Jean Pélégri Louis Bénisti L'Algérie l'enfance et le beau pays des
images
Publié par Marsa éditions en 2008
Extrait...
La mer c’est un miroir qui ne faisait que réfléchir mes désirs.
Non daté
Algérie, terre adultère
Texte non daté reconstitué à partir d’éléments écrits au brouillon.
Depuis un siècle, entre moi et mon passé, entre
moi et mon avenir, il y eut toujours la mer.
Et aussi entre moi et Dieu, car si le ciel est une vitre
transparente, derrière laquelle il m’est arrivé quelquefois d’entrevoir des paysages innocents, primitifs, et neufs comme le seraient ceux du Paradis, la mer, elle, est un mur et un miroir où
tout au long de sa vie l’homme butte contre les limites de son visage.
Il y eut toujours la mer, pour moi et pour ceux de ma race,
cette obscure conscience bleue, profonde et animale, ô compagne sans âme agitée des houles phosphorescentes de l’insomnie, et pourtant, certaines aubes je t’ai connue, calme, propre, pure,
paisible, comme le bonheur que tu me donnais, et sablonneuse comme l’amour.
Il y eut toujours la mer. Et c’est toujours dans l’écran de ce miroir que j’ai suivi mes changements. Et maintenant il y a encore la mer entre mon fils et moi.
A l’origine de tout, il y a un événement lointain, très lointain qui ne me concerne pas directement, et que pendant ma jeunesse, j’ai négligé car, jeune, mon œil était si avide qu’à ce grand repas de l’univers, il fondait sur les plats, dévorant tout, et ne laissant, pendant le jour, rien à l’oreille ni à l’intelligence. J’étais sans cesse braqué sur le présent, en arrêt devant les couleurs, avec le pouvoir trompeur de n’accorder d’existence qu’à la lumière et d’ignorer l’ombre qui la côtoyait.
Mais, quand au crépuscule le soleil s’enfonçait dans la mer, effaçant les couleurs du monde et donc la présence du monde, je coulais avec lui, descendant dans les profondeurs de la houle nocturne, croisant toutes les ombres que j’avais noyées pendant le jour…
Cela a commencé il y a plus de cent ans, mais l’histoire est inscrite au cœur de chacun de nous comme un secret d’enfance, à la fois héroïque et terrible.
Le secret de toute une race.
Un secret qu’il faut aujourd’hui trahir, car c’est quand il devient adulte que
l’homme a le courage d’affronter les fonds de sa conscience et les épaves de son histoire.
Jean à six ans
Il y a plus d’un siècle des hommes et des femmes dont je porte le sang, abandonnaient l’Europe la forteresse ancestrale pour un départ
sans retour…
Ils fuyaient l’Europe comme on quitte une forteresse où l’on connaît la misère, le froid, l’oppression des médiocres… mais aussi la sécurité des murs, les douces habitudes de toujours, la chaise le soir devant la porte, les chemins paisibles de la campagne natale, et la forêt de l’enfance.
Ils sortaient de cette injuste et familière forteresse, ils franchissaient le fossé d’eau qui la protégeait, et par un mince matin, ils débarquaient dans cette campagne musulmane où depuis cent ans nous ne cessons de bivouaquer…, toujours sur le qui-vive de notre ambition.
Ils étalèrent cette large mer entre eux et leur histoire comme deux frères qui se fâchent et qui édifient la barrière définitive de la mer au milieu du domaine paternel.
Et les voilà, ayant perdu pour longtemps leur souvenir, errant, amnésiques et étrangers, sans lois et sans coutumes, au milieu d’un pays hostile, absent le jour, mais qui la nuit s’anime des hurlements d’un chacal ou de la mélopée de la flûte qui éveille une peur exotique.
Et au centre de cette plaine, dans le ventre de cette terre malsaine, ils plantent la paix, leur paix.
Comme on plante une lame dans le cœur d’un ennemi, ou dans le corps d’un malade, avec la même indifférence, la même cruauté.
Et cette lame sanglante plantée dans ce ventre de cailloux devient, comme le bâton de Moïse, un cep, puis une vigne vigoureuse, prolifique, conquérante, qui lance ses vrilles avides partout, déloge les vieilles cultures, étale le luxe de ses pampres et bientôt couvre de ses fruits lourds toute la plaine… Elle nous aime cette terre adultère, cette femme stérile que nous avons fécondée.
Et nous voilà attachés à elle, car nous sommes fiers de ce bel enfant qu’elle nous donne, si fiers que nous voudrions tout lui donner, qu’elle va nous cacher les cailloux et les herbes folles, qu’elle va déferler, avec ses millions de feuilles, comme un flot, et qu’elle va culbuter, noyer tous les hommes qui jusque là s’accrochaient aux cailloux de cette terre nue. Et les chasser de la plaine natale.
C’est cela notre secret d’enfance. Nous avons eu un fils d’une femme stérile, un fils qui nous étonne et que nous admirons. Mais comment oublier la honte originelle de cet amour adultère, et ce reniement sur lequel nous le faisons vivre ?
Photo prise à Alger en 1926
Jean à six ans
né a continué à nous entourer de sa tiédeur tendre et sauvage jusqu'à l'aube et les musiques de
nos fêtes ne se sont tues que pour laisser place au bourdonnement des abeilles et au chant des grillons dans le petit matin d'un nouveau jour d'été. Les ouvriers ont eu du mal a poser la pierre
par-dessus deux histoires qui étaient tellement plus grandes que cet instant-là de notre séparation quand nous avons quitté le hameau pour continuer sur la piste de nos vies nomades...
la Californie, où la fête de l’abolition de l’esclavage voisine avec des
maillots que portent les gamins de l’équipe de football, sur lesquels est écrit :
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