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Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /Avr /2010 20:37

La citadelle engloutie suite...

Le-temps.jpg

‑ Alors vous êtes partis comme ça sans une adresse où aller à Marseille ?… Là pour le dire il me soufflait mon daron… je n’le voyais pas trop voyageur lui ça non !… Mais c’est vrai que la grand‑mère Morgane elle avait pas du tout l’air de se faire des soucis tout le contraire qu’elle était… Sûr que j’avais de son sang à elle dedans mes veines et que ça me réconciliait avec la family cette aventure‑là !…

‑ Hum… qu’il a continué Rémi après une pause pour reprendre son calme de grand baobab… ou de palétuvier faut voir… elle s’en occupait pas grand‑mère Morgane de c’qui allait arriver ça non… Elle disait qu’on avait déménagé “ à la cloche de bois ” et après on a pas arrêté de se la farcir la cloche… Ouais ça c’est vrai… il a repris avec une sorte de colère qui lui montait… elle s’en faisait pas elle… elle était l’insouciance et la vie elle lui pesait pas… 

A Marseille quand on est arrivés on a été reçus par le soleil comme j’en avais pas repéré à Rennes jamais faut le reconnaître elle avait pas menti… Y avait un ciel qui éclairait tout avec du bleu épatant et y faisait doux alors on a marché à droite à gauche avec les valises dans les rues qu’elle se rappelait un peu… Elle connaissait assez et elle m’a montré le vieux port… elle voulait qu’on voie tout… qu’on aille dans le Quartier du Panier à peine qu’on débarquait et avec les valoches hein ?…

Il s’est mis à rire et ça m’a un peu étonnée vu que Rémi pour la rigolade il est pas le plus fort ça non !… Mais je voyais bien que ça lui rappelait quand même des bons moments cette débandade dans la night comme s’il avait largué derrière les années de mouise et les souvenirs des hôtels ripous…

‑ A elle ça lui faisait comme de retourner dans sa jeunesse d’être là et se traînailler grimper zyeuter les ruelles qui déboulaient sur des boulevards immenses… elle était pas fatiguée et moi je suivais avec l’inquiétude d’où on allait poser nos affaires pour finir et si on se retrouverait pas encore au milieu des quartiers sales parc’que pour l’histoire des sous on avait rien résolu et je flairais pas trop c’qui nous attendait… Elle en a quand même eu marre de les balader les valises et moi j’avais mon cartable en plus qui me tirait les épaules alors elle nous a posés sur un banc et elle a réfléchi qu’on devait se débarrasser du fourniment et louer une chambre pour commencer c’était le plus commode comme arrangement… J’n’ai pas eu le temps de demander si elle avait une piste pour un hôtel bon marché qu’elle avait repris la brinquebale et qu’il a fallu que je me grouille encore de sautiller pour pas la perdre… Moi j’en pouvais plus… je suais dedans mon pull bleu marine du collège que j’avais mis pour partir avec le blouson en laine aussi c’était le seul que j’avais… Tout ça qui m’collait sur la peau à cause du soleil et y avait la poussière noire des fumées des gares… j’avais envie d’me gratter et le casse‑croûte du matin à la gare de Rennes il était loin… qu’il a continué comme si tout ça lui encombrait les dédales de son existence de jardinier depuis des années et qu’il était bien ravi d’pouvoir causer vu que mézigue j’étais toujours au créneau pour les questionnements… Buveurs-de-monde.jpg

‑ Elle a pris tout droit d’où qu’on était venus direction du Vieux Port et pis on a remonté la Cannebière jusqu’au Cours Julien… c’était encore une trotte tout ça et je voyais pas où on allait en venir à force de nos cavales depuis le matin qu’on y était à trotter c’était dur… enfin après qu’on ait traversé encore deux pâtés on a surgi sur une petite place où y avait plein d’verdure… des arbres et des tas d’bistrots autour alors elle s’est retournée sur moi et elle a appelé l’air d’une guerrière triomphante qu’elle avait… 

‘ Eh Rémi !… nous y voilà !… je t’ai dit que c’est le paradis ici… ’ 

Ce coin d’Marseille où on a fait que passer ça s’appelle la Place Paul Cézanne… Elle m’a entraîné vers un recoin et j’me rappelle qu’y avait là une boutique d’épices et d’produits qui venaient d’l’Orient tellement que ça sentait fort et la devanture elle était peinte en orange vif alors juste tout contre y avait une sorte de boui‑boui avec une terrasse comme c’est là‑bas et une pancarte où c’était écrit “ Bar Hôtel Reinette l’Oranaise ”… Ouais… qu’il a répété Rémi mon vieux en soufflant la fumée d’sa maïs du côté du ciel qui s’vernissait des bleus des azulejos… j’risque pas d’l’oublier celui‑là !… 

Il a jeté un regard du côté d’notre gourbi en haut du block vu que la daronne allait pas tarder à claironner l’heure du dîner et il a hoché la tête comme s’il était vraiment reparti là‑bas à l’intérieur d’son histoire et que ça le tenait bien…

‑ Ouais j’risque pas… c’était que le premier de tous les hôtels branquignoles où on allait faire escale dans c’te ville s’y en a eu alors !… Et là dedans c’était tous des musicos bien entendu qui jouaient des instruments du Maghreb et d’l’Afrique… des tam‑tams et des violons et qui chantaient toutes les nuits des fêtes pas possibles… Ah ! elle était à son affaire la grand‑mère Morgane fallait voir !… Quand on s’est pointés le bazar il était ouvert une chance vu que je pouvais plus arquer et y’avait l’odeur du thé à la menthe qu’une vieille Algérienne elle préparait toute la journée… Sûr qu’c’était l’paradis de pouvoir lâcher les valises et mon cartable et d’s’asseoir surtout qu’on était pas dérangés c’était l’heure d’la sieste encore et la femme nous a regardés gentiment… ça m’a fait du bien et j’me suis dit que ça serait peut-être pas pire qu’à Rennes… 

‑ Grand‑­mère Morgane elle s’est pas affolée… elle connaissait l’ancien patron qu’avait quitté pour retourner en Algérie… c’est la femme qui nous a raconté les aventures du bistrot depuis que Morgane elle était à Rennes et elle nous a questionné si on arrivait de loin comme ça… Du coup grand‑mère Morgane a profité pour demander si on n’pourrait pas manger des fois qu’on allait tomber de faim et mourir là sur le sol en carreaux bleus et jaunes raides pareils à des clébards… La femme nous a regardés en levant les bras et elle a crié tout d’suite ‘… mes pov’s gens c’est pas Aïcha qui va vous laisser avoir faim !… ben ça… ben ça… ’ elle a foncé direction du bar et derrière on l’a vue disparaître en tourbillon dans sa gandourah bleue… on se s’rait quasi endormis de fatigue sur les chaises de paille en l’attendant…

‑ Elle est revenue avec deux assiettes à ras bord de coucous et les morceaux de galette chaude posés par‑dessus et son visage de vieille femme qu’avait les rides profonde du soleil il était joyeux du sourire et d’la bonté qu’ils ont les gens qui font quelque chose qu’est simple pour eux… 

‑ Faut pas en vouloir à Aïcha… qu’elle a dit en posant les assiettes sur la p’tite nappe de papier… Aïcha elle est vieille elle a pas sa tête… c’est SEMEURDEPESTE2SANSOEUFPOURBLOG.jpg l’couscous de c’midi c’est bon… c’est tout chaud… Et comme je m’suis jeté sur la galette je l’ai vue qui repartait vers le bar en répétant… 

‘ Ah !… j’oublie l’thé… Ah ! la la la la !… Elle a rapporté deux verres de thé à la menthe qu’elle nous a posés devant les assiettes de couscous et elle s’est mise à nous regarder manger en lissant ses p’tits cheveux rouges qui sortaient d’son foulard qu’était plein de couleurs… elle en avait de toutes les sortes des pailletés d’argent ou d’or… Elle avait l’air heureuse Aïcha… 

Toujours ta grand‑mère Morgane quand elle allait chez ces gens‑là elle avait l’hospitalité et on était reçus comme si on était de la famille… c’est drôle… qu’il a ajouté en écrasant son mégot contre sa godasse où la terre d’argile des jardins elle avait collé en grosses plaques brunes qu’il détachait avant d’rentrer dans le hall pour pas que Fati elle se farcisse le ramassage de la gadoue après…

 

A suivre...

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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 16:03

Un grand papillon de nuit bleu suite...

La-fabrique-de-mondes.jpg

Ecoute… écoute…

Halil en a terminé avec le grand nettoyage matinal et le déballage de la viande qu’il rapporte depuis la chambre froide jusqu’à l’étalage comme Si Moussa lui a montré. Il en a pour deux plombes à tout arranger nickel et si y a un client des fois malgré cette heure qu’est tout juste celle du kaouah ça mange encore du temps… Quand Karim est pas là il se grouille le plus qu’il peut pour que la boucherie soit accueillante et surtout qu’on repère de loin le carrelage lavé qui éclaire le recoin d’ombre du trottoir de ses couleurs vives et luisantes et après il sait qu’il va faire la pause… C’est le moment où il sort de la musette en toile kaki le bouquin qu’il est en train de lire cette fois‑ci il a pris Ebauche du père du poète algérien Jean Sénac il a eu du mal pour le trouver dans une librairie qui fait plein de livres démodés il l’a payé pas cher… Si Moussa lui a raconté comment cet homme pas ordinaire s’est battu pour que les jeunes d’Algérie même dans les bleds paumés comme le sien ils connaissent la poésie et le théâtre avec son émission de radio Poésie sur tous les fronts et comment il en était mort… Halil s’assoit les jambes serrées contre lui sur le bloc en béton à côté de la porte de la boucherie qui distribue sa lumière jaune pâle aux passants… Pour lui c’est le bonheur y a bien encore une heure avant que Si Moussa se ramène et alors ça sera bon il aura fini et il s’en ira… 

Le travail à la boucherie c’est ce qui lui permet de payer ses études pour devenir journaliste ce qu’il a décidé Halil y a longtemps de ça à la primaire déjà il était le meilleur en rédaction et l’instit se moquait de son “ imagination orientale ”… Halil il a jamais rien dit… Le soir pendant que ses frangins sont assis au pied du vieux divan acheté aux puces par son père devant l’écran violet de la téloche il écrit dans ce territoire débarrassé du chahut des p’tits sur la table de la cuisine en formica marron qui a deux rallonges que toute la famille y tient juste faut se tasser… Il écrit en appuyant fort la mine du stylo‑bille contre les pages peluches des cahiers de brouillon bon marché les événements de la journée à l’intérieur de la cité qu’il raconte avec une façon qu’il s’est fabriquée et qui est pas celle des rédactions de l’école…

Son vieux qui a marné pendant quinze ans ouvrier à l’usine Fleury‑Michon à côté de la cité ce qui avait provoqué les cris horrifiés de la famille à cause de l’odeur de cochonnailles qu’il rapportait et qui le faisait rire avant d’être viré à la fermeture de la boîte et de finir par l’intermédiaire de Malek l’oncle de Karim comme employé au nettoyage d’un grand hôpital dans la banlieue Sud-est c’était loin mais y avait pas le choix… il est pote avec Si Moussa presque ils se trouvent voisins en Kabylie… Rabah il encourage Halil son fils aîné quand il le voit le nez collé sur la page qu’il est en train d’écrire après les dernières images du film… il le regarde avec Nora sa femme et les p’tits … C’est une sorte d’accord secret entre eux qu’ils ont conclu sans causer de rien et le dimanche quand les p’tits sont occupés à jouer au foot en bas du block Halil fait la lecture à son père de la façon dont il a entendu Si Moussa raconter les histoires… Rabah ne loupe jamais ce rituel qui les tient là pendant que Nora est au marché avec sa copine Pierrette qui crèche à deux blocks du leur…

Au collège Halil avait été repéré par un des profs de français qui lui a fait obtenir la bourse d’études et avec les sous de son job à la boucherie il peut se payer aussi les bouquins de poche qu’il relit plusieurs fois et si l’écriture lui plaît il en recopie aussi des chapExamen-des-ours.jpgitres entiers sur les cahiers pelures… Il en achète des plus gros des 150 pages à petits carreaux qu’il range avec la date sur la dernière ligne en bas dans l’armoire collective à côté de ses sweets et de ses jeans la pile elle est énorme…

Y a deux trois mois que Halil a ajouté à l’échafaudage des couvertures en papier rouge vermillon ocre ou grenadine il a choisi ces trois couleurs‑là… un cahier petit format cartonné bleu indigo pas trop épais pour commencer et dedans il va écrire les histoires des gens qui vivent au large de la cité dans d’autres pays là‑bas ailleurs ce qu’on entend des fois quand les p’tits laissent la porte entrouverte sur l’éclair violet qui lui fait relever la tête en grognant…

Y a aussi les magazines et les journaux que Halil peut éplucher s’il a le temps de passer à la bibliothèque… La responsable qui le connaît à force qu’il lui réclame chaque semaine les revues où des spécialistes il sait leur nom par cœur parlent des pays du Sud les met de côté pour lui dans un casier orange où y a écrit “ docs Afrique ”… C’est là qu’il pioche des bouts de reportages qu’il réécrit à son idée… Halil a appris à repérer sur les cartes les villes des différents pays dont les noms ressemblent à ceux des histoires de Si Moussa et des contes ou des récits des griots africains qu’il préfère. Cet été quand les événements de Beyrouth ont rendu les murailles de la Cité encore plus épaisses dessous le costume de béton gris qui craque de partout on lui voit des touffes de laine de verre où les pigeons fabriquent leur gourbi il a décidé que c’était le moment…

Vu qu’il ne savait pas trop comment s’y prendre il a demandé a Si Moussa qui est une sorte de gardien de la mémoire des mots pas imitable s’il peut lui causer de Beyrouth et c’est lui qui a prêté à Halil en lui disant que c’était plus précieux que ses yeux et son foie les bouquins du poète palestinien Mahmoud Darwich et de trois poètes libanais Nizar Kabbani Abdo Wazen et Nadia Tueni pour qu’il prenne les goûts et les parfums du paysage du Liban… y en a de si tellement différents… Chacun a écrit dans sa langue alors les musiques elles éclaboussent comme un tambour de cérémonie qu’il a précisé Si Moussa avec son sourire de bonne complicité…

‑ Tu vas pas écrire sur la guerre mon fils ?… qu’il s’inquiète Rabah vu que le soir quand il rentre il le trouve en train de dépouiller les pages du journal qu’il achète chaque jour avec obstination… Halil découpe des articles qu’il trie après et il les colle à l’intérieur du cahier bleu indigo Traversee.jpgavec le bâton de colle blanche des p’tits… il appuie bien avec le côté de la main pour que ça n’rebique pas et qu’y ait aucune cloque parc’que le papier il est jaune et trop fin de mauvaise qualité… 

‑ Hein mon fils ?… qu’il répète à cause du silence de Halil… le silence c’est pas bon… il se dit Rabah…


A suivre...

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Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 19:48

Un grand papillon de nuit bleu suite...

taourirthmimoun

Cette photo provient du site : www.athyanni.com            

 

Ecoute… écoute…

Si Moussa il raconte son village de Taourirth Mimoun avec les murailles et les portes fortifiées et les meurtrières de poterie… il tarit pas sur les hommes de la famille qui sont bijoutiers depuis que la lune elle a donné sa couleur à l’argent qu’ils cisèlent gravent sculptent et émaillent de couleurs qu’on n’peut pas décrire… Le village de Si Moussa il est tout en haut d’une pointe de rochers recouverte d’arbres… des cèdres et des chênes verts y paraît et c’est aussi un repère d’Ogres et d’Ogresses qui crèchent au fond des grottes protégées par des léopards et des chats sauvages… Halil sait parce que son père lui a dit que leur douar il est juste à côté de celui de Si Moussa et dedans leur famille y a eu des bijoutiers aussi et même des armuriers mais avec la misère ils ont laissé tomber leur savoir faire et ils sont allés louer leurs mains par ici et voilà…

Halil vient de terminer le nettoyage du sol carrelé de la boucherie de Si Moussa aujourd’hui il est tout seul… Karim passe la semaine chez son oncle dans la maison qu’il a achetée à l’intérieur d’un lotissement de pavillons neufs avec des grands jardins autour séparés par des haies de bambous des thuyas et d’autres arbres des conifères aux aiguilles bleutées pareils que ceux des montagnes kabyles au bout d’la banlieue Nord… Y a la grand‑mère de Karim qu’est venue exprès pour deux mois à cause d’une opération des yeux qu’elle doit faire ici c’est mieux et l’oncle Malek il est médecin aux urgences des hôpitaux alors pas d’lézard…

Mouima ici elle connaît pas c’est un pays étranger même si son fils aîné et toute sa famille ils y vivent les petits enfants sont nés dans un hôpital de la grande citadelle et l’existence qu’ils décrivent elle ressemble à celle des hommes des quartiers riches d’Alger à l’intérieur des djenanes les grandes maisons mauresques au milieu de leurs jardins et leurs patios à mosaïques bleues et roses avec les fontaines qui carillonnent… La maison de son fils elle ne l’a pas bien vue à cause de ses yeux qui laissent juste filtrer un puzzle de p’tits fragments colorés moitié flous sur les rebords elle est vaste et y a des pièces partout qui donnent sur la terrasse en bas recouverte avec des carreaux blancs et ocre il lui semble…-Mosquee_Ketchaoua.jpg

Elle qui a toujours habité dans une ville de l’Ouest algérien construite comme un jeu de dames par la légion à l’époque des Français elle se souvient du voyage à Alger qu’ils ont fait pas longtemps après l’Indépendance avec son mari et ses frères qu’étaient revenus du maquis personne n’était mort et ils voulaient découvrir ce pays maintenant que c’était le leur… Elle était jeune alors et elle avait pris plein les yeux les éclats de vitres de couleurs des quartiers de la ville où ils avaient couru au hasard comme des enfants… Elle a gardé de ce voyage vers la jeunesse d’un pays des images pareilles aux perles d’un collier qui roulent dedans ses rêves !… Aujourd’hui qu’elle n’y voit plus les images elles sont là elle les convoque comme elle veut yalla !…

L’Amirauté et sa jetée blanche… le Palais du Gouvernement au‑dessus des jardins Khemisti troués de bleu… la mosquée Ketchaoua aux criblées de mosaïques turquoises… la Grande mosquée blanche et or… le Palais Dar Aziza ses stucs gracieux et ses carreaux de céramiques fleuris de Tunisie… les fleurs de faïence et de bois du Palais des Raïs au pied de la Kasbah… Y en avait tant des ocre rose jaune sable et safran… des lilas et des bronze avec le blanc comme un drap de lait et encore plein leurs mirettes c’était des bleus… bleus… bleus… Elle se rappelle qu’ils se sont perdus au milieu des galeries vertes et brunes que formaient les bras des arbres exotiques du Jardin d’Essai d’où se tortillaient des lianes mouvantes comme des queues de singes… Le Jardin à ce moment il était comme une jungle géante qui faisa Dar Aziza it que la ville avait l’air de s’être enfoncée loin dans l’Afrique des hauts arbres sauvages… araucarias fromagers séquoias baobabs…

Pour finir ils avaient traîné le reste de la journée au creux des ruelles aux parcours secrets de la Kasbah où on regardait par en dessous les déchirures avec des taches de sang séché en bas des murs ces marques de la fierté du combat récent pendant la bataille d’Alger qu’on avait laissées exprès pour qu’elles témoignent…

Tout ça lui avait donné l’impression de se trouver sur une terre nouvelle et elle avait gardé surtout une image qui lui parlait d’Alger plus que tout le reste parce que c’était la vie des gens du peuple algérien silencieuse et simple… Il s’agissait d’un petit jardin qu’ils avaient déniché elle ne savait pas comment… Ils étaient arrivés là à l’intérieur d’un patio tout carrelé de grandes dalles de terre rouge et contre le mur blanc où poussait une herbe folle épaisse et emmêlée de fleurs vivaces une tombe avec deux stèles de pierre dressées s’étirait paisible au milieu de l’ombre mauve traversée d’éclaboussures dorées qui tombaient d’en haut… Au centre du tombeau un arbre avait poussé qui enfonçait ses racines dans le cœur de la ville arabe et ses branches attrapaient les morceaux du tissu bleu du ciel d’Alger qui ressemblait à la toile d’uJardin-d-Essai.jpgn cerf‑volant agitée par le vent… Au pied de la tombe sur la seconde stèle quelqu’un avait déposé une pastèque mûre et fendue… Ils avaient vu sa chair rose et ce fruit rond et généreux était à leur jeunesse assoiffée la promesse d’un monde où la vie serait faite d’abondance et de rêves partagés…

 

A suivre...

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Mardi 23 mars 2010 2 23 /03 /Mars /2010 20:14

Un grand papillon de nuit bleu

Bleue petit copie

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 

Cet été de lave aux lucioles de mica qui virevoltaient autour de nous avec les mouches au-dessus de nos poubelles il nous a brûlé les yeux… Oui… il nous les a brûlés jusqu’à ce qu’il fasse volte face brutal et que sa chaleur se transforme en une ombre rouillée au goût de métal sur les lèvres… Ça s’est fait en même temps que la barbarie des maîtres de guerre semblait se noyer au fond de leurs paroles vides de sens…

Cet été de lave il fait partie des choses dont on n’aime pas parler vous comprenez ? Des choses qu’on traîne derrière soi comme un cadavre de rêves… une carcasse pourrie… un fabuleux désastre… Palestine… Liban… un joyau de paix couleur émeraude… nos yeux brûlés avec le Liban explosé et ses mots rouge sang… la fraternité arabe… Pfuitt… Pfuitt…

 

Mais en attendant car on attend forcément beaucoup dans nos quartiers… Mais en attendant il s’en est passé des choses pendant qu’on cuisait tranquilles au fond de nos marmites aux parfums poubelles… nos banlieues de Beyrouth ou de Paris sur Seine de Bamako ou de Cuba c’est pareil… Non cet été rien de glorieux dans nos quartiers mais pas la guerre non plus faut dire qu’on est vernis… Non… rien de glorieux on a marché tout l’été d’un bout à l’autre de la cité… comme on marche aussi sans doute sur les chemins brûlants du bled avec les paquets sur le dos et aux hanches en attendant que l’autobus il se pointe… On a marché avec nos rêves d’histoires venues de loin et d’autres paysages… Nous ici on rêve de partir et on imagine pas l’exil…

C’est ce qu’il se dit Halil en essuyant ses mains sur sa blouse blanche déjà y a des traînées un peu du gras de la barbaque qu’il manipule depuis qu’il a levé le rideau métal de la boucherie musulmane qui grince la mort… Croui ! Croui ! Croui ! Y a pas d’heure pour ouvrir qu’il a décidé le patron le plus tôt c’est mieux et quand il chauffe son kaouah avant d’aller remplir le camion frigo il appelle Halil et Karim qui habitent la cité il les a choisis pour ça… Ils mettent pas cinq minutes à venir c’est bien… Karim c’est en face qu’il a son gourbi avec sa famille juste à deux pas d’la boucherie… sa femme Nadia fait des heures de ménage et de repassage pour des personnes qui ont les moyens et son fils Mehdi il est à la maternelle derrière le block alors Karim il est corvéable comme on dit mais c’est un gars qui veut pas que le quartier tourne misère et qui s’implique…

Il fait bouger les frangins qui tiennent les bancs béton la journée entière… il râle quand on balance des cochonneries sur les trottoirs macadam… il surveille que les p’tits ils entrent pas dans la galère… Le patron d’la boucherie Si Moussa c’est comme ça qu’on l’appelle dans le quartier il autorise Karim l’été à installer son étalage pas très loin du magasin où il vend des merguez et du coca et le flous c’est mich‑mich… Si Moussa il sait que les jeunes pareils que Karim et Halil ils ont tous l’idée de partir du ghetto d’la banlieue s’acheter une maison plus loin au bout de la ligne du RER s’ils peuvent avec les crédits là où y a des champs avec les cultures de colza même les betteraves autour ça n’fait rien… Depuis qu’ils sont p’tits et qu’ils se coursent se pouillent s’étripent pour rigoler en bande sur black bitume ils causent que de se casser ailleurs là où y a pas des murailles béton autour qui les empêchent de marcher comme ils veulent…pointutu-petit.jpg

Eux ils sont nés ici pas comme Si Moussa qu’est arrivé du bled en 1963 et depuis il travaille dans sa boucherie et il envoie des sous à la famille qui a pas bougé de sa région des Ath Yanni cette tribu de sept villages en Grande Kabylie et Si Moussa quand y a le monde pour l’écouter il raconte son douar d’origine il arrête pas… Halil qui n’est pas encore prêt pour le voyage même si dans ses rêves de la nuit il se voit toujours lui Halil qui marche sur les petits sentiers qui chahutent les flancs de la grande montagne il ne sait pas lesquels ce sont les mêmes paysages à chaque rêve… il écoute attentif les histoires de Si Moussa qui cause de l’Algérie de son enfance kabyle comme si c’était un conte…

Ici dans la cité qu’il se répète Halil en lavant à pleins ruisseaux d’eau savonneuse le trottoir de macadam black devant la boucherie avec le balais-brosses il frotte frotte tire la mousse au caniveau et Hop ! recommence que ça soit propre hein ?… il leur fait la leçon tous les jours Si Moussa… ici dans la cité les jeunes comme lui ils ont grandi pareil que les Gaulois les uns les autres ils sont potes et la plupart ils ne pensent pas à la famille là‑bas dans les villages perchés à l’écart des grandes villes côtières… S’ils ont accompagné leurs vieux quand ils étaient p’tits un ou plusieurs étés au bled c’est rare qu’ils en causent entre eux ou comme ça à l’occasion… jamais ils retourneront sauf pour les vacances c’est pas leur pays et la vie dans ce paysage milieu des montagnes elle est trop dure !…

A suivre...

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Jeudi 18 mars 2010 4 18 /03 /Mars /2010 22:46

La citadelle engloutie suite...

Tatouage4.jpg

Assise en bas du Block 3 l’Afrique Morgane moi j’attends que l’été se tire et que la fin d’out me ramène les frangins du bled qu’ont l’air de dattes bien mûres et qui rapportent dessus leur peau l’odeur sucrée rèche du Sud et dedans leur corps minces de mômes de la zone devenus de jeunes princes solaires les morsures avides des dieux chiens de la lumière et des vents qui brûlent les iris bleu‑noir tapis au fond de leurs paupières… 

Pour l’instant y a personne qui se ramène et Zahra elle est partie avec sa daronne chez sa tante maternelle khalti Anika qui va lui montrer à se faire le henné sur les mains avec des dessins de fleurs et d’oiseaux qu’elle invente elle‑même que toute la cité où elle a son gourbi lui réclame des motifs pareils…

Khalti elle a le goût extra pour ça qu’elle me dit Zahra à chaque fois qu’elle fait le trajet jusqu’à la cité qu’est de l’autre côté d’Alphabêtes City au Nord de notre Phare Ouest y a qu’un bus des brousses à prendre c’est pas loin… C’est sa mère qui lui a appris au bled quand elles vivaient avec son vieux et ses frangins… ils étaient six garçons et dedans y a le daron à Zahra... Fahti à l’intérieur d’la maison que toute la famille se partageait… C’était la seule fille et vu que son paternel avait pas décidé qu’elle fasse l’école avant qu’elle aille apprendre chez des bonnes sœurs qu’enseignaient aux gamines la coûture en plus de l’écriture la lecture et des matières basiques qui n’pouvaient pas causer de tort… elle avait trouvé cette façon d’avoir des cahiers bon marché aux pages un peu jaunes avec des carreaux pour les dessins au début ça l’aidait bien…

Comme le henné c’est une affaire qu’est réservée aux femmes son vieux il avait pas vu d’malice à c’qu’elle gribouille dessus les pages des cahiers qu’elle réclamait ensuite à la sœu Oiseau-miroir.jpg r économe qui lui en refilait au compte‑goutte les dessins de fleurs de feuillages et d’oiseaux qu’elle choisissait avec une grande attention parmi les images des bouquins de leçons de choses… Du côté de l’invention et de l’habileté à tranformer les photos des fleurs réelles des jardins dans les patios des colombes des hirondelles des cigognes des grues et à recopier les dessins des frises des mosaïques pour les maquiller en motifs modernes pas croyables que les jeunes filles des Blocks elles prennent pour des tatouages Anika elle est la meilleure pas de lézard oualla !…

Et leurs mères elles peuvent rien dire quand elles arrivent leurs mains et leurs bras au‑dessus du poignet où gigotent et s’entortillent des vrilles de pétales jasmins et de plumages barbouillés d’étoiles et de flammèches rousses que leurs darons ils reluquent ahuris et s’ils demandent ce que c’est la réponse ils la prennent direct…

‑ Ben quoi… c’est le henna !… C’est kahlti Anika elle est la meilleure hannaya de toute la Cité !…

Probable qu’ils se doutent les vieux qu’on les enfume chouïa et que la fête de la tradition c’est devenu une coquetterie que les gamines elles utilisent pour des raisons pas avouables et que khalti elle est dans le coup mais ils ont pas les arguments alors ils lâchent l’affaire… Assise au pied du Block 3 l’Afrique Morgane moi je n’participe pas aux rituels avec les filles arabes en tant que Gauloise c’est pas ma place et si la mother elle me chope avec les paluches gribouillées des dessins du henné alors elle me fera la grande scène que c’est la honte de la honte et que bientôt je vais ramener un fiancé r’beu et que Rémi il va trinquer sérieux s’il surveille pas que sa fille elle fréquente des lascars !… Rémi ! hi hi hi !… 

 A c’moment que Rémi je le vois qui se pointe sa dégaine qui chaloupe qui tangue qui arraisonne les bancs béton… il frotte sa salopette de bleu qu’il a sur le dos l’été avec le marcel dessous quand le cagnard lui poinçonne les étiquettes qui dépassent de la casquette contre les carcasses de tôle des bagnoles calorifères… A c’tépoque les caisses le long des trottoirs elles font grille pain la journée si elles bougent pas elle peuvent s’auto incendier radical si tellement qu’elles cuisent et les p’tits ils s’en servent de toboggans et ils hurlent piaillent maudissent que ça leur brûle le joufflu ! Cri ! Cri ! Cri !… et Rémi il revient à la night sa peau couleur d’l’abricot qui remonte la daronne dleo-petit-2.jpg’énervement… 

‑ Eh Morgane !… fait bon hein ?… qu’il m’envoie en se laissant dégringoler à côté d’la musette aux outils qui carillonne sa ferraille… Bon c’est l’heure des maïs avant le rappel et j’remarque qu’il a lavé ses pognes de jardinier au bistrot c’est sa manière à lui de dire qu’il est plus au turbin pareil que la douche de l’ouvrier… Ses mains de jardinier avec les coupures du sécateur les crevasses du gel qui guérissent jamais et la corne au creux des paumes qui fait des p’tites auréoles comme la peau des chataîgnes elles sont belles elles touchent la terre c’est pas rien… Il les frotte l’une contre l’autre deux trois fois avant d’allumer sa clope et il grogne sa satisfaction quand la fumée des rouquines elle nous embrume…

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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