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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Samedi 30 juin 2007 6 30 /06 /2007 01:37

                                          Des nuages pour commencer             Ecoute... écoute...L’année 1969… ça fait un an qu’elle est ici à Notre-Dame stalag… un an qu’elle parle de rien comme si elle avait tout oublié… Se souvenir de la fête c’est

            Interdit !… Interdit !…

           C’est ça qu’ils veulent… effacer l’histoire dans leur tête… l’histoire de ces moments‑là et les tourbillons d’idées qui mettaient en chantier l’énergie populaire… et leur adolescence qui plongeait dedans… Vlouf !… vlouf !… Effacer les traces de la fête au creux du corps de l’enfance éclaté qui les a fait grandir d’un coup… Effacer l’odeur des gens… l’odeur de la sueur des gens et de leur désir jailli au mitant de la rue… Désarmer la rue et lui confisquer sa force sauvage… sa vitale présence et toute son imagination…

            Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…

            Effacer les traces de la fête au creux du corps de l’enfance éclaté…

            Ces mots c’est drôle… ces mots trop vieux pour elle qu’on dirait qu’elle n’peut pas les avoir dans sa tête de môme… 13 piges à peine mais c’est ici en cabane qu’elle les a pris en plein museau les mots indociles et bourrés d’une chose qu’elle n’savait pas dehors… qu’elle n’savait pas au milieu des rues rebelles et mirages de ce printemps-là…

            Ces mots elle les a lus sur les tracts pêle-mêle… “ chantiers de l’énergie populaire ”… “ désarmer la force sauvage de la rue ”… Elle s’en souvient… on dirait un poème maintenant au stalag Notre-Dame… Personne s’en doute mais c’est ici dans c’trou qu’elle lit Gorki La Mère… ça lui a explosé à l’intérieur terrible… Vraouf !… Les bouteilles avec du feu dedans elle les a vues à la téloche planquée au milieu de la bande des p’tits chez la voisine en dessous pour pas que sa mère se doute… C’était ça c’livre-là… c’était pareil !… Une bouteille avec du feu dedans qui t’explose… t’explose…

  A 13 berges tout juste… encagées au pensionnat stalag… des livres du genre pas ordinaire comment on pourrait les deviner s’il y’avait pas eu les armoires à papiers ouvertes par les machettes des Indiens qui sortaient de partout et qui leur faisaient du magique Western qu’on touche presque mais c’est de la féerie aussi et c’est bon ?… Et comment on les entre derrière des murs pareils… et des fouilles et des filles qui dénoncent raides… Hop ! Moyen Age a rappliqué parmi nous…

Le Gorki elle l’a trouvé fauché qui dépassait du sac de la prof d’anglais entre les deux cours qui tuent d’ennui et rouillent le bout des doigts sur les grilles quand elle rêve qu’elle cavale dehors au milieu des chevaux libres… Ses cours sont les seuls qui l’épatent même si elle refuse total… y’a rien qui doit rentrer en elle ! rien…

Cette prof d’anglais elle est sûr une des camouflées du mois de mai au stalag des Anges… elle nous refile à apprendre pour nous appâter et nous mettre autre chose dans le crâne que ce qu’y a à l’intérieur des bouquins scolaires des textes de chansons des groupes pop-rocks… Et elles se disent entre elles Marion et Caroll sa petite frangine black que les sœurs elles sont hors du coup évident… C’est comme ça probable qu’y va y avoir quelques-uns des mots de cette langue qu’elles retiendront… surtout ceux de la chanson de Led Zepplin qui parle comme toutes celles de c’moment de se tirer d’ici et d’amours toujours pas possibles … “ What is and what should never be ”…

Interdit !… Interdit !…

L’amour elle n’a jamais songé à ce que ça peut être et Caroll non plus avant cette fameuse année… vous savez… Mais ici au pensionnat pas de question… Y a qu’à la haine qu’on a droit et ça c’est pas en restriction… Ouais la haine pour tout pour rien… partout et aussi entre les lames du plancher reciré par la vieille sœur sacrifice que les autres elles considèrent comme une chienne esclave et qu’elles matent en douce au bout du couloir avec ses kilomètres devant elle… Alors dans le décor de Notre-Dame des Anges qui ressemble aux décors des drames de Racine ou des autres… style Phèdre et les voiles noires qui s’enroulent autour d’elle comme des draps de la mort… les paroles de cette chanson elles sont pas croyables…

“ Ce qui est et qui ne devrait jamais être

Alors si tu te réveilles au lever du soleil, et que tes rêves sont encore frais,
            Et que la gaieté est ce dont tu aies le plus besoin, ma fille, la réponse est en toi.

Oh ! le vent ne soufflera pas et nous ne devrions pas partir, et c'est juste pour prouver.
            Sois dans le vent, nous le regarderons tournoyer, nous allons...voguer, petite fille.

Tous ceux que je connais semblent bien me connaître

Mais il ne sauront jamais que je bouge comme l'enfer. ” … Sois dans le vent nous le regarderons tournoyer… elles en ont fait un refrain qu’elles se rengainent avec sa petite frangine Caroll et même si elles ne pigent pas tout pareil que dans le livre de Gorki elles aiment ça et elles rient des autres filles et des sœurs qui ont pas idée de ce qu’elles peuvent préparer comme riposte alors…

Y’a un autre livre qu’elle a chipé cette année aux vacances dans les arrières du placard bibliothèque tout en haut chez son grand-père le conducteur de locomotives avant qu’il soit tout à fait mort en grimpant sur l’escabeau qui manque la chute régulier… C’est un truc ensorcelé qui s’appelle Petits poèmes en prose… Baudelaire c’est pas un inconnu vu qu’y a quelques poèmes qu’on apprend même ici mais elle ne se doutait pas du reste… Le bouquin elle l’a passé sous le duffle-coat contre Tom le vieil ours râpé et plein d’affaires avec…

Interdit !… Interdit !…

Faut dire qu’au départ il n’s’est rien passé de particulier quand elle lisait les poèmes au fond du jardin des sœurs là où la treille sauvage escalade le long des murs de pierres et qu’on pourrait s’échapper d’ici… s’tirer du pensionnat stalag… Ça a pris un air pas vraiment fou l’aventure avec Fançouille le bouffon d’une sorte de royaume où on fait du théâtre comme elle à l’intérieur de sa tête après que son grand-père le conducteur de locomotives il l’aie larguée pour un astéroïde orange beaucoup plus intéressant en rêveries que cet endroit… Ouais ça a commencé à ce moment-là…

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…  A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Vendredi 6 juillet 2007 5 06 /07 /2007 18:40

                         Sous la peau des citronniers

- Tu sais que Sadek est mort ?…

C’est son ami qui me l’a dit… Sadek était un journaliste et un écrivain algérien…

Les hirondelles fardées de khol sont descendues très bas en piqué dans mon sommeil… J’ai dormi sur le divan de la terrasse blanche tout en haut de la ville cette nuit en serrant contre moi le vieux sac aux dessins kabyles orange avec les citrons et le mandole et c’est l’odeur trop forte salée de la mer qui m’a réveillée de mon cauchemar… Il avait frayé son chemin de frayeur sous la capuche noire du sweet…

C’était la seconde fois que je voyais le chat blanc qui me regardait assis au sommet du muret de terre rouge… Sa fourrure était épaisse et moelleuse comme la laine du burnous écru que portait le vieil arabe qui jetait l’eau plusieurs fois par jour sur le sol de la terrasse aux dalles d’argile rouge…

Je sentais la fraîcheur grimper à mes chevilles… se faufiler sous les khal-khal d’argent qui carillonnaient à chacun de mes pas et monter le long des murs blancs… Il ne faisait pas encore jour et j’ai frissonné et j’ai eu envie de me blottir entre les pattes du chat qui était aussi grand et voluptueux qu’un dieu africain debout face à la lune au-dessus de la baie où la mer brûlait indigo…

C’était une très belle nuit poinçonnée d’un chemin de grains de sable pareils à des paillettes dorées qui filaient entre les doigts du tisseur de contes qui les jetait et les rattrapait au creux de ses paumes bleues… C’était une très belle nuit et Lakhdar le vieil Algérien que j’avais rencontré quand je vivais dans l’oasis de Biskra et qui m’accompagnait à bord de la 403 à plateau à chacune de mes virées direction Ouargla et Touggourt pour récolter l’indigo était venu se pencher vers moi et il avait remonté la couverture de laine rase épaisse brune écrue qu’il m’avait donnée y’a longtemps en vue de me protéger de la fraîcheur de l’aube…

On partait juste après que le plateau de cuivre écarlate du soleil se soit glissé sous la peau de chèvre du désert sur la piste qui chauffait dessous les pneus dégonflés de la 403 assez pour prendre la tôle à la bonne vitesse et Lakhdar me guidait au creux du noir dense comme le bitume qui recouvre le sable de nos cités canailles le visage planqué sous la capuche claire du burnous d’un cairn à l’autre… ces petites concrétions de lave refroidie tombées d’un astéroïde inconnu au pied desquelles les pépites d’indigo scintillaient comme les pupilles outremer des hommes du désert morts depuis longtemps…

Sadek est mort… et la boucherie musulmane de la cité devant laquelle je passe chaque soir ruisselle de lumière comme une scène de théâtre éclairée par des projecteurs acides… Je ne sais pas comment je suis descendue des hauteurs de la ville jusqu’à la cité mais j’ai été très vite pourtant je suis venue pieds nus et la peau de mes talons rouge sang sur le bitume brûlait comme la tôle des bidonvilles d’Alger-Paris sur Seine à la fin du jour l’été…

Sadek est mort… en poussant la porte de la boucherie musulmane je sens que je suis en train d’entrer dans un lieu familier et pourtant qui est étranger à la créature angélique de peau blanche un peu ahurie d’être tombée des beaux nuages y a pas longtemps que je suis il paraît on me l’a dit vous comprenez ? Sans doute j’ai trop couru dans le froid coupant citron glacé d’avant l’aube et mes yeux mouillés de la rosée des villes ne voient pas ce qui est… ne voient pas les couteaux et les papiers de boucherie ni les tables nettoyées du sang…

Sadek est mort… en poussant la porte de la boucherie musulmane il y a un parfum de citronniers et d’orangers fort et sucré qui me prend d’un coup et puis c’est quelque chose de plus léger de plus frivole comme des pétales de roses chauffées par le soleil qui cuit aussi la tête émeraude des grands palmiers… Mais ça ne m’empêche pas de reconnaître les colonnes de marbre rouge et blanc dressées infinies jusqu’aux voûtes découpées de serrures de lumières de la mosquée de Cordoue dont la fraîcheur sous mes paumes et la bonté de ce lieu ouvert à la vertu des étoiles et à la liesse des vents m’avait redonné le goût de vivre parmi les gens…

Sadek est… en poussant la porte de la boucherie musulmane j’ai vu trois types de dos des barres de fer à la main dont les rangers étaient cernées de tessons de bouteilles qui se vidaient sur le sol carrelé blanc en flaques rougeâtres poisseuses qui me cachaient le fond de la boutique où le corps d’un homme couché sur une des tables de boucherie semblait dormir avec des petites rigoles de vin coulant le long de sa peau brune et nue…

La peau de ces hommes elle était blanche comme la mienne en apparence et j’ai su à ce moment que la senteur sucrée du verger aux citronniers et aux orangers autour des colonnes de marbre rouge et blanc allaient s’éloigner de moi comme la maison de mes amis venus d’Algérie depuis quelques temps déjà… 

Ici parmi les gens venus d’ailleurs je serai aussi une étrangère et ceux qui m’avaient dit que j’étais la bienvenue ont comme moi beaucoup partagé les jeux et les courses des gosses dans les rues étroites du quartier nègre… Maintenant j’ai rabattu la capuche du sweet black sur ma figure et quand je descends des hauteurs de la ville direction de la cité je barbouille mes mains et mon visage avec la couleur indigo cueillie au pied des météores de lave du désert pour qu’ils sachent que je suis bien des leurs… majnouna…

Sadek est mort…

Et la main de Lakhdar le vieil Algérien a remonté doucement la couverture de laine rase épaisse brune et écrue sur mes épaules pour me protéger de la fraîcheur de l’aube… Dans mon sommeil j’ai serré contre moi le sac aux dessins kabyles orange avec les citrons et le mandole et j’ai vu dans l’entrebâillement de mes paupières la silhouette du chat blanc en haut du muret de terre rouge qui veillait sur la baie où montait lent et grave le plateau de cuivre rouge du soleil… 

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mercredi 18 juillet 2007 3 18 /07 /2007 12:19

                        Sous la peau des citronniers

Sadek est mort… c’est son ami qui me l’a dit le jour où je suis venue dans le bistrot de la cité avec la capuche black du sweet devant le visage comme d’habitude et comme je fais depuis que je crèche sur les hauteurs de la ville entre les murs de la petite maison et de la terrasse blanche qui ont toujours appartenu au vieux Lakhdar et à sa famille…

Au-dessus des rues étroites de la ville et de son dédale fil de toile d’araignée la terrasse blanche donne sur le jardin de cailloux et les citronniers parfument d’une brume acide l’air brûlant… Le crépuscule fume rouge le mégot du soleil qui recule derrière les murets de terre ocre… C’est l’heure où le vieux Lakhdar pose chaque soir quand ça devient rose avant le noir des boîtes de conserve remplies d’eau sous les pieds des lits en fer… ça nous vient de loin cette affaire-là… 

Les hirondelles qui sont les yeux fardés de khol de la nuit se tirent en poussant de petits cris… Je dors l’été sur le divan de la terrasse qui me sert de lit depuis que j’ai déroulé la couverture de laine rase épaisse et écrue que le vieux Lakhdar m’avait donnée pour me protéger du froid nocturne du désert…

Sadek est mort… c’est pas souvent que je descends en plein soleil direction de la cité où les gamins qui veillent sous la capuche black du sweet me regardent majnouna pousser comme pour un rituel familier la porte du bistrot d’Abdi un grand Nègre qui a sa guitare sur les genoux d’abord… d’habitude c’est la nuit que j’y vais…

Abdi il connaît tout l’monde qui passe par la cité un de ces jours et c’est lui qui m’a dit à cause de mon allure d’ange ahuri que l’ami de Sadek finira par venir du côté de notre ravin béton et son enclos bidons rouillés… C’est probable vu que les gens de l’exil sont des nomades et qu’on les croise forcé entre deux verres de thé quand on n’s’attend pas mon camarade…

Sadek est mort vous savez ? Il faut que je rapporte sans traîner à son ami qui fait partie de la bande des anges qui dérange le mandole de Sadek à l’intérieur du vieux sac aux dessins kabyles orange avec les citrons de la terrasse blanche en vrac…

- Ah ! te voilà majnouna ! il a grogné Abdi et ses doigts bruns de nomade du grand Sud qui errent sur les cordes s’arrêtent juste le temps qu’il me tend la main… je t’avais dit qu’il viendrait…

 

- Sadek est mort tu sais… ? C’est son ami qui me l’a dit en me larguant dedans ses yeux qui sont les hirondelles de la nuit fardées de khol… Il marchait sur un fil… maintenant là où il est il vole… c’est un oiseau… libre pour toujours…

Je l’ai regardé… depuis des années que je fréquente les Algériens de l’exil ils ne savent pas que c’est dans les yeux noirs de khol de Sadek que je les imagine le soir quand j’écris après les avoir écouté me raconter leur histoire… C’est l’amour barbare et fou que nous avons arraché aux plumes des anges qui ne fréquentaient plus depuis longtemps les faubourgs d’Alger-Paris sur Seine qui m’a donné le goût de cette mémoire-là… le goût et puis la souffrance aussi…

- Sadek me parlait souvent de toi tu sais…

Je l’ai regardé… il était le seul à savoir que nous étions des enfants abandonnés au pied des murailles démentes de la cité géante et que nous frottions nos ailes de poètes malhabiles contre ses trottoirs macadam blacks… nos ailes fragiles pour faire jaillir des étincelles de sang clair cric-crac ! On était trois enfant qui avaient peur de grandir et on avait grandi… Dans le bistro d’Abdi on est deux aujourd’hui…

Sadek est mort…

J’ai serré le mandole contre moi dans le vieux sac aux dessins kabyles orange et j’ai songé que Sadek n’aurait jamais plus peur…

 

Dans le sixième étage d’une cité de banlieue il n’y avait pas de meubles mais des tapis et des couvertures que les vieilles djida kabyles apportaient et parfois on partageait les gâteaux aux dates et au miel et le pain de semoule encore chaud pendant que je remplissais pour elles les formulaires de tout et de rien et qu’elles préparaient le thé à la menthe sucré comme j’aimais… La menthe on l’achetait au marché en bas des blocks avec la coriandre et les branches de dattes de l’oasis de Biskra…

Elles chantonnaient en riant un refrain inventé qui est devenu le mien : “ … coriandre, menthe, cardamome… c’est comme ça chez nous ! ”

Sadek quand il venait il me lisait des extraits des livres qu’il aimait et les brouillons des articles qu’il écrivait à la table des bistrots qu’il oubliait en partant… Il me lisait les pages du premier bouquin de Nina Bouraoui et les poèmes d’Anna Grecki et il me chantait El Anka… et l’Algérie tout entière m’entrait sous la peau… son jus de citron jaune acide et frais me mettait au parfum d’un paysage qui éclatait d’enfants solaires… Alger… ses rues pailletées de mômes incandescents… sa jeunesse… la sienne… la nôtre encore quand nous nous sommes rencontrés…

 

Sadek est mort vous savez ?

                              A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mercredi 25 juillet 2007 3 25 /07 /2007 00:27

                      Sous la peau des citrons

Sadek est mort vous savez ?

Je ne sais pas comment j’ai réussi à retrouver la trace de la maison à la terrasse blanche dans les hauteurs de la ville avec le jardin au-dessus de la mer qui tire un trait turquoise sur le bleu du ciel vu que j’ai marché longtemps erré traîné mes ailes d’ange trop longues comme celles des hirondelles qui sont les yeux fardés de khol de la nuit du Sud au long des petites ruelles zig-zag qui descendent vers le port… Et je me suis perdue pour finir à l’intérieur des docks avec leurs odeurs fades et salées et la brume déchirée de chaleur aux souillures goémons…

On aurait dit que j’avais bu de cet alcool vert que les reflets nacrés dans les verres sales des bistrots rendent précieux et que les hommes qui prennent la mer avalent en cachette… Mes pieds nus dont les talons de sang ont ravi au sol des oasis leurs écailles m’ont mené à l’intérieur des quartiers où je ne vais pas… où je ne connais personne aujourd’hui depuis que les portes des maisons se ferment au visage marqué d’étoiles bleu-mauve des étrangers… Mes pieds nus ont suivi des traces que je n’ai pas vues comme on faisait avec le vieux Lakhdar quand on cherchait l’indigo au creux frais des dunes du désert la nuit…

Sadek est mort… et les mots inutiles dans ma tête tintinnabulaient pareils aux pièces d’or dans l’assiette d’un mendiant aveugle…

Et les flocons d’images de mon sixième étage à l’intérieur de la cité de banlieue Alger-Paris sur Seine cavalaient farfadaient sautillaient devant mes yeux qui ne regardaient pas les rues sous la capuche du sweet black… Et la musique fraîche des cordes du mandole me remettait le goût des citrons dans la bouche aussi bon que le sourire muet aux lèvres des djida kabyles quand elles écoutaient assises sur leurs pieds au bord des tapis orange et verts…

Sadek est mort…

C’est lui qui m’a retrouvée quand il ne faisait pas tout à fait nuit et que je m’étais assise les jambes recroquevillées à cet endroit du môle où on décharge les poissons le ventre ouvert et saignant un peu au creux des glissières d’acier et sans doute qu’il y venait souvent attraper son casse-croûte qui tombait du sommet argenté des bacs de polystyrène trop pleins neigeux et glacés… Je ne l’ai pas entendu approcher vu que je sommeillais la fatigue accrochée à mes épaules sous la capuche du sweet black et je l’ai vu installé soudain à quelques pas perché en haut d’un échafaudage de poulies de treuils et de cordages en train de se lécher les babines son pelage épais blanc éclairé en contre-jour par la lumière gris mat de la baie…

Comme à chacune de ses apparitions il ne semblait là pour personne et pour rien d’autre que la nonchalance d’une ballade à la fraîche quand c’est le moment de s’aventurer après que l’air brûlant ait recuit les pierres des murets ocre rouge… Ses yeux ronds obstinés d’un gris plus clair que la nuance du ciel à cette heure me fixaient avec un semblant d’indifférence et de moquerie boudeuse et il avait l’air d’attendre que je me décide…

Je me suis levée comme j’ai pu en m’appuyant contre la pile énorme de poissons morts qui sentait l’odeur du ventre salé de la mer et leur contact mouillé sur la peau de mes doigts m’a donné envie d’aller laver la sueur et la poussière du jour en elle… Il a pris avant moi le sentier qui descend au milieu des tas de filets et des bacs de plastique vides et on l’a suivi un moment à la queue leu leu pour rejoindre le sable que le crépuscule sur la baie avait teint en rose et qui était chaud jusqu’au bord de l’écume rouquine…

Je suis rentrée dans l’eau après avoir jeté le sweet black et le sac aux dessins kabyles à côté de l’endroit où il s’est arrêté reniflant la senteur âpre qui venait de l’horizon et qui m’a fait songer à celle des citrons du petit jardin de la terrasse blanche… Mes vêtements mouillés autour de moi pareils à une grande méduse ne m’ont pas gêné pour nager à l’intérieur du courant moelleux et doux comme dans un édredon de plumes frissonnantes qui s’entortillaient autour de mes chevilles et remontaient le long de mes cuisses en ondulant… Mon corps tout occupé par la lenteur du plaisir qui le prenait se laissait bercer par la houle et contre lui je pressentais une forme familière que je ne pouvais pas voir à cause de l’ombre métallique et bleue de la nuit…

Quand j’ai rejoint la rive tout à l’ivresse de ces retrouvailles sauvages avec ce qui avait fait de nous pour toujours des enfants solaires que la misère recouvrait d’écailles brûlantes l’air était chaud et parfumé et je l’ai vu qui m’attendait sa silhouette blanche dressée tranquille dans le rayonnement indigo de la baie… J’ai laissé mes vêtements sécher sur le sable et je suis restée longtemps ma peau léchée par les coups de langue râpeux des vents du Sud couchée à côté de lui pendant qu’il surveillait avec de petits gestes électriques le vol crépitant des chauves-souris au-dessus de la baie…

Ensuite il ne restait plus qu’à prendre le chemin de la petite maison à la terrasse chaulée blanc tout en haut de la ville avec le citronnier dans le jardin derrière… on avait que trop traîné déjà…

La porte était entrouverte et on entendait des rires et des voix joyeuses qui descendaient à notre rencontre comme une danse de khal-khal un soir de fête… Debout autour du citronnier les jeunes de la cité la capuche du sweet black qui planquait leur visage nous ont regardé approcher et j’ai vu qu’il y avait parmi eux la forme fine adolescente d’une fille dont la capuche bleue laissait deviner la chevelure crépue que je ne connaissais pas…

- Eh majnouna !… te vl’a… pas trop tôt… il a dit en ricanant un des garçons que je croisais souvent dans le bistrot d’Abdi… On a trouvé la fille que tu cherches… vas-y files-lui le mandole et c’est bon on se tire !…

C’est elle qui s’est approchée de moi en repoussant la capuche un peu plus et j’ai senti les yeux de khôl de Sadek comme des hirondelles me regarder avec étonnement…

- C’est Neïla… elle est belle hein ?… il me disait en sortant la photo de son portefeuille…

  Alger… ses rues pailletées de mômes incandescents… sa jeunesse… la tienne… la nôtre encore quand nous nous sommes rencontrés… Quel âge nous avions ?

J’ai pris le vieux sac en tissu écru usé aux motifs kabyles avec le mandole et les citrons deux ou trois et je lui ai passé autour du cou par-dessus le sweet bleu indigo on aurait dit une petite princesse nocturne du désert…

- Merci majnouna… elle a dit d’une voix d’enfant et elle a saisi mes deux mains qu’elle a embrassées à l’intérieur des paumes longtemps…

Elle a remis la capuche sur son visage et j’ai entendu leurs pas sur les pavés et leurs rires dans la nuit qui résonnaient loin au-delà des murs gris de la cité comme le cris des hirondelles fardées de khôl au-dessus de la baie…

C’était une très belle nuit et j’ai dormi sur le divan de la terrasse blanche tout en haut de la ville avec l’odeur trop forte salée de la mer qui m’a réveillée quand Lakhdar le vieil Algérien est venu se pencher vers moi et qu’il a remonté la couverture de laine rase épaisse brune écrue qu’il m’avait donnée y’a longtemps en vue de me protéger de la fraîcheur de l’aube…

Sa silhouette bienveillante sous le burnous pâle s’est fondue dans celle du chat blanc qui me regardait tel un veilleur lunaire assis au sommet du muret de terre rouge et la peau jaune acide des citrons a déposé sur mes lèvres endormies les parfums d’Alger juste avant le jour…

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Samedi 8 septembre 2007 6 08 /09 /2007 01:04

                          C'était des nuages pour commencer

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…

Ecoute… écoute…

Elle a eu 12 ans en 1968… dans l’été de 1968… Le terrain vague où elle jouait avec les mômes arabes les garçons et les filles pas mélangés alors qu’au collège oui d’un coup il fallait savoir se défendre…

Le terrain vague c’était leur désert rempli de collines fabuleuses de pavés… d’entassements de poutrelles métal… de fers à béton torsades rouillés… de déchets des chantiers qui s’entassaient derrière les palissades de bois peintes qu’on écartait alors facile… Notre terrain vague ce printemps-là il s’était vidé de ses pavés que les plus grands et d’autres aussi tous chevaliers des nuits argentées de la banlieue venaient prendre pour construire des barricades… et allumer tout en haut des brasiers magnifiques…

Les barricades de ce temps-là qu’elle a jamais vues sauf plus tard sur les photos noires-blanches des papiers journaux… les barricades et leurs feux de joie du printemps de 1968 elle les entendait comme une fête crépiter dans ce que son corps de jeune ado découvrait d’une sensualité dont les filles étaient privées… C’est interdit ! Interdit !…

Mais pour elle ça bougeait déjà… les bruits nocturnes… les pas des ouvriers aussi qui partaient travailler tôt… les couleurs incendiaires féeriques et angoissées bleues-noires… et puis les odeurs… les odeurs surtout… tout son univers d’enfance explosait et prenait définitif la piste d’une liberté pas croyable… L’odeur des feux dans ses cheveux… les feux de la fête dont les étincelles leur venaient de loin quand elles larguaient le collège sa copine Ariane et elle après avoir passé des journées solaires où des milliers de choses inconnues un ou deux mois avant les percutaient en plein vol…

Ariane qui avait des ailes de libellule et qui ne marchait jamais autrement qu’un peu au-dessus la regardait incrédule tagger sur la musette militaire au stylo feutre black le visage du Che dont les images dessinées à l’encre de Chine par les grands sur des bouts de papier circulaient comme celles de l’Oncle Ho mais c’était lui qu’elle préférait parce qu’il était jeune et que l’étoile sur son béret en faisait un être jeune pour toujours…

Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Guevarra !…

Ariane n’avait peur de rien alors qu’elle si mais toutes les deux ensemble elles se donnaient la force et l’audace à ce moment où les choses arrivaient et bousculaient tout ce qui les avait enfermées dans l’ignorance jusqu’ici…

Ariane n’avait peur de rien et l’odeur âcre de l’encre mêlée à celle des feux de la fête au loin la faisait rire alors elle passait son bras autour de ses épaules et elles se promettaient qu’elles garderaient toujours la mémoire de cette époque de leur adolescence et de la joie qu’elles avaient partagée avec les autres même si les ravaleurs de rêves feraient tout pour qu’elles oublient…

C’est interdit !… Interdit !…

L’odeur des feux dans ses cheveux… les feux de la fête où on brûle les épouvantails du passé bourrés de paperasses inutiles et lourdes… lourdes… L’odeur elle l’a gardée longtemps à l’intérieur du pull-over qu’un jeune garçon qui surveillait les portes du collège où maintenant on n’entrait plus… lui a jeté en éclatant de rire… ses yeux comme deux iris de chats topazes allumés alors qu’elle le regardait fascinée pendant que son père qui l’avait accompagnée haussait les épaules…

L’odeur des feux de la fête qui remontait sous sa jupe plissée à carreaux ici dans le pensionnat Stalag… l’odeur gourmande de la vie dehors avant au creux du pull-over bleu délavé… elle dormait enroulée dedans et il ne la quittait pas… Le jeune garçon aux cheveux très longs… on aurait dit une sorte de dieu païen impertinent et fou avait répondu à son père qui demandait si on pouvait entrer en la fixant :

- Non… on entre pas… la vie c’est dans la rue maintenant…

 

Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Guevarra !…

L’odeur du feu… le pull-over délavé bleu à même sa peau qu’elle ne lave jamais… l’eau à l’intérieur du box badigeonné gris elle est froide comme un vêtement de mort… Le lavabo émaillé blanc en face de son lit en ferraille black lui sert juste à pisser la nuit sous la lumière violet qui teinte tout et qu’on oublie pas de la veilleuse et devant les deux petits yeux luisants jaune citron comme les billes de Tom qui la regarde avec de la bonté et de l’indulgence…

Et l’odeur du feu des pommiers qu’ils avaient abattus qu’elle allait renifler en douce juste pour se souvenir du jardin de son grand-père et de l’odeur de Mai…

C’est interdit !… Interdit !…

Avec Ariane elle courait aussi pour la première fois dans les rues des quartiers qui ne ressemblaient pas aux siens… Ariane qui préférait les filles passait son bras autour de son épaule et elle l’entraînait en direction de ses territoires familiers où parmi les jeunes étudiants de Mai qui échevelaient les rues elle espérait toujours voir surgir les deux iris de chat topazes allumés du garçon qui lui avait jeté dans un éclat de rire le pull-over bleu délavé…

Ariane préférait les filles mais elle s’en moquait bien vu que son corps était claquemuré au fond des geôles de l’enfance pour longtemps… C’était plus facile et son allure androgyne la protégeait de la violence des garçons de la cité et de leurs jeux cruels qui la fascinaient… Alors elle échappait à l’étreinte légère d’Ariane et elle retournait traîner du côté de la boucherie musulmane avec Tom le vieil ours râpé dans la musette militaire et elle ramassait de longues bandes de papier de boucherie d’un blanc ocre sale juste avant le sang…

Ecoute… écoute…

Elle a eu 12 ans en 1968… dans l’été de 1968… le terrain vague où elle jouait résonnait des pieds de centaines de chevaux qui s’en allaient vers le Nord… enfin il lui semblait… vers le Nord et aussi vers l’Est tout comme elle bientôt qui débarquerait à la gare de Nancy au milieu des cohortes de jeunes militaires et ni les chevaux ni elle ni eux ne savaient c’qui les attendait… direction les abattoirs… stalag Notre-Dame ou Berlin… Clic-clac !

 A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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