Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Commentaires

Image de Dominique par Louis

Recherche

Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 20:03

Un grand papillon de nuit bleue suite...

 

Abandon

 

Ecoute… écoute…

 

C’est une forme bleue parmi les gens… Au premier arrêt y a beaucoup de gens qui descendent et seulement une personne qui monte dans le wagon avec des gestes maladroits… La sonnerie et le claquement des portes la font sursauter et en même temps elle sent une drôle d’odeur qui lui prend dans le nez comme c’est pas supportable… L’homme qui est monté est resté sans bouger et il ballotte de ci de là il va tomber s’il se tient pas qu’elle se dit en lui jetant un coup d’œil… Il va tomber !… pourquoi il se tient pas qu’elle se demande encore… Les gens sur les strapontins mettent mine de rien des mouchoirs papier devant leur nez… Il va tomber !… elle se dit et personne le regarde…

En face d’elle y a un strapontin de libre et l’homme s’assoit alors elle le voit mieux… D’abord ses mains qui sont noires comme le charbon et ses ongles très longs… au creux des paumes y a des traînées profondes brunes qui lui cisaillent la peau… Ses vêtements ils sont crasseux épouvantable et son sac plastique pas très gros a l’air bourré de choses mais il tient bon… il l’a calé entre ses jambes et ils tanguent tous les deux… L’odeur c’est lui l’homme qui est monté c’est sûr elle songe Nawal quand la femme à côté se lève et va s’asseoir un peu plus loin… Il redresse la tête et ses yeux s’arrêtent sur les siens… dedans y a tout ce qu’elle peut pas imaginer mais ce qu’elle voit c’est comme un désespoir géant et aussi de la résignation… Ses yeux ils sont bleus… du bleu marin de la couleur des ciels de là-bas… bleus lilas plus sombre aussi comme le ciel du dessin que son petit fils lui a fait… C’est tout ce qu’il a de pas abîmé ses yeux d’enfance clairs avec de la lumière dedans…

Nawal revoit les journées d’été dans les collines avec son père qui allait aux champs de pastèques il l’emmenait au milieu de la lueur bleu crue qui descendait des oliviers le matin… les champs n’étaient pas loin du village… Il y avait une source et elle allait chercher de l’eau pour arroser les pastèques grosses et fendues qui exhibaient leur chair rose… Partout autour des fruits on voyait des papillons bleu lavande qui tournaient comme les ailes de papier d’un moulin d’enfant…

C’est le deuxième arrêt déjà et cette fois beaucoup de gens se pressent contre les portes pour entrer dans le wagon… se bousculent se précipitent pour une place qu’ils ont repérée… sont tout seuls on dirait… Y a des étrangers des gens comme elle qui s’éloignent vite pareil que les autres… ils ne voient pas l’homme l’odeur ça leur suffit… Le train est reparti et elle songe en serrant le dessin que son petit fils lui a fait entre ses doigts que personne n’a regardé l’homme personne ne l’a touché… Le train file à toute vitesse entre les blocks trop hauts qui rendent le ciel irréel pendant qu’elle écarte doucement le haïk bleu et qu’elle se lève en essayant de s’habituer au tangage qui la chahute dans tous les sens…

Elle se penche vers lui et d’un mouvement paisible elle prend les deux mains de l’homme entre les siennes… Il a un sursaut de celui qui s’attend pas et il fixe sur elle ses yeux où y a de l’égarement et comme de la surprise… Maintenant qu’elle est près de lui elle voit qu’il est très maigre et l’odeur lui rentre dans la gorge pareille à un relent d’une chose pourrie… Elle songe d’un coup qu’il doit avoir faim et elle qui a pas réfléchi aux pains de semoule à l’intérieur du baluchon sous son bras coincé avec le dessin et le bout de papier pour qu’elle se perde pas… C’est trop juste elle n’a pas le temps… le train ralentit déjà…

C’est une forme bleue que personne ne voit… Il y en a qui la poussent vu qu’on va arriver à la station et les yeux de l’homme ne la quittent pas… elle sent ses mains froides serr L-avenir.jpg er très légèrement les siennes… Ça y est le train s’est arrêté et les gens sortent sans faire attention à eux… Alors elle saisit le dessin et elle le fourre entre ses mains en murmurant les mots qui lui viennent en arabe…

- Que la paix soit avec toi… Que Dieu te garde…

Dans le bleu des yeux de l’homme juste avant de descendre elle voit quelque chose qui ressemble à une gratitude infinie et arrivée sur le quai quand elle se retourne pour faire un dernier signe de tête dans sa direction il est accroché au dessin qu’il regarde fasciné pendant que derrière elle le bout de papier avec la station écrite dessus s’envole comme un joyeux papillon blanc…

 

 

 

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Vendredi 23 avril 2010 5 23 /04 /Avr /2010 19:57

Un grand papillon de nuit bleue suite...

Alice.jpg

C’est une forme bleue que les gens ne voient pas… Dans le wagon ils ont l’air de dormir ou de ne pas être là du tout… Elle s’assoit sur un strapontin parce que ses jambes ne tiennent plus… Ça fait beaucoup pour elle depuis quelques jours que tout a explosé dans sa vie… Explosé encore une fois… Son visage marqué ridé patiné il est comme une marqueterie faite avec des essences de bois rares… il est tranquille et plein de bonté aussi… 

Elle s’accroche au dessin que son petit fils lui a donné avant l’aéroport… c’est un dessin normal avec des oiseaux au feutre noir à l’intérieur du ciel qui est barbouillé de bleus comme elle lui a raconté… des bleus y en a plein dans son pays pareil qu’à Beyrouth mais ils sont encore plus beaux… des bleus… turquoise… lapis-lazuli… indigo… et même des fois y a comme de l’émeraude aussi… dans son pays de Palestine…

C’est un dessin normal avec des tas d’oiseaux qui deviennent des petits points et un minuscule croissant de lune jaune pâle celui de la mosquée qui vole comme eux… Mais ce qu’elle aime d’abord c’est le chemin et ses larges dalles de cailloux blancs qu’il s’est appliqué à dessiner avec le chat qui la regarde de ses deux yeux ronds… Si elle entre dans le dessin tout de suite elle sera ailleurs c’est sûr… ailleurs chez elle là‑bas à al‑Birwa même s’ils ont fait rouler en bas de la colline les pierres des maisons de la mosquée de l’église de l’école… les pierres gravées du cimetière aussi… Si elle entre dans le dessin personne ne pourra l’empêcher de retourner…

Sur le bout de papier Lakhdar il a écrit la destination en arabe et en français… Elle peut demander si elle a peur de se tromper… Sur les strapontins y a des gens assis qui ne regardent rien… Elle déchiffre le nom à mi-voix : “ Aulnay-sous-Bois… ” Elle s’accroche au dessin et elle referme sur elle le haïk bleu… du bleu de là-bas comme des milliers de papillons…

 

Ecoute… écoute…

En s’appuyant contre la vitre dehors Mouima distingue la silhouette des fillettes en train de jouer à la marelle dans un halo de pétillements dorés. Non et non !… qu’elle ronchonne en écarquillant les yeux à travers une sorte de velours noir jusqu'à ce qu'ils soient brûlants. Alors elle se retourne brusquement et elle repart direction de l’armoire de l’autre côté de la pièce en songeant que si elle pouvait fixer sur eux son regard ils la respecteraient comme avant… Il y en a d'autres qui ont essayé déjà de la déposséder de son passé… de ses victoires sur la souffrance et les nombreuses malédictions… Parce qu'elle a fait la guerre d’Indépendance avec les hommes et qu'elle a été assez rusée pour détourner l'attention des militaires de son mari qui avait pris le maquis… Parce qu'elle ne s'est jamais fait mettre la main dessus quand elle portait des armes d'une cache à l'autre dessous ses vêtements et qu'elle n'a jamais non plus accepté de participer à des actions injustifiées à ses yeux. Oui elle y voit clair dans l'âme des hommes et ils ne le lui ont pas pardonné !

Ses doigts qui errent machinal le long du mur rencontrent la clef lisse et froide de l'armoire aux provisions que son fils se charge de remplir abondamment pour elle. Alors elle ouvre d'un mouvement mécanique la porte à battants et elle jette ses deux mains en avant avec rage. Devant ses yeux qui sont encore brouillés par les éclats du soleil y a une multitude de boîtes empilées les unes sur les autres… une multitude de formes géométriques qui ont construit une muraille défensive et en face elle n'a que son impuissance… D'un seul coup elle a envie de saisir une des étagères avec toute sa force et de faire s'écrouler sur le plancher cette nourriture hostile qui lui donne la sensation d’être un papillon pris à l’intérieur d’une bouteille de verre opaque… Eléphant

Des boîtes et encore des boîtes !… c'est une prison de plus qu'ils lui ont faite… D’un coup elle se souvient de quelque chose qu'elle a entendu à la radio dans son pays avant de partir… Une jeune fille de quinze ans racontait que les hommes qui les prennent pour les violer et les rendre esclaves de leur plaisir obscène ne les appellent jamais par leur nom… Ils leur ont donné à chacune un nom de nourriture…

De l'intérieur de l'armoire elle ne voit qu'un immense rectangle d'ombre menaçant. C’est un rectangle de planches comme un cercueil… elle se dit Mouima en reculant avec du dégoût… Ah non ! ici c’est pas chez elle… Heureusement elle au moins elle ne sera pas claquemurée là-dedans quand elle sera morte dans sa religion on n'emprisonne pas les morts…

Elle a refermé la porte de l'armoire maudite et elle a donné un tour de clef. Pour se calmer vu qu’il ne faut pas que son cœur batte trop fort c'est pas bon elle pense que bientôt ils vont l'opérer. Son fils lui a promis qu'après elle verrait à nouveau les minuscules lézards verts du jardin se chauffer au soleil dans les fissures du mur. Alors elle s'en ira de cette ville dont elle n'aura aucun souvenir. Elle s'en ira sans acheter les cadeaux pour les enfants ni pour personne !

Elle s'en ira et elle sera libre de se promener où bon lui semble sans quelqu'un pour lui tenir la main comme à une vieille femme. Libre et fière de rentrer dans sa maison et de retrouver sa fille et aussi ses petits enfants qui habitent avec elle depuis que son mari est mort… c’est une belle maison avec la terrasse et le patio où les géraniums rouges et le grMa-banlieue.jpgenadier repeignent de rose vif les murs blancs… Elle va décrire à sa fille et aux petits son voyage dans ce pays qu’ils ne connaissent pas… eux ils font partie de son histoire. L'histoire de sa vie qu'elle ne leur racontera pas !

Non. Elle ne les laissera pas l'enfermer dans cette boîte noire comme si elle était déjà morte ! Ses mots ils sont dans sa bouche… dans son ventre… dans son foie… Ils sont ses yeux et son regard. Bientôt elle rentrera chez elle et alors ils la laisseront enfin en paix avec sa mémoire.

 

 

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 22 avril 2010 4 22 /04 /Avr /2010 19:15

Un grand papillon de nuit bleue suite...

La-difference.jpg

Ecoute… écoute…

C’est une forme bleue que les gens ne voient pas… Les histoires elle les connaît on les lui a racontées dans son enfance de l’autre côté-là où elle ne retournera plus sauf si elle entre léger léger à l’intérieur du dessin que le fils de sa fille lui a fait avant qu’elle parte vu que le chemin gribouillé avec deux traits de feutre noir tout en bas c’est celui de son village…

Elle lui en a souvent parlé et il a posé les questions parce qu’il sait qu’après elle y aura plus personne pour lui dire la maison en Palestine c’est sûr…

Au moment où elle passe le dessin devant ses yeux y a quelqu’un qui lui prend les mains et les serre et elle entend qu’on lui parle en arabe dans cet endroit où les mots d’une langue qu’elle a entendus y a longtemps viennent ricocher autour d’elle… C’est Lakhdar l’ami de son fils dans ses yeux elle le sait… quand ils étaient enfants avec Shariar elle lui cachait le regard avec la main… “ Tes yeux sont de l’or mon fils… ”

- Djeda tu es là… tout va bien… je suis en retard… c’est un pays où on arrête pas de courir… donne-moi ton paquet… il n’est pas lourd… tu as rien d’autre ?…

Lakhdar est un gaillard maintenant et elle se penche pour l’embrasser sur le front…

- Tu as gardé tes yeux mon fils c’est bien…

Il la prend contre lui… il la serre un instant et son haïk bleu vole autour d’eux dans le courant d’air de l’aérogare… ça dure aussi longtemps que les heures à l’intérieur de l’avion… Elle était assise à côté d’un homme très occupé qui lisait des tas de journaux… il ne lui a pas parlé… elle aurait bien aimé lui montrer le dessin et lui dire des bouts de son histoire… Et puis l’avion s’est envolé ils Monde-de-chats-2009.jpgont vu Beyrouth en vrac… elle ne voulait pas partir… A al‑Birwa quand c’était la récolte des olives elle courait avec les autres enfants du village jusqu’aux vergers d’oliviers qui recouvraient les collines… Les plus petits s’arrêtaient aux premiers arbres et ils ramassaient avec les femmes et les hommes pendant que les grands grimpaient sur les branches qu’ils secouaient en poussant de grands éclats de rire… Cette huile c’était la lumière de leurs yeux… Au village la vie a été bonne avant l’année du malheur… C’est une forme bleue que les gens ne voient pas…

- Djeda… djeda… tu vas bien… heureusement… ça fait si longtemps…

Sur le dessin y a la colline blanche à cause de la lumière l’été derrière le village… Il l’a dessinée avec le feutre noir et les petites taches des oliviers aussi… y en avait tant…

Lakhdar s’est écarté et il lui prend l’épaule pour lui montrer le chemin au milieu de la grande salle où les gens vont comme des étoiles… Elle regarde amusée… elle n’a jamais quitté le pays là-bas avant… elle ne pensait pas… à la télé on les voit mais là c’est pour de vrai… A Beyrouth aussi y a des gens comme eux… Surtout ce qui l’étonne c’est qu’ils se touchent pas… jamais… ils se bousculent volent disparaissent… mais ils se touchent pas…

- Djeda je t’emmène jusqu’au RER mais après je peux pas… je vais t’expliquer comment tu fais… c’est facile… tu descends à Aulnay-sous-Bois tu te souviendras ? et Shariar il t’attends à la sortie… Aulnay‑sous‑Bois Djeda… qu’il répète une autre fois… c’est écrit sur le papier…

Y a partout des escaliers qui roulent comme dans l’aéroport et des couloirs où on peut se perdre sans parler à personne… Les gens on dirait qu’ils vivent sous la terre et qu’on a tout arrangé pour ça avec des projecteurs très puissants et même les mendiants on les repère de loin… Ce qu’y a comme mendiants !… elle se dit en pensant qu’elle n’a pas un peu de la monnaie d’ici dans ses poches…

- Djeda voilà c’est là… je t’accompagne sur le quai mais après je peux pas… tu m’en veux pas ?… Shariar il va venir te chercher… Pour descendre c’est facile tu comptes trois stations et tu y es…

- D’accord mon fils… je vais me débrouiller… je suis venue de loin… je sais marcher… Donne-moi le papier pour savoir où je descends…

Il avait déjà pris un

Visage oiseau

billet pour elle… ils passent tous les deux ces remparts de fer qui servent à rien… Ça la fait rire… Elle a vu les jeunes les escalader en face sur l’autre quai c’est comme un jeu… Vite y a un train qui arrive et Lakhdar la pousse un peu vers la porte en lui serrant le bras… A l’intérieur de son haïk elle se déplace semblable à un grand papillon bleu… Il lui fourre le bout de papier au creux de la paume et il a juste le temps de lui rendre son baluchon et de dire avant que ça sonne d’une voix enfantine :

- A bientôt Djeda… trois stations n’oublie pas… prends soin de toi… garde-toi bien ya Djeda…

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 19 avril 2010 1 19 /04 /Avr /2010 20:20

Un grand papillon de nuit bleue suite...

L-abandon.jpg

C’est une forme bleue que les gens ne voient pas… Elle s’arrête après les tapis roulants des bagages pour regarder si l’ami de son fils est là… Elle n’a pas de bagages mais dans le baluchon en tissu bleu le bleu qu’il y a partout là-bas elle a tout… Elle sent qu’elle est fatiguée alors elle s’appuie contre le mur et elle referme son haïk léger sur elle…

C’est un pays où il fait froid… Dans le hall de l’aérogare tout est blanc comme de la glace… Elle ne veut pas… Le soleil de Beyrouth c’est un plateau de cuivre neuf… Elle s’accroche au dessin… c’est un dessin normal avec des gens une charrette à âne des oiseaux qui trouent le ciel à coups de crayon bleu un autre bleu encore… peut-être celui de la mer à Acra… Là-bas y a des bleus comme des papillons par milliers… C’est un dessin avec des gens qui marchent et un chat au bout du chemin… C’est un dessin avec un soleil rond pareil à un pain de semoule…

L’aéroport elle ne voulait pas… elle pouvait rester… qu’est-ce que ça peut faire… Elle aurait raconté des histoires aux gens pour qu’ils oublient et pour qu’ils se souviennent…

 

Ecoute… écoute…

Mouima vient d'attaquer les escaliers qui montent dans sa chambre en maugréant. Chaque marche qu'elle ne voit quasiment pas est une ennemie personnelle qu'elle a depuis qu’elle est arrivée ici dans la maison de son fils aîné. Malek il est médecin il s’occupe que tout se passe bien pour elle quand elle va aux visites à l’hôpital… Faut qu’elle lève le pied tellement haut qu'elle a l’impression de grimper directement au ciel ! Sa maladie ça s'appelle la cataracte y paraît… Après quand elle aura plus ce voile qui brouille tout ce qu'elle regarde avec une obstination de vieille mule entêtée elle va pouvoir rentrer chez elle… Ici c'est pas chez elle… Bien sûr il y a son fils qui lui fait les commissions et ses petits enfants qui vont lui chercher ses médicaments et qui lui tiennent compagnie quand elle descend dans les pièces du bas. Mais y a les choses qui la guettent et qui lui tendent un piège tout le temps ! Les tapis verts et orange où ses pieds trébuchent à chaque fois… le piano en plein milieu du chemin… le frigidaire qui dépasse de l'alignement qu’elle imagine plus les tables les chaises que personne ne range et cette idée d’avoir construit une maison si grande avec des recoins partout !

Ses petits enfants quand ils sont là ils disent qu'elle râle tout le temps… ils savent pas ce que c'est ! Elle peut pas sortir seule de cette maison sans risquer de se retrouver aussi aplatie qu'une carcasse de chat au centre d'un carrefour ! Et les autobus qui sont plus dangereux que des éléphants piqués par un cornac ! A quoi ça lui sert d'être venue dans cette ville remplie de vitrines aux ampoules argentées et aux fontaines où y a de l’eau qui coule même l’été si elle y voit goutte ? Si elle doit sans cesse être à leur merci pour chacun de ses gestes… Mouima elle en a assez elle les supporte pas… Elle a l’impression qu'elle est leur prisonnière maintenant…Allumeuse-de-soleil.jpg

C'est qu'elle a toujours été une femme libre dans son pays alors ! Et dans sa ville aussi elle se moquait pas mal de ce qu'on pensait d'elle… Pas comme toutes les autres qui se préoccupaient que de l'œil malveillant des voisines et des vieux ! Pas question qu’elle se taise et qu’elle baisse la tête devant son mari ou devant ses fils parce que des générations de femmes qui avaient pas de fierté ont accepté de se faire traiter comme l'ânesse ou la chienne qui garde la maison ! 

Et avec les autres non plus elle s'est pas laissé faire… C'est elle qui a dirigé sa maison malgré les belles filles qui sont venues lui prendre ses fils un à un et mettre du désordre dans ce qu'elle a construit jour après jour. C'est elle qui a gagné l'argent et qui a acheté la boutique qui les faisait vivre tous. C'est elle qui donnait les ordres aux filles quand le salon de coiffure était tellement plein qu'on se croyait au hammam… elles jacassaient et riaient toutes à la fois en se racontant les événements importants de leur vie… les mariages… les enfants… et si leur mari prenait une deuxième plus jeune… elles faisaient des commentaires salés fallait voir !… Mais elle a su se faire respecter… y en a pas un qui peut se vanter de lui avoir une seule fois parlé autrement qu'il faut à cette époque-là.

Non… ici c'est pas chez elle… qu’elle répète en s’énervant après la poignée de la porte de sa chambre qu’ils ont encore fermée juste pour la contrarier ! Et puis il y a ses fils. les deux plus jeunes qui sont venus l'autre soir avec des idées qu'elle n'aime pas… Ils voulaient qu’elle réponde à leurs questions sur la famille pour savoir les origines de celui‑ci de celui‑là… qu’est‑ce que ça leur fait les origines vu qu’ils sont partis ?  Elle a pensé tout de suite dit qu'elle devait se méfier… Elle ne comprend pas bien pourquoi mais ils ont entrepris de la faire parler… “ Allez Mouima… raconte nous ton enfance pour qu'on se souvienne de tout ça plus tard quand tu seras trop vieille… Raconte Mouima… s'il te plaît… ”

Ah ! ça y’est… cette porte qu’a enfin cédé… pas trop tôt qu’elle peut aller dans le seul endroit de cette maison où tout est à la place qu’elle connaît et que personne n’est venu ce matin faire le ménage… Qu'est-ce qui leur prend tout d'un coup de s'intéresser comme ça à elle ? Qu'est-ce qu'ils lui veulent au juste ? Parce qu'elle n'y voit plus ils croient qu'ils vont la capturer… lui voler l’histoire de sa vie comme si elle perdait la tête ! Son histoire elle est à elle et c'est tout ! Ah non ! elle leur racontera rien… elle se dit Mouima en tâtonnant avec le pied vers la fenêtre où un rai de lumière dessine une plage claire qu'elle imagine de la couleur ambre du jasmin.

A suivre...CARABAGNE2.jpg

 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /Avr /2010 20:11

Un grand papillon de nuit bleu suite...

Le-silence-du-clown.jpg

Ici c’est un pays sans guerre où on ne fait que marcher sur les trottoirs de la cité qui suent les odeurs des poubelles et de produits désinfectants que Fatima la femme de ménage algérienne répand en abondance au bas des escaliers après qu’elle ait savonné et rincé à grande eau les halls et les containers plastique vert… 

Ici c’est un pays où l’ennui ronge l’âme des enfants de la zone qui ne dessinent plus sur les feuilles de papier de boucherie grandes et fines un peu déchirées au bord dessus on peut écrire avec des feutres ou des marqueurs gras ça n’bave pas… ils ne dessinent plus le village d’origine de leurs vieux… la colline couverte d’oliviers qui secouent leurs touffes bleu vertes au‑dessus de la terre ocre… le chemin de cailloux blancs qui éclatent au soleil… l’âne avec sa charrette remplie de sacs de toile ouverts qui attend…

Ici cet été il s’en est passé des choses et Halil qui entend tous les matins Si Moussa parler de Beyrouth en arabe avec ses poteaux de la cité qui viennent acheter les morceaux de mouton ou de bœuf pour la famille il est réveillé chaque nuit par les explosions des voitures en immenses brasiers où on essaie de brûler la honte et le désespoir des peuples devenus impuissants… Et au milieu de la folie des incendies il y a la couleur très pure du ciel de la banlieue un bleu indigo léger et transparent qui s’étale jusqu’aux rebords de la nuit comme un voile oublié là par un croissant de lune égaré…

 

Ecoute… écoute…

C’est une silhouette bleue un peu courbée comme un vieux cèdre le matin. Elle vient juste de descendre de l’avion à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. C’était la première fois. Elle a un dessin d’enfant dans la main droite et dans la gauche un petit baluchon de tissu bleu… le bleu qu’on trouve partout là-bas comme celui de son haïk qui la couvre tout entière d’un voile léger et à peine ses cheveux roux sombre que le vent à défaits… Dans le baluchon il y a quelques vêtements qu’elle met souvent… son haïk blanc brodé de perles de turquoises… un sac plastique avec des pains de semoule… une boîte en bois noir au fermoir doré et à l’intérieur elle a rangé les choses précieuses qu’on laisse pas…

Elle vient juste de descendre… l’avion c’était la première fois… Elle voulait pas on l’a poussée de force presque… L’aéroport de Beyrouth ses pylônes métal rouge effondrés au‑dedans… ses murs comme du chewing-gum gris mâché des formes gluantes et momifiées… sa lave et ses pierres coupantes sous les pneus des avions… Elle ne voulait pas quitter ce pays mais son fils l’a appelée d’ici… d’ailleurs… C’est une forme bleue parmi les gens… Elle trébuche sur les marches en ferraille pour descendre de l’avion… Elle ne sait pas s’il y a quelque chose dans sa tête… Rien… C’est vide… E Allumeuse-de-soleil.-2jpg.jpg lle ne se souvient pas de son histoire… Depuis quelques jours son histoire a éclaté dans ses yeux et dans ses oreilles…

L’aéroport elle n’aime pas elle ne voulait pas… Elle a toujours marché… ses pieds la portent bien et pourtant elle est vieille… Chez elle c’est un peuple qui marche… Chez elle… Le pays d’où elle est venue y a longtemps n’existe pas… Y a que le chemin sous la peau des pieds… Son pays c’est un chemin… Elle regarde ses pieds dans ses sandales de cuir ouvertes ils sont petits et fins… Elle a beaucoup marché… A Beyrouth aussi on pouvait… c’est une ville qui va vers la mer… La mer c’est la même… la même que celle de son pays avant… Son pays… Rien… C’est vide… Sa tête est vide…

Derrière elle on la pousse encore bouscule écarte sans dire d’excuses ni de bienvenue… Elle se recroqueville un peu sous le haïk bleu… Ça sent le café… C’est bon… cette odeur-là elle aime bien avec les grains qui grillent sur le brasero et qui crépitent… après c’est la cardamome qui donne un goût tendre sur la langue… D’un coup sa tête n’est plus vide y a le goût de la cardamome dedans… La cardamome elle lui fait penser au dessin que son petit fils lui a donné avant l’aéroport… Dans l’avion elle s’est accrochée au dessin… C’est un dessin normal avec des arbres et une maison qui ressemble à celles de son village… Elle l’a souvent raconté…

Chaque soir elle l’a raconté il ne fallait pas qu’elle oublie… A l’âge qu’elle a les souvenirs ils commencent à refuser quand on les appelle… Elle doit faire attention à ne pas les perdre parce que son pays il n’existe pas ailleurs que dans la tête des gens qui sont partis… Avant aussi y a longtemps quand ses p’tits enfants étaient pas nés elle racontait son village aux mômes dans le camp… Les femmes elles racontaient chacune les maisons des villages et les enfants dessinaient sur des grandes feuilles de papier légères comme des cerfs-volants…

Nawal elle elle est née dans le village d’al‑Birwa sur une colline blanche et ocre jaune de Palestine avec les champs d’oliviers qui montent jusqu’au sentier de pierres qui mène aux premières maisons… Sa maison elle se trouvait un peu à une extrémité du village près d’un des trois moulins à huile on entendait le ronflement du pressoir elle a pas oublié ce bruit familier qui la rassurait… Elle peut tracer le chemin qui allait à la mosquée par cœur et aussi celui de l’église et de l’école pourtant elle avait six ans la dernière fois… C’est pas hier…

A suivre...

Recolte-2-copie-1.jpg

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés