Suite du "Journal d'une fille de banlieue"
Jeudi, 22 septembre 2005 11 heures 30 du mat
Alors voilà… je vous retrouve là où je vous avais laissés l'autre jour à l'intérieur de la bétaillère des banlieues le 154… c'est l'autobus d'Afrique… le nôtre que vous commencez à connaître un peu…
Comme le dit mon ami Louis qui le fréquente aussi très souvent le 154 mériterait d'être empaillé tel un gros rhinocéros dénbonnaire se trémoussant au milieu des étendues d'eaux vertes ocres qui sont à fleur de notre macadam black où les hautes herbes rouquines brûlées nous le cachant parfois. Et qu'on l'attend durant des moments…
Ouais… le 154 empaillé trônant en statue toute lêchée d'or et de feu comme les statues de Brancusi aux formes douces de galets à l'entrée du Musée des Banlieues dans 2 ou 3 mille ans… Et justement c'est pour vous conter une de ces histoires jolies qui n'arrivent que si on se laisse prendre par la tendre bonté des temps qui ne sont pas toujours aussi graves qu'on croit que je reprends là le fil des aventures de nous autres les gens balottés gentils gentils au creux du 154 l'autobus des brousses vous voyez un peu…
C'est à l'endroit où je quitte mon ami Louis le matin vers 11 heures souvent qu'une tristesse d'écureuil c'est-à-dire rousse légère bondissant avec des odeurs de noisettes et des reflets fauves aussi… mais une petite tristesse me prend juste en face des Studios Eclair… Les Studios Eclair d'Epinay la ville du cinéma avec sa "gueule d'atmosphère" dont je reparlerai parce que ça compte drôlement pour les mômes des Faubourgs notre cinéma et l'accent dans la gorge d'Arletty pour le dire…
C'est à c't'endroit précis pour ceux qui connaissent l'arrêt de l'autobus des brousses "Lacépède" que l'histoire se met en route et qu'elle vous dit à l'oreille :
Ecoute… écoute…
L'autobus ce jour-là il est bizarre désert alors que d'ordinaire faut voir !… ça oui faut voir c'qu'il s'envoie comme gens qui vont ci et là… de partout… des gens d'ordinaire y en a volontiers des tas… des tas d'personnes et surtout des femmes blacks et d'origine Maghreb un peu mêlées avec les caddies qui se bousculent direction le Marché de Saint-Denis qui est lui aussi un vrai marché comme on en voit mais pas tant qu'ça avec odeurs et bruits tout pareil que sûrement là-bas au loin… on n'sait pas…
L'autobus ce jour-là c'est le chauffeur black avec les dread locks et les petites perles jaunes au bout qui le conduit je vous ai déjà parlé… celui qui attend les gens tranquille et dont le regard encore on peut le croiser parfois.
Ma place à moi ma préférée quand y en a c'est tout au fond là où ils ont mis une banquette en rond comme pour le goûter avec les barres de chocolat amer qu'on partage et les longs morceaux de baguette parce qu'on a très faim avec la mie blanche et un peu sucrée avant d'aller courir dans les terrains vagues coquelicots.
Dans l'autobus des brousses normal on est toujours entre personnes d'Afrique et même moi vu que ça n'est pas une affaire de couleur de peau.Non vous comprenez… l'Afrique dans les banlieues par chez nous c'est bien plus profond que ça.
La banquette en rond du fond pour le goûter je m'asseois dedans à côté de trois jeunes blacks qui reviennent du collège pour sûr à peu près seize berges ou comme ça et qui parlent une langue qu'est pas la mienne. Et qu'est pas non plus la langue des banlieues que je connais…
Deux garçons et une fille tous les deux ils me regardent m'asseoir avec mon air écureuil qui saute de branche en branche pour avoir l'air joyeux… c'est pas la peine d'avoir d'la peine vous comprenez…
Ils me regardent et elle regarde ailleurs peut-être des nuages avec entre ses doigts distraits trois églantines rouge écarlate qui brûlent savanne du soie sur sa peau noire très noire comme le chocolat tendre amer du goûter.
La langue des banlieues parfois je la comprends parfois non. C'est la langue des gens parmi lesquels j'ai grandi mais vu que c'est une langue pour de vrai elle a tiré à la ligne plus souvent et moi j'ai perdu le fil à force…
Mais eux ils parlent la langue d'Afrique qu'on dit chez eux pour bercer les enfants et parfois aussi les vieux ils la donnent aux jeunes qui ont bien de la chance alors… Ils ont l'origine et ça permet de pas se sentir baobab arraché de la terre rouge et feu même si ici c'est plutôt saule pleureur et compagnie.
Les deux ils ont les fringues avec les marques que l'négoce a bien fait prendre racine dans le crânes de mômes des banieues à force… et leur corps agile grâcile facile on n'le voit plus là'd'dans c'est troublant et c'est dommage ! Mais ça leur convient d'attaquer la modernité macadam affiche placardée sur eux avec armes qu'on ignore alors faut laisser faire…
Je la regarde et les trois églantines rouges entre ses doigts comment elles sont venues là… vous comprenez ? Un p'tit jardin d'une bicoque de banlieue avec les buissons autour qui s'promènent dans la rue ou bien quoi… C'est pas ordinaire qu'un fille de c't'âge seize ans pas plus pas moins elle cueille des fleurs sauvages c'est pas ordinaire… Et puis c'est pas les deux garçons non plus…
Je la regarde qui regarde ailleurs peut-être les nuages et c'est l'image de la termitière rouge d'Afrique… la termitière du village de N'gouma ou sans doute c'est un autre nom… la termitière dressée totem solitaire des petits dieux païens qui ont mis avant dans l'âme des gens le "Moolaadé" et le visage de Fatou qui protège les fillettes de l'excision rouge rouge et sang qui me reviennent.
"Moolaadé" en langue Peul ça signifie "droit d'asile". Et la termitière de terre ocre rouge au cœur du village avec les maisons argile blanche cuite au soleil en rond qui gardent le corps des fillettes et des jeunes femmes de la main des exciseuses par le cordon noué à l'entrée qu'on n'franchit pas à quelques centimètres au-dessus de la terre d'Afrique. Le Moolaadé est sacré.
Les trois églantines rouge écarlate sur la peau black très black comme un cadeau de sang offert à la vie demain sans déchirures entre ses doigts vous comprenez ?…
A suivre…
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