Squatt d'encre rouge
Le domaine des sept lunes 1
Les paysans des alentours de Nuenen où était né le peintre Vincent Van Gogh ne l’appelaient jamais autrement que “ schildermenneke ” ou “ petit barbouilleur ”“ Prends soin de ne jamais oublier de fermer à moitié les yeux quand tu peins à l’extérieur. Ces lourdauds de Nuenen prétendent quelquefois que je suis fou, lorsqu’ils me voient traîner dans la bruyère, m’arrêter, m’accroupir, fermer à moitié les yeux, puis disposer mes mains pour encadrer les choses, mais je ne m’en soucie point. Je continue quand même. ” Vincent
Ecoute… écoute…
C’était tard dans la nuit. J’avais ouvert la fenêtre sur la tranquillité immense du bleu. Le chat Aladin maître de la mémoire s’est emparé des lampes à oublier. Les deux flammèches de mes bougies. Je les allume pour éveiller en moi le spasme d’écriture. Puis il a foutu le camp. Il sent quand ça se prépare mes ouragans. Pris de vertige alors il me lâche. Lui aussi… Mais c’est un chat fidèle malgré les siècles entre nous défilés. Aladin est le maître de la lumière. Aussi fugace qu’elle. Ça explique…
Au cœur du bleu je me tiens agrippée à ma carcasse crevée d’eaux livrée à tous les ports. Par défaut de nature attachée. Voyageuse intime ma vieille barque sans cesse repeinte afin de ne pas avoir l’air. Malgré ça j’ai atteint la quarantaine au creux de mon été. Aladin sait que je vais rentrer à une certaine heure dans des paquets salés d’outrance brodés d’écume solitude. Alors à ces moments‑là il neige des cristaux orange sur la ville et sur le port. Et je gèle debout en dépit de la chaleur les épaules nues d’attente. Pour lors le bouffon mon compère est aussi de sortie comme d’habitude lorsque ça me prend d’avoir besoin de lui. Forcément. Il appartient au peuple de la nuit. Personne à qui parler… Personne à qui mordre l’oreille…
Mais qu’est‑ce que je peux bien attendre au cœur de l’antre orange et bleu ? Il faut qu’elle sorte de moi celle qui est à la lisière de leur réalité de pacotille. De leur sourire légèrement posé hypocrite sur mes rêves. Ma petite déesse rouge. Rien d’autre à faire… Saisir les pinceaux et y aller… Ne pas me laisser distraire par les bêtes de l’ombre qui marchent sur le rebord de la gouttière et leurs gros yeux gloutons. Après je verrai bien… oui je le verrai où ça me mène. Elle me crie de repousser l’enfermement d’où qu’il vienne. Dans mes tripes elle s’est installée et malin qui l’en délogera.
Les hommes de la Cité m’ont empourprée d’amarres. Ils grouillent et m’effacent les doigts à grands coups d’éponge. Je sais que la petite déesse sanglante qui m’envoûte n’a pour l’heure aucun visage. C’est pourquoi je m’acharne à la surprendre sur les morceaux de toile tendus à même les écorces sèches au creux de la mansarde où je vis en compagnie du chat Aladin. Le chat Aladin qui me connaît planque ses oreilles. Le chat Aladin est mon ami.
Ne pas oublier de me méfier d’eux… Les hommes du jour ne montrent‑ils pas des visages verrouillés ? Toujours me tenir à carreaux dans leur verroterie bon marché pour ne pas finir chez les fous justement. Afin de maintenir les fous cuits à point au fond de leur folie ils ont inventé un mécanisme à rapetisser l’âme des étoiles filantes auquel peu d’entre nous résisteront. Combien n’y en a-t-il pas de ces êtres rares qui d’un mouvement des hanches gracieux ou d’un frisson fragile écartement des lèvres se défaussent de leur secret derrière les portes capitonnées de leurs asiles ? Ils sortent de leur peau une nuit aux flocons de lune verte par l’échancrure de vivre.
Et ils tombent sur le clochard unijambiste et son chien Kartton qui ne les lâche plus. Le clochard unijambiste dont le véritable nom est le Père la Misère est cousu de méchanceté comme d’autres le sont d’or. Non ce n’est pas à cause de sa jambe… c’est sans sa jambe qu’il l’est… La première fois que je l’ai vu c’est lorsque j’avais douze ans et que j’avais perdu la pièce d’un petit sou pour les commissions dans la bouche d’égout qui boit tout. Accroupie devant elle j’attendais qu’elle me recrache ce qu’elle m’avait pris à cause de mon ignorance des règles du jeu où les agates disparaissent à l’intérieur des poches pour toujours.
De l’autre côté du trou voleur je le vois. Il est vêtu d’une sorte de longue houppelande informe qui peut être aussi bien une
djellaba ou une descente de lit. Il ressemble à une grosse pivoine incongrue dont la tige et les feuilles sont dissimulées par un sac de jute qu’il porte serré à la taille comme un tablier. Le
sac est ouvert sur le devant afin qu’il puisse cacher dessous ses mains aux ongles affamés. Tel que je le vois il n’a pas vraiment de pieds ni de tête. Seulement un chapeau noir plastique de
mousquetaire aux bords tranchants. Et sur l’épaule un tuyau de poêle en tôle qui m’a semblé alors aussi mystérieux que le jeu de croquet d’Alice et aussi pervers. Car je crois qu’il grandissait
un peu à chaque fois. C’était le Père la Misère accompagné du vieux chien Kartton son esclave et son valet de cœur.
Le clochard unijambiste nous guette avec le vieux chien attelé à son caddie… avec son sac de jute prêt aux coups de main… avec son tuyau ouvert pour rafler le souffle des anges. Leur totem. C’est plus le moment de se laisser faire… Faut prendre les armes ! Saisir les pinceaux et hop !… Les couleurs à broyer sur la table de marbre du café… C’est tellement long… Le bouffon me le répète inlassable. Ça n’a pas de sens de rester comme ça devant des petits tas de poudrerie !
D’autant qu’y a des types qui vont et viennent là où je dors. Des gardiens du troupeau d’anges qui se repèrent facilement à cause de leur difficulté à se mouvoir sans grands débordements d’odeurs et de piquants. C’est pourtant pas un hall de gare ma mansarde et ma tête… Mais il me semble qu’on entre et qu’on sort de ma vie par des tourniquets sans retenue. Ensuite ce sont des mecs qui trimballent des sacs bourrés de choses de tristesse et les larguent au creux de mon sommeil avant de s’esquiver. Moi sur le qui‑vive… je ne dors que d’un œil tels les roses et les chats. Non je ne veux pas !…
Pourquoi j’accepterai de prendre en charge leurs gravats d’ennui… bidons rouillés de tôle éventés… bas résilles et frigos fossiles… pour les débarbouiller de couleur ? C’est pas mon job à moi. Ça non ! Le bouffon s’approche hoche la tête et les épaules en même temps. Ce que tu peux être têtue alors !…
Moi je suis comme un trottoir sur lequel en malédiction le clochard unijambiste poursuit sa route… se gratte et maltraite le chien Kartton qui lui sert à tirer sa charrette. Sa charrette qui n’est en fait qu’un caddie de super marché où il entasse les bouteilles de rouge et un tas de poupées de bois. Sans doute qu’il les fait trimer pour son compte dans un théâtre qui ressemble diablement à la vie. Le clochard unijambiste est un esclavagiste à sa façon. Tout ça… lui… le chien Kartton… le caddie grelottant me passe dessus. Oui tout ça… Et je peux juste tenter de manœuvrer l’aiguillage principal d’un coup de pinceau. Je peux… ou plutôt… je pouvais… Puisque j’ai décidé que je ne serai plus jamais peintre dès que j’aurai fait resurgir le visage de la petite déesse : sinopia tatouée sur l’épiderme de mes grottes. Elle galope à l’intérieur de mon sang mais ne s’en sort pas. Je sais que ça ne sera pas long… Il faut seulement que je m’affranchisse du seuil vers lequel je n’aurai plus forcément à revenir.
Les pinceaux sèchent sur l’assiette à côté des bouteilles d’éther où le bleu dure. Aladin les surveille et les compte avec le même soin qu’il dénombrerait les soldats de plomb d’une boîte à joujoux renversée. Bien sûr que j’ai peur des soldats de plomb. J’ai peur des soldats… Je les imagine planqués dans un repli de la pièce toute petite. C’est une mansarde qui a sortie sur les toits et échelle métallique. Elle musarde d’un grenier à l’autre. C’est une gourmandise de ciels qui me l’a fait dénicher là. Une lune chaque nuit comme une fête jamais finie… Par tous les bouts de ma vie je peux me tirer dans la lune grâce aux lampes à oublier. Oublier le sable et son sablier.
Ou bien aller me faire pendre sur les bords du canal. C’est là qu’on pend habituellement avant Petit Jour les habitants malandrins du Domaine des Sept Lunes auxquels le rituel n’a pas permis de ressembler aux autres. Ou de se muer en oiseaux de nuit. Ou bien tout simplement de devenir célèbres. Ici c’est un pays où il faut jouer ùasqué. Unique îlot de poudre rouge au milieu d’un gigantesque drap blanc le Domaine des Sept Lunes nous laisse nous glisser par la fente de son sexe‑crevasse soyeux comme un cerf‑volant.
A l’intérieur du Domaine des Sept Lunes ne voyagent que ceux qui ne dorment pas la nuit. Territoire somnambule… Ils possèdent le privilège de le faire apparaître dans n’importe quel méandre de la Cité. Tantde surfaces dressées pour ouvrir des portes d’âmes. Murs de parpaings rugueux… Palissades de chantier aux vagues verticales… Faïences verglacées des couloirs du métro.
Il suffit de posséder au creux de la poche de son ventre la bombe d’aéro‑rouge qui redessine aussitôt le décor clandestin dans lequel on saute d’un bond à la façon des kangourous. Les habitants du Domaine des Sept Lunes se reconnaissent facilement à cause de cette grande poche qu’ils ont sur le ventre. Pour les vigiles de la Cité ils sont simplement des taggeurs… De dangereux fabricants d’utopie. Heureusement les vigiles se contentent de persécuter les marchands de couleurs… Et entre leurs mains les bombes d’aéro‑rouge deviennent d’ordinaires bombes de peinture.
Le clochard unijambiste et méchant a des soldats de plomb plein les poches de son habit et il les dispose dans les
lieux dont il veut se rendre maître. Il circonscrit de la sorte de grands territoires d’où on ne peut s’échapper qu’en s’écrivant sur des lambeaux de papier. Car heureusement le clochard ne sait
pas lire et tous nos signes lui soufflent dessus. C’est ainsi que j’ai nommé ces mots que j’inventais papillons et qu’ils se sont envolés. Ils s’étaient glissés entre le bouffon et moi
légers flocons de neige qui avaient noué nos doigts au creux de Nuit la Noire. Je ne saurai jamais qui les a dénoués…
A suivre...



Asikel la première
transhumance




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