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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 23:02

Il y a quelques temps que j'ai lu le très beau livre de Leïla Sebbar Marguerite et que j'ai réalisé cet entretien avec elle et comme je prépare actuellement un bouquin dialogue à deux voix j'ai repris ce texte et j'ai pensé que ça vous plairait d'y jeter un coup d'oeil... alors voilà !


Marguerite, Leïla Sebbar, Ed. Eden, 2002

Le pacte de l’oranger

 

 Marguerite. Est‑ce un prénom comme Fatima ou Shér azade ? Un prénom qui ferait rêver juste à l’écouter sans rien en savoir… Non. Marguerite n’a rien d’exotique. Rien qui lui permette de figurer sur une peinture de Delacroix ou de Dinet. Son prénom comme le mien comme celui des filles nées de ce côté‑ci de la Méditerranée dans une famille enracinée ne suggère aucune étrangeté. Pourtant c’est un nom de fleur mais on a tout oublié cde ce que ça signifie au‑delà d’une simple image d’un bouquet des champs…

Un bouquet comme les peignait Renoir à la fois sauvage et échevelé.Un bouquet où se mêlent le rouge sang des coquelicots et le clair un peu bleuté des pétales qu’on effeuille pour se souvenir. Marguerite aime le rouge. Le rouge de la vie.

Renoir aussi est allé se mesurer au soleil algérien à sa façon avec la générosité créatrice qui vaut bien l’exotisme de ses prédécesseurs. Si Marguerite pouvait marcher au creux du Ravin de la Femme Sauvage ainsi qu’il l’a peint à cette époque elle qui “ aime savoir comment vivent les autres dans les pays lointains où elle n’ira jamais ” elle aurait eu envie de nouer un pacte avec cette terre d’ocre et de feu où


Photo Jacques Du Mont Salon des Revues 2009


des cachettes de roseaux dissimulent les enfants et les femmes aux regards. Les regards des hommes d’Algérie jouent à cache‑cache avec l’ombre et avec la lumière en ces temps où on ne sait plus très bien ce qui est licité ou pas… Elle aurait aimé découvrir les femmes qu’a peintes Dinet et ses couleurs pastels aux tons trop doux des fois. Laisser se faufiler ses prunelles entre le mauve de leur peau et le scintillement fauve de leurs bijoux.

Au moment où commence son histoire Marguerite ne sait rien de la réalité algérienne coloniale. Elle ne sait certainement pas non plus où se trouve l’Algérie. C’est l’instituteur du village “ le même depuis des années, il mourra dans son école, c’est ce qu’il dit ” qui “ a sorti la carte de l’Afrique du Nord ” afin de leur montrer à elle et à Simon son fiancé “ les trois pays du nord de l’Afrique avec le Sahara ” parce qu’il va y avoir la guerre. Et parce que Simon va partir. Je n’ai pas rencontré Marguerite, mais je crois qu’elle n’aime pas la guerre. Et pourtant la guerre, l’amour et la mort sont les trois mots à partir desquels elle peut raconter sa vie à une autre femme au hasard d’un bistrot de gare. C’est à l’intérieur de ce triangle‑là que le jeu du récit va les relier l’une à l’autre mystérieusement.

 

L.S. : L’exil, le déplacement, les exodes liés à la guerre, aux guerres coloniales et aux guerres civiles, ces situations extrêmes, constituent la trame de mes livres et la trame de mes jours depuis que je suis enfant, adolescente dans la guerre d’Algérie. Par ailleurs l’amour déplacé, insolite, est aussi en lien avec l’histoire coloniale, et les effets souvent tragiques de cette histoire. La mort dans l’exil est l’un des effets de l’histoire contemporaine des migrations du Sud vers le Nord. C’est cet ensemble d’éléments qui m’intéresse et m’inspire parce que je suis profondément “ fabriquée ” par cette histoire, ces histoires.

 

Marguerite. Un prénom qui ne porte pas à imaginer des palais aux tapis d’azur et tentures tissées de fils d’or… Des jardins ouverts sur des coupoles de marbre grenat… Des fontaines à l’intérieur des patios où se découpent des moucharabieh de pierre. Non rien de tout cela ne résonne dans ces syllabes. Et pourtant Marguerite appartient dès le début de l’histoire à un univers en décalage avec celui des autres qui semblent jouer leurs rôles respectifs suspendus à la manière de marionnettes au‑dessus de la vie. La vie Marguerite est en plein dedans comme un arbre dans sa terre. Cet arbre c’est l’oranger que va lui offrir Sélim son ami et amant algérien afin de signer le pacte d’un amour infini.


“ J’au eu un chagrin… Un chagrin immense. J’ai compris ce jour‑là qu’on peut mourir de chagrin. Mourir d’amour… Mais je ne suis pas morte. ”

 

Marguerite ne meurt pas parce qu’il faut quelqu’un pour raconter l’histoire. Il faut toujours quelqu’un pour raconter sinon rien n’existerait. L’histoire existe quand elle passe de l’une à l’autre dans un souffle de mots. Entre celle qui raconte sa vie quelque part sur un quai de gare, dans une salle d’attente où le vent balaie les mégots gris froids et où le bruit des pas déchiquette les phrases commencées et celle qui s’en souviendra un jour afin de la passer à d’autres, un jeu de mots complice a lieu. Un jeu sans règles et sans en‑jeu. Comme lors de la répétition d’un pièce déjà jouée pour soi‑même et qu’on va désormais offrir à des regards étrangers qui en échange lui prêteront leur solitude et leur bienveillance.

Les bistrots sont des lieux d’errance semblables aux gares car les tabourets de bar ne retiennent personne longtemps. Des endroits où les portes battent sur des histoires qui sont de passage parmi les soucoupes tâchées de brun, les morceaux de sucre et les cendriers trop pleins. Des histoires aux odeurs de café froid et de fumée amère qu’on oubliera. Mais qui reviendront un jour avec leurs bruits familiers, leurs couleurs encore vives et leurs crissements d’ongles contre les tables. La mort de Sélim par laquelle débute le roman n’est en fait qu’un coup de dé sans lequel… 

 

L.S. C’est parce que Sélim meurt que j’ai écrit ce roman. S’il n’était pas mort, je n’aurais pas rencontré celle qui m’a inspiré Marguerite : c’était dans les années 80, à Paris. Je collaborais au journal Sans frontières où je tenais une chronique régulière : “ Mémoire de l’immigration ”, des entretiens avec diverses personnes en exil pour des raisons différentes, hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, ( nés de parents étrangers ).

J’ai reçu un jour au journal une lettre de lectrice française qui vivait dans un village de l’est de la France et qui lisait Sans frontières… J’ai voulu la rencontrer.

On s’est donné rendez‑vous dans un Café de la Gare de l’Est. Je souhaitais faire un entretien avec elle, elle non. On a bavardé un moment, elle a repris le train et je ne l’ai plus revue. Elle m’a dit peu de choses de sa vie : elle avait été ouvrière, elle était d’origine rurale, elle avait épousé un ouvrier, elle avait eu des enfants, son mari était mort. Plusieurs années plus tard, elle avait rencontré un Algérien colporteur ( comme il y en a encore dans les villages isolés où les commerçants passent une fois par semaine ), ils s’étaient aimés et il était mort dans un accident de voiture.

J’ai écrit un premier texte à partir de ces éléments, une longue nouvelle, puis je l’ai oubliée… je l’ai retrouvée et j’ai écrit ce roman à partir des mêmes éléments mais sans tenir compte du premier texte. Sélim meurt parce qu’il doit mourir, c’est dans la vie de Marguerite, comme un destin.

 

“ Simon prend le livre ouvert sur le revers du drap :

‘ C’est quoi ce livre ? Tu peux me le dire ( … ) ’

‘ Tu m’as perdu la page… ’

‘ Tu la retrouveras ta page. Qu’es‑ce qu’il raconte, ce bouquin ? ’

‘ Ça t’intéresse ? Vraiment ? demande Marguerite qui ne sait pas si elle doit répondre. C’est l’histoire d’une Française qui est née dans les îles, aux Antilles, et qui est enlevée par des pirates… ’

Marguerite s’arrête à cause du sourire de Simon.

‘ Continue, continue… ’

Marguerite poursuit :

‘ Ça se passe à la fin du XVIIIe SIÈCLE, c’est une histoire vraie, tu sais, même si c’est un roman… Donc, cette femme s’appelle Aimée. Capturée par les corsaires barbaresques, elle se retrouve dans le harem du sultan de Constantinople. Elle a quinze ans, elle est belle et intelligente. Elle devient la favorite et j’en suis au moment où le siccesseur du vieux sultan tombe amoureux d’elle… ”

Simon se met à rire :

‘ Alors c’est ça ce que tu lis ? Et ça te plaît ? C’est bien les femmes… Une Française qui va devenir sultane et qui vit dans des palais magnifiques, le luxe, la richesse, l’amour… Toujours des reines, des princesses, d’orient… Des sultans raffinés et cruels… C’est beau et c’est triste, naturellement, enfin, j’espère… Il faut des malheurs pour y croire… Pour que les femmes comme toi y croient…’

Simon se penche vers Marguerite assise dans le lit :

‘ Tu oublies que tu es une ouvrière, que ton mari travaille en usine, que tu habites un petit pavillon acheté à tempérament… C’est ça ? Si ça te fait plaisir… Si ça t’aide à supporter la misère, parce que nous, à côté de tes sultanes, on est des misérables, des moins que rien, des minables… ’

 

A suivre...

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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /Sep /2009 23:16

L'histoire des gens fin
          Nedjma et Guillaume Rania Aouadène
Salon des Revues Octobre 2008
Photos Jacques Du Mont
      






































      “ Mais le plus encourageant se trouvait ailleurs, dans les usines, les mines, sur les docks, là où les travailleurs kabyles se retrouvaient par milliers. Amers et exploités sans vergogne, ils avaient pour grand nombre d’entre eux, laissé femmes et enfants ou mères et pères, et se refusaient à accepter leur sort. Djanina avait reçu des informations sur l’adhésion de ces hommes au mouvement, il suffisait que l’action soit relayée aux environs d’Alger puisqu’en Kabylie des villages entiers étaient entrés dans les rangs. Tous avaient espéré, sans doute, devenir des citoyens français à part entière, mais le chemin se faisait long vers la reconnaissance et la liberté… Puis ils s’étaient résignés espérant qu’un jour une grande figure viendrait les libérer de la servitude dans laquelle ils étaient tombés. ”

      Il est probable qu’en Kabylie dans les années qui ont précédé la guerre d’Indépendance la révolte des populations les plus pauvres telles qu’on les voit vivre à l’intérieur des douar et des mechta dans le livre de Mouloud Feraoun Le fils du pauvre, a suivi le même chemin que celui emprunté par les populations ouvrières et paysannes françaises à la fin du 18ème siècle. A la prise de conscience individuelle du refus de la misère et de l’ignorance s’ajoute l’idée nouvelle de faire partie d’une catégorie sociale  méprisée dès que les hommes et les femmes se retrouvent dans les ateliers et les usines. Ainsi une population tout entière se rend compte qu’elle n’est pas seulement dominée en tant qu’indigène mais aussi en tant que main d’œuvre sous‑payée et réduite aux tâches les moins qualifiées.

      Pour une partie des révolutionnaires algériens qui n’auraient pas renié les utopies des Communards et des Républicains espagnols, il ne s’agissait pas tant de remplacer une classe dominante par une autre fut‑elle nationale ou un pouvoir par un autre que de rendre ainsi que c’était le rêve du poète Jean Sénac au peuple d’Algérie les mémoires multiples qui sont les siennes. De lui donner accès aux richesses de cette culture populaire orale par laquelle il pourrait se revendiquer et se sentir proche des autres peuples du monde, de le relier à ses langues arabe et kabyle sans pour autant le couper de ce que la rencontre avec les populations européennes lui avait apporté.

      Farid le jeune camarade de Djanina également engagé dans la lutte de libération représente bien ce désir de métissage culturel et humain : “ Fils d’un instituteur algérien, il avait baigné dans une culture tournée vers le monde arabe, mais, contrairement à son géniteur, il revendiquait les différentes cultures de son pays, qu’elles soient arabo‑berbèro‑musulmanes ou judéo‑chrétiennes. L’important était de vivre sans cette classe dominante française qui maintenait son peuple dans l’ignorance. ” Le père de l’écrivain pied‑noir d’Algérie Jean Pélégri ne parlait pas d’autre chose quand une fois ruiné, ayant quitté sa ferme de la Mitidja et vivant dans un quartier modeste d’Alger il réclamait d’être enterré parmi les siens après sa mort. Il racontait les anciens ouvriers agricoles avec qui il parlait en arabe, qui lui apportaient des fruits en partageant la joie des retrouvailles.

      Ainsi ce livre aborde en une centaine de pages les tourments et les frénésies propres à l’Algérie depuis l’Indépendance par le truchement de personnages qui transgressent à la fois les violences imposées par les interdits que posent les religions et l’appartenance à une culture,  à une origine, à une nation déterminées, et à la fois la morbidité obligée de l’histoire des peuples censés s’affronter indéfiniment dans la défense de leur identité.

      De Djanina à Nedjma ne se déroule pas seulement l’histoire d’un pays et d’un peuple mais celle de tous ces gens à la trajectoire nomade qui se sont un jour croisés, combattus ou aimés et qui ont accepté que leur destin ne soit pas figé dans une seule réalité, en un lieu unique. D’occident en Afrique et d’Afrique en Occident les pistes des voyageurs se rencontrent depuis des siècles et les passeurs de cultures et d’imaginaires que sont les écrivains, les poètes, les peintres, les musiciens et tous les pourvoyeurs de rêves transmettent d’un peuple à l’autre les traces d’une quête commune, celle d’une humanité enfin heureuse.

Nedjma et Guillaume est un témoignage de l’existence de cette culture populaire universelle que les griots, les conteurs et les conteuses telle que Rénia Aouadène toujours écoutant et observant la vie simple des gens nous offrent avec la saveur d’une langue que l’oralité n’a pas cessé d e bercer aux rythmes des musiques d’un monde métis et généreux, si semblable à celui d’Al‑Andalus, un monde qui est le nôtre.

 

      “ – Mais vous êtes une passionnée. D’où vient cet intérêt pour l’Espagne ?

      ‑ Vous oubliez que mon peuple, le peuple algérien, est le fruit de toutes ces cultures, dans sa langue, sa musique, ses traditions !

      La voix de Nedjma se fait de plus en plus grave :

      – Si les Algériens pouvaient ! Il n’y a pas de peuple en ce monde qui soit issu d’un mélange aussi multiple. De nombreux conquérants ont traversé cette terre, certains sont restés, d’autres sont repartis mais nous avons intégré au fil des siècles toutes ces cultures. Nous sommes un et multiple, Guillaume ! Pouvez‑vous comprendre ? ”  

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Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /Sep /2009 23:20

L'histoire des gens suite...
            Nedjma et Guillaume Rania Aouadène

















































Salon du Maghreb des Livres 2009
Photos Jacques Du Mont


      La religion et la guerre, voilà bien les deux mamelles de la géante bêtise humaine qui ont fait écrire des milliers et des milliers de pages d’où on sort plus dégoûtés que l’homme à la cervelle d’or les doigts poisseux du sang de son cerveau vide, vendu à des commerçants d’impuissance… Mais aussitôt commencé la lecture de Nedjma et Guillaume je me dis que l’envie qu’a Nedjma d’être heureuse avec la gourmandise qu’on a d’une tartine de confiture de framboise ne m’a pas trompée.

      Avec Nedjma puisque c’est elle qui en passant le seuil de cette Eglise d’abord et ensuite celui de la sacristie pour entrer enfin dans le lieu où vit Guillaume “ La pièce dans laquelle ils entrent est spacieuse. Peu de meubles : un divan, une table, quelques chaises, mais surtout une bibliothèque murale qui doit contenir plus de mille bouquins. ” on replace les choses de la religion simplement là où elles se situent pour la plupart des gens. On sent qu’il est possible d’en parler en dehors des habituels rapports de domination et d’exclusion… en dehors des tabous et des interdits et au‑delà du communautarisme. Toutes choses qui nous éloignent des émotions et des sentiments contradictoires qui sont nos privilèges d’âmes et les garants de notre humanité.

      Oui avec Nedjma il est possible peut-être de rapprocher à nouveau les croyances populaires de ce qu’elles devaient être à l’origine, un besoin des êtres appartenant aux classes modestes de la société d’imaginer un au‑delà à la condition humaine qui nourrisse d’espoir la brutalité du quotidien et de trouver des réponses simples et rassurantes à leurs peurs.

      Nedjma et Guillaume illustrent chacun la façon dont les gens en dépit de leur appartenance à une histoire, à un clan, à un territoire quand ils ne cherchent pas à rationaliser leurs désirs ou à les contredire sous l’influence d’un message dominant vont facilement à la rencontre de l’étranger celui qui n’est pas comme eux. Guillaume dont la mère “ est descendante d’une vieille famille cévenole ” a entendu raconter querelles et alliances entre protestants et catholiques et pour Nedjma c’est un grand‑père paternel qui a épousé une Roumia “ convertie au catholicisme par les Pères Blancs en Kabylie ”.

      En mettant en scène des personnages qui bien que marqués par leur passé ne sont ni des héros au sens de la tragédie grecque par exemple, ni des porteurs d’idées ou d’idéaux comme c’est le cas pour de nombreux personnages de romans, mais des hommes ainsi que le définit Camus, Rénia Aouadène fait entrer dans l’espace du récit et de la narration des êtres dont le vécu suffit à nourrir l’action et qui deviennent héroïques parce qu’ils sont profondément et authentiquement humains.

 

      “ Elle regarde Guillaume, comme pour lui demander si les habitants sont enfermés, cloîtrés, de peur de se faire agresser par le voisin, mais il est loin, perdu dans ses pensées. Il a franchi une étape de sa vie, celle qui consiste à faire face, et à refuser le sentier tracé par ses pairs. Il a eu d’autres occasions de vivre des moments intenses, avec d’autres femmes ou des hommes, mais il n’a pas osé à cause de sa fonction. Un prêtre qui s’affiche avec une femme, non, qui s’autorise un instant de loisir, ne peut être que perturbé ! Il ne sait pas, il n’a aucune explication à donner, il voudrait juste savourer l’instant partagé avec Nedjma, car elle est jolie et sensible, en plus d’être intelligente. Il se dit qu’il se serait volontiers marié avec une femme comme elle. Elle semble très simple, proche de la nature et des humains. Elle paraît porter une blessure, il ne sait laquelle. Il le découvrira peut‑être si la rencontre se renouvelle. ”

 

      Avec le personnage de Djanina on entre dans un autre temps et un autre lieu du récit et on rejoint la part tragique de l’histoire algérienne contemporaine. Celle qui au moment de la guerre d’Indépendance a séparé définitivement les communautés composées d’Européens et de ceux qui, Berbères et Arabes, allaient enfin devenir des Algériens à part entière. Dès les massacres de Sétif et de Guelma le 8 mai 1945, les violences et les humiliations commises sur la population par l’armée française soutenant les grands propriétaires colons qui n’auraient jamais accepté le partage de la terre algérienne et du pouvoir qu’elle leur avait donné, il était évident que la fraternité entre les gens qui vivaient ensemble depuis plus d’un siècle était devenue impossible…

      On constate aujourd’hui qu’une sorte de “ mode ” avec une portée politique évidente, consiste à réécrire l’histoire algérienne comme si ce pays et ce peuple n’avaient pas dû secouer le joug d’une armée et d’un Etat colonisateurs puissants et déterminés et faire face à la folie morbide de l’OAS. Dans le même temps on écarte de l’histoire sociale et humaine le rôle essentiel et silencieux qu’ont joué les immigrés algériens si nombreux à partir des années 60 dans la construction des cités de banlieue et dans l’industrie automobile, ce qui permet de les renvoyer une fois encore à un néant d’où ils n’auraient jamais dû sortir et d’effacer toute notion de métissage culturel et toute mémoire d’une lointaine Andalousie. 

      “ Des hommes, qui travaillaient dans les mines ou les usines, avaient appris à lire et écrire dans les associations de travailleurs. Ils avaient très vite pris conscience de l’injustice de leur situation : ils n’étaient que des indigènes, des colonisés, n’ayant aucun droit, sinon celui d’être des machines à produire. ” Les travailleurs nord‑africains comme on les appelait alors largement victimes des ratonnades et noyades du 17 octobre 1961 n’étaient pas dupes du fait que leur situation de colonisés puis de “ fellaghas ”, un terme qui précédait de peu celui de terroriste, les désignait comme de dangereux individus rebelles et prêts à tout. Et c’est pour faire face à cette répression prévisible que Messali Hadj avait eu l’intuition d’une solidarité avec les travailleurs français : “ Ce sentiment de lier le mouvement d’émancipation nord‑africain aux luttes de la classe ouvrière française a dominé toute mon activité et cela malgré d’énormes difficultés et quelquefois une incompréhension de la part du peuple français. ” écrivait‑il dans une lettre adressée au Cercle Zimmerwald en 1954.

      “ Combien de fois le père de Djanina n’avait‑il pas hurlé et maudit les colons, en rêvant de ses ancêtres n’ayant pas hésité à donner leur vie pour combattre la plaie coloniale ! ” Djanina a reçu de son père l’héritage de ce sentiment de fierté et la passion de la liberté commune aux femmes qui se sont engagées dans les maquis ou qui ont participé aux combats de la guerre d’Indépendance “ Mais de quelle liberté s’agissait‑il : celle de la femme ? Celle de l’indigène ? ” Ces femmes qui ont agi durant la bataille d’Alger telles que Djamila Bouhired, Zohra Driff et bien d’autres, étaient des combattantes et pour elles le choix d’entrer dans la résistance algérienne était culturellement et humainement une double transgression.

      Le personnage de Djanina met en avant plutôt que l’image convenue de la femme arabe, la tradition de rebelles des femmes algériennes telle la Kahina héroïne berbère qui a tenu tête à l’empire omeyade, à laquelle on pense forcément. “ Djanina était certaine de pouvoir convaincre des hommes de la force de ses convictions, même si elle redoutait l’orgueil de ces habitants qui n’avaient de cesse d’oublier que de grandes femmes guerrières s’étaient battues contre les occupants… ”

      A travers son histoire on relie le passé de l’Algérie à son présent qu’illustre Nedjma en prenant la suite des différentes transgressions parfois moins flagrantes que celles de femmes guerrières, qu’ont accompli les femmes et les hommes du peuple algérien par leur obstination et leur courage quotidiens face aux systèmes d’oppression successifs et à la pesanteur des traditions. Zahra la mère de Djanina “ avec un regard dans lequel brillait l’intelligence propre à ces nombreuses femmes privées d’instruction ” est l’exemple de ces gens qui ont transmis à leur façon la révolte qui les animait. Ils sont à l’origine de la passion des jeunes générations algériennes pour ce qui se passe ailleurs et en même temps de leur attachement à leur culture, à leur paysage. “ Elle appartient à un autre monde et elle n’a jamais exprimé une quelconque envie de quitter son pays de violences, de trahisons, de haine. ”
A suivre...

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Jeudi 10 septembre 2009 4 10 /09 /Sep /2009 23:17

      Vous vous souvenez sans doute du livre de mon amie Rania Aouadène ( voir le lien pour aller sur son très beau site où vous pourrez lire ses poèmes... ça en vaut la peine ! ) Nedjma et Guillaume dont je vous ai parlé à sa parution au mois de février 2009 eh bien le revoici ! J'espère que la lecture de ces quelques lignes vous donneront envie d'en savoir plus...
 

L’histoire des gens…

Nedjma et Guillaume

Rénia Aouadène

Ed. Marsa, 2009

 

 

      “ Elle ne s’est jamais résolue à le quitter, ce pays : elle est algérienne et se sent musulmane malgré le chaos provoqué par les gardiens du temple. Elle ne connaît pas d’autre religion, alors autant garder celle de ses aïeux. ( … )

      Parfois, lasse de se battre pour obtenir un droit, elle achète un billet et prend la fuite, même si cela relève de l’éphémère. Elle est lucide : ‘ Le bonheur, il faut de temps en temps aller le chercher au fin fond de soi‑même, s’emparer de lui, l’exposer l’espace d’un instant infiniment court et le laisser s’échapper. ’ a‑t‑elle l’habitude de dire. ”

 

      C’est à l’occasion du dernier Salon du Maghreb des Livres quand on s’est retrouvées à nouveau fidèles au rituel de cette rencontre annuelle avec les créateurs du Maghreb qui nous réunit depuis des années Marie Virolle et moi que nous avons au cours de nos discussions passionnées habituelles parlé de l’intérêt singulier des récits à forme courte que publient les Ed. Marsa depuis quelques temps.

      Voilà une forme qui semble particulièrement correspondre à l’écriture des femmes puisque les derniers livres parus aux Ed. Marsa, qu’il s’agisse de contes, pièces de théâtre ou romans sont écrits justement par des femmes, parmi lesquels deux m’ont paru apporter quelque chose de neuf aussi bien au point de vue toujours très sensible du style que de l’histoire elle‑même.

      Le plaisir qu’on prend aux récits courts est le même que celui qu’offre un recueil de nouvelles qui nous laisse une fois la lecture achevée le sentiment d’avoir été de suite projetés au cœur d’une histoire humaine sans jamais tâtonner entre les points multiples de sa circonférence. C’est ce que j’ai ressenti en découvrant Les secrets de la lune de Fatima Belladj et Nedjma et Guillaume de Rénia Aouadène. Pas question ici de tenter une comparaison entre ces deux récits et leurs auteures que tout différencie excepté leurs origines algériennes mais on retrouve également dans chacun de ces ouvrages la même tension créatrice qui porte le texte jusqu’à sa dernière page dans un mouvement continu… un souffle qu’aucun commentaire ne vient empêcher… un élan qui prend son rythme dans l’intensité et la brièveté du récit.

      Avec le livre de Rénia Aouadène Nedjma et Guillaume le côté percutant de la forme courte et son efficacité poétique ainsi que l’expression d’une sensualité en résonance avec le réel qui est une des caractéristique de l’écriture des femmes, donnent sa force à un thème que tout risquait de faire sombrer dans la discussion à l’infini et la confrontation d’idéologies forcément contradictoires.

      Un combat sans issues qu’on connaît et qu’on redoute dès qu’on ouvre un livre où il est question de religion et du rapport entre des personnages que l’histoire sociale et politique du monde nous a habitués à regarder comme s’ils étaient fatalement séparés par des murailles de verre blindé infranchissables.

Nedjma jeune algérienne musulmane “ passionnée d’art ” qui “ a besoin de s’immerger dans un univers de couleurs, de formes, d’odeurs ” vient passer un mois à Marseille d’insouciance et de balades au gré des rues où elle se sent bien et sa première curiosité se porte étrangement sur “ une église plutôt imposante, dont l’aspect extérieur est d’une sobriété surprenante. ”

      A l’intérieur de cette église “ un homme, il est blond avec de grands yeux verts, de taille moyenne, plutôt bien fait ”, Guillaume prêtre dans un quartier populaire va aller avec la simplicité des êtres que leur intuition et leur spontanéité portent vers les autres à la rencontre de la “ jeune femme étrangère ”.

      Ainsi présentés les prémisses de cette histoires auraient dû me faire fuir aussitôt tant nous sommes abreuvés désormais de journaux, magazines, revues que les sujets de société tels que la religion, le terrorisme, la confrontation des civilisations remplissent et gavent de simplifications réductrices elles‑mêmes proches du niveau zéro de la pensée et de la conscience humaine.

      Mais je connais un peu Rénia Aouadène, ses choix de vie toujours avides de nos étrangetés réciproques et de ce qui dans l’errance hors de soi, de ses origines et de sa culture héritage obligé, nous mène parfois à partager avec ceux venus d’ailleurs un devenir commun. Ce que je l’ai entendu raconter avec la jubilation des mots de l’oralité que nous partageons nous autres fascinées que nous sommes par les conteurs africains et arabes de la façon dont après la mort violente de son père elle a grandi entourée par les gens des milieux populaires de l’immigration espagnole et italienne qui ont soutenu sa famille de leur présence chaleureuse, ainsi que l’évocation par Nedjma dès le début du récit d’un bonheur vagabond qu’il faut aller chercher m’incitait à penser que cette histoire qui se joue sur fond de religion et de guerre d’Algérie était d’abord l’histoire des gens.

 

      “ Il ouvre une porte donnant sur un jardin, qui semble avoir été cultivé pendant un temps. Il lui fait signe d’avancer et, au fond, elle découvre ce qui ressemble à une petite demeure où le prêtre doit loger.

‘ Mais que suis‑je en train de faire ? Cet homme m’entraîne chez lui, et je le suis, comme si c’était un ami de longue date. Je rêve ! Non, je suis à la recherche de l’inconnu, de tout ce qui pourrait me donner un peu d’espoir dans cet univers de violence ! ”

Rania au Salon du Maghreb des Livres Février 2009 Photo Jacques Du Mont
A suivre...
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Mardi 21 juillet 2009 2 21 /07 /Juil /2009 23:24

D'Aden à Alger Petites chroniques vagabondes

      Voici pour l'été un extrait du dernier livre de mes chroniques algériennes que mon amie Marie Virolle a bien voulu publier dans son édition que vous connaissez si vous suivez les articles de notre blog des Cahiers.
      D'Aden à Alger Petites chroniques vagabondes a donc été publué aux Editions Marsa en 2009 et vous avez pu en lire déjà quelques extraits ici... Cet extrait se situe au commencement du bouquin histoire de vous donner envie de lire la suite...

      Toutes les illustrations en couleur et en noir ont été réalisées par Louis Fleury.

      De tous les écrivains dont les livres participent à ces petites chroniques vagabondes Alain Vircondelet est le seul que je n’ai jamais rencontré et que je ne connais pas autrement qu’à travers son récit La terreur des chiens.    
      Et néanmoins c’est ce livre qui m’a inspiré et donné envie de mettre ensemble ces différents articles écrits sur dix ans de travail en commun avec les écrivains d’Algérie.
      Le récit d’A. Vircondelet s’inscrit dans les six derniers mois de la vie de Rimbaud entre Harar et Aden et l’extrait des Correspondances de Rimbaud aux siens et à ses proches collaborateurs à Aden cité pour introduire ce voyage d’un poète l’autre se situe dans le cours de l’année 1883, donc huit ans avant son retour en France. On y découvre la magie toujours vivante de son écriture et sa passion aventureuse pour l’ailleurs et les mondes nouveaux ‑ là où il se rend en Abyssinie aucun Européen souvent n’a encore pénétré et ce qui le pousse à aller plus avant encore c’est sa curiosité et son imagination du réel ‑ qu’il ne cessera jamais de faire entrer en poésie… 

  

Correspondance Arthur Rimbaud

      “ Rapport sur l’Ogadine par M. Arthur Rimbaud, agent de MM. Mazeran, Viannay et Barbey, à Harar ( Afrique orientale ).

 

Harar, 10 décembre 1883

 

      Voici les renseignements rapportés par notre première expédition dans l’Ogadine.

      Ogadine est le nom d’une réunion de tribus somalies d’origine et de la contrée qu’elles occupent et qui se trouve délimitée généralement sur les cartes entre les tribus somalies des Habt‑Gerhadjis, Doulbohantes, Midjertines et Hawïa au nord, à l’est et au sud. A l’ouest, l’Ogadine confine aux Gallas, pasteurs Ennyas, jusqu’au Wabi, et ensuite la rivière Wabi la sépare de la grande tribu Oromo des Oroussis. ( … )

      L’Ogadine est un plateau de steppes presque sans ondulations, incliné généralement au sud‑est : sa hauteur doit être à peine la moitié de celle ( 1800 m ) du massif du Harar. ( … )

      Les bêtes féroces sont assez rares en Ogadine. Les indigènes parlent cependant de serpents, dont une espèce à cornes, et dont le souffle même est mortel. Les bêtes sauvages les plus communes sont les gazelles, les antilopes, les girafes, les rhinocéros, dont la peau sert à la confection des boucliers. Le Wabi a tous les animaux des grands fleuves : éléphants, hippopotames, crocodiles, etc.

      Il existe chez les Ogadines une race d’hommes regardée comme inférieure et assez nombreuse, les Mitganes ( Tsiganes ) ; ils semblent tout à fait appartenir à la race somalie dont ils parlent la langue. Ils ne se marient qu’entre eux. Ce sont eux surtout qui s’occupent de la chasse des éléphants, des autruches, etc.

Ils sont répartis entre les tribus, et, en temps de guerre réquisitionnés comme espions et alliés. L’Ogadine mange l’éléphant, le chameau et l’autruche, et le Mitgane mange l’âne et les animaux morts, ce qui est un péché. ” ( … ) 

 

D’Aden à Alger Rimbaud et Sénac

Alain Vircondelet La Terreur des Chiens Ed. du Rocher, 1999

Jean Sénac Ebauche du Père, Ed. Gallimard, 1989

 

“ Un poète qui meurt n’est pas seulement un homme qui meurt. Sa mort libère des mondes inconnus, laisse béants des espaces inconnus, révèle ce qu’on croit possible, irréel. ”

La Terreur des Chiens

 

      D’Ebauche du Père écrit de 1959 à 1962 par Jean Sénac et publié en 1989, à La Terreur des Chiens, texte d’A.Vircondelet relatant les six derniers mois de Rimbaud, dix années se sont écoulées. Dix années pendant lesquelles ceux qui restent une fois que les poètes sont morts ont dû s’acharner à poursuivre la fiévreuse exaltation des mots. Ne pas laisser la langue de ces sortes d’anges devenir la seule proie des discutailleurs.
      De Rimbaud à Sénac, il y a un lien évident de beauté, d’outrance et de grandeur. “ Au fait, Dieu a-t-il jamais pardonné à ceux qui ont cru pouvoir s’arroger ses signes de puissance ? ” se demande Rabah Belamri dans la préface d’Ebauche du Père.
      Rapprocher ces deux ouvrages, les faire miroiter ensemble c’est se placer au centre exact de deux soleils. A la brûlure tangente. Dans le creuset où naît un verbe qui a pris chair pour matrice et qui bout comme un sang brutal.

      Ebauche du Père tel que le précise R.Belamri était dans l’idée de Jean Sénac le Livre de la Vie. Un livre somme qui aurait été constitué de sept ou huit volumes dont le premier s’intitulait Pour en finir avec l’Enfance. S’il ne se déroule réellement que sur quelques moments de sa vie d’enfant puisqu’il ne peut y être question d’une écriture chronologique, ce livre explore pourtant par fragments multiples assemblés comme un vaste puzzle tout ce qu’a incarné l’homme que l’enfant suggère. A la lecture on y voyage avec enchantement du Sénac des Désordres à celui de Matinale de mon peuple, ou bien du Mythe du sperme‑Méditerranée. Le Sénac qui écrivait dans la préface de dérisions et Vertige.

      “ Avec Avant-corps, Diwan du Noûn et A, des poèmes illiaques au corpoème, je tentais un Journal qui fût un Corps écrit. ” Ne peut-on nommer de même ce dialogue fictif entre Rimbaud rentrant en France pour y mourir et son narrateur ? Car si ces deux textes se situent à l’opposé du temps d’une vie, leur similitude est d’élaborer le poème charnellement à même la vie.

      Pour l’un comme pour l’autre l’écriture naît au point de fusion entre ce qu’on peut aller jusqu’à vivre et ce qui va faire basculer dans le danger, la folie, la mort. Elle est à la fois le garde-fou et le cœur du vertige. Elle est le fruit du déséquilibre et de “ l’amour sans objet ” poussé à son comble. Elle est l’expérimentation ultime de la démesure.

      Comment d’ailleurs ne pas sentir dans l’écriture des deux hommes pris à la gorge par ce Sud une semblable exaspération, une mise en jeu du corps total dans la sarabande des excès et des vides mêlés que les mots engloutissent. Pour Alain Vircondelet happé par la houle de Rimb’ et sa passion à gravir jusqu’au bout le chemin des mots qu’il se représente comme une montée incertaine vers un Golgotha noir quel enjeu que d’entrer dans le crâne du “ Voyant ” ! Et quel autre enjeu pour moi tout aussi irrésistible, de repérer les rimes jumelles entre la défaite du corps de Rimb’ poète des désordres, et la quête de l’absolu du corps incarné dans chaque mot du long poème de Jean Sénac… Long poème qu’a été sa vie balancée telle pure et lucide dans la foudre jaune des paroles.

 

      “ Le feu de Rimbaud parcourt l’exil. Sa vigueur rend compte de la violence, de l’âpre réalité, de la révolte. Pas d’autre lieu d’écriture. Vivre sur cette lame, dans la vibration intime, furieuse. Dans l’état Rimbaud. ( … )

      Que crèvent les chiens qui aboient tout autour. Que crèvent les chiens qui ignorent le chant obscur et flamboyant. Qu’ils crèvent les châtrés de la langue, les mafieux impuissants qui ligotent les rêveurs et aussi les hyènes furieuses et les chacals qui jappent aux pieds des poètes caravaniers. Qu’ils crèvent et crèvent encore les chiens qui craignent la fureur de ton feu.

       Donne-moi de nourrir les rêves inouïs des zébus. D’écrire depuis les jungles de toutes les Afriques. ”

 

      Lorsque Sénac écrit dans Ebauche du Père, en parlant de ce texte qu’il vient de commencer : “ C’est mon strip-tease. ”, on attend l’émergence d’une histoire sans artifices, celle d’un corps ayant pris en charge cœur, esprit, âme, comme c’est parfois le cas dans Journal Alger1954. On attend ce qui peut naître de la mémoire d’une telle enfance. Une enfance marquée par du vide. Le trou de l’absence du père, Sénac en a fait son soleil. Le corps d’un garçon sans père rayonne autour du trou. Il s’y reconstitue et cerne cette imposture d’un “ balancement de phrases ”.
      C’est ce qu’est parvenu à faire A.Vircondelet dans une parole à vif portant à bout du sens. Nous rendre Rimb’ “ intact ”. Pas de justification,rien à faire. A peine ces quelques mots pour sortir de son trou honteux celui qui est “ allé chercher de l’or ailleurs ” que dans les mots, justement. “ Car plus que les mots, c’est le feu Rimbaud qui compte, le trou Rimbaud. ”

      Et quoi d’autre que ce balancement dans la tête de Rimb’ quand il accepte le monologue qui se fragmente par secousses ‑ là aussi le temps est démesuré ‑ à partir de l’embarquement à Aden le 9 mai 1891 à bord de “ l’Amazone ”. Lui qui dans ses notes “ Itinéraire de Harar à Warambot ” un mois avant de pouvoir embarquer écrivait : “ Mardi 7 avril 1891. Départ du Harar à 6h. du matin. Arrivée à Degadallal à 9 1/2  du matin. Marécage à Egon. Haut-Egon, 12 h. Egon à Ballaoua-fort, 3 h. Descente d’Egon à Ballaoua très pénible pour les porteurs, qui s’écrasent [ ? ] à chaque caillou, et pour moi, qui manque de chavirer à chaque minute. La civière est déjà à moitié disloquée et les gens complètement rendus. J’essaie de monter à mulet, la jambe malade attachée au cou ; je suis obligé de descendre au bout de quelques minutes et de me remettre en la civière qui était déjà restée un kilomètre en arrière. ( … ) ”

      Rimb’ le mangeur de soleil… le voici pris dans l’oscillation d’un pendule devenu fou… contraint d’écrire à la Mother et de raconter l’histoire d’une défaite en train de s’accomplir… Un boitillement d’une bordée à l’autre. D’une virgule à l’autre comme une transe, des phrases qui tanguent lentes et s’écroulent tout en bas. “ Aden, le 30 avril 1891. Ma chère Maman, ( … ) Depuis déjà une vingtaine de jours, j’étais couché au Harar et dans l’impossibilité de faire un seul mouvement, souffrant des douleurs atroces et ne dormant jamais. Je louai seize nègres porteurs, ( … ) je fis fabriquer une civière recouverte d’une toile, et c’est là-dessus que je viens de faire en douze jours, les 300 kilomètres de désert qui séparent les monts du Harar au port de Zeila. Inutile de vous dire quelles horribles souffrances j’ai subies en route. ”

      Une houle. Un élan puis soudain tout juste deux mots comme une pierre. Qui pèsent lourd. La chute. Rimb’ est en train de chuter à l’intérieur de la mer. Et pourtant tout est là de son désir ancien : arriver “ à l’Inconnu ”. Et puis encore “ Trouver une langue ”. “ Je créerai la mienne et si je n’arrive pas à me faire entendre, alors je préférerai me taire ”. Et il s’est tu. Pour ne pas dire tué. Car c’est peut-être à cause de ce mutisme que le corps dans une sorte de surréalité à la Artaud a décidé de restituer morceau par morceau son âme au diable. “ Tuer la mort, c’était le pacte, en échange je te donne Saran, mon enfance et tout ce que tu veux. ”

      Embarquer. Tailler la route… l’a iguiser. La surprendre comme il a toujours fait, Rimb’. Car ce qui s’écrit entre A.Vircondelet et lui enfoncé dans sa civière maritime, c’est la suite du poème, là où il l’a laissé, camouflé dans la maison bourgeoise de Verlaine avant de partir vars son Sud. Il a tout écrit Rimb’ dans ce déhanchement de la marche sur les chemins des Ardennes… Tout pour le vivre après. Oui, tout déjà comme un grand projet d’enfance ébauché. Tout sauf la fin. A “ Aden qui sue sous la canicule ”. Aden avec ses chiens jaunes qui dévoreraient sa carcasse. Et il les aurait peut-être laissé faire s’il n’avait pas encore ce contrat à remplir… Non pas un testament mais une possibilité au contraire de reprendre la trace, d’emboîter le pas et d’inventer d’autres images qui n’existent que dans la démesure du désir et dans la force des poignets à écarter les chiens.

 

      “ Avec sa canne de bois fin, avant d’embarquer, il leur avait donné des coups à la volée, mais eux revenaient sans cesse autour de lui, renifler son corps. Ce squelette.

La nuit est tout à fait tombée quand le bateau a rejoint la pleine mer. La douleur augmente avec elle. Et le silence. ”

 

A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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