Les noces de Qana
Chams a pris tranquille la petite main de Neil qui serre fort avec des allures de gardien d’une citadelle contre lui le trésor fabuleux des cailloux ocre rose et blanc ivoire… Hop ! hop ! hop ! Neil !… elle chantonne la voix familière qui fait rire aussitôt le gamin et on dirait que ce sont les cailloux frottés l’un contre l’autre qui chantent…
Marïama les a rejoints sa tunique bleu indigo qui flotte autour d’elle a l’air d’une voile entortillée par les grands vents à l’avant d’un navire qui monte vers la haute mer et tous les trois marchent aussi vite qu’ils peuvent sur le chemin empierré large qui va indifférent en direction de la colline ou y a encore des oliviers qui s’allument verts pareils à de l’eau quand c’est le soir…
Hop ! hop ! hop !… et tous les trois montent comme des cerfs-volants qu’on lance leurs larges ailes de couleur au-dessus des maisons de poussière blanche se balancent mais personne ne les voit et ils sont déjà tout en haut de la colline quand l’avion se met à luire tel un couteau d’argent dans un fouillis déchiré et ivre de tissu rouge.
- Je chante pour les noces… les noces rouges des grenades…
- Alors… « … La lune n’était pas encore tombée au fond du puits… La lune nous suivait… au long du chemin de notre exil… »
Quand mouïma la grand-mère contait c’était le soir à l’intérieur de la vaste pièce chaulée de blanc assise au sommet des matelas de laine repliés et des couvertures de couleurs vives qui faisaient appuyées contre le mur et jusqu’à l’angle et de l’autre côté aussi un siège de Mille et une Nuits où princesse de lune malgré les années qu’elle trimballait avec elle elle laissait les mots prendre le chemin à sa suite…
Mouïma elle posait toujours devant elle les cailloux ocre rose et blanc ivoire que Neil lui rapportait au fond du grand coffre où y avait tout…
- « … La lune n’était pas encore tombée au fond du puits… » aïe… aïe… aïe… elle reprenait mouïma la grand-mère en tripotant les cailloux et en les déplaçant comme s’ils dansaient et si la lune dehors… la princesse lune la vraie dans ses palais d’indigo était pleine on allumait juste la petite lampe où on avait versé l’huile d’olive qu’on allait chercher à l’huilerie dans les bidons de fer blanc scintillant tout en haut de la colline…
- « … Quand tu étais petit… tu avais peur de la lune ?… » elle demandait la mouïma avec l’accent de la langue arabe qui s’appuyair pareille sa main sur le dernier caillou aux trois enfants avec le mot de la lune qui résonnait dans sa gorge… al qamar… qa… mar… qa… mar… et ils regardaient dehors… et dehors la lune l’entendait et elle leur envoyait de petits signaux d’argent…
- « … Père que fais-tu ?… Je suis à la recherche de mon cœur… il est tombé à terre l’autre nuit… » elle continuait mouïma la grand-mère en faisant un geste de la main aux enfants pour dire que l’histoire commençait et ils répétaient ensemble pendant que les grelots d’argent de la lune remplissaient les paumes de la conteuse :
- « … Je suis à la recherche de mon cœur… » c’était toujours comme ça qu’elle démarrait l’histoire mouïma avec le poème de Darwish qu’elle aimait tant… et elle touchait un par un le dos lisse des cailloux…
Neil qui ne la quittait pas des yeux mimait avec ses mains ressemblant aux petits des hirondelles qui essaient leur premier vol les gestes de la mouïma vu que c’était le gros de sa mission pour l’instant ramasser les cailloux comme elle lui avait montré car c’était elle qui leur donnait le pouvoir aux cailloux de délivrer les mots des histoires…
Les mots des histoires étaient emprisonnés sous le corps des cailloux au creux de la poussière de sable et d’argile et il fallait aller les chercher là… Hop !hop ! hop !… et ça faisait très mal au dos de la vieille mouïma de se baisser pour les ramasser alors c’était Neil qui le faisait pour elle…
- « … Tu ne trouveras que des cailloux !… » elle continuait la mouïma la grand-mère et sous les cailloux les mots entraient au creux de ses paumes rouges que toutes les fleurs de henné de sa vie avaient préparé pour ça…
- « … Et qui sait si ces cailloux ne sont pas mon cœur éclaté ?… » et la mouïma se redressait comme si la lune venait d’entrer en elle tout entière et que son vieux corps en était tout ragaillardi…
Hop ! hop ! hop !
L’histoire que raconte mouïma la grand-mère ils la connaissent par cœur tous les trois assis sur la natte tressée qui recouvre la moitié de la pièce la seule où on fait tout et Ima la balaie chaque matin avant de poser dessus les tapis un peu usés mais ils ont encore les couleurs chaudes et profondes… les couleurs du Sud… bleu indigo orange mandarine pourpre rose violet et ocre rouge… les tapis que mouïma la grand-mère a emportés de Palestine avec l’âne Cham-Cham qui était vraiment de la teinte des abricots et sur les tapis y a les matelas et les couvertures pliés comme on fait ici…
L’histoire ils la connaissent et c’est toujours celle-là qu’elle raconte mouïma la grand-mère mais avec toutes les aventures qu’elle a vécues et qu’elle mélange touille rassemble à l’intérieur de sa marmite à histoires on n’en voit jamais la fin…
A suivre...
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Nidaba
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