Entretien avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos liens infernaux à partir de son livre
Les Rêveries de la Femme sauvage
Les Rêveries de la Femme sauvage
Ed. Galilée 2000
De l'autre côté de nos liens infernaux
Ne pensez-vous pas qu'en contrepoint de sa cruauté, la situation algérienne imposée à tous ceux qui désiraient ne pas la subir telle qu'elle était, leur a néanmoins offert en creux une image éclatante de
“ la juste vie ” ?
Ce qui se lit au travers de “ L'idée de regretter l'Algérie ne me vient jamais. ” Votre absence en elle serait dépassée par sa présence en vous ? Le deuil se portant sur “ la scène de papier ” ?
H.C.: A partir du moment où personne ne voit par une sorte de consensus, celui qui voit est celui qui est nommé aveugle. C'est pour cela qu'enfant je me sentais très mal car j'étais dans une fureur quotidienne. Le recours aurait été ceux avec qui l'on n'arrivait pas à se raccorder sauf par des scènes de complicité qui passaient par le regard. On pouvait tisser des liens d'amour fugaces avec des Algériens mais c'était sans espoir dans la réalité.
“ Tandis que pour moi pensais-je tout ce qui entre en criant sur la scène sort sur la scène de papier. ”
H.C.: Le livre est lui-même le premier ou le dernier personnage du livre. Dans tout ce que j'écris il y a des tas de personnages et puis il y a le livre, ce qu'il est en train de faire, ce qu'il veut. C'est évidemment un personnage mystérieux et décisif. Il a un équivalent quand j'écris pour le théâtre, qui est le public. En filigrane le public est dans la pièce. Le livre en fait de toutes les couleurs. Il est imprévisible. Pour moi en ce qui concerne le moteur de l'histoire, le commencement et la fin, c'est le livre qui décide.
La violence de l'épisode des pages perdues qui est en même temps dérisoire, signifie que ce n'est pas de ça dont il s'agit. C'est évidemment le deuil de la perte de quelque chose d'autre. Et le lecteur a bien remarqué cette entrée où se confondent la terre de papier et la terre d'Algérie.
Ce texte est une attente. Tout en lui attend ou vous attend, vous guette, vous traque. La mise à jour de votre obscur qui ne peut se faire non plus lors de la nuit diurne de l'éclipse et qui doit donc s'écrire en présence du soleil, cette expulsion ne se fait-elle pas attendre par peur justement de l'inscription noir sur blanc de sa réalité et de la séparation définitive qui en résulterait ?
Mais lorsqu'on écrit c'est vrai que cela est de l'ordre de l'achèvement. De la perte. En accomplissant quelque chose on sacrifie quelque chose. Je crois que c'est inévitable. Et je le sens d'une manière plus physique encore en ce qui concerne le lieu. Jusque là j'avais pensé que je ne pouvais pas aller en Algérie encore. Et tout d'un coup j'ai vu qu'il s'était produit un glissement car il y a quelques années ma pensée était: "je ne retournerais jamais en Algérie." Puis cela s'est mis à se rapprocher, à travailler à devenir possible. Et en même temps lorsque cela deviendra possible cela va devenir impossible. Puisque je vais avoir à faire alors avec la perte de cet imaginaire étincelant et remémoré. Et je vais le payer très cher.
Ce n'est pas le seul lieu dont je me dis cela. Tous les lieux surinvestis sont des lieux que j'ai fuis. Je les garde dans la surréalité. Cela m'est arrivé avec Prague où j'ai fini par aller avec crainte et tremblement. Je sais que j'y perds d'innombrables vivants. Je ne peux même pas penser que je pourrais me retrouver un jour devant la tombe de mon père. Je l'exclus absolument comme étant d'une violence terrible.
La première idée qui me vient est que cet Enfer qui prend la figure du “ ciel ” terre promis, cet envers du paradis, ne peut se situer qu'en haut et vous tomber du ciel sur la tête. Jamais même au sommet de l'arbre du livre vous ne monterez assez haut pour qu'il ne demeure suspendu comme la menace de la chute. “ Nous avons continué à croire au “ ciel ”, voilà notre erreur or le ciel signifie : une tombe sur la tête. Une tombe ou une bombe ou une caisse de légumes. (…) L'enfer c'est ça: la caisse du ciel qui te tombe sur la tête, et juste au moment où tu lèves la tête croyant l'heure de voler arrivée. ”
Le lieu d'en haut est le lieu du crâne où la scène de mort se joue. Du calvaire où le chien est trahi. Du père abandonnant le fils. C'est l'endroit où se met en place l'inversion : d'élu le corps est nommé maux-dit. L'enfer c'est l'envers “ … pour Le Chien c'est l'enfer (…) le monde est à l'envers et Le Chien est trahi. ”
Donc si vous le voulez bien il faudrait que vous me parliez du personnage de Fips. L'expulsion de cette créature qu'est le livre est-elle l'acte qui permet de sortir enfin Fips de sa cage ? De la jouissance de sa cage ? De toutes les cages ?
C'était peut-être à Oran, ce lieu incroyable qui s'appelait le cercle militaire et qui était réservé aux officiers. Il s'agissait d'un jardin juste en face de chez nous et qui était désirable. Lorsque mon père est devenu officier pendant la guerre, cela s'est ouvert tout d'un coup. J'avais deux ans et je suis rentrée dans le jardin. Mon père a ensuite été jeté dehors un an après en tant que Juif au moment de Vichy. J'ai donc été expulsée de là où j'avais pu entrer. D'ailleurs j'étais déjà expulsée au moment où j'y entrais. Les gens qui fréquentaient ce lieu étaient violemment racistes. C'est là que j'ai appris que j'étais juive sans même savoir ce que c'était. J'ai ainsi toujours vécu cette figure du dedans dehors, de l'encerclement ou de l'enclave.
Avec le chien et avec notre maison, la situation d'enfermement a duré longtemps et je me suis complètement identifiée.
A suivre...
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