Un grand papillon de nuit bleue suite...
Ecoute… écoute…
C’est une forme bleue parmi les gens… Au premier arrêt y a beaucoup de gens qui descendent et seulement une personne qui monte dans le wagon avec des gestes maladroits… La sonnerie et le claquement des portes la font sursauter et en même temps elle sent une drôle d’odeur qui lui prend dans le nez comme c’est pas supportable… L’homme qui est monté est resté sans bouger et il ballotte de ci de là il va tomber s’il se tient pas qu’elle se dit en lui jetant un coup d’œil… Il va tomber !… pourquoi il se tient pas qu’elle se demande encore… Les gens sur les strapontins mettent mine de rien des mouchoirs papier devant leur nez… Il va tomber !… elle se dit et personne le regarde…
En face d’elle y a un strapontin de libre et l’homme s’assoit alors elle le voit mieux… D’abord ses mains qui sont noires comme le charbon et ses ongles très longs… au creux des paumes y a des traînées profondes brunes qui lui cisaillent la peau… Ses vêtements ils sont crasseux épouvantable et son sac plastique pas très gros a l’air bourré de choses mais il tient bon… il l’a calé entre ses jambes et ils tanguent tous les deux… L’odeur c’est lui l’homme qui est monté c’est sûr elle songe Nawal quand la femme à côté se lève et va s’asseoir un peu plus loin… Il redresse la tête et ses yeux s’arrêtent sur les siens… dedans y a tout ce qu’elle peut pas imaginer mais ce qu’elle voit c’est comme un désespoir géant et aussi de la résignation… Ses yeux ils sont bleus… du bleu marin de la couleur des ciels de là-bas… bleus lilas plus sombre aussi comme le ciel du dessin que son petit fils lui a fait… C’est tout ce qu’il a de pas abîmé ses yeux d’enfance clairs avec de la lumière dedans…
Nawal revoit les journées d’été dans les collines avec son père qui allait aux champs de pastèques il l’emmenait au milieu de la lueur bleu crue qui descendait des oliviers le matin… les champs n’étaient pas loin du village… Il y avait une source et elle allait chercher de l’eau pour arroser les pastèques grosses et fendues qui exhibaient leur chair rose… Partout autour des fruits on voyait des papillons bleu lavande qui tournaient comme les ailes de papier d’un moulin d’enfant…
C’est le deuxième arrêt déjà et cette fois beaucoup de gens se pressent contre les portes pour entrer dans le wagon… se bousculent se précipitent pour une place qu’ils ont repérée… sont tout seuls on dirait… Y a des étrangers des gens comme elle qui s’éloignent vite pareil que les autres… ils ne voient pas l’homme l’odeur ça leur suffit… Le train est reparti et elle songe en serrant le dessin que son petit fils lui a fait entre ses doigts que personne n’a regardé l’homme personne ne l’a touché… Le train file à toute vitesse entre les blocks trop hauts qui rendent le ciel irréel pendant qu’elle écarte doucement le haïk bleu et qu’elle se lève en essayant de s’habituer au tangage qui la chahute dans tous les sens…
Elle se penche vers lui et d’un mouvement paisible elle prend les deux mains de l’homme entre les siennes… Il a un sursaut de celui qui s’attend pas et il fixe sur elle ses yeux où y a de l’égarement et comme de la surprise… Maintenant qu’elle est près de lui elle voit qu’il est très maigre et l’odeur lui rentre dans la gorge pareille à un relent d’une chose pourrie… Elle songe d’un coup qu’il doit avoir faim et elle qui a pas réfléchi aux pains de semoule à l’intérieur du baluchon sous son bras coincé avec le dessin et le bout de papier pour qu’elle se perde pas… C’est trop juste elle n’a pas le temps… le train ralentit déjà…
C’est une forme bleue que personne ne voit… Il y en a qui la poussent vu qu’on va arriver à la station et les yeux
de l’homme ne la quittent pas… elle sent ses mains froides serr
er très légèrement les siennes… Ça y est le train s’est arrêté et les gens sortent sans faire attention à eux… Alors elle saisit le dessin et elle le fourre entre ses mains en murmurant les
mots qui lui viennent en arabe…
- Que la paix soit avec toi… Que Dieu te garde…
Dans le bleu des yeux de l’homme juste avant de descendre elle voit quelque chose qui ressemble à une gratitude infinie et arrivée sur le quai quand elle se retourne pour faire un dernier signe de tête dans sa direction il est accroché au dessin qu’il regarde fasciné pendant que derrière elle le bout de papier avec la station écrite dessus s’envole comme un joyeux papillon blanc…
A suivre...
enadier repeignent de rose vif les murs blancs… Elle va décrire à sa fille et aux petits son voyage dans ce pays qu’ils ne connaissent pas… eux ils font partie de son
histoire. L'histoire de sa vie qu'elle ne leur racontera pas !
ont vu Beyrouth en vrac… elle ne voulait
pas partir… A al‑Birwa quand c’était la récolte des olives elle courait avec les autres enfants du village jusqu’aux vergers d’oliviers qui recouvraient les collines… Les plus petits
s’arrêtaient aux premiers arbres et ils ramassaient avec les femmes et les hommes pendant que les grands grimpaient sur les branches qu’ils secouaient en poussant de grands éclats de
rire… Cette huile c’était la lumière de leurs yeux… Au village la vie a été bonne avant l’année du malheur… C’est une forme bleue que les gens ne voient pas…


lle ne se souvient pas de son histoire… Depuis quelques jours son histoire a éclaté dans ses yeux et dans ses
oreilles…
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