Sous la peau des citroniers
Sadek est mort… C’est son ami qui me l’a dit en me larguant dedans ses yeux qui sont les hirondelles de la nuit fardés de khol… c’est drôle… son ami ou son frangin d’Algérie comme vous voulez… Sadek disait que c’était un ange qui s’était gouré de planète en tombant chez les furieux d’ici bas… “ Comme toi… ” et il ajoutait après un petit rire… “ et comme Neïla… ” En fait on était une bande d’anges comme les mômes de la cité qui me regardent passer la nuit en écartant la capuche du sweet toujours trop grand qui planque les bouts d’ailes raccourcis à la machette ou au couteau de boucherie par des guerriers encartés et le rouge sang coagulé…
Les jeuns de la cité étaient au parfum de ce que je venais chercher sur leur territoire cette nuit vu que le téléphone arabe ça marche entre les gens qui n’sont pas d’ici et ils m’ont suivie du regard jusqu’à la porte du bistrot… La capuche du sweet noir me protège de ceux qui aiment pas les anges et l’arabe que j’ai appris dans les faubourgs d’Alger-Paris sur Seine y’a pas long feu de ça quand je créchais en haut de mon sixième en tirant la langue sur les livres cornés de la librairie d’Alî qui se moquait gentil de mon accent aussi…
Y’a pas que la came qui tue tranquille à l’intérieur du ghetto blanc où on est parqués depuis que nos vieux sont venus trimer aux usines des grandes cités et qu’ils étaient eux aussi d’une couleur pas d’origine… Ouais… on était basanés et blacks fils d’esclaves tout pareil dedans et rouges classe ouvrière dehors… ça dérange ceux qui aiment pas les anges… C’est vrai qu’ils ont beaucoup dérangé nos vieux et leurs camarades s’appelaient Mohamed… Lakhdar… Bouna… Ousmane… Y’a pas que la came qui tue tranquille et se taille la part du loup blanc au creux des vaisseaux de ceux qui rament la nuit et le jour pour arriver quelque part…
Y’a le gros rouge qu’on boit ensemble à la table du bistrot le soir après avoir fait sa journée avec le plâtre et le ciment dans la gorge qui racle… Nos vieux ils hésitaient pas à remettre la tournée et à trinquer à la bonne vieille saloperie de vie avec Mohamed… Lakhdar… Bouna… Ousmane… Sadek est mort… c’est son ami qui me l’a dit cette nuit… il était adossé au bar et on n’s’était jamais vus qu’au fond des iris noirs et désespérés de Sadek quand il parlait de l’Algérie… les iris noirs de Sadek incendiés de météores…
Moi j’allais vers lui pour lui donner le mandole et les citrons… Pas beaucoup… deux ou trois que j’avais cueillis dans le jardin de la terrasse au-dessus de la mer et quand j’ai mordu dedans j’ai senti toute la brûlure des parfums d’Alger desserrer les doigts qui emprisonnaient ma gorge et j’ai poussé un cri qui a ricoché le long des murets de terre rouge…
Le patron du bistrot un grand Black vêtu d’un bleu délavé jouait comme tous les soirs un air triste sur un instrument africain dont je ne sais pas le nom… Ouais… je ne vous apprends rien… vous connaissez l’histoire… vous me l’avez racontée… C’est grâce à vous que j’ai commencé à l’écrire y’a… dix ans au moins… Les créateurs d’Algérie j’en ai croisé pas mal d’un bistrot l’autre… Ma voie lactée dans mes nuits de la banlieue c’est eux… Insomniaque je chassais dans l’obscurité comme un hibou des proies de rêves frais…
- Tu sais que Sadek est mort ?…
A suivre...
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