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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Banlieues

Lundi 3 septembre 2007 1 03 /09 /Sep /2007 23:53

           Suite  de A notre enfance de banlieue la plage

Cette lettre je n’sais pas si je l’écrirai car au fond y a tellement de choses que je comprends et que je partage dans ce silence qui est aussi celui d’Ariane Mnouchkine au fil de son blog dans Libération et celui de tant d’autres personnes qui ont pas cessé depuis des années… depuis nos rêves et nos utopies des sixties de tenir bon et d’faire perdurer le lien avec ce qui nous vient de la rue… Ce lien on l’a créé dans le printemps de 68 et alors il faisait notre force et notre invention partagées…

La rencontre entre les ouvriers de l’automobile… les Billancourt les Simca et tant d’autres… les paysans du Larzac et tant d’autres… avec les étudiants les lycéens les profs et les intellectuels les artistes… et tant d’autres… Les portes enfin ouvertes de notre société fragmentée en classes… en communautés… notre société tellement hiérarchisée qu’les gens de la rue de Mai avaient rendue à sa solidarité en refusant de rester seulement entre eux…

On venait juste de rentrer nous les mômes d’la banlieue de nos moments fabuleux sur la plage quand les paroles de “ La chasse à l’enfant ” de Prévert nous sont tombées dessus et moi qui d’ordinaire vous met au parfum des p’tites histoires au quotidien de notre cité d’Epinay je m’suis dit qu’heureusement… heureusement que tout ça ne s’passe pas dans nos escaliers dans nos halls sur nos parkings parc’que peut-être qu’on ne pourrait plus écrire ni dessiner… non on n’pourrait plus c’est sûr… déjà que parfois nous aussi comme A. Mnouchkine on a envie de garder le silence…

On vient juste de rentrer et on sait que la chasse aux gamins d’immigrés n’a pas cessé… que les jeunes Blacks ont dû continuer de s’défendre des patrouilles… et que les p’tits d’la banlieue n’ont rien d’autre pour s’amuser que les trottoirs de Blues Bunker… En regardant les tags le long des rails sur les entrepôts de la Gare du Nord j’ai une pensée pour Mickaël le jeune taggeur mort noyé en essayant d’échapper aux flics qui le poursuivaient… et j’y repense encore dans l’train de banlieue avec l’ami Louis le lendemain en allant voir le film de Barbet Schroeder sur Jacques Vergès L’avocat de la terreur qui me touche pas qu’un peu vu que Vergès pour moi c’est d’abord l’Algérie mon pays d’adoption…

Les massacres de Sétif en 1945… Djamila Bouhired Zohra Driff durant la bataille d’Alger en 1962 et toutes celles et tous ceux parmi les combattants algériens qui ont mené leur pays vers l’Indépendance… Leur lutte pour que leurs gamins grandissent dans un pays libre et qu’ils n’aient pas honte de leur histoire… C’est Jean Sénac et son émission à la Radio Algérienne Poésie sur tous les fronts et les poèmes de “ Citoyens de beauté ” et de “ Matinale de mon peuple ”… “ Ce peuple est plus grand que mon rêve… ”

Ouais… Vergès c’est le défenseur des deux femmes accusées de “ terrorisme ” déjà ! alors qu’elles sont des résistantes face à un Etat colonial : le “ nôtre ”… à un pays colonial le “ nôtre ”… à une violence d’Etat qui est la pire des violences… Vergès enfant d’un couple métis vietnamien et réunionnais qui sait ce que c’est qu’l’humiliation… qui sait c’que c’est qu’la misère comme le savent les gamins des banlieues aussi…

Vergès qui va prendre fait et cause pour les parents du petit Ivan qui s’est jeté par la fenêtre poursuivi par les flics lui aussi… comme Mickaël… les flics qui voulaient le chasser d’sa maison…

La police de l’Etat français la même qui a poursuivi arrêté expulsé les enfants juifs il y a… poursuit arrête expulse et tue les enfants d’immigrés dans c’pays aujourd’hui… c’pays qui est le “ nôtre ”… Honte sur nous enfants d’la banlieue si on laisse faire ça !

Vergès un homme seul et debout qui n’laisse pas un Etat adorateur du veau d’or servi par la géante bêtise ordinaire sans quelqu’un en face de lui qui fasse résistance…

On vient à peine de rentrer et le film de Mehdi Charef Cartouches gauloises me renvoie à celui tourné en 1962 " Les oliviers de la justice " pendant la guerre d’Algérie à Alger et dans la Plaine de la Mitidja par mon ami écrivain pied-noir Jean Pélégri mort il y a juste quatre ans…

L’enfance dans l’Algérie coloniale qui se soucie peu des bonnes raisons qu’ont les adultes pour détruire un rêve… les rêves qui sont toujours les mêmes qu’on empêche… les rêves que font les gens de vivre ensemble dans la chaleur et la lumière bleue des étés du Sud…

Cette enfance-là a veillé longtemps… toujours sur son idéal d’une utopie solidaire éparpillée loin des orangeraies et des oliviers du paysage de l’origine… elle a préservé des valeurs d’échange et d’existences mises en commun héritage d’une société d’ouvriers et d’paysans compagnons de labeur de souffrance et de luttes pour leur dignité… Un très joli article de Tahar Ben Jelloun dans Le Monde diplomatique de septembre sur Cartouches gauloises  qui est un vrai regard d’enfance avec un temps complètement différent de celui des adultes… des bouts d’images et d’histoire qui reviennent à la mémoire après et racontent… c’est magique !

Ces idéaux… les nôtres… je les retrouve à chaque fois que je regarde le film Aubervilliers tourné par Eli Lotar en 1945 avec les commentaires de Jacques Prévert et la musique de Kosma ainsi que la chanson “ Gentils enfants d’Aubervilliers ”… Et l’ami Louis me voit étonné pleurer en regardant c’qu’a été notre enfance au milieu des cabanes des pavés d’la boue des talus et des terrains vagues… notre insouciance féroce et illusoire bleue comme la brûlure des étincelles de soudure sur les chantiers immenses des banlieues au milieu d’la misère des vieux ouvriers sans maison que les baraques en tôle ramassant l’eau des caniveaux avec un broc pour s’laver et cuire la soupe…

Quoi de surprenant si dans les années 70 nous avons cru inventer un monde où la vie serait bonne pour tous… où le mot “ Interdit ” ferait rire les gamins et si notre idéal était de mettre en chantier des sociétés où le bonheur serait d’offrir à chacun l’humanité l’intelligence et la liberté de croire en de fabuleuses utopies universelles…

J’ai lu quelque part que la génération qui a succédé à la nôtre et qui n’a fréquenté ni la misère et l’engagement ouvriers ni notre farouche espoir de simple grandeur humaine se fiche bien de la beauté d’un rêve qui a fait découvrir à notre enfance de banlieue la plage… Ah ouais ? Voilà pourquoi je m’sens depuis des lustres vraiment loin très loin des gus de 35 berges et que j’me sens vraiment bien avec les gamins d’la banlieue qui p’t’être un de ces jours auront envie de lire ça… qui sait ?…

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Mercredi 29 août 2007 3 29 /08 /Août /2007 01:48

  

    Nous voici de retour après quelques jours de grand air et d'espace de liberté retrouvée auprès de l'océan que les Diables bleus aiment tant...

     D'abord vous dire qu'on est très très heureux de vous retrouver pour cette nouvelle année solaire d'écritures et d'images partagées... vous nous avez bien manqué et on vous remercie d'être venus si nombreux visiter ces pages...

    Pour Ismaelle et pour celles et ceux qui nous écrivent ne pas oublier si vous voulez qu'on réponde à vos demandes de nous donner votre adresse mail ! Réponse générale à la question : où peut-on trouver nos textes dont il n'y a que des extraits sur notre blog ? Mais dans Les Cahiers des Diables bleus pardi !

    On peut les commander à mon adresse :

    Dominique Le Boucher

   41 Cours de Vincennes 75020 Paris

    Et voici un début de ce que j'ai écrit durant l'été, pas pu tout saisir alors la suite demain ou très bientôt...

                   Petites chroniques d'une cité de banlieue suite...

Dimanche, 21 août 2007  A notre enfance de banlieue la plage

 

 

On venait juste de rentrer de notre escapade au pays des corsaires et de la plage qui a recouvert tous les pavés de St Malo… notre escapade de six jours à peine l’ami Louis et moi… Six jours de joie pure océane où comme des gamins de banlieue qu’on est on se gave de tout à fond parce que c’est trop bon… c’est trop magique… c’est trop court…

Et qu’c’est tout c’qu’on a nous autres… notre dope à nous… notre blanche notre neige notre absinthe au fond des verres crasseux des bistrots c’est d’la liqueur d’océan et des cocktails crépuscules… C’est d’la beauté liquide qui nous shoote les mirettes… Et p’t’être que la haine nous prendra si les tarés d’puissants veulent toucher à ça…

St Malo la forteresse des vieux baroudeurs corsaires c’est notre rendez-vous fou amoureux avec le vent turquoise et émeraude qui en finit plus de nous remplir les yeux de sa fraîcheur marine bonne comme une glace menthe chocolat… de nous saler la peau à chaque fois qu’on court au milieu de ses cavales d’écume goémon… ou plutôt c’est moi qui me roule à peine sortis du train dans cette eau froide que j’aime qui est pour moi ma sauvagerie retrouvée… ma soupe d’herbes folles… pendant que l’ami Louis farfouille sa petite boîte métal bleue d’aquarelle d’où vont jaillir des totems païens enchanteurs…

C’est notre rendez-vous amoureux avec Céline le marin qui y venait tant qu’il pouvait se saouler de sel et de créatures d’effarement… ses romans en sont pleins de cet espace-là et de ses mouillures…

C’est notre rendez-vous amoureux avec nous-mêmes car c’est sur cette plage et ces pavés que nous avons commencé à écrire notre histoire l’ami Louis et moi y a trois ans à peine… et que nous n’avons pas depuis raté un seul rendez-vous avec la langueur océane…

Nous autres mômes de la banlieue on est ici chez nous avec nos rêves de partir loin qui restent des rêves d’encre outremer… on mate les vieux gréements sublimes et la ville océane nous a adoptés vu que quoi qu’il arrive on met quelques tunes à gauche pour venir y bâfrer notre portion d’ailleurs et de grand vent deux fois par an…

On est les familiers des bistrots et des p’tits restaus pas chers

comme “ Le grain de sel ” ou “ Le salidou ” pour ceux qui connaissent et le chemin qui va de l’écluse au Bassin Vauban on le fait des dizaines de fois par jour sur nos pieds encore toujours vu que de voiture bien entendu on a pas…

Même que cette année on a eu la sale surprise de trouver le port de pêche fraîche qu’on traversait le soir pour rentrer à notre hôtel l’ami Louis et moi au milieu des frigos… de l’odeur du poiscail et des crustacés à mourir… du goudron des navires de pêche avec leurs casiers sur les quais empilés… tout ça claquemuré derrière un grillage qui nous a interdit le passage… ben ça alors !

Encore un interdit de plus qui nous gâche le plaisir qu’on a à se mêler à la vie des gens dans leur travail quotidien et qui nous sépare des ouvriers de la mer que sont les marins dont on se sent si proches nous autres…

 

 

Donc on venait à peine de rentrer dans notre cité de banlieue l’ami Louis et moi pour y retrouver l’atmosphère trop lourde de cet été qu’on avait déposée sur la plage sous un gros tas de pavés un instant et la réalité qui brûle les pattes encore plus ici qu’ailleurs vu qu’les gens des cités ne partent pas beaucoup en vacances comme on sait…

Ici dans la cité cette année y’a un peu plus de sermi que d’habitude qui affleure car pas beaucoup de départs au bled comme je vous disais dans la chronique précédente et le boulanger marocain avec qui je cause deux mots qui se tape les journées complètes de douze heures vu que la jeune femme qui l’aide pour servi n’est pas là et que fermer la boutique il peut pas…

L’épicier marocain aussi lui il me dit qu’il a envoyé début juillet sa femme et ses enfants au bled et lui il part seulement en août… “ pour au moins changer d’air… voir d’autres gens un peu… ici toute l’année on étouffe… ”

Et les coquelicots continuent à pousser dans la zone de notre 9-3 des coquelicots rouge sang…

Il me demande où on va nous autres et quand je lui dis la Bretagne il rigole… “ La Bretagne ! mais il fait froid là-bas… ” Sûr que c’est pas le Maroc comme je lui dis l’Afrique moi je ne demande pas mieux en revanche j’ai pas le fric… Il se marre doucement… c’est le monde à l’envers et c’est tant mieux… L’Afrique j’irai jamais et l’Algérie non plus… je les porte dans mes rêves et le cheich bleu du désert autour de mon cou…

Donc on vient juste de rentrer de notre bled à nous l’ami Louis et moi et ici ce qui nous attend c’est pareil qu’avant notre départ l’atmosphère pesante et pas supportable qui nous poisse depuis ce mois de Juin 2007 et qu’on voudrait fuir de toutes nos forces… retrouver la petite boîte d’aquarelle métallique et redonner ses couleurs au temps…

Fuir cette bêtise franco-française qui ressemble tant à de la haine de tout ce qui n’est pas soi… rien que soi… les corbacs avinés guettent la peau des étrangers qui sèche au soleil… cette bêtise qui ne nous concerne pas nous qui vivons depuis toujours dans ce monde métisse qui a fait de nous les Indiens de banlieue ce que nous sommes… des sortes de navigateurs de partout et de nulle part…

Dès notre retour on retrouve le suicide des cadres de l’industrie automobile et même si ça n’est pas dans le milieu ouvrier ça nous touche forcé car on connaît ces conditions de travail intensif surtout Louis dont le père a été ouvrier toute sa vie… et puis il y a la terrible illustration de Charlie-Hedbo avec le Guernica de Picasso ça fait mal !… C’est vrai que mourir pour une bagnole y a mieux comme idéal !

C’est la société de consommation parvenue au bout de l’absurde… après que les manœuvres de Billancourt aient donné leur peau eux au travail à la chaîne. Je me souviens de notre époque des années 70 où on lisait G. Debord et où on prédisait à ces gens de la maîtrise qui souriaient de la condition ouvrière que bientôt… dans 20 piges ça serait leur tour… ça y est c’est leur tour… Est-ce que les jeun’s des cités ont conscience que ce monde où tout est à vendre est fini ?…

Dans le train en rentrant avec l’ami Louis qui était très occupé à dessiner le petit personnage du rat des cités un jeune gaillard rebelle qu’il vient de créer je me demandais si je n’allais pas une fois arrivés écrire à Hélène Cixous que je connais un peu et qui m’avait invitée à son cours à la Fac de Saint-Denis après notre entretien pour parler de son livre où il est question de son enfance en Algérie Les rêveries de la femme sauvage

Ecrire pour lui demander pourquoi le silence des gens qui pensent… ce silence aujourd’hui de ceux que nous autres qui sommes dans l’émotion de la réalité quotidienne on respecte et on aime vu qu’ils ont toujours été proches de la vie et qu’ils créent aussi… Pourquoi ces gens dont c’est le jon de redonner du sens à l’insensé ont laissé la parole à ceux qui bétonnent le cerveau de la populace ( je ne dirai pas du peuple je l’aime trop de mot… ) avec leur médiocrité vengeuse et leurs jugements moraux au point qu’on se croirait dans un géant confessionnal… à avaler la bonne soupe du bien et du mal comme si rien n’avais existé depuis Thiers le nabot monstrueux…

En assistant une seule fois au cours d’Hélène Cixous j’ai pigé mieux qu’avec mille discours sur le sujet ce qu’était le meilleur de l’héritage intellectuel et humain de Mai 68… l’exigence et l’intelligence qui ne passent pas par la hiérarchie imbécile et sénile… la générosité qui attend que l’autre donne ce qu’il a de mieux en lui parce qu’il est traité avec bonté et justesse…

Ce sont des êtres comme Hélène avec cette sorte de pensée émotion-là dont on a besoin dans les cités de banlieue pour créer nos universités à nous celles du savoir populaire et de la culture de la rue…

 

 

 

  A suivre...

 

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Samedi 14 juillet 2007 6 14 /07 /Juil /2007 12:25

Notre rêve-olution

     Ce texte est dédié au groupe de rapp La Rumeur, à Hamé et Ekoué que nous soutenons dans leur résistance à la limitation de nos libertés de créer, de nous exprimer et d’exister…

Et à Mickaël jeune graffeur de 19 ans mort le 10 avril 2004 noyé dans la Marne après une poursuite avec la police…

Léo Ferré le poète le musicien notre frangin anar et solidaire s’est tiré vers l’astéroïde orange parfumé et doux qu’on regarde tous de loin le 14 juillet 1993 en nous laissant sa poésie rebelle et dans notre escarcelle légère d’oiseaux sauvages les folies infidèles que les mots disent et qu’on ne fait pas parce qu’au fond on est des rêveurs d’utopies avides de vies et que si on se bat nous c’est avec des cailloux étoiles de sang qui sont notre signature de taggeurs du vent…

 

“ Si quelques fous n’avaient pas dit ‘ non ’, contre toute évidence, depuis que nous roulons sous les saisons, nous serions encore dans nos arbres. L’évidence, c’est la seule préoccupation du pouvoir. Le soleil se lève à l’est, pas vrai ? Vous autres de l’affirmative, vous ne m’intéressez pas. Moi, je suis contre.  (…)

A l’engrais, le poète invente des nouveaux langages, le musicien aussi. Bientôt l’artiste sera prié de prendre son service le matin à telle heure, dans un bureau agencé selon son rang et son plaisir : quelque chose d’agreste avec jets d’eau, jeu d’échecs, cendriers électroniques aspirant des idées de cendres, piscine alimentée par du champagne factice parce que le factice, c’est déjà de l’art. La solitude y est prévue rationnelle, visible de l’extérieur, fonctionnelle pour le rendement. On pourra ‘ voir ’. (…)

Avec nos avions qui dament le pion au soleil. Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces ‘ voix qui se sont tues ’, avec nos âmes en rade au milieu des rues, nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande à regarder passer les révolutions.

N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la Morale, c’est que c’est toujours la Morale des Autres.

Les plus beaux chants sont des chants de revendication.

Le vers doit faire l’amour dans la tête des populations. A l’école de la poésie et de la musique, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ”

 

Notre rêve-olution elle est là… elle se pointe des pattes sur le bout des ongles des oiseaux fous qu’ils ont tatoué de vernis rouge… rouge leurs ongles qui grattent contre les vitres des trains de banlieue la peau aux rides graves détresse des gens pour leur tagger notre rire bagarreur à la place… Elle est là… les ongles vernis rouges craquent pour des bombes aéro-solitude qui sont nos plumes sans servitude de barbares des rues… Nos plumes piquées aux chapeaux des versaillaises venues tremper leurs doigts dans le rouge sang de nos frangins de la Commune n’écriront jamais courbe… Nous giclons debout face aux murailles canailles de cette écriture feu sueur et cri qui fait de nous des voyageurs solidaires de la périphérie…

Elle est là notre rêve-olution bien maquillée d’or frais coulé dans nos fonderies par des mains d’ouvriers tenant de nos testaments d’astres nus et qui ont bien des choses à vous dire… Elle est là notre rumeur qui monte monte… elle vient de la rue et de ces usines où le corps fondu de nos vieux de nos frangins immigrés roule petits cailloux de lave rouge noire refroidie sous les godasses police qui passent repassent aplatissent leurs poings ouverts… Ils en avaient de la tendresse à revendre les anciens de la sociale et de l’anarcho-syndicalisme quand ils s’enroulaient dans les chiffons banderoles qui servaient aussi à jeter des sous dedans pour payer les jours de grève des camarades le soir avant de s’endormir à l’intérieur des cabanes que la famille d’immigrés défendait des rats en montant la garde chacun son tour… Au creux de leur sommeil avant que l’aube leur envoie son coup de poing dans le ventre ils marchaient ensemble en se tenant par le bras le long des rues de leur rêve-olution avec le désir obstiné de changer notre condition humaine qu’ils nous ont refilé… 

  Elle est là notre rumeur qui grandit qui grandit… elle surgit magique petite figurine de chiffons pantin joyeux joueur aux doigts peints rouge coquelicot elle bouge elle danse elle vient des bas-fonds où la bonté s’est réfugiée en attendant… Toujours ils ont cramé au lance-flammes l’amour des vieux ouvriers pour la vie vouée à leur belle ouvrage et volé la force fière de leur travail de géants pour la jeter aux pieds de leur veau d’or… Toujours ils ont bradé l’amour des anciens immigrés pour leur p’tit pays paysage terre d’asile et leurs ongles vernis de terre tranchées rouge ocre rouge sur les crosses des fusils pour défendre p’tit pays qui ne sera jamais pour eux le paradis…

Elle est là elle avance la rumeur elle s’approche elle vient cette fois on l’entend on la sent elle nous tient… c’est la rumeur de notre rêve-olution qui sommeille au creux des caves des cités où le sable de nos plages réveillées recouvre de dunes douces et de rage les corps des noyés qui ne savaient pas nager… Poignets liés par des cordages barbelés ils ont coulé sous le Pont Mirabeau comme la Seine… sous le Pont des Arts on a balancé leurs papiers leur histoire… sous le Pont du canal Saint-Denis notre mémoire d’eux n’en aura jamais fini… 17 octobre 1961 ce sont nos frères nos amis venus d’Afrique et nous avons la peau noire aussi… “ … ne comptez pas sur nous pour la haine…”

 

“ Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété.”

La Rumeur Avril 2002

17 octobre 1961… 25 octobre 2005… c’est toujours la même histoire à deux génération d’écart la honte c’est dérisoire on a la rage on a le désespoir pour dire qu’on en veut plus de ces types qui tuent nos enfants blacks nos enfants beurs qui tuent nos enfants dans les cités de banlieue… Zied et Bouna… la rumeur monte la rumeur gronde et nos mains se jettent sur les boîtes d’allumettes… On va foutre le feu à ce théâtre de marionnettes et après l’incendie on retrouvera la vie la vraie celle qui claque au vent des cerfs-volants et des ballons qu’on lâche en chantant dans les manifs de nos années rouges rouges… Ho Ho Ho Ho Chi Min… Che Che Che Guevara !…

Elle vient notre rêve-olution… elle est là elle a pris les trains de banlieue pour rejoindre la rue bleue de notre été sauvage demain elle aura le visage des jeunes rappeurs qui écrivent sur les pages de nos trottoirs macadam des lettres d’amour pour ce pays où ils sont nés… “ quelle chance… d’habiter la France… ” les fils abandonnés qui inventent la langue nouvelle rebelle la langue poème qu’on cueille et qu’on sème parce que c’est la nôtre… Les jeunes rappeurs… leurs vieux ne savaient pas toujours lire… presque pas écrire parfois… mes doigts couverts de la peinture rouge des bombes quand je tagge leurs mots sur les murs du ghetto où j’ai grandi…

 

 Mickaël était sur l'A4 en train de graffer quand il a été surpris par une patrouille de la BAC. Il a traversé les huit voies de l'autoroute pour se réfugier dans les buissons où les policiers l'ont débusqué. Il a tenté de leur échapper en plongeant dans la Marne. Le gardien de la paix m'a dit aussi qu'un policier avait voulu se mettre à l'eau et qu'un supérieur le lui avait interdit par radio. (…)

Chez les Cohen, la police était déjà un sujet délicat. “ Mon père nous disait de l'éviter ”, raconte Eric. Le 6 novembre 1942, des fonctionnaires ont raflé la grand-mère paternelle, Rachel, et sa fille Betty. Eric montre une carte postale jaunie oblitérée : “ Camp d'internement de Drancy, bureau de la censure, préfecture de police ”.  Le 8 mai 1943, Rachel Cohen a écrit à la femme qui cachait ses autres enfants à Orthez : “ Chère madame, je pars avec ma petite ( 5 ans ) pour une destination inconnue. Je vous prie d'annoncer la nouvelle à mes enfants. ”  Le 10 mai 1943, elles ont été gazées à Birkenau. Pour Eric Cohen, il y a des “ lâchetés ”, “ des silences ”  de l'Etat français qui se sont répétés dans l'histoire des siens. (…)

La porte va se refermer quand on découvre sur le panneau de bois un petit moulage en résine de lettres argentées : “ ECCO ”. C'est tout ce qu'il reste de la signature d'un tagueur de 19 ans. ”

Libération Jacky Durand Samedi, 26 mai 2007 La nuit a recouvert nos jours de son burnous noir de laine épaisse… Aujourd’hui nous gardons notre visage et nos yeux planqués sous la capuche quand nous sortons dans nos rues mais elle ne fait pas que nous séparer d’une histoire qui n’est plus la nôtre… elle nous protège du désespoir et de la haine qui sont des masques de mort dont on n’veut pas des masques blanchis à la peur de nos peaux blacks dedans dehors… La nuit c’est notre alliée bleue notre frangine aux ailes baobabs géantes qui emporte notre regard là-bas à l’autre bout du monde… De l’autre bout du monde elle arrive elle danse sur ses pieds d’oiseau libre notre rêve-olution… Elle nous remonte de l’an de 1968 où on se passait entre nous le message virage pour enfin devenir grands : “ … on arrête tout on réfléchit… ” pour enfin voir en face la fin du monde vieux et accrocher au clou ses nippes fric et ses menottes clic-clac qui découragent nos yeux des beaux nuages et nos poings du jet rouge d’orage qui déshabille le ghetto de ses barreaux…

Elle nous remonte notre rêve-olution à nous qui sommes les barbares des mots rares et qui continuons à crier dans la grande bulle azur abricot mandarine de l’été : soleil de l’intelligence pour tous ! Aujourd’hui ils disent derrière leurs écrans liftés et ils écrivent sur les prospectus y’a bon banania : “ … le problème c’est que vous êtes un peuple qui pense… il faut arrêter de penser… ” Le problème c’est qu’ils sont morts depuis belle lurette et qu’on a pas encore trouvé le moyen de se débarrasser de l’image de nous qu’ils nous ont mis dans la tête frangin !

Partout sur les chemins buissonniers des cités de banlieue il y a un peuple métis qui pense et qui regarde au large de sa nuit bleue notre rêve-olution qui se pointe des pattes sur ses ongles vernis rouges et qui gratte qui gratte la terre ocre sang écarlate et black où sont juste recouverts d’un peu de poussière légère les p’tits cailloux rubis plutôt pas mal de notre idéal…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /Juil /2007 23:25

                                               Petites chroniques

Mardi, 10 juillet 2007 Et maintenant on en est où ?

                  Eh bien voilà ! En plus de la catastrophe qui nous est tombée dessus y a pas loin de deux mois maintenant et pourtant on avait fait tout ce qui était possible comme danses de désenvoûtements et bonnes cérémonies tam-tams à l’appui avec nos musiques qui font frissonner le ventre des arbres dans nos cités de banlieue pour l’éviter mais c’est arrivé… et là alors on se rend compte qu’y a encore pire c’est vrai… Ouais contrairement à ce qu’on croyait la bêtise informe et plâtreuse qui nous a collé son masque partout sur nos rues par grosses plaques de haine verglacée où on dérape oups ! c’est pas le fond on peut aller plus loin qu’un été pourri par les meneurs de chevaux libres et insouciants direction les abattoirs…          

             Après les abattoirs donc où tout ce qui ressemble à la banlieue rouge et à sa gouaille bon enfant et rebelle est poussée en tas pêle-mêle par les adorateurs du nouveau veau d’or purificateurs de pensées singulières et solidaires qui font qu’on a même peur d’aller prendre la fraîcheur du soir pourtant bleu de la banlieue à cette époque de l’année au bord du lac d’Enghein… on n’sait jamais des fois qu’ils aient creusé des pièges dans les trottoirs pour n’plus nous voir autour de leurs jolies villas nous les vieux des sixties et nos bandes de jeun’s des cités… y a l’enfermement dans la pluie d’banlieue pour cause de pas de sous…

Après les abattoirs nous voilà pris dans la mousson qui rend la vie à l’intérieur de la cité encore plus rude sans le soleil que les gens du Sud guettent chaque été comme une grosse pièce d’or à partager et dont tout’l’monde a la même quantité du côté des villas chics ou des HLM… Ouais c’est sûr… la zermi c’est moins glauque avec le camarade soleil pour se vautrer lézards des sables qu’on est sur les p’tits coins d’herbe qui nous restent et là pas d’interdits vous pensez ! S’agit pas des pelouses du Jardin du Luxembourg où les planqués amateurs d’herbe fraîche se font siffler par les vigiles et remettre au pas cadencé…

Donc plus de merguez parties le dimanche avec l’odeur rassurante complice du thé à la menthe quand tu le renifles c’est comme si tu l’buvais tous les gens des cités vous le diront… Et pas lerche non plus pour l’instant de départ au bled les voitures bourrées à exploser des cadeaux qu’on apporte à la famille là-bas et aussi des affaires pour tout l’monde deux mois c’est long… c’est un grand voyage faut pas croire… C’est ça aussi la vie quotidienne dans les cités d’banlieue y a des rituels que j’vous raconte comme je peux pour que vous ayez l’impression d’assister de même… C’est important pour nous autres les rituels comme le remplissage bourrage des autos direction le Sud et vas-y c’est la bonne aventure qui commence pour les p’tits surtout qui n’sont encore jamais partis…

Sur les parkings bitume blues à cette période de l’année c’est la joie et toute la famille participe à l’opération jusqu’au plus p’tit de trois piges qui trimballe ses choses à lui… c’est sacré ces départs-là comme une géante transhumance heureuse… Nous autres qui ne partons pas ou si peu on les regarde avec envie l’ami Louis et moi et on écrit dessine leur histoire qui donne à la nôtre plus de sens vu que de lieu où retourner on en a pas lerche… Ouais… ça fait bien réfléchir quand on y pense et d’écrire c’est d’abord de n’pas le perdre tout à fait définitif le sens du fil qui se défile entre nous comme on le voudrait… Alors moi il faut que je me tarabuste à le retrouver le fil de ce que je voulais vous raconter au départ dans ces petites chroniques et qui se tire… se tire…

Donc cette année les rituels de l’été ils se débinent les uns après les autres et ça aussi ça fait perdre les repères qu’on a du mal à préserver… ceux qui nous gardent que ce quotidien qu’on vit ici soit quelque chose de tout à fait insensé… Sans les rituels qu’on partage comme le départ au bled l’été… le mois de ramadan… les pétards et les feux d’artifices au dessus du Lac d’Enghein que toute la cité se précipite pour regarder des heures à l’avance le jour de la révolution… et tant d’autres il ne reste que les choses brutes qui font des rapports brutaux entre les êtres sur un espace trop étroit pour pouvoir réfléchir et d’abord y a pas le miroir à cet effet… ni la place pour… On la le museau dedans sans répit nous autres les frottements de l’existence au quotidien… à force on n’voit plus la chance que c’est de vivre ensemble… Et ça y est voilà que je l’ai encore perdu le fil de mon histoire…  

L’année dernière je n’sais pas si vous vous souvenez mais à c’moment-là de notre été où on s’retrouve tous dehors dans les banlieues parce que nous autres on aime bien vivre sans les murs qui déjà le reste de l’année nous font ghetto c’était la grande chaleur redoutable qu’on ne savait plus où traîner nos corps sueur c’était trop !… Avec l’ami Louis on avait eu la seule idée potable pour n’pas mourir d’étouffage et de séchage vu que dans l’appart au quatrième sous les coups de pattes du camarade soleil justement… le même qui veut rien entendre de nos appels tam-tams aujourd’hui… il faisait dans les 36 degrés avec les deux ventilos mais ils nous ont posé la verrière au-dessus qui transforme les escaliers en four plus tu montes… ça aide… alors on allait chaque jour du côté du Parc Floral à Vincennes se coucher sous les jets d’eau qu’arrosaient l’herbe qui a bien de la veine…

Hier lundi en rejoignant l’arrêt du 154 notre autobus des brousses sous l’averse qui se déversait sur nous pour mieux donner aux grands arbres maîtres de notre territoire de la cité comme les dieux païens magnifiques qui ne nous ont pas abandonnés la force qui nous manque à nous qui perdons de plus en plus le sens de la tribu et de ses rituels festifs et solaires… j’ai croisé le vieux bonhomme aux chats du rez-de-chaussée à quelques numéros pas loin de notre hall qui sautillait sous la flotte en tentant de protéger sous son Kway qu’il avait bouclé jusqu’aux yeux sa baguette de pain blanc celle qui est pas chère du mouillage…

- C’est pas possible… pas possible… il a grogné en me voyant rigoler à nous mater tous foncer comme des rats de poubelles qui cherchent à éviter la troupe des greffiers prêts à se les renvoyer pareil à des billes de poils juste pour jouer… c’qu’on va dev’nir ?…

Lui il ne bouge pas d’ici bien sûr que ça soit l’été ou pas… il boitille au milieu de ses matous qu’il nourrit devant son gourbi entre les petits arbustes ils ronflent au milieu des cartons et ils se coursent sur les branches des arbres faut voir… c’est une féerie de funambules blancs et noirs qu’on reluque au passage c’est magique !

- Y’a qu’à attendre la fin d’la semaine… je lui dis au passage pour l’encourager… c’est la fête de la révolution alors normal y va faire beau c’est les tam-tams qui l’ont dit !…

- La flotte je m’en fous… qu’il me répond tac au tac… il est bien le seul alors… c’est la baguette !… La baguette ils vont l’augementer !…

 Et Hop ! hop ! il continue en sautillant vers son hall et il me laisse avec cette nouvelle qui me prend à rebrousse poils pendant que l’averse qui devient rapide un déluge commence à traverser mon blouson et que je cours comme tout le monde vers l’abri bus s’il est pas déjà rempli comme une poubelle j’ai de la chance…

A l’intérieur du bus qu’est vide pour une fois c’est miracle tout le monde par ici a disparu sous la terre ma parole je retrouve le fil de ce que j’étais en train de ronchonner sur les averses tempêtes ouragans arbres arrachés au milieu des rues qui doivent bien avoir un rapport avec l’atmosphère complètement polluée dans les banlieues qu’on sent sur la peau qui nous brûle dès qu’y fait chaud comme l’année dernière justement… le fil que j’ai reperdu aussi sec avec la phrase du papy aux chats : « … la baguette ils vont l’augementer… »

Il se trompe c’est sûr il a dû mal comprendre ce qu’a dit le boulanger marocain qui augmente jamais ses prix pour pas qu’on aille tous acheter le pain mauvais et traficoté pire que pire des surfaces super macquées et parce qu’il sait lui vu qu’il crèche entre les murailles béton de la cité ce que c’est que le pain pour les gens qui en ont pas… Qui en ont pas des vacances ni des sous pour payer les commissions dès le 15 du mois… Louis il les observe dans la super surface où il fait ses courses après le turbin comme tout l’monde qui achètent des dizaines ou vingtaines de baguettes pas chères pour mettre au bac congélo et manger ça avec la confiture premier prix quand la fin du mois se pointe…

Ce sont les mêmes qui remplissent le caddie avec les paquets de céréales prix éco et les briques de lait sur stérile pas un microbe et pas rien du tout dedans qui vive… ça calle drôlement et quand tu en a pris un gros bol avant d’aller au pieu t’es prêt pour l’endormissement sans problèmes… C’est sûr que l’ami Louis depuis qu’en plus de crécher dans la cité y a 10 piges au moins… il s’est retrouvé changé de secteur pour son job qui consiste à s’occuper des agents des écoles avec par hasard l’héritage des écoles de la cité… il en connaît un bout sur l’existence précaire des gens… Il pourra bientôt entreprendre d’écrire la suite du bouquin de Bourdieu « La misère du monde »… la sociologie de terrain y’a pas mieux…

Donc l’année dernière à c’t’époque de juillet on rentrait le soir un peu moins cuits que les autres sur les trottoirs macadam blacks surchauffés et on retrouvait avec bonheur les spectacles qu’on n’voit que dans les pays chauds c’est forcé… En bas des blocks les Africains qui sont pas du tout dérangés par le fait de dormir dehors vu qu’en Afrique avec la chaleur autrement tu peux pas… ils avaient sortis les matelas sur les rectangles d’herbe pas encore cramée autour des escaliers et ils jouaient aux échecs allongés dans leurs boubous de toutes les couleurs qu’on veut sous les arbres jusqu’à ce que ça soit l’heure du dîner et des fois ils restaient tard la nuit à discuter et à rire dans les langues du Sud qui ont des sonorités comme les musiques qu’on aime entendre…

Une fois en bas de notre escalier deux vieux Maghrébins assis sur les blocks béton à côté des marches avaient installé des cageots table basse une sorte de meïda couverte d’un p’tit tapis tissé de motifs kabyles très jolis avec la théière les verres à thé décorés bleu outremer et doré et l’un des deux versait le thé comme les Berbères touaregs du désert leurs longues mains brunes et fines encore magnifiques malgré l’âge et les travaux rudes des usines…

Une scène ordinaire mais vu le contexte c’était un autre rituel qui évoquait tant d’images depuis des années que je fréquente les écritures des écrivains du Maghreb que je me suis arrêtée pour regarder et celui qui servait m’a dit comme une excuse : «  … c’est comme ça chez nous… » Il ne pouvait pas savoir que cette phrase-là je l’ai entendue si souvent que je l’ai notée dans mon premier petit bouquin publié y a dix ans et de l’entendre à nouveau c’était la fête à l’intérieur de ma tête pour des jours et des jours…

Ouais… l’année dernière à cette époque parce qu’il y avait la chaleur qui faisait ressembler nos villes surpeuplées à celles de l’Afrique et que les habitudes alors elles se libèrent de leurs morales fabriquées par les autres… de leurs interdits lourds et graves à mourir… de leurs cloisons étanches qui nous séparent comme des fils barbelés alors qu’on vit ensemble depuis plus de 50 piges… on retrouvait la simplicité de nos rapports humains et c’était bon…

Ouais… l’année dernière à c’t’époque on avait pas tatoué sur notre peau blanche les lettres IN imbécillité nationale et Tiken Jah Fakoly ne chantait pas encore : « Ouvrez les frontières !… » mais c’était pour demain et nous on ne se doutait de rien… Et maintenant on en est où ?…

 A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Mercredi 27 juin 2007 3 27 /06 /Juin /2007 01:32

                 Petite chronique d'une cité de banlieue

Lundi, 25 juin 2007 La haine est un de nos transports en commun

 

         Je vous ai déjà souvent parlé de la folie qui consiste quand on crèche en banlieue… dans n’importe quelle banlieue j’imagine que c’est la folie tout pareil vu que celle de mon enfance le 9-3 c’est la même quarante berges plus tard… à se déplacer à bord de nos transports en commun… Notre 154 autobus des brousses familier est de plus en plus submergé tel un bon gros autobus d’Afrique par nous autres les indigènes du coin avec poussettes… caddies super marché… et nos personnes nombreuses comme quand on vit à l’intérieur d’une cité de deux ou trois mille joyeuses créatures accompagnées des p’tits qui arrivent pas à voir le jour au milieu de nous tous entassés concassés pressurés à fond là-d’dans…

Jamais vu un rodéo pareil avec tout l’monde qui veut rentrer et qui pousse pousse magistral et qui crie par ci et qui grogne par là mais comme nous autres les indigènes de la banlieue on est plutôt sympath et compréhensifs on s’écrabouille pour faire la place et on râle pas beaucoup faut voir… Ouais… moi qui depuis des siècles ou quasi me balade d’une cité de banlieue l’autre surtout avec mes pieds je peux vous dire qu’on est vraiment bien tranquilles nous autres et qu’on s’énerve rare compte tenu des conditions qui sont pas à prendre avec des pincettes parc’que c’est de la dynamite avec la mèche allumée les conditions !

Donc jusqu’ici c’est-à-dire jusqu’avant qu’on soit entrés en barbarie y’a un mois et demi à peine j’avais pris le pli des grosses dames black en boubous et turbans colorés vifs et très beaux à motifs d’Afrique ou géométriques magnifiques… des bandes de jeuns des collèges par vingtaine capuches du sweet à rayures turquoise orange indigo vert émeraude le MP3 sur les oreilles et rigolant et se bousculant déboulant de là vite fait à la course… et de toutes sortes de gens différents des quartiers multicolores comme on est nous autres les indigènes de la banlieue… Ouais j’avais pris le pli d’une grande bonhomie même dans les cas pires où on ressemblait plutôt à du bétail qu’à des humains c’était pas fréquent qu’on s’apostrophe et qu’on se malmène…

 

Faut vous dire aussi que j’n’ai pas au fond de ma musette kaki de l’armée avec l’image gribouillée au marqueur black du Che par-dessus que l’expérience de notre 154 autobus des brousses loin de là !… Je pratique aussi assidue le métro de la ligne 13 qui a une extra célébrité comme vous savez par la non fréquence de ses rames… c’est sûr qu’on rame fort en les guettant avec l’œil averti de ceux qui cherchent au fond du tunnel à distinguer des signaux de fumée avant coureurs… en temps normal c’est 8 minutes quand on a raté celle qui vient de se tirer et l’été souvent c’est 10 voir un peu plus…

A la station Saint-Denis Porte de Paris l’avant dernière ils nous ont aussi retiré les portes et ce croisement de couloirs en dessous la terre qui a l’allure d’un refuge en cas de bombardements  personne y traîne tant c’est accueillant… on dirait des galeries de taupes monstres éventées glacial quand la bise rapplique et moites pareilles à l’atmosphère mousson et odeurs d’égouts dégouttantes en prime… Le tout pour le même prix d’un ticket : 1 euros 40 c’est pas cher ! Là d’ordinaire les regards des gens ils sont déjà un peu fermés branchés ailleurs vides par force… y a tant de souffrance planquée derrière leurs yeux absents qui mâchonnent du journal ou magazine pour n’pas penser à longueur de ligne qu’il vont pas encore aller plonger dans celle des autres… de souffrance non !

Différent de notre autobus des brousses le métro de la ligne 13 ?… Un peu quand même je trouve vu que par le fait ça s’finit dans Paris sur Seine l’affaire et l’habitant parisien même s’il fréquente les quartiers il est assez loin de leur existence au quotidien… c’est bien normal… La ligne 13 elle butte contre la Fac de Saint-Denis faut le dire aussi donc c’est la mixité assurée dans les wagons ou plutôt le mélange des genres alors que dans les quatre quarts des cas notre autobus des brousses le 154 et ses confrères d’la banlieue du 9-3 trimballent en proportion générale deux ou trois blancs comme nous d’apparence et les autres passagers sont venus de toute la terre ce qui est formidable !… Mais j’vous raconterai mon histoire du métro une autre fois car là c’est d’un troisième transport en commun car on en a beaucoup et tous les jours… dont il s’agit c’est le train qu’on prend pour rejoindre notre banlieue Nord à la gare du même nom… décidément on fait dans l’actualité brûlante au cœur des braseros où on jette chaque matin une poignée de journaux torchons et pétillante  d’impostures même si on n’préférerait pas… alors voilà… Comme vous le savez déjà notre cité d’Orgemont à Epinay elle est l’idole des extérieurs de la ville et elle se frotte malicieuse contre le lac d’Enghein et la gare qu’est pas loin… une demi-heure avec nos pieds pas plus… c’est qu’on a l’habitude et des baskets aux ailes d’anges ça aide…

C’était juste un ou deux jours après qu’on soit entrés en barbarie et que le printemps magique aux odeurs de merguez en bas des escaliers et aux jeunes greffiers insouciants qui escaladent les branches des tilleuls et hop ! resautent en bas balles de poils farfelues et hop ! loupent le pigeon étourdi qui se tape un bout de sandwich abandonné avec moutarde… se soit tiré sans nous saluer… C’était juste un ou deux jours après un printemps trop beau pour de vrai et de l’espoir envolé plein les ailes des anges qu’il flottait à perte de parapluie et que l’ami Louis et moi aventureux comme on est on a décidé d’aller faire un tour à Paris sur Seine pour renouveler notre stock de bouquins en vue d’un automne qui se pointe avant l’été…

Le train on l’a attendu normal et pas trop… normal quoi… 20 minutes… normal… et y avait presque personne dedans… par ce temps normal aussi… Une dizaine de gens comme nous des mélangés normal… tranquilles comme tout quoi… Rien à signaler sinon un homme qui passe avec des p’tits papiers… visible ne parle pas la langue des indigènes et demande un peu de sous… normal… C’est alors que tout se détraque en trois secondes attention : un… deux… trois… Une dame que personne avait remarquée la soixantaine soixante-cinq bien prononcée qui se jette sur un des p’tits papiers et le déchire en rage et commence à vociférer contre l’étranger qui visible entrave que dalle et nous avec…

- Ils rackettent les gens ces types-là c’est des escrocs !… Faut les foutre dehors !… Et la liberté alors… et la république… et la démocratie !… Ah c’est du beau !… Bande de voyous !…

Ahuris comme des anges qui ont plus d’ailes depuis très longtemps mais toujours aussi peu vindicatifs qu’avant les temps de barbarie on se regarde tous et on n’réagit pas… chacun pour soi on se dit silence que la dame est énervée… c’est la pluie sans doute… ça va aller mieux si on la laisse maintenant qu’elle a déchiré un papier ça doit être bon…

Vous pensez comme nous pour sûr mais la dame a pas l’air de vouloir s’arrêter de prendre le wagon à témoin de son opinion qu’on lui demande pas… Y a soudain un voyageur qui sans doute de l’avis de la dame a le faciès et qui lui répond gentiment pour dire qu’elle nous lâche… on a encore trois stations jusqu’à Paris sur Seine et ça suffit de l’entendre :

- Mais qu’est-ce que ça peut vous faire Madame… il fait de mal à personne…

La dame exaspérée se préparait probable à répondre en même temps qu’elle fouillait frénétique dans son sac à mains et que nous à quelques sièges derrière elle on la regardait inquiets de la tournure que ça prenait quand erreur fatale le garçon qui hésitait depuis un moment effrayé par les cris à venir ramasser ses petits paplars et ses quelques sous s’est décidé… Et que l’homme au faciès lui a tendu un peu de monnaie en lui disant que la dame était en colère et qu’il fasse attention…

Ouille ouille ouille !… ça elle a pas aimé du tout… Elle s’est mise carrément à hurler debout direction l’homme au faciès qui lui tournait le dos :

- Ta gueule ! Ferme ta gueule ! Fous le camp !…

 

Nous on est du genre à s’émouvoir pour bien moins que ça et Louis qui a l’habitude des frottements pas très relax entre les gens dans son job a demandé calmement à la dame de se calmer et de ne pas insulter quelqu’un qui ne lui faisait rien… Alors du coup c’est sur nous autres les deux indigènes qu’elle a retourné sa colère et zouh ! on s’est fait traiter comme des crasseux qu’on est et qu’on avait de la merde dans les yeux !…

Tout ça sans nous regarder puisqu’on était derrière elle… Moi je sentais que l’ami Louis qui apprécie pas trop qu’on lui parle comme ça commençait à s’énerver un peu alors j’ai dit à mon tour à la dame de se calmer… Mais elle arrêtait pas décidément et l’homme au faciès qui lui tournait aussi le dos lui qui était deux sièges devant elle a lancé :

- Vous êtes raciste madame…

Elle a bondi prête à lui sauter dessus en hurlant qu’elle allait tirer le signal d’alarme et appeler la police et c’était vraiment mal barré vu que dans le wagon plusieurs personnes commençaient à trouver qu’elle nous les cassait et lui disaient d’arrêter son cirque… mais elle arrêtait pas… elle arrêtait pas…

Pour finir c’est peut-être la phrase de Louis qui l’a un peu freinée ou le regard d’un homme black le seul qui assis sur un strap en face d’elle pas tout près mais pas trop loin lui faisait face et qui la fixait avec une expression de pitié horrifiée… ouais c’est peut-être ça qui l’a stoppée enfin…

- Ça ne sert à rien la haine madame… qu’il a dit Louis de sa voix douce qui tremblait… pendant qu’on se serrait très fort la main vu que cette dame sans s’en rendre compte elle était en train de nous faire du mal à tous…

Les mots de Louis ils ont été les derniers qu’on a entendus de tout le trajet… La dame s’est plongée dans un bouquin qu’elle avait fini par sortir de son sac et elle a tourné les pages rageusement… L’homme black assis en face d’elle a continué à la regarder en secouant la tête de droite et de gauche… Bien avant d’arriver à la gare du Nord quand le train a commencé à ralentir sans se consulter tous les gens se sont levés et écartés de la dame qui est restée assise à sa place la tête baissée dans son bouquin et on a fui aussi vite qu’on a pu ce drame ferroviaire qui pesait lourd lourd sur nos épaules d’anges sans ailes et qu’on a trimbalé une partie de l’après-midi avec nous comme si d’un coup le nouvel état de barbarie était entré sous nos peaux fragiles et les avait marquées au fer rouge…

Moi quand je me balade sur les trottoirs des quartiers et que je croise les gens je les regarde toujours dans les yeux parce que quelqu’un qu’on n’regarde pas il n’existe pas… Je regarde les gens dans les yeux et souvent ils sont étonnés et ils me sourient… alors je me sens chez moi ici… je me sens bien… mais c’est vrai que je suis quelqu’un d’un peu… ahuri… comme un ange sans ailes quoi… 

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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