Vendredi 28 mai 2010
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Et un autre petit bout de la longue histoire de la Cité des Blocks tout spécialement
pour mamalilou qui est passée hier faire un tour par ici a qui a aimé l'écriture chiennement affolée qu'on y trouve parfois...
Alors bonne lecture à mamalilou et à tous les autres !
La fiancée du temps
Ecoute… écoute…
Mon vieux il s’est pointé s’asseoir à côté de mézigue ce soir après ses heures de turbin à la ville c’est bien la
première fois qu’ça lui prend et il reluque derrière la fumée rousse de sa maïs la mini en jersey rouge sans insister… Ouais c’est bien moi le coquelicot d’la Cité des Blocks même si les
nénuphars sont nos plantes de famille qui multiplient par deux leur taille au creux d’la piaule bocal de plus en plus petite depuis des générations et cezigue j’ai décidé d’en calter du bocal un
d’ces jours et d’me tirer de la family poissons muets… Hop et Hop !
Ça fait un bruit terrible les gros nénuphars quand ça pousse… Raouf ! Raouf !… et ça bouffe tout sur son
passage faut voir ! Si t’es pas des leurs t’es digérée d’un coup de dentier yalla ! C’est qu’ils finiront par nous rendre tous stupides sourds et dociles mais faudra bien
arracher leurs tentacules même si ça doit saigner grave et qu’ils crèvent en silence bon débarras ! En attendant dedans cette famille probable qu’y’a eu que des filles du style nénuphar sauf
ma grand-mère d’Afrique que j’ai pas connue… Elle c’était une voyageuse comme Arthur elle a osé s’la faire la bonne aventure direction l’Arabie et ses jardins bourrés des fleurs exotiques aux
noms compliqués et des roses café‑crème entre les p’tits ruisseaux qui déboulent au milieu des cours où y a des carreaux de céramique bleu turquoise orange verts c’est mirage ! Sûr que
ma grand-mère d’Afrique elle savait qu’on vieillit rancit pourrit sacrément vite ici faut pas croire… A cause de ça aussi que j’ai mis la mini jupe rouge pour provoquer des réactions avant d'être
vieille complet… destroy quoi…
Pas de réactions !… et pourtant Rémi mon daron il est venu me rejoindre au pied du Block 3 où on s'habitue à
habiter Zahra et moi. Il veut me refourguer les choses qu’il a gardées au frais tout c’temps‑là les choses qui vont me faire les racines qu’on a pas quand on atterrit sans douceur au cœur de
la Cité des Blocks… Des racines moi je n’sais pas si j’en veux mais si c’est la question de leur ressembler ah non alors ! Mon vieux y’a plusieurs jours qu’il hésite il me reluque
de loin quand il déboule vers les six heures fumer sa clope ses gitanes maïs qui empestent trop fort juste pour s’tirer des odeurs de cuisine et des pattes de la mother qui le lâche pas s’il est
dans l’coin… Qu’il participe au moins à descendre les poubelles ! Les poubelles c’est son cauchemar à Rémi sa corvée son combat de chevalier pas qu’on l’anéantisse d’odeurs ! Alors lui
il prétexte d’aller aux nouvelles ce qu’on fait Zahra ma frangine du lait de l’Ogresse et moi et il rapplique pendant que la voix d’ma daronne le traque au dedans de
l’ascenseur :
- Les poubelles Rémi !… c’est pas possible même pas ça il le fait !… Rémi ! les poubelles !…
belles ! belles !…
Il referme la lourde vite fait appuie sur le bouton et Hop ! Zouh ! ça y est… La family faut
voir !…
Les paquets d’gitanes l’emballage il est bleu on dirait le ciel des cartes postales de l’Afrique qu’y a chez Zahra
scotchées aux murs de sa piaule que sa mère lui donne on lui en envoie du bled exprès pour nous décorer l’atmosphère des Blocks qu’est pas toujours jolie moi je les connais bien c’est mézigue qui
cavale les acheter au bistrot tabac d’la Cité. Dessus y’a la gitane noire qui danse entortillée dans son foulard de fumée blanc pareil que les bouts de tissus les haïks des djida kabyles. Les
haïks ce sont leurs traînes de fées aux femmes du Sud… Sitôt qu’il vire le papier argent mon vieux ça sent la bonne odeur la sienne quand il rentre du zinc où ils jouent aux dominos le samedi
avec ses poteaux algériens qui sont embauchés aussi jardiniers à la ville Kader et Youssef… Tous les trois ils ne sont pas séparables comme les branches d’une étoile de mer.
Des cartes postales des belles pas ordinaires qu’on zyeute terrible avec Zahra ma frangine du lait de l’Ogresse y
en a qui sont planquées à l’intérieur du placard aux portes qui coulissent de l’appart dans la chambre de ses vieux. Les logements d’ici la Cité des Blocks ils sont tous pareils des boîtes béton
et dedans y a les placards des boîtes placo où on met des boîtes carton à godasses des boîtes à ci à ça des boîtes encore… Nous autres les gens tous ensemble c’est comme des pompes qu’on est
rangés là… Vous comprenez ?
Les cartes postales interdites au fond d’la boîte métal rayée dessous la pile des jupes et des chemises le
couvercle y’a l’image du Négro qui se fend la poire dessus… on y voit des femmes du pays de Zahra avec le haïk défait les cheveux frisés qui roulent sur les épaules rondes la peau claire ou black
ou café‑crème et des fois aussi leurs seins nus et leurs bouches fardées rouge sang leurs yeux de khôl trop sombres avec la haine la rage le désespoir tout au fond…
Les noms y sont écrits en bas gribouillés… Le type il a fait les photos et il a inventé pour attirer l’client qui
venait les mater… Yamina de Blida… Souria la Kabyle… petite mauresque à la fontaine… Fatmas d’Oran… femmes de la tribu des Ouled Naïls… Les bijoux les pièces d’argent et d’or qui éclatent sur
leurs peaux mates leurs mèches…
‑ Elles sont trop belles comme des petites diablesses !… elle crie Zahra qui croit que sa djeda est
quelque part dans le lot des cartes fourrées dessous les fringues du placard qu’on n’sache jamais… La honte d’avoir posé devant les hommes qui zyeutent leurs cuisses leurs
ventres !
‑ Les photos c’était pour qui ? que je lui demande… Les Gaulois qui sont allés là‑bas dans ton
pays ils les faisaient danser à poil et ils les prenaient pour leurs petites esclaves tu cro
is ?…
- Sûr que djeda elle est d’une tribu des femmes qui dansent et qui chantent les histoires de la tradition sinon ma
daronne elle les aurait pas les cartes qu’elle dit Zahra ma sœur de lait en fronçant son nez il est petit dessiné comme celui d’une des femmes sur les photos avec deux fossettes quand
elle rit…
C’est cette carte que Zahra elle préfère elle la tient dans sa main longtemps écarquille ses châsses elle rêve que
sa grand-mère a la chair des roses crèmes qu’on voit sous les voiles brillants et les médailles de soleil qui bougent au creux des plis… Ses bracelets elle lui en a donné trois deux en argent un
en or comme les princesses des contes… c’est elle Zahra qui les porte aux poignets… Sans charre on dirait des lunes qui font des anneaux de lait sur sa peau…
- Les poubelles… les poubeeeeeeeelles… Rémi ! … y a pas d’danger qui réponde
c’ui‑là !…
Mon vieux quand il rentre du taf les quinquets explosés de la bouteille de rouge vidée en compagnie d’ses poteaux
algériens qui n’sont pas les derniers à boire un bon coup… même souvent c’est au pinard qu’ils la noient leur drôle de nostalgie du pays où ils ont pas un trou d’souris pour retourner… il sait
c’qui l’attend… Sa vieille comme toutes les femmes des Blocks elle veut pas qu’il l’engloutisse à l’abri d’son estomac la thune des commissions qu’il a embarquée le matin discret…
- Rémi ! hi hi hi…… ! les commissions elles sont où ?… c’est pas possible
alors !
Les commissions c’est l’autre corvée de Rémi après les poubelles… sauf que là il est complice ça l’arrange et
la monnaie il la rend pas jamais… c’est sa vengeance à lui ce que je crois… sa revanche sur la nénuphars’ family !
Mon vieux quand il rentre il jette vite fait sa sacoche de jardinier avec dedans les paplars à miettes des
casse‑dalles du midi qu’il garde destination les souris d’la ville elles se tapent la cloche au milieu des dossiers qui bourrent les tiroirs des armoires métalliques… des boîtes encore des
boîtes… sur le canapé recouvert dl’a couverture aux masques africains couleur de la terre de Sienne pareille à celle qui nous sert à l’école pour les apprentissages du dessin… La couverture aux
dessins totems prodiges c’est Morgane moi qui l’ai fourguée obligé à ma daronne. Au marché de la zone y’a un marchand qui les brade joli et les sacs de toile avec les bleus du Sud les rouges
incendies les blacks comme les yeux de Zahra ma frangine faut voir…
Ma mère elle aime pas les Arabes les R’beus comme elle les appelle et les Négros pas plus mais entre mon vieux et
ses poteaux du troquet aux dominos et mes frangins de la zone elle a pas la force et pas le nombre non plus… Les commissions elles nous les refourgue tantôt mon vieux tantôt moi. Lui toujours il
veut bien vu qu’il s’arrête sa première halte au troquet à deux rues de la Cité des Blocks “ Chez Saïd ” tous les jardiniers terrassiers nettoyeux creuseux qui triment à la ville
et qui crèchent dans notre ghetto y sont là autour de la table des dominos ou des dames…
La magie de leurs grosses paluches à crevasses poussiérées de paillettes qui poussent les pions et tiennent dedans
de leur paume énorme cachée le p’tit noir-blanc d’ivoire que Saïd leur prête et pas question que la boîte… encore une boîte milieu des boîtes… elle soit pas pleine le soir quand on ferme… Oualla
! Mon vieux pas forcé qu’il participe aux parties et les paris ils montent possible jusqu’à toute la somme des commissions ! Mais lui il reste parmi les gars des usines et les ouvriers d’la
ville qui ont des lampes au fond d’leurs calots fatigues d’obscurité… Pour beaucoup c’est les 3/8 et ils roupillent façon des greffiers vous comprenez ? Le paquet d’gitanes ils le font
tourner en camarades avec leurs chicots jaunes qui ricanent comme les oiseaux d’la night qu’il sont…
- Allez Rémi vas-y mise un coup mon gars… allez !…
Il a son sourire silence qui croque les pommes acides dans les vergers de la zone à l’époque il y allaient
ensemble lui et Morgane sa daronne a jamais su. D’l’autre côté de la vitre du bistrot elle le voit il hausse les épaules et il tourne le dos à la chaleur et aux rires de ses poteaux les
jardiniers. La veste de velours elle le fait plus grand il la retire que le soir au dîner. Elle le voit il enfonce la porte battante de la nuit et il prend le chemin de l’épicier arabe où y’a un
crédit définitif pour les gens d’la Cité des Blocks…
Rémi lui c’est un type de l’espèce des coquelicots un genre qui n’pèse pas à l’intérieur de la family il fait que
passer il volette léger… Pfuitt… Oh ! pas qu’il aille cherchez ailleurs du côté des femmes ça non… avec une il a bien assez mais on dirait qu’il mâchonne des regrets des
remontées d’une cambrousse y a longtemps… Probable que c’est leur seul point commun à Morgane et à lui les coquelicots…
Son daron… elle a pas d’autre sentiment qu’une sorte de pitié mais de toute façon elle se sent pas proche vous
devinez bien… Non pas proche du tout. La family c’est pas dedans qu’elle va les placer ses dominos ah non alors ! Heureusement quand tu crèches à l’intérieur d’une grande Cité comme celle-là
t’as les tribus de la terre qui t’donnent confiance… Les tribus elles viennent d’ailleurs là‑bas et elles pigent ton envie de te casser de l’autre bord du monde jusqu’au bout où y a pas plus
loin et que l’océan te mange les fumantes… Elles aussi les tribus un matin elles formeront la caravane et elles repartiront direction du Harrar c’est sûr !… Et Arthur tout pareil lui
qu’est né au cœur de la cambrousse à fumier et la Mother sur le paletot qui s’acharne qui curetone qui lui lâche pas le fond d
’la culotte…
Alors Harrar et Hop ! Hop ! Aden Hop ! Hop ! et Zanzibar tu parles…
ces villes sur la carte de géo elle les a repérées mille fois… elle foutera le camp elle ira et… Tiens vl’a le vieux qui radine avec le sac des commissions ce qu’il a l’air ! ce qu’il a
l’air…
A suivre...
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