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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Petites notes de lecture

Mercredi 17 octobre 2007 3 17 /10 /Oct /2007 12:40

                       La langue de mon père

En hommage aux Algériennes et aux Algériens matraqués et balancés dans la Seine le 17 octobre 1961 par un Etat qui ressemble comme deux gouttes de sang à celui que nous connaissons trop aujourd'hui...

Etrange non, de ne pas pouvoir non plus échanger le moindre mot avec les femmes de la famille de ton père ?

 

Leïla Sebbar : Pourquoi étrange, c’était comme ça. Et d’ailleurs, moi j’aimais ça. On était enfants et quand on est enfant on n’a pas forcément besoin de deux langues. Je savais que c’étaient mes tantes et ma grand-mère et j’avais l’impression de communiquer avec les femmes qui étaient là, et avec cette jeune sourde muette qui était comme une fille adoptive d’une des tantes. On n’avait pas besoin de parler. La communication se faisait à travers autre chose, par l’ombre. Moi j’ai un souvenir vraiment heureux de ces visites à Ténès, rien ne manquait de ce point de vue-là.

 

Ce qui m’intrigue, concernant Aïcha et Fatima c’est quelle est la part du réel et de l’imagination ? La présence des femmes dans ton récit est très forte, elle n’a pas pu être inventée me semble-t-il ?

Leïla Sebbar : Ça m’amuse que tu me demandes ça parce que ma mère m’a demandé si j’avais rencontré le fils de Fatima. Ça c’est vraiment l’effet du réel de la fiction. Le fils de Fatima, je ne sais même pas s’il a existé, je ne sais pas si Fatima s’est mariée, si elle a eu des enfants. Je sais qu’Aïcha s’est mariée car elle a quitté la maison, mais j’ignore son nom de famille.

Donner des fils à Fatima, même si ce sont des fils adoptifs, ça m’a plu. Qu’un des fils prenne le maquis et cherche à tuer le maître d’école, c’était possible. Cela ne s’est sans doute jamais passé pour mon père, mais c’était une éventualité. Des instituteurs indigènes de langue française ont été assassinés, on le sait. Pour moi la fiction était utile pour dire la complexité de la situation de mon père. D’une part le fait qu’il a été véritablement sur les listes de l’OAS, et d’autre part qu’il ait été possible qu’il soit sur celles des combattants du maquis.

 

           D’accord, mais tu ne t’en arrêtes pas là puisque lorsque ton père est en prison, il retrouve ce jeune maquisard et il va lui apprendre le français…

 

           Leïla Sebbar : Là il s’agit d’une des rares choses que mon père m’ait racontées. Quand il était en prison, il y avait des jeunes gens probablement du maquis, dans sa cellule et il leur a appris le français. Et dans la fiction, ce jeune homme que mon père enseigne en prison devient comme une sorte de fils adoptif par la langue. Ça non plus ça n’a pas dû plaire à ma mère. Mon père a un fils, mon frère, auquel il n’a rien transmis non plus. La chaîne de la transmission s’est arrêtée. D’une certaine manière mon père a abandonné ses prérogatives de patriarche. C’est un double mouvement, celui de pousser ses enfants vers la modernité, vers l’Occident, et en même temps il les a privés de la part orientale.

Ce sont également certains des effets de la colonisation. Mon père a intégré l’infériorisation imposée par le fait colonial. Et le fait qu’être arabe et musulman, appartenir à cette culture et à cette civilisation c’était une valeur moindre. Toute sa génération a été aliénée de cette manière-là, même si mon père et d’autres ont formé aussi des agents du FLN, certains futurs cadres de l’Algérie indépendante.            La langue déniée est pourtant présente partout puisque le peuple algérien la parle et l’entend. La langue resurgit là où on ne l’attend jamais et où elle affirme sa puissance fougueuse, sa vitalité intime, elle s’exprime à travers la violence et la sexualité dans la rue, dans l’espace que le peuple a toujours appréhendé comme sien, lieu de la fête, de l’affrontement, de l’insurrection. Elle est aussi le territoire des jeunes garçons algériens pour affirmer leur relation au corps de l’autre.

 

         “ Nous devions, mes sœurs et moi, marcher à travers les rues en terre, de la boue en hiver, avant le goudron tardif, jusqu’à l’école des filles, le collège ou le lycée. Mon père n’a pas entendu les mots criés vers nous, contre nous. Les mêmes, à l’aller et au retour. Les petites filles étrangères qu’on insultait à distance, les filles du directeur qu’on n’approchait pas. Je savais, mes sœurs aussi, nous n’en parlions pas, ni à ce moment-là, ni plus tard lorsqu’elles ont lu ce que j’ai écrit pour raconter la terreur quotidienne, la mienne, la leur. ”

 

          Ces insultes dont tu parles, que vous envoyaient en arabe de jeunes garçons à tes sœurs et à toi sur le chemin de l’école, comment interprètes-tu cela ? On ressent dans les récits que tu en fais une douleur toujours présente, est-ce exact ?

 

         Leïla Sebbar : Ça je l’ai raconté à plusieurs reprises mais ma mère n’y croit pas. Ma sœur cadette Lysel qui a un an de moins que moi, dit qu’elle ne se rappelle pas que c’étaient vraiment des insultes. Elle dit qu’elle entendait cela comme des mots de séduction. Ma jeune sœur Danièle, elle se rappelle tout à fait bien que c’étaient des insultes et que je n’ai pas inventé. Ma mère pense que je l’ai inventé parce qu’elle ne l’a jamais su. Mais je n’ai rien inventé.

J’ai écrit ce livre dans le plaisir parce que je pense que c’était important pour moi de l’écrire. Je l’ai écrit sans douleur, et sans souffrance. Cela ne veut pas dire que dans ce qui est écrit il n’y ait pas de blessure. Je parlerais de blessure plus que de souffrance.

 

          C’est un livre de blessures et de silence. Tu n’as pas parlé à ce moment-là à tes parents de ces insultes, tu n’en as jamais rien dit ? Et vous n’en parliez pas entre sœurs ?

 

        Leïla Sebbar : Non. Non, puisque même maintenant quand on en parle on n’est pas du même avis. Mais je répète que je n’ai rien inventé. Quelque chose, un point d’enfance reste comme cela en mémoire, fixé pour toujours et l’on n’arrive pas à le défixer. Cette façon dont nous nous faisions agresser sur le chemin de l’école est un épisode que j’ai raconté plusieurs fois dans des textes différents avec des variations. C’était aussi la langue des garçons qui véhiculait cela, et cette langue des garçons c’est la langue de mon père. C’est troublant…

A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Mercredi 3 octobre 2007 3 03 /10 /Oct /2007 01:03

                Je ne parle pas la langue de mon père

Après avoir parlé avec Cécile Oumhani de son dernier livre Un jardin à la Marsa, il me semblait déjà évident que la perception et les ressentis de la langue d’origine sont différents selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Le père s’il parle dans sa langue à ses filles et à ses fils racontera l’histoire, la civilisation de son pays et en communiquera la culture sans doute, l’art peut-être si sa sensibilité l’y autorise. La mère offrira les berceuses, les contes et les légendes, ce qui va plonger dans l’imaginaire et la sensualité de la langue.

Elle dira comment faire les gâteaux aux dattes et au miel et comment mêler le ghassoul au henné pour laver les cheveux, comment peindre les poteries avec les terres de couleur et comment choisir les tissus pour les sarouals, les bijoux et les parfums. La langue des femmes est conteuse, charnelle et familière elle garde la maison, maternelle et amoureuse elle initie le corps, intime et poétique elle permet le va-et-vient entre l’enfance et le moment où il faut apprendre à dire autrement ses émotions.

Le corps du père gardera les secrets de la langue par amour pour sa terre et pour son histoire, par amour et par fidélité à son peuple colonisé, dépossédé, humilié. “ Mais les enfants, ses enfants, nés sur sa terre à lui, de son corps infidèle…

 

Ton père n’a-t-il pas été fidèle à sa langue en ne la transmettant pas ?

 

Leïla Sebbar : C’est ce que je pense. D’une certaine manière il a gardé quelque chose à lui. Probablement, cela devait être une manière de fidélité puisqu’il n’avait pas épousé sa cousine. Ma grand-mère avait dû choisir une cousine pour lui, il était l’aîné des garçons. Il a donc accompli l’infidélité de corps, l’infidélité d’amour. On n’épouse pas sa cousine par amour. Il a trahi la décision des femmes. La stratégie matrimoniale appartient aux femmes dans la tradition patriarcale. Les femmes obéissent à la loi des chefs, des patriarches.

C’est complexe car je crois que vraiment, mon père a aimé la langue française. Il a aimé l’école parce que c’était un enfant brillant qui aimait apprendre. Il a aimé la langue étrangère. C’est quand même une démarche intéressante de la part d’un Algérien d’une famille noble même si elle était pauvre, d’aller vers l’autre. C’est un geste d’hospitalité.

Evidemment, à un moment donné on l’analyse comme de la trahison. Mais à l’époque où mon père est enfant, je ne suis pas sûre qu’on puisse parler de trahison.

La part d’amour est importante. Pour moi elle est primordiale. L’amour de la langue française et de la littérature française. Mon père parlait mieux le français que les Français d’Algérie et connaissait mieux la littérature française que la plupart d’entre eux.

Et son choix d’amour sentimental c’est une Française, et une Française de France. Ça veut dire une Française qui n’est pas directement liée à la colonie. Une Française qui représente la France avec le grand “ F ” mythique et mythologique.

Et en même temps quand on fait silence sur sa propre langue, ça veut dire qu’on fait silence sur une histoire millénaire, sur une civilisation, sur tout ce qui se transmet avec la langue. Ce silence c’est le silence du sacrifice. Il a, d’une certaine manière sacrifié sa mère à sa femme. En même temps le fait qu’il fasse le choix absolu du français, de la France pour ses propres enfants, on peut l’interpréter aussi comme une sagesse. C’était l’idée que nous serions de ce côté et puis voilà tout.

 

         Le fait de garder sa langue pour lui était son acte de résistance. Il était dans deux amours contradictoires, alors que faire ?

         Leïla Sebbar : Oui, c’est cela, et c’est pour cela je crois, que ma mère n’a pas aimé ce livre. Elle a compris beaucoup de choses que j’ai finalement dites. Et beaucoup de choses qu’elle peut avoir prises à la fois contre elle et contre mon père. C’est-à-dire contre leur accord mutuel, amoureux, de nous priver d’une langue.

        “ Aïsha et Fatima, dans la maison de ma mère, ont parlé sa langue. Comme par miracle… la science de l’institutrice modèle, ma mère, s’est transmise, d’abord à Aïsha, la plus vive disait-on, puis à Fatima, un peu lente, je ne me rappelle pas les avoir entendues parler une autre langue, dans la cuisine, les chambres ou la buanderie, elles disaient la bianderie, ma mère donnait les ordres, expliquait, patiente, avant de rejoindre les cinquante garçons de sa classe, ma mère, de la langue arabe, n’a appris que les noms de ses élèves et les prénoms des femmes qui travaillaient dans la maison, avec qui elle travaillait aussi. ”

         Aïsha et Fatima, analphabètes… ” “ Elles n’avaient pas de nom de famille… ” lorsqu’elles travaillaient comme bonnes dans la maison de la mère elles n’appartenaient donc à aucune généalogie répertoriée, comme la plupart des femmes d’Algérie à cette époque. Elles existaient hors d’une origine familiale précise et avec une langue uniquement orale, sur un territoire aux limites floues, comprises entre “ les villages nègres ” et un département français d’outre-mer. Aïsha et Fatima ne possèdent pas plus de nom en propre que l’Algérie à ce moment de son histoire. Ont-elles la moindre notion de la géographie de ce paysage qui est le leur ?

        Ont-elles notion d’être d’une terre, d’un peuple, d’une histoire ? Elles appartiennent à cette terre “ Interdite ” dans leur langue. Cette terre que certains parmi les hommes d’Algérie apprendront à nommer “ Algérie ” de la bouche des instituteurs dans les écoles de la République, à travers la langue française.

        Pour les femmes et pour les hommes, le rapport à une langue du “ dedans ”, l’arabe, et à une langue du “ dehors ”, le français, est très différent.

         Tu parles à un moment de “ la forteresse de la langue française”, ce qui est exact, il était même interdit de parler l’arabe ?

         Leïla Sebbar : Dans la maison de ma mère, l’arabe n’était pas interdit, il n’était pas là. Il était là par effraction. Il était là dans les personnes d’Aïsha et de Fatima qui aidaient ma mère au ménage dans la maison. Mais ma mère ne pouvait pas s’empêcher de leur apprendre le français. Et elles ça leur plaisait d’apprendre le français de la communication domestique. La aussi, elles ne parlent pas l’arabe, ou elles parlent l’arabe de temps en temps pour expliquer une chose un peu compliquée en français. C’est-à-dire que mon père va faire l’intermédiaire entre ma mère et elles. De même qu’il aura toujours fait l’intermédiaire entre ma mère et sa propre mère ainsi que ses sœurs, quand on va à Ténès.

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Mercredi 26 septembre 2007 3 26 /09 /Sep /2007 12:27

En cette période de non communication entre nous qui appartenons à la culrure métisse française cet entretien que j'ai réalisé avec Leïla Sebbar il y a quatre ans semble plus que jamais d'actualité... Le voici en plusieurs épisodes pour celles et ceux qui comme Leïla et moi n'oublient pas que nous sommes un peuple aux origines multiples et que c'est cela que nous aimons...

Je ne parle pas la langue de mon père  Entretien avec Leïla Sebbar à partir de son livre publié en 2003 aux Ed. Julliard

 

“Quelques dates utiles qui permettront de ne pas se perdre dans les méandres de la mémoire.

Mon père est né en 1913 à Ténès.

De 1932 à 1935, il étudie à l’école normale d’instituteurs de Bouzaréah, à Alger, où il rencontre Mouloud Feraoun, assassiné en 1962 par l’OAS.

Il sera instituteur et directeur d’école :

de 1935 à 1940, à El-Bjord

de 1940 0 1945, à Aflou

de 1945 à 1947, à Mascara

de 1947 0 1955, à Hennaya, près de Tlemcen

de 1955 à 1960, à Blida ( en 1957, il est incarcéré à Orléansville ; Maurice Audin est assassiné la même année, par l’armée française )

de 1960 à 1965, à Alger, au Clos-Salembier.

Il quitte l’Algérie pour Nice, avec ma mère, en 1968.

Il meurt en 1997.

 

Je ne parle pas la langue de mon père.”

 

Après avoir lu l’avant-texte du livre de Leïla Sebbar Je ne parle pas la langue de mon père, qui se compose de quelques repères biographiques et qui situe l’existence d’un homme dans son parcours d’instituteur sur le territoire de l’Algérie d’abord colonisée puis indépendante, je suis entrée à l’intérieur du livre sans précisément suivre l’ordre rigoureux des pages ou celui du récit. J’avais envie d’entrer dans la langue d’écriture qui n’est pas celle du père, sans m’entourer de points de repères justement.

La première phrase que j’ai rencontrée introduisait le chapitre 4 et en faisant défiler les mots sous mes yeux j’ai commis une erreur. Lors d’un échange téléphonique Leïla Sebbar m’avait dit que ce livre aurait pu s’intituler “ L’étranger bien-aimé ”. Cela m’éclairait sur le fait qu’il s’agissait de mettre à jour tout ce que l’écriture devait au père, tout ce que son silence avait enfanté dans le corps du verbe. J’entendais la résonance du mot “ étranger ” comme étant à l’origine du désir d’écrire.

Et pourtant je suis entrée dans ce livre en me trompant. Imaginais-je qu’il était question de la nostalgie d’une terre, d’un peuple ou bien d’une enfance heureuse ? Peut-être la lectrice critique que je suis aurait-elle aimé qu’il porte encore un autre titre comme celui-ci “ Je ne parle pas la langue de mon peuple ”. Car il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir dire “ mon peuple ” tant cette notion réclame de symboles d’appartenance et frôle le sacré au travers du langage lui-même.

Mais toutes les enfances algériennes des jeunes Français d’Algérie vécues durant la colonisation ont été, on le sait, en rupture avec la réalité que vivait le peuple algérien qui existait entre deux langues, deux terres, deux destins inconciliables.

Je suis donc entrée dans ce livre en me trompant parce que celle ou celui qui écrit ou qui crée n’appartient pas. Etrangère, étranger, ils inventent une autre demeure au seuil d’un autre monde où d’autres solitudes d’enfance gravitent comme des météores. D’où nous vient donc cette illusion ou ce désir d’un peuple au sein duquel nous nous sentirions solidaires ?

 

“ Mon père ne m’a pas appris la langue des femmes de son peuple.

Si je revenais, dans le village près de Tlemcen, je ne saurais parler ni aux vieilles, ni aux jeunes avec leurs mots, je serais l’étrangère indiscrète à qui on ne dit pas la vérité. ”

 

En lisant cette phrase qui est l’intitulé du 4ème chapitre de ton livre Je ne parle pas la langue de mon père, j’ai commis une erreur et j’ai lu : “ Mon père ne m’a pas appris la langue des femmes de mon peuple ”. N’aurais-tu pas pu écrire cela ?

 

Leïla Sebbar : Je n’ai jamais dit ça parce que si je peux parler des femmes du peuple de mon père, si je peux parler du peuple de mon père, je ne peux pas parler de mon peuple. L’Algérie n’est pas mon peuple et la France n’est pas mon peuple. Je ne peux pas dire que j’ai un peuple. Lorsque je dis les miens, il s’agit de ma famille, de mes proches, c’est tout. Et encore, je ne m’exprime jamais comme cela. On peut dire “ les miens ” lorsque l’on a une appartenance à une communauté, à une famille élargie, à un clan, à une tribu. Je n’appartiens pas. Et si tu n’appartiens pas, est-ce à cause de cette absence de langue, au moins en partie ?

 

Leïla Sebbar : Je ne crois pas que ce soit simplement à cause de cette absence de langue, parce que si j’avais été bilingue, je n’aurais pas été davantage d’un peuple ou d’un autre. Je peux dire que la France est mon pays, et que l’Algérie est mon pays. Pour des raisons probablement différentes. La France est mon pays de vie, l’Algérie est mon pays d’enfance, c’est le croisement des deux qui fait mon inspiration. S’il n’y avait pas de Maghreb en France je n’écrirais pas, et si je vivais en Algérie sans les étrangers je n’écrirais pas.

C’est parce que je ne parle pas la langue de mon père que je suis dans l’écriture. Mon exil est l’exil de la langue du père. J’écris parce que je suis en exil de la langue du père. Est-ce que je peux dire que je suis aussi en exil géographique d’un pays, puisque lorsque j’ai quitté l’Algérie elle était la France politiquement, et que je suis venue vivre en France qui est le pays de ma mère et qui est un pays que je connais ? Je travaille dans ma langue, j’ai des enfants dans ma langue, et si j’ai pu écrire ce livre maintenant c’est parce que j’ai compris qu’il s’agit de l’exil de la langue du père, et que cet exil est premier, fondamental et irrémédiable.

 

            Oui, irrémédiable dans le sens où ton père ne t’a pas transmis sa langue. Il ne s’agit pas pour toi d’apprendre l’arabe évidemment ?

 

           Leïla Sebbar : Non bien sûr qu’il ne s’agit pas de cela. Je suis fille d’instituteur et je sais que tout s’apprend. Je n’ai jamais voulu apprendre l’arabe parce que c’est le fait que la langue soit inconnue qui fait que j’écris. Utiliser la langue arabe comme un instrument de communication ordinaire me demanderait vingt ans d’apprentissage pour arriver à lire des livres que je peux lire en traduction. Cela ne réparerait rien de toute façon, et cela serait une instrumentalisation de la langue du père, de l’arabe de mon père qui est sa langue à lui, la langue de ses femmes.           Le fait que la langue qui n’a pas été donnée soit la langue du père, rend effectivement cette séparation d’avec cette langue-là, d’avec la langue de cette terre-là, définitive et irrémédiable. C’est parce que c’est “ la langue des hommes ” d’abord, ou du moins que c’est ainsi que la fillette l’identifie, qu’elle a été un instrument de rupture, et donc de mise à l’écart de l’univers patriarcal qui régit le peuple algérien colonisé. “ Mon père riait en arabe avec des hommes inconnus. Ce qu’ils racontaient les faisait rire, je ne savais pas, je ne saurai pas ce qu’ils se disaient alors… ”

Mais c’est aussi la langue de la résistance, de la révolte et du désir. Ce que les hommes pressentent en eux d’irréductible lui appartient. C’est la langue de leur identité encore inconnue. Ses sonorités auxquelles certains colonisateurs se familiariseront par amour de cette langue ou bien afin de mieux approcher une population qui ne se soumet pas, sortent du ventre, de la gorge de ces corps que l’on voudrait bien encerclés, colonisés. A travers elle ils demeureront inviolés.

 

“ Dans sa langue, il aurait dit ce qu’il ne dit pas dans la langue étrangère, il aurait parlé à ses enfants de ce qu’il tait, il aurait raconté ce qu’il n’a pas raconté, non pas de sa vie à lui, un père ne parle pas de sa propre vie à ses enfants, il respecte la pudeur, l’honneur, la dignité, et eux aussi, il le sait, ils le savent, non, de sa vie il n’aurait pas parlé, mais les histoires de la vieille ville marine, les légendes, les anecdotes du petit homme rusé qui se moque des puissants et ça fait rire les faibles, les pauvres, il aurait raconté les ancêtres, le quartier, vérité et mensonge, il aurait ri avec ses enfants dans sa langue et ils auraient appris les mots de gorge, les sonorités, répétés, articulés encore et encore, maître d’école, dans sa maison, ensemble ils auraient déchiffré, récité, inscrit sur l’ardoise noire les lettres qu’ils ne savent pas tracer. ”

 

Peux-tu reprendre pour toi l’expression “ langue maternelle ” puisqu’en ce qui te concerne il s’agit de la langue paternelle et ensuite aussi de la langue des femmes ?

 

Leïla Sebbar : Cette expression de langue maternelle n’est peut-être pas juste, mais si l’on pense aux couples mixtes par exemple, l’enfant apprend la langue de sa mère d’abord. C’est toujours d’abord la langue de la mère qu’on apprend, on la possède avec le lait. Quand ce n’est pas la langue du père, il a à transmettre de son côté une langue, comme une mère, et il ne la transmet pas car il n’est pas la mère justement. Et lorsque l’on est dans une situation coloniale, c’est-à-dire de rapport de dominant à dominé, c’est encore plus compliqué. Une langue qui n’a pas été transmise dès la petite enfance, ne peut pas se transmettre. Elle ne peut plus se transmettre.

A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Samedi 31 mars 2007 6 31 /03 /Mars /2007 01:00

                                "Pourquoi la France brûle"

                      "La racaille parle"

                     publié en 2006 aux Ed. Duboiris

                        Entretien avec Charles Onana

                         Ont participé à ce livre       

               Boris Gamthety Georges Gamthety Myriam Chetouane Gregory Milhau  Hafid Good Said Bahij

      Moi qui suis toujours à la recherche de bouquins où on entende la parole multiple des gens de la périphérie, je suis tombée sur celui-ci par hasard samedi dernier, et comme pour chacune de mes trouvailles j'ai envie de vous la faire partager.

      A un moment où se sent pris de partout aux épines des fils barbelés des mots de haine... de mépris... aux jugements moraux qui s'en prennent toujours aux autres... ce que disent ces jeunes qui vivent dans les banlieues qui sont les nôtres et qui ont répondu aux questions de Charles Onana, un journaliste bienveillant pour une fois épris de parole vraie nous rassure en affirmant qu'il est possible de donner de l'apaisement et de recréer du lien là où il ne nous semble y avoir que séparation et brutalité des termes et des gestes envers l'autre... les autres... Ils nous disent sans concession pourtant qu'un espace existe où la barbarie n'est pas le seul monde possible...

       Quelques extraits pour vous donner envie d'en découvrir plus...

       On entend souvent parler de la délinquance dans les banlieues, c'est ce problème de délinquance qui crée des conflits avec la police ?

Georges : Il faut nuancer. Il y a des délinquants du fait de la misère. Il n'y a rien à Clichy-sous-Bois : pas de gare, pas d'équipements sportifs, pas de centre commercial, pas de cinéma, même pas de bibliothèque. La seule chose que tu peux faire, c'est acheter à manger. Il n'y a rien qui donne accès à la culture. Les seuls enfants qui ont accès aux livres ce sont les enfants scolarisés dans le nouveau collège proche de la mairie qui est inaccessible aux enfants du haut-Clichy.

 Les parents de ce quartier refusent que leurs enfants se mélangent avec les enfants de La Forestière par exemple. Ce sont des adultes qui se comportent comme des irresponsables, comme des inconscients. Ils cultivent le racisme dans une ville multiraciale et multiculturelle. Ce n'est pas cela l'égalité raciale et républicaine.

Dans nos propres communautés, il y avait avant cet esprit : les parents arabes ne voulaient pas que leurs enfants traînent avec des Noirs et les parents noirs ne voulaient pas que leurs enfants fréquentent les Maghrébins de peur que leur fille ou leur fils épouse quelqu'un d'une autre communauté.

Comme nous vivions tous ensemble, nos parents ont fini par comprendre que cela ne servait à rien de vouloir nous séparer. Nous avions des copains et des copines partout. Comment vous faites pour empêcher les uns de tomber amoureux ou amoureuse des autres ? Nous avons donc évolué beaucoup plus vite que d'autres Français. (...)

      Est-ce possible d'avoir de bons rapports avec la police ?

Georges : C'est possible d'avoir de bons rapports avec la police. Moi ça m'est arrivé de faire des footings avec des policiers. Mais ce n'est pas toujours simple, d'autant que souvent, les policiers cherchent à sympathiser pour recruter des indicateurs. Ils prennent des jeunes un peu influençables pour qu'ils balancent leurs potes ou alors, quand l'un d'entre eux a une lourde affaire sur le dos, ils lui proposent de partir à condition qu'il dénonce d'autres personnes.

Donc parfois ça crée des relations "d'amitié" mais parfois les rapports sont difficiles car certains jeunes préfèrent garder leur fierté. Ils acceptent de parler avec euxde tout et de rien, de les saluer normalement mais sans ambiguïté dans leurs rapports.

Par exemple, plusieurs de mes dessins sont affichés dans le commissariat du Raincy. ça a commencé par des contrôles d'identité abusifs, on s'est d'abord enbrouillés. Et puis je leur ai expliqué que j'étais graphiste, je suis allé les voir avec ma mère pour des questions administratives et ils ont vu que j'étais très respectueux à l'égard de ma mère.

Ils étaient surpris et ont apprécié mon attitude envers ma mère. Petit à petit, ils se sont intéressés à ce que nous faisions et quand nos nouveaux dessins sortaient dans des magazines, ils découpaient les pages et les affichaient dans le commissariat. En fait, ils voulaient montrer à leurs collègues que dans la ville d'à côté il y avait des jeunes doués qui faisaient des choses bien.

Parfois, quand des jeunes étaient arrêtés et conduits au commissariat, ils reconnaissaient nos dessins sur les murs et commençaient à engager la conversation avec les policiers. Cela facilitait le dialogue et permettait de traiter leur affaire facilement. Le policier pouvait ainsi faire son rapport sur le jeune fautif en ayant une attitude normale avec lui, et sans créer de nouveaux conflits.

Une fois que le policier patrouille dans le quartier et reconnaît ce jeune, il s'arrête pour lui parler et finalement des rapports plus normaux s'établissent entre les jeunes et ce policier. On peut dire que ce genre de rapports avec la police a contribué à apaiser la tension à Clichy-sous-Bois. (...)

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Vendredi 23 mars 2007 5 23 /03 /Mars /2007 00:04

                                      Fumigène

      Cet arbre bleu pris en photo par Jacques il y a quelques jours au Salon des cultures du monde de Luxembourg m'a fait songer au magazine de Littérature de rue Fumigène que j'ai découvert grâce à Marie Virolle qui m'a apporté les deux derniers numéros en me disant : "faut que tu découvres ça, c'est formidable, c'est juste ce que vous cherchez dans vos Cahiers ". Moi déjà un magazine réalisé par des jeunes de la banlieue et qui s'intitule en sous-titre "Littérature de rue", forcément ça me va droit au coeur et je plonge dedans comme dans le rêve que j'ai fait quand j'étais ados il y a... un certain temps... vu que j'étais ado en 1968 et oui !

      Donc je plonge dans ces petits journaux de format carré dont la couverture déjà et le graphisme très chouettes donnent envie de tout regarder d'un coup ! Rien que l'Edito d'Abd Al Malik me botte parce que ce qu'il dit là-dedans ça me touche et c'est vraiment proche de moi, de nous dans nos Cahiers et dans nos envies de créer des choses ensemble.

      "Dans le monde de l'immédiateté et du phénomène, comment être pertinent artistiquement parlant. Comment amener du sens surtout. ( ... ) Nous ne sommes pas des animateurs sociaux derrière un micro, nous ne sommes pas des journalistes de rue et encore moins des hommes politiques. Nous sommes des artistes. Et cela est un honneur, une chance.

      Notre époque est étonnante parce que bien que mêlé à un contexte trouble, l'espoir subsiste. Et cet acte d'écrire, cet acte de rapper m'oblige à ne pas écrire seulement, à ne pas rapper seulement. Il m'oblige à représenter, à porter haut ce que nous partageons tous : l'humanité. Voici la vérité la plus humble et la plus universelle. ( ... )"

      Bon... rien que ça et déjà je sais que la suite ne me décevra pas, au contraire ça me met dans les trippes un vrai pur plaisir de me dire qu'enfin ça existe une revue faite par les jeunes des banlieues qui exprime leur rêve créatif, qui en témoigne car il existe et il est porteur de grandeur, de vie et d'humanité ça c'est sacrément vrai et nous qui vivons dans une cité de banlieue nous pouvons en témoigner !

      Pas question de vous décrire Fumigène, c'est trop riche, trop extra, trop passionnant et passionné trop tout quoi !... Je vous donne comme ça le sommaire du N°5 pour que vous vous fassiez une p'tite idée :

Dossier : "La boîte noire de l'esclavage"

Freestyle : Senghor

Interview : Christiane Taubira, Aimé Césaire

Music : Busta Rhymes, Salif, Oxmo Puccino, Bénabar

Images : Jamel l'Indigène, Sami Bouajila, Rochdy Zem, Bernard Blancan, Samy Naceri, Rachid Bouchareb

Livres : Joey Starr, Run [Mutafukak] extrait de la BD

Luttes : Citoyen Jamel, La Rumeur, Le Mouvement altermondialiste, Stéphane Pocrain

      Quant aux rubriques qui démarrent le numéro,  il y a d'abord la Chronique d'Abd Al Malik, puis c'est "Dégoupillage" : news diverses comme A.C.L.E.F.E.U. les doléances du peuple ou bien "Pourquoi faut-il aimer Rabah Ameur-Zaimeche (réalisateur du film Wesh Wehs). Ensuite on trouve "le Dico" de Keny Arkana, et "On the road": Wahib @ score mag, encore du cinéma ! Après on trouve "On the ring" un peu de foot pour bien faire, et enfin la Fuck List : Joseph Anjou...

    Parmi tant de choses qui m'ont vraiment éclaté comme par exemple le "Jamel et sa bande" qui raconte la création de l'équipe de jeunes gars et filles qui vont accompagner Jamel Debbouze sur les planches le temps pour eux de devenir des artistes solos, ou bien "Fille en mouvement", l'histoire d'Anne Nguyen née d'un père vietnamien et d'une mère franco-espagnole, qui a trouvé ses racines par la danse avec son spectacle "Racine Carrée" qui dit elle-même : "j'écris des poèmes sur le break et sur le mouvement hip-hop...", moi j'ai choisi les images choc et le texte non moins de "La boîte noire de l'esclavage".

         Dans ce dossier sacrément bien fait il y a en plus des repères précis qui nous rappellent les dates et faits principaux concernant la traite des noirs, il y a aussi un extrait de "Prière pour la paix" de Léopold Sédar Senghor, un long entretien avec Christiane Taubira qui est à l'origine de la loi Taubira-Delannon du 21 mai 2001 "Loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité", un texte intitulé "La mémoire enfouie de la traite" dans lequel figure un extrait du "Code noir" établi en mars 1685 et rédigé par Colbert sous les ordres de Louis 14 au service des colons des "îles de l'Amérique"...  et un entretien avec Aimé Césaire ...

      Mais ce que j'ai eu envie de vous faire partager dans notre blog c'est un des textes écrits par des jeunes en ateliers d'écriture de rue, car Fumigène anime des ateliers d'écriture également...

      Célia, 18 ans

     " Le 10 Mai, j'ai accroché un ruban noir à ma fenêtre. Les Voisins m'ont demandé pourquoi, ont demandé à ma mère si un proche nous avait quitté. Je leur ai répondu que oui, nous étions en deuil, que ce jour, on se souvenait. Ils ne comprenaient pas ce que je leur disais. Je leur ai parlé de la commémoration de l'abolition de l'esclavage, je leur ai dit qu'une loi avait été adoptée par les députés, je leur ai conseillé de regarder la télé pour voir le discours du Président de la République.

      Alors ils m'ont dit : "Ah ! c'est ça ! Oh, ça nous regarde pas. Mais pour vous c'est bien". Ma mère leur a rappelé que cette histoire, c'est notre histoire à tous, la nôtre et la leur. Comme la 14 juillet, où nous nous retrouverons pour le feu d'artifice, et se souvenir des révolutionnaires qui ont fait notre République. " 

      Moi en lisant tout ça j'ai pensé aux jeunes Blacks de notre cité qui sont encore souvent victimes des violences policières et à ce qu'ils doivent ressentir face à ce genre d'actes qui sont eux aussi de sacrées traces de leur ancien esclavage... Mais y a un truc formidable contre lequel les racistes de tout poil ne pourront rien, c'est le fait que désormais dans les banlieues on grandit tous ensemble et alors.... et alors.... il y a de plus en plus de jeunes garçons blacks qui se baladent main dans la main avec des copines blanches et le contraire tout pareil ! Et ça c'est l'avenir d'une vraie histoire de métissage amoureux et moi je trouve ça extra ! 

       Alors surtout allez faire un tour dans les pages de ce magazine Fumigène et de la "Littérature de rue", et à bientôt...   

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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