Des nuages pour commencer
Ecoute... écoute...L’année 1969… ça fait un an qu’elle est ici à Notre-Dame stalag… un an qu’elle parle de rien comme si elle avait tout oublié… Se souvenir de la fête c’est
Interdit !… Interdit !…
C’est ça qu’ils veulent… effacer l’histoire dans leur tête… l’histoire de ces moments‑là et les tourbillons d’idées qui mettaient en chantier l’énergie populaire… et leur adolescence qui plongeait dedans… Vlouf !… vlouf !… Effacer les traces de la fête au creux du corps de l’enfance éclaté qui les a fait grandir d’un coup… Effacer l’odeur des gens… l’odeur de la sueur des gens et de leur désir jailli au mitant de la rue… Désarmer la rue et lui confisquer sa force sauvage… sa vitale présence et toute son imagination…
Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…
Effacer les traces de la fête au creux du corps de l’enfance éclaté…
Ces mots c’est drôle… ces mots trop vieux pour elle qu’on dirait qu’elle n’peut pas les avoir dans sa tête de môme… 13 piges à peine mais c’est ici en cabane qu’elle les a pris en plein museau les mots indociles et bourrés d’une chose qu’elle n’savait pas dehors… qu’elle n’savait pas au milieu des rues rebelles et mirages de ce printemps-là…
Ces mots elle les a lus sur les tracts pêle-mêle… “ chantiers de l’énergie populaire ”… “ désarmer la force sauvage de la rue ”… Elle s’en souvient… on dirait un poème maintenant au stalag Notre-Dame… Personne s’en doute mais c’est ici dans c’trou qu’elle lit Gorki La Mère… ça lui a explosé à l’intérieur terrible… Vraouf !… Les bouteilles avec du feu dedans elle les a vues à la téloche planquée au milieu de la bande des p’tits chez la voisine en dessous pour pas que sa mère se doute… C’était ça c’livre-là… c’était pareil !… Une bouteille avec du feu dedans qui t’explose… t’explose…
A 13 berges tout juste… encagées au pensionnat stalag… des livres du genre pas ordinaire comment on pourrait les deviner s’il y’avait pas eu les armoires à papiers ouvertes par les machettes des Indiens qui sortaient de partout et qui leur faisaient du magique Western qu’on touche presque mais c’est de la féerie aussi et c’est bon ?… Et comment on les entre derrière des murs pareils… et des fouilles et des filles qui dénoncent raides… Hop ! Moyen Age a rappliqué parmi nous…
Le Gorki elle l’a trouvé fauché qui dépassait du sac de la prof d’anglais entre les deux cours qui tuent d’ennui et rouillent le bout des doigts sur les grilles quand elle rêve qu’elle cavale dehors au milieu des chevaux libres… Ses cours sont les seuls qui l’épatent même si elle refuse total… y’a rien qui doit rentrer en elle ! rien…
Cette prof d’anglais elle est sûr une des camouflées du mois de mai au stalag des Anges… elle nous refile à apprendre pour nous appâter et nous mettre autre chose dans le crâne que ce qu’y a à l’intérieur des bouquins scolaires des textes de chansons des groupes pop-rocks… Et elles se disent entre elles Marion et Caroll sa petite frangine black que les sœurs elles sont hors du coup évident… C’est comme ça probable qu’y va y avoir quelques-uns des mots de cette langue qu’elles retiendront… surtout ceux de la chanson de Led Zepplin qui parle comme toutes celles de c’moment de se tirer d’ici et d’amours toujours pas possibles … “ What is and what should never be ”…
Interdit !… Interdit !…
L’amour elle n’a jamais songé à ce que ça peut être et Caroll non plus avant cette fameuse année… vous savez… Mais ici au pensionnat pas de question… Y a qu’à la haine qu’on a droit et ça c’est pas en restriction… Ouais la haine pour tout pour rien… partout et aussi entre les lames du plancher reciré par la vieille sœur sacrifice que les autres elles considèrent comme une chienne esclave et qu’elles matent en douce au bout du couloir avec ses kilomètres devant elle… Alors dans le décor de Notre-Dame des Anges qui ressemble aux décors des drames de Racine ou des autres… style Phèdre et les voiles noires qui s’enroulent autour d’elle comme des draps de la mort… les paroles de cette chanson elles sont pas croyables…
“ Ce qui est et qui ne devrait jamais être
Alors si tu te réveilles au lever du soleil, et que tes rêves sont encore frais,
Et que la gaieté est ce dont tu aies le plus besoin, ma fille, la réponse est en toi.
Oh ! le vent ne soufflera pas et nous ne devrions pas partir, et c'est juste pour prouver.
Sois dans le vent, nous le regarderons tournoyer, nous allons...voguer, petite fille.
Tous ceux que je connais semblent bien me connaître
Mais il ne sauront jamais que je bouge comme l'enfer. ”
… Sois dans le vent nous le regarderons tournoyer… elles en ont fait un refrain qu’elles se rengainent avec sa petite frangine Caroll et même si elles ne pigent pas tout pareil que dans le livre de Gorki elles aiment ça et elles rient des autres filles et des sœurs qui ont pas idée de ce qu’elles peuvent préparer comme riposte alors…
Y’a un autre livre qu’elle a chipé cette année aux vacances dans les arrières du placard bibliothèque tout en haut chez son grand-père le conducteur de locomotives avant qu’il soit tout à fait mort en grimpant sur l’escabeau qui manque la chute régulier… C’est un truc ensorcelé qui s’appelle Petits poèmes en prose… Baudelaire c’est pas un inconnu vu qu’y a quelques poèmes qu’on apprend même ici mais elle ne se doutait pas du reste… Le bouquin elle l’a passé sous le duffle-coat contre Tom le vieil ours râpé et plein d’affaires avec…
Interdit !… Interdit !…
Faut dire qu’au départ il n’s’est rien passé de particulier quand elle lisait les poèmes au fond du jardin des sœurs là où la treille sauvage escalade le long des murs de pierres et qu’on pourrait s’échapper d’ici… s’tirer du pensionnat stalag… Ça a pris un air pas vraiment fou l’aventure avec Fançouille le bouffon d’une sorte de royaume où on fait du théâtre comme elle à l’intérieur de sa tête après que son grand-père le conducteur de locomotives il l’aie larguée pour un astéroïde orange beaucoup plus intéressant en rêveries que cet endroit… Ouais ça a commencé à ce moment-là…
Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…
A suivre...
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