Le testament de Yurugu suite...
Je ne veux plus habiter ce monde !
C’est le cri de Gao le premier cri du fils d’Amma le frère jumeau que le griot m’a donné
Amma soleil brasero qui veille sur une terre généreuse et sur les habitants de la falaise
Qui ont creusé les demeures des ancêtres et sur leurs corps qui ne se hisseront pas
Dans la chambre du baobab il l’a nourrie de son lait des rêves et de l’eau des paroles
Qui est la parure du Nommo avant que les jumeaux ne se séparent et qu’elles s’enfouissent
Au creux des puits à histoires du Sud dont personne ne retrouvera plus la trace
Le fantôme de l’Afrique mise en sacrifice à l’intérieur du corps du buffle blanc
Le combattant ultime dépecée par la cohorte des hommes pâles servie par les troupes
D’hommes sombres couronnés de rubis de sang les nains souverains des charniers
Enroulée dans son boubou suaire de pétales crèmes les fleurs d’oro le baobab
Au nectar pressé des quartiers de lune ne s’ouvrent que la nuit et les bigarades
Mouillent de jus amer ses petites nattes le fantôme de l’Afrique paré de tous ses masques
Que les dieux de la pluie abreuvent des 266 signes d’Amma les bummō des créatures
Qu’il a dessinées pour qu’elles existent danse et chante dans le ventre de la falaise
Il veille sur les trous creusés par les ancêtres jumeaux les sanctuaires des vieux masques
Pillés par l’avenir le totem au faciès blafard qui a marqué les enfants de la transhumance
Du sceau de l’impuissance et la haine carcasse royale nous a laissé ravis tout arrêter
Jusqu’au spectre du manque sa faux diamantée l’huile des beaux forages nous a trahis
Je ne veux pas habiter ce monde !
Ah Yurugu ! Le fantôme de l’Afrique migratoire danse et ses peuples chassés silex de Nubie
Blond des terres fertiles ses peuples Sonrhaï mes frères par Gao le jumeau aimé enfantement Des pharaons noirs les
Sorko maîtres des eaux poursuivis par Do maîtres des terres amants
Des chevaliers à l’armure de haute laine assis sur le dos d’Aya le crocodile et les armées
Peaux nues d’hippopotames cuirasses grises tatouées nénuphars et de lamantins jusqu’au
Delta orangé du fleuve Niger que le Bani fait boire de son bleu remontent ils ont créé la ville
Gao la souveraine la bosse rose de tes chameaux s’est arrêtée là et la tombe spirale des princes
Hérissée de bâtons retient le nyama de tes poissons multipliés par le Nommo et l’argent
Des lampes mouillées dans les remous de tes rives qui flambent leurs chants d’arbres
Ah Yurugu ! Les pêcheurs Sorko ont quitté la cité sa forge aux pendants rubis
Mamadou Touré l’a montée sur l’anneau des Askias Gao au creux de son boubou blanc Mirage sculpté dans le sel et la
perte des caravanes le Sahara les a prises il a rendu
Les chamelles stériles et les hommes du fleuve sont repartis plus loin encore les prairies
D’herbes grasses du lac Debo ont attaché leurs pieds les essaims de pies alçyon secouent
Leurs dominos de plumes pour un carnaval festin au‑dessus des filets dansent les cuisses
De karité roux des femmes leurs pagnes feuilles de palmiers couvent des enfants fruits doux
Les pêcheurs des pinasses rouges dansent ! Les pêcheurs des pinasses jaunes dansent !
Mes frères par Gao ont rejoint les pêcheurs Bozos et les cornes du taureau à chaque bout
De la pirogue affûtées comme le couteau du nomade tranchent les paquets de joncs
Les îlots fluorent de l’émeraude perçante et de l’ivoire des peaux s’étirent les tentes teintes
Avec la lumière pareille à des berceaux au bord des eaux au bord des ciels deux lapis‑lazuli
Taillés au fond sinueux des cavernes de Sar‑e‑Sang et descendus à dos de géants
Les Bouddhas jumeaux les ont soutenus et les Nommo les gardent du malheur semé ici
Reflets miroitant les paillotes et les voiles aux rectangles de tissus clairs cousus
Drakkar de bois d’ombre qui crèvent l’acier tendu des rives volent les filets
Au‑dessus du safran poussière jaune des dunes ramènent des papillons de nacre
Tombés du soleil pour les enfants cacao princes parés de trésors grenadilles
Petits navigateurs à la proue des pinasses rouges qui dansent pagaie levée
Comme lance paisible des pinasses jaunes qui dansent Ah Yurugu !
Je ne veux pas habiter ce monde !
Comme nous mon frère Gao les jumeaux vivaient à l’intérieur de l’œuf de terre volé
A la termitière et sur sa peau de la couleur du renard pâle Amma a réuni les signes pour écrire
L’histoire des hommes d’avant qui ont peuplé les flancs offerts et chauds de Badiagara
Les hommes aux tuniques de coton écru la nuit empreinte vive des triangles indigo
Yurugu l’errant dedans la poussière brune de brousse égaré ses pattes griffent à la recherche
Du mot qui veut dire âme dans la langue des hommes le nyama du peuple amant qu’il a perdu
Yurugu le devin tu peux écrire notre destin la chair échange de nos paumes ouvrières
Sur le sable de la maison couchée que les chasseurs dessinent à l’écart des totems
Et les seigneurs des masques l’appellent Ah Yurugu ! Yurugu !
Amma a modelé sa femme la terre un jour avec ses deux mains et il a jeté le croissant d’argile Rouge comme le feu
des braises dans le ciel il y en a qui disent que c’était un œuf
Grand comme le monde qui est né des mains bonnes d’Amma mais moi je dis que
C’était un croissant comme la lune cuite au four de la colline et trempée dans l’eau du Raku
L’eau des jarres ouvertes où les femmes de Kalabougou plongent les poteries
Sorties des braises grasses de l’acacia bleu moi je dis que nos mains de potiers
Retourneront ce monde Ah Yurugu ! Je peux dire ce que je veux car je n’appartiens
A aucune caste et j’ai droit à la parole sur le plateau de cuivre soleil à l’aube tu me l’apportes
La parole de Gao le premier jumeau mon frère est celle de l’ancêtre griot
Qui ne m’a pas refusé le droit de raconter le monde tel que je l’ai vu derrière le masque
De l’antilope walu que Yurugu le renard pâle reconnaît penchée sur l’eau des marigots
Et il la laisse boire Ah Yurugu ! il est temps !
Je ne veux pas habiter ce monde !
Gao mon frère jumeau les a provoqués et ils exigeaient de moi que j’écrive
L’histoire comme ils la racontent de l’autre côté de la falaise de Badiagara
De l’autre côté de Mopti et ses pirogues au museau pointu que le Maître des eaux a quittée
Où les lances de turquoise et de cobalt du fleuve Bani creusent les chairs rouge fer du Niger
Il est temps de rejoindre les lavandières avec leurs bassines de tissus multicolores
Leurs corps plantés entre les pinasses comme des nacelles qui balancent les coques obscures
Et leurs rectangles turquoise mandarine ou safran et leurs toits de paille tressée
Ah Yurugu ! De l’autre côté sur les colonnes des tagu‑na les couples humains
Attendent avec le masque du lièvre Yanda et de la gazelle que la cérémonie commence
Il est temps !
De l’autre côté du fleuve les femmes qui devaient me protéger m’ont enfermée
Dans la maison du sang elles m’ont touché l’épaule droite pour connaître mon soleil
Et la joie stérile de mes hanches qui ont donné naissance à un fils de lune l’enfant de Gao
Dans la peau verte des tamariniers Yurugu le renard pâle a laissé l’empreinte de son nom
Lõmmo l’arc‑en‑ciel esprit de l’eau qui jaillit dehors de la bouche des puits anciens
M’a donné les couleurs pour commencer à repeindre les portes du monde
Ah Yurugu ! Il est temps !
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