Tout au fond
Epinay, dimanche, 6 mars 2011
Et si ça n’était que le désespoir
Tout au fond la maladie de l’enfance sur la paillasse salée des brumes
Hautement gribouillée dans la troupe verte morte
Des cahiers perdus le jour des noces de jasmin
Avec madame l’insouciance mon petit tonneau de peurs vidé
Tout au fond on s’évertue les bombes à solitude et tant de chiens attendront
A la surface le sourire des singes les sauve on néglige leur cave aux parfums manguiers
Litière sale nourrit ses marguerites premier acte
Comédie de la joie rouge qu’on ne nous enferme pas aux asiles d’aliénés
Ils sont les seuls à avoir les clefs des maisons d’âge sans portes des stades aux caillots d’herbe
Des cachots écailles d’or grouillant ongles sang de la viande à volonté au midi d’abattoirs
Pendus nos rêves chauves‑souris leurs bains de nectar baobab anneaux d’argent par les pieds
Et si ça n’était que le désespoir
Tout au fond les trains verts à bidasses personne sur le quai pourrie l’enfance passe
Marionnette fils coupés on ne ramasse pas rosée des plaies qui saignent dessous
Dessus au premier rang de l’orchestre les parents les amis applaudissent nus comme des vers
Vêtus de soie et de diamants menteurs cousus les fils blancs de leurs rires
Les tours que nous leur montrons royaume azur cachettes à joyaux légers d’eau
Nos fantômes frais des grimaces marguerites les doigts mineurs de colibris
Sur la scène des acrobates d’aube pas de méfiance cartes biseautées sans cesse ils jouent
Avec nos âmes poèmes mûres sucrées qui s’épouillent de petits météores
Leurs charniers sont prêts les balles grognent entre leurs dents
Et si ça n’était que le désespoir
Tout au fond les enfants d’Afrique assis cassant les pierres à or marteaux du temps
Qui bat dans leurs paumes épinglées ne s’envoleront jamais les femmes de mineurs
Vieilles noyées au creux des baquets d’absence et des poumons qui braient l’hiver
Des symphonies fantastiques les hommes de vingt ans dans les trains verts
Leur jeunesse cassée au djebel torture tessons de mémoire fracas des sanglots bleuis
La pitié obscure déjeune dans les tranchées gamelles débordant de langues coupées revenants
Lambeaux de chair et d’écorce recousus Notre‑Dame des abattoirs la Villette sur Somme
Tout au fond les chats partis avant que nos villages communs
Inventeurs de Jacqueries nouvelles soient classés néant murés nos rêves chauves‑souris
Aux souterrains des Camisards nos ruches transhumances fossiles
Nos incendies salamandres empaillés par les gourous qui vendent le vent la neige
Les ruisseaux les pierres du cimetière éparpillées sur la cuirasse des iguanes endormis
Aux tribus préparant le retour des rois et leurs troupeaux d’esclaves blancs
Tout au fond la peau de la dernière ourse polaire qui sèche noire à Barcelone
Les loutres dressées pêchant dans le delta du Bengale un butin de misère et de dignité
Les citronniers arrachés de Palestine et leurs racines de sable les grands baobabs du Mali
Et leurs ventre griots assistant à la danse des masques singes blancs singes noirs
Et si ça n’était que le désespoir
Tout au fond l’histoire qui marche sur nos traces la rivière que la boue boit à la gorge
Derrière la maison du garde‑barrière les iris bleus par‑dessus les labours des rails rouillés
Mouillés de pommes sauvages parfum lilas plus aucun train ne passe par là
Compagnons l’enfance est en dessous
Dessus quand on descend sans un sou du dernier wagon sueur froide odeur goémon
Voyageuse resurgie d’Atlantide avec le burnous rouge qui ne paie pas de mine
Mêlée aux fiers fellahs aux bédouins couronnés d’indigo aux paysans aux ouvriers peuples
Et beauté il n’y a personne sur le quai
C’est encore le sourire des singes qui nous sauve de la maison des fous
Derrière le grillage nous amassons des mangues des grenades et des chaussures
Avant de retourner à nos caves mais nous n’attendrons pas que les chauves‑souris repeignent
Nos nuits étoilées et qu’ils lancent le chasseur de chiens d’Alger et ses armées à nos trousses
Et si ça n’était que le désespoir
Tout au fond qui allume les flambeaux d’Arabie torchères aux puits jasmins esprits du sel
Mamelles de sable des nourrices qui balancent leurs seins généreux et calmes
Jusqu’au cœur des cités leur lait pour les lampes claires de la bonté
Seules armes aux poings des enfants guerriers venus du Sud qui nous demandent
D’écrire avec eux l’histoire du retour au pays des griots et de la parole
La parole nomade n’a pas besoin d’idoles de papier elle revient à sa première grotte
A ses hululements écho strident de nos langues plantées sagaies qui agrandissent la plaie
Des livres qui ne saignent pas
Tout au fond les chauves‑souris dansent le jus des fruits coule dans leur cou fourrure
Roussettes fardées de graines de lune mes sœurs rebelles chassons leurs machines à sous
De nos places rendues aux rosiers crème de Damas installons nos tentes de bédouins
Nos souliers de feu au milieu de leurs gares effondrées leurs trains ont déraillé hier
Pendant qu’ils nous trahissaient
Et que nos âmes colibris renaissaient dans d’immortels météores.
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