Déjà qu'il neige sur la lune suite...
Aujourd’hui ils ont décidé
Hier ils décidaient déjà
Que les enfants bagnards évadés de Belle‑Ile ne valaient pas plus de 20 francs
Et Marianne le rouge virée des cabarets de Berlin par la bise qui monte des terres incendiées
Leur chantait de sa voix revenue d’une tête tranchée
Les mots écrits pour eux par l’allumeur de photophores
J’avais 25 ans et j’écoutais Surabaya Johny qui n’a jamais pris les armes et Bruno S non plus
Quand les tambours de la nuit questionnaient : Warum bin ich nicht froh ? Pourquoi je ne suis pas heureuse hein ?
Hey man quelle drôle de question !
Et les tambours de la nuit battent la retraite des artistes de quatre sous qui ont la grandeur des baobabs
Les bouffons sur de très grands tabourets en costume de tergal noirs luisants perchés
A côté de ceux qui ont des pensées rasées de près et de petits cous maigres déplumés
Ont décidé que Brecht avait tort ils l’ont chassé d’Allemagne en croassant
Et ceux qui ont toujours eu les mains propres l’ont chassé des USA en croassant
Ils l’ont chassé des théâtres après que les ouvriers de Berlin
Aient mangé les pavés de leurs pieds
Et Brecht avait écrit une lettre et il devait avoir honte de ça
Et les chats avaient tous des tartines de confiture et Brecht était coupable pendant qu’à Soho le roi des mendiants
Et Mackie le Surineur jouent au poker les mots d’un chanteur de rue mais les bouffons en costard
Les femmes de lettres les VIP les artistes dans leur loft près de Ground Zero
Les chefs de famille la ceinture à la main les vieux qui terrorisent les petites bonnes africaines
Les brigades de policiers en civil avec ou sans Tazer les commerçants des quartiers chics
Des villes de West Zone où les touristes débordent des hôtels équipés de bidets à whisky
Pendant qu’un violoncelliste s’escrime sur les Six Suites Solo en bas et que la neige
Le grime d’un masque de mime blanc et d’un pyjama de pensionnaire d’asile d’aliénés
Les usuriers des quartiers pauvres qui s’en taillent une tranche à même la viande des petits guetteurs des favelas
Et les bons banquiers prêteurs sur l’œuf des poules dorées à l’or frais
Et sur le poil rugueux des jeunes chèvres aux sabots d’ébène
Colliers roux que les femmes des villages portent de leurs poignets d’argile en offrande
A la termitière sacrée où les dieux païens mangent de la terre et avalent l’histoire
Que nous ne saurons pas écrire avec l’eau des cases à apluvium
Et les sources vert marine remontent dans la langue du crapaud maître mystérieux des villages
Taillés à même la peau de banco crue de Ziguinchor que les sabreurs de livres torchères
A goût de sang ignorent perchés tout en haut de leurs dunes de fonte frappés des trous bunker
De leur cerveaux champagnisés et les bulles déballent sur la nappe d’un horizon lucioles écartelé
Des kilos de bouquins bavant d’eux et de leur passé fumant plein les valises lourdes à cailloux
Qu’il nous faudrait porter si nous voulions avoir droit à l’escalier de service
Et Brecht avait écrit avec sa neige sur nos braseros bourrés de charbon
Que les mineurs des communes d’Ukraine nous envoient encore
Que les pays qui ont besoin de héros sont des pays perdus
Hey Bertold ! avant que les souteneurs artistes du Berliner Ensemble te lâchent et lèchent
Les papiers craquant des prix de beauté qui ne toucheront jamais la boue
Hey man ! est‑ce que tu savais qui tu étais ?
Est‑ce que tu le savais hein ?
Aujourd’hui ils ont décidé
Hier ils décidaient déjà
J’avais 40 ans et je m’enfonçais dans le corps ravaudé alcoolisé dévalisé galvaudé
Sur toutes les enseignes de la bonne conscience néon qui clignote dans l’ivoire des trottoirs blancs
De l’Indien qui a pris la route avec sa tribu ses chevaux ses moulins à huile ses carquois et qui n’est jamais arrivé
Armés de dés en bois de citronniers pour des frondes gelées à l’aube passagère des camps
Les familles à l’étroit décampent en échangeant leur maison de paille contre la face pâle
Et les trous sombres d’une autre histoire
Hier ils ont décidé que nous étions moins que rien nous qui marchons avec le présent
Des enfants de Palestine posé sur le damier où meurent les fleurs de grenadier maintenant
C’est l’hiver pour les poètes qui ne savent plus dire dans une langue étrangère
Ce que les peuples surpris par le froid se racontent aux veillées des grands incendies figés
Par la bonté des arbres des nuits indiscrètes et des galets conçus modelés et cuits aux fours
Des mères océanes à l’intérieur d’un rubis paisible gardien du sang assis au creux
De nos premières grottes où nous avons dessiné nos destins communs ici et là
Voyageurs de couleur nous n’avons jamais su qu’il fallait nous méfier de l’obscur
Qui a vu grandir nos lampes et que l’huile infinie de nos réserves marines serait pillée
Par les marchands de kérosène
C’est l’hiver pour les poètes qui ne savent plus écrire à mains nues ni remercier
Les hommes laborieux qui ont forgé les fers de leurs chevaux blanchis du sel de la course
Qui ont cousu le cuir de leurs selles incrustées de prunelles de nacre vertes qui ont teint
La laine de leurs manteaux moelleux et broyé le noir qui enivre les presses des imprimeries
Où leurs mots picorent au fond des écuelles vides
Aujourd’hui ils ont décidé
Hier ils décidaient déjà
Que Mahmoud allait quitter le puits à mémoire d’Al‑Birwa et les trois arbres solitaires
Porteurs des fruits juteux et mûrs comme les yeux étonnés des gamins par la dernière cueillette
Et que le pain manquerait pour la seconde fournée celle de midi cuite au four du village
Quand les soldats sont venus voler les pierres du moulin de la route qui mène aux champs de pastèques
Et de courges de la petite mosquée de l’école du cimetière et de l’aire à battre le blé
Hier ils décidaient déjà
Que le fils de la tribu des hommes butineurs grandirait au loin à mesure que la lampe de lune
Qui a veillé sur les fleurs d’oranges si sucrées sur les ruches ouvertes sur les ouvriers joyeux et fiers S’éloigne et que la route sous les semelles de transhumance s’étire et que le temps dénoue
Sa couverture tissée en poils de chèvres écrues et brunes venues de Damas de Pétra et de Smirne
Par la mère d’un rêve trop ancien
Entre les branches de l’amandier qui abrite toutes les espèces d’oiseaux habituées
Au fracas des explosions nichant au creux des débris d’un royaume sans murailles sans buissons de fer
Et leurs taillis d’épines ardentes sans miradors où crépitent les lentilles géantes des cent mille Cyclopes
Jetant leurs iris de phosphore bleu au‑dessus des frontières
Que les tables de sable où le renard nomade écrit demain chaque nuit emportent ailleurs
Hier ils décidaient déjà
Que la couverture tissée de ta mère serait tout ce qui te reste du passé bienveillant et heureux
De ton peuple effacé par la neige qui capture les feuilles des bananiers et y plante des aiguilles de feu
Eclairant le corps de ceux qui t’accompagnent et qui reposent sur le damier de l’exil
A chaque case une tablette de terre émaillée porte le nom d’un ami mort qui erre
Fantôme de givre tes pas d’aveugle ivre te mènent au Nord et chaque case chevauche
Celle du village voisin Rmeich Jezzine Nâ’ima
Enfant le sel du Liban a brûlé la chair de tes pieds et Deir al‑Asad t’a comblé de figues d’agrumes et de grenades
Hey l’Indien ! sais‑tu qu’à Jdaïdé il y a une maison de terre rouge de palmes broyées
Et d’élytres de scarabées qui ressemble à celle de ton père ?
D’Haïfa à Moscou du Caire à Beyrouth d’Hamra à Achrafieh de Tripoli à Damas
Ils ont décidé que tu sois nomade
Mais jamais ils n’ont décidé du poème
De Damas à Tunis de Chypre à Paris d’Amman à Ramallah
La lampe des poèmes brûle et revient sur la trace de tes pas
Hey l’Indien ! Avant qu’ils te volent ta terre qu’ils tuent les chevaux de ton père
Et qu’ils cimentent des murailles entre ton peuple et toi
Est‑ce que tu savais qui tu étais est‑ce que tu le savais hein ?









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