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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Petites notes de lecture

Jeudi 10 avril 2008 4 10 /04 /2008 23:54

          Entretien avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos liens infernaux  à partir de son livre

Les Rêveries de la Femme sauvage

Cet extrait fait suite à celui publié le 04-02-2006
Hélène Cixous
Les Rêveries de la Femme sauvage
 
Ed. Galilée 2000  
                                De l'autre côté de nos liens infernaux

             Ne pensez-vous pas qu'en contrepoint de sa cruauté, la situation algérienne imposée à tous ceux qui désiraient ne pas la subir telle qu'elle était, leur a néanmoins offert en creux une image éclatante de
“ la juste vie ”
 ?
            Ce qui se lit au travers de “ L'idée de regretter l'Algérie ne me vient jamais. ” Votre absence en elle serait dépassée par sa présence en vous ? Le deuil se portant sur  la scène de papier ” ?

H.C.: A partir du moment où personne ne voit par une sorte de consensus, celui qui voit est celui qui est nommé aveugle. C'est pour cela qu'enfant je me sentais très mal car j'étais dans une fureur quotidienne. Le recours aurait été ceux avec qui l'on n'arrivait pas à se raccorder sauf par des scènes de complicité qui passaient par le regard. On pouvait tisser des liens d'amour fugaces avec des Algériens mais c'était sans espoir dans la réalité.

          “ Tandis que pour moi pensais-je tout ce qui entre en criant sur la scène sort sur la scène de papier. ”
       Les quatre pages perdues de l'origine du livre que nul ne peut vous rendre “ quatre grandes pages de lignes ”, “ des pages vivantes charnues, puissantes, drues ” se sont‑elles à nouveau “ manifestées ” pendant son écriture ou après qu'il ait été achevé ? Ne pouvons-nous les lire en filigrane telle l'empreinte obscure du texte. Quelques mots, une trace, des écorchures cartographiques pour un paysage inachevé.

H.C.: Le livre est lui-même le premier ou le dernier personnage du livre. Dans tout ce que j'écris il y a des tas de personnages et puis il y a le livre, ce qu'il est en train de faire, ce qu'il veut. C'est évidemment un personnage mystérieux et décisif. Il a un équivalent quand j'écris pour le théâtre, qui est le public. En filigrane le public est dans la pièce. Le livre en fait de toutes les couleurs. Il est imprévisible. Pour moi en ce qui concerne le moteur de l'histoire, le commencement et la fin, c'est le livre qui décide.

           La violence de l'épisode des pages perdues qui est en même temps dérisoire, signifie que ce n'est pas de ça dont il s'agit. C'est évidemment le deuil de la perte de quelque chose d'autre. Et le lecteur a bien remarqué cette entrée où se confondent la terre de papier et la terre d'Algérie.
          Ce texte est une attente. Tout en lui attend ou vous attend, vous guette, vous traque. La mise à jour de votre obscur qui ne peut se faire non plus lors de la nuit diurne de l'éclipse et qui doit donc s'écrire en présence du soleil, cette expulsion ne se fait-elle pas attendre par peur justement de l'inscription noir sur blanc de sa réalité et de la séparation définitive qui en résulterait ?
H.C.: Toute séparation mime la séparation définitive. La perte de soi, la perte de la mémoire, la perte de la vie. Pour un livre il y a ce mouvement de genèse qui est tellement proche de la gestation. On a le sentiment qu'on est deux en un, qu'on est en train de porter quelque chose qui est une créature. Et puis il y a une mise au monde et on est séparé. Moi je ne le vis pas comme un sevrage douloureux, puisque c'est comme un cycle saisonnier. Il y a un passage par un moment de néant dont on sait qu'il est le commencement de la résurrection.
Mais lorsqu'on écrit c'est vrai que cela est de l'ordre de l'achèvement. De la perte. En accomplissant quelque chose on sacrifie quelque chose. Je crois que c'est inévitable. Et je le sens d'une manière plus physique encore en ce qui concerne le lieu. Jusque là j'avais pensé que je ne pouvais pas aller en Algérie encore. Et tout d'un coup j'ai vu qu'il s'était produit un glissement car il y a quelques années ma pensée était: "je ne retournerais jamais en Algérie." Puis cela s'est mis à se rapprocher, à travailler à devenir possible. Et en même temps lorsque cela deviendra possible cela va devenir impossible. Puisque je vais avoir à faire alors avec la perte de cet imaginaire étincelant et remémoré. Et je vais le payer très cher.
Ce n'est pas le seul lieu dont je me dis cela. Tous les lieux surinvestis sont des lieux que j'ai fuis. Je les garde dans la surréalité. Cela m'est arrivé avec Prague où j'ai fini par aller avec crainte et tremblement. Je sais que j'y perds d'innombrables vivants. Je ne peux même pas penser que je pourrais me retrouver un jour devant la tombe de mon père. Je l'exclus absolument comme étant d'une violence terrible.

             La première idée qui me vient est que cet Enfer qui prend la figure du
 ciel ” terre promis, cet envers du paradis, ne peut se situer qu'en haut et vous tomber du ciel sur la tête. Jamais même au sommet de l'arbre du livre vous ne monterez assez haut pour qu'il ne demeure suspendu comme la menace de la chute.  Nous avons continué à croire au “ ciel ”, voilà notre erreur or le ciel signifie : une tombe sur la tête. Une tombe ou une bombe ou une caisse de légumes. (…) L'enfer c'est ça: la caisse du ciel qui te tombe sur la tête, et juste au moment où tu lèves la tête croyant l'heure de voler arrivée.
             Le lieu d'en haut est le lieu du crâne où la scène de mort se joue. Du calvaire où le chien est trahi. Du père abandonnant le fils. C'est l'endroit où se met en place l'inversion : d'élu le corps est nommé maux-dit. L'enfer c'est l'envers “ … pour Le Chien c'est l'enfer (…) le monde est à l'envers et Le Chien est trahi. ”
           Donc si vous le voulez bien il faudrait que vous me parliez du personnage de Fips. L'expulsion de cette créature qu'est le livre est-elle l'acte qui permet de sortir enfin Fips de sa cage ? De la jouissance de sa cage ? De toutes les cages ?
H.C.: Comme je l'expliquais avec l'image du portail, j'ai toujours été et de moins en moins inconsciemment en rapport avec des cages et avec des prisons. Ces figures sont là et reviennent systématiquement en réalité ou en texte. Quelle est la première cage, je n'en sais rien.
C'était peut-être à Oran, ce lieu incroyable qui s'appelait le cercle militaire et qui était réservé aux officiers. Il s'agissait d'un jardin juste en face de chez nous et qui était désirable. Lorsque mon père est devenu officier pendant la guerre, cela s'est ouvert tout d'un coup. J'avais deux ans et je suis rentrée dans le jardin. Mon père a ensuite été jeté dehors un an après en tant que Juif au moment de Vichy. J'ai donc été expulsée de là où j'avais pu entrer. D'ailleurs j'étais déjà expulsée au moment où j'y entrais. Les gens qui fréquentaient ce lieu étaient violemment racistes. C'est là que j'ai appris que j'étais juive sans même savoir ce que c'était. J'ai ainsi toujours vécu cette figure du dedans dehors, de l'encerclement ou de l'enclave.
Avec le chien et avec notre maison, la situation d'enfermement a duré longtemps et je me suis complètement identifiée.
Enfant au Camp de Khan Younis à Gaza Marc Fourny 1993
A suivre...
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Lundi 14 avril 2008 1 14 /04 /2008 20:39

                                  Petites chroniques d'une cité de banlieue Lundi, 14 avril 2008  De là d’où je vous cause… 2

      P’t’être que vous vous souvenez de l’année dernière à cette époque c’était un très joli mois d’avril qu’avait tout d’un printemps léger et sucré avec sa cérémonie des merguez chaque week-end dans notre cité d’Orgemont je vous ai raconté c’était avant la suite qui a rien de formidable et ce qu’on se farcit depuis un an un an seulement c’est pas possible ! Nous autres on a l’impression qu’ça fait un siècle que cette affaire nous est tombée dessus raide avec les murs de la citadelle Babylone en plus c’est relou alors !…
      Là en vous causant écrivant j’écoute IAM sur le poste et c’est clair que “ ça pousse derrière ” et qu’on n’a même pas aujourd’hui comme l’année dernière à c’moment la cérémonie de la douceur de vivre avec plein d’bouts d’soleil dans les p’tites ruelles de la tess’ et la joie de s’y retrouver ensemble avec des choses qu’on est les seuls à connaître quand on est né dans c’monde-là que les autres appellent “ ghetto ” et que nous on aime parc’qu’on a pas envie de se dire que là où on vit c’est crasseux comme ils racontent eux qui n’y mettent jamais les arpions…
      Ce qui s’est passé depuis un an par ici je vais pas vous le décrire c’est comme par chez vous avec un peu plus de sans issue qu’avant un peu plus de zermi et un peu plus de silence de plomb qui renvoie les gens chez eux pour pas qu’ils se causent qu’ils se rencontrent et qu’ils magouillent une petite révolte ou une petite façon d’s’en sortir les uns les autres comme ils sont capables de faire quand c’est l’printemps et qu’y a plein de douceur de l’air… “ Je pense pas à demain parc’que demain c’est loin… ” Voilà comment elle finit la chanson d’IAM et c’est sûr qu’aujourd’hui dans notre cité on se dit tous ça et que l’image qu’on a de nous-mêmes elle n’s’est pas améliorée depuis un an alors !…
      Et au fait d’image il a encore fallu que je lise par hasard vu qu’on me l’a refilé au cours d’un Salon où nos Cahiers des Diables bleus étaient sur le pont un d’ces bouquins écrits si on peut dire ça au moins mis en circulation dans c’pays qui est devenu celui de la littérature super marché super mâché pondu donc par un écrivain d’Algérie qui est pas un immigré ça non !… et pas plus un fils d’immigré ça non !… et pas plus qui a fréquenté nos banlieue d’ici sur Seine c’est visible à chaque fois que je les lis ces feuilles-là je me dis qu’ils ont le droit d’inventer d’accord c’est même leur job au fond… mais alors ils évitent de faire passer ça pour le réel genre témoignage parc’que nous vraiment leur radotage pareil celui des journaleux baveux sur la-vie-dans-les-cités-comme-j’l’ai-vécue ça nous gonfle !…
      Le sujet de son bouquin s’y en a un en fait c’est pas la cité vous vous en doutez vu que c’est jamais le sujet et que nous autres qui y vivons quand même on n’en est jamais les héros de leurs bouquins juste la cité c’est un décor et nous les figurants… vous avez remarqué ? Donc le sujet de c’livre c’est très très compliqué vous dire que je n’suis pas sûre de l’avoir compris… alors je m’avance et il semble que le sujet ça soit un truc tordu du genre : un jeune garçon se suicide parc’qu’il a découvert que son vieux qui était un brave cheikh qui vivait dans son village berbère depuis des lustres et que tout l’monde aimait bien était en fait un ancien nazi un vrai SS qui portait l’insigne des Totenkopf “ tête de mort ” rien que ça…
      En fait cet homme-là qui écrit semblerait que ça soit son obsession que les combattants pour l’Indépendance de l’Algérie et particulièrement ceux du FLN étaient des frangins des mecs de la SS ou du genre et j’ose même pas dire qu’il mettrait gentil les musulmans pratiquants dans ce sac-là mais c’est tout juste… vu qu’il nous fait un amalgame drôlement ficelé entre l’Islam et l’islamisme radical ce qui est on le sait le dada des réacs racistes et droitistes en touts genres de tous pays unissez vous pour le bien contre le mal etc etc… vas-y que j’t’embrouille tout ça pour que le gogo du bar du coin il y pige que couic et qu’il voie comme la petite mamie du block 3 tous les jeunes et pas jeunes basanés comme des dangers l’couteau sous la parka…       Alors moi qui vis dans une cité de banlieue à mi-temps depuis quatre ans qui suis née en banlieue dans le 9-3 et qui ai grandi à Auber pour ne rien vous cacher et qui vadrouille dans les cités d’la banlieue de Paris et d’ailleurs depuis pas mal de piges je voudrais dire que ce genre de baratin d’un type qui est total étranger à la banlieue on en a rien à faire pas besoin et vraiment c’est du n’import’ouiq ! Dans notre tess’ qui est pas différente des autres de la banlieue d’ici et des banlieues des autres Babylones de c’pays j’imagine y a pas “ d’Imam fhürer ” je cite… pas de “ mosquée dans les caves ” je cite… pas d’ “ habitants caporalisés par l’imam, cernés par les barbus en djellabas et bousons noirs, humiliés par les kapos qui tournent autour d’eux comme des pitbulls… ” Je cite encore et j’arrête parc’que ce type est un malade qui a besoin de fabriquer du pire pour vendre ses bouquins dégeus et comme la banlieue a le dos large vas-y ! …
      C’est drôle parc’que quand on lit comme moi un peut tout de ce qui s’écrit sur la banlieue vu que c’est mon centre d’intérêt en tant qu’écrivaine comme vous savez on remarque que cette littérature du grand délire qu’elle suscite est d’abord fondée sur de la haine à grosse lessive… des lessiveuses des machines à laver entières de haine qui bouillonne et qui se répand sur nous autres comme s’il fallait qu’on expie pour ?… J’vous laisse trouver pour quoi étant donné que moi je n’ai pas idée car les gens que j’connais et dont à l’occasion je vous raconte la vie dans ces petites chroniques ils sont tous les mêmes que ceux que je frôle bouscule fréquente ailleurs dans d’autres espaces et ils ont rien qui les dispose à être ni des moutons crétins qui suivent des chefs barbares ni des monstres prêts à trucider des p’tits enfants dans des caves sordides… Ouais c’est drôle mais nous la haine on ne l’a pas entre nous du tout ça non… si elle nous vient la haine c’est de l’extérieur avec les jugements et la morale des autres… toujours des autres…
      Dans la tess’ d’Orgemont moi j’y rentre la nuit avec mon sac et mon pognon que j’ai gagné en faisant ce week-end le Salon de la Ligue des Droits de l’Homme avec nos Cahiers des Diables bleus ou avec mon portable à la main ou avec mon pain de chez le boulanger marocain ou avec n’importe quoi et je croise des gens que je connais de vue ou que je n’connais pas et j’ai peur de personne et je vis parmi les gens que je respecte et que j’aime… Et comme j’observe les gens justement pour écrire mes petites chroniques je les vois se débrouiller comme ils peuvent avec le moins de pognon qu’ils ont de jour en jour tout comme nous autres aussi et je vois les p’tits jouer avec des jouets qu’ils fabriquent sur le macadam black vu qu’ici y a pas d’erre de jeux comme ailleurs souvent à Paris et dans des quartiers plus rupins y en a…
      Et s’il arrive des brutalités entre les gens ou des conflits ou des engueulades ou des colères terribles c’est exact comme ça se fait ailleurs partout où je vais-je vois ça… mais partout ailleurs on ne met pas en scène le lieu de vie le monde l’espace des gens pour en faire un spectacle ripou qui satisfait la petite crasseuse bien infecte voyeurie des bien chez eux et bien sur eux des littéraristes à cinquante balles qui flattent le penchant qu’ont pas mal de gugusses à suivre la piste du “ choc des civilisations ” et à faire en sorte qu’on se jette bien la haine entre nous… Moi ce qui me plaît dans notre cité d’banlieue c’est qu’on vit ensemble et qu’on se serait jamais rencontrés nous tous d’un bout à l’autre du monde si le hasard de la tess nous avait pas fait ce coup-là ! Et ça c’est de l’émerveillement tous les jours ouais… c’est avec cet émerveillement-là que j’écris…

A suivre...
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Vendredi 18 avril 2008 5 18 /04 /2008 17:40

        Cette fois-ci et parce qu'il s'agit d'un très grand poète alors il faut une écriture connaisseuse et poétique à la fois... 
      Quelques extraits d'un texte en hommage à Aimé Césaire écrit par Christiane Chaulet Achour une grande amie spétialiste de la littérature algérienne et des Antilles, entre autres... Pour la découvrir elle et ses multiples travaux et livres :
www.christianeachour.net               Pour Aimé Césaire
Christiane Chaulet Achour, 17 avril 2008
(Université de Cergy-Pontoise, Centre de Recherche Textes et Francophonies et Département des Lettres modernes)

“ Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ”
Cahier d’un retour au pays natal )


Aimé Césaire est né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe en Martinique. Il aurait, cette année, 95 ans… Sony Labou Tansi lui rendant hommage en 1989, écrivait : “ Césaire poète aura mis le feu de l’âme à la paille des arbitraires et des insoutenables ( … ) L’art du poète est aussi l’art d’apprivoiser la foudre. ”

Il fait ses études primaires et secondaires dans l’île puis part à Paris en 1932, après son baccalauréat, au Lycée Louis le grand et à l’ENS. C’est alors qu’il découvre Rimbaud et le marxisme. Il collabore à la revue Légitime défense. Mais surtout, en 1934, il fonde avec Senghor et Damas, la revue L’Etudiant noir qui entend mener un combat culturel. C’est dans ce groupe qu’émerge le mot “ Négritude ” qui prend sa charge poétique dans Cahier d’un retour au pays natal :

“ Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité
ruée contre la clameur du jour
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte
sur l’œil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. ”

      Césaire a toujours insisté sur le fait que, pour lui, sa conception de la négritude n’était pas biologique mais culturelle et historique : il s’agit d’approfondir la conscience d’appartenir à la race noire et d’avoir la volonté de revaloriser la culture africaine.
      Dès 1935, il se met à la rédaction du Cahier d’un retour au pays natal dont une première version paraît dans la revue Volontés. Juste avant la déclaration de guerre, Il rentre en Martinique avec son épouse Suzanne. Ils sont tous deux professeurs au lycée de Fort-de-France. Au cours de sa carrière d’enseignant, Césaire a eu de nombreux Martiniquais devenus célèbres. Parmi ses élèves, il aura ainsi Joby, le frère aîné de Frantz Fanon qui passe à Frantz les cours de Césaire lorsque celui-ci prépare seul et à l’avance son baccalauréat.
      Entre 40 et 44, il crée la revue Tropiques avec René Ménil. Suzanne y est très active. C’est en 1941 qu’André Breton, de passage en Martinique, découvre Tropiques, Césaire et le Cahier d’un retour au pays natal. Il est enthousiasmé et le texte qu’il écrit alors, “ Un grand poète noir ”, deviendra la préface de l’édition du Cahier en 1947. ( … )
      Cette année 1946, il publie chez Gallimard Les Armes miraculeuses, poèmes et tragédie. La tragédie a pour titre, Et les chiens se taisaient ; avec elle, Césaire inaugure sa création théâtrale illustrée plus tard par d’autres pièces. De cette tragédie, je veux retenir ce cri du Rebelle qui a tant marqué la littérature ensuite :


“  Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié ;
mon état : révolté ; mon âge : l’âge de pierre.
( … )
Ma race : la race tombée. Ma religion…
mais ce n’est pas vous qui la préparerez avec votre désarmement…
c’est moi avec ma révolte et mes pauvres poings serrés et ma tête hirsute

Très calme

Je me souviens d’un jour de novembre ; il n’avait pas six mois et le maître est entré dans la case fuligineuse comme une lune rousse, et il tâtait ses petits membres musclés, c’était un très bon maître, il promenait d’une caresse ses doigts gros sur son petit visage plein de fossettes. Ses yeux bleus riaient et sa bouche le taquinait de choses sucrées : ce sera une bonne pièce, dit-il en me regardant, et il disait d’autres choses aimables mon maître, qu’il fallait s’y prendre très tôt, que ce n’était pas trop de vingt ans pour faire un bon chrétien et un bon esclave, bon sujet et bien dévoué, un bon garde-chiourme de commandeur, œil vif et le bras ferme. Et cet homme spéculait sur le berceau de mon fils un berceau de garde-chiourme.
( … )

Tué… Je l’ai tué de mes propres mains…
Oui : de mort féconde et plantureuse ( … )
J’ai choisi d’ouvrir sur un autre soleil les yeux de mon fils ( … )
Il n’y a pas dans le monde un pauvre type lynché, un pauvre homme torturé, en qui je ne sois assassiné et humilié  ”. ( … )

      En 1948, il publie un nouveau recueil, Soleil cou coupé chez Gallimard et, en 1949, Corps perdu avec des gravures de Picasso, aux éd. Fragrance.
      C’est en 1950 que paraît un texte qui n’a pas fini d’éclairer le phénomène historique du colonialisme, Discours sur le colonialisme, aux éd. Réclame ( il ne sera réédité par Présence Africaine qu’en 1955 ). Comme l’écrit en 1989, Sony Labou Tansi :
    
      “ J’ai relu plus d’une cinquantaine de fois le Discours sur le colonialisme, je n’y ai trouvé aucun germe de haine, aucun transport de rancune ou d’amertume. Je n’y ai rencontré qu’un humanisme sans complaisance, qui ne fait de cadeau à personne ( … ) Malgré l’ampleur du problème et la nature passionnée de la question coloniale Césaire y met tellement d’humanité qu’il arrive à présenter devant nos consciences la double misère du bourreau et de la victime, la déshumanisation du maître et de l’esclave, le double piège qui mène au triple triomphe de la médiocrité sur la raison, sur l’intelligence et sur l’esprit ”. ( … )

      En 1956, Il participe au Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne. C’est l’année où il quitte le PCF ( “ Lettre à Maurice Thorez ” ) et fonde le PPM, Parti Progressiste Martiniquais, dont l’objectif est l’autonomie martiniquaise et non l’indépendance. Il publie une version définitive du Cahier à Présence Africaine.
      1960 et 1961 sont marquées par la publication de deux recueils, au Seuil, Ferrements et Cadastre. Du premier, retenons :

 
“ Blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen
N’y eût-il dans le désert
Qu’une seule goutte d’eau qui rêve tout bas,
Dans le désert n’y eût-il
Qu’une graine volante qui rêve tout haut,
C’est assez,
Rouillure des armes, fissure des pierres, vrac des ténèbres
Désert, désert, j’endure ton défi
Blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen. ”

      En 1962, c’est une étude historique sur Haïti qu’il fait paraître à Présence Africaine, Toussaint Louverture – Etude historique sur la révolution et le problème colonial. Sur la lancée, en quelque sorte, de cette présence de Haïti, si vive dans son parcours, il écrit, en 1963, La Tragédie du roi Christophe ; en 1965, Une Saison au Congo : ces deux pièces réfléchissent au pouvoir et au chemin difficile des libérations et des indépendances. Sa dernière pièce sera un “ dialogue ” intertextuel avec Shakespeare dont il adapte la pièce, sous le titre Une Tempête – La Tempête de Shakespeare pour un théâtre nègre. ( … )
      En 1976, les éditions Desormeaux à Fort-de-France éditent Aimé Césaire, œuvres complètes, en 3 volumes. ( … )
      En 1982, il édite, toujours au Seuil, Moi, laminaire.
      L’année suivante, en 1983, c’est le 25ème anniversaire du PPM.
     En 1986, Césaire donne l’édition critique définitive du Cahier ( Présence Africaine ).








“ Pour un cinquantenaire
A Lilyan Kesteloot
Excède exsude exulte Elan
Il nous faut Présence construire ton évidence
En contreforts de pachira
En obélisque
En cratère pour menfenil
En rayon de soleil
En parfum de copahu
Peu importe
En poupe de caravelle
En flotille d’almadies
En favelles
En citadelles
En rempart d’andésite
En emmêlement de pitons
Il n’importe
Le vent novice de la mémoire des méandres
S’offense
A vif que par mon souffle
De mon souffle il suffise
Pour à tous signifier
Présent et à venir
Qu’un homme était là
Et qu’il a crié
En flambeau au cœur des nuits
En oriflamme au cœur du jour
En étendard
En simple main tendue
Une blessure inoubliable. ”
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Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /2008 23:28

Entretien avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos liens infernaux  à partir de son livre Les Rêveries de la Femme sauvage Cet extrait fait suite à celui publié le 10 avril 2008                                 
                           De l'autre côté de nos liens infernaux
      Le message d'amour de ce “ Messie ” annoncé ne sera pas reconnu parce qu'il est hors du contexte. Deux fois hors. Hors en tant qu'Algérien et non-Algérien. Hors en tant que Juif et non-Juif. Double "réalité" plaquée sur lui de l'extérieur et refusée à lui par l'extérieur. Mais à l'intérieur que se passe-t-il ? Double situation d'exils à l'intérieur de soi et d'exodes répétés les uns sur les autres, dont l'origine n'est ni prise en compte ni nommée. Lorsque l'on naît au croisement de ces déflagrations comment cela s'inscrit-il dans le corps ? Existait-il des mots pour délivrer Fips du rôle de réincarner de la souffrance ?

H.C
.:  Je savais qu'il y avait un système de prison en Algérie, que tout le monde était enfermé dans des systèmes d'exclusion extrêmement complexes. Là-dessus s'est déroulée cette histoire inouïe de Fips que je n'ai reconstituée que tardivement bien qu'elle ait toujours été avec moi. Fips est indissociable de l'Algérie. Fips est Job. Le chien émissaire qui portait les péchés de tout le monde alors que par définition il était le seul innocent absolu. Et je crois que je suis coupable encore aujourd'hui de son martyr et de sa mort. Je n'ai jamais pu m'en absoudre. Et je suis la seule porteuse de l'histoire de Fips parce que ma famille a oublié. Mon frère qui est mon double l'a vécue de manière très éloignée sans du tout incorporer ce personnage.

      Fips est donc “ disgracié ” comme un ange déchu. Tout ce qu'il est-hait, est marqué dans son corps : “
verbe fait chair ”. Corps multiple du peuple juif et-ou du peuple algérien “ en souffrance ” de lui-même et de l'autre. En attente de toutes les souffrances possibles comme preuve du corps incarné ? Tant que les Juifs et-ou les Algériens se livrent à la souffrance ils existent pour le bourreau d'eux, pour leur mal-aimant. Vous-Fips ne pouviez être reconnue que par une semblable souffrance du corps ?
      Qui est Le Chien ? Le corps, l'être sensible, sensuel, réceptif, aimant de l'Algérie, votre corps, le corps des femmes, le corps juif-arabe-nègre-fait esclave, le corps de votre père ? Tout ce que “ nous ” interdisons au corps d'écrire, de crier, d'inventer pour sortir de la souffrance de la pensée. D'une pensée plaquée sur lui par d'autres.
      N'est-il pas celui qui est “ empêché d'être ” ? “ Mon âme le Chien Ma transfigure sauvage ”.

H.C.:
 Ce qui est terrible c'est que Fips est mort de désespoir. Il est la figure même de la tragédie. Il payait pour nous. Il était trahi par nous. Et c'est la tragédie même parce que nous n'étions pas des traîtres. Les circonstances étaient toujours plus fortes que nous. Il n'y avait aucun moyen d'échapper. Nous étions anachroniques. Tout ceci se passait trop tôt ou trop tard.

       Etre dans la cage de la terre est déjà terrible. “ … il tourne en hurlant au grillage de sa cage où grimpent les rosiers rouges sous la mitraille. C'est le mensonge bestial, primaire, celui que tous les bourreaux mettent en œuvre. Mais la cage du “ ciel ” où vous êtes enfermée à des hauteurs insupportables n'est-elle pas celle qui peut rendre folle par le désir infernal de déchoir qu'elle suscite ?
      Il y a une double dichotomie qui entache la fusion ratée avec soi-même et avec l'autre. Celle qui touche d'abord l'être élu par le père auquel la mission de “ tisser des liens ” au dessus du mensonge raciste, colonial, inhumain… est dévolue, et inaccomplie. A laquelle se mêle l'inséparation entre la pensée sur soi et la pensée en soi par laquelle l'être féminin est rompu.

           “ J'ai sept ans, depuis quelques années je suis juive dit-on. (…) Son corps coupé en deux par le milieu retenu dans le voile tombe comme une masse sur le sol… (…) Un affreux sentiment de délivrance me perce. J'ai l'existence coupée en deux. ”

      La jeune fille dont le corps est couvert du voile de la virginité ne peut le penser destiné au viol, à la souillure. C'est l'abîme dans lequel le corps est abîmé. Cette scène de " la femme coupée en deux " ne peut-elle concerner toutes les femmes ? A la fois libres et prisonnières dans leur corps et leur regard sur elles, soumises et rebelles, coupables et innocentes, sachant et ne voulant pas savoir…
      La première faute étant peut-être simplement d'être une femme. De ne pas pouvoir, et plus encore dans un univers patriarcal, quitter ce rôle pour défendre l'autre si semblable de la culpabilité qui la tue. Qui nous tue.

H.C.:
 Il y a un personnage du livre qui figure la violence sexuelle en Algérie. Il s'agit de "Yadibonformage" puisque c'est ainsi qu'on l'appelait. Cette violence qui a été refoulée et déniée par la plupart des gens car ceux qui n'étaient pas dans des quartiers arabes n'étaient pas en contact avec elle. Elle était omniprésente. Les femmes mauresques se tenaient toujours sur leurs gardes dans l'autobus. D'un côté s'exprimaient toutes les formes de perversités dues à l'interdit des rapports entre hommes et femmes, et de l'autre, l'obsession de la virginité. Ma mère à la Clinique d'accouchements ne vivait que cela. De nombreuses femmes venaient se faire recoudre.
L'histoire avec Yadibonformage est redoutable car j'étais vraiment une petite fille. Je pense qu'il me proposait d'avoir un rapport sexuel avec moi sur le mode détourné comme toujours. J'en ai conçu une inquiétude énorme dont je n'ai pas parlé. Je me suis réfugiée à l'intérieur de la maison et je l'ai fui. Sans parler de nos turpitutes avec les contrôleurs d'autobus chaque jour. Mon frère et moi nous étions les gardiens secrets de ces histoires que nous ne racontions pas pour ne pas tourmenter ma mère. Et puis que faire ?
A suivre... 
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Mercredi 7 mai 2008 3 07 /05 /2008 11:47

Entretien avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos liens infernaux  à partir de son livre Les Rêveries de la Femme sauvage

           De l'autre côté de nos liens infernaux suite...        Et comment pourrait-on imaginer monter vers un quelconque paradis en gravissant des piles de corps morts et défigurés ? “ … ma mère ne s'est jamais rendu compte de la quantité d'éléments mortels empilés dans la Ville. ” “ … cette Ville qui était nombreusement nommée, comme le sont les divines Villes dont on récite les attributs, pour moi c'est l'Enfer… ( … ) semblant être la vie même, alors qu'en réalité selon moi elle était guerre sur guerre… On pense bien sûr aux charniers juifs ou aux mille deux cent morts de la petite bourgade de Toudja en Kabylie durant la guerre d'Algérie, par exemple.
      Qu'y a-t-il de pire que de se condamner, de se damner à voir d'en haut ce qui Est sa propre plaie ? Comment sauver le corps aimant de ce carnage ? En ce sens Aïcha ne pourrait‑elle pas être tout le contraire de ce qu'est Fips ? La jouissance du corps autorisée au travers du corps de “ l'autre ” ?
      “ Entrer dans la maison charnelle d'Aïcha ”, ce n'est peut-être pas seulement “ entrer ” pour renaître mais aussi “ descendre ” ? Ne plus voir d'un peu au-dessus, comme sur le Vélo ce qui se passe dans le “ par-terre ”. Mettre pied-à-terre. S'enraciner.
      Et justement, Aïcha la représentation de la Mère, ne peut-elle aussi être regardée comme image symbolique de la Déesse Mère originelle, figure solaire et lunaire à la fois ? Présence matriarcale généreuse et abondante. Alma matrix.

H.C
.: Aïcha est quelqu'un de très particulier. Elle a figuré le maternel pour moi parce qu'elle était une très belle femme en premier lieu, et ensuite parce qu'elle était tout le temps enceinte. Lorsqu'elle ne pouvait plus travailler, une de ses filles prenait le relais. C'était comme si le corps d'Aïcha était là tout le temps. Aïcha qui avait peut-être appartenu à la tribu des Ouled Naïl était quelqu'un que je n'ai jamais vu humiliée ou offensée. Elle était tellement rayonnante charnellement que c'était cela qui dominait. 
Je pensais toujours qu'elle n'était pas domestique. Je la vivais comme une sorte d'entité très archaïque et que j'aimais moi aussi de manière archaïque. Elle avait bien sûr une autre vie que j'ai toujours désirée, mais à laquelle je n'ai jamais eu accès. Le jour où j'ai appris épouvantée que son prénom n'était pas Aïcha en fait, j'ai vu là l'image de l'aliénation dans laquelle nous étions. Elle n'a jamais osé dire: “ mais je ne m'appelle pas Aïcha ”. Et nous étions sans soupçons car le nom contre lequel nous nous gardions était Fatma qu'utilisaient les Européens à l'égard des Algériennes.
C'était une personne qui avait un charme fou. 
     
      Mais le mensonge change le corps aimé par la Déesse Mère en corps trahi par le Dieu Père. Le message reçu à la naissance est promesse de vie soudain muée dans le sang en cycles de mort. Ce sont “ les Treize coups de fouet d'Aïcha ” - mère terre promise - Aïcha qui est justement celle qui dispense le lait de ce Paradis perdu, sur le dos de Fips, fils père perdu, père-dû dans lequel perdure la cruauté des crimes et des esclavages.

H.C.:
Cette scène avec Fips était terrifiante. Nous étions tous dans un état de transe. Elle a accompli le geste de secours le plus immédiat. Le malheur c'est qu'après coup on ait toujours attaché Fips car il était devenu dangereux.
     
      “ Mais là-dessus m'arrive Aïcha lente crémeuse une jatte de lait sur le point de bouillir qui ne déborde pas remue de l'intérieur des épaisseurs désirables une gélatine enivrante à contempler pour son légérissime frémissement.

       Dans “ … il n'y a pas de femme chez nous… ” peut-on entendre: il n'y a pas d'accueil ou de plénitude, pas de corps ouvert pour recevoir et pour donner ? Aïcha ne vous semble‑t‑elle pas tellement femme et tellement vraie parce qu'elle se situe “ avant ” la formulation historique-politique-virile guerrière de penser l'autre, la vie, le monde ? Une figure primordiale qui tisserait du lien-amour-vie et non du lien-violence-mort.
      Une relation au monde qui passerait par le sentir et le ressentir et non plus par l'abstraction du sens. “ … d'ailleurs vivre était ma façon de penser et la peau était le livre. ”
      Et lorsque vous évoquez la confusion entre le masculin et le féminin ou encore une fois, “ l'inversion ” des rôles par votre mère avec le cadeau du vélo de femme à votre frère, ne pensez-vous pas que de faire prendre la place du féminin par le masculin est le désir général des mères ? C'est à dire de lui faire occuper les deux places. Ou toute la place ?
      Pour ce faire elles “ économisent ” du masculin et dé-pensent du féminin ?
      Pour reprendre ce que vous dites concernant Le Vélo  … et d'autant plus viril à la fin qu'il était féminin au commencement. ” Ne peut-on largement déborder l'histoire du Vélo et de l'Algérie pour rejoindre l'universel ? Le monde serait “ d'autant plus viril à la fin qu'il était féminin au commencement ”. Car qui a exprimé son désir de s'approprier la connaissance interdite au départ si ce n'est la femme ?

H.C
.: Sur ce point je dois vous reprendre mais uniquement par rapport au référent. J'accepte tout à fait ce que vous dites de l'inversion du féminin masculin comme piste d'interprétation. Mais il faut savoir que ma mère est un être neutre. Elle n'a donc jamais privilégié le masculin, justement. De ce point de vue-là elle est très germanique. Elle appartenait à une famille qui, en plus est une famille de femmes. Son propre père a été tué en 1915, comme soldat allemand. C'était les femmes qui portaient la famille, la nourrissaient.
C'est sa rationalité économique, à la mort de mon père, car nous étions pauvres, qui lui a fait acheter au bout de toutes ces années d'attente, un vélo de fille. Elle n'a même pas songé à castrer mon frère dans cette histoire puisque l'homme n'existait pas pour elle. Elle n'a pas vu du tout l'enjeu de la scène.  Elle vivait parmi ses sages-femmes et voilà. L'homme, on pouvait très bien s'en passer. Elle était complètement hors du symbolique. Elle était au delà de l'opposition masculin féminin.
     
      La complexité de votre “
couple ” avec votre frère ne réside-t-elle pas dans le fait qu'il ait volé votre désir d'aller vous mêler “ aux petizarabes ” grâce au Vélo ? Et qu'il y soit allé seul. “ Sans vous. Vous êtes une fois encore dans le “ sans ”.
      Ce vélo-volé n'a-t-il pas été pour vous le tournant du “ jeu ”, du “ je ” ? Puisque la scène du réel vous échappait, foncer sur la scène de l'irréel ? Inventer un univers faute de découvrir celui qui aurait dû être vôtre.
      En tant que femme et créatrice, l'Algérie ne peut-elle être votre intime obscur ? “ …ne‑pas-connaître l'Algérie c'est la connaître aussi. Le lien-de-lait avec Aïcha.

H.C.:
Pour mon frère qui lui, est un algérien, le côté masculin, viril et machiste comptait énormément. Il s'est emparé du vélo, alors que lorsque je suis sortie à quatorze ans, les petizarabes ne l'ont pas toléré. J'ai été mise par terre instantanément. J'ai renoncé au vélo pour privilégier mon voyage intérieur.
Mon frère ne m'a pas volé le vélo, c'était très clair entre nous. Cela a opéré une division d'orientation. J'ai pris la direction de la littérature, et lui celle de la terre, de la géographie et de l'exploration. Il est resté du côté de l'aventure et de la conquête. Il voulait la terre et moi je voulais le papier.
Et pourtant je désirais passionnément connaître l'Algérie. Mais nous ne disposions pas de moyens de transport. C'est seulement avant mon départ d'Algérie que j'ai découvert Tipaza parce que quelqu'un qui avait une voiture me l'a permis. Je pouvais atteindre ce qui était à la portée de mes pieds. Nous traversions Alger dans toutes les directions en permanence. Nous étions des explorateurs. Mais cela a ses limites. C'est mon frère qui a commencé à tout découvrir. Moi je suis partie sans avoir connu l'Algérie.
Mais on connaît de mille manières. Moi j'ai connu le corps des Algériens. Parce que ma mère m'a déléguée à la remplacer à l'âge de 14 ans dans les soins qu'elle donnait aux Algériens dans les bidonvilles. J'ai vraiment tout vu. J'ai vu, j'ai senti, j'ai touché. Hommes et femmes.
Lorsque j'ai vu l'Algérie, puisque ma mère y est restée jusqu'en 1971, ce n'était déjà plus chez moi.
 A suivre...

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