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Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Jeudi 17 juin 2010 4 17 /06 /Juin /2010 23:22

Le bistrot de Sien suite...

Il-se-passe-quelque-chose.jpg

 Ecoute… écoute…

Assise au pied du Block 3 l’Afrique Morgane moi après mon échec du côté de djeda Fatima je monte la garde en bas des escaliers j’inspecte je surveille je m’écarquille les mirettes que je reluque les va‑et‑vient des chasseurs qui nous empêchent de courir libres dedans notre savane rouge terrain vague au crépuscule avec nos jambes nues où grimpent les herbes aux doigts sauvages qui grattent la peau fine douce des cuisses c’est bon !… 

Tiens !… avec l’inquiétude que j’ai de Zahra ma frangine j’avais oublié presque Rémi mon daron qui revient de sa journée aux pavillons sa silhouette elle est fastoche à repérer comme un pantin de carton qui sautille au bout d’la rue y en a pas deux qui lui ressemblent probable !… S’il sort de Chez Saïd il tremblote un peu plus mais c’est pas lerche et ce soir encore il profite que la daronne est pas rentrée de chez sa copine Pierrette après son après‑midi à la laverie yalla !… 

Il est peinard Rémi il peut cuver y a pas d’lézard… Cette fois‑ci il s’assoit pas tout d’suite le daron comme les autres soirs du mois d’out où il me rattrape au pied du Block 3 avant que la mother nous sonne le rappel il a quelque chose dedans sa musette il va me montrer… Avec des précautions comme pour un trésor de cristal il sort une pierre plate gris‑bleu où y a des rides violettes et des paillettes dorées à la surface on dirait une pierre à écriture…

‑ Eh Morgane ! t’as vu ce caillou hein ?… il a dit Rémi en retournant la pierre plus grande que ses deux mains pour me faire reluquer la tranche aiguisée pareil qu’une lame d’outil et la peau de son ventre elle ressemble à celle d’un animal… Je n’sais pas c’qu’elle faisait par ici… c’est une lauze comme y en a dans les Cévennes sur les toits des granges et des maisons aussi mais celle‑là elle est pas fignolée… c’est plutôt pour une clède à châtaignes ou pour un abri à bestioles qu’elle était… J’l’ai trouvée au terrain vague de la Medina… Ma parole que celui qui s’est trimbalé ça jusqu’ici c’est un drôle !… Il l’a renfoncée dedans sa musette et Morgane moi j’ai pensé que depuis un moment il les remontait plus à l’intérieur de notre gourbi ses cailloux Rémi… 

Il avait dû leur trouver une place appropriée que la mother elle flairait pas… C’était mieux ma daronne elle y comprenait rien aux cérémonies fallait pas lui demander des choses dans la finesse dans l’intuition… elle c’était son cahier de comptes qui l’occupait et pour le reste elle avait pas d’opinion… Fallait pas lui compliquer les méninges sinon elle nous abrutissait des récriminations qu’elle stockait dans un coin de la cuisine formiquée pour l’occasion… qu’on était que des traînards des bons à rien alors Rémi mon daron et mézigue on avait adopté l’attitude de la fuite sitôt qu’elle entamait son refrain… on caltait sautait aux escaliers dévalait l’étage dégringolait rebondissait… Hop ! Hop !… Elle pouvait bien brailler on était loin déjà à l’autre bout d’la tess’ on reviendrait pas avant la night… Rémi… hi hi hi !… Morgane eu eu eu !…

Rémi il s’était installé tranquille la musette entre ses jambes et il reluquait la petite flamme de l’allumette qui virait orange au bout du bleu en tirant sur sa maïs qui grésillait un peu… Bon maintenant il allait falloir que je raccroche les wagons avec l’histoire de la grand‑mère Morgane !… C’est que je voulais la suite y avait pas à hésiter !…

‑ Et alors après à Nice si tu gagnais bien en faisant le jardinier vous avez changé de quartier grand‑mère Morgane et toi ?… j’ai demandé comme ça mais je me doutais que ça avait pas duré l’accalmie… Grand‑mère Morgane ça l’aurait ennuyée s’y avait pas eu d’autres aventures vous comprenez ?…

 ‑ Hum… il a commencé Rémi et il a hésité un peu… on aurait pu on avait assez de sous pour chercher un hôtel ailleurs vu qu’on avait acquitté nos dettes mais probable que Toma il aurait pas bien pris qu’on largue l’Echaudé et qu’on joue les bourgeois dans une de ces turnes à touristes… et déjà à c’t’époque je me disais que tant qu’on resterait à Nice on serait entre ses paluches… A Babazouk ça fonctionnait comme ça fallait être protégé sinon t’avais rien !… Au bout de deux ans je faisais le jardinier aussi bien qu’les plus vieux employés des serres… j’connaissais toutes les sortes de fleurs les plantes tropicales et j’aurais pu ne bosser qu’aux villas y avait de quoi faire… mais le Toma il était pas d’accord que je quitte l’entrepôt des fois que je me dégote un autre protecteur il m’avait à l’œil…

 

‑ Moi j’étais pas malheureux alors je m’écrasais mais grand‑mère Morgane elle allait pas accepter longtemps d’être macquée  c’était sûr… il lui fallait de  l’air !… Même avec son mari elle avait jamais pu  elle s’était pas laissé faire… Je n’sais pas comment elle s’est mise à fréquenter un hôtel encore plus miteux que celui de Mona mais quand je rentrais le soir pour dîner à l’Echaudé souvent elle n’était pas là et j’ai commencé à me dire qu’on allait bientôt reprendre les valoches et le Toma il n’a Magiciens vait pas les moyens d’empêcher Morgane la voyageuse de se tirer si ça lui plaisait… Elle a jamais eu peur de personne la grand‑mère Morgane alors… A suivre...

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Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 00:16

Le bistrot de Sien suite...

Chameau de chat

Ecoute… et puis on a grandi…

 

Assise au pied du Block 3 Zahra elle appuie sa tête sur ses genoux. Sous sa robe courte où se promènent de petites fleurs je devine ses seins d’enfant. Zahra me regarde venir vers elle à cloche‑pied. Macadam où pétillent des bouts de soleil…

Le palet invisible de nos marelles a dessiné une trajectoire qui nous ramène toujours l’une vers l’autre. Son corps aux formes rondes… son ventre et ses cuisses de jeune prêtresse…

Son corps qui va devenir une demeure féconde m’émeut. Bien plus avide que le mien le corps de Zahra… il se plaît à sauter d’un miroir à l’autre… Quête la plénitude dont le manque m’ignore. Morgane moi je n’ai besoin que des histoires pour être comblée comme la gerba est comblée d’eau pure.

Morgane moi c'est de la lumière des mots que j'ai envie… des brouettes pleines des mots des griots… et d'yeux qui tracent la piste… Poussières lucioles dans mon jardin à solitude…

En attendant que j’arrive avec les armes pour la défendre devant Zahra passent et repassent des types qu’on n’connaît pas avec qui on a pas grandi… y a des vieux aussi de quarante berges et plus ceux‑là ils sont pires !… Les types ils jettent un coup d’œil sur ses jambes fines et remontent jusqu’à sa petite culotte. Ils ouvrent des châsses comme des roues de carrosse… Ils grouinent en pleine gadoue de fantasmes qui leur collent aux gencives… Leurs mégots pendent à leurs babines… Ils patouillent les ordures… Retournent… Reniflent… se lèchent les uns les autres jusqu'aux oreilles… S'ils osaient ils ouvriraient leur braguette avec en dessous leur mou qui pend… Moi ils m'approchent jamais parce qu'ils savent que j'ai le rasoir de mon rire à la main… Et que Kee‑Bock le boiteux m'a affranchie sur le cloaque qui bout dedans leur tronche. Sous les paillassons Kee‑Bock il les épie et il attend… il attend… qu'ils crèvent…

A cette heure pas la peine de compter sur les garçons pour virer les chasseurs qui partent à l’abordage des filles dans les quartiers… pour nous rendre notre territoire d’enfance sauvage… Ils sont préoccupés seulement par la prise d’assaut du super marché et les commissions en bande efficace et hiérarchisée que P’tit Nègre qui travaille seul regarde avec mépris. Y a que Mouloud le grand‑frère de Sami avec sa bande des poteaux du quartier des Blocks qui surveille notre territoire indigène et qui protège les p’tits des tribus de crânes rasés organisées guerrières qui déboulent le samedi des transports avec leurs guns et leurs barres de fer pour fracasser tout c’qui est pas gaulois d’origine et derrière eux y a les marchands d’herbes à rêves qui passent ramasser leur pognon…Le voleur de clefs

Mouloud il a des droits parc’qu’il est le fils aîné d’Ali l’épicier arabe de la tess’ que tout l’monde respecte avec sa famille c’est un grand frère et il a l’autorité pour matter ceux qui abusent et qui viennent faire la loi avec des loustics des autres Cités ailleurs plus loin on n’sait pas… 

Avec Nourredine dit Nono José qu’on appelle Djo et Neh‑Yui ou le Chinois Mouloud il s’occupe que les gaziers d’Alphabêtes City qu’ont des habitudes plus hard que les nôtres à la Cité des Blocks ils mettent pas la pagaille milieu des troupes d’Indiens qu’ont juste des frondes pour se défendre… A Alphbêtes City y a tous ceux qui ont transité par la Medina et qu’avaient l’âge de mézigue quand la guerre de l’Indépendance elle est arrivée et leurs vieux ils avaient vécu Sétif et Guelma ils revenaient de la tuerie par ici et voilà…

Eux ils savent l’histoire des hommes qu’on a balancé dans les eaux brumeuses du fleuve et ce qu’y s’est passé ils s’en souviennent mais ils en causent pas non plus ils gardent à l’intérieur de la peau le parfum d’la violence qui est lourde comme les pierres que Rémi mon daron il ramasse au terrain vague les pierres à désespoir… 

Eux ils ont pas eu la baraka de connaître le dresseur de rats… Nous autres Morgane moi Zahra ma frangine de lait P’tit Nègre Sami et la bande des mômes black­‑café et café‑crème on est nés après tous ces pataquès dont les grands frères ils ont trop pâti et du kif au même pour nos vieux… Faut dire sans charibote qu’on a été drôlement vernis de n’pas croiser la clique des kakis vert de gris au coin de Macadam black et la trouille elle nous a pas grignoté les arpions vous comprenez ?…Mécanique du rêve détail

Nous autres on a poussé du côté des conteuses comme djeda Fatima des aventuriers poètes comme Arthur et des fous pareils à Monsieur Antonin… sûr qu’on a appris à rêver et à chevaucher les récits de la mémoire du fleuve et ses cavales rouquines aux crinières d’algues m ais pas à se défendre et maintenant que Mouloud il trime pour devenir conducteur de bus et qu’les autres ils bricolent la mobylette qu’Abdel un poteau à Mouloud un autre il a récupérée sur le parking à force ils vont en faire un aéroplane alors on est des proies de la savane rouge pistées par les chasseurs… De toute façon les garçons nous ont trahies y a longtemps… Toujours… toute notre vie on s'en souviendra.

 

A suivre...

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Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 22:53

Et un autre petit bout de la longue histoire de la Cité des Blocks tout spécialement pour mamalilou qui est passée hier faire un tour par ici a qui a aimé l'écriture chiennement affolée qu'on y trouve parfois...

Alors bonne lecture à mamalilou et à tous les autres !


La fiancée du temps

Le-temps-des-lectures.jpg

Ecoute… écoute…

Mon vieux il s’est pointé s’asseoir à côté de mézigue ce soir après ses heures de turbin à la ville c’est bien la première fois qu’ça lui prend et il reluque derrière la fumée rousse de sa maïs la mini en jersey rouge sans insister… Ouais c’est bien moi le coquelicot d’la Cité des Blocks même si les nénuphars sont nos plantes de famille qui multiplient par deux leur taille au creux d’la piaule bocal de plus en plus petite depuis des générations et cezigue j’ai décidé d’en calter du bocal un d’ces jours et d’me tirer de la family poissons muets… Hop et Hop !

Ça fait un bruit terrible les gros nénuphars quand ça pousse… Raouf ! Raouf !… et ça bouffe tout sur son passage faut voir ! Si t’es pas des leurs t’es digérée d’un coup de dentier yalla ! C’est qu’ils finiront par nous rendre tous stupides sourds et dociles mais faudra bien arracher leurs tentacules même si ça doit saigner grave et qu’ils crèvent en silence bon débarras ! En attendant dedans cette famille probable qu’y’a eu que des filles du style nénuphar sauf ma grand-mère d’Afrique que j’ai pas connue… Elle c’était une voyageuse comme Arthur elle a osé s’la faire la bonne aventure direction l’Arabie et ses jardins bourrés des fleurs exotiques aux noms compliqués et des roses café‑crème entre les p’tits ruisseaux qui déboulent au milieu des cours où y a des carreaux de céramique bleu turquoise orange verts c’est mirage ! Sûr que ma grand-mère d’Afrique elle savait qu’on vieillit rancit pourrit sacrément vite ici faut pas croire… A cause de ça aussi que j’ai mis la mini jupe rouge pour provoquer des réactions avant d'être vieille complet… destroy quoi…

Pas de réactions !… et pourtant Rémi mon daron il est venu me rejoindre au pied du Block 3 où on s'habitue à habiter Zahra et moi. Il veut me refourguer les choses qu’il a gardées au frais tout c’temps‑là les choses qui vont me faire les racines qu’on a pas quand on atterrit sans douceur au cœur de la Cité des Blocks… Des racines moi je n’sais pas si j’en veux mais si c’est la question de leur ressembler ah non alors ! Mon vieux y’a plusieurs jours qu’il hésite il me reluque de loin quand il déboule vers les six heures fumer sa clope ses gitanes maïs qui empestent trop fort juste pour s’tirer des odeurs de cuisine et des pattes de la mother qui le lâche pas s’il est dans l’coin… Qu’il participe au moins à descendre les poubelles ! Les poubelles c’est son cauchemar à Rémi sa corvée son combat de chevalier pas qu’on l’anéantisse d’odeurs ! Alors lui il prétexte d’aller aux nouvelles ce qu’on fait Zahra ma frangine du lait de l’Ogresse et moi et il rapplique pendant que la voix d’ma daronne le traque au dedans de l’ascenseur :

- Les poubelles Rémi !… c’est pas possible même pas ça il le fait !… Rémi ! les poubelles !… belles ! belles !… 

 Il referme la lourde vite fait appuie sur le bouton et Hop ! Zouh ! ça y est… La family faut voir !…

Les paquets d’gitanes l’emballage il est bleu on dirait le ciel des cartes postales de l’Afrique qu’y a chez Zahra scotchées aux murs de sa piaule que sa mère lui donne on lui en envoie du bled exprès pour nous décorer l’atmosphère des Blocks qu’est pas toujours jolie moi je les connais bien c’est mézigue qui cavale les acheter au bistrot tabac d’la Cité. Dessus y’a la gitane noire qui danse entortillée dans son foulard de fumée blanc pareil que les bouts de tissus les haïks des djida kabyles. Les haïks ce sont leurs traînes de fées aux femmes du Sud… Sitôt qu’il vire le papier argent mon vieux ça sent la bonne odeur la sienne quand il rentre du zinc où ils jouent aux dominos le samedi avec ses poteaux algériens qui sont embauchés aussi jardiniers à la ville Kader et Youssef… Tous les trois ils ne sont pas séparables comme les branches d’une étoile de mer.

Des cartes postales des belles pas ordinaires qu’on zyeute terrible avec Zahra ma frangine du lait de l’Ogresse y en a qui sont planquées à l’intérieur du placard aux portes qui coulissent de l’appart dans la chambre de ses vieux. Les logements d’ici la Cité des Blocks ils sont tous pareils des boîtes béton et dedans y a les placards des boîtes placo où on met des boîtes carton à godasses des boîtes à ci à ça des boîtes encore… Nous autres les gens tous ensemble c’est comme des pompes qu’on est rangés là… Vous comprenez ?

Les cartes postales interdites au fond d’la boîte métal rayée dessous la pile des jupes et des chemises le couvercle y’a l’image du Négro qui se fend la poire dessus… on y voit des femmes du pays de Zahra avec le haïk défait les cheveux frisés qui roulent sur les épaules rondes la peau claire ou black ou café‑crème et des fois aussi leurs seins nus et leurs bouches fardées rouge sang leurs yeux de khôl trop sombres avec la haine la rage le désespoir tout au fond…

Les noms y sont écrits en bas gribouillés… Le type il a fait les photos et il a inventé pour attirer l’client qui venait les mater… Yamina de Blida… Souria la Kabyle… petite mauresque à la fontaine… Fatmas d’Oran… femmes de la tribu des Ouled Naïls… Les bijoux les pièces d’argent et d’or qui éclatent sur leurs peaux mates leurs mèches…

‑ Elles sont trop belles comme des petites diablesses !… elle crie Zahra qui croit que sa djeda est quelque part dans le lot des cartes fourrées dessous les fringues du placard qu’on n’sache jamais… La honte d’avoir posé devant les hommes qui zyeutent leurs cuisses leurs ventres !

‑ Les photos c’était pour qui ? que je lui demande… Les Gaulois qui sont allés là‑bas dans ton pays ils les faisaient danser à poil et ils les prenaient pour leurs petites esclaves tu croFemme-kabyle.jpgis ?…

- Sûr que djeda elle est d’une tribu des femmes qui dansent et qui chantent les histoires de la tradition sinon ma daronne elle les aurait pas les cartes qu’elle dit Zahra ma  sœur de lait en fronçant son nez il est petit dessiné comme celui d’une des femmes sur les photos avec deux fossettes quand elle rit…

C’est cette carte que Zahra elle préfère elle la tient dans sa main longtemps écarquille ses châsses elle rêve que sa grand-mère a la chair des roses crèmes qu’on voit sous les voiles brillants et les médailles de soleil qui bougent au creux des plis… Ses bracelets elle lui en a donné trois deux en argent un en or comme les princesses des contes… c’est elle Zahra qui les porte aux poignets… Sans charre on dirait des lunes qui font des anneaux de lait sur sa peau… 

   

- Les poubelles… les poubeeeeeeeelles… Rémi ! … y a pas d’danger qui réponde c’ui‑là !…

Mon vieux quand il rentre du taf les quinquets explosés de la bouteille de rouge vidée en compagnie d’ses poteaux algériens qui n’sont pas les derniers à boire un bon coup… même souvent c’est au pinard qu’ils la noient leur drôle de nostalgie du pays où ils ont pas un trou d’souris pour retourner… il sait c’qui l’attend… Sa vieille comme toutes les femmes des Blocks elle veut pas qu’il l’engloutisse à l’abri d’son estomac la thune des commissions qu’il a embarquée le matin discret…

- Rémi ! hi hi hi…… ! les commissions elles sont où ?… c’est pas possible alors !

Les commissions c’est l’autre corvée de Rémi après les poubelles… sauf que là il est complice ça l’arrange et la monnaie il la rend pas jamais… c’est sa vengeance à lui ce que je crois… sa revanche sur la nénuphars’ family ! 

Mon vieux quand il rentre il jette vite fait sa sacoche de jardinier avec dedans les paplars à miettes des casse‑dalles du midi qu’il garde destination les souris d’la ville elles se tapent la cloche au milieu des dossiers qui bourrent les tiroirs des armoires métalliques… des boîtes encore des boîtes… sur le canapé recouvert dl’a couverture aux masques africains couleur de la terre de Sienne pareille à celle qui nous sert à l’école pour les apprentissages du dessin… La couverture aux dessins totems prodiges c’est Morgane moi qui l’ai fourguée obligé à ma daronne. Au marché de la zone y’a un marchand qui les brade joli et les sacs de toile avec les bleus du Sud les rouges incendies les blacks comme les yeux de Zahra ma frangine faut voir…

Ma mère elle aime pas les Arabes les R’beus comme elle les appelle et les Négros pas plus mais entre mon vieux et ses poteaux du troquet aux dominos et mes frangins de la zone elle a pas la force et pas le nombre non plus… Les commissions elles nous les refourgue tantôt mon vieux tantôt moi. Lui toujours il veut bien vu qu’il s’arrête sa première halte au troquet à deux rues de la Cité des Blocks “ Chez Saïd ” tous les jardiniers terrassiers nettoyeux creuseux qui triment à la ville et qui crèchent dans notre ghetto y sont là autour de la table des dominos ou des dames… Silence-du-clown-2.jpg

La magie de leurs grosses paluches à crevasses poussiérées de paillettes qui poussent les pions et tiennent dedans de leur paume énorme cachée le p’tit noir-blanc d’ivoire que Saïd leur prête et pas question que la boîte… encore une boîte milieu des boîtes… elle soit pas pleine le soir quand on ferme… Oualla ! Mon vieux pas forcé qu’il participe aux parties et les paris ils montent possible jusqu’à toute la somme des commissions ! Mais lui il reste parmi les gars des usines et les ouvriers d’la ville qui ont des lampes au fond d’leurs calots fatigues d’obscurité… Pour beaucoup c’est les 3/8 et ils roupillent façon des greffiers vous comprenez ? Le paquet d’gitanes ils le font tourner en camarades avec leurs chicots jaunes qui ricanent comme les oiseaux d’la night qu’il sont…

- Allez Rémi vas-y mise un coup mon gars… allez !…

Il a son sourire silence qui croque les pommes acides dans les vergers de la zone à l’époque il y allaient ensemble lui et Morgane sa daronne a jamais su. D’l’autre côté de la vitre du bistrot elle le voit il hausse les épaules et il tourne le dos à la chaleur et aux rires de ses poteaux les jardiniers. La veste de velours elle le fait plus grand il la retire que le soir au dîner. Elle le voit il enfonce la porte battante de la nuit et il prend le chemin de l’épicier arabe où y’a un crédit définitif pour les gens d’la Cité des Blocks…

Rémi lui c’est un type de l’espèce des coquelicots un genre qui n’pèse pas à l’intérieur de la family il fait que passer il volette léger… Pfuitt… Oh ! pas qu’il aille cherchez ailleurs du côté des femmes ça non… avec une il a bien assez mais on dirait qu’il mâchonne des regrets des remontées d’une cambrousse y a longtemps… Probable que c’est leur seul point commun à Morgane et à lui les coquelicots…

Son daron… elle a pas d’autre sentiment qu’une sorte de pitié mais de toute façon elle se sent pas proche vous devinez bien… Non pas proche du tout. La family c’est pas dedans qu’elle va les placer ses dominos ah non alors ! Heureusement quand tu crèches à l’intérieur d’une grande Cité comme celle-là t’as les tribus de la terre qui t’donnent confiance… Les tribus elles viennent d’ailleurs là‑bas et elles pigent ton envie de te casser de l’autre bord du monde jusqu’au bout où y a pas plus loin et que l’océan te mange les fumantes… Elles aussi les tribus un matin elles formeront la caravane et elles repartiront direction du Harrar c’est sûr !… Et Arthur tout pareil lui qu’est né au cœur de la cambrousse à fumier et la Mother sur le paletot qui s’acharne qui curetone qui lui lâche pas le fond d Muse.jpg ’la culotte…

Alors Harrar et Hop ! Hop ! Aden Hop ! Hop ! et Zanzibar tu parles… ces villes sur la carte de géo elle les a repérées mille fois… elle foutera le camp elle ira et… Tiens vl’a le vieux qui radine avec le sac des commissions ce qu’il a l’air ! ce qu’il a l’air…

 

A suivre...

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Vendredi 7 mai 2010 5 07 /05 /Mai /2010 19:05

Un grand papillon de nuit bleue fin

Le-voleur-de-clefs.jpg

Il s’est relevé et il est allé chercher dans la musette en toile bleue tissée qu’il a achetée en Algérie un petit paquet entouré d’un papier de soie mauve un peu fripé qu’il lui pose dans les mains et à nouveau Mouima pense à Mahieddine quand il lui rapporte les plus beaux fruits du marché avec cette façon qu’ils ont de pencher un peu la tête vers l’épaule…

D’un geste hésitant elle a retiré le papier qui crisse sous ses ongles et elle a senti aussitôt la finesse du tissu entre ses doigts comme une coulée d’eau fraîche… Elle l’a déplié tout entier et l’a regardé se gonfler léger et fragile dans le courant d’air qui avait entrebâillé la porte… c’était un haïk blanc de l’étoffe la plus douce de la soie rebrodée d’un mince fil d’argent qui brillait dans la pénombre d’un délicat éclat lunaire… Il lui a semblé d’un coup que toute la lumière de l’Algérie était là à l’intérieur de cette pièce étrangère… oui bientôt elle allait rentrer chez elle…  

 

C’est vrai il s’en est passé des choses pendant cet été de lave aux lucioles de mica qui virevoltaient autour de nous avec les mouches au-dessus de nos poubelles… C’est vrai cet été il nous a brûlé les yeux… qu’il se dit Halil rêveur le livre posé sur ses genoux… Y a longtemps qu’on se raconte qu’on forme un seul peuple parce qu’on parle la langue arabe et puis à force d’être devenus des voyageurs sans terre on a fini par s’habituer à y vivre dans les nouvelles Babylones… Alors le peuple il est fait des nomades qui sont venus de partout et qui traversent les citadelles modernes comme des météores… C’est un peuple qui est de passage le mien et sa langue il l’invente là où il pose son sac un moment avec les potes de sa tribu avant de repartir plus loin encore plus loin… Nous autres maintenant on parle une langue de transhumance et ce qui est pas ordinaire c’est que c’est celle‑là aussi qu’on écrit… 

Ouais c’est ça… nous on est en même temps les griots et les scribes de ce peuple métisse parce qu’on est nés ici et qu’on y peut rien… c’est extra qu’on tombe pile au croisement des deux ! … qu’il vient de réaliser Halil… la langue orale de l’Orient et l’écrite de l’Occident… Un jour on se tirera comme nos vieux  mais avant faut qu’on remplisse les pages blanches des archives… qu’on note les d Escapade-lunaire.jpg étails de leurs vies dans les usines dans les quartiers  aux cafés arabes ou turcs mélangés à tous ceux qui sont passés par ici… Pas question qu’il arrive ce qu’est arrivé en Palestine si demain ils rasent tout et qu’ils vont clamer qu’on a jamais existé hein ?… 

Parce que c’est vrai que nous autres les racines des grands arbres on en veut pas sur nos parkings macadam… On est un peuple de papillons ouais !… qu’il dit tout haut Halil en riant de sa trouvaille mais c’est quand même drôlement beau ici quand y a le cheich bleu indigo qui enveloppe l’horizon avec des frissons violets et les reflets turquoise autour de la lune qui se lève… Ouais c’est quand même drôlement beau !

 

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Jeudi 6 mai 2010 4 06 /05 /Mai /2010 20:00

Un grand papillon de nuit bleue suite...

Allumeuse de soleil. 2jpg

Une fois sur le quai heureusement elle a pas réfléchi elle a pris le premier escalier souterrain où tous le monde s’engouffre… il fait des tas de détours avant de remonter vers la lumière là-haut un petit point qui se rapproche après qu’elle ait à nouveau escaladé des tas de marches… monter descendre… on fait que ça ici… à quoi ça sert ?…

Heureusement c’est juste la bonne sortie elle a eu de la chance… C’est une forme bleue dans son haïk léger qui tourbillonne et décolle oiseau du Sud au souffle d’un vent qui se pose sur ses lèvres… C’est une forme bleue qu’un homme en haut des escaliers regarde avec un grand rire qui les rassemble déjà…

‑ Ya yema ! ya Nawal ! tu es là enfin Dieu soit loué !… tu vas bien ya azizati !…

Elle s’avance vers lui il l’a serre dans ses bras… il sent bon… son corps est chaud et familier… enfin au bout de tout ce chemin elle a retrouvé son fils…

            ‑ Ya yema j’étais inquiet… j’avais peur que tu te sois perdue…

C’était le dernier jour le dernier jour à al‑Birwa dans leur village de Palestine le dernier jour avant qu’on les chasse de leur terre… son père l’avait soulevée à bout de bras vers le ciel où l’azur devenait tout doux du  violet du soir et il lui avait dit avec fierté :

‑ Regarde ma fille… regarde comme c’est beau hein ?… C’était le dernier jour… c’était le 11 juin 1948 elle n’a pas oublié…

Elle sent ses mains qui la retiennent contre lui avec tendresse et elle songe qu’aujourd’hui c’est vraiment une bonne journée… y a un soleil rond comme un pain de semoule qui lui chauffe les épaules sous le haïk un peu fin… elle a touché les main de l’homme dans le train… elle a touché les mains d’un homme d’ici et elle lui a donné le dessin que son petit fils lui a fait… le dessin de son village en Palestine… et maintenant elle a retrouvé son fils dans ce pays qu’elle ne connaît pas… le corps de son fils dans ce pays-ci où elle est venue le rejoindre… et où ils vont à nouveau partager leur vie…

Oui… c’est vraiment une bonne journée… qu’elle songe Nawal et le haïk bleu autour d’eux… de tous les bleus des ciels de là-bas… turquoise… lapis-lazuli… indigo… lavande… comme des milliers de papillons…

 

Ecoute… écoute… 

‑ Mouima bonsoir tu vas bien ?… c’est Karim le petit‑fils qui habite dans une cité assez loin mais il vient la voir chaque soir après sa journée de travail à la boucherie musulmane… Il s’est approché et il lui a pris les mains comme il fait quand il arrive… Elle voit son sourire et ses yeux qui fouillent les siens à travers la brume dorée qui les sépare… Auprès de lui elle est bien… tout de suite il lui parle dans la langue de là‑bas… L’été prochain il viendra au bled c’est promis il emmènera Nadia et Visage-des-cites-2009.jpgMehdi qui aura trois ans… Ça sera son premier voyage… il va rencontrer ses cousins… il est temps qu’il connaisse son pays…

En disant les derniers mots Karim a serré plus fort ses mains entre les siennes et Mouima s’est dit que peut‑être un jour si Nadia est d’accord ils pourront s’installer… la maison est grande il y a assez de place… Karim travaillera avec son oncle Mahieddine à la menuiserie ils s’entendent bien et il a du goût pour les finitions… les teintures… les vernis… Avant qu’il rencontre Nadia quand il arrivait au bled il voulait découvrir tout de suite ce que Mahieddine avait fait de nouveau… alors pourquoi pas… 

‑ Mouima tu rêves… regarde !… je t’ai apporté quelque chose…

 

 

A suivre...


Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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