Jeudi, 5 octobre 2005
Article écrit par Sigrid le 5 octobre 2005 après la lecture de Moolaade
Quel est ce beau visage au cœur de ton poème ?
Moolaade.
La femme a cessé d’attendre au seuil de la demeure. Le visage est creusé, ocre et bleuté d'une lumière unique, le front ombré de noir par la peine quotidienne à vaincre l’horreur de l’excision, la femme est la maison refuge enfin pour des fillettes.
La femme au visage bleuté sous son regard penché n’attend pas, elle agit et, aux creux profonds autour de sa bouche pleine comme un fruit de l’été, elle sait que, de ce côté de la mer, la souffrance qui tue les petites filles n’aura, un jour une nuit, plus lieu, acte de résistance qui dessine son visage si beau, Moolaade…
De l'autre côté de la mer, au seuil des roches, contre des fils barbelés tendus rouges du sang martyr, les hommes abordent l'espoir assassiné par le déchaînement de l'armée des rempants, émissaires de l’ordre auquel K porta un temps l’ultime résistance...
Jamais ultime encore...
Le visage de la femme, bleuté sous la coiffure rouge, devient notre pensée, Moolade.
De nos rencontres fugaces...un seul regard croisé traversé parfois... sourdent toujours des mots...des histoires... de l'amitié.
De nos rencontres fugaces ici ailleurs partout sur macadam city blues nous avons extrait un jus sucré et doux tendre salive ocre rouge de nos désordres et joies mises en commun.Tu me réponds et je t'invite à inventer d'autres voyages... d'autres visages illuminés par le sourire des gens d'ici d'ailleurs de partout sur macadam city blues.D'autres amitiés.
De notre rencontre à Longwy dont j'ai parlé dans un autre fragment du Journal, entre mes amies Cécile Oumhani, Dominique Godfard et moi lors du Salon Les Ailes du Livre avec Nora Hamdi une jeune écrivaine de banlieue à l'occasion de l'écriture de son premier livre Des poupées et des anges publié aux Ed. Au Diable Vauvert en 2004, est sorti un texte à deux voix dont voici quelques lignes.
Un texte dédié aux jeunes filles des banlieues dont la force et la passion de vivre m'éblouissent.
ANges ou POupées
"Bloc 123B. Chirine claque la porte de l'appartement. Visage fermé, passe devant moi. Je ne peux pas m'empêcher de la regarder. Elle a l'attitude d'une star. Sa façon de se répandre, sa démarche, ses manières,, tout est calculé pour qu'elle se fasse remarquer. De longs cheveux châtains, d'interminables sourcils fins, d'émouvants yeux verts mélancoliques. Son jean se confond avec ses jambes. Son chemisier laisse apparaître son soutien-Gorge. Talons très hautes. Port droit, visage presque hautain. Elle est très belle. Elle le sait. Droit devant moi, elle passe, me frôle, m'effleure. Son arrogance est pleine de grâce, de classe, de glace." Des poupées et des anges
Trois filles dans un appartement de banlieue tels qu'on les imagine à la périphérie proche de la grande cité, trois filles dans un appartement à l'intérieur d'un des blocks, un appartement comme tout le monde en a là-dedans, trop étroit où on vit les uns sur les autres mais qui a l'air convenable, même presque propre. On vit là et on attend autre chose peut-être.
On attend... Trois filles et une famille d'origine maghrébine où il n'y a pas de père ou de frère islamiste pour terroriser tout ce qui a l'allure d'une femme dans les parages.
Pas de "petits voyous" niquant leur mère ou leur soeur à longueur de palier et de halls, d'escaliers et de parkings même si ce ne sont que des mots.
Pas de dealers de ci ou de ça fonçant et sautant en marche d'une voiture volée à l'autre dans les passages entre les blocks.
Pas d'obsédés du sexe, de la haine, du viol en série au fond des sous-sols et des chaufferies, des partouzes géantes et de la mort évidemment pour finir...
Enfin rien de ce qui fait écrire et causer les journaliste au sujet de ces "banlieues dangereuses en raison d'une forte concentration d'immigrés..." On se demande bien de qui ou sans doute de "quoi", puisque tout leur sert d'objet d'écriture, ils parlent...
Pour le coup on y est, Chirine comme Lya, les deux héroïnes de cette histoire où les poupées et les anges se disputent le jeu à la place des... méchants garçons terriblement incontrôlés et menaçants pour le bien-être public, Chirine et Lya racontent de l'intérieur la vie qui dérape aussi parfois dans une famille d'origine maghrébine aujourd'hui quelque part en banlieue.
Chirine et Lya, deux gamines qui pourraient aussi bien vivre ailleurs mais le contexte de "la banlieue", exaspère le désir de se révolter contre un espace familial qui ne suit pas l'évolution d'une société dont les différences disloquent de plus en plus fort le corps rongé, usé, écartelé.
Deux filles dans une famille ordinaire, où " mon père grogne, s'énerve, marque le terrain, hurle parfois, se parle à lui-même, fait les questions et les réponses."Et où la mère "a lâché prise."
L'histoire de ces gamines dans la Cité, c'est une histoire vraie, n'est-ce pas ?
Et voici ce qu'en dit Nora : Lorsque j'ai écrit ce roman je voulais montrer que l'on peut écrire une histoire en s'appelant Nora Hamdi, nom d'origine algérienne sans pour autant parler de religion. Ce livre est ma vision sur ce que peuvent être certains destins de la vie, ce n'est pas autobiographique.
Pour accéder à l'histoire, la raconter, ce qui donne le côté intime c'est que je passe par moi, me mets à la place des personnages principaux, les mets en situation dans notre réalité, notre quotidien. Je passe par des moments de violence comme par des moments d'amour et c'est peut-être pour cela que ça semble vrai.Je fais mon travail de romancière.
Au-delà de sa pauvre origine sociale qu'elle n'aime franchement pas, Chirine prend conscience à travers d'abord le regard de son père qui petite la voit déjà comme une poupée, puis plus tard par la télé et la pub, du monde de la consommation dans lequel nous vivons. Elle est certaine que sa beauté est une porte de sortie pour elle.
Pour Lya, avec son caractère lucide, c'est en imitant la violence de son père, en pratiquant un sport de combat qu'elle va vite comprendre qu'il vaut mieux savoir se défendre dans ce monde-là si elle souhaite ne pas être prise pour une poupée.
Inès la plus petite attend devant le bocal où son poisson rouge ronge son os d'ennui, et devant sa poupée géante, de grandir et de devenir une fille très jolie elle aussi pour retourner en tout sens le problème qu'agitent ses soeurs telle une marionnette de chiffon muette : comment quitter la banlieue ou bien comment y vivre et entrer dans la vie, la vraie, celle des autres, des gens qui... des gens que... des gens quoi !
A suivre...
Quelques signes... et un regard croisé vite fait comme une main ouverte...
Et si vous désirez comme Sigrid et comme Nora, participer à travers vos mots, vos images ou vos histoires participer à l'aventure rebelle et mirage des Diables bleus, alors écrivez nous un p'tit mot...
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Gare du Nord
Journal d'une fille de banlieue
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