolaade.
      La femme a cessé d’attendre au seuil de la demeure. Le visage est creusé, ocre et bleuté d'une lumière unique, le front ombré de noir par la peine quotidienne à vaincre l’horreur de l’excision, la femme est la maison refuge enfin pour des fillettes.

      La femme au visage bleuté sous son regard penché n’attend pas, elle agit et, aux creux profonds autour de sa bouche pleine comme un fruit de l’été, elle sait que, de ce côté de la mer, la souffrance qui tue les petites filles n’aura, un jour une nuit, plus lieu, acte de résistance qui dessine son visage si beau, Moolaade…

      De l'autre côté de la mer, au seuil des roches, contre des fils barbelés tendus rouges du sang martyr, les hommes abordent l'espoir assassiné par le déchaînement de l'armée des rempants, émissaires de l’ordre auquel K porta un temps l’ultime résistance...

       Jamais ultime encore...

Le visage de la femme, bleuté sous la coiffure rouge, devient notre pensée, Moolade.

     

      De nos rencontres fugaces...un seul regard croisé traversé parfois... sourdent toujours des mots...des histoires... de l'amitié.

      De nos rencontres fugaces ici ailleurs partout sur macadam city blues nous avons extrait un jus sucré et doux tendre salive ocre rouge de nos désordres et joies mises en commun.Tu me réponds et je t'invite à inventer d'autres voyages... d'autres visages illuminés par le sourire des gens d'ici d'ailleurs de partout sur macadam city blues.D'autres amitiés.

      De notre rencontre à Longwy dont j'ai parlé dans un autre fragment du Journal, entre mes amies Cécile Oumhani, Dominique Godfard et moi lors du Salon Les Ailes du Livre avec Nora Hamdi une jeune écrivaine de banlieue à l'occasion de l'écriture de son premier livre Des poupées et des anges publié aux Ed. Au Diable Vauvert en 2004, est sorti un texte à deux voix dont voici quelques lignes.

      Un texte dédié aux jeunes filles des banlieues dont la force et la passion de vivre m'éblouissent.

                                                           ANges ou POupées

      "Bloc 123B. Chirine claque la porte de l'appartement. Visage fermé, passe devant moi. Je ne peux pas m'empêcher de la regarder. Elle a l'attitude d'une star. Sa façon de se répandre, sa démarche, ses manières,, tout est calculé pour qu'elle se fasse remarquer. De longs cheveux châtains, d'interminables sourcils fins, d'émouvants yeux verts mélancoliques. Son jean se confond avec ses jambes. Son chemisier laisse apparaître son soutien-Gorge. Talons très hautes. Port droit, visage presque hautain. Elle est très belle. Elle le sait. Droit devant moi, elle passe, me frôle, m'effleure. Son arrogance est pleine de grâce, de classe, de glace." Des poupées et des anges

      Trois filles dans un appartement de banlieue tels qu'on les imagine à la périphérie proche de la grande cité, trois filles dans un appartement à l'intérieur d'un des blocks, un appartement comme tout le monde en a là-dedans, trop étroit où on vit les uns sur les autres mais qui a l'air convenable, même presque propre. On vit là et on attend autre chose peut-être.

      On attend... Trois filles et une famille d'origine maghrébine où il n'y a pas de père ou de frère islamiste pour terroriser tout ce qui a l'allure d'une femme dans les parages.

      Pas de "petits voyous" niquant leur mère ou leur soeur à longueur de palier et de halls, d'escaliers et de parkings même si ce ne sont que des mots.

      Pas de dealers de ci ou de ça fonçant et sautant en marche d'une voiture volée à l'autre dans les passages entre les blocks.

      Pas d'obsédés du sexe, de la haine, du viol en série au fond des sous-sols et des chaufferies, des partouzes géantes et de la mort évidemment pour finir...

      Enfin rien de ce qui fait écrire et causer les journaliste au sujet de ces "banlieues dangereuses en raison d'une forte concentration d'immigrés..." On se demande bien de qui ou sans doute de "quoi", puisque tout leur sert d'objet d'écriture, ils parlent...

      Pour le coup on y est, Chirine comme Lya, les deux héroïnes de cette histoire où les poupées et les anges se disputent le jeu à la place des... méchants garçons terriblement incontrôlés et menaçants pour le bien-être public, Chirine et Lya racontent de l'intérieur la vie qui dérape aussi parfois dans une famille d'origine maghrébine aujourd'hui quelque part en banlieue.

      Chirine et Lya, deux gamines qui pourraient aussi bien vivre ailleurs mais le contexte de "la banlieue", exaspère le désir de se révolter contre un espace familial qui ne suit pas l'évolution d'une société dont les différences disloquent de plus en plus fort le corps rongé, usé, écartelé.

        Deux filles dans une famille ordinaire, où " mon père grogne, s'énerve, marque le terrain, hurle parfois, se parle à lui-même, fait les questions et les réponses."Et où la mère "a lâché prise."

         L'histoire de ces gamines dans la Cité, c'est une histoire vraie, n'est-ce pas ?

      Et voici ce qu'en dit Nora : Lorsque j'ai écrit ce roman je voulais montrer que l'on peut écrire une histoire en s'appelant Nora Hamdi, nom d'origine algérienne sans pour autant parler de religion. Ce livre est ma vision sur ce que peuvent être certains destins de la vie, ce n'est pas autobiographique.

Pour accéder à l'histoire, la raconter, ce qui donne le côté intime c'est que je passe par moi, me mets à la place des personnages principaux, les mets en situation dans notre réalité, notre quotidien. Je passe par des moments de violence comme par des moments d'amour et c'est peut-être pour cela que ça semble vrai.Je fais mon travail de romancière.

Au-delà de sa pauvre origine sociale qu'elle n'aime franchement pas, Chirine prend conscience à travers d'abord le regard de son père qui petite la voit déjà comme une poupée, puis plus tard par la télé et la pub, du monde de la consommation dans lequel nous vivons. Elle est certaine que sa beauté est une porte de sortie pour elle.

Pour Lya, avec son caractère lucide, c'est en imitant la violence de son père, en pratiquant un sport de combat qu'elle va vite comprendre qu'il vaut mieux savoir se défendre dans ce monde-là si elle souhaite ne pas être prise pour une poupée.

      Inès la plus petite attend devant le bocal où son poisson rouge ronge son os d'ennui, et devant sa poupée géante, de grandir et de devenir une fille très jolie elle aussi pour retourner en tout sens le problème qu'agitent ses soeurs telle une marionnette de chiffon muette : comment quitter la banlieue ou bien comment y vivre et entrer dans la vie, la vraie, celle des autres, des gens qui... des gens que... des gens quoi ! 

A suivre...

Quelques signes... et un regard croisé vite fait comme une main ouverte...                                                                                  Et si vous désirez comme Sigrid et comme Nora, participer à travers vos mots, vos images ou vos histoires participer à l'aventure rebelle et mirage des Diables bleus, alors écrivez nous un p'tit mot...                                                                                                                            

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Lundi 10 octobre 2005 1 10 /10 /2005 00:00
Jeudi, 5 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite…
 
Une fille qui écrit sans papier
       
     Gare du Nord vous connaissez ?
 
     … Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Un lieu de passage vers tous les horizons de macadam city blues quand n’importe quel animal des brousses et de la savane rouge trop rouge qui fait aux troupeaux de rats anthracites des moustaches incandescentes est rentré dans un trou profond profond…
      Et même la bande rebelle des éléphants blancs qui fait partie de nos totems familiers est plus là pour s’occuper si on a la possibilité d’où crécher le soir l’moment fatidique et grave d’angoisse où les lucioles d’électricité s’allument chez les autres.
 
      Gare du Nord.
      Sous la verrière ça s’écoule blues blues toujours et en dedans pas de becs de gaz pour mettre de bonne humeur les abonnés du trottoir macadam qui vont s’la passer dehors la nuit parce qu’à l’intérieur du hall courants d’air et galipettes d’écureuils y a un moment où ça ferme forcément.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Pour sûr que c’est pas là qu’elle dort la nuit vu qu’la nuit y vaut mieux s’dénicher un coin sans les lucioles d’électricité… un coin où personne y peut v’nir voir.
      Non… c’est pas là la nuit… mais l’jour oui quand elle écrit pas avec les craies d’couleurs d’la boîte piquée chouravée aux étalages pas méfiants d’la papeterie qu’est pas loin sur l’Boulevard… les craies d’couleurs c’est joli… ça lui rappelle quelque chose mais ça a trop du mal à r’monter dans les tournicotons d’son cerveau plein d’brume…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Ouais… alors j’vous disais quand elle écrit pas dans l’coin là à l’entrée où les vigiles bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la laissent faire vu qu’c’est plus dans l’enceint de la Gare com’ils disent ou qu’elle prépare pas à grailler un’ p’tit’ marmite sur le réchaud buta que les types d’la SAMSOC lui ont r’filé pour le chien Sentinelle et pour sa pomme avec c’qu’y a dans la boît’ de conserv’ quand y en a… elle dort l’hiver qui arrive souvent et les autr’ saisons aussi sous la bâche plastique verte d’armée qu’est très bien pour la pluie.
      Et le chien Sentinelle il monte la garde sur le fourbi vu qu’Sentinelle com’ son nom l’indique y n’dort que d’un œil. Dehors là… dans macadam city blues le chien Sentinelle et elle ils sont les rois du monde… y’ pas à dire.
Gare du Nord
      Quand les gens déboulent de la banlieue Nord toujours plus vers le Nord… Epinay… Saint-Denis… Ermont… Pontoise… des bleds qui vous donnent l’envie d’être un train de ligne comme disait mon grand-père le cheminot pendant des années sur le réseau du Nord… vous savez un de ces trains qui ont le museau de la motrice pointu argenté pareil à l’étrave d’un grand navire et pareil à celui des rats anthracite… le museau…
      Oui c’est ça… un train de ligne avec le corps tout rond d’acier s’enfonçant au creux de la nuit effarée semblable aux oiseaux nickel polis de Brancusi le sculpteur d’oiseaux.
Un train de ligne qui ne s’arrête nulle part et qui emporte avec lui dans tous ses estomacs de wagons liés au même sort des gens inconnus à travers les Gares obscures des grandes cités endormies.
Oui c’est ça… être un train de ligne elle en a toujours rêvé et crever de plein fouet à l’aube la peau ocre rouge de la savane endormie juste avant que les troupeaux d’éléphants blancs entrent dans les petits lagons vert jade où ils s’arrosent de boue rose pour se laver.
 
      Gare du Nord.
      Quand les gens déboulent de la banlieue où on se grise d’odeurs café-crème et pains chauds qui font déjà du bien entre les doigts si on les serre un peu le matin quand on est encore gros plein de sommeil… Gare du Nord quand ils déboulent par le dernier train de nuit les gens c’est sur les bandes de rats anthracite gentils qu’ils marcheraient tant ils sont là comme des gardiens tranquilles des lieux juste avant que les derniers militaires, mitraillette bandée vert de gris aient fichu le camp. Les rats…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Elle ne sait pas trop comment elle a atterri là pour commencer sur macadam city blues Marion avec le chien Sentinelle … la musette et la bâche militaire pour la pluie c’est drôl’ment bien mais le froid alors … Y faudrait une couverture et ça c’est pas gagné… P’t’être que les types du SAMSOC des fois…
      Le SAMSOC c’est l’camion de ceux qui s’occupent des gens dehors du cricuit… dehors d’la vie… dehors de tout comme eux quoi… mais eux c’est d’accord. Sentinelle et elle ils en avaient pour le dire fini d’la mauvaise compagnie et du bocal où on mijote famille et ouistitis…
Ouais c’est ça … Marion et Sentinelle ils en avaient eu mare un d’ces jours du strapontin dans l’appart débordé où c’était quand même chez eux… et voilà… Clic-clac ! C’est l’bruit exact qu’il avait fait l’strapontin en s’repliant et en les laissant partir sans un regret pour sûr…
 
      Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur macadam city blues vous connaissez ?
A SUIVRE…
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mercredi 12 octobre 2005 3 12 /10 /2005 00:00
Mardi, 11 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
C’était un beau jour d’été
 
 
        Jeudi, 18 août 2005
C’était un
beau jour d’été.
      C’était un beau jour d’été qu’on a entrepris notre voyage au cimetière du Haut-Meudon sans rien savoir de cette banlieue-là drôlement plus chic que la nôtre sans doute mais petite campagne aussi d’après ce qu’en raconte Céline surtout dans D’un château l’autre où on est plongés au cœur de l’atmosphère des lieux comme si on n’devait pas ignorer ça.
      C’était un beau jour d’été… et on n’pouvait pas faire une chose si terrible l’ami Louis et moi vu qu’on a la même horreur des cimetières dans une saison qui ne nous aurait pas donné toute sa chair pour se nourrir sur le chemin vous comprenez ?…
       C’était un beau jour d’été pour rendre visite à Céline au cimetière du Haut-Meudon avec quatre cailloux ronds et doux d’océan au fond des poches. Quatre cailloux d’océan roses et gris que le sable nous a donnés pour les poser dans la main de l’homme qui écrit… et qui écrit encore bien plus loin que sa mort… Bien plus loin que la mort.
      Des cailloux ronds et doux que l’océan neige sur nous et la coque de notre beau navire dévasté.
      Neige sur nous et nos pieds nus au milieu de la baie effarée de Saint-Malo née de deux poignées de sel jetées là et qui n’attend rien de personne.
C’était un beau jour d’été… et les cailloux ne pesaient pas lourd au fond des poches de nos jeans quand on a débarqué à la gare du Haut-Meudon en se tenant fort par la main comme deux enfants.
Le soleil nous léchait gentil les oreilles et on marchait un peu vers le cœur de la ville par ses petits chemins tapissés de goudron et de laine aussi. Pfuitt… pfuitt… vous entendez ?
      La laine rêche et tendre des mots de Céline ses explosions galactiques sur feuillets quadrillés anciens de la délicate sauvagerie qu’on connaît.
      C’était un beau jour d’été… et Meudon je n’sais pas si vous connaissez mais c’est un endroit bourré d’étrangetés et de féeries. D’abord y a la Seine tout en bas et son vieux sentier de halage et malgré la folie des automobiles vroum ! broum ! vroum ! qui vous passent et qu’on se sent presque peau de chat étendue sur macadam city blues c’est un coin à pas laisser de côté à cause des péniches.
Les péniches elles font château hanté en dedans de la végétation et des eaux vertes qui les tiennent par en dessous et leurs boîtes à lettres tôles de conserves et bouts de planches rafistolées ficelles vous mettent au parfum.
      Vroum ! broum ! vroum ! y a bien des gens qui habitent là !
      C’était un beau jour d’été… Bon mais j’exagère… quand on a débarqué l’ami Louis et moi à la gare du Haut-Meudon les gourmandises cachées de c’coin de la banlieue tout en bas entre les boucles de la Seine qui faisaient de Céline le grand aventurier de tous les ports… Londres… New York… Saint-Malo… un flibustier qui pouvait pas s’empêcher de cavaler descendre sautiller par les sentiers de Meudon pour s’en aller soigner sa vieille patiente Madame Niçois boitillant gidollant à travers la nuit rousse du début de l’hiver… vroum ! broum ! tagadaboum ! … ah ! oui j’exagère parce que tout ça pour de vrai on le connaissait pas.
      Nous on revenait juste de l’océan par des sentiers de mures où on peut se balader quand on a pas les sous qu’il faut pour s’enfourner au milieu des cavalcades automobiles dans le sillage d’odeurs à pas tenir et des bruits qui hurlent au fond du tunnel d’nos oreilles vroum ! broum ! vroum ! vous entendez ?
      C’était comme ça sûr que Céline il les entendait aussi avec les sifflements crachements que ça voulait pas le lâcher alors il descendait par le Sentier des Bœufs et il l’avait lui tout comme nous la mirifique incroyable coulée jusqu’au Pont Mirabeau qui tend gris son dos de chat là-dessus.
       C’était un beau jour d’été… et on revenait de l’océan météorite émeraude mouvante tombée en plein dans les sables qui n’pouvaient pas le contenir. Alors ça débordait et on en avait plein nos marmites de rêves de son écume sur nous.
      Galactique aussi l’océan qui crépitait turquoise parfois et à Saint-Malo ramasser les galets roses et gris qu’il avait largués là pour nous vu que Céline il y venait souvent et qu’il aimait bien on y était venus par hasard.
       Par hasard on avait débarqué à la gare du Haut-Meudon en se tenant bien fort la main et ce qu’on avait vu tout de suite sortant le nez au vent à flairer les odeurs du lieu qu’on n’connaît pas comme les animaux sauvages pour apprivoiser les alentours c’est que Céline avait rien exagéré … ici partout ça monte vers des hauteurs qui devaient pas fort attirer la clientèle.
      C’était un jour d’été très beau et nos paumes étaient mouillées de sueur et nos pas réunis comme sur le sable où on avait marché longtemps au bord de l’océan installé là météorite émeraude laissaient des traces de peine légère sur macadam city blues avec l’odeur salée et le bruit des petites vagues copines dans la tête … vlouf ! vlouf ! vlouf !
 
      C’était un jour d’été et on marchait marchait l’ami Louis et moi dans de la peau épaisse de silence pareil que sur le corps d’un chat mort mais alors on ne l’avait pas encore découverte tourbillons et raidillons planqués sous des allures trottoirs ordinaires bien comme il faut mais quand même on se doutait… non… on n’l’avait pas encore dénichée le Route des Gardes avec le funiculaire de l’autre côté de la tranchée automobile vroum ! broum ! vroum ! qui montait vers le cimetière du Haut-Meudon où un grand navire de granit gris nous attendait.
A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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