Petites chroniques d’une cité de banlieue
Pour Ousmane Sembène
Lundi, 11 juin 2007 : Elle a 80 piges elle est belle elle a les yeux bleus
Aujourd’hui ça n’était vraiment pas une bonne journée pour commencer… Non vraiment pas… Hier déjà une partie considérable de la population… je ne dirai pas du peuple oh non ! ce mot-là je l’aime trop… nous a sidérés en arrosant un peu plus encore de sang frais qu’il y a un mois à peine le veau d’or qui ne sait plus quoi faire de toutes ces offrandes et les refile en douce à la troupe de veaux d’or plaqués qui l’entoure…
Dans la cité je vous assure bien que cette cérémonie qu’on avait joué en extra le joli mois de mai dernier a pas eu le plus p’tit succès et personne s’en est soucié du tout… Depuis la première catastrophe la grande la vraie où les autres ils ont mis le veau sur son trône d’or massif qui n’nous concerne pas les gens et surtout les jeunes de la cité se sont bien remis à jouir de la vie et à occuper macadam black de leurs rires et de leur présence pleine de fêtes et de palabres y a pas de raisons…
Hier soir personne s’est occupé de savoir ce qui se tramait sur les écrans plasma et l’animation joyeuse et ludique des dimanches soirs dans la cité avec les motos qui pétaradent à fond les jeunes assis autour de la cabine téléphonique leur arbre à histoires à eux avec les boîtes de coca et les clopes qui tournent tournent et les p’tits qui courent après le seul ballon du coin les autos qu’on répare à plat sur le dos en dessous le bitume qui se vautre et nous fait le gros dos… tout était normal animé et déjà on s’était habitués à se dire que nous dans le 9-3 on est le dernier p’tit bout de la banlieue rouge comme ils l’appellent à leurs infos et ça nous fait bien marrer !
Non personne s’est occupé parc’que le désespoir chez les gens du Sud ça laisse toujours place à la fête… à la teuf comme on dit et que même après qu’y ait eu la mort dans le secteur on raconte les histoires on frappe la peau de chèvre du tam-tam ou du bendir et on mange les plats très bons et très épicés safran et harissa qui font revenir la vie… Alors vous pensez que pour une affaire d’élections du veau d’or sur son trône on n’va pas prendre le deuil c’est sûr ! Et pour une partie considérable et considérée de la populace qui n’veut pas de nous non plus… on vivra très bien sans elle et sans sa considération ça oui alors !… sans veau sans or et sans identité nationale aussi hop là !…
Donc la cité elle a vite fait repris son âme légère mais moi je n’décolère pas vu que sinon j’ai trop la peine et je trouve que la rage ça vaut mieux au moins on peut essayer de faire des choses avec… Aujourd’hui c’est encore lundi et c’est vraiment pas la bonne journée pour commencer même si le 154 notre autobus des brousses il est arrivé tout de suite… ouala ! le miracle et vous n’me croirez pas si je vous dit que le satané fichu lézard de métro de la ligne 13 qu’on attend c’est l’ordinaire huit minutes tous les zonards de la banlieue vous le confirmeront s’est pointé aussi juste au moment où je radinais dans le sous-sol à taupes sur mes baskets noires avec lacets rouges pour le plaisir… On riposte comme on peut moi c’est par les pieds vu que dans nos banlieues si tu n’as pas tes pieds tu as rien…
C’est en arrivant sur le Cours de Vincennes là où j’ai encore un p’tit peu mon gourbi avant d’aller pour de vrai habiter dans la cité où crèche l’ami Louis à Epinay définitif et après avoir comme j’aime bien regardé les gens que je kiffe en me faisant la réflexion que pourtant y en a qui font partie de la bande d’adorateurs du veau d’or… c’est en arrivant Cours de Vincennes que tout s’est encore aggravé pour de bon… Là aussi j’ai mes habitudes comme dans la cité et j’achète le journal Libé au kiosque juste en sortant du métro quand c’est une journée qui oblige comme depuis un moment y en a plein…
A peine j’ai payé mon canard que je commence à feuilleter énervée que je suis de n’pas avoir passé un bac maths au lieu de littéraire mais maintenant c’est bien fini les litté-rateurs on n’va pas les rater c’est écrit dans Libé… donc de n’pas avoir passé un bac maths pour déchiffrer la liste redoutable des circonscriptions, leur découpage surréaliste du secteur en un zappinge affolé et de n’pas dénicher tout de suite des pourcentages clairs mais c’est vrai, je sais pas compter… la honte ! Et brutal je tombe sur une pleine page photo à force de chiffonner mon canard qui ressemble déjà plus qu’à un vieux tas de papiers en vrac de quelqu’un que je connais bien… Ah non c’est pas vrai ! Mais pourquoi la vie la belle la généreuse elle s’acharne comme ça et elle nous fait des coups à mourir sur place tout de suite pour ne pas voir la suite ?…
Cette photo en plein journal des élections dont je me moque drôlement… cette photo d’un grand homme black la pipe à la bouche et le regard bien plus loin que nous et si proche si proche… c’est celle d’Ousmane Sembène l’écrivain et réalisateur africain originaire du Sénégal poète machineur d’images pas possibles pourfendeur d’histoires extras mirages en plein ciel aux couleurs d’abricots et de goyave… ses personnages sont rares et vrais et ce qu’ils montrent c’est l’Afrique dans ses innombrables traditions et réalités et dans son présent qui bouge bouge…
Ousmane Sembène le griot dont le dernier film Moolaade est trop fort trop allumé encore dans ma tête et mes tripes… Ousmane Sembène le griot s’est tiré de par ici ils nous laisse avec notre ministère de l’identité nationale… nos rangers écrase beurs blacks étrangers et mal venus… notre haine des autres qui viennent piquer le pain des français… et nos bienfaits colonisateurs multiples y’a ka voir et se rafraîchir les neurones mémoire vis-à-vis de l’Algérie rien que ça et les autres exemples ne manquent pas mais les ratonnades et noyades d’Octobre 1961 ça ne vous dit rien ?…
Moi qui ai découvert si tardivement cet homme-là ce créateur noir aussi essentiel à mes yeux que Toni Morrison je reste assommée mon canard à la main en songeant au festival de films qu’un des derniers cinémas de création de Paris : L’Espace Saint-Michel a donné l’été dernier de ce grand réalisateur d’Afrique… Non vraiment pourquoi tous ces êtres d’émotion délicates et rebelles et de pensée humaine et généreuse nous larguent-ils ?…
C’est là que je l’entends avant de me retourner pour regarder de plus près qui parle comme ça par ces temps de sous-pensée télévisuelle banalisant la bêtise crasse et la haine ordinaire… “ Eh ben Monsieur s’y en a un à tuer ça sera celui-là… et on sera bien débarrassés !…” Cette petite phrase qui vient percuter direct le monsieur qui vend les journaux qui ne sait trop où se mettre et qui répond poliment par un sourire prend la forme d’un énorme ballon rouge s’envolant pour la planète de la légèreté et du bonheur enfin retrouvés dans tout mon être soudain parce qu’elle vient d’être balancée comme ça comme je vous la rapporte par une petite personne au dos un peu voûté et aux cheveux blancs qui a 80 balais et qui me fixe avec ses yeux bleus pareil aux ciels d’été de nos banlieues… j’y crois pas…
Ces mots-là elle ne le sait pas mais de les entendre dis comme ça par cette femme qui a l’âge tout juste de ma mère qui est l’aînée que j’imagine féministe des premiers instants et qui n’a rien lâché de son humour magnifique et de sa liberté de dire ce qui nous explose dedans… ces mots-là ils viennent de faire péter en une seconde l’énorme insupportable muraille de peine silence qui m’enfermait depuis plus d’un mois à mort !… Je le sais je le sens à mon rire enfin qui sort de moi oiseau fou et déjà barré haut si haut au-dessus de notre misère à vivre en ces temps alors elle s’approche de moi tout près tout près et ses grands yeux bleus me renvoient toute la bonté et la beauté du monde que j’aurais si bien pu oublier sans elle…
- Tu ris… tu ris… elle me dit pendant que j’admire son visage aux rides fines et qui accentuent encore l’expression enfantine et passionnée et que j’ai trop envie de la prendre dans mes bras…
- Ça me fait du bien de t’entendre rire tu sais… tu vois moi j’ai 80 ans et je n’y vois plus très bien mais je continue à causer et à dire les choses… et autour de moi on m’en veut mais je m’en fous… T’es une jeunette toi hein ! t’as quel âge ?…
Ses yeux du bleu qui en finit plus de m’éblouir et de me prendre et de m’enrouler dans la vague farouche et fraîche de notre jeunesse y a quarante ans de ça… notre jeunesse des sixties quand elle était une jeune femme révoltée et tendre et si belle à la regarder aujourd’hui et moi une petite fille qu’elle tenait par la main dans ce magique été de 68… ses yeux voient au-delà de ce monde devenu tellement vieux et lourd à porter et je pose ma main sur son épaule pour lui dire que le temps a été long mais que nous nous sommes retrouvées enfin… Oui nous nous sommes retrouvées et mon rire oiseau fou l’emporte dans la danse la plus effrénée sur macadam black pendant qu’autour de nous le camarade soleil bat la cadence et tourne tourne la ronde de nos printemps à venir…
A suivre...
Légende : ce lapin volant de mon enfane ( y a 40 piges... ) s'appelle Pointutu et il s'était chargé de la mission de conduire les humains direction une vie plus douce et plus humaine où on respecterait la nature et où on arrêterait de consommer et de détruire les forêts et les p'tites bestioles sympath... Chance extrême pour moi : j'aivais des parents écolos qui n'le savaient même pas...
Mardi, 1er mai 2007 Merguez et compagnie…
Donc mardi c’est l’jour du 1er mai et dans notre banlieue comme dans presque tout le 9-3 on a pas tellement d’endroits chouettes où aller et y a à nouveau la partie de merguez ça fait d’la distraction pour nous aussi… Je sors voir si des fois je trouverais pas un brin de muguet égaré dans l’secteur vu que cette année c’est la première de ma vie depuis que je m’souviens que je m’suis débrouillée pour pas avoir un brin d’muguet le jour de la fête des travailleurs ! C’est sacré ce jour-là alors mais voilà du muguet y en a pas beaucoup à cause du printemps très beau… c’est comme ça…
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