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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Jeudi 2 octobre 2008

Abdelkader Djemaï, Dites-leur de me laisser passer et autres nouvelles.
Paris : Ed.Michalon, 2000.
L’art de la nouvelle
“ Vous verrez, vous serez étonnée du contenu de mon prochain livre… ” me disait Abdelkader Djemaï lors de notre entretien concernant son précédent roman 31 rue de l'Aigle, il y a un peu plus d'un an. Etonnée oui, ou plutôt surprise. La nuance s'exprime au niveau de la sensation et non pas du sens.

      Une gourmandise offerte par une main qui d'habitude donnerait plutôt d'habiles mais sérieux voire graves coups de plumes. Un plaisir de fruits nous parvenant au moment de l'été. Un plaisir qui fait plaisir comme lorsqu'une langue s'incurve vers d'autres tons, des nuances qui la rendent ainsi plus légère est donc plus habile à nous donner à goûter les mots sans pour autant les rendre suaves et mous. Un plaisir qui avait peut-être commencé à se faire sa place parmi les inflexions douloureuses et amères de Sable rouge. Et que j'avais laissé filer alors au gré des paroles que nous avions échangées comme une promesse sous-jacente. Ces nouvelles sont une preuve par le goût que l'écriture a encore une raison d'être, de bien-être partagé.
      Quel écrivain, quel créateur niera que le sel de la création, ce qui le pousse et le mène là où il ne sait pas qu'il va, qui le rattrape par le bout de l'oreille lorsqu'il vacille sur sa créature affolée, ne soit justement le plaisir ? Ce petit dieu mercurien délicieux qui se camoufle derrière son double géant que sont l'idéal et la volonté d'aller au-delà de tout possible et de l'impossible surtout. Elan se maquillant de terreur lorsque la grâce cesse et que le travail redevient simplement laborieux, c'est-à-dire ce qu'il est hors le mystère du don justement. Cet état de grâce qui nous fait si souvent défaut permet à l'écrivain, touché par l'aile plumitive du petit dieu, de ciseler ce qui peut être contenu à la fois dans un écrin de sens et un écrit luminescent. Et de nous passer le mot comme un clin d'oeil de connivence, témoin de joie et de surprise dans une austérité d'enterrements quotidiens d'histoires où de nombreux créateurs se muent en croque-morts.
      Eh oui, n'en déplaise aux futurs maîtres d'un monde sans saveur et sans grains de folie, l'art est fait à la fois pour donner la jouissance du jus sucré et la perception aiguë du fruit naissant. Ce qu'écrit Hélène Cixous : “ Le monde commençait ainsi, par trois tranches de pain de pensée. [… ] Le monde commençait à sa bouche ” me semble particulièrement adapté au plaisir de goûter la langue que l'on trouve dans l'écriture des nouvelles car ce type d'écriture nous fait entrer dans son sens, dans son sein, à petits pas. A petites bouchées. On s'y introduit d'abord… et tout lecteur assidu de nouvelles le sait bien… par pure délectation des mots. Tous les sens et non seulement le goût y sont en éveil du début à la fin du texte qui ne supporte aucune retombée ni aucune approximation.
      On n'y affronte ni longueur parfois éreintante du récit, ni descriptions redoutables, ni toutes ces démonstrations de savoir-faire dont certains auteurs nous gratifient par étourderie, parce que là, impossible, ils n'ont pas le temps. Et c'est dans cette concision qu'éclate l'art du graveur, du miniaturiste, de l'enlumineur, du parfumeur et du joaillier, ou celui du maître verrier qui, à l'intérieur de ses sulfures, nous semble avoir réuni sans les y emprisonner, dans la petitesse des parois de verre, l'océan et ses mille bateaux ivres. C'est la délicatesse de chaque phrase désirée, forte et diaphane, profonde et légère dans sa précision et son dépouillement, qui confère au texte court sa mouvance infinie et nous donne la sensation que le dernier mot est encore le premier.
      Cela je l'ai expérimenté au travers de l'écriture féminine car les femmes écrivains sont particulièrement sensibles au plaisir sensuel qu'écrire offre, c'est pourquoi elles choisissent de préférence les petites formes qui comme les délicieuses fugues de Mozart ou les Gymnopédies de Sati permettent de se mouvoir dans une allègre volupté d'un récit à l'autre tout en mettant passion et vigueur à tracer au plus près le fil invisible qui les relie. Car l'on n'entre pas dans un livre de nouvelles par un coup fort frappé au coeur comme on le fait dans un roman. C'est un discret tambourinage qui paraît au lecteur le rappel d'autre chose, d'un goût lointain à peine goûté, fugace, lui revenant par petites touches. Et d'autant plus fragile et délicieux qu'il ne s'impose pas comme un parcours tracé d'avance, mais nécessite un mouvement d'accompagnement pour trouver le passage d'une histoire à l'autre.
      Ainsi s'ouvre l’une des nouvelles :

“ Tous les soirs, juste après le dîner, je le sortais prendre l'air dans les rues de la ville. En le tenant par le bout de la longue ficelle que j'avais attachée autour de son cou, j'avais parfois l'impression de traîner un immense ballon d'enfant couleur de sable et de chocolat au lait. ”
(“La Balade”)

      Et la force qui va faire passer le message, souvent inconnu de l'auteur lui-même, jouant à se surprendre car l'enjeu n'est-il pas ici que de quelques pages, du tambourineur au tambouriné, réside dans son mystère même. Et dans son obstination à rejoindre le coeur du chant où nul ne l'attend et d'où pourtant il est parti. D'un côté de cette ficelle se trouve un homme qui se promène dans Paris et de l'autre son chameau transporté sans doute comme un totem depuis une lointaine Afrique.
      De cette animalité débonnaire et tranquille qu'on ignorera jusqu'au dernier paragraphe, l'on se prend à rêver bien qu'elle ne soit pas moins complexe en certains domaines que celle de son compagnon humain. Le chameau “ souffrait de rhumatismes ”, “ avait des insomnies ” et “ déprimait un peu ” mais également “ il appréciait beaucoup les films d'aventure et les dessins animés ”. De ce destin de chameau qui finira paisiblement “ enterré, en mars dernier, près du pommier ”, on peut tirer la leçon qu'il n'y a ni grande ni petite vie, mais qu'il y a tout simplement la Vie avec la façon dont on sait ou non en extraire le meilleur et le plus tendre et en tourner le pire en dérision.
      Et l'artiste, qui est directement relié aux forces génératrices de vie par sa création, est le premier à expérimenter que celles génératrices de mort ne sont jamais assez éloignées pour que le choix ne soit pas sans cesse à réaffirmer. L'oeuvre est un choix. Le choix est une oeuvre. Car toute affirmation contient son contraire, toute certitude est incertaine et toute vérité ment, de la même manière que tout signe peut être interprété en fonction de celui qui le voit, comme apportant bénédiction ou malédiction. Ainsi d'une nouvelle à l'autre voyage-t-on constamment de la vie à la mort, mais en sachant que dans toute véritable création, contrairement à l'existence humaine, l'on débouche sur de la vie.
      Et si, comme nous allons le voir plus loin, le livre ouvre sur une histoire qui met en scène une mort absurde, plus absurde encore que la mort, il s'achève sur l'étrange monologue d'un bébé âgé de douze heures, goulu d'avenir.

“ Depuis notre retour de l'hôpital, Grand-mère n'ar rête pas de faire des crêpes et du café pour les visiteuses. Son odeur s'insinue partout, jusque entre les seins de maman dont les mamelons me font parfois penser à deux grains bruns et luisants d'Arabica. [… ] A écouter les gens, les miens compris, qui font cercle autour de ma mère et de mon berceau, c'est comme si je voyais avec mes oreilles devenues de grands yeux sans paupières et sans sourcils. Des yeux perpétuellement ouverts sur la vie qui m'entoure.”
(“La fugue”)







A suivre...

- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mercredi 1 octobre 2008

                 Fragments d’absence

                          Y a-t-il une vie avant la mort ?

                                                 Ahmed Zitouni

                                           Ed. de la Différence, 2007

 “ Des pierres… Encore des pierres… ( … ) Cités-dortoirs… Cités-mouroirs… Townships new-look… Ghettos recroquevillés derrière de sournoises frontières… Depuis les bidonvilles de mon enfance, curieusement baptisés ‘ villages nègres ’ jusqu’aux espaces clos de décivilisation qui, aujourd’hui, mal étreignent l’arrogance quiète des villes de France.

Que des pierres et des sourires pour les accompagner ( … ) convertir ces pierres en mots… ”

Y a-t-il une vie avant la mort ? Ahmed Zitouni

          Les livres en fragments sont ceux qui portent en creux quel que soit le projet qui en a suscité l’écriture l’empreinte de la première errance face à laquelle celui qui écrit se voit contraint soit de donner un costume de cohérence à des moments de vie en éclats soit d’arrêter d’écrire. Ecrire c’est d’abord pour l’écrivain “ Parce qu’il le fallait ” un bond redoutable du haut d’un 7ème étage direction l’inconnu. Une façon de “ Nomadiser à mon rythme, au gré des humeurs de mon écriture en sueur, dans des territoires où personne ne m’attendait. ”
          Ces mots d’Ahmed Zitouni sorte de clin-d’œil dialogue avec son personnage “ Impermastic ” une de ces voix qui dicte et qu’on écoute dictaphone tournant en dedans, chacun de ceux qui a travesti son existence en territoire d’écriture peut les revendiquer… les lui piquer sans vergogne petits cailloux semés sur la piste singulière et pourtant gardiens de notre désir créateur commun.
          Rare qu’on devienne créateur s’il n’y a au départ cette émotion flagrante et le sentiment d’étrangeté présent déjà à l’intérieur de l’espace de sa folie intime… L’errance au‑delà de l’errance… “ Un premier roman. Toutes les maladresses, les cris trop longtemps tus… ” Ce petit bout de malheur au commencement qu’on ne dira pas autrement qu’en écriture et qui reste planté dans l’ombre bleuâtre des mots. Qui n’a pas eu un jour la tentation de s’arrêter là ? Dans la contemplation farouche de son excès même où l’ivresse fait le guet… “ Rien qu’un grognement de colère au service d’un conscience éveillée. ”
          Qu’est-ce qui s’enclenche quand on décide ne décide pas de donner la parole “ A un petit garçon de Saïda ( … ) Un petit indigène du Cours préparatoire de l’école Jules Ferry levant désespérément la main et s’en voulant à mort, au fond de la classe, de ne pas savoir dire en français l’urgence de ce qui le tordait de douleur en arabe ” ?
          A chaque fois qu’un livre me tombe entre les mains je cherche le petit bout du malheur que le narrateur n’a de cesse d’agiter comme un morceau de chiffon rouge et je me pose la question… la même… à chaque fois… La création : “ Ma force indomptable et ma fragilité définitive ” qui semble demeurer notre rare idéal nous emmène-t-elle vraiment écrivains, poètes, peintres en démesure et lecteur lucide en passion au large du malheur ? Une fois que les mots chiens sont lâchés rien ne peut plus être comme avant…
          Combien ne sauront pas… ne pourront pas… resteront sans armes autre que leur fragilité pour unique marque d’humanité… avec “ un persistant sentiment d’inutilité et de petitesse… ” Même si la question de l’œuvre et du sens qu’on lui donne se pose à un moment aussi simplement que le regard que jette derrière lui un glaneur de météorites dans le désert l’écriture est un acte primordial que le livre en fragments pose à nouveau comme appartenant à tous “ … ECRIVAIN ! Un cantonnier du verbe ! ” Jolie expression à revendiquer qui nous délivre de l’exclusivité réservée aux professionnels.
          Certains ont osé quelle que soit leur condition d’origine se saisir de ce moyen hors de portée “ Dans le monde qui était le mien, plus préoccupé de pain que de livres… ” pour sortir quelques minutes quelques heures du désastre de la violence subie dans le milieu ouvrier et paysan au cours de ces années où la migration des campagnes françaises vers les villes a rejoint l’immigration en provenance des pays d’Europe plus pauvres suivie par celle du Maghreb et de toute l’Afrique.
          C’est ainsi que dans les premières pages de son récit “ Le Journal d’un mineur ” Ignace Flaczynski immigré polonais exprime avec une réelle intuition poétique le sentiment de la nécessité qu’il ressent d’avoir à écrire pour témoigner de chaque journée passée à la mine et volée à sa vie. Il aurait pu lui aussi revendiquer ces mots : “ La seule vraie lumière dans mes nuits de suie. ” Ces fragments d’absence-là nous brûlent les mains.
          Pour Ahmed Zitouni qui a “ passé une année à sillonner les ‘ cités ’ de Marseille en quête de rescapés de la nuit de la grande galère migratoire… ” le problème est de faire entrer dans la tragédie de l’histoire aux yeux du lecteur des gens qui lui ressemblent et qui n’ont aucune raison d’être des héros, avec la grandeur qui leur revient.
          “ Bouleversé par la simplicité de ces êtres d’exception ” celui qui écrit se trouve face à cette situation d’errance aboutissant à l’exil et à la solitude intérieure qu’aucune pseudo‑assimulation n’écarte et qui a touché des milliers d’immigrés à partir des années 1930… Bien sûr elle n’est pas la sienne mais elle va à la rencontre de ses propres fragments d’absence. Ils portent en eux ce qui va donner au récit son rythme et sa pulsation. Ils en sont à la fois les percussions et les silences.
          “ On ne peut pas contempler les tragédies en cours, s’en faire le témoin éveillé, et se permettre d’ignorer la sienne en suspens. ” ( … )
          Cet Abderrahmane ( … ) je l’ai cottoyé jusque dans mes sommeils. J’ai reniflé par ses narines. ( … ) Je l’ai conçu, accouché et élevé en écrivain ( … )
          Tu ne sais rien de ce qu’il a fallu resquiller, dans des archives de documentation interdite, dans les soubassements de ma mémoire, dans les prisons de la langue et ses cours de promenade, pour le libérer des grillages de sa réserve. ( … ) Les mots qu’il a fallu choisir et voler à la mainmise de la langue pour atténuer la violence de l’arrachement, pour le traîner dans une tour de cette cité ( … ). ”

          Le bonheur des livres en fragments c’est qu’au contraire de l’énorme quantité d’ouvrages aboutis bouclés prêts pour consommation jusqu’à la dernière goutte c’est qu’ils offrent au lecteur un bouquet de questions fleurs des champs et terrains vagues, pour un cantonnier c’est bien le moins… Celle qui se pose en titre “ Y a-t-il une vie avant la mort ? ” taggée sur le mur d’un cimetière de Belfast prépare le lecteur avisé et fouineur à la rencontre avec des personnages “ se revendiquant ordinaires ”, de ceux dont la destinée a nourri les romans des écrivains fascinés par cette condition humaine qui de F.Villon à C.Bukowski en passant par L-F.Céline, W.Faulkner, J.Sénac, T.Morrison, M.Darwich et d’autres ont eux aussi dû se demander “ comment bricoler en toute impunité une ‘ fiction ’ à partir de fragments d’humanité restitués… ”
          Pour mettre en scène la tragédie Camus disposait de la guerre d’Algérie… Céline de deux guerres successives… Malraux de la guerre d’Espagne et de la révolution chinoise… Césaire de l’histoire de l’esclavage… Darwich du drame palestinien…
          L’une des question qui se pose quand on décide d’écrire à partir d’un espace ordinaire “ d’une insignifiance grise à une laideur monstrueuse, avant de retomber dans une insignifiance, presque blanche celle-là… ”, que le récit se joue pour l’un des personnages “ Impermastic ” ou “ Tidjani Abderrahmane ” à l’intérieur “ d’un quartier de Marseille ( France ) ” dans une cité dite de “ l’Avenir Radieux ” et pour les autres, la plupart dans les bistrots d’Aix-en-Provence et de Marseille : “ Chez Roger ” “ Le Gaulois ” “ La brasserie de la mairie ” “ La Civette ” “ Le Mansard ” “ ce petit bistrot encore de quartier ” “ Le Bellegarde ”… Ou encore “ à la Pyramide, au Constantinois ou au Cabaret de la dernière chance ” c’est comment donner aux lieux et surtout aux êtres qui les hantent toute la présence poétique et “ la solitude des exilés ” qui en fait bien mieux que de vagues héros les personnages d’une histoire qui ne pouvait s’écrire sans eux.

    Quand ceux qui sont habituellement considérés comme des figurants dans le théâtre d’un monde à la Ubu deviennent les acteurs principaux du récit et que la “ ZUP-city et ZAC‑ville ” ou le bidonville retrouvent leur rôle au cœur d’un siècle d’immigration ouvrière, le pôle autour duquel tourne un univers hiérarchisé classifié ordonné se déplace à peine et tout en est changé… C’est le peuple qui est au centre de son histoire et qui enfin la revendique “ Anonymes et petites gloires oubliées. Retraités, chômeurs, Rmistes, jeunes et moins jeunes… ” “ Faisant et défaisant, verre après verre, la chronique des quartiers moribonds… ”
          “ Regarde autour de toi, regarde pour moi qui n’ai plus la force de voir. Contemple cette humanité avec laquelle je prends souvent rendez-vous, sans protocole et sans chichis. Une majorité d’hommes, quelques femmes, une somme de solitudes, les vestiges des quartiers déchiquetés par les nouvelles chirurgies urbaines, des voix en voie de disparition, les derniers boutons de fièvre d’une euthanasie sociale à l’œuvre. Un espace de vie promis à la démolition. ”

          A.Artaud écrivait pour les gens de son quartier c’est-à-dire à leur place, en leur nom et pour lui rien ne différenciait l’humanité et la révolte de Vincent le suicidé de la société de celles de son coiffeur ou de son épicier… Quand les nouveaux et très anciens héros du livre d’A.Zitouni sont  Hélène qui débite des bières “ effacée et exposée ”, “ Gros-Kader et son quintal d’humanité suante ”, le vieux Bouzid enterré grâce à “ la solidarité des humbles ”, Décodeur, Galinette, le Légiste, Mémé, Pantoufle, “ Momo de la ‘ ZUP ’,  “ Boumé le fondu ”, la vieille Ginette et ses ulcères, “ le morose à la pipe ”, “ le petit groupe en salopettes bleues ( … ) d’authentiques prolos ”, “ Saâd, plâtrier à la tâche ”, tous ceux-là et bien d’autres dont Impermastic ou Tidjani Abderramahne est le porte-parole et peut-être le justicier… chacun de leurs fragments d’absence fait éclater le récit en un temps discontinu et fracturé qui est celui de notre aventure commune.
          Raconter “ le bidonville de Saint-Barthélémy, le plus grand et le plus imposant de Marseille ‘ pourri ’, ( … ) où “ il avait traversé ses plus authentiques moments de bonheur ” et presque simultanément “ la démolition de tout le bidonville ” puis le départ dans les camions militaires direction les “ HLM de la ‘ Cité de l’Avenir Radieux ” c’est rendre palpable après celui  du temps l’émiettement de l’espace des gens du milieu ouvrier et immigré. Ecrire le monde qui les entourait à la fois écartelé entre baraques pauvres, chambres d’hôtels sordides, barres et tours cernées de terrains vagues et de voies express et à la fois enfermé à l’intérieur du ghetto de la périphérie.
          Pour pouvoir l’écrire ainsi en choisissant comme prétexte d’une narration toujours en rupture l’ivresse du narrateur écrivain - mais l’ivresse ainsi que l’a suggéré si justement Baudelaire, décrite ici avec une grande volupté frôlant le désastre c’est celle de la jubilation créatrice - il convient d’être à la fois dedans et dehors de la tragédie. 
          Le narrateur écrivain sait qu’il peut compter sur l’imaginaire collectif des bistrots où la moindre présence est tout un univers pour être “ dedans ” : “ Après tout c’est dans les bistrots qui ont jalonné mon existence que je me suis senti le moins étranger. ” De même qu’il peut compter sur son personnage Impermastic Abderrahmane pour être “ dehors ” puisque celui-ci qui n’hésite pas à partager ses beuveries et ses vagabondages le ramène finalement avec l’obligation de l’acteur qui répète une scène identique chaque soir sur le lieu de l’écriture et du drame “ un trois-pièces, au septième étage d’une tour, dans une abomination urbaine commodément baptisée ‘ cité ’, celle-là dite de ‘ l’Avenir Radieux ’ en lisière des quartiers nord de Marseille. ”
          “ - J’espère que vous trouverez tout ce qu’il vous faut, monsieur Zitouni, il a commencé à barjaquer d’une voix de plus en plus pâteuse. Je me suis arrangé pour que vous ayez la paix et la tranquillité pour vous remettre à écrire, il a glissé en douce. Côté matériel, s’il y a quoi que ce soit qui manque ou dont vous ayez besoin, n’hésitez pas à me le dire, quand je repasserai. ”

          Et Impermastic Abderrahmane est d’autant plus garant que le narrateur se tiendra en dehors de toute tentation de remettre le récit dans une linéarité classique et froide qu’il est mort… “ Pourquoi, m’avez-vous tué ? ” Impermastic Abderrahmane qui dès les premières lignes du récit dialogue avec le narrateur écrivain du haut “ de la terrasse centrale du bloc de HLM de la ‘ Cité de l’Avenir Radieux ’ où  “ Dès qu’il ferait grand jour, Impermastic mettrait sa vie en jeu… ” a été accompagné par ce même narrateur écrivain dans son premier livre “ Là où la première balle du tireur d’élite de la police a signé ton achèvement programmé. ” et il y a laissé sa peau de papier pour resurgir quelques années plus tard prêt à une vengeance qui réglera leur compte à un monde dément et à son témoin primordial.
          En s’installant dans un bistrot de hasard “ Là que j’ai bricolé du sens à la vie ” au comptoir du récit aussi simplement que n’importe lequel de ses personnages le narrateur écrivain réduit la distance entre eux et lui jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus qu’à organiser sa propre mort ou du moins celle d’Impermastic Abderrahmane… “ Aucune différence entre Impermastic et moi… ” 
          Aucune différence entre “ tous les Impermastic qui n’en finissent pas de mourir ” et lui écrivant pour eux grattant quelques mots sur des pages encore un peu lunaires dans la night… celle des écrivains et des poètes largués, des slameurs, des rappeurs, des taggeurs de la zone balançant le petit bout de leur malheur commun en milliers de fragments d’absence rouge et noire… “ Se regarder enfin mourir avec les autres ” et rejoindre parmi les pages du même livre “ ce que chacun de nous ignore de grand déjà décomposé en lui… ”
          “Avant de quitter pour toujours le bureau, je n’ai pu me retenir de dire adieu à mes livres, sagement alignés sur leur étagère. ( … )
          Je les ai regardés, comme on se retourne sur des années sacrifiées, un sourire aux lèvres et l’esprit tranquille. Parce qu’ils en valaient la peine. Parce qu’ils étaient témoins et miroirs d’une épopée de solitude, de fierté revendiquée et de dignité assumée (… ) Parce qu’ils portaient mon monde, ma vision du monde, tout un univers de violence et de tendresse. ( … )
           Je les ai regardés en sépultures et en tentatives amoureuses. En petits tas d’os défiant le désert qui croît. En orphelins définitifs. En citoyens de l’abîme. En volonté debout. ( … ) Epuisés, certes. Mais toujours rebelles. ”
 

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Mardi 23 septembre 2008

Corps à corps Nina Bouraouï

      Mais Nina est une fille. Et de quelle séparation, de quelle absence parle-t-elle sinon de
celle de soi-même. Car dans son enfance algérienne, il n'y a pas de maison à l'intérieur de laquelle se blottir, se réfugier, faire racines. On ignore tout de la maison du père ou de celle de sa famille. Avec le père en Algérie et avec Amine, Nina ne vit que dehors.
      Dehors à côté de la frénésie de mouvements des enfants algériens dans l'exaspération du climat et de la nature. “ Je cours sur la plage du Chenoua. Je cours avec Amine, mon ami. (…) Je cours dans la lumière d'hiver encore chaude. ” Avec les chaussures du père, Nina est aussi séparée du monde des femmes qui est au contraire celui du dedans, et de l'intime du corps, de ce que l'on ne montre pas.

Le voyageur n'a pas de mal à comprendre non plus qu'il s'agit d'une violence faite à l'enfant. Une violence sociale. Comme celle qu'a subi Jean Sénac, alors ? Mais Sénac pouvait se réfugier dans la maison de la mère. Lorsqu’on n'est pas né du côté de la “ bonne image ”, lorsqu'on n'est pas un garçon, lorsqu'on n'est pas blanc ici, noir ailleurs, musulman ou juif où il convient de l'être, on existe contre. On n'a pas le choix. C'est ainsi. “ Mon corps me trahira un jour. Il sera formé. Il sera féminin. Il sera contre moi. ”

Il s'agit d'une violence que chaque femme a ressenti un jour ou l'autre au cours de l'enfance, car toute société est patriarcale, mais avec plus ou moins d'intensité et de pression exercée sur le corps. “ Ces enfants qui n'ont pas été des enfants. Parce que c'est difficile de vivre avec le sentiment de ne pas avoir été aimé tout de suite, par tout le monde. ” Pour une fille, le rejet, la coupure avec soi-même refusé par l'autre, et avec l'autre mal-aimant est l'envers de cette pulsion intime qui relie au vivant.

Lorsque ça n'est pas possible d'être soi, il ne reste plus qu'un immense désir de mort. “ Je choisis un petit squelette à monter. (…) Moi je suis dans la vie. Avec ce squelette. Je joue avec la mort. ” Si le voyageur a envie de savoir où va l'histoire malgré la violence qui lui est faite, et qu'il n'aime pas, c'est qu'il pressent peu à peu qu'il n'est pas question seulement d'une petite fille dont le père est algérien et la mère française. Mais de l'histoire de chacun où il y a de la mort à traverser pour rejoindre sa vie, pour rejoindre son corps, pour se reconnaître dans l'amour d'un autre, pour se reconnaître dans l'amour et non dans la haine. “ L'idée de la mort s'insinue avec la sensation du rejet. ( … ) De ne pas appartenir, enfin, à l'unité du monde. ”

Le voyageur est prévenu, Nina voit de la mort partout parce qu'elle est empêchée. Empêchée d'être une femme. Empêchée d'être. “ C'est la vie qui m'a fait peur. Le vertige de la vie. ” Et en arrivant à Rennes  “ Je vais à la guerre ”, s'étalent sous ses yeux ce qu'elle n'a jamais voulu voir, et qui lui rappelle le corps blanc de la femme française qu'est sa mère, symbole de mort coloniale. La mort d'Amar, le frère du père. “ Ma mère blanche contre l'homme du maquis ”.

Ce n'est pas seulement le corps de la mère qui est obscène, c'est le corps de la femme, de l'enfant-femme en train d'advenir. En train de trahir en regardant sa part de blancheur. Sa part d'innocence face à la douleur. Le drame n'est plus sur le devant de la scène. Il s'estompe. Il pourrait arriver qu'on l'oublie. Que le blanc l'efface. “ Tous ces enfants blancs qui courent vers le soleil froid. ( … ) Tous ces petits corps déjà morts. ” Cette blancheur est synonyme d'existence sans haut danger, sans fuite en avant, et sans cruauté passionnée. “ Ils ne sauront jamais sauter des falaises du Rocher plat. Ils sont trop fins. Ils sont trop blancs. ”

Ici, tout le monde trahit par ignorance, par insouciance, par lâcher prise. Par simple aptitude à se précipiter dans la jouissance du moment, dans du plaisir, dans l'éloignement de la pesanteur de l'Histoire. Même la petite chienne est trop candide. “ Elle comprend tout, la petite chienne qui aboie. Tout sauf l'Algérie. ” Cette blancheur synonyme soudain insidieux du droit à l'évasion hors de la première marque faite au corps, hors de la brûlure solaire, hors de la mémoire du père. “ Je me noie dans mes petitssuisses. Du lait épais. Cette douceur. ”

      L'humiliation faite au père, les insultes ou simplement les sourires entendus, et l'impuissance de l'enfant : “ Mais rien. Mon silence. Mon père et mon silence ”, le voyageur connaît ça. Il l'a expérimenté d'une autre manière, certes, mais lui aussi a eu dans la bouche le goût de la vengeance. Il possède “ Cet héritage-là ”. Il connaît “ la haine comme une voix unique ” qui maintient en vie tant que l'on n'a pas rencontré le jardin de la mère, la maison de
la mère, les balançoires où Sophia, une autre petite fille plus tard, s'envolera vers le ciel. “ Cette éternité de mère en fille. Ce relais à passer. Ce don. Ce miroir-là. Se balancer. Rire. S'envoler ”

Rejoindre ce lieu où il y a de l'amour. “ De l'amour, certainement, dira ma mère ”, de l'amour sans désespoir, sans dévoration, de l'amour sans honte. “ Qui aurait pu penser à ce tableau-là ? Deux petites métisses le nez dans le chocolat Poulain. Les filles de Rachid. Qui dorment dans la maison. Qui vont au jardin. ” Arrêté un long moment comme dans une gare sur cette image délicieuse, le voyageur a triché. Il a tourné les pages un peu plus vite pour échapper à l'idée du livre, de tant de livres écrits avec “ la haine de l'autre ”. L'autre qui, tombant sur l'ouvrage par hasard “ se noiera dans le silence ”, et sera “ terrassé par la douleur ”.

Oui, songe le voyageur avec un peu de désarroi, il y a tant de livres que l'on écrit contre ces tas d'autres, alors qu'il nous reste si peu de temps. Sans compter que ceux contre lesquels on croit écrire, n'ouvrent jamais aucun livre. Ou bien ce ne sont pas ceux-là. Eux, ils seraient plutôt du côté de ceux qui brûlent les bibliothèques, alors à quoi bon ? L'humiliation, ne pas l'oublier, non, mais se construire à partir d'elle. Faire que chacun de ses livres soit une gare dans laquelle on peut descendre et partir à l'aventure en croisant tous ces autres qu'on perdra de vue sans doute mais qui ne sont pas des ennemis.

“ Je reste une étrangère. Je ne connais personne ici. ( … ) Mais je les vois tous. Je les retiens. Pour longtemps. ” Accepter que se formule le risque du désir et la peur d'être trahie par son désir et rattrapée par sa peur. “ L'Algérie est dans mon désir fou d'être aimée. ” Accepter de nommer ce qui aurait pu appartenir à d'autres souvenirs d'enfance, ceux que la mère aurait offerts comme des caresses si cela avait été possible, et qui font aussi partie de soi. De l'inconnue nichée en soi qui voudrait apparaître. “ Pour moi, la France c'est le goût du plaisir. ” Accepter de voyager entre folie du désir et légèreté du plaisir.

           C'est la rencontre du féminin qui va apprivoiser le désir et rendre à nouveau licite la transmission de “ la douceur tissée autour de ceux qu'on aime ”, recréant le lien rompu avec la vie offerte, partagée. Après la fusion avec la maison de la mère comme un ventre, il y a la bonté de la grand-mère qui apprivoise, “ Avec ses mains qui caressent mon visage. Qui lavent mon corps ”. Le corps n'est plus contraint à livrer combat contre lui-même, il peut découvrir lentement ce qui n'est pas de la passion mais de l'amitié, cette forme de l'amour dans laquelle on se reconnaît sans avoir peur de se perdre. De s'engloutir pour renouer avec la première dépendance. Le corps peut s'habituer “ A la découverte de Marion. A son visage. A ses yeux bleus. A sa voix. A ses promesses ”.

Le double alors ne sera plus un garçon mais une fille. C'est cette amitié-là plus encore que la présence protectrice de sa soeur, Jami, qui fera que Nina accepte de mourir à la part de son enfance qui la retient prisonnière. “ Que se passe-t-il, soudain. C'est comme la fin d'un amour. ” Et pourtant l'enjeu demeure aussi grand, aussi véhément et absolu, mais il a gagné en gratuité et en rires. L'enjeu ce sont les balançoires de l'enfance “ plus haut, et encore plus haut ”, l'enfance qui, même dans la vie après est ce qui ne nous trahit pas, ce qui revient à travers d'autres enfances. “ Voilà l'histoire inachevée, petite Sophia, petite nièce. Voilà par ton enfance mon enfance qui se dresse. Comme un fantôme. Qui se redresse. ”

Le voyageur sait désormais qu'il ne regrettera pas d'être entré dans le livre, même s'il a dû effectuer les trois quart du voyage dans une position plutôt inconfortable pour qui n'aime ni la violence des mots, ni avoir à faire face à ses propres blessures. Les cicatrices demeurent fragiles. Et à chaque instant l'insouciance conquise peut faire place à nouveau à de la gravité, à de la pesanteur. Mais ce qu'il y a de bouleversant dans l'histoire de Nina, c'est que, quelle que soit l'intensité de la souffrance que le corps a eu à subir, le choix reste possible.

Malgré la honte, malgré l'offense, et en dépit de la passion, peut-être parce qu'elle est une femme, elle sait au bout de ce livre-là, que rien ni personne ne peut l'empêcher d'êtr e libre, sinon elle-même. “ J'ai failli me noyer mille fois. ( … ) Croire en soi. Préférer la vie à la mort. C'est ça, échapper à la noyade. ” L'été. “ Un été brûlant. Un été détourné. ” Les noces avec le corps ont toujours lieu l'été. “ Regarder. Ne plus avoir peur. De rien. ” L'été dans une ville italienne où tout est propice à l'éclatement. La beauté. La lumière. L'art et son recueillement. Et son envoûtement.

Les arbres, l'eau, les jardins. Un été où le désir rend au corps la plénitude sensuelle qui le nourrit d'existence. Le livre est aussi le fruit d'un été ardent. Le voyageur sait qu'il peut descendre. Il est arrivé dans le lieu où il est enfin permis d'être vivant. “ Je suis devenue heureuse à Rome. ( … ) Mon corps se détachait de tout. Il n'avait plus rien de la France. Plus rien de l'Algérie. Il avait cette joie simple d'être en vie. ”

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Mardi 16 septembre 2008

Nina Bouraoui c'est quelqu'un dont j'ai découvert les premiers bouquins il y a dix ans alors que je commençais juste à écrire mes petites chroniques littéraires... C'est un ami écrivain algérien qui était fasciné par ce style violent et pur qui me l'a fait découvrir. Je me suis sentie proche de son écriture arrachée jusqu'à ce livre Garçon manqué sur lequel je me suis enfin décidée à écrire quelques lignes...
Il y a eu un autre fil entre nous :
une jeune étudiante de la Fac de Cergy en littérature comparée Solenn Lefort a passé sa maîtrise de lettres modernes sur nos deux bouquins...
Aujourd'hui et depuis quelques années je ne pourrais plus écrire sur ses livres... c'est devenu autre chose...  

                               
                               Garçon manqué
                                          Nina Bouraoui
                                                      Ed. Stock, 2000

Corps à corps

             Pourquoi ai-je voulu entrer dans ce livre? Qu'est-ce qui m'a donc poussé à pousser cette porte‑là ? Son titre? Garçon manqué. Avec un titre pareil il semble qu'on pouvait s'attendre au pire. Ne nous a-t-on pas suffisamment initiées à ce “ manque ” comme figure du féminin? Il me semblait qu'il y avait vingt ans au moins que cette histoire pour moi était réglée. Si je puis dire.
            Ces deux mots accolés sont plus inquiétants dans leur familiarité qu'une porte du livre fermée. Avec une vague histoire de clef jetée pardessus bord. C'est le genre de titre qui peut signifier qu'il n'y a pas de porte. Titre grille, titre clôture, auquel aucun petit mot malin tenant lieu de passe partout n'aura rien pu. Entrer dans un livre c'est tout un voyage. Un voyage amoureux. En parler ensuite et en écrire, c'est une invitation au voyage.
              Je ne me vois pas écrire sur un livre haï ou méprisé. Avec Garçon Manqué, il va falloir “ se retourner le couteau dans la plaie ”, je le pressens. 
            “ Pour toi j'ai les mains d'un homme, fortes et serrées en coup-de-poing. ” Lorsqu’on connaît un peu le style de Nina Bouraoui depuis Poing mort, on à l'habitude d'entendre claquer à chaque phrase un poing final. On a pris son parti des poings et son parti de la mort. Chaque livre est un combat qui met les points sur les I avec des coups de hache.
          On y est écrasé par la terrible attirance de la mort et ce que cela éveille en nous. On se trifouille la plaie. On se la masochise. “ Je deviendrai un homme pour venger mon corps fragile. ” Tout est annoncé en une seule phrase. Afin de ne pas avoir envie de quitter les lieux, je tente de prendre cela avec dérision. De me dire que c'est une idée comme une autre. Qui de nous, filles, ne l'a pas expérimentée quelques secondes au moins ?
          Mais comme la narratrice, qui est l'auteure puisque c'est “ je ” qui raconte avec la complicité de “ Nina ”, est pour la part du père, algérienne, on se doute que la violence faite au corps ne s'arrête pas là. C'est au contraire là qu'elle commence. “ L'Algérie est un homme. L'Algérie est une forêt d'hommes. ”
          Me retourner sur cette douleur n'est pas dans mes habi tudes. N'entendre parler que de l'Algérie virile et violente et de la féminité mortifiée, ne voir, écrire, illustrer qu'à partir du corps faisant sang de tout bois est un spectacle auquel je préfère depuis longtemps la lecture délicieusement masochiste et solitaire de Caligula. C'est à Camus que revient le rôle de me faire du mal à l'Algérie et à la douceur que je voudrais insigne de la femme en moi. “ La violence ne me quitte plus. Elle m'habite. Elle vient de moi ”
          Je sais que j'aurais pu écrire cela aussi. C'est peut-être la raison qui m'a fait entrer avec colère dans ce livre. En me jurant que c'était la dernière fois que je me laissais prendre au piège. “ Je suis l'une contre l'autre. ” Mais revenons à notre voyage amoureux. De Rennes à Alger puis à Rennes, double trajectoire de l'enfance, il y a des étapes, de l'avion et du train, du ciel et de la terre, des attentes, des confusions et des revirements. Je suis donc à la place du voyageur français qui monte dans le train en cours de trajet. Et qui a mis des siècles à aimer la vie et la beauté du monde parce que ça n'est pas facile quand on a eu comme beaucoup d'entre nous une enfance avec jamais assez d'amour.
         “ Cette vie, un jour, de toutes mes forces j'y entrerai. Et ils sauront qui je suis vraiment. Nina est une fille drôle et rigolote. ” Je suis à la place du voyageur qui secoue la portière pour prendre le train de l'histoire en ouvrant le livre au hasard, page… 100 “ Il n'en saura rien, lui, des femmes égorgées, des enfants brûlés, des ventres ouverts, des yeux crevés. Non, il n'en saura rien. Comme il ne sait rien de moi. ”
           A quoi bon lire jusqu'au bout l'histoire de Nina et de Amine, le double masculin qui est impuissant à accueillir le voyageur français du livre, puisque “ Tu ne seras rien, Amine. Ton corps dans les rues de Paris. Ta voix mourante. (…) Ton corps sans lumière. Ton renoncement. Tu seras un homme triste. (…) Un Algérien qui se noie. ” Y a-t-il une place assise dans le livre ? Un strapontin ? A toute vitesse ?
          Entre deux gares une chance de faire un bout de chemin dans “ Ce feu. Ce pigment. Ce feu de la terre. Cette terre sanguine. ” Ce soleil qui éblouit sur le couteau arabe de L'Etranger, ce soleil qui “ brûle la peau blanche de la femme française. ” Ce qu'ignore le voyageur “ étranger ” et que je dois lui signaler afin qu'il prenne comme moi son mal en patience, c'est qu'il devra changer de train, de chambre d'hôtel, de ville et de paysage, et traquer la page 191 pour tomber sur la petite phrase clef tant attendue : “ Je suis devenue heureuse à Rome. ”
          Avant, on est en marche vers la guerre. La guerre contre soi. “ Prendre la violence malgré moi et devenir violente. ” Chaque mot est installé sur son siège. Chaque mot assiège le voyageur impatient de son mystère. Chaque mot est luisant comme la lame du couteau. Chaque mot est son soleil replié.
          L'Algérie est-elle seulement un soleil sanglant ? Un soleil multiplié par le regard des hommes qui donne ou retire l'existence? “ Le soleil brûle Zeralda. Le soleil brûle la mer. Le soleil brûle mon corps trop brun. Le soleil brûle la peau blanche de la femme française ”. Nina n'a jamais connu la douceur enveloppante et crémeuse des femmes algériennes dont parle Hélène Cixous quand elle se souvient de Aïcha, “ Le nom velouté de la fuyance ”.

          Non, Nina
n'existe que dans la confrontation avec sa peur. “ Je n'ai pas peur des hommes de Zeralda. (…) Ils sont violents. Ils sont en vie. ” “ Ma force n'est pas dans mon corps fragile. ” Mais dans quoi serait-elle donc ? Le voyageur étranger à cette enfance où “ La rue est un rêve (…) Cette vie est sauvage ”, se perd dans ce qui lui apparaît comme une double cruauté.
          L'auteure est une femme-un homme, l'Algérie-la France, la vie-la mort. Elle est tout et un tout prêt à lui exploser entre les mains. “ Non je ne suis pas française. Je deviens algérien. ” A quoi bon vouloir prendre le train d'assaut puisque la présence y est totale et close ? Il lui semble parfois que le livre est une évidence dure qui enserre comme un garrot sur la gorge.
          Pourtant s'il insiste un peu à fouiller sa mémoire, le voyageur n'a pas de mal à imaginer le désir d'identification au père, et pas seulement parce que ce père-là est algérien. Mais parce que dans certaines sociétés plus particulièrement bien que ce soit vrai ici aussi le père représente le pouvoir, une idée de la puissance et de la force physique, une image de la liberté. “ Il transmet la force. Il forge mon corps. ”
          Et, parce qu'il y a un sous-entendu de peuple colonisé, l'identification à la grandeur virile va encore plus loin. Jusqu'au vainqueur suprême, au peuple dominateur qui n'a jamais été vraiment vaincu. “ Oui, je veux encore les chaussures de mon père. Celles qui traversent l'Amérique. Celles qui nous séparent toujours. Celles de Redford, Mc. Queen et de Hoffman. (…) Les chaussures de l'absence.“










A suivre...

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Lundi 8 septembre 2008

      Djamel Farès Les créateurs de chez moi fin

1980.
Après le travail particulièrement dense sur l'Algérie en train de se construire c'est le début du voyage dans la Cité qui renvoie à la marge au désir déjà évoqué de sortir du cadre rigide mis en place dans l'inconscient. Les enfants de la Cité sont eux aussi dans la marge puisqu'il appartiennent à l'immigration ou bien se trouvent sous contrôle judiciaire ou encore pour d'autres qu'ils ont partie liée à l'univers clos de l'autisme et sont proches de la folie.
“ Je ne veux pas qu'on m'enferme. ”
1980. L'image devient récit dans les intervalles que la Cité a laissés ouverts. La Cité a plus que tout autre lieu besoin qu'on lui démonte son apparence et qu'on aille gratter du bout de l'ongle ses palimpsestes de plâtre écaillé pour toucher le corps en transe et en égratignures de ses habitants troglodytes. Gratter et reconstituer.
“ Ce sont eux qui m'ont montré toutes ces choses auxquelles on ne prend pas garde mais que l'autre renvoie. ”

D. F.
: Au début de ces années 80, j'ai lancé un projet un peu fou qui consistait à travailler une année entière dans un quartier avec des jeunes issus de l'immigration. J'ai été soutenu par le conservateur du Musée des Enfants, Catherine Hubert. On a formé une équipe qui a évolué essentiellement dans la ville de Créteil. Le travail consistait à se raconter à travers la parole, l'écrit, l'image, l'architecture… A la fin de cette année nous nous sommes installés pendant un mois et demi au musée pour monter l'exposition qui était une véritable architecture.
Elle a été inscrite dans le cadre du 2ème mois de la photo, et elle a duré presque quatre mois ce qui lui a permis de vivre jusqu'à aujourd'hui. C'est une trace. C'est là que j'ai commencé à entrer chez les gens avec mon appareil photo.
Les gens savaient que j'étais photographe, que je venais chez eux faire des photos que je montrerais ensuite. Mais ce travail-là se faisait toujours en commun. Ils me racontaient l'histoire des objets qui occupaient leur univers et que je photographiais. Ces objets et cet espace prenaient du sens pour moi. On n'était plus seulement dans l'esthétique mais aussi dans le récit. Cela a orienté petit à petit mon travail.

      Après cette tentative de “ retour chez soi ” en 1992, un autre regard devient possible et peut-être nécessaire sur celles qui cherchent à se créer un chez soi dans l'ailleurs.

1999.
En vingt ans l'immigration est devenue notre histoire commune. Nous sommes tous les émigrés d'un espace d'enfance perdu irrémédiablement car les repères qui étaient les nôtres ont basculé à toute vitesse dans un passé où notre corps demeure cloué aux portes closes. Comment retrouver ces clefs sans lesquelles… Au Théâtre Gérard Philippe à Saint Denis l'exposition Un Désir de (chez) soi projette cet espace tellement désiré que des jeunes mères n'osent pas toujours nommer “ chez moi ”. Parce que leur corps n'est chez lui bien souvent que dans l'étroite fissure qui zigzague du vide sans regard au trop plein d'un foyer gavé de valises prêtes et de meubles abstraits qui seront longtemps ceux des autres.

“ … Ma galère, c'était un trou noir, éclairé parfois par des rencontres chaleureuses… Je veux pour toi une enfance, une vraie enfance, avec un toit, des rires et de l'espoir… ”
Karima

“ … Aujourd'hui, je suis chez moi. Quand je rentre, j'ai mes clés dans ma poche… 
Fadma

“ … Te souviens-tu de Bamako-Coura, de la maison avec sa grande cour ? J'en parle souvent avec mes filles… ”
Maïmouna 





Maïmouna
Photo Djamel Farès
Un désir de (chez) soi Association Image et Récit, 1999







D. F.
: Les jeunes femmes qui ont choisi de se laisser voir au cours de ce passage qui, avec les autres, leur permet de “ réparer quelque chose, quelque part dans mon enfance, dans mon histoire ”, m'ont fait confiance. Il y a une sorte de rapport qui s'est installé un peu comme si j'étais leur père.

1980.
Autre coup de pinceau du phare sur un retour au théâtre par cette singulière “ image de soi ” que les adolescents n'hésitent pas à mettre en scène et à bombarder comme un pantin de carnaval.

D. F.
: Dans ma tête il n'y a pas d'idée de mise en scène. Cela m'arrive rarement de dire à quelqu'un : “ Mettez-vous là. ” C'est moi qui me déplace et qui tourne autour. Cela me pose des problèmes sur le plan de la luminosité, mais j'ai fini par comprendre que si les gens se mettaient comme ça, c'est parce qu'ils avaient quelque chose à dire comme ça et pas autrement. Il fallait que je sois suffisamment à l'écoute pour pouvoir en montrer l'essentiel.
C'est ainsi que je me suis mis aussi en position d'être vu par les gens que je photographiais.
“ Vous êtes aussi voyeurs que moi. ”
D. F. : En 1980 j'ai travaillé avec des adolescents sous contrôle judiciaire, par le biais d'une association qui s'appelle “ Le Théâtre du Fil ”. Elle a débuté dans les années 60 et Alain Viguier était un des responsables. J'y ai appris à confronter ma pratique à leur expérience, et à réfléchir sur mon propre travail. Comment faire de la photographie avec ces jeunes dont ce n'était pas du tout la préoccupation, et pourquoi ?

Aïssatou
Photo Djamel Farès
Association Image et Récit, 1999




On s'est demandés ce que signifiait quelque chose d'aussi élémentaire que “ l'image de soi ”. Le portrait, l'autoportrait, comment je vois ce qui est en face de moi, qu'est-ce qui m'empêche de voir ce que je voudrais montrer, pourquoi je coupe la tête des gens… Je les ai accompagnés durant une dizaine d'années. J'organisais des ateliers et je photographiais en même temps la préparation des spectacles, la vie quotidienne dans ces lieux qui, de fermés, se sont ouverts.
Nous avons réalisé un certain nombre de documents où la parole et l'écrit sont venus s'associer de façon très imbriquée dans mes images. J'ai compris la nécessité pour moi de passer par cette parole, d'en garder une trace écrite. A un moment j'ai même travaillé sur des polyptyques photographiques. On se déplace lorsqu'on effectue la prise de vue pour pouvoir construire un récit.

1999.
Passer du regard sur les autres sur le décor-paysage sur la légèreté des gestes qu'on happe au moment où ils communiquent leur présence qu'on n'aimerait pas oublier au regard des autres sur soi et à ce qui se dit dans ce croisement bref comme un claquement de doigts.

D. F.
: Ce qui n'est pas montré peut être le sujet ou introduire le vrai sujet. Pour cette jeune femme qui s'appelle Elisabeth, ce qui se passait c'est qu'à chaque fois que je devais la photographier c'était impossible. “ Parce qu'elle n'était pas prête ”. Comment rendre cette réalité d'elle d'une manière qu'elle puisse accepter ?
Sur la photo elle se trouve donc en premier plan assez floue, avec derrière elle sa petite fille dont elle parle beaucoup. C'est là que je m'aperçois que la photographie est à la fois quelque chose de très élaboré, et que cela ne peut, en même temps, se passer qu'en une fraction de seconde. Sinon on passe à côté.


Elisabeth
Photo Djamel Farès Association Image et Récit, 1999














Mon enfant qui va naître,
c'est à toi que je veux dire toutes ces choses
qui bouillonnent en moi et que j'ai souvent envie de crier.
Je suis heureuse de te sentir dans mon ventre, heureuse d'avoir décidé de te mettre au monde envers et
contre l'avis de tous. Je t'aime déjà de toutes mes forces comme j'aime ton père.
Je suis impatiente de te voir, de te connaître. [… ]
Je voudrais revoir ton oncle, mon frère jumeau qui, lui, cherche ses racines dans la religion: il est devenu
musulman, comme s'il voulait se rapprocher d'Oran, là où notre mère est née.
Il s'est éloigné de moi. Mais il faudra bien qu'il revienne me parler, qu'il accepte la vie que j'ai décidé de
mener.
Je sais qu'il cherche à savoir ce que nous devenons : il demande des nouvelles à mes soeurs aînées.
Je voudrais partager avec lui ce que je ressens,
le bonheur d'avoir à te mettre au monde.
Elisabeth, Un Désir de (chez) soi

D. F.
: Le métier que l'on fait nous oblige à être reconnus et vus par les autres ce qui n'est pas une situation simple, et aussi à accepter que l'image qu'on leur renvoie soit un reflet de nous-mêmes à travers eux. Ce qu'on leur offre est parfois un coup de poing, et ils ne sont pas forcément le centre de l'image. C'est ce qui leur suggère, s'il le peuvent, de décaler un peu leur façon d'interpréter la vie, de la voir. Cela, c'est le propre de tout acte créateur.
Avant de risquer de perdre la vue voilà ce qu'elle a dû penser djida : si tu ne me vois pas je n'existe pas. Mais chaque regard renforce la solitude de la sienne propre. La clef de ses yeux est accrochée au mur. Mille fois le monde qui entre et qui sort de ce paysage qu'elle a composé pour nous.

“ Tu as compris, mon fils ?… Oui, je ‘ vois ’ que tu as compris… Surtout, n'oublie pas… Mais ne gaspille pas cet héritage sacré. ” Depuis ce temps-là, je sais que je peux, d'un mot d'un seul, faire s'envoler n'importe quelle jument, ou bien accrocher les planches de mes secrets aux étoiles du ciel et je sais aussi que je peux faire jaillir toutes les sources de la terre. Mais je n'ai jamais encore essayé. J'attends le jour, le moment, le signe, de cette insigne hérédité cachée. ”
Tewik Farès, Gida Cahier Parl'Image

 Aïcha
Photo Djamel Farès
Association Image et Récit, 1999
   
      L'oeil errant réinvente sa langue ou plutôt il laisse ses multiples sens se dénuder devant lui, et prononcer d'autres mots. Des mots-marge.
1992. Ne plus pouvoir poser un regard humain sur les gens. Trente ans. Le laser étroit du phare dépouille d'autres présences masquées derrière les mots : “ Il faudra que tu reviennes. ” Accepter cela aussi : un certain désordre du monde n'impressionne pas la pellicule. Noir. Il faudra inventer de la lumière.

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