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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Journal d'une fille de banlieue

Jeudi 6 octobre 2005 4 06 /10 /Oct /2005 00:00

Jeudi, 5 octobre 2005

Article écrit par Sigrid le 5 octobre 2005 après la lecture de Moolaade 

      Quel est ce beau visage au cœur de ton poème ?

      Moolaade.
      La femme a cessé d’attendre au seuil de la demeure. Le visage est creusé, ocre et bleuté d'une lumière unique, le front ombré de noir par la peine quotidienne à vaincre l’horreur de l’excision, la femme est la maison refuge enfin pour des fillettes.

      La femme au visage bleuté sous son regard penché n’attend pas, elle agit et, aux creux profonds autour de sa bouche pleine comme un fruit de l’été, elle sait que, de ce côté de la mer, la souffrance qui tue les petites filles n’aura, un jour une nuit, plus lieu, acte de résistance qui dessine son visage si beau, Moolaade…

      De l'autre côté de la mer, au seuil des roches, contre des fils barbelés tendus rouges du sang martyr, les hommes abordent l'espoir assassiné par le déchaînement de l'armée des rempants, émissaires de l’ordre auquel K porta un temps l’ultime résistance...

       Jamais ultime encore...

Le visage de la femme, bleuté sous la coiffure rouge, devient notre pensée, Moolade.

     

      De nos rencontres fugaces...un seul regard croisé traversé parfois... sourdent toujours des mots...des histoires... de l'amitié.

      De nos rencontres fugaces ici ailleurs partout sur macadam city blues nous avons extrait un jus sucré et doux tendre salive ocre rouge de nos désordres et joies mises en commun.Tu me réponds et je t'invite à inventer d'autres voyages... d'autres visages illuminés par le sourire des gens d'ici d'ailleurs de partout sur macadam city blues.D'autres amitiés.

      De notre rencontre à Longwy dont j'ai parlé dans un autre fragment du Journal, entre mes amies Cécile Oumhani, Dominique Godfard et moi lors du Salon Les Ailes du Livre avec Nora Hamdi une jeune écrivaine de banlieue à l'occasion de l'écriture de son premier livre Des poupées et des anges publié aux Ed. Au Diable Vauvert en 2004, est sorti un texte à deux voix dont voici quelques lignes.

      Un texte dédié aux jeunes filles des banlieues dont la force et la passion de vivre m'éblouissent.

                                                           ANges ou POupées

      "Bloc 123B. Chirine claque la porte de l'appartement. Visage fermé, passe devant moi. Je ne peux pas m'empêcher de la regarder. Elle a l'attitude d'une star. Sa façon de se répandre, sa démarche, ses manières,, tout est calculé pour qu'elle se fasse remarquer. De longs cheveux châtains, d'interminables sourcils fins, d'émouvants yeux verts mélancoliques. Son jean se confond avec ses jambes. Son chemisier laisse apparaître son soutien-Gorge. Talons très hautes. Port droit, visage presque hautain. Elle est très belle. Elle le sait. Droit devant moi, elle passe, me frôle, m'effleure. Son arrogance est pleine de grâce, de classe, de glace." Des poupées et des anges

      Trois filles dans un appartement de banlieue tels qu'on les imagine à la périphérie proche de la grande cité, trois filles dans un appartement à l'intérieur d'un des blocks, un appartement comme tout le monde en a là-dedans, trop étroit où on vit les uns sur les autres mais qui a l'air convenable, même presque propre. On vit là et on attend autre chose peut-être.

      On attend... Trois filles et une famille d'origine maghrébine où il n'y a pas de père ou de frère islamiste pour terroriser tout ce qui a l'allure d'une femme dans les parages.

      Pas de "petits voyous" niquant leur mère ou leur soeur à longueur de palier et de halls, d'escaliers et de parkings même si ce ne sont que des mots.

      Pas de dealers de ci ou de ça fonçant et sautant en marche d'une voiture volée à l'autre dans les passages entre les blocks.

      Pas d'obsédés du sexe, de la haine, du viol en série au fond des sous-sols et des chaufferies, des partouzes géantes et de la mort évidemment pour finir...

      Enfin rien de ce qui fait écrire et causer les journaliste au sujet de ces "banlieues dangereuses en raison d'une forte concentration d'immigrés..." On se demande bien de qui ou sans doute de "quoi", puisque tout leur sert d'objet d'écriture, ils parlent...

      Pour le coup on y est, Chirine comme Lya, les deux héroïnes de cette histoire où les poupées et les anges se disputent le jeu à la place des... méchants garçons terriblement incontrôlés et menaçants pour le bien-être public, Chirine et Lya racontent de l'intérieur la vie qui dérape aussi parfois dans une famille d'origine maghrébine aujourd'hui quelque part en banlieue.

      Chirine et Lya, deux gamines qui pourraient aussi bien vivre ailleurs mais le contexte de "la banlieue", exaspère le désir de se révolter contre un espace familial qui ne suit pas l'évolution d'une société dont les différences disloquent de plus en plus fort le corps rongé, usé, écartelé.

        Deux filles dans une famille ordinaire, où " mon père grogne, s'énerve, marque le terrain, hurle parfois, se parle à lui-même, fait les questions et les réponses."Et où la mère "a lâché prise."

         L'histoire de ces gamines dans la Cité, c'est une histoire vraie, n'est-ce pas ?

      Et voici ce qu'en dit Nora : Lorsque j'ai écrit ce roman je voulais montrer que l'on peut écrire une histoire en s'appelant Nora Hamdi, nom d'origine algérienne sans pour autant parler de religion. Ce livre est ma vision sur ce que peuvent être certains destins de la vie, ce n'est pas autobiographique.

Pour accéder à l'histoire, la raconter, ce qui donne le côté intime c'est que je passe par moi, me mets à la place des personnages principaux, les mets en situation dans notre réalité, notre quotidien. Je passe par des moments de violence comme par des moments d'amour et c'est peut-être pour cela que ça semble vrai.Je fais mon travail de romancière.

Au-delà de sa pauvre origine sociale qu'elle n'aime franchement pas, Chirine prend conscience à travers d'abord le regard de son père qui petite la voit déjà comme une poupée, puis plus tard par la télé et la pub, du monde de la consommation dans lequel nous vivons. Elle est certaine que sa beauté est une porte de sortie pour elle.

Pour Lya, avec son caractère lucide, c'est en imitant la violence de son père, en pratiquant un sport de combat qu'elle va vite comprendre qu'il vaut mieux savoir se défendre dans ce monde-là si elle souhaite ne pas être prise pour une poupée.

      Inès la plus petite attend devant le bocal où son poisson rouge ronge son os d'ennui, et devant sa poupée géante, de grandir et de devenir une fille très jolie elle aussi pour retourner en tout sens le problème qu'agitent ses soeurs telle une marionnette de chiffon muette : comment quitter la banlieue ou bien comment y vivre et entrer dans la vie, la vraie, celle des autres, des gens qui... des gens que... des gens quoi ! 

A suivre...

Quelques signes... et un regard croisé vite fait comme une main ouverte...                                                                                  Et si vous désirez comme Sigrid et comme Nora, participer à travers vos mots, vos images ou vos histoires participer à l'aventure rebelle et mirage des Diables bleus, alors écrivez nous un p'tit mot...                                                                                                                            

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Lundi 3 octobre 2005 1 03 /10 /Oct /2005 00:00
Journal d'une fille de banlieue suite
Cette histoire s'est passée le 27 août 2005
Une fille qui écrit sans papier
      Gare du Nord. Vous connaisez ?
      Un lieu de passage vers tous les horizons ou blues macadam tangue sur sa savane rouge prête à s'enfoncer dans la Seine. Un coup brusque et c'est le noir allumé de milliers de vers luisants jaunes qui font de l'obscurité un tamis pour les boues d'or.
     
      Gare du Nord...
       Des rails bleu-gris qui coupent des tranches de jour SDF gardés par des vigiles bleu-noir et des chiens noirs d'ennui qui tentent de rentrer dans le sol béton que la machine qui brosse crache et cafouille vient de cirer. Mais il ne connaît pas la formule le chien et le sol y n's'ouvre pas.
      Gare du Nord.
 
      Une bande de rats anthracite poil hirsute par l'atmosphère collé petits yeux clignotant jaune et museau fendu les dents en avant fonce sur les quais macadam béton avec déchets papiers d'argent... épluchures d'orange vers un crouton qui est l'crouton d'la soirée.
      Une bande de rats gras rigolards avec pour objectif le crouton et hop ! vite fait pendant qu'y en a un qui surveille les alentours récupèrent la mise que les clochards du coin auront pas et hop ! marche arrière derrière en l'air et queue pareil retournent sans trompette dans leur trou à rats.
      Gare du Nord. Vous connaissez ?
     
      Une fille sans papier écrit sur tout et sur rien sur macadam barbare avec odeurs de pisse et sueur des rats plus celles des détergents bulles de couleurs dans un petit bocal avec une paille fendue au bout comme le museau des rats et hop ! ça s'envolait fantaisie et musette mais là c'est au ras du sol qu'on est.
      Une fille sans papier écrit après que la machine laveuse... suceuse... frotteuse ait viré plus loin que les vigiles bleu-noir et les chiens qui seront chiens toute leur vie les mégots cramés... les tickets de métro avec de la banlieue plein le dos... les bouteilles plastique sans les petits bateaux et l'océan dedans et les journaux qui ne servent qu'une fois des bouts de son histoire sur le quai 36 direction Pontoise ou peut-être c'est plus loin encore...
      Gare du Nord. Vous connaissez ?
      Des horizons qui tanguent le blues des rails. Des vigiles qui ont perdu la formule des chiens automates. Des rats drôles dodus qui guettent le ronde des machines d'eau savonneuse et l'crouton du soir !
     
      Gare du Nord.
      Une fille qui écrit sans papier sur un des lieux les plus insensés au bout des faubourgs devenus banlieues et cet accent grave dans leur gorge qui est une question d'atmosphère sans doute et d'atmosphères la Gare du Nord elle en manque pas ça non !
Gare du Nord
Si on avait le temps là tout de suite je pourrais vous en donner des quantités de ces atmosphères-là bien à elle et pas que d'aujourd'hui seulement. Pour sûr que je pourrais... j'y fais colis en transit depuis que j'ai commencé à inventer des gares un peu partout dans l'enfance déjà je les voyais drôlement me serrer de tout près et je savais que leurs trains c'était moi. Pas autrement. Les rails ils se tiraient ailleurs avec des nuages d'aventures et de boniments et ça m'faisait du rêve bon marché avant de dev'nir un épouvantail cauchemard au parapluie orange à trous.
      Gare du Nord.
     
      Si on avait du temps j'vous mettrais au parfum de mes sarabandes y'a un bout d'années d'ça... Enfin ça sera sans doute pour une autr' fois car on n'en a pas fini avec l'arbre aux histoire... vous savez le baobab ? Bon aujourd'hui le temps on n'la pas trop vu que la fille qui écrit sans papier sur macadam blues restera pas nous attendre jusqu'à c'qu'il fasse nuit vraiment nuit après que le dernier train de nuit ait troué la peau silence du hall et de la verrière pour s'enfoncer direction le Faubourg Saint-Denis là où y a les filles tout contre le string des trottoirs dénudés.
      Et je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur telle qu'il me l'aurait dite mon grand-père cheminot sur le réseau Nord et telle qu'elle craque sous ma pelure de vents à chaque fois que l'odeur froise des quais macadam me prend à la gorge.
      Gare du Nord. Vous connaissez ?
      A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Samedi 1 octobre 2005 6 01 /10 /Oct /2005 00:00

Journal d'une fille de banlieue

Suite et fin du journal d'une fille de banlieue à partir du livre de Leïla Sebbar Journal de mes Algéries en France, Ed. Bleu autour, 2005.

Une écriture des banlieues métisses, ça existe ?

L’image qu’on a donné depuis toujours des Noirs, des Arabes, ici, dans les médias, aux gens qui lisent les journaux, à la police aussi, est une image de gens étrangers, différents, dangereux et… primaires pour ne pas dire primitifs. Cette façon d’intervenir le plus souvent lors des contrôles d’identité uniquement à l’égard des populations qui ont un faciès bien repérable renvoie à certaines théories que nous connaissons. Je lis dans Journal de mes Algéries en France page 66 « Dana S. Hale (Zoos humains) rappelle les mises en scène de l’« indigène » lors de ces multiples exhibitions, depuis l’Exposition de 1889 à Paris jusqu’à celles de Marseille (1922), Strasbourg (1924)… et dans bien d’autres villes françaises et européennes. »

      « Est-ce qu’il existe une écriture, une littérature de la banlieue ? » se demandait Christiane Chaulet Achour lors du colloque à la Faculté de Cergy-Pontoise auquel j’ai participé au mois de février 2005.

 

          J’arrive à la station Nation, là où se trouve le lieu dans lequel je travaille, c'est-à-dire que j'écris. Un peu avant de sortir de la rame je lis dans Journal de mes Algéries en France page 40 : « On détruit l’usine (Renault), et la mémoire des chibanis d’aujourd’hui, jeunes ouvriers de l’automobile française dans les années 50, 60, 70…, sera effacée de ce territoire industriel parisien promis à l’art officiel contemporain. »

  Beaucoup témoignent aujourd’hui de ce que les « immigrés » ont apporté à notre culture, à notre héritage social et humain, cela s’est fait, cela se fera. Mais dans le domaine du romanesque, du créatif, il nous appartient d’aller au-delà et de faire entrer Maghrébins et Africains comme personnages de nos histoires, de nos peintures, ici, où ils demeurent comme nous désormais, et non plus comme des formes d’un exotisme désuet.

       Lundi, 18 avril 2005

     « 15 novembre »

       (…- « MK2 Bibliothèque. Retour sur l’île Seguin, un film de Mehdi Lallaoui, et une exposition de photos de Gilles Larvor (Agence Vu) avec qui j’ai travaillé pour Val-Nord, fragments de banlieue (Au nom de la mémoire,1998). Mehdi, avec la complicité de Gilles et des ouvriers de l’île qu’ils appelaient « l’île au diable », poursuit sa mission de passeur de mémoire : immigrations successives, bidonvilles, banlieues, Kabyles du Pacifique, usines, 17 octobre 1961…

      Infatigable efficace, il rend hommage aux oubliés. Ces hommes de l’île Seguin, ces chibanis que de jeunes immigrés du Maghreb (pas leurs fils) remplaceront pour détruire la forteresse, veulent dans leur île un musée pour eux, pour leurs camarades, et raconter cette Babel mythologique du travail. Ils ne l’auront pas. » p. 94 du Journal de mes Algéries en France

      Mon premier souvenir d’une œuvre de création née de la réalité quotidienne des ouvriers immigrés maghrébins en France a été cinématographique lorsque j’avais environ quinze ans. Il s’agit d’un film passé à la télé aux trop célèbres « Dossiers de l’écran », réalisé il me semble par un réalisateur d’origine marocaine, intitulé Mektoub. Ce film qui montrait, un des premiers et sans doute des seuls à l’époque, l’arrivée d’un ouvrier maghrébin à Paris et sa longue galère du bidonville de Nanterre pour se loger tant bien que mal, à la quête du travail sur les chantiers où il trouvera une place comme grutier pour finir et où il se tuera « sans doute » en tombant de la grue m’avait à l’époque profondément marquée.

 

          Non pas pour ce qu’il dessinait avec beaucoup de dignité d’une réalité de boue, de pauvreté, de mépris, et de regard pourtant parfois si joyeux et si ouvert de ces femmes et de ces hommes, toutes choses que je connaissais au quotidien de ma banlieue. Mais pour la réaction des « téléspectateurs » dont la plupart s’étaient mis en colère, affirmant que tout cela, ce que nous voyons se passer autour de nous chaque jour, n’était qu’un mensonge.

 

               Notre existence au milieu de ce qu’on appelait pudiquement « les cabanes », des chantiers jamais achevés, des terrains vagues, des usines de choucroute au bas desquelles hurlaient les porcs qu’on égorgeait, des chiffons brûlant nuit et jour dégageant une superbe fumée noire, ces cités qui précédaient de peu « Les Bosquets » à Montfermeil dont plusieurs barres ont implosé récemment parmi celles où j’ai vécu sans doute et où a été tourné le film Wesh wehs ?, et les 4.000 à la Courneuve paraissait à tous « ces gens », les autres, ceux qui vivaient ailleurs, être un mythe inventé de toutes pièces.

 

       « 16 décembre »

      (…) « La Courneuve. Les 4000. Fatima et ses amies algériennes au square. Elles habitaient la barre « Renoir » ? Je ne l’ai pas su. Il y a vingt ans, assises sur le banc vert, non loin des bavardages et des gestes des femmes, mères, filles, sœurs, cousines, voisines, je les écoutais. Se rappelleraient-elles aujourd’hui la barre « Renoir » disparue (un 8 juin 2000 à 13 heures 30, le « Paquebot » a implosé, Debussy en 1986, Ravel et Pressov en 2002) ?" p. 128 du Journal de mes Algéries en France

      Je me souviens dans mon raisonnement encore enfantin m’être dit alors que ce film était utile puisqu’il témoignait de manière si forte et si digne, qu’il provoquait des réactions de refus, de ce qu’on avait décidé par ailleurs de ne pas voir.

        « 8 et 9 décembre »

       (…) « J’ai feuilleté le journal Histoires d’Elles, n°14, juillet-août 1979. J’étais allée à Longwy avec Dominique Doan et Catherine Leguay. Les enfants de Longwy, déguisés en sidérurgistes et en Lorraines, avaient marché pour que « vive Longwy », « le pays haut ». Une petite fille algérienne d’Aubervilliers avait passé trois jours dans une famille lorraine, une maison avec un jardin, « là où j’habite c’est tout des blocs ». Elle a emporté un maillot blancs LONGWY VIVRA, bleu outre-mer. Une belle double page dans le journal avec « les flammes de l’espoir ». Longwy en décembre 2004 ? Si je ne vais pas en Algérie l’année prochaine, j’irai à Longwy. » p. 127 du Journal de mes Algéries en France

       Longwy, novembre 2004.

 

       La Lorraine est pour moi une région qui porte des souvenirs cruels et douloureux. Ceux de mes années de pension. Une lettre sous le paillasson au début de l’été 2004 nous invitant, Dominique Godfard qui a publié dans nos éditions Et plus si affinités, et moi pour mon récent récit-conte Squatt d’encre rouge, à participer au Salon de Longwy – il porte un beau nom ce Salon, Les ailes du livre – au mois de novembre. Je n’aurais jamais songé retourner un jour en Lorraine, bien que le nom de Longwy soit symbole d’une désastreuse faillite de la mémoire ouvrière justement.

         Il s’y est passé tant de choses pour des familles entières d’ouvriers français et maghrébins, l’histoire de ces gens y a été si forte, si ardente et douloureuse elle aussi dans sa fin brutale, qu’on redoute le vide blanc et consommé d’aujourd’hui. Je range l’invitation avec la ferme intention de ne pas donner suite. Donner suite à quoi ?… De toute façon je n’aime pas les Salons et ne les fais que par absolue nécessité éditoriale. Alors Longwy, certainement pas.

      Trois mois plus tard les femmes de l’association qui organisent en bénévoles chaque année cette manifestation, obstinées et résolues à tout pour que Les ailes du livre continuent d’exister et d’accueillir leur quotas d’écrivains venus de régions du monde très disparates reviennent à la charge. Mon amie Cécile Oumhani est invitée à son tour pour son dernier roman Un jardin à la Marsa. D. Godfard et elle s’acharnent à me convaincre…

 

       Nous nous retrouvons toutes les trois un matin de novembre dans le hall venté de la Gare de l’Est avec valises de bouquins destination Charleville-Mézières, la ville que Rimbaud détestait – comme je le comprends ! – où dix minutes de changement nous sont accordées avant de monter dans un train omnibus pour Longwy. Quatre heures de voyages avec heureusement pas mal de discussions et de rires pour digérer ces voyages en train que mon organisme ne peut plus du tout supporter. Longwy ! l’ancienne mégapole de la sidérurgie lorraine, au ventre béant, hagard, dévasté.

      Longwy… Accueil chaleureux dès la sortie de la gare qui ne se démentira pas durant tout notre week-end. Nous nous retrouvons à une dizaine d’écrivains parmi lesquels nous avons retrouvé en cours de route l’ami Anouar Benmalek.

       Parmi les autres écrivains, la rencontre qui m’éblouit de Jean Markal, vieux romancier d’une juvénile présence et d’une gouaille bon-enfant dont j’ai lu également tous les livres ou presque du Cycle du Graal qui touche au plus profond de la mémoire celte familiale éparpillée.

       Et puis discrète et d’une beauté que sa jeunesse rend encore plus touchante, une jeune femme que Cécile me dit aussitôt être sûre d’avoir déjà rencontrée. Nous apprendrons au cours de notre séjour qu’il s’agit d’une des anciennes élèves de collège de Cécile, Nora Hamdi, qui vient d’écrire son premier roman Des poupées et des anges, dont je parlerai avec elle dans le numéro de la revue dont je parlerai peut-être un jour si les diables me prêtent vie... intitulé Ecrire pourquoi ?

 

         Longwy… Novembre 2004…

 

         Lieu insoupçonné de rencontres pour nous qui écrivons. Chaleur de la présence des gens autour de nous, la plupart, je l’apprendrai au cours de la discussion, cégétistes et anciens de l’époque des combats ouvriers pour que « VIVE LONGWY », recyclés dans le culturel ? L’histoire de la ville nous est racontée avec passion, l’échec de sa lutte pour survivre en tant que capitale de la sidérurgie, des nombres affolants se succèdent à nos oreilles dont je ne retiendrai précisément que le côté gigantesque puis… désiroire.

      Tant d’ouvriers dans le bassin lorrain en telle année, puis la décision de fermer peu à peu les hauts fourneaux que je voyais brûler la nuit de mon boxe de pensionnaire. La décrue humaine qui rend la ville à ce que nous en verrons le dimanche matin dans un froid glacial avant de nous rendre au Salon, ce qu’on peut appeler son amère nostalgie.

       Et je songe aujourd’hui à la superbe chanson de Bernard Lavilliers Les mains d’or, lorsque me reviennent les mots de la personne qui nous contait l’histoire de sa ville désormais endormie : « Ici en France, on ne préserve pas la mémoire ouvrière comme en Belgique. Les Belges font visiter les anciennes galeries de mine avec de petits wagonnets au bord desquels les gens peuvent regarder et écouter ce qui s’est vécu là durant des années pour des centaines d’ouvriers chaque jour. Nous, on a bien du mal à les empêcher de couler du béton dans les puits et de les remplir avec les ordures… »

 

          Oui. Avec des ordures… « Je voudrais travailler encore… travailler encore… forger l’acier rouge avec mes mains d’or… » chante Lavilliers obstinément.

      Tu as raison Leïla, il faut aller à Longwy et te faire raconter par ceux qui la connaissent la dure et forte existence des gens. Il faut l’écrire dans tes livres et ne pas laisser les déchets de nos sociétés industrielles combler d’oubli nos mémoires.

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Jeudi 29 septembre 2005 4 29 /09 /Sep /2005 00:00

Suite du " Journal d’une fille de banlieue

" Lundi, 26 septembre 2005, fin de matinée dans l’autobus des brousses…

      Trois églantines rouges suite…

      Tam-tam-ra ta ta tam !… C’est l’autobus des brousses… le 154… le nôtre… il est à l’approche… celui qui nous prend du côté de la station " Lacépède " en face des Studios Eclair où la ville d’Epinay fait son cinéma petite star des banlieues rouge comme terre et feu qui incendie ses tours centre ville en plein ciel avec des artifices qui éclatent comme ça entre les pattes des mômes…

      Ici c’est un monde d’artifices comme vous savez… faut gratter des allumettes grandeur baobabs sur des boîtes géantes qui sont des maisons il paraît et alors ça nous étincelle des morceaux de plâtras dessus qui ressemblent à des galaxies foraines tourbillons… manèges… fêtes et tout le reste qu’on aura pas sinon… Les galaxies béton on peut les toucher alors que les autres… c’est aussi derrière les vitrines y a pas d’doute… les vitrines des bouffons qui vendent des pépites d’la planète Mars comme les bouts d’or des rivières !…

      C’est nous autres les chercheurs d’or… l’or des déserts on l’a plein les paluches… pour de vrai l’or du vent… Ici y’a que quand ça explose avec les maboules de couleurs jaune… bleues… rouges tintamarres et farandoles que ça existe la vie et c’est pas du météorite de lune à côté des terriers des renards… ici les blocks y mettent 25 étages à fricoter avec le ciel alors… Nous on habite des blocks baobabs… attention mirages !…

      Tam-tam-ra ta ta tam !… l’autobus casse bitume qu’il croque entre ses pneus caoutchouc nous ramasse après avoir bloqué des quatre fers d’étincelles en plein sentier poussière ocre de brousse… à peine une trace… Il nous ramasse l’autobus d’Afrique comme une poignée de cerises dont le jus a pas fini de couler par ici… Une jolie tache de sang dans le sable blanc frais tombée de la lune des banlieues météores. Une jolie tache de sang qui arrange bien les barbouilleurs de pages blanches tombées de la lune pour emballer vite fait les banlieues météores… Ça ouais !…

      Tam-tam-ra ta ta… ! l’autobus… le 154… vous le connaissez bien maintenant vu que c’est premièrement l’animal totem de l’histoire et que vous avez son image dans vos yeux tout comme nous pour la raison qu’on l’a empaillé photo l’autobus d’Afrique !

      Ra ta ta ta !… l’autobus… l’autre là-bas zig-zag fourmilières et termitières grains de sable vivants qui grouillent dans des hauteurs et s’éboulent… zig-zag il suit la piste avec les ballots et les paniers sur le toit ficelles de partout brinquebalent se couvrent de poussière rose qui leur colle et sa tôle de partout elle s’enfonce…

      Boum ! Boum !… et encore et encore… les sacs de toile bourrés d’épices ouverts déchirés des traînes de cumin et de paprika derrière lui avec dedans les talons qui enfoncent des gerçures comme des lézardes…

      Boum ! Boum !… et encore… et lui qui grince couine au milieu de l’incroyable brume rouge et feu qui met dans la bouche des poignées d’argile sèche. Alors avec la salive des éléphants blancs qui ont leur place aussi dans les banlieues de par ici vu qu’ils sont nos dieux païens à nous autres ça fait la terre d’Afrique dressée rebelle sortie des mains des femmes comme un totem nouveau.

      Tam-tam-ra ta ta tam !… l’autobus… le nôtre… le 154 c’est celui avec le chauffeur blakc parfois qui a les dread locks et les petites perles jaunes au bout… Le chauffeur black il attend et déjà assise sur la banquette en rond je suis très loin de la violence crue des petits jours étroits passés ici à n’rien voir du monde qui s’ouvre comme un sexe de fillette… Un grain de café vert fendu et sa fleur blanc-crème à l’intérieur. Des milliers de graines de café vert fendues dans les mains des hommes que leur odeur poivrée rend fous…

      L’autobus d’Afrique… au fond sur la banquette en rond comme pour une cérémonie du contage y a les trois jeunes blacks et moi assis avec les trois églantines rouges qui sont un morceau de savane écarlate jetée là entre nous. Elle sa peau très noire comme le chocolat amer du goûter je ne la vois pas. Celle que je vois c’est la silhouette aux épaules et aux reins lourds de Fatou debout dans son boubou blanc sur la place du village de N’Gouma face à la termitière que le soleil couvre de bave argentée et qui attendent l’une et l’autre le courroux des hommes et des exciseuses.

      Moolaadé… moolaadé… Fatou qui en nouant la cordelette de laine orange à quelques centimètres au-dessus de la terre rouge d’Afrique a séparé la cour des femmes où les jarres d’argile gardent l’eau du fleuve fraîche aux lèvres de la tradition ancestrale du rite de l’excision des jeunes filles la Salindé.

      Moolaadé… ça se passe là-bas en Afrique… le rire léger des fillettes courant nues vers le fleuve et jouant dans la boue ocre leurs corps grain de café vert fendu offert aux regards des petits dieux scintillant parmi les grandes herbes de la savane sèche. Ça se passe ici et son rire léger mêlé à celui des deux garçons qui la regardent auxquels elle tend la branche d’églantines rouges comme une promesse de douceur et de volupté.

      Et pendant que se déroule l’histoire l’autobus des brousses… le 154… il en a bientôt fini de son trajet cahotant crachotant… Tam-tam-ra ta ta tam !… direction Saint-Denis et puis après… après… Après c’est sans importance vu que l’histoire s’est arrêtée là avec les trois églantines de sang qu’elle a posées en partant sur la banquette ronde du goûter où je suis demeurée assise avec ce cadeau de braise et d’aube soleil tout à côté de moi.

      Moolaadé… trois églantines rouges et les mains de Fatou dénouant la cordelette de laine devant le corps libre des fillettes vêtues de robes de cotonnades claires et fleuries.

      Tam ! tam ! ra ta ta tam !… Non il n’y a pas dans les banlieues que des filles au corps effrayé par le rituel du feu et de la déchirure… Non il n’y a pas dans les banlieues que des garçons aux doigts coupants ou aux poings armés de mèches et de poudre…

      La langue des banlieues parfois je la comprends et parfois pas. C’t’une langue qui emporte sa porte avec elle et qui nous laisse des halls courants-d’air où n’s’arrête même plus la houle macadam blues des trottoirs. Elle entre… elle entre et elle nous rentre dedans et nous colle son écume réglisse nostalgie plein la bouche. C’est tout ce qui nous reste à boire d’elle… c’est tout…

      Ouais… dans la langue des banlieues aucun de nous… aucun d’eux trois avec leur peau black ni de moi avec mon masque blanc aurait pu dire l’histoire. L’histoire du sang qui prend la couleur des fleurs vous comprenez ? Mais c’t’avec la langue du corps qu’on s’est tout dit parc’que la langue du corps c’est la même sur la terre rouge rouge et feu et au creux des nuits blues et blacks de par ici.

      Tam-tam-ra ta ta tam !… vous entendez ?… le chant du griot sur tambour banlieue… vous entendez ?… Non ?… Il chante sa ritournelle la nuit au pied des Blocks…

      - L’Afrique mon gars c’est pas une affair’ d’couleur de peau… Oh ! l’Afriq’ c’est pas une affair’ d’couleur’…

A suivre…

A voir absolument Moolaade, un film de Sembene Ousmane, Sénégal, 2002.

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mardi 27 septembre 2005 2 27 /09 /Sep /2005 00:00

Journal d'une fille de banlieue

 

Mercredi, 6 avril 2005, 18 heures…

      Oui… écrire un " Journal " pour parler de l’histoire rouge rouge de la Cité et faire ce que j’ai toujours voulu faire, témoigner de cette réalité et donner la parole à ceux qui la vivent aujourd’hui et qui n’ont pas d’autre histoire à raconter que celle-ci, la leur…

    Ecrire un Journal comme celui de Leïla qui parle des cigognes qu’on trouve à Paris dans les cafés mais aussi dans les villages du Massif Central et de la Dordogne comme je lis page 47 " Nous arrivons à Chenaud. La cigogne au-dessus de l’ancien café se dresse, vaillante, ses plumes sculptées comme des écailles dans la pierre. " et des machines à coudre Singer qui se sont répandues à travers toutes les colonies tel un objet de culte : " A Paussac, une fois de plus, je photographie l’enseigne de la Singer. (…) " La Singer a habité les maisons musulmanes de la colonie, remplaçant souvent le métier à tisser. "

Mardi, 12 avril 2005, 15 heures 20…

      C’est drôle d’ailleurs car mon arrière-grand-mère que j’ai très bien connue, était originaire du Nord de la France et travaillait comme couturière à façon pour des vêtements de pâtissiers et boulangers. Elle possédait une vieille Singer à pédale avec son marche pied en fer peint en noir et sa boîte en bois verni qu’elle refermait très soigneusement chaque jour devant mes yeux de gamine étonnée d’une telle attention portée à cet objet dont j’ignorais qu’il avait contribué à nourrir sa famille durant la guerre de 14-18.

      Elle racontait volontiers la misère ouvrière dans les filatures du Nord où elle avait travaillé dès l’âge de sept ans avec les autres enfants car leur petite taille leur permettait de se faufiler facilement entre les machines.

" Je lis Mes Algériennes, de mon ami Albert Bensoussan. (…) La couturière de Tlemcen, sa cousine belle et raffinée ( elle avait transformé les cabinets turcs antiques en toilettes parisiennes avec le papier de soie réservé à la couture), renommée depuis Hennaya " jusqu’aux rives de la Tafna ", la même que la couturière des jeudis dans la maison de ma mère ? Cette cousine pesait de ses lourdes jambes " sur la pédale à croisillon métallique de sa Singer ", ma mère aussi avait une Singer et des patrons " fel Pariss ", modèles importés de " Métropole ".

Journal de mes Algéries en France p. 85

       Je n’ai pas pris de notes pour préserver cette mémoire ouvrière, alors qu’elle m’a nourrie enfant de l’histoire de ma propre famille sans laquelle je ne saurais moi non plus aujourd’hui de qui je viens et pourquoi ces ouvriers des cités de mon enfance m’ont été si proches ensuite.

      Je n’ai pas écrit de " Journal " pour raconter ce que cette très vieille femme avait vécu et qu’elle nous répétait avec insistance, ni pour retenir des fragments de son patois bien à elle dont il me reste un ou deux termes présents à mon imaginaire d’écrivaine, telles que les truches qu’on laissait cuire longtemps avec un peu de graisse dans le poêlon en fonte et qu’on ratruchait ensuite avec gourmandise.

      Non, je n’ai pas pris de notes… Et pourtant c’est cette mémoire et cette culture populaires, tellement riches et vivantes qu’elles ont constitué au quotidien, j’en ai la conviction, les repères sur lesquels s’est appuyée notre société durant les années où on a pu croire à un certain idéal de bien-être partagé et d’accès à une vie meilleure.

      La conscience qu’avaient alors les ouvriers de sortir d’un monde d’exploitation moyennageux et de leur combat pour d’autres conditions d’existence nous a été transmise à notre insu, et sans elle ces " fils du pauvre " tels que l’ont été en Algérie A. Camus et J. Sénac, pour ne parler que d’eux, n’auraient pas eu un jour la possibilité de devenir écrivains.

" De sa mère, Camus aime les beaux yeux tendres et doux, il dit qu’il l’aime désespérément. De son maître d’école, son père spirituel, de l’autre côté de la maison des femmes qui est pauvre, sans héritage spirituel, privée d’histoire et de patrie, de ce père attentif, bienveillant, généreux, monsieur Germain, l’instituteur magnifique, il apprend tout, et que les fils du pauvre peuvent être des gens du livre. Ainsi, mon père et des générations de fils d’ouvriers agricoles et de femmes de ménage dont certains ont accédé au jeune pouvoir algérien. " Journal de mes Algéries en France p. 90

      Mais qui aujourd’hui dans les cités de banlieue offrira à certains jeunes le choix réel de leur destin et les mêmes chances au sein de familles surpeuplées de pouvoir devenir eux aussi autre chose que des manœuvres, ou selon le terme qui ne dit rien de ce qu’il recouvre, des ouvriers de surface ?

      Il n’y a jamais eu pour eux ni exil véritable, puisqu’aucune société d’origine vers laquelle désirer se tourner et revenir, donc aucune nostalgie, ni demeure non plus dans ce pays où ils sont nés et d’où ils se sentent parfois exclus en raison même de ce qu’ils ignorent d’eux. Et de ce qu’ils imaginent être leur étrangeté.

      Pour eux, tels que je les vois lorsque je partage deux jours par semaine leur existence dans la Cité, le chemin afin de reconnaître ceux dont on peut dire : " les miens " n’est pas simple. Hors de l’ancienne route toute tracée qui a mené ceux qui les ont précédés vers les usines et les entrepôts de production intensive, telle l’usine Placoplâtre de Villepinte avec ses fours d’où sortaient les plaques de plâtre que des manœuvres noirs posaient sur des tapis roulants par une chaleur de 50°, quelle trajectoire pour ceux qui refusent une intégration au rabais ?

      " On pense à d’autres " fils du pauvre " sur la rive française, fils et filles de travailleurs en exil, aujourd’hui des chibanis, qui mériteraient, comme l’élève Camus, des instituteurs héritiers de monsieur Germain. Il en existe. Trop peu semble-t-il. " Journal de mes Algéries en France p. 90

       Oui… écrire un Journal mais sans connaître l’Afrique comme tous ceux qui sont nés ici et qui n’en n’ont pas bougé. L’écrire pour tenter d’éterniser encore un peu ces sensations d’enfance si fortes et si bouleversantes qu’apportaient avec eux les femmes et les hommes immigrés qui ont tant déterminé ma vie.

      Ecrire un Journal qui raconte l’histoire des jeunes Blacks juste en bas de l’immeuble, ceux qui ont investi le local de la laverie parce qu’il n’y a aucun lieu ici… Parce qu’ici ça n’est pas un lieu justement… Et encore moins une demeure… Alors on marque n’importe quel espace de sa parole à soi, de sa présence pour se regrouper et faire face.

      Ne pas se laisser effacer, gommer qui on est, tout comme ont été gommées les personnes qui ont fabriqué durant quarante ans des voitures chez Renault et chez Citroën.

Mercredi, 6 avril 2005 18 heures…

      " Tu les as ratés de peu ! Il y a dix minutes à peine ils étaient encore là… " me dit mon ami lorsque j’arrive sans rien remarquer d’autre qu’une sorte de vide étrange dans la rue à l’heure où d’ordinaire c’est plein d’animation et de gens qui vont d’un magasin à l’autre après leur boulot, les sacs en plastique du super marché d’à côté à la main.

      Raconter les descentes de flics avec les cars hurlant, les chiens policiers, les guns et les matraques… Et le cordon formé à une vingtaine en cercle autour de la porte de la laverie face à face avec les jeunes Blacks à l’intérieur se regardant…

      Dix minutes… Vingt minutes… La violence dans l’air aussi palpable et bien réelle que leurs armes braquées… Puis les lacrymos… les baffes dans la figure… les insultes… le tutoiement… les cars où on les enfourne… les sirènes…

      Et la haine qui reste là sur le trottoir rouge rouge… longtemps… jusqu’à la prochaine fois… avec si ça dérape peut-être du sang aussi… là sur le trottoir de la Cité… La Cité qui est chez eux, qui est chez moi aussi un peu désormais, la Cité de l’exil où nos chemins se sont inextricablement mêlés.

      Oui… écrire un Journal pour parler de ces ouvriers-là, et en donner quelque page arrachée un jour à ces jeunes garçons Blacks et Maghrébins, afin qu’ils sachent que leurs parents, leurs vieux comme ils disent n’ont pas été seulement des esclaves de la machine à sous et que eux aujourd’hui, les fils et les petits-fils ont le droit de réclamer avec fierté la même place dans la Cité que celle des garçons dits " français de souche ".

      Voilà ce que je leur lirais si j’osais du Journal de mes Algéries en France, voilà la page de ce livre, page 50 que j’arracherai peut-être un jour pour leur donner.

" A l’écran, solennels et dignes, je vois surgir les frères, cousins, oncles ou neveux des soldats de l’armée d’Afrique et de l’armée coloniale, morts pour la France, tirailleurs, goumiers, spahis, zouaves, ceux qui reposent dans les cimetières militaires que j’ai arpentés des années durant. (…) Soixante ans pour leur rendre hommage. Soixante ans pour leur promettre une pension décente (pour que la mère patrie ne soit plus l’" amère patrie… "). Soixante ans pour que leurs petits-enfants nés en France apprennent qu’ils ont été des héros. "

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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