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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Journal d'une fille de banlieue

Samedi 24 septembre 2005 6 24 /09 /Sep /2005 00:00

Suite du "Journal d'une fille de banlieue"

Jeudi, 22 septembre 2005 11 heures 30 du mat

      Alors voilà… je vous retrouve là où je vous avais laissés l'autre jour à l'intérieur de la bétaillère des banlieues le 154… c'est l'autobus d'Afrique… le nôtre que vous commencez à connaître un peu…

      Comme le dit mon ami Louis qui le fréquente aussi très souvent le 154 mériterait d'être empaillé tel un gros rhinocéros dénbonnaire se trémoussant au milieu des étendues d'eaux vertes ocres qui sont à fleur de notre macadam black où les hautes herbes rouquines brûlées nous le cachant parfois. Et qu'on l'attend durant des moments…

      Ouais… le 154 empaillé trônant en statue toute lêchée d'or et de feu comme les statues de Brancusi aux formes douces de galets à l'entrée du Musée des Banlieues dans 2 ou 3 mille ans… Et justement c'est pour vous conter une de ces histoires jolies qui n'arrivent que si on se laisse prendre par la tendre bonté des temps qui ne sont pas toujours aussi graves qu'on croit que je reprends là le fil des aventures de nous autres les gens balottés gentils gentils au creux du 154 l'autobus des brousses vous voyez un peu…

      C'est à l'endroit où je quitte mon ami Louis le matin vers 11 heures souvent qu'une tristesse d'écureuil c'est-à-dire rousse légère bondissant avec des odeurs de noisettes et des reflets fauves aussi… mais une petite tristesse me prend juste en face des Studios Eclair… Les Studios Eclair d'Epinay la ville du cinéma avec sa "gueule d'atmosphère" dont je reparlerai parce que ça compte drôlement pour les mômes des Faubourgs notre cinéma et l'accent dans la gorge d'Arletty pour le dire…

      C'est à c't'endroit précis pour ceux qui connaissent l'arrêt de l'autobus des brousses "Lacépède" que l'histoire se met en route et qu'elle vous dit à l'oreille :

      Ecoute… écoute…

      L'autobus ce jour-là il est bizarre désert alors que d'ordinaire faut voir !… ça oui faut voir c'qu'il s'envoie comme gens qui vont ci et là… de partout… des gens d'ordinaire y en a volontiers des tas… des tas d'personnes et surtout des femmes blacks et d'origine Maghreb un peu mêlées avec les caddies qui se bousculent direction le Marché de Saint-Denis qui est lui aussi un vrai marché comme on en voit mais pas tant qu'ça avec odeurs et bruits tout pareil que sûrement là-bas au loin… on n'sait pas…

      L'autobus ce jour-là c'est le chauffeur black avec les dread locks et les petites perles jaunes au bout qui le conduit je vous ai déjà parlé… celui qui attend les gens tranquille et dont le regard encore on peut le croiser parfois.

      Ma place à moi ma préférée quand y en a c'est tout au fond là où ils ont mis une banquette en rond comme pour le goûter avec les barres de chocolat amer qu'on partage et les longs morceaux de baguette parce qu'on a très faim avec la mie blanche et un peu sucrée avant d'aller courir dans les terrains vagues coquelicots.

      Dans l'autobus des brousses normal on est toujours entre personnes d'Afrique et même moi vu que ça n'est pas une affaire de couleur de peau.Non vous comprenez… l'Afrique dans les banlieues par chez nous c'est bien plus profond que ça.

      La banquette en rond du fond pour le goûter je m'asseois dedans à côté de trois jeunes blacks qui reviennent du collège pour sûr à peu près seize berges ou comme ça et qui parlent une langue qu'est pas la mienne. Et qu'est pas non plus la langue des banlieues que je connais…

      Deux garçons et une fille tous les deux ils me regardent m'asseoir avec mon air écureuil qui saute de branche en branche pour avoir l'air joyeux… c'est pas la peine d'avoir d'la peine vous comprenez…

      Ils me regardent et elle regarde ailleurs peut-être des nuages avec entre ses doigts distraits trois églantines rouge écarlate qui brûlent savanne du soie sur sa peau noire très noire comme le chocolat tendre amer du goûter.

      La langue des banlieues parfois je la comprends parfois non. C'est la langue des gens parmi lesquels j'ai grandi mais vu que c'est une langue pour de vrai elle a tiré à la ligne plus souvent et moi j'ai perdu le fil à force…

      Mais eux ils parlent la langue d'Afrique qu'on dit chez eux pour bercer les enfants et parfois aussi les vieux ils la donnent aux jeunes qui ont bien de la chance alors… Ils ont l'origine et ça permet de pas se sentir baobab arraché de la terre rouge et feu même si ici c'est plutôt saule pleureur et compagnie.

      Les deux ils ont les fringues avec les marques que l'négoce a bien fait prendre racine dans le crânes de mômes des banieues à force… et leur corps agile grâcile facile on n'le voit plus là'd'dans c'est troublant et c'est dommage ! Mais ça leur convient d'attaquer la modernité macadam affiche placardée sur eux avec armes qu'on ignore alors faut laisser faire…

      Je la regarde et les trois églantines rouges entre ses doigts comment elles sont venues là… vous comprenez ? Un p'tit jardin d'une bicoque de banlieue avec les buissons autour qui s'promènent dans la rue ou bien quoi… C'est pas ordinaire qu'un fille de c't'âge seize ans pas plus pas moins elle cueille des fleurs sauvages c'est pas ordinaire… Et puis c'est pas les deux garçons non plus…

      Je la regarde qui regarde ailleurs peut-être les nuages et c'est l'image de la termitière rouge d'Afrique… la termitière du village de N'gouma ou sans doute c'est un autre nom… la termitière dressée totem solitaire des petits dieux païens qui ont mis avant dans l'âme des gens le "Moolaadé" et le visage de Fatou qui protège les fillettes de l'excision rouge rouge et sang qui me reviennent.

      "Moolaadé" en langue Peul ça signifie "droit d'asile". Et la termitière de terre ocre rouge au cœur du village avec les maisons argile blanche cuite au soleil en rond qui gardent le corps des fillettes et des jeunes femmes de la main des exciseuses par le cordon noué à l'entrée qu'on n'franchit pas à quelques centimètres au-dessus de la terre d'Afrique. Le Moolaadé est sacré.

      Les trois églantines rouge écarlate sur la peau black très black comme un cadeau de sang offert à la vie demain sans déchirures entre ses doigts vous comprenez ?…

A suivre…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mercredi 21 septembre 2005 3 21 /09 /Sep /2005 00:00

Et en attendant de continuer notre voyage aventure au long cours à bord du 154 la bétaillère des brousses, voici un extrait d'une chronique des banlieues écrite à partir du livre d'une amie écrivaine Leïla Sebbar, Journal de mes Algéries en France.

Cette chronique que j'ai écrite pour une revue dans laquelle j'était la responsable de rédaction et dont je parlerai un de ces jours si les diables bleus me prêtent vie appartient à l'histoire de nos périfééries, alors je vous la donne… elle est à vous…

Et surtout qu'on jette un p'tit œil dans le bouquin de Leïla, c'est du beau vrai doux et plein d'images comme on aime !… ça oui…

Leïla Sebbar Journal de mes Algéries en France Ed. Bleu autour 2005 " Après Mes Algéries en France, je poursuis et je poursuivrai encore l’Algérie en France. Prise par un besoin fébrile de mêler l’Algérie à la France, depuis la naissance, presque… L’œil fixé sur l’objet du désir, tendre prédateur, collectionneur fou, tendu vers ce qui s’exhibe et se dérobe, je tente par les mots, la voix, l’image, obstinément, d’abolir ce qui sépare. "

 Voyage d’une fille de banlieue

Au gré du Journal de mes Algéries en France de Leïla Sebbar

Jeudi, 7 avril 2005 12 heures…

Je lis Journal de mes Algéries en France de Leïla Sebbar que j’ai reçu il y a quelques jours et que j’emporte avec moi au travers de mes pérégrinations dans la banlieue, debout à l’intérieur de la rame de métro, parmi les gens qui montent nombreux à cette heure de midi sur cette ligne 13 très populaire qui m’emmène de Saint-Denis où le bus d’Epinay m’a laissée, et après un autre changement à Place Clichy pour sauter dans la rame de la ligne 2 tout aussi populaire Barbès-Nation.

Le Journal de mes Algéries en France de Leïla me fait penser à cette mémoire des gens avec lesquels j’ai grandi ici, au cœur de cette banlieue Nord-Est de Paris, et que je retrouve désormais trois fois par semaine – ce ne sont pas les mêmes évidemment mais leur présence me demeure familière et je me sens ici " chez moi " - lorsque je me rends dans une des Cités dite " chaude " où les vieux Maghrébins – ceux que Leïla nomme " les chibanis " - se mêlent sur les trottoirs aux jeunes Blacks et aux jeunes Maghrébins de la deuxième ou de la troisième génération, fils de l’immigration laborieuse des années 60.

En lisant le Journal de Leïla qui a choisi cette façon de remonter par bribes vers la mémoire des Algériens en France et puisque c’est son histoire, des Français en Algérie, le sentiment que j’ai toujours eu qu’il fallait donner à celles et à ceux qui habitent dans ces lieux dits " ban-lieues ", où on les a faits venir et d’où ils ne sont jamais repartis, la mémoire de ce que leurs parents ont vécu ici il y a quarante ans lorsqu’ils sont arrivés, se renforce à chacune des stations où le métro s’arrête pour charger encore d’autres voyageurs au regard absent.

 Saint-Denis Porte de Paris… Carrefour Pleyel… Mairie de Saint-Ouen… autant de noms qui, pour nous nés à l’intérieur de ces espaces marginaux que sont les périphéries des grandes villes, résonnent de la même musique brutale que pour les " chibanis " ayant travaillé durant quarante ans chez Renault ou chez Citroën et pour leurs fils qui sont nos camarades de la zone. Porte de Saint-Ouen… à la page 25 du Journal de mes Algéries en France, à la date de " Fin avril " alors que nous sommes au début de ce mois d’avril à peine printanier, je découvre ces lignes qui me parlent très intimement, sous la plume de Leïla.

Il s’agit de quelques phrases que lui a dites un vieil Algérien qui a connu son père. " (…) Tu nous as oubliés… Tu as oublié le pays et nous, les Algériens… " (…) " Vous êtes une fille de mon quartier. J’ai lu vos livres. Le Clos Salembier, c’est pas ce que vous dites, mais vous êtes la fille de Mohamed, vous êtes la fille de mon quartier, je vous aime bien. Bonne journée. " Au changement de la Place Clichy, je descends de la rame le livre à la main avec la carte à la dédicace pour ne pas perdre la page. En croisant le regard tranquille d’un vieux Maghrébin qui s’éloigne vers la sortie un sac à carreaux roses et blancs de chez Tati à la main, je me demande si moi aussi, je suis une " fille de leur quartier ".

Tenir un Journal, quelle idée étrange… c’est ce que je pense en m’installant dans la rame de la ligne 2 à côté d’un homme d’allure asiatique qui épluche soigneusement des lechees dont il jette les écorces roses au fond d’un gros sac en plastique rempli de courses et qu’il déguste sans voir personne autour de lui.

Ecrire de petites notes à la manière de celles et de ceux qui, comme Leïla, savent qu’en les publiant ils préserveront une part de ce qui n’a pas été mis en mots de leur histoire et de celle des gens qui l’ont partagée. Oui… des mots qui racontent une histoire quotidienne qui malgré sa précarité, et surtout à cause d’elle, et de la fugacité de ses instants, est la nôtre… Et pour ce qui nous concerne, nous qui avons la certitude d’appartenir à une réalité métisse, partir à la recherche de l’histoire de celles et de ceux qui participent à cette réalité avant que la mort ne les engloutisse.

Au moment où je lève la tête attirée par la lumière de la station Barbès qui est sur la partie aérienne de la ligne, je songe que le quartier où Leïla rencontre elle, les Algériens de Paris, se trouve juste à l’opposé de celui-ci, que traverse la ligne également aérienne encerclant la ville par le Sud. La ligne 6 qui longe le marché du Boulevard Auguste Blanqui où on trouve de la menthe fraîche et de la coriandre avec la même abondance que par ici. Au moment où la rame repart je lis page 32 du Journal de mes Algéries en France à la date de " Mi-juin " : " Rue de Tolbiac, dans un coin de La Postale à lui seul réservé, un chibani algérien roule une cigarette en buvant un ballon de rouge. Au pied du verre, le paquet jaune " Le Zouave " ZIG-ZAG qu’on trouve encore dans certains tabacs. Le buraliste de L’Ariel vend des " Zouave ". Pour combien de temps ? " Et quelques lignes plus bas : "J’ai photographié les oiseaux migrateurs de la brasserie Les Cigognes boulevard Vincent-Auriol, dans le XIIIe à Paris, et le carré au-dessus : COUSCOUS – TAGINES – MÉCHOUI – GRILLADES Il y a sûrement d’autres cafés avec cigognes. "

Tenir un Journal… c’est une idée qui ne me serait pas venue à l’esprit tant il me semble que mon présent doit rester comme les tags des murs gris de la Cité, improvisé et sans lendemain. Et comme la correspondance que j’ai entretenue depuis que je suis la responsable de rédaction d’Etoiles d’Encre, des centaines de lettres dont je n’ai pas les doubles et dont je n’ai gardé précieusement que les réponses de mes amis algériens les plus chers, Jean Pélégri, Leïla Sebbar, Djamel Farès…

Mais en me plongeant dans cette liste des " cafés avec cigognes " que dresse Leïla, je songe à mon émotion lorsque j’ai retrouvé, sans doute avec d’autres propriétaires mais toujours des Algériens, à Aubervilliers rue Lécuyer, juste à côté de l’usine de choucroute transformée en atelier de théâtre, qui se trouvait en face de notre sixième étage avec le chiffonnier et la brûlerie d’ordures, le même café où je regardais les Algériens quarante ans plus tôt boire le thé à la menthe lorsque nous revenions le samedi des commissions avec ma mère. La nostalgie que je lisais alors au fond de leurs yeux sans le savoir me bouleverse encore aujourd’hui.

Tenir un Journal pour parler d’eux… oui peut-être… mais accepteront-ils eux, de me raconter, comme l’a fait durant six ans mon ami Jean Pélégri… oui… accepteront-ils ?…

Barbès… La Chapelle… Stalingrad… Jaurès… tout ce Nord de Paris qui est en fait un morceau des Faubourgs juste de l’autre côté des Grands-Boulevards, ces faubourgs il n’y a pas si longtemps encore étaient à l’extérieur de la ville elle-même et c’est là que vivaient les " couches populaires " voire paysannes rejetés désormais dans les périphéries. Là se mêlent encore Maghrébins, Juifs marocains et tunisiens, Africains et aujourd’hui asiatiques à cette part de la population de la cité qui tient à ce pluralisme humain, à ce métissage et à la richesse qu’il nous offre.

Ce rêve de l’ailleurs qui nous a nourris et enchantés, nous enfants des faubourgs et des banlieues, il est le même que celui des premiers émigrants partis vers ce qu’on nommait alors " les colonies ", un rêve d’immensité et de découverte, vite transformé en une conquête injustifiée et méprisante, en un vulgaire esclavage. " Début novembre C’est le Ramadan. Boulevard Rochechouart, rue Polonceau, rue des Poissonniers, rue Myrha… (…) Contre la grille bleue de l’école maternelle, sous le drapeau tricolore, un écrivain public, assis. Il attend le client. Rare. Partout des boutiques de téléphone. L’écrivain de la rue des Islettes est revenu. Pour combien de temps ? (…) " Métro Château Rouge. La cigogne des vins d’Alsace à migré chez Vivrelec, publicité EDF. Elle s’est multipliée, quinze cigognes passeront l’hiver au chaud chez l’homme qui leur donne l’hospitalité. " Journal de mes Algéries en France

A ce passage du Journal de mes Algéries en France, je songe à Alger que je ne connais pas et aux rues de la Kasbah peintes par Louis Bénisti dont j’avais vu alors les toiles chez mon ami Jean Pélégri, à cette Algérie imaginaire nourrissant mon rêve d’écriture, que les artistes algériens m’ont offerte. J’ignorais qu’après la mort de Jean, j’aurais entre les mains les lettres magnifiques qu’il avait reçues durant toute sa vie, lettres de peintres et architectes de la Kasbah tels que Louis Bénisti, Jean de Maisonseul, ou même de Le Corbusier.

Ce rêve d’Algérie, enrichi par leurs mots mêlés à ceux des poètes et écrivains orientaux demeurerait le mien ici, à Paris au bord de la Seine. Colonel Fabien… la rame rentre sous la terre alors que je lis en date de " Mars ", à la page 12 " L’ingénieur agronome Guy Langlois met sa science au service du domaine agricole qu’il conçoit à la manière des utopistes du siècle précédent. " (…) " … à Sébaïn-Aïoun dans le Sersou, entre Tiaret et Vialar "… et un peu plus loin page 14 et 18 : " Oui, Sebaïn a existé. Oui, Sébaïn aux soixante-dix sources était belle et prospère. Oui, Sebaïn était généreuse. (…) Je veux l’écrire, cet homme-là a entrepris pour lui, sa famille et les Algériens une œuvre bénéfique qu’il aurait souhaité poursuivre en Algérie comme Algérien, de la même langue et de la même terre. (…) Peut-être le père de l’écrivain Jean Pélégri, colon, fils de colon dans la Mitidja, est-il mort du chagrin de n’avoir pu, comme Guy Langlois, de n’avoir pu… "

Belleville… Couronnes… Ménilmontant… Ici à chaque station où s’arrête la rame de métro les gens qui montent sont presque tous d’origine métisse ou dite " étrangère ", voilà quarante ans que nous ne pouvons plus faire semblant de vivre à l’écart de la culture et de l’histoire des " autres ". Voilà quarante ans que nous oblitérons leur existence de femmes et d’hommes et ne prenons aucun soin de leur réalité et de leurs rêves. Voilà quarante ans que nous, écrivains et artistes continuons d’aller nous dépayser ailleurs alors que l’histoire des gens qui vivent avec nous demeure à faire entrer dans nos imaginaires, dans notre art et dans notre créativité afin quelle y prenne enfin la place qui est la sienne. A suivre…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mardi 20 septembre 2005 2 20 /09 /Sep /2005 00:00

Lundi, 19 septembre 2005 11 h.30

dans le bus 154 vers Saint Denis Porte de Paris…

      Cela fait longtemps que l'envie m'avait pris d'écrire quelque chose comme un "Journal de banlieue". Quelque chose qui se mettrait en route comme ça sur des morceaux de papier aussi déchirés et pris au hasard que les morceaux de banlieue où ma petite histoire a commencé y a un peu d'années déjà et où elle continue à rouler sa pierre galet rond et doux parmi tous les autres galets joyeux amassés là.

      Ouais… ça fait bien du temps et pour tout vous dire précis précis ça fait depuis que je prends plusieurs fois par semaine l'autobus d'Afrique… le nôtre de ce coin des balieues Nord-Est de la grande Cité rouge terre et feu que ça ma repris et que ça n'm'a plus lâché. L'autobus… le nôtre… ceux qui le connaissent y pourront pas me contredire… c'est la bétaillère des brousses… le 154… celui qui traverse sans renâcler avec son chargement qui a rien à reprendre à ses frangins des chemins d'Afrique pour de vrai là-bas ailleurs tout comme nous entassés des quartiers et des quartiets tranches de pastèques avec du jus sucré à en plus finir.

      C'est pour vous dire que l'autobus d'Afrique… le nôtre… le 154… celui d'où je vous écrits à ce moment et encore bien d'autres fois par la suite il ne manque pas de nous mener tous depuis des temps qui renvoient pour sûr à ces années des premiers moments où on s'est retrouvés mêlés ensemble les gens de partout sur la terre rouge et feu parmi nos quartiers de pauvreté dans les p'tits recoins café-crème où on n'a pas forcément eu le choix de la rencontre au départ.

      Si je vous parle là déjà pour commencer alors qu'on se connaît même pas et qu'à peine on se fréquente mais de drôlement prêt alors avec nos peaux qui se frottent se sentent s'égratignent blacks and white nos peaux et puis des tas de nuances mich mich pour se donner une idée de ce qu'on est là dans cet espace des banlieues périféeriques de l'autobus des brousses… le 154… notre bétaillère où on voyage forcément de compagnie c'est que c'est grâce à lui… le brave et lourd qui dandine de tout son corps mammifère que j'ai eu l'audace de vous écrire.

      Là maintenant qu'on traverse les quartiers où le soleil de cet été encore comme une grosse orange épluchée les fait reluire joli moi je sais bien que la nuit de banlieue n'est pas bleue. Ça n'est pas vrai. Elle est bleu-noir la nuit de la banlieue… Ça je le sais bien puisque j'y suis née y a 49 berges et que vous aussi vous le savez… nous tous quoi… Et c'est de la nuit de banlieue qu'est sorti tout cru comme un diable bleu ma première sensation inoubliable. Un envoûtement si fort que rien depuis n'l'a surpassé. Ouais… dans le bleu-noir de la banlieue d'Afrique et de partout sur la terre rouge et feu on est nés nous autres.

      Nord. Toujours plus au Nord. Aubervilliers… Saint Denis… Epinay… Ça nous connaît cette féerie béton où les bétaillères comme le 154 ramènent leurs travailleurs vers le lieu pas encore né puisqu'il n'a pas de nom où "cornichons" on habite et où on se tappe régulier chaque soir pour les autres et trois fois par semaine pour moi la danse des transports en commun.

      Qui d'entre vous n'a pas goûté à l'atmosphère d'un dimanche soir par exemple… un dimanche de ces nuits bleues où le blues des diables vous prend à la gorge parce que demain à nouveau ça recommence et que c'est pas la vie ça… un dimanche de ces nuits bleues où on se serre plus encore les uns les autres avec les yeux qui cherchent vagues des planètes au dehors pour s'en évader un peu de l'odeur du temps vendu pas cher et de notre peau qu'on achète pour quelques poussières d'or… un dimanche soir où on s'entasse à chaque arrêt un peu plus… un peu plus… et à partir de la station la plus proche de la Gare de Saint Denis on se mettrait bien tous ensemble à danser la danse d'Afrique et d'ailleurs autour du corps du chauffeur du bus qui derrière la vitre comme un gros poisson tranquille attend…

      Qui d'entre vous n'a pas goûté à l'atmosphère de ces étreintes-là avec la chair bleue et douce comme un galet de vie tout rond au fond des poches… le dimanche soir vers 19 heures environ… dans la bétaillère des brousses… le 154… Nord… toujours vers le Nord… ne saura jamais ce que c'est que la p'tite histoire de la banlieue… la p'tite histoire de la périféerie…

A suivre…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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