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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Petites notes de lecture

Jeudi 13 mars 2008 4 13 /03 /2008 23:04

Ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane  2

undefined   Epinay-sur-Seine, jeudi, 28 février 2008

 

Ouais c’est vrai… vous n’me croirez peut-être pas mais ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane… ta ta ta ta ta !… et comme je vous l’ai dit il lui manquait la lettre “ e ” à son clavier qui ressemblait à une des impasses aux pavés un peu déchaussés de cet arrondissement parisien où j’avais refait mon terrier rebondi Hop ! sauté à pieds joints par-dessus la voyelle essentielle et mon passé pas si simple… je m’étais bien habituée… Du côté de la rue de Vitruve Passage Dieu Impasse Satan ce vieux 20ème rasé dégommé bourgeoisé nickel alors qu’il était plus zone que la zone… c’est là que je m’étais rapatriée avant de repartir en trombe direction ma banlieue d’origine et ses fouilles bourrées de sucreries qui nous niquaient les dents et qu’on raflait à l’épicier du coin qui nous voyait venir… roudoudous bleu azur vert pomme rose grenadine…

Ce 20ème là alors il était comme je vous causais plus banlieue que la banlieue et les poèmes de Blues Bunker que Jacky mon poteau d’y a quelques 25 berges a accompagnés de ses photos du jardin solidaire de l’Impasse Satan on a bien fait d’y aller à répétition tant que ça a duré le jardin et encore pas assez il était drôlement chouette avec son p’tit cinéma en plein air ses allées bricolées de matériaux de récup pas ordinaires ses sculptures sauvages et ses plantes qui en faisaient un lieu de création primitif absolu… tout ça arrangé par une bande de jeunes Blacks et leur assoc de quartier formidable… et maintenant y’a un immeuble gris béton à la place c’est comme ça… Les poèmes de Blues Bunker je les ai tapés aussi sur Calamity Jane… Clic-clac… clic-clac !…

Et Hop ! ce moment-là je créchais rue de la Réunion notre quartier bien métisse à côté de la petite place et du marché où y’a eu le campement des Maliens pour qu’on cesse de les traiter en animaux ma petite piaule moisie aussi fraîche que les frigos à poisson du port de Saint-Malo l’hiver ça fait des années que je me frotte les doigts quand j’écris mes doigts silex à étincelles… J’ai jeté toutes mes fringues pourries en tas par terre ça m’a fait de la place pour la dizaine de cahiers à petits carreaux que j’avais achetés grand format radical les mots m’arrivaient comme l’eau à un ruisseau en ce temps d’où je vous cause j’en avais bien besoin…

J’étais encore pas sûre… J’avais pas balancé mon gros sac de peinture par-dessus bord des couches et des couches que ça me faisait ces croûtes papillons aux ailes engluées dans la boue de mes angoisses… vingt ans de barbouille à donf on n’se débarrasse pas facile… Ce que je m’étais rempli le crâne d’erreurs alors !… Calamity Jane ça a été ma première arme de liberté tournée face à moi-même ta ta ta ta ta !… ma mitrailleuse à répétition braquée sur mon corps absent coincé au centre de sa coquille de peinturé séchée craquelée ces restes d’un festin qu’avait pas eu lieu jamais…
undefined L'ogresse du jardin solidaire   Photo Jacques Du Mont

J’faisais pas partie des convives moi et ma fascination bornée… ma charrue… ma dévotion d’enfant de cœur devant les toiles des peintres qui m’avaient fait survivre toutes ces journées à essuyer mes pieds sur les paillassons des boîtes de pub de Neuilly quand je leur rapportais photos et ektas du labo où je marnais… les ciboires dorés étincelants dans mes nuits… les maîtres que je m’étais donnés Rembrandt… Goya… leur lumière comme du lait nocturne et Vincent… qui faisait péter cramer sa nuit au centre du soleil d’Aix… ta ta ta ta ta !…

Calamity Jane c’était mon alliée ma camarade… avec deux doigts je l’ai écrit sur une page blanche… une de celles que j’ai enclenchées et puis j’ai fait tourner la molette plastique sans savoir du tout ce qui allait se passer… D’abord ça a été presque rien j’ai rempli la page de mots qui pouvaient baliser ma vie… des sémaphores… IMAGINATION… ANARCHIE… COULEURS… JOIE… REBELLE… POÈMES… SOLIDAIRE… ÉMOTION… MÉTISSE… PINCEAUX… FÊTE… ENFANCE… MONDE… CONTES… ta ta ta ta ta !…

A voir les petits caractères noirs s’aligner au milieu de la feuille comme une page de bouquin avec le bruit que moi qui ai pas vraiment l’habitude des armes à feu je savourais dans un frisson de plaisir drôlement physique… c’était une musique qui embarquait Clic-clac… clic-clac !… le rythme tam-tam qui faisait frénétique son effet ta ta ta ta ta ta !… le rythme des Blacks afro-américains des années 50 où je suis née ou celui plus langoureux des Cubains et des Sud-américains… la batterie d’Hard Blacky et la trompette de Donald Birds avec le piano d’Horace Silver… ta ta ta ta ta !… et je pigeais rapide ce qu’les autres écrivains les vrais Hank… Burroughs… Céline… avaient ressenti d’abord au bout des doigts et ça remontait pareil à des lézards d’électricité le long des muscles… c’était extra !… c’était bourré de vibrations… vrai j’allais m’éclater !…
undefined Dieu Carnaval  Jardin solidaire  Photo Jacques Du Mont

Rien à voir avec le travail laborieux que je me farcissais depuis que je m’prenais pour un peintre alors que j’imaginais au départ une sorte de danse au-dessus d’immenses papiers chinois et que l’seul moment où j’avais un rapport vrai avec tout ça c’était quand je broyais les couleurs entre la molette de verre et la plaque de marbre … son grattement régulier et joyeux… frutt… frutt… frutt… mêlé à l’odeur de l’huile de lin chaude et du vernis en train de cuire ça me donnait pour un instant l’illusion que ça y était j’avais le tempo entre les pattes et j’allais pouvoir me jeter sur la toile avec la liberté ensorcelée d’un joueur de sax… un de ces blues-man qu’on écoutait comme des fous quand on était ados sur le tourne-disques avec ses 33 tours vynils noir réglisse qui grattaient trop et que j’ai cru retrouver des années plus tard quand je zonais avec mon pote le joueur de guitare parmi les musiciens blacks les squatteurs de la rue de l’Ouest…

En fait quand j’y songeais j’en avais des choses à raconter… des histoires d’une période moins barbare qu’aujourd’hui probable mais on avait pas arrêté de frôler la mort… the death… dans les nights on écoutait Léo en attendant que les feuilles du canard soient prêtes avec mon copain le joueur de guitare… je vous raconterai… la nuit ça a toujours été notre grande complice notre demeure aux ailes de papier… on tirait nos tournées trois cents adresses de ce canard de pub à livrer Paris-banlieue avant six heures du mat… qui le dirait que le monde il est mené par ces engeances-là commerçants et vendeurs du temps des autres à ceux qui sont déjà esclaves !…

La machine tournait et nous crachait nos paquets de pub sous le museau en piles affolées on classait on faisait deux tas un pour moi et un pour mon pote le joueur de guitare… il buvait un peu il fumait beaucoup… on mettait ça dans les enveloppes kraft en se racontant les histoires d’un jour où tout ce monde qui nous menait par le bout de notre insouciance serait en cendres et on collait les adresses fallait se magner… quand la femme de ménage maghrébine se pointait elle aussi elle trimait by night c’était l’heure de partir… on lui servait un verre de coca le dernier pour la route… elle nous disait de pas faire les fous elle nous souhaitait la baraka dans sa langue… on enfourchait nos bécanes et Hop !…

Avec Calamity Jane j’allais pouvoir écrire pour la femme de ménage maghrébine… pour les putes de la Porte de St Cloud et pour la vieille clocharde qui dormait sur les grilles du métro du côté de la rue St Honoré… ta ta ta ta ta ta !…
undefined Le Jardin solidaire Impasse Satan 20ème   Photo Jacques Du Mont 2001

Calamity Jane je venais de la rapporter sous sa housse couleur grise pareille à sa grosse carapace métal à l’intérieur de mon gourbi elle pesait pas lourd et j’avais senti quand le type qui vidait sa cave quelque part dans le 9-3 je n’sais plus me l’avait mise entre les pattes contre un billet de cent francs que cette chose qu’ont fait sans doute tous les gens qui écrivent et qui ne sont pas sûrs que c’est pour de bon allait mettre un bazar terrible dans ma vie… A partir de l’entrée de Calamity Jane chez moi je n’pouvais plus m’arrêter…

C’était l’hiver je m’en souviens et j’avais allumé des bougies comme j’avais l’habitude avant de me mettre à peindre une sorte de cérémonie un rituel d’allumage et d’éteignage qui me permettait de rompre avec le reste de mon temps usé fripé râpé mon temps vendu pour rien aux patrons des boîtes de course… et à leurs clients déjà les managers friqués les Mickeys arnaqueurs en costard qui reluquaient leur verre de champ à la main nos paluches aux ongles noirs et nos blousons de cuir avec dégoût et envie le soir à la dernière tournée avant celle de la nuit où ils pionçaient pour sûr… on accompagnait d’un coup de bottes le démarrage de la bécane dans la lueur sucrée des réverbères… raouf raouf !…

Le petit bruit de l’allumette scritch… et mes poteaux joueurs de blues… un monde pour des géants… je peignais la nuit et l’éclairage je m’en moquais… la nuit c’était déjà mon territoire d’enfance je la guettais par la fenêtre de notre sixième étage à Aubervilliers… et les chiens du bidonville qui aboyaient à la lune ouaouf ! ouaouf !… quand elle se pointe moi je sors… dans les rues ou dans l’imaginaire c’est pareil… la solitude de ces moments a une épaisseur particulière on dirait un vieil édredon aux plumes légères et moelleuses où y’a plus qu’à s’enfoncer s’enfoncer… et le reste suit… et les chiens et l’écriture et la lune aussi… ouaouf ! ouaouf !…

Notre rencontre à Calamity Jane et à moi au milieu de la table basse jonchée de feuilles et de bâtons de colle ça a été une jubilation physique pas croyable aussitôt que j’ai essayé de taper un mot n’importe quoi sur ses touches qui ont répondu à l’urgence… Clic-clac… clic-clac !… J’avais déjà commencé à ressentir ça en raturant surchargeant découpant collant avec la gourmandise retrouvée mon texte gribouillé dans le premier cahier à petits carreaux et en rajoutant dans la marge à l’encre rouge ce qui surgissait diabolique… Y’aura plus jamais personne qui m’empêchera d’écrire avec un langage de chien au fond d’une cage à la fourrière ou de cheval évadé des abattoirs de la Villette !…
undefined Jardin solidaire  Photo Jacques Du Mont

Juste avant cette soirée singulière je déambulais au gré d’une sorte d’autisme… je butais contre les frontières coupantes aiguisées vives d’un territoire que j’avais tracé à coups de pinceaux vingt années ça faisait pas mal de coups de pinceaux et les murailles ruinées rétrécissaient sur moi à la façon des pièces mouvantes des châteaux d’Edgar Allan Poe… c’est là qu’on aboutit je crois cette étrangeté à son propre monde et à son corps aussi que les gens bien informés sur les désordres humains ont appelé la folie… quand l’angoisse rend la création impossible ce bouclier de feu… derrière on s’est planqué si longtemps et soudain on se trouve désarmé par une réalité beaucoup plus forte… on n’peut même pas traverser la rue tellement on a peur…

C’est qu’on n’a pas arrêté durant toutes ces années de s’éloigner des autres des gens au lieu de machiner un langage qui arrive à dire à raconter à dessiner ce qu’ils ont pas pu pas eu le temps pas eu la patience pas eu la force et la démesure… ta ta ta ta ta !… Moi j’avais tant voyagé à l’intérieur des toiles des autres les immenses ceux qu’on matte d’en bas nous autres les enfants d’ouvriers ou des gens qu’on dit ordinaires que j’en avais eu des images de grandeur absolue…

Ouais je sais… vous allez me dire et Calamity Jane dans tout ça on n’voit pas trop… Calamity Jane avec elle c’est simple en tapant de deux doigts sur son clavier ta ta ta ta ta !… et Hop !… en sautant par-dessus le “ e ” j’allais retourner là d’où j’n’aurais jamais dû partir là où François Villon allait ramasser la nuit du côté des gibets de Montfaucon des fleurs de sang de sperme et de salive où Rutebeuf essayait en vain de se protéger du vent d’hiver et des amis perdus où Edgar Allan Poe chassait la misère à coup de gnole et Jean Sénac errait à la recherche d’un frangin solaire avant de se faire planter au fond de sa cave vigie… c’est-à-dire dans la rue…

Pour l’instant elle était là sur ma table Calamity Jane et je venais d’enclencher la première feuille les doigts au-dessus des touches j’attendais avec au ras de ma peau des petits frissons de plaisir qui me disaient que quelque chose était en train de commencer là forcément quelque chose d’inconnu de nouveau c’était comme le premier poème que j’avais recopié à six ans sur mon cahier d’école et qui avait d’un seul coup farouche changé ma vie… et alors je ne le savais pas…

J’attendais et c’est venu au bout de mes doigts avec le bruit qui ne m’était pas encore familier Clic-clac… clic-clac !… une phrase que j’écrirai ensuite avant de commencer pareil au mot magique des conteurs… une phrase surgie du temps perdu dans les oubliettes des forteresses enfantines qui était à peu près celle que prononçait mon grand-père chaque soir quand venait sensuelle et désirable sous son parfum d’écorces d’oranges grésillant sur le poêle l’heure bleu nuit du conte…

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…            
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Barrière en bois Jardin solidaire   Photo Jacques Du Mont
 

                   A suivre...
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Vendredi 21 mars 2008 5 21 /03 /2008 23:51

                                    Camille l'entoilée...
“ Le manque d’argent a été toute sa vie sa préoccupation quotidienne et constante ( Asselin ). Non qu’elle fût dépensière ou prodigue, comme le croyait son père, mais la sculpture est un art dispendieux : les modèles, les praticiens, le marbre, l’onyx, la fonte en bronze engloutissaient ses modestes ressources. Tout est sacrifié à la sculpture ; elle rognait sur le reste : les toilettes, la nourriture, les distractions. ”   ( Dossier Camille Claudel Jacques Cassar )

Cette folie… Camille… Cam… seule et sans aucun moyen pour te tirer d’affaire dans “ le vieil immeuble du Quai Bourbon ” pendant que Rodin loue à l’Etat l’Hôtel Biron le futur Musée Rodin…

1909… Rodin aussi misérable que ses Bourgeois la corde verte qui pend à leur cou de bronze leurs pieds nus au milieu des aiguilles de pin et ces mains… toutes ces mains terribles honteuses… ce ne sont plus des mains de gloire dressées dans la blancheur vierge… pas des mains cierges mais des paumes de vase et de mousses et rien que des piafs qui viennent les grandir de leurs petits corps joueurs… Rodin et sa Duchesse de Choiseul “ une petite femme mince, vêtue avec une sobre élégance, compromise par un violent maquillage de son visage fané ” … sa Muse d’Amérique qui vend… vend… L’Amérique décidemment… le territoire des Indiens morts jongle avec l’art que la vieille Europe laisse pourrir dans des cabanes de jardin au milieu des cuvettes et des bidets…
Les mains  bronze
          1909-1912… Rodin vire à la folie lui aussi mais sa stature de mâle le protège… Rodin-Balzac se drape d’un manteau d’argile brûlé par la fermentation des marais… il faut qu’il oublie Cam à tout prix… qu’il l’oublie…
l’Auroreson aurore… l’Eternelle idole il y a un monde entre lui et Camille… un monde en costard et en chapeau à qui ça ne convient pas la poussière du marbre frotté jusqu’au coquillage qui éclabousse les blouses des ouvriers…

Camille… la forge de Vulcain t’a conçu des outils aux aciers bleus coupants et durs comme la ligne du rasoir frais de ton regard… la forge de Vulcain t’a ouvert ses portes de bronze et tu le laisse couler dans le creuset de plâtre femme volcan tu guides ta lave et tes fourneaux dans la nuit ne cessent pas… Cam… les pierres couchées de Carrare les onyx redeviennent les galets pâles les bagues vertes et or sous la peau usée de tes doigts… tu les frottes tu les polis tu les laves tu es leur océan… “ … mon groupe en marbre devient merveilleux, on dirait de la nacre… ”  
La Vague Détail Onyx  1896

                        “ Retirée dans une vieille maison de l’île Saint-Louis,

elle vivait toujours seule et très pauvre, entre les murs nus

et élevés d’un appartement complètement vide.

Sur des caisses d’emballages retournées, ses œuvres

en plâtre, de rares bronzes, des esquisses enveloppées de linges

limoneux composaient, avec deux ou trois chaises,

tout l’ameublement. ”

Dossier Camille Claudel Jacques Cassar

 

Cette folie… Camille… Cam… prise à l’intérieur de la toile que tisse autour d’elle le monde… une toile de vie et une toile de mort… à mi-chemin entre des laines d’ombre et de clarté… ce qu’ils ont fait aux femmes depuis on ne sait quand ce que les femmes se font… ne nous reste plus qu’à rêver que cette génération de femmes : la mienne… la nôtre soit la dernière à avoir dû l’expérimenter pour naître libre de la grande tisseuse la Reine Mère…
    “ … Louise-Athanaïse demeura hostile à tout rapprochement : elle n’ira jamais voir sa fille à Montdevergues… ” La grande tisseuse du monde qui nous a greffé cette tentation d’espace inouï en nous interdisant d’y ouvrir nos ailes de filles-oiseaux… D’elle nous portons la trace d’une soumission ancienne qui faute d’avoir trouvé ses mots pour se dire s’est inscrite dans notre pensée comme marque d’un féminin infâme…

Quant à Paul… “ mon petit Paul… la lune, un peu plus haut dans le ciel. Deux visages d’enfants éclairés par la lune. Deux paires d’yeux bleus, les uns plus sombres, les autres clairs, terriblement clairs… ” après la mort du père c’est Paul l’apôtre à la tête d’or l’écrivain à qui la fumée des encensoirs cache le visage de la sœur aimée qui prend en main l’enfermement de Camille…
          “ … Le lundi 10 mars au matin, a lieu l’internement à la Maison de Santé Spéciale de Ville-Evrard… ”

L'Age mûr détail bronze 1890
         Le 10 mars 1913… la folie… disais-je… C’est ce chemin tordu d’avance qu’il a fallu prendre à corps défendant… Y’en avait-il un autre ? Enfant… qu’on lui rabote ses plus ardents feuillages ! La folie… C’est cette gaine de fer moulée à vif où le corps est consentant à se faire du mal pour se punir de la vie qui éclate et qui n’a pas de droit dans ce monde… Aucune place dans ce monde où jouit la mort… Femme… entoilée au centre de sa toile… maîtresse-esclave qui s’entre-dévore en croyant tenir tête au monstre qui la broie…

Alors elle se désintègre… Elle se fragmente en mille éclats d’impuissance et d’ultra-bleu… Elle retourne à l’obscur de ses nuits… Elle s’éparpille à l’intérieur d’elle… cathédrale-grenade explosée… Elle devient la folle qui tourne dans sa robe rouge au milieu de ses pierres en feu… Telle qu’ils l’ont nommée pour lui passer l’ultime muselière… Invisible… Parfaite… Faisant génitalement et génialement corps avec son corps défendu…

Petite fille elle naît empoussiérée d’étoiles folles… Entoilée… Araignée…  

“ Si elles avaient pu se raconter toutes les quatre !

Quel secret leur cœur eût-il livré ?

Pour qui payaient-elles un si lourd tribu ?

‘ Hélène, pourquoi pleures-tu silencieusement

lorsque le soir vient ?… Ma bonne Victoire,

parfois tu enfonces ton poing dans la bouche comme

pour t’empêcher de crier - puis tu casses les noix.

Mais je vois tes mains qui tremblent encore… ’

Les yeux tristes de sa mère près du grand acacia en fleur.

Maman, mets la tête sur mes genoux, et dis-moi.

Nous avons le temps. ”

Anne Delbée, Une femme

 

 “ Maman et ma sœur ont donné l’ordre de me séquestrer de la façon la plus complète, aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre. ” Camille… Cam… pas innocent qu’elle soit sculptrice… Pas innocent qu’elle reprenne en charge notre destinée… Qu’elle reprenne tout ça à son commencement… Point zéro… Camille… parce qu’elle était la sensibilité la force la passion et l’intelligence… Parce qu’elle rayonnait d’une lumière de soleil opale… Parce qu’elle était une femme elle avait la faculté de se mouvoir entre dedans et dehors…

Parce qu’elle était une femme elle n’avait pas besoin de dominer le monde… Mais de le recevoir et de le transmettre… Camille… la sculpture… l’art le plus féminin quoi qu’on en croie… Parce qu’il se coltine avant tout à de la boue… de l’eau… et des corps nus qui se dérobent… Quel mythe de naissance ! Quel retour à l’essentiel ! Camille… un rêve sans cesse qui bouge… une coulée d’or profonde une vague verte qui monte le plaisir échevelé de donner naissance au monde… Seule…

 

“ Nous ne pouvons plus grand-chose, cher Asselin.

Il faut la laisser suivre jusqu’au bout sa route.

Libre. Si nous l’aimons… Un génie, Henry, vous savez ce que c’est ?

Une divinité qui dans l’Antiquité présidait à la vie de chacun.

C’est nous qui avons besoin d’elle, Henry. ”

Dossier Camille Claudel Jacques Cassar

Sakountala  détail bronze 1888
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Jeudi 27 mars 2008 4 27 /03 /2008 23:34

Ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane 3

 Epinay, mercredi, 5, mars 2008

               “ … ha, ha ! la rue n’est jamais en retard d’une vacherie, surtout lorsqu’on ne porte qu’une chemisette californienne blanche ( usée, qui plus est, par moins zéro ), aussi ai-je frappé à une porte – il était à peu près 21 heures et la scène se déroulait quasiment deux mille ans après que le Christ eut abandonné la partie, un homme des plus quelconque m’a ouvert  ( … )

Ecoutez, tout ce que je veux, ai-je répliqué, c’est une chambre, dehors, on se les gèle, je paierai le prix qu’il faudra, sans doute pas pour toute une semaine, mais le temps de reprendre des forces, ce n’est pas mourir qui est dégueulasse, c’est d’errer comme une âme en peine qui l’est. tire-toi, m’a-t-il lancé avant de refermer la porte. ” 

Charles Bukowski Journal, souvenirs et poèmes, Grasset, 2007

 

Je n’sais pas si vous avez déjà lu cette nouvelle qui appartient au Journal d’un vieux dégueulasse de Hank et si c’est non faut absolument que vous la lisiez au plus vite c’est une des choses écrites les plus sublimes que j’aie lue avec la préface de Mort à crédit de Céline… se ressemblent pas du tout les deux lascars mais pour c’qui est de la profondeur du désastre alors là ouais !… y a là-dedans le même amour désespéré et farouche de la vie et la même souffrance radieuse… Sûr que si j’les avais lus plus tôt je m’en serais sortie mieux de mon intime malédiction !…

J’imagine qu’on va trouver bizarre que je cite tout l’temps Bukowski pour démarrer mes petites chroniques alors faut que je vous cause encore un peu des dérapages nocturnes qu’on a de ces envoûtements qui ont que’qu’chose de terrible voire de dégoûtant… y a toujours le risque qui guette de se brancher direct aux tambouilles de cette bande de papivores frénétiques que sont la plupart des écrivains… Enfin de ceux qui se refilent le titre dont moi c’est clair je n’veux pas…

Les titres les statuts les clans c’que ça m’épouvante alors !… C’est du genre de l’armée de réserve prête à foncer dans le tas… Ah ! surtout pas faire partie de cette bande de commerçants héroïques mille pattes cafards et fourmis ribambelles qui défendent leur belle image partout dans le miroir multipliée par cent par mille… Hop là !…

Moi je voudrais écrire comme les rats tout juste… comme les rats au museau rose et au ventre roux d’nos poubelles qui font le siège toutes les nuits des grands containers verts plastique de la cité j’vous assure pas plus pas moins… ramasser les détritus d’la vie et en faire des histoires… Ecrire et aboyer ouaouf ! ouaouf !…

Depuis l’début… depuis qu’les premiers mots sont venus incendiés insensés complet quand je n’savais pas que c’était ça qui grossissait à l’intérieur ma citrouille énorme mon carrosse… j’étais assise sur le rebord de la fenêtre au 15ème étage d’une tour qui traversait le territoire de ma folie en plein milieu… un mal déchirant et bon un rongeur néfaste habile à trier les déchets et à les rassembler en plein soleil pour les purifier de mots Molotov et les irradier du feu aussi intime et commun aux gens des rues que la petite lampe à pétrole de Buko dans la cabane glacée au sol de boue couvert de papier journal…
La cabane c’est notre corps à tous nous les vivants de boue et la lampe avec sa petite flamme de bonté fraîche qui dégotte soudain pour nos yeux de rats pas habitués à cet or-là des bouts du réel arrachés à l’obscur de tout du temps et de son revers l’impuissance où on nous a fourrés de n’pas mener le seul combat qui ait la vraie envergure celui contre la mort…

Ouais depuis le début quand les mots m’ont happée et que j’n’ai pas voulu j’ai eu la sensation peut-être parc’que moi aussi comme Buko au départ je n’cherchais qu’un endroit chaud pour me réfugier de c’monde où “ quelque chose avait foiré mais quoi ? ” et pour dormir… la sensation émerveillée du môme qui découvre à six piges Le dormeur du val que c’était trop grand pour moi… Trop grand oui mais ne pas écrire c’était m’enfoncer dans la bêtise qui tue plus sûrement qu’une balle en plein front… J’étais face à ma mort…

Ce moment-là c’était avant ma rencontre avec Calamity Jane une période où j’n’avais plus à côté de moi que la géante femme noire la femelle mâle ogresse de pierre du festin de Don Juan… Elle avait viré avec son rayonnement de phare black brûlant autour de moi les tas d’oripeaux de préoccupations ordinaires les orgies de théories auxquelles faut adhérer et toutes les façons d’se faire sa place dans le spectacle même en tant que spectateur tassé au fond d’son siège mou à vie…

La première fois que tu te la coltines la géante dans son amas de tombes de Carrare et ses doigts de lave blanc comme des lacs de lune tu n’sais pas encore c’que c’est que la terreur qui te poisse aussi les paumes le corps mouillé souillé barbouillé de ta sueur qui sent pareil que les fruits pourris à la fin des marchés sous leur attirail de mouches gavées agonisant au soleil et le vide dans la tête faisant son ouragan épicé et te dévorant tout…       

 Alors pour fuir la force épanouie pourpre de ce que tu appelles ta folie et qui est l’incarnation de la formidable maîtresse du monde toupie tu tournes tournes dans la Babylone écrasée sous ses milliers de corps endormis… bourrée de désespoir et de honte tu tournes enfant à la recherche de la cabane gelée au sol de boue recouvert de papier journal où t’attend peut-être sans que tu aies l’idée de ce que tu as traversé là la lampe à pétrole et sa petite farouche de flamme farcie de bonté…

Le piège à rats il est là tendu planqué prêt à se refermer sur toi avec sa gluante bêtise que t’auras pas vue pas flairée… mais heureusement on t’aide en te poussant dehors loin de l’enfance et des refuges de l’ignorance… Cet horreur cet abandon quelle que soit la situation on est à peine ado et il faut apprendre vite à ne pas crever de solitude de séparation du froid inhumain de la rue du train du pensionnat… tout c’qui n’a aucun sens… tes premiers mots d’agonie ils se sont aboyés là ouaouf !… ouaouf !…

Une chiennerie de hurlements que tu as gueulés au fond de tes intestins parc’que la peur te tordait la gorge au point que tu n’risquais pas de les sortir de l’ombre où ils grouillaient… ouaouf !… ouaouf !… à quatre pattes… ta confiance d’enfant dans l’homme trahie décomposée pareille aux détritus des poubelles où jouent les p’tits rats au museau rose fendu et c’est avec eux que tu vas enfin incendier le monde…

Moi j’avais eu la chance de me dégotter une piaule dans ce 20ème encore métisse et pauvre au début des années 90 un vieil immeuble à retaper désert où ma petite pièce qui pourrissait son premier étage avec béton buveur d’eau et sa peau avide la moquette collée à même nourrissait des champignons je vous ai déjà raconté… A l’intérieur de ce gourbi qui m’a sauvée moi aussi du froid absurde de la boue une destinée presque animale dans une caravane au bord du fleuve les gens qui n’ont pas de maison… ma tribu de bougies et un convecteur finissaient de transformer mon territoire sacré et précieux en une chambre d’un des châteaux d’Edgar Allan Poe ou une cabane de bambous au VietNam pendant la saison chaude…

Je me plains pas… je vous disais j’avais ma table basse où je balançais mes pages d’écriture avec l’innocence et la frénésie de ce qui transpirait là brutal comme de l’essence d’absinthe et qui flambait aussitôt… ça commençait à sortir et j’n’en savais rien… J’avais repéré le piège et la bêtise elle ne m’faisait plus peur… l’écriture c’était ma bombe aérosol déjà au pensionnat je l’avais entre les pattes mais je le savais pas… non plus…

Quand je levais la tête de mes papiers aux queues de cerfs-volants où la colle coulait tirebouchonnés couverts de café des tâches ocres et des miettes de pain je voyais emballée dans la clarté de la lune qui était toujours pleine la silhouette en contre-jour dressée de la chienne Bonie ma petite camarade ma folle ma braqueuse de jambons à l’os boucheries charcuteries les tueurs de bestioles elle leur faisait leur affaire… face aux carreaux vitraillés du black encré bleu de la night elle veillait sur notre démesure…

Cette sacrée bâtarde de chienne avec sa houppelande clocharde de poils hérissés pareils que passés au gel des jeunes gothics ses touffes brun sale jaune tabac des gauloises troupes et black charbon attendait guetteuse tragique et drôle… son allure de vieille traînarde des trottoirs transformée en déesse obscure… ma pilleuse de banque au flingue humide et fouineur elle muait aussitôt la fin du jour en double de Cerbère et la porte des enfers s’entrouvrait au moins une heure avant que ça nous arrive déboule effare la houle du gel torride qui chahutait les feuilles et me couvrait en un instant de sueurs infectes… de frissons et du désir affolé qu’avait mon corps de se jeter en bas dans la rue… Hop ! Hop !…

Elle se mettait à pousser des gémissements faibles des appels doux qui alternaient avec des grognements sourds elle grinçait des dents son auréole de lune sur la tête elle fixait dehors de l’autre côté l’obscur où j’allais bientôt me perdre… les contours fluorescents de la folie un être qui peu à peu lui retirait sa forme familière en maquillant le sol de cendres blafardes… Et pour finir elle se ruait dehors en aboyant… ouaouf !… ouaouf !…

C’était toujours à la même heure que ça démarrait ce cirque… un peu avant minuit quand dehors les guignols du jour ont lâché l’affaire et qu’on n’est plus qu’entre nous autres les hiboux tarés aux quinquets tristes hallucinés gyrophares les chauve-souris sniffant des lignes de sperme sec entre les portes cochères qui baillent sur des passages aux strings pailletés sous les réverbères les rats maigres et vifs au ventre roux et les clochards se pouillant à mort pour un container plastique vert dans la cour reniflant la pisse d’un restau chinois… Je sentais l’angoisse et son mégot ardent me sécher la gorge et la folie vider mon crâne jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une ampoule incandescente où viennent se cramer des papillons nocturnes aux ailes déjà rongées par les feux follets… Je bondissais sur mes baskets jetées à côté d’la porte et mon blouson de cuir j’n’aurais pas eu le temps de chercher mes fringues c’était impossible l’urgence me lancinait les tripes fallait qu’les choses soient prêtes c’était un rituel de fuite d’échappement qui me sauvait la vie…

Rester là entre les murs qui s’rapprochaient avec la fumée des bougies que je venais d’éteindre ça m’ferait imploser la cage thoracique me balancer par la fenêtre dans les doigts blancs de lave de la lune… C’était l’moment de la mise à mort… mes mains mes mains de peintre se détachaient avec lenteur de mes bras… Le cuir du blouson de journaliste était assez épais pour arrêter une lame… C’était un vieux cuir fauve couleur savane qu’une bestiole traquée qui avait pas eu de flingue entre les dents comme ma chienne Bonie avait laissé aux pattes des acolytes de la géante forme noire…

Maintenant il me servait de peau généreuse face à tout c’que la rue ramenait d’êtres trop largués trop ivres trop misérables pour savoir pour regarder pour n’pas nous faire encore plus de mal… Vous comprenez ? J’en ai croisé tant d’ces êtres-là qui ne me voulaient rien… on était des vivants démesurés enfermés dans nos armures lancinantes et on marchait on errait on marchait jusqu’à c’que l’épuisement nous rende plus légers que des spectres…

Même le sac à dos il était à portée d’main avec le carnet et les stylos du pain des pommes de quoi tenir longtemps si j’me perdais… la Babylone nocturne hostile et son ventre lisse et huileux de pute asphaltée étaient aussi redoutables qu’un utérus maternel où j’devais plonger me noyer m’insenser rejoindre le temps maudit où j’existais pas… La chienne Bonie le poil scintillant comme gavée d’électricité attendait en bas des escaliers Hop ! Hop !… dehors on commençait par courir l’une à côté d’l’autre…

Sa silhouette fantôme se cognait aux autres morts vivants… on traversait les rues les boulevards malgré les yeux mordant on n’se retournait pas ça descendait des pavés échevelés sous nos pattes depuis notre 20ème tout en haut ses jardins d’étoiles givrées ses ruelles où l’herbe repousse le givre presque les anciennes fortifs direction la Seine c’est forcé notre trajectoire bolides… raouf… raouf !… On faisait jaillir des étincelles à l’angle des trottoirs rien qui pouvait nous arrêter ralentir on avait en nous dans nos os qui craquaient la force neuve de ceux qui viennent d’échapper à l’incendie…

On n’ralentissait qu’une fois traversé la Seine et l’hiver la buée froide figeait nos souffles sur nos lèvres je sentais seulement les crocs glacés des brumes se planter dans la peau d’mon cou d’mes oreilles… La chienne Bonie qui cavalait devant secouait la tête de son geste familier en aboyant ouaouf ! ouaouf !… S’il pleuvait elle aboyait après les gouttes serrées qui tricotaient son poil couverture de goémon salé qu’elle mordait hargneuse s’il neigeait elle chassait les flocons d’un claquement du bec s’il gelait elle aboyait après les éclaboussures de glace des fontaines où elle se jetait dans l’air étouffant des nuits d’été quand la poussière me scotchait la langue pour rebondir en arrière balle caoutchouc ensorcelée et remettre ça avec son cinéma à la première occasion…

Je n’vous dirai pas le chemin qu’on prenait ni les bistrots où on s’arrêtait qu’est-c’que ça peut faire… on avançait on marchait jusqu’à c’qu’y ait plus besoin jusqu’à ce qu’on touche le fond de la terreur qui nous possédait… le fond du silence qui nous volait notre hurlement… le fond d’la nuit qui nous faisait nous rejoindre là où personne ne va au bord des lèvres gonflées de sang de la mort…

Bonie et moi c’est Calamity Jane qui nous a réunies définitif quand je me suis mise à aboyer à mon tour après les flocons de neige les gouttes de pluie les éclaboussures de glace des fontaines… à aboyer avec mes mots… je vous raconterai… ouaouf ! ouaouf !…
A suivre... 

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Mercredi 2 avril 2008 3 02 /04 /2008 13:01

Journal de Palestine
Printemps- été 1993
Photos Marc Fourny  Camp de Khan Younis à Gaza 1993 

“ Comment un peuple qui a tant souffert pendant des siècles et qui a connu l’errance, les pogroms, les fours crématoires, les génocides et l’holocauste, peut-il à son tour, par les armes et le feu, imposer à un peuple qui l’a accueilli, l’affront, l’avanie, le vol des terres, la mise en cage ? 

Comment, en somme, et par quel maladif retournement, le persécuté devient sans honte et sans mémoire le persécuteur et le bourreau ? ”Jean Pélégri    
Jean Pélégri Jean Pélégri l’Algérien Le scribe du caillou Ed. Marsa, 2000
“ Nous ne sommes pas les Juifs de l’état israélien, nous sommes ses peaux-rouges. ”
Elias Sanbar Le Bien des absents, Actes Sud, 2001

           Pour accompagner les extraits de ce Journal de Palestine composé de lettres que nous nous sommes écrites mon ami Marc et moi en 1993 par la réalité quotidienne de ce que peut être la vie des Palestiniennes et des Palestiniens dans un camp, j’ai intercalé dans le texte des fragments du livre d’une jeune fille palestinienne originaire de Tibériade.
         Il s’agit de Racha Salah dont le recueil L’an prochain à Tibériade publié en 1996 aux Ed. Albin Michel est constitué d’une suite de dix lettres écrites soit à partir de la France où elle séjourne brièvement pour ses études soit à partir du camp Ein-El-Héloué situé au Sud‑Liban, non loin de Saïda, où elle est née le 31 mai 1973 et où vit sa famille. Ces lettres sont elles aussi adressées à un ami français Nicolas.

          Quelque part de ce côté-ci de la Méditerranée dans des espaces encore en marge des grands ghettos nous étions en pleine correspondance avec un double projet fou en tête… Un voyage en Palestine d’où devait naître un livre mêlant photos graphismes à l’encre et textes à partir du journal de bord de cette rencontre. Et ce quelques mois avant que ne prenne figure en Palestine un rêve à préserver à tout prix… L’illusion qu’un autre monde était possible à naître.
         Mais d’abord qui ça “ nous ” ? Il n’y a pas un mot qui m’inspire plus de recul que celui-là lorsqu’il désigne l’univers clos auquel les autres n’appartiennent pas… En l’occurrence nous n’étions que deux… Deux cherchant sans trêve la gageure qui avait fait de nous des “ compagnons de route ” dès l’âge de 17 ans malgré les errances qui ne nous avaient alors pas encore séparés comment vivre et partager une certaine réalité et continuer à l’inventer en bordure d’une société qui n’était pas la nôtre…  Jeune femme à Khan Younis 1993
          “ Bordeaux, le 1er juillet 1994
            Mon cher Nicolas,

         Depuis trois jours, malgré l’été, la pluie tombe sur Bordeaux. Des gouttes fines et incessantes qui rendent le domaine universitaire de Talence plus triste encore. Il est 15 heures. Allongée sur mon lit, j’entrevois la noirceur du ciel. Je sirote lentement un café oriental au marc épais. J’y ai mis des grains de Helle, dont l’odeur me rappelle les ruelles de Ein-El-Héloué. J’ai passé mon dernier examen hier. Dans deux jours je m’envolerai pour retrouver mes parents.
         Eveillée, les yeux grands ouverts, je rêve une fois de plus à ce jour de 1948 où les miens sont partis de Galilée. Chassés par les fils d’Israël. Ma grand-mère, la vieille Oum Salah que tu as connue l’été dernier, m’a tant de fois décrit la scène, la dessinant de son doigt sur la poussière du sol, que j’ai le sentiment d’y avoir assisté. J’ai tout revu : l’encerclement du village ; le rassemblement de ma tribu dans la prairie derrière la tente de l’émir, mon grand-oncle ; ce militaire israélien à la voix dure qui leur ordonnait dans un arabe parfait, de tout quitter sur-le-champ ; les visages effrayés des jeunes prisonniers retenus en otage, les mains liées derrière le dos, regardant s’éloigner leur famille. ‘ Si vous revenez, ils seront tués… ’, menaçait l’homme.
         Oum Salah m’a raconté que les Satatoués étaient partis en laissant tout sur place. Il leur avait fallu dix heures de marche pénible, avec les enfants et les femmes enceintes à travers les chemins tortueux des montagnes de Galilée, pour parvenir jusqu’au village chrétien d’El-Rama. Là, le maire, un ami de notre émir Hussein Ali, les avait hébergés. Quand, trois semaines plus tard les Israéliens, vainqueurs de cette première guerre israélo-arabe, menacèrent El-Rama, ils prirent de nouveau la route.
        Pour se mettre définitivement à l’abri, ils passèrent la frontière libanaise et s’arrêtèrent à Ein-El-Héloué, aux portes de la ville de Saïda. Sur un grand terrain vague loué par l’ONU au gouvernement libanais, ils montèrent les tentes qu’on leur avait donné dès leur arrivée. Vieux, jeunes, femmes et enfants se couchèrent épuisés, à même le sol.
        Combien de fois ai-je entendu ce récit ? ”

Une habitation au camp de Khan Younis  1993

Discours de l’homme rouge
Mahmoud Darwisch
         “ Ainsi, nous sommes qui nous sommes dans le Mississippi. Et les reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. O maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui partent aux arbres de la nuit ? Elevée est notre âme et sacrés sont nos pâturages. Et les étoiles sont mots qui illuminent… Scrute-les, et tu liras notre histoire entière : ici nous naquîmes entre feu et eau, et sous peu nous renaîtrons dans les nuages au bord du littoral azuré. ”
Au dernier soir sur cette terre,Ed. Actes Sud, 1994

        Extraits de Journal 93
        ( … ) Printemps… Jeunes cerisiers complètement fous… Je comprends que Louise Michel ait noté ça dans son Journal de la Commune : “ Une pluie de pétales dans les tombes… ” Première année qu’ils s’offrent à moi de cette façon obstinée et impudique… Trois ans que je les ai plantés… Cette offrande de papillons pour moi qui n’attendais que les cerises… Une bonne leçon !
       Où es-tu mon petit camarade ? Pas de nouvelles de toi depuis… et notre projet alors !… As-tu oublié Palestine ? Est-ce que ça existe un paysage sans papillons ?… Là-bas les cerises n’ont pas besoin de printemps… Elles éclatent en douce dans le dos des enfants… J’ai confiance… Tu as dû tout préparer dans ton silence qui a l’épaisseur ouatée d’une chrysalide… Depuis le temps je devrais te savoir...
         Moi aussi j’ai bossé de mon côté comme tu imagines bien… La déflagration de l’hiver qu’a été ma rencontre avec L’Indien rouge de M. Darwisch n’a pas cessé de produire des effets brûlants dans mon ghetto intime… Pas possible de laisser un instant le poème… Car il me parle tant de moi de nous… La terre le jardin… ce qui nous a été détruit lorsque ce rêve d’une fusion nouvelle avec la matrice généreuse… ce mélange cosmique de boue et d’étoiles est mort après nos folles années 75-80…
       L’Indien rouge… Celui dont on a coupé le corps de sa gravitation dans l’univers… Et on arrête pas de couper… Alors le poème qui relie… qui réconci-lie… qui repose… comme une halte sous la tente ( l’attente ) en plein désert d’errance… Nuit-jour-nuit-jour… Une explosion d’images et de rythmes… un blues jouisseur à mourir… un bien-être fou dans le corps… S’il n’y avait que ça ce serait déjà un signe… 40 dessins gribouillis avant l’encrage qui attendra ton retour si tu veux bien… ( … )
      Lu et annoté pour toi Palestine 1948 L’Expulsion d’Elias Sanbar, ainsi que tous les articles en ma possession avec détails précis et renseignements pratiques sur Palestine de ces dix dernières années dans la R.E.P. ( Revue d’études palestiniennes ). Ai préparé aussi de petites notes absolument inachevées pour poser entre mes dessins et les photos que tu ramèneras des “ Territoires ” avec ton “Journal de bord ”. Tu vois notre livre pousse avant même que notre désir soit mis en actes…
      Mais… ( excuse la question tu me connais… il faut toujours que j’introspecte…  ) est‑ce que tu t’es demandé ce que tu allais ce que nous allions chercher là-bas ? ( …)

Une femme vendant quelques affaires au camp de Khan Younis  1993
A suivre...
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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /2008 12:31

Ecrits d'banlieue Comme ça m'arrive de rédiger des petites notes de lecture qu'on me demande pour des revues, j'ai eu idée de vous faire partager celles qui touchent à ce qu'on aime dans notre blog des Cahiers des Diables bleus les écrits d'la banlieue...
Mais voilà que ça n'est pas simple d'écrire à partir du territoire de la banlieue et de faire en même temps un récit romanesque... pour ça faut être un chouïa écrivain me semble... pareil que quand on écrit à partir d'un autre lieu sauf que là y a une langue vraie et neuve à s'approprier...
Alors si vous avez envie de m'envoyer vos bouquins ou ceux de vos poteaux allez-y ! C'est en s'y collant qu'on la fera notre création d'banlieue... 
Vous pourrez lire ces notes de lecture dans la revue Algérie Littérature/Action animée par Marie Virolle.  

                                                     
Kiffer sa race
Habiba Mahany
   Ed. JC.Lattès, février 2008

      “ Kiffer sa race ” : un titre heureusement provisoire ( j’ai lu les épreuves de ce livre avant publication ) et on espère bien que l’auteur et l’éditeur l’ont laissé tomber car il est plus que temps de se poser la question de savoir quand on arrêtera de réduire la banlieue qui n’est pas une mais des banlieues, ses formes de créations qui ne cessent pas de se multiplier de se diversifier de se singulariser, et les langues ou langages qui y surgissent et s’y transforment à la vitesse d’un fusil mitrailleur à nébuleuses, de les réduire donc à deux ou trois mots qui sont pour les créateurs de banlieue comme un tatouage par lequel ils ont déjà bien du mal à ne pas être désignés marqués formatés ?
         Car un livre c’est avant tout une affaire de mots de langue à inventer à bouleverser à faire advenir à travers tous les méandres vicieux de la langue écrite et immortalisée depuis longtemps dans nos manuels scolaires qui ne bouge qu’une fois par siècle et encore parce qu’un écrivain très marginalisé ose risquer le pilori en écrivant “ autrement ”.
         Et qu’attendre d’autre des jeunes écrivains issus de notre métissage subtil avec l’Afrique en l’occurrence l’Algérie et vivant dans ces banlieues où le territoire des grandes cités et ce qu’il a généré comme imaginaires particuliers et à hautes intensités étant donné les frottements incessants et aventureux de tant de populations d’origines de cultures de mœurs de religions de rêves différents, qu’ils aient assez de jeunesse d’insouciance et de révolte face à l’écriture pour y jeter leur langue orale comme un pavé dans la vitrine astiquée et réastiquée par les centaines de mains des auteurs classiques connus ?
         Le rapp puis le slam et toute la culture hip-hop depuis une vingtaine d’années nous ont donné des preuves que la spontanéité de la création improvisée soutenue par une ferveur rebelle et divers sentiments d’exclusion et d’injustice flagrante semblables à ceux qui ont jadis fait naître le blues, dans le contexte singulier des cités si dynamique et si mouvant apporte avec elle un vrai langage qu’on aurait vraiment envie de retrouver dans les livres qui viennent aussi de ce lieu-là.
         Le problème se pose pour le livre de Habiba Mahani de transmettre cette langue orale à travers une histoire qui mêle forcément biographie car à 19 ans c’est à partir de soi et de sa famille qu’on écrit et désir d’intégration à la culture française, au plaisir et à la jubilation de l’écriture tout en créant un récit singulier qui ne se noie pas au gré d’une “ atmosphère des cités ” ou de l’utilisation non travaillée ni filtrée par l’arc-en-ciel poétique qui est le métier à tisser de l’écrivain de la langue qu’on entend et qu’on pratique chaque jour.
         Ce mélange des termes de la langue arabe courants : “ hlam, walou, zina, aïn, hachouma, carba, chitan, misquine, yema, chorba… ” à des mots arabes francisés : “ kif-kif, bled, casbah, toubib… ” auquel on rajoute un peu d’argot composé de verlan et autres expressions habituelles aux cités “ blase, daron, vénère, keums, ciste-ra, keufs, zgeg, ouf, scarla, thune, relou… ” même bien touillé avec des citations ou titres extraits d’émissions télés et ou de séries américaines panachés de mots anglais tout ça ne fait pas une langue forcément même si c’est forcément avec tout ça qu’on fait une langue…

            Le thème choisi pour ce récit est simple : Sabrina celle qui raconte est la deuxième fille après Linda l’aînée de la famille Asraoui “ Safia et Mohamed c’est mes darons, et moi, c’est Sabrina Asraoui… ”, famille algérienne moderne puisque Safia travaille “ … elle gagne plus de thune que son ouvrier de mari… ” et du coup l’ambiance est plutôt à la complicité entre les deux filles face au “ fils unique pourri gâté, encouragé par une mater trop protectrice”. Adam malgré le côté détendu de la pratique religieuse familiale va donc jouer le rôle rabat-joie et attendu du petit grand frère maghrébin.
          Le décor de la cité de banlieue est planté dès le premier chapitre avec le choix très orienté et médiatique d’Argenteuil et de sa dalle où le jeunesse de la zone s’est vue donner son titre de noblesse qu’elle ne quitte plus et qu’elle a transformé depuis longtemps en “ caillerra ”. La tour de 14 étages où crèchent Sabrina et sa copine Nedjma “ ma reine du Maroc ” est elle aussi décrite dès les premières pages du premier chapitre étage par étage avec en prime “ le Rachid ” “ le résident permanent du couloir ”, ce qui permet d’y aller sur les odeurs les bruits et tout le reste…
         Pour la suite du récit on se contentera d’un bref résumé car l’histoire se déroule entre l’appartement de la famille Asraoui, le toit de la tour où Sabrina et sa “ cop ” Nedjma se réfugient pour rêver à autre chose que le monde d’en bas et le lycée Romain Rolland d’Argenteuil avec sa population de jeunes lycéens métisses que l’héroïne nomme gentiment “ la joyeuse bande d’abrutis ”parmi lesquels débarque en ce début d’année scolaire un nouveau Alphonse Mercier “ un sacré gosse beau ” avec lequel Sabrina entame une amourette adolescente doublée d’une compétition d’élite pour la première place.
          Si on ajoute à cette trame simple du récit autobiographique quelques allusions aux problèmes de drogue qui touchent Nedjma un moment mais sans gravité, ce qui permet de ne pas plonger dans la réalité complexe de ce thème toujours traité avec méconnaissance et frivolité ainsi que celui des sans-papiers puisque le bel Alphonse est immigré haïtien dans l’illégalité… et que là aussi le premier de la classe se trouve sauvé par magie des centres probables de rétention qui attendent ses potes plus malchanceux, on a fait le tour de l’ambiance “ reportage ” qui anime l’ensemble du livre.
          Depuis Le Gône du Shaaba d’Azouz Begag on a pris l’habitude que les écrivains ou prétendus tels issus de l’immigration comme on dit sont forcément les premiers de la classe ce qui nous est délivré dans les premières pages de ce livre décidément chargées comme le code à ne pas perdre de vue : “ Je suis comme toute la classe et peut-être soixante-quinze pour cent des ados de mon âge, incapable d’envisager mon avenir. Mais à la différence des cancres de ma ZEP, je sais que, élève sérieuse, j’ai un futur. ” Le côté léger et plein d’humour de la façon de raconter de l’auteure qui ne manque pas de trouvailles de style est souvent malmené justement par cet aspect “ élève sérieuse ”…
          Dommage qu’on nous retire ainsi pas mal de nos espérances quant à un récit qui sorte des codes convenus de l’écriture scolaire car il me semble que ce qu’il y a d’original de créatif de nouveau et de vivant dans les multiples créations de banlieue se planque probablement sous la peau de ceux que Sabrina appelle des “ cancres ” en tout cas certainement des marginaux tel que l’a été il y 20 ans Mounsi quand à partir de ses expériences de jeune délinquant et de son séjour à la maison de redressement où il découvrait François Villon il nous offrait le récit unique jusqu’ici dans sa force évocatrice dont sont capables les jeunes créateurs de la zone : La Noce des fous.
            A la lecture de ce livre la question reste posée encore une fois : existera-t-il un jour un véritable “ Bardamu des banlieues ” dont les aventures emporteront avec lui toutes ces personnalités des cités qu’on rencontre quand on en prend le temps et qui venues du Maghreb d’Afrique d’Asie et de toute l’Europe mêlant leurs langues et leurs histoires font de l’univers de la zone un espace d’expressions puissant et original qui mérite qu’un grand romancier s’en empare ?
 
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