Calendrier

Juillet 2010
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Image de Dominique par Louis

Recherche

Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mardi 22 mai 2007 2 22 /05 /2007 02:21

                Des nuages pour commencer...

Ecoute… écoute…

Depuis qu’elle avait perdu l’ancien paradis d’enfance le jardin de son grand-père le conducteur de locomotive et les arbres ses grands maîtres totems… les sapins aiguillés vert d’eau… les pommiers où on accrochait la balançoire qui les emportait plus loin que le soleil… les cerisiers qui saignaient rouges à ses oreilles… les lilas aux parfums trop forts quand on fourrait la tête dedans… elle savait que l’hérisson grignoteur de fraises et la fouine qui créchait pas loin du mur aux raisins allaient prêter main forte à Tom l’ours râpé pour qu’elle puisse s’évader de ce cauchemar…

Les animaux elle les a assez fréquentés et elle sait qu’ils ont le même goût cerise qu’elle de la liberté sauvage et des chemins qui surtout ne vont pas quelque part…

Sauvage… ouais pour sûr qu’elle l’est et les p’tites bestioles pareil mais bien plus rusées qui ont flairé le danger de finir empaillées dévorées encagées avant elles et avant les chevaux farouches qui couraient dans le vent d’écume rose des rizières et qui ont pas vu venir les mecs des abattoirs à leur rencontre !

Sauvage si c’est la force de ne jamais se laisser prendre par la méchanceté des gens qui décident à ta place… à la place des bestioles aussi et qui leur piquent la joie de leur museau dans le vent frais du printemps… Sauvage c’est sûr en face d’eux qui sont d’accord pour que les autres filles la haïssent gentil et lui fauchent la tablette de chocolat noisettes trop extra que son grand-père le conducteur de locomotive lui a envoyée avant qu’il soit tout mort terriblement…

Interdit !

Depuis qu’elle est ici trois mois environ les poings serrés ligotés par le câble électrique angoisse au fond des poches de la camisole blouse bleue qui pue sa sueur aussi épaisse que l’odeur du hérisson et celles du duffle-coat à la laine imbibée des relents gas-oil de l’autocar… elle se lave pas…

Non elle se lave pas ! C’est sa résistance à elle la seule qu’on ne peut rien contre et son corps sa peau elle leur donnera jamais le plaisir de les avoir macqués ! Avec Tom le vieil ours râpé qui ne la quitte pas collée contre elle sous les vêtements qui ont pas de forme… les fringues godiches qui l’ont amochie à mort elle les a bien eues les sœurs de Notre-Dame des Anges qui en terminent pas de répéter :

- Interdit de se toucher ! L’autocar il les transporte de la gare Snef à Notre-Dame stalag où la première chose qu’on voit en arrivant c’est la cuisine avec le papier de boucherie les pots émaillés blancs et les couteaux mal nettoyés… et elle elle se lave pas…

Quand elle descend du dortoir le matin pas plus tard que huit heures direction le réfectoire en rang les yeux verts météores bouffis les paupières collées qu’elle n’a jamais maquillés avant… le visage figé genre masque neutre mais dessous les babines retroussées les autres filles se pincent le nez…

Les odeurs c’est tout ce qui lui reste de vivant ici…

Son surnom elle le sait vu qu’elles lui ont écrit tout le long des banderoles de papier-cul qu’elles ont scotchées suspendues bariolées de marqueur sur les murailles badigeonnées gris de son box… Au pensionnat on habite dans des boîtes… box… cercueil… Son surnom elle le sait alors que depuis qu’elle est ici trois mois environ elle ne parle pas et elle entend pas…

Son surnom c’est bouche d’égout avec des tas d’variantes autour et encore il ne fait pas chaud l’hiver dans l’Est et Notre-Dame stalag est bien aussi venté que les hauts hurleurs de vents du bouquin qu’on lui a retiré de sa valise alors ça va…

Interdit !…

Des banderoles de papier cul avec dessus écrits crachés au marqueur noir les mots de la haine et du dégoût… c’est ça qui a rapté la place des papillons de papier pleins de couleurs pas possibles et paillettes soleil du printemps de 1968… alors elle allait avoir douze ans et la bêtise qui te bazarde la douceur de vivre elle savait pas… 

Elle mate ses paumes taggées de peinture rouge en se disant que vraiment l’année dernière c’était pas une année ordinaire… 

  A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Mercredi 30 mai 2007 3 30 /05 /2007 02:17

             Juste sous les étoiles...

- Kf… kf… kf… encore une taffe et il ajoute… et premièrement si vous voyez comment c’est là-d’dans… la fonderie… il hésite à peine… j’ai les clefs… on peut y aller quand vous voulez…

- Vas y Léo… il reprend Ousmane en rigolant franchement… t’es complètement ouf !… qui c’est qui va nous faire confiance à nous autres d’la cité ?…

- Moi j’vous fait confiance et j’ai parlé pour vous… c’est OK… ils lisent le scénario et on cause… c’est tout… y’a pas d’embrouille Ousmane…

Ousmane a jeté le mégot un peu plus loin pendant que les autres qui se sont rapprochés attendent c’qui va sortir de c’t’affaire en faisant des commentaires dans tous les sens au point qu’on s’entend plus et qu’le bas des escaliers a l’air d’une scène de théâtre en pleine répétition… Ousmane répond pas et M’dou a pas levé la tête de sa capuche qui lui planque les yeux… Léo il se dit d’un coup que l’essentiel il l’a largué au passage…

- Ça s’rait formidable qu’les fourneaux où on a tant trimé nous autres ils revivent encore une fois avec le film qu’vous allez faire vous autres les jeunes qu’aurez pas cette vie-là… ça s’rait… une sorte de dialogue entre ceux d’hier et vous pour qu’notre histoire elle continue… elle continue avec vous…

- Et les fourneaux s’ils sont sur les images ils mourront pas tout à fait… les gens ils les verront… et la cité aussi ils la verront… autrement… et c’est vous qui leur montrerez… vous les jeunes d’ici…

Ousmane il a levé le bras que les autres ils arrêtent de hurler… Eh cousins ! c’t’une affaire sérieuse !… mais à c’moment comme il arrivait pas du tout à s’faire entendre c’est la voix plus claire presque enfantine de M’dou qui s’est pointée par surprise et qui a fait l’silence aussitôt sans efforts…

Il avait repoussé la capuche du sweet et ses calots dorés ont percuté ceux du vieux Léo qu’aucun greffier pouvait rivaliser…

- Alors on y va quand voir la fonderie ?…

 

Le silence c’est pas une chose qu’il a fréquenté durant sa vie d’ouvrier des fonderies Léo ça non !… Les huit totem du feux… leur souffle monstrueux plein d’explosions et de hurlements… C’que ça battait là-d’dans le cœur du feu avec ses vents… et eux autres ils vivaient au milieu comme les chevaliers dragons d’la fournaise !

En fourrant la clef dans la serrure de la porte archi rouillée Léo il sent qu’ses paluches qui ont des allures de vieilles écorces tremblent doucement alors pour pas qu’la nostalgie elle remonte malgré tout il repense à la phrase que lui avait dit son vieux la première fois qu’il l’a emmené et qu’sa main tenait bien serrée la sienne :

- Tu vois garçon… ben tout ça c’est à nous autres les ouvriers… ouais… y’en a qui t’diront qu’c’est aux patrons eh ben non ! c’est à nous et surtout c’t’à nos paluches d’ouvriers… Alors devant ses yeux étonnés vu qu’il ne lui parlait pas com’ça d’habitude il a ajouté… nous autres les ouvriers on peut être fiers de nos mains garçon !…

En levant ses yeux étonnés par delà c’qui restait de la fonderie le vieux Léo il a vu le soleil rond et rouge sang monter au-dessus des fourneaux comme un gros cœur de lave en fusion qui battait… qui battait…

 

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Samedi 16 juin 2007 6 16 /06 /2007 13:07

Sous la peau des citrons

 

Sadek est mort…

Il fait à peine jour sur les hauteurs de la ville et les hirondelles qui sont les yeux fardés de khol de la nuit se tirent en poussant de petits cris…

Sadek est mort… Oui je sais… je ne vous apprends rien… Ça doit faire longtemps que vous étiez tous au courant… on appelle ça le téléphone arabe et ça marche encore bien mieux ici dans la communauté des gens de l’exil que là-bas…

Sadek est mort… il y a trois ou quatre ans déjà… personne d’entre-vous ne me l’a dit et pourtant nous avons été très proches quand la mort de vos amis écrivains journalistes metteurs en scène d’Algérie… quand la mort des gens simplement était servie comme un p’tit noir à la table de votre bistrot le matin en ouvrant le journal…

Sadek est mort… c’est vrai… cela fait trois ou quatre ans justement que vous ne me regardez plus quand vous me croisez dans un de ces lieux où on partage encore quelques “ nouvelles d’Algérie ”… dans un de ces Salons littéraires où vos bouquins continuent à resplendir de la tumultueuse lumière du Sud sur leur peau de citrons sauvagement attachés à l’arbre aux feuilles d’eau qui les retient et où les miens n’ont jamais été qu’en clair-obscur cette ombre portée du Nord où je me planque pour mieux vous regarder…

Sadek est… c’est vrai… il y a un moment que nous ne nous parlons pas et que la porte de vos maisons… vos petites maisons aux terrasses chaulées blanc tout en haut de la ville avec le citronnier dans le jardin derrière un peu au-dessus et criblé de clins d’oeil soleil ne s’ouvrent plus quand je passe par chez vous… les maisons où j’ai partagé avec vous vos histoires et vos repas toujours généreux et servis pour ceux qui viennent d’ailleurs…

Sadek… c’est vrai… bien peu parmi vous ont su l’étrangeté des choses qui nous ont reliés et déliés si vite et personne dans la petite communauté des créateurs de l’exil n’a deviné que c’est lui qui m’a donné en quelques mois fulgurants ce désir d’Algérie et d’écriture qui sont brodés sous ma peau comme deux écorchures d’enfance et de feu qu’on ne peut retirer de moi…

 Sadek est mort… Au cœur du jardin fou d’herbes pas toutes cramées par le frangin soleil… le jardin de la terrasse au-dessus de la mer qui tire un trait turquoise sur le bleu du ciel y’a deux jours j’ai cueilli les citrons du petit citronnier et j’ai mordu dedans… C’est en me relevant que j’ai vu le chat blanc qui me regardait pour la première fois assis en haut du muret de terre rouge…

Sadek est mort… Quand j’ai poussé la porte du bistrot cet après-midi la chaleur plantait des clous dans les façades blanches de la cité où crèchent les Maghrébins qui ont débarqué ici y’a trente ans sans armes et sans bagages après avoir pas mal marché sur leurs talons tatoués rouge sang… Oui je sais… vous connaissez l’histoire par cœur sur le bout de vos lèvres sèches… Les gamins à l’entrée planqués sous la capuche black du sweet ont pas levé la tête et leurs MP3 m’ont musiqué comme si c’était les leurs mes oreilles… Ça réveille les morts il paraît…

Les jeunes pour eux je suis majnouna de venir là et moi je songe que Neïla doit avoir leur âge maintenant et voilà… Quand Sadek a sorti la photo de son portefeuille et qu’il m’a dit : “ … c’est Neïla… elle a cinq ans… elle est belle hein ?… ” j’ai eu l’impression trop forte que l’Algérie tout entière m’entrait sous la peau et que son jus de citron jaune acide et frais allait me mettre au parfum d’un paysage qui éclatait d’enfants solaires… Alger… ses rues pailletées de mômes incandescents… sa jeunesse… la tienne… la nôtre encore quand nous nous sommes rencontrés… Quel âge nous avions ?

Alger… juste après l’Indépendance des centaines des milliers de gamins comme Sadek… des volées de gamins pauvres la peau enivrée de soleil avide et brutal… jeunes fruits à peine mûrs d’un Sud qui couraient rejoindre les plages et se jeter pêle-mêle dans l’eau et ses tourbillons de sable salé brûlant les lèvres… des milliers de gamins qui croyaient qu’avec la liberté conquise tout était possible… Que s’est-il passé ensuite ?… Mais déjà leurs pères étaient debout rivés enchaînés du regard à la longue file des immigrés du travail… l’un derrière l’autre… un tampon au creux de la paume… tu emportes juste un baluchon et quelques affaires ça suffit… tu reviendras bientôt… Qu’est-ce qu’il y’a de l’autre côté de l’eau aux tourbillons de sable salé brûlant les lèvres ?…

Sadek est mort… Dans les banlieues de mon enfance les ouvriers algériens semblaient avoir traversé le temps mais ils avaient l’âge de nos vieux à peine… Je ne savais pas quand je les regardais en douce qu’ils portaient un paysage perdu sous la peau… Un paysage de sable crissant de sauterelles de terrasses sèches de ruelles grignotées par les dents du soleil fou et de mer aux lèvres épicées qu’ils ne reverraient pas…

Il me reste deux ou trois citrons très mûrs au fond du vieux sac en tissu écru tissé de dessins kabyles orange où je trimballe le mandole que Sadek n’est jamais revenu chercher… Y’a pas longtemps que je l’emporte à nouveau avec moi partout… Le mandole de Sadek sur lequel il chantait les textes d’El Anka quand il venait chez moi et c’est dans ce sixième étage d’une cité de banlieue que les mots des poètes et des chanteurs de la langue arabe ont rempli mes oreilles… Et c’était déjà pareil qu’aujourd’hui la langue des jeunes rappeurs qui sont les mômes nés de cette histoire métisse… la leur… la nôtre… La langue des rues d’Alger… de Damas… de Bagdad… de Gaza… de Paris… de Marseille… la leur… la nôtre… La langue planquée sous la peau des citrons qui aujourd’hui nous brûle les lèvres…

Sadek est mort… mais ses mots volent encore toujours sur les hauteurs de la ville comme les hirondelles tatouées de khol au-dessus de son paysage désenchanté… son Algérie princesse nocturne d’un rêve sang qui hante sans fin le sommeil des enfants solaires…

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Mercredi 20 juin 2007 3 20 /06 /2007 00:27

           C'était des nuages pour commencer...

C’était des nuages pour commencer…

Elle mate ses paumes taggées de peinture rouge en se disant que vraiment l’année dernière c’était pas une année ordinaire…

Rouge… c’est ce qui lui reste de sa vie d’avant… avant c’est-à-dire l’année dernière parc’que c’est pas la peine de remonter plus loin… Sa vie elle a vraiment commencé avec ce mois du printemps de 1968 qu’elle peindra pas autrement qu’en voleuses traînes de soie d’écarlate et de sang clair tout du long des bandes de papier de boucherie étalé sur le plancher craqué et reciré de la salle d’études autour des troupeaux de pupitres et des bancs… Tout autour de la salle d’étude y’en a des kilomètres de papier de boucherie et si quelqu’un entrait sûr qu’on l’embarquerait rapide direction l’infirmerie et ça serait joli…

Tom le vieil ours râpé qui monte la garde avec ses yeux de verre à la porte mateuse il voit même la nuit la coupe de lait de la lune se poser pas bruyante entre les lattes écartelées… Il donnera l’alerte on peut lui faire confiance…

Maintenant il lui reste juste un morceau de papier un lambeau qui a la forme d’une aile d’ange et c’est la place qu’il faut pour les nuages… y’a pas besoin de beaucoup d’espace qu’ils s’envolent se tirent s’espacent… Ce soir elles sont toutes parties rejoindre leurs p’tits patelins où le mois de mai de 1968 n’a jamais existé alors elle enfonce le pinceau aux poils écarquillés dans le violet de cobalt et elle commence…Partir… retourner là-bas… hier… à toute vitesse !…

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !… L’odeur… l’odeur… ça l’a éloignée des gens pour qui sentir… toucher… plonger dedans les marmites aux goûts venus d’ailleurs formidables c’était…

Interdit ! Hi hi… les gens semblables aux filles ici dans le pensionnat qui aiment pas les odeurs de cuisine d’Afrique et de partout… Les odeurs elles remontent les escaliers des cités d’la banlieue d’où elle est venue… poisson grillé… riz indien… safran et cumin… les odeurs bonnes à se lécher les babines…

En bas de chez elle là où elle créchait avant de prendre le train les menottes aux poignets Clic-clac !… y a une boucherie musulmane où elles vont ses copines arabes acheter la tête de mouton rôtie et d’autres morceaux pas trop cher… Elle les suit et elle regarde les papiers ocre blanc accrochés au croc qui pendent perforés dans l’été de l’année 1969… des papiers ocre blanc sale avant le sang…

Y’avait qu’à demander… on lui en donnait plein les bras gentil… c’était rien que ces papiers-là qu’elle voulait… des papiers pauvres qui avaient pas l’allure et qui étaient au milieu de l’histoire et des odeurs des gens…

On lui en donnait plein les bras à l’intérieur de la boucherie musulmane quand elle disait que c’était pour peindre des nuages…

L’année 1969… ça fait un an qu’elle est ici à Notre-Dame stalag… un an qu’elle parle de rien comme si elle avait tout oublié… Se souvenir de la fête c’est…

Interdit !… Interdit !…

C’est ça qu’ils veulent… effacer l’histoire dans leur tête… l’histoire de ces moments-là et les tourbillons d’idées qui mettaient en chantier l’énergie populaire… et leur adolescence qui plongeait dedans… Vlouf !… vlouf !… Effacer les traces de la fête au creux du corps éclaté de l’enfance qui les a fait grandir d’un coup… Effacer l’odeur des gens… l’odeur de la sueur des gens et de leur désir jailli au mitant de la rue… Désarmer la rue et lui confisquer sa force sauvage… sa vitale présence et toute son imagination…

Les chevaux qui courent poursuivis par les rabatteurs vers les abattoirs ils ne devinent rien de leur vie perdue comme elle ici… Un an à peine… Clic-clac !… Ils se croient libres dans l’herbe du temps toujours et l’océan émeraude entre les pieds…

Elle maintenant… accroupie par terre au fond de la salle d’études du pensionnat stalag Notre-Dame des Anges… avec Tom l’ours peluche râpé qui monte la garde… Comment elles pourraient se douter les sœurs gardiennes que le papier de boucherie dans la cuisine… toutes les feuilles qu’elle leur fauche pour mettre en route la cérémonie… même si elle est seule… même si les autres dehors ne l’ont pas attendue pour barbouiller de rouge la rue… la rue d’où tout vient… la rue où tout retourne…

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…

Elle… c’était des nuages qu’elle peignait pour commencer…

Des nuages en lavis d’encre bleue que l’eau qu’elle faisait couler sur le papier rendait à leur errance…

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Samedi 23 juin 2007 6 23 /06 /2007 12:54

                Sous la peau des citroniers

Sadek est mort… C’est son ami qui me l’a dit en me larguant dedans ses yeux qui sont les hirondelles de la nuit fardés de khol… c’est drôle… son ami ou son frangin d’Algérie comme vous voulez… Sadek disait que c’était un ange qui s’était gouré de planète en tombant chez les furieux d’ici bas… “ Comme toi… ” et il ajoutait après un petit rire… “ et comme Neïla… ” En fait on était une bande d’anges comme les mômes de la cité qui me regardent passer la nuit en écartant la capuche du sweet toujours trop grand qui planque les bouts d’ailes raccourcis à la machette ou au couteau de boucherie par des guerriers encartés et le rouge sang coagulé…

Les jeuns de la cité étaient au parfum de ce que je venais chercher sur leur territoire cette nuit vu que le téléphone arabe ça marche entre les gens qui n’sont pas d’ici et ils m’ont suivie du regard jusqu’à la porte du bistrot… La capuche du sweet noir me protège de ceux qui aiment pas les anges et l’arabe que j’ai appris dans les faubourgs d’Alger-Paris sur Seine y’a pas long feu de ça quand je créchais en haut de mon sixième en tirant la langue sur les livres cornés de la librairie d’Alî qui se moquait gentil de mon accent aussi…

Y’a pas que la came qui tue tranquille à l’intérieur du ghetto blanc où on est parqués depuis que nos vieux sont venus trimer aux usines des grandes cités et qu’ils étaient eux aussi d’une couleur pas d’origine… Ouais… on était basanés et blacks fils d’esclaves tout pareil dedans et rouges classe ouvrière dehors… ça dérange ceux qui aiment pas les anges… C’est vrai qu’ils ont beaucoup dérangé nos vieux et leurs camarades s’appelaient Mohamed… Lakhdar… Bouna… Ousmane… Y’a pas que la came qui tue tranquille et se taille la part du loup blanc au creux des vaisseaux de ceux qui rament la nuit et le jour pour arriver quelque part…

Y’a le gros rouge qu’on boit ensemble à la table du bistrot le soir après avoir fait sa journée avec le plâtre et le ciment dans la gorge qui racle… Nos vieux ils hésitaient pas à remettre la tournée et à trinquer à la bonne vieille saloperie de vie avec Mohamed… Lakhdar… Bouna… Ousmane… Sadek est mort… c’est son ami qui me l’a dit cette nuit… il était adossé au bar et on n’s’était jamais vus qu’au fond des iris noirs et désespérés de Sadek quand il parlait de l’Algérie… les iris noirs de Sadek incendiés de météores…

Moi j’allais vers lui pour lui donner le mandole et les citrons… Pas beaucoup… deux ou trois que j’avais cueillis dans le jardin de la terrasse au-dessus de la mer et quand j’ai mordu dedans j’ai senti toute la brûlure des parfums d’Alger desserrer les doigts qui emprisonnaient ma gorge et j’ai poussé un cri qui a ricoché le long des murets de terre rouge…

Le patron du bistrot un grand Black vêtu d’un bleu délavé jouait comme tous les soirs un air triste sur un instrument africain dont je ne sais pas le nom… Ouais… je ne vous apprends rien… vous connaissez l’histoire… vous me l’avez racontée… C’est grâce à vous que j’ai commencé à l’écrire y’a… dix ans au moins… Les créateurs d’Algérie j’en ai croisé pas mal d’un bistrot l’autre… Ma voie lactée dans mes nuits de la banlieue c’est eux… Insomniaque je chassais dans l’obscurité comme un hibou des proies de rêves frais…

 

- Tu sais que Sadek est mort ?…

  

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés