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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Journal d'une fille de banlieue

Lundi 17 octobre 2005 1 17 /10 /Oct /2005 00:00
 
Aux jeunes filles et aux jeunes garçons des cités
Cet article a été écrit peut de temps après la mort de Sohanne à Ivry.
 
Lundi, 17 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
 
      Article écrit à partir du livre collectif des filles et des garçons, préface de Fadéla Amara, présidente du mouvement Ni putes ni soumises, Ed. Thierry Magnier, 2004 que m’a envoyé Leïla Sebbar.
      11 nouvelles de : Jeanne Benameur, Shaïne Cassim, Kathleen Evin, Guillaume Guéraud, Véronique M. Le Normand, Susie Morgenstern, Jean-Paul Nozière, Thomas Scotto, Leïla Sebbar, Frank Secka.
 
      C’est un livre sans majuscules. des filles et des garçons sont entrés dans la ronde ensemble c’est pas trop tôt. Enfin la mixité arbitraire qui, depuis que je m’en souviens c’était au lycée et j’avais 11 ans, n’a rien résolu de nos séparations de corps à l’intérieur de nous solides et bâties avec béton par les anciens, cette mixité qui couvre de sa pelouse truquée sans racines nos impuissances à nous parler d’une cour de petits à l’autre où nous avons toujours été murés avant d’avoir grandi, explose dans la violence attendue du sacrifice.
      Sacrifice : « Oblation faite à une divinité d’une victime ou d’autres présents. » dit le Dictionnaire encyclopédique universel. Amusant, tenir compte dans mon papier du fait qu’il est écrit « à une divinité » et non pas à un dieu, auquel peut-être il aurait fallu mettre sa majuscule faute de quoi il y aurait eu faute sans doute…
      Donc, « une divinité » nous attendait sans que nous nous en doutions nous autres, filles et garçons des cités des années … là aussi, tenir compte du fait qu’on ne sait pas précisément quand « ça » a commencé, donc éviter de s’aventurer dans des histoires de dates et supposer que la divinité dont il s’agit a toujours existé mais en raison de la modernité de nos sociétés, on ne la met plus en avant. Il a fallu Sohanne et sa mort insensée (surtout pas de mots pour nommer « ça »… pas de mots qui osent donner un sens à « ça »…) pour que « ça » redevienne visible.
 
      Filles et garçons des cités de banlieue… notre histoires est une histoire sans majuscules. Une histoire qu’aucune langue classique ou littéraire ne va conter par ce que la langue des Ecoles, elle, ne se mêle pas de « ça ». Depuis le récit de Samira Bellil on sait parmi les gens qui écrivent pour témoigner de la vie que la divinité dévore, engloutit et fragmente de préférence les filles. Avec pour outil d’anéantissement programmé en main d’œuvre de son sale boulot, les garçons.
      Nous autres on le savait depuis toujours mais il fallait que ça soit écrit. Sans majuscules. Il fallait que ça soit écrit comme ça avec du sang, de la pisse, du sperme et des crachats. Des mots qui disent notre réalité malade. Des mots qui sont les fleurs maladives de notre réalité.
      Dire et redire des banalités sans pareilles mais il le faut, que tous les psy. S’acharnent à répéter, par exemple que filles et garçons nous sommes des êtres différents et que nous n’avons jamais été plantés dans le pot du grandir de la même façon… Et que c’est sans doute à partir de cette évidence-là qui n’est pas pour tout le monde acceptable oh non ! qu’il faut se mettre au travail.
      Je me souviens d’une dame philosophe croisée à Montpellier au cours d’un colloque où je m’étais fourvoyée (moi les colloques ça m’a toujours fait suer) et qui affirmait que préciser qu’il existe une écriture féminine c’est créer un « clan » du féminin au « clan » du masculin.
      Ouah ! (ça c’est ce que j’aurais crié si j’avais pu mais dans les colloques on ne cire pas et surtout pas primairement) parce que le cri comme on le constate dans des filles et des garçons  ça libère, ouah ! donc, comme si ces clans-là ils n’étaient pas eux des réalités depuis des siècles !
 
      des filles et des garçons  est pour de bon un livre « mixte » où pour une fois « on » s’écrit des deux côtés. Des hommes qui racontent des histoires de filles qui ne sont ni des idoles, ni des fées, des stars ou des putains, et des femmes qui racontent des histoires de garçons qui ne sont pas non plus des héros protecteurs et richissimes, dont un au moins vient poser à sa mère la question refoulée tout au fond du tiroir-caisse des questions piégées : « Dis, maman, c’est quoi un homme ? »
      Combien d’entre nous enfants se sont posés cette question : « c’est quoi un homme ? c’est quoi une femme ? » et sans qu’il n’y ait eu de réponse se sont ensuite retrouvés dans cette joyeuse mixité face à un soi-même inconnu et à un autre étranger ?
Sacrifice : offrande de soi-même sur l’autel de l’autre, ou de l’autre sur l’autel de soi-même ? Ou bien encore offrande de l’être humain indifférencié à la grande divinité dévorante de l’Ignorance ?
 
« Le ramadan de la parole »
Jeanne Benameur
 
 
      Ecrire pourquoi ?
 
      « (…) Mais aujourd’hui, je commence mon ramadan à moi. Et aucun     Dieu ne l’a prescrit.
      C’est moi qui décide.
      Je fais le ramadan de la parole.
       Aucun mot ne sortira plus de ma bouche. De mon lever à mon coucher. Et tant pis pour le soleil. Je ne parlerai plus qu’à la nuit.
       Parce qu’à la nuit personne ne m’empêchera de parler comme je veux ; de dire ce que je veux.
      Parce qu’à la nuit je vais à la fenêtre de ma chambre , je regarde le ciel. Et je parle. Libre. » des filles et des garçons  
 
      Ecrire pour dire tout ce qu’on n’a pas su répondre, pas su renvoyer comme ça sur le coup, pour esquiver le coup justement et pour apprendre à le déjouer avant qu’il n’arrive. Avant qu’il ne claque ou pire, qu’il ne tue.
      Ecrire comme une claque en retour qu’on aura pas peur de balancer parce qu’on en a assez pris, assez reçus, assez encaissés de ces mots-là. De ceux des autres.
      « Les mots sont importants. Je l’ai toujours su. » Les insultes lorsqu’elles pleuvent sur toi, tu ne sais pas réagir, tu ne sais pas te défendre.
      Ecrire pour apprendre à se défendre, à ne faire qu’un corps avec les mots : « … Ces mots, c’était comme un bouclier avec ma vis qui scintillait dedans… »
      Des mots pour préserver la beauté de nos corps. Et la beauté de nos corps pour préserver les mots des incendies pornographes qui allument des métaphores dans les ordures.
      « … Au collège ce jour-là, je me rappelle, un garçon nous a appelées, mes copines Zora, Alice et moi, par des noms orduriers. »
      Ecrire pour remettre les ordures à leur place. A l’intérieur d’une poubelle de plastique verte où il n’y a que des choses jetées, cassées, usées, pourries. Où il n’y a que des choses. Et c’est tout.
      Ecrire pour que cela soit la seule évidence possible.
Créer des êtres de vie avec des mots. Et créer des mots avec des êtres de vie pour les recharger de présence et d’invention.
      Ecrire pour faire l’inventaire de nos joies d’avoir grandi. D’avoir mis des bas résilles et des talons aiguilles. Ecrire pour affirmer que c’est extra d’être une fille… « … Moi je tresse mes cheveux, je les parfume… »
      Ecrire pour que le désir soit un chat ronronnant sous nos doigts.   Ecrire pour empêcher qu’on mette les chats et les femmes sur des bûchers. Nos mots sont des extincteurs habiles. Des extincteurs de haine rougeoyant à l’intérieur des regards vides. Vides de vie.
 
      « Aujourd’hui, j’ai quinze ans.
      Je suis une jeune fille, comme dit ma mère.
       Et j’ai aimé ces mots-là dans sa bouche à elle. La première fois qu’elle ,a dit « Maintenant tu es une jeune fille ! » j’étais fière parce que dans son regard, dans sa voix, il y avait des promesses magnifiques pour moi. Ma vie scintillait dans ses mots. » des filles et des garçons
                                               
 
      Nos mots sont des allumeurs de rêve et de présents dénudés.
      « … Je ne veux pas qu’on traîne les étoiles de mon désir dans la boue. » Ecrire pour que le désir s’empresse aux portes de la cité comme un djin malicieux.
      Ecrire pour dire que le temps des vieilles hontes est passé et qu’il ne repassera pas par là. « … Il faut se mettre un voile sur la tête pour éviter qu’ils nous souillent ? »
      Ecrire pour cesser d’avoir peur et d’être l’objet de la peur de l’autre. Ecrire pour expulser le mot « mal » de tous les dictionnaires. Ecrire pour ne plus être obligés de vivre et de crever dans une cave. Ecrire pour un regard aimant et fraternel.
 
      « Je ne veux plus participer au langage qui fait de nous des bêtes de crainte. Je me lave de toutes ces insultes qu’on entend, de tous ces gestes obscènes, de tous ces interdits qu’ils jettent sur nous pour se protéger de leurs désirs. »
des filles et des garçons
Asuivre…

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Vendredi 14 octobre 2005 5 14 /10 /Oct /2005 00:00
Vendredi, 14 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
Une fille qui écrit sans papiers
 
 
       Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur macadam city blues vous connaissez ?
 
      Gare du Nord.
 
      Sous la verrière l’hiver souvent c’est la nuit de bonne heure et alors les gens qui attendent un de ces trains qui les emmène toujours quelque part sont agglutinés collés tout contre le fanal orange qui réchauffe les doigts gelés et les oreilles picorées d’embruns.
Le fanal orange est un de nos totems des villes à nous debout au milieu des halls tempêtes et grands vents qui nous infra-rougent et qui rend la bande des rats habitant dans les HLM des rails à une profonde terreur.
      C’est surtout au creux de la nuit rousse qui fume son vieux mégot jusqu’au bout quand il y a plus dans les halls des gares que les machines suceuses dont le corps métal gronde d’eaux savonneuses et de produits détergents conduites par des hommes blacks à la peau frissonnante d’écailles outremer… c’est surtout dans la nuit que les fanals orange sortent les errants de la nuit de leur désespérance.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Non… elle ne sait pas trop comment qu’ça s’est fait leur atterrissage au milieu des espaces des rues pavés et mousses et puis braise bitume qui suce la peau du dessous des pieds à Marion et au chien Sentinelle… Juste elle se souvient qu’elle a glissé facile douceur du strapontin de l’appartement surchargé le samedi de cartons bourrés de bouteilles coca et sodas Clic-clac !
 
      Il faut dire que dans l’appartement qui est pareil à tous les apparts du block et les autres blocks aussi des centaines avec le paillasson d’en face où la voisine hurle des choses dans une langue et personne y fait attention… vous entendez ?… il faut dire que dans l’appart des blocks on est pareils que les grains de sable sur le dos d’la dune du désert qu’elle a pas fini d’imaginer… Marion… On grouille on glisse on dérape et on finit emportés ailleurs par des destinées pas possibles. Clic-clac !
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Et puis y avait encore les autres les petits et le père et la mère qui s’trouvaient bien dans le ventre des choses d’acier qui habitent avec nous et qui voyaient pas pourquoi elle encombrait le passage du couloir qui va aux WC son matelas traîné là pour respirer prendre l’air dans les prés mouillés du petit matin thym et romarin… fiche le camp… et le chien Sentinelle qui monte la garde couché dessus…
 
      Gare du Nord
 
      Au moment où du dernier train de nuit déboulent les voyageurs venus d’une citadelle claire-obscure s’ébouriffent secouent réveillent les godasses lourdes de ces quais à prendre à revers on sent monter l’odeur l’unique la pas imitable qui tient aussi les moustaches des rats inquiets en l’air dans la lumière cendre orangée de la savane qui n’dort jamais que d’un œil.
      L’odeur café noir très fort à l’intérieur de la baraque où le type déjà absent avec ses draps au-dessus de la tête dans son lit sueur et cauchemars des trains qui cognent les tamponnoirs boum ratataboum ! remplit les dernières tasses pour les ouvriers blacks gros iguanes princes fiers des nuits baroques d’Afrique qui ont largué un peu leurs machines suceuses qui noyant l’ultime le mégot rose de la nuit.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Comment elle est arrivée là Marion et le chien Sentinelle dans ses pas ça a pas d’importance au fond mais c’qu’il faudrait c’est quand même une couverture avant l’hiver vu qu’à l’intérieur des parkings et des halls d’immeubles c’est sur le sol béton goudron qu’ils dorment tous les deux et ça met partout des épines de froid qui font drôl’ment mal ! Ouais… c’qui faudrait c’t’une couverture mais c’est pas gagné…
 
     
Gare du Nord vous connaissez ?
      C’était au milieu de l’automne quand les marrons nous roulent luisants entre les pieds et que ça crépite sur les couvercles de tôle troués renversés la peau écartelée des châtaignes au-dessus des braseros roses. Je venais de passer le week-end quelque part dans ce Nord où quand j’étais adolescente on voyait les torchères des fonderies faire à la nuit des traîneaux de feu qui se cassaient dans l’obscur en petits glaçons étincelants qui gémissaient. Pfuitt… pfuitt…
      Prise par ce qu’on m’avait raconté le silence des mots qui fracassaient ma mémoire des temps où on avait tout quitté de ce milieu social et des parents qui nous voulaient le moindre mal avec dans les oreilles des ressacs de phrases qui parlaient encore de la condition ouvrière… des luttes fraternelles avec les armes pointées de la maréchaussée contre les camarades… j’ai bondi hors du wagon de ce train de nuit quand les hommes et les femmes de ménage seaux balais sacs poubelles bleus… il y a tant de bleu dans la vie des gens sur macadam city… à plein bras attaquaient la carcasse morte pour un bout d’heures de ce corps à l’intérieur duquel j’avais traversé l’ombre à cheval sur des rails chevaliers mystérieux et fiers.
      Un reportage… sans doute ce mot vous époustoufle un peu alors que vraiment y faut pas… Un reportage sur les gens qui vivent dans le Nord là-haut… c’est loin… on n’sait pas… qui vivent comment alors que du travail dans les aciéries… dans les mines… dans les filatures avec les tuyaux métalliques au sommet des cuves pleins de couleurs… c’est joli… qui dégoulinent s’évaporent… s’envolent papillons et avec des petits bouts d’ailes de leurs poumons aux ouvriers blacks… Un reportage… tous blacks il me disait mon père quand il y’allait dans les filatures… tous blacks… qu’est-ce qu’ils sont devenus ?
      Un reportage sur les gens… ils avaient appris à vivre ensemble… on s’aimait bien… il faudra leur dire n’est-ce pas … et  maintenant ici il n’y a plus rien… mais nous on continue vous savez… il faudra leur dire… le travail… le travail c’est important… il faudra leur dire qu’on existe encore…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Hommes femmes de ménage serpillières seaux avec eau savonneuse balais sacs poubelles en plastique bleu… un coup de poing au creux de ces nights sur macadam city…
Le travail c’est important… et nous qui nous étions battus il y a… notre jeunesse rebelle à grands coups de crocs pour que le travail nous ronge plus la chair sur l’os… battus pour que les machines plus jamais elles mangent les mains des ouvriers…
      Quand donc le wagon rempli d’escarbilles de charbon noir-roux et de billes de verre nos rêves multicolores s’est-il renversé et que tout le trésor de la vie des gens nous a filé entre les pattes ?… Quand ?… Ce qu’on s’était mal débrouillés alors…
 
      Gare du Nord Gare du Nord c’est une histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse loco à vapeur…
 
A suivre...
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Jeudi 13 octobre 2005 4 13 /10 /Oct /2005 00:00
Jeudi, 12 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
Des poupées et des anges 2
 
      Dialogue à partir du livre Des poupées et des anges, de Nora Hamdi Ed. Au Diable Vauvert 2004
 
        Ici le thème abordé est très différent de ce qu’on a pu lire dans Dans l’enfer des tournantes de Samira Belli ou bien dans La noce des fous de Mounsi, deux des principaux livres qui ces dernières années racontent avec un minimum de vérité et de poésie « l’enfer des périphéries », sur deux registres presque opposés mais où on retrouve la mise en question du lieu et d’une certaine société traçant une frontière rouge barbelée entre les « gens des banlieues et les autres ».
 
       L’histoire de Chirine et de Lya s’inscrit dans le domaine de l’intimité, du cercle familial et de ceux qui en sont très proches au point d’y entrer par une sorte d’imprégnation émotive et sensible.
Le récit se déroule grâce au regard que chacune d’elle porte sur son existence de l’intérieur sans psychodrame exagéré, sans violence complaisamment décrite, et avec pourtant une lucidité qui le rend passionnant en ce qu’il offre des pistes nouvelles afin de comprendre l’aventure qu’ont à vivre au quotidien les jeunes filles des cités.
Pour Chirine l’aînée dont la beauté joue le premier rôle « … sur son passage, les yeux baissés n’existaient plus… » une seule impression : « elle trouve le temps, l’ambiance de son décor, moches, dégueulasses, crades. Rideaux. Fermer tout ça. Etre ailleurs… »
     
        Inventer à n’importe quel prix le chemin pour sortir de là, le chemin chic qui mène aux mondes ambitieux de la mode, de la publicité, monde fric et choc qui fascine forcément quand on vit dans un block de banlieue et qu’on a un corps de fille.
Cors à vendre, à monnayer en échange de… corps qui est un produit mettant en valeur d’autres produits sur la chaîne du tout consommable qui ne s’arrête jamais de tourner.
      Chirine par l’intermédiaire d’Alex qui « l’a remarquée, l’a accostée, lui a dit qu’il était agent… », saura s’intégrer au système qui fabrique et qui vend, même si celui-ci au départ semble extérieur, ce qui prouve combien il ne l’est pas et combien également les marges servent à consolider une cohésion sociale dont la violence est très équitablement distribuée.
 
       Pour Lya sans cesse en révolte et silence, marquant le pas de tous les refus, et essentiellement celui de plaire, le choix est inverse et son excès même renvoie à celui de Chirine qui pose déjà la question d’un moyen terme possible dans un contexte où les choses sont données comme insupportables au départ. Lya qui tient tête au père sans lui faire face directement « … hors de moi, je toise mon père bien comme il faut et je trace dans ma chambre… » est passionnée de taekwondo et dont les deux amies Marie et Wanessa sont aussi des rebelles, ne pose pas la question de la façon dont le fait Chirine : quel moyen pour partir de là quel que soit le prix à payer ?
      Pour elle, vivre dans la cité c’est se coltiner les autres, les regarder et peut-être les aimer. C’est en tout cas l’envie de savoir ce que ça signifie être là aujourd’hui, et d’expérimenter tout ce qui peut être passionnant hors du milieu familial où l’ambiance semble plutôt glauque. D’abord l’amitié avec les filles, cet échange complice qui va permettre à chacune des trois de trouver une piste pour un avenir possible dans un lieu où il faut constamment traquer et inventer son quotidien.
 
      « Marie est blonde, coiffée comme la princesse Leïla de La Guerre des étoiles, jupe courte et jeans, baskets, socquettes blanches les mains dans les poches et les yeux rieurs, elle m’attend. Je me jette dans ses bras. (…)
      Derrière, Wanessa arrive en courant. Avec ses cheveux tirés en arrière, sa peau ébène et ses jolis yeux en amande, on croirait qu’elle vient de traverser le désert pour échouer dans la ville. Elle saute sur le dos de Marie, la serre dans ses bras. Puis, le sourire ravageur, la dévisage. « T’es là pour tout le temps ? » Marie renifle, sourire en coin : « Normalement ouais, si personne m’énerve… » Des poupées et des anges
 
      Et voici ce qu’en dit Nora : « Mon roman est un questionnement sur la situation, la position au sein de la famille. C’est le point de départ dans la vie, l’endroit dans lequel nous allons être moulés. Les premières figures et images masculines ezt féminines que l’on découvre sont celles de la mère et du père. Les premières années, on les imite, on apprend la vie, et c’est en les voyant se contredire qu’on va se construire pour trouver sa place.
Par la suite, les autres exemples de notre entourage vont nous faire réfléchir sur ce que nous voulons, chercher en permanence notre position celle que nous souhaitons, que nous désirons. L’apprentissage de la vie quand on est une fille dans ce monde où la femme n’est pas totalement entendue et respectée tant pour ses désirs sexuels qu’intellectuels n’est pas encore arrivé. Dans la société, l’égalité entre homme et femme n’est pas prise en considération. »
 
      A la comparaison entre le personnage de Chirine et ce qu’a pu vivre Samira Bellil et qu’elle raconte dans Dans l’enfer des tournantes, voici ce que Nora répond : « C’est à force de nous montrer l’image d’une fille qui se prostitue à cause d’un contexte familial difficile que l’on croit que c’est la seule raison pour laquelle ce genre de situation existe. Dans mon roman, c’est une certaine mentalité de la femme-objet qui conduit à cette forme de prostitution subtile.
Ce ne sont pas les femmes qui décident de leur sexualité et ça se passe aussi bien dans des milieux bourgeois. C’est toute la différence et le contraire, que je démontre, entre le très déchirant livre témoignage de Samira Bellil et le mien. Le lien qu’on peut trouver entre elle et moi, c’est que nous sommes de la même génération, françaises d’origine algériennes et que nous parlons de sujets encore tabous.
Dans mon roman, Des poupées et des anges, le personnage de Chirine donne l’impression qu’elle maîtrise son corps, ne se sent pas victime. Dans les milieux riches c’est très présent. La différence, c’est que sur le sujet c’est le silence radio car on achète la parole très cher, donc forcément, peu de personnes sont au courant. C’est souvent que l’on rencontre des gamines à qui l’on fait croire que ce qu’elles font n’est pas de la prostitution, on normalise l’acte, on leur fait croire qu’elles décident elles-mêmes, croire qu’elles sont modernes, avec tout de même, comme toujours cette carotte, cette contrepartie de l’argent ou d’une position qu’elles pourraient acquérir, comme c’est le cas dans mon livre. »
 
A suivre…
 
Livres cités : Dans l’enfer des tournantes, Samira Bellil Ed. Denoël, 2003
                    La noce des fous, Mounsi Ed. Stock, 1990
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mercredi 12 octobre 2005 3 12 /10 /Oct /2005 00:00
Mardi, 11 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
C’était un beau jour d’été
 
 
        Jeudi, 18 août 2005
C’était un
beau jour d’été.
      C’était un beau jour d’été qu’on a entrepris notre voyage au cimetière du Haut-Meudon sans rien savoir de cette banlieue-là drôlement plus chic que la nôtre sans doute mais petite campagne aussi d’après ce qu’en raconte Céline surtout dans D’un château l’autre où on est plongés au cœur de l’atmosphère des lieux comme si on n’devait pas ignorer ça.
      C’était un beau jour d’été… et on n’pouvait pas faire une chose si terrible l’ami Louis et moi vu qu’on a la même horreur des cimetières dans une saison qui ne nous aurait pas donné toute sa chair pour se nourrir sur le chemin vous comprenez ?…
       C’était un beau jour d’été pour rendre visite à Céline au cimetière du Haut-Meudon avec quatre cailloux ronds et doux d’océan au fond des poches. Quatre cailloux d’océan roses et gris que le sable nous a donnés pour les poser dans la main de l’homme qui écrit… et qui écrit encore bien plus loin que sa mort… Bien plus loin que la mort.
      Des cailloux ronds et doux que l’océan neige sur nous et la coque de notre beau navire dévasté.
      Neige sur nous et nos pieds nus au milieu de la baie effarée de Saint-Malo née de deux poignées de sel jetées là et qui n’attend rien de personne.
C’était un beau jour d’été… et les cailloux ne pesaient pas lourd au fond des poches de nos jeans quand on a débarqué à la gare du Haut-Meudon en se tenant fort par la main comme deux enfants.
Le soleil nous léchait gentil les oreilles et on marchait un peu vers le cœur de la ville par ses petits chemins tapissés de goudron et de laine aussi. Pfuitt… pfuitt… vous entendez ?
      La laine rêche et tendre des mots de Céline ses explosions galactiques sur feuillets quadrillés anciens de la délicate sauvagerie qu’on connaît.
      C’était un beau jour d’été… et Meudon je n’sais pas si vous connaissez mais c’est un endroit bourré d’étrangetés et de féeries. D’abord y a la Seine tout en bas et son vieux sentier de halage et malgré la folie des automobiles vroum ! broum ! vroum ! qui vous passent et qu’on se sent presque peau de chat étendue sur macadam city blues c’est un coin à pas laisser de côté à cause des péniches.
Les péniches elles font château hanté en dedans de la végétation et des eaux vertes qui les tiennent par en dessous et leurs boîtes à lettres tôles de conserves et bouts de planches rafistolées ficelles vous mettent au parfum.
      Vroum ! broum ! vroum ! y a bien des gens qui habitent là !
      C’était un beau jour d’été… Bon mais j’exagère… quand on a débarqué l’ami Louis et moi à la gare du Haut-Meudon les gourmandises cachées de c’coin de la banlieue tout en bas entre les boucles de la Seine qui faisaient de Céline le grand aventurier de tous les ports… Londres… New York… Saint-Malo… un flibustier qui pouvait pas s’empêcher de cavaler descendre sautiller par les sentiers de Meudon pour s’en aller soigner sa vieille patiente Madame Niçois boitillant gidollant à travers la nuit rousse du début de l’hiver… vroum ! broum ! tagadaboum ! … ah ! oui j’exagère parce que tout ça pour de vrai on le connaissait pas.
      Nous on revenait juste de l’océan par des sentiers de mures où on peut se balader quand on a pas les sous qu’il faut pour s’enfourner au milieu des cavalcades automobiles dans le sillage d’odeurs à pas tenir et des bruits qui hurlent au fond du tunnel d’nos oreilles vroum ! broum ! vroum ! vous entendez ?
      C’était comme ça sûr que Céline il les entendait aussi avec les sifflements crachements que ça voulait pas le lâcher alors il descendait par le Sentier des Bœufs et il l’avait lui tout comme nous la mirifique incroyable coulée jusqu’au Pont Mirabeau qui tend gris son dos de chat là-dessus.
       C’était un beau jour d’été… et on revenait de l’océan météorite émeraude mouvante tombée en plein dans les sables qui n’pouvaient pas le contenir. Alors ça débordait et on en avait plein nos marmites de rêves de son écume sur nous.
      Galactique aussi l’océan qui crépitait turquoise parfois et à Saint-Malo ramasser les galets roses et gris qu’il avait largués là pour nous vu que Céline il y venait souvent et qu’il aimait bien on y était venus par hasard.
       Par hasard on avait débarqué à la gare du Haut-Meudon en se tenant bien fort la main et ce qu’on avait vu tout de suite sortant le nez au vent à flairer les odeurs du lieu qu’on n’connaît pas comme les animaux sauvages pour apprivoiser les alentours c’est que Céline avait rien exagéré … ici partout ça monte vers des hauteurs qui devaient pas fort attirer la clientèle.
      C’était un jour d’été très beau et nos paumes étaient mouillées de sueur et nos pas réunis comme sur le sable où on avait marché longtemps au bord de l’océan installé là météorite émeraude laissaient des traces de peine légère sur macadam city blues avec l’odeur salée et le bruit des petites vagues copines dans la tête … vlouf ! vlouf ! vlouf !
 
      C’était un jour d’été et on marchait marchait l’ami Louis et moi dans de la peau épaisse de silence pareil que sur le corps d’un chat mort mais alors on ne l’avait pas encore découverte tourbillons et raidillons planqués sous des allures trottoirs ordinaires bien comme il faut mais quand même on se doutait… non… on n’l’avait pas encore dénichée le Route des Gardes avec le funiculaire de l’autre côté de la tranchée automobile vroum ! broum ! vroum ! qui montait vers le cimetière du Haut-Meudon où un grand navire de granit gris nous attendait.
A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Lundi 10 octobre 2005 1 10 /10 /Oct /2005 00:00
Jeudi, 5 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite…
 
Une fille qui écrit sans papier
       
     Gare du Nord vous connaissez ?
 
     … Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Un lieu de passage vers tous les horizons de macadam city blues quand n’importe quel animal des brousses et de la savane rouge trop rouge qui fait aux troupeaux de rats anthracites des moustaches incandescentes est rentré dans un trou profond profond…
      Et même la bande rebelle des éléphants blancs qui fait partie de nos totems familiers est plus là pour s’occuper si on a la possibilité d’où crécher le soir l’moment fatidique et grave d’angoisse où les lucioles d’électricité s’allument chez les autres.
 
      Gare du Nord.
      Sous la verrière ça s’écoule blues blues toujours et en dedans pas de becs de gaz pour mettre de bonne humeur les abonnés du trottoir macadam qui vont s’la passer dehors la nuit parce qu’à l’intérieur du hall courants d’air et galipettes d’écureuils y a un moment où ça ferme forcément.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Pour sûr que c’est pas là qu’elle dort la nuit vu qu’la nuit y vaut mieux s’dénicher un coin sans les lucioles d’électricité… un coin où personne y peut v’nir voir.
      Non… c’est pas là la nuit… mais l’jour oui quand elle écrit pas avec les craies d’couleurs d’la boîte piquée chouravée aux étalages pas méfiants d’la papeterie qu’est pas loin sur l’Boulevard… les craies d’couleurs c’est joli… ça lui rappelle quelque chose mais ça a trop du mal à r’monter dans les tournicotons d’son cerveau plein d’brume…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Ouais… alors j’vous disais quand elle écrit pas dans l’coin là à l’entrée où les vigiles bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la laissent faire vu qu’c’est plus dans l’enceint de la Gare com’ils disent ou qu’elle prépare pas à grailler un’ p’tit’ marmite sur le réchaud buta que les types d’la SAMSOC lui ont r’filé pour le chien Sentinelle et pour sa pomme avec c’qu’y a dans la boît’ de conserv’ quand y en a… elle dort l’hiver qui arrive souvent et les autr’ saisons aussi sous la bâche plastique verte d’armée qu’est très bien pour la pluie.
      Et le chien Sentinelle il monte la garde sur le fourbi vu qu’Sentinelle com’ son nom l’indique y n’dort que d’un œil. Dehors là… dans macadam city blues le chien Sentinelle et elle ils sont les rois du monde… y’ pas à dire.
Gare du Nord
      Quand les gens déboulent de la banlieue Nord toujours plus vers le Nord… Epinay… Saint-Denis… Ermont… Pontoise… des bleds qui vous donnent l’envie d’être un train de ligne comme disait mon grand-père le cheminot pendant des années sur le réseau du Nord… vous savez un de ces trains qui ont le museau de la motrice pointu argenté pareil à l’étrave d’un grand navire et pareil à celui des rats anthracite… le museau…
      Oui c’est ça… un train de ligne avec le corps tout rond d’acier s’enfonçant au creux de la nuit effarée semblable aux oiseaux nickel polis de Brancusi le sculpteur d’oiseaux.
Un train de ligne qui ne s’arrête nulle part et qui emporte avec lui dans tous ses estomacs de wagons liés au même sort des gens inconnus à travers les Gares obscures des grandes cités endormies.
Oui c’est ça… être un train de ligne elle en a toujours rêvé et crever de plein fouet à l’aube la peau ocre rouge de la savane endormie juste avant que les troupeaux d’éléphants blancs entrent dans les petits lagons vert jade où ils s’arrosent de boue rose pour se laver.
 
      Gare du Nord.
      Quand les gens déboulent de la banlieue où on se grise d’odeurs café-crème et pains chauds qui font déjà du bien entre les doigts si on les serre un peu le matin quand on est encore gros plein de sommeil… Gare du Nord quand ils déboulent par le dernier train de nuit les gens c’est sur les bandes de rats anthracite gentils qu’ils marcheraient tant ils sont là comme des gardiens tranquilles des lieux juste avant que les derniers militaires, mitraillette bandée vert de gris aient fichu le camp. Les rats…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Elle ne sait pas trop comment elle a atterri là pour commencer sur macadam city blues Marion avec le chien Sentinelle … la musette et la bâche militaire pour la pluie c’est drôl’ment bien mais le froid alors … Y faudrait une couverture et ça c’est pas gagné… P’t’être que les types du SAMSOC des fois…
      Le SAMSOC c’est l’camion de ceux qui s’occupent des gens dehors du cricuit… dehors d’la vie… dehors de tout comme eux quoi… mais eux c’est d’accord. Sentinelle et elle ils en avaient pour le dire fini d’la mauvaise compagnie et du bocal où on mijote famille et ouistitis…
Ouais c’est ça … Marion et Sentinelle ils en avaient eu mare un d’ces jours du strapontin dans l’appart débordé où c’était quand même chez eux… et voilà… Clic-clac ! C’est l’bruit exact qu’il avait fait l’strapontin en s’repliant et en les laissant partir sans un regret pour sûr…
 
      Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur macadam city blues vous connaissez ?
A SUIVRE…
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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