Des nuages pour commencer...
Ecoute… écoute…
Depuis qu’elle avait perdu l’ancien paradis d’enfance le jardin de son grand-père le conducteur de locomotive et les arbres ses grands maîtres totems… les sapins aiguillés vert d’eau… les pommiers où on accrochait la balançoire qui les emportait plus loin que le soleil… les cerisiers qui saignaient rouges à ses oreilles… les lilas aux parfums trop forts quand on fourrait la tête dedans… elle savait que l’hérisson grignoteur de fraises et la fouine qui créchait pas loin du mur aux raisins allaient prêter main forte à Tom l’ours râpé pour qu’elle puisse s’évader de ce cauchemar…
Les animaux elle les a assez fréquentés et elle sait qu’ils ont le même goût cerise qu’elle de la liberté sauvage et des chemins qui surtout ne vont pas quelque part…
Sauvage… ouais pour sûr qu’elle l’est et les p’tites bestioles pareil mais bien plus rusées qui ont flairé le danger de finir empaillées dévorées encagées avant elles et avant les chevaux farouches qui couraient dans le vent d’écume rose des rizières et qui ont pas vu venir les mecs des abattoirs à leur rencontre !
Sauvage si c’est la force de ne jamais se laisser prendre par la méchanceté des gens qui décident à ta place… à la place des bestioles aussi et qui leur piquent la joie de leur museau dans le vent frais du printemps… Sauvage c’est sûr en face d’eux qui sont d’accord pour que les autres filles la haïssent gentil et lui fauchent la tablette de chocolat noisettes trop extra que son grand-père le conducteur de locomotive lui a envoyée avant qu’il soit tout mort terriblement…
Interdit !
Depuis qu’elle est ici trois mois environ les poings serrés ligotés par le câble électrique angoisse au fond des poches de la camisole blouse bleue qui pue sa sueur aussi épaisse que l’odeur du hérisson et celles du duffle-coat à la laine imbibée des relents gas-oil de l’autocar… elle se lave pas…
Non elle se lave pas ! C’est sa résistance à elle la seule qu’on ne peut rien contre et son corps sa peau elle leur donnera jamais le plaisir de les avoir macqués ! Avec Tom le vieil ours râpé qui ne la quitte pas collée contre elle sous les vêtements qui ont pas de forme… les fringues godiches qui l’ont amochie à mort elle les a bien eues les sœurs de Notre-Dame des Anges qui en terminent pas de répéter :
- Interdit de se toucher !
L’autocar il les transporte de
Quand elle descend du dortoir le matin pas plus tard que huit heures direction le réfectoire en rang les yeux verts météores bouffis les paupières collées qu’elle n’a jamais maquillés avant… le visage figé genre masque neutre mais dessous les babines retroussées les autres filles se pincent le nez…
Les odeurs c’est tout ce qui lui reste de vivant ici…
Son surnom elle le sait vu qu’elles lui ont écrit tout le long des banderoles de papier-cul qu’elles ont scotchées suspendues bariolées de marqueur sur les murailles badigeonnées gris de son box… Au pensionnat on habite dans des boîtes… box… cercueil… Son surnom elle le sait alors que depuis qu’elle est ici trois mois environ elle ne parle pas et elle entend pas…
Son surnom c’est bouche d’égout avec des tas d’variantes autour et encore il ne fait pas chaud l’hiver dans l’Est et Notre-Dame stalag est bien aussi venté que les hauts hurleurs de vents du bouquin qu’on lui a retiré de sa valise alors ça va…
Interdit !…
Des banderoles de papier cul avec dessus écrits crachés au marqueur noir les mots de la haine et du dégoût… c’est ça qui a rapté la place des papillons de papier pleins de couleurs pas possibles et paillettes soleil du printemps de 1968… alors elle allait avoir douze ans et la bêtise qui te bazarde la douceur de vivre elle savait pas…
Elle mate ses paumes taggées de peinture rouge en se disant que vraiment l’année dernière c’était pas une année ordinaire…
A suivre...
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