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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mercredi 11 mai 2011 3 11 /05 /Mai /2011 20:52

 

Squatt d'encre rouge

Le domaine des sept lunes 1 main-qui-ecrit-3-cafe-copie-petit.jpg

      Les paysans des alentours de Nuenen où était né le peintre Vincent Van Gogh ne l’appelaient jamais autrement que “ schildermenneke ” ou “ petit barbouilleur ”“ Prends soin de ne jamais oublier de fermer à moitié les yeux quand tu peins à l’extérieur. Ces lourdauds de Nuenen prétendent quelquefois que je suis fou, lorsqu’ils me voient traîner dans la bruyère, m’arrêter, m’accroupir, fermer à moitié les yeux, puis disposer mes mains pour encadrer les choses, mais je ne m’en soucie point. Je continue quand même. ” Vincent

          Ecoute… écoute…

       C’était tard dans la nuit. J’avais ouvert la fenêtre sur la tranquillité immense du bleu. Le chat Aladin maître de la mémoire s’est emparé des lampes à oublier. Les deux flammèches de mes bougies. Je les allume pour éveiller en moi le spasme d’écriture. Puis il a foutu le camp. Il sent quand ça se prépare mes ouragans. Pris de vertige alors il me lâche. Lui aussi… Mais c’est un chat fidèle malgré les siècles entre nous défilés. Aladin est le maître de la lumière. Aussi fugace qu’elle. Ça explique…

Au cœur du bleu je me tiens agrippée à ma carcasse crevée d’eaux livrée à tous les ports. Par défaut de nature attachée. Voyageuse intime ma vieille barque sans cesse repeinte afin de ne pas avoir l’air. Malgré ça j’ai atteint la quarantaine au creux de mon été. Aladin sait que je vais rentrer à une certaine heure dans des paquets salés d’outrance brodés d’écume solitude. Alors à ces moments‑là il neige des cristaux orange sur la ville et sur le port. Et je gèle debout en dépit de la chaleur les épaules nues d’attente. Pour lors le bouffon mon compère est aussi de sortie comme d’habitude lorsque ça me prend d’avoir besoin de lui. Forcément. Il appartient au peuple de la nuit. Personne à qui parler… Personne à qui mordre l’oreille…

Mais qu’est‑ce que je peux bien attendre au cœur de l’antre orange et bleu ? Il faut qu’elle sorte de moi celle qui est à la lisière de leur réalité de pacotille. De leur sourire légèrement posé hypocrite sur mes rêves. Ma petite déesse rouge. Rien d’autre à faire… Saisir les pinceaux et y aller… Ne pas me laisser distraire par les bêtes de l’ombre qui marchent sur le rebord de la gouttière et leurs gros yeux gloutons. Après je verrai bien… oui je le verrai où ça me mène. Elle me crie de repousser l’enfermement d’où qu’il vienne. Dans mes tripes elle s’est installée et malin qui l’en délogera.

Allumeuse de soleil

Les hommes de la Cité m’ont empourprée d’amarres. Ils grouillent et m’effacent les doigts à grands coups d’éponge. Je sais que la petite déesse sanglante qui m’envoûte n’a pour l’heure aucun visage. C’est pourquoi je m’acharne à la surprendre sur les morceaux de toile tendus à même les écorces sèches au creux de la mansarde où je vis en compagnie du chat Aladin. Le chat Aladin qui me connaît planque ses oreilles. Le chat Aladin est mon ami.

Ne pas oublier de me méfier d’eux… Les hommes du jour ne montrent‑ils pas des visages verrouillés ? Toujours me tenir à carreaux dans leur verroterie bon marché pour ne pas finir chez les fous justement. Afin de maintenir les fous cuits à point au fond de leur folie ils ont inventé un mécanisme à rapetisser l’âme des étoiles filantes auquel peu d’entre nous résisteront. Combien n’y en a-t-il pas de ces êtres rares qui d’un mouvement des hanches gracieux ou d’un frisson fragile écartement des lèvres se défaussent de leur secret derrière les portes capitonnées de leurs asiles ? Ils sortent de leur peau une nuit aux flocons de lune verte par l’échancrure de vivre.

Et ils tombent sur le clochard unijambiste et son chien Kartton qui ne les lâche plus. Le clochard unijambiste dont le véritable nom est le Père la Misère est cousu de méchanceté comme d’autres le sont d’or. Non ce n’est pas à cause de sa jambe… c’est sans sa jambe qu’il l’est… La première fois que je l’ai vu c’est lorsque j’avais douze ans et que j’avais perdu la pièce d’un petit sou pour les commissions dans la bouche d’égout qui boit tout. Accroupie devant elle j’attendais qu’elle me recrache ce qu’elle m’avait pris à cause de mon ignorance des règles du jeu où les agates disparaissent à l’intérieur des poches pour toujours.

De l’autre côté du trou voleur je le vois. Il est vêtu d’une sorte de longue houppelande informe qui peut être aussi bien une djellaba ou une descente de lit. Il ressemble à une grosse pivoine incongrue dont la tige et les feuilles sont dissimulées par un sac de jute qu’il porte serré à la taille comme un tablier. Le sac est ouvert sur le devant afin qu’il puisse cacher dessous ses mains aux ongles affamés. Tel que je le vois il n’a pas vraiment de pieds ni de tête. Seulement un chapeau noir plastique de mousquetaire aux bords tranchants. Et sur l’épaule un tuyau de poêle en tôle qui m’a semblé alors aussi mystérieux que le jeu de croquet d’Alice et aussi pervers. Car je crois qu’il grandissait un peu à chaque fois. C’était le Père la Misère  accompagné du vieux chien Kartton son esclave et son valet de cœur. repression2.jpg

Le clochard unijambiste nous guette avec le vieux chien attelé à son caddie… avec son sac de jute prêt aux coups de main… avec son tuyau ouvert pour rafler le souffle des anges. Leur totem. C’est plus le moment de se laisser faire… Faut prendre les armes ! Saisir les pinceaux et hop !… Les couleurs à broyer sur la table de marbre du café… C’est tellement long… Le bouffon me le répète inlassable. Ça n’a pas de sens de rester comme ça devant des petits tas de poudrerie ! 

D’autant qu’y a des types qui vont et viennent là où je dors. Des gardiens du troupeau d’anges qui se repèrent facilement à cause de leur difficulté à se mouvoir sans grands débordements d’odeurs et de piquants. C’est pourtant pas un hall de gare ma mansarde et ma tête… Mais il me semble qu’on entre et qu’on sort de ma vie par des tourniquets sans retenue. Ensuite ce sont des mecs qui trimballent des sacs bourrés de choses de tristesse et les larguent au creux de mon sommeil avant de s’esquiver. Moi sur le qui‑vive… je ne dors que d’un œil tels les roses et les chats. Non je ne veux pas !… 

Pourquoi j’accepterai de prendre en charge leurs gravats d’ennui… bidons rouillés de tôle éventés… bas résilles et frigos fossiles… pour les débarbouiller de couleur ? C’est pas mon job à moi. Ça non ! Le bouffon s’approche hoche la tête et les épaules en même temps. Ce que tu peux être têtue alors !…

Moi je suis comme un trottoir sur lequel en malédiction le clochard unijambiste poursuit sa route… se gratte et maltraite le chien Kartton qui lui sert à tirer sa charrette. Sa charrette qui n’est en fait qu’un caddie de super marché où il entasse les bouteilles de rouge et un tas de poupées de bois. Sans doute qu’il les fait trimer pour son compte dans un théâtre qui ressemble diablement à la vie. Le clochard unijambiste est un esclavagiste à sa façon. Tout ça… lui… le chien Kartton… le caddie grelottant me passe dessus. Oui tout ça… Et je peux juste tenter de manœuvrer l’aiguillage principal d’un coup de pinceau. Je peux… ou plutôt… je pouvais… Puisque j’ai décidé que je ne serai plus jamais peintre dès que j’aurai fait resurgir le visage de la petite déesse : sinopia tatouée sur l’épiderme de mes grottes. Elle galope à l’intérieur de mon sang mais ne s’en sort pas. Je sais que ça ne sera pas long… Il faut seulement que je m’affranchisse du seuil vers lequel je n’aurai plus forcément à revenir.

Les pinceaux sèchent sur l’assiette à côté des bouteilles d’éther où le bleu dure. Aladin les surveille et les compte avec le même soin qu’il dénombrerait les soldats de plomb d’une boîte à joujoux renversée. Bien sûr que j’ai peur des soldats de plomb. J’ai peur des soldats… Je les imagine planqués dans un repli de la pièce toute petite. C’est une mansarde qui a sortie sur les toits et échelle métallique. Elle musarde d’un grenier à l’autre. C’est une gourmandise de ciels qui me l’a fait dénicher là. Une lune chaque nuit comme une fête jamais finie… Par tous les bouts de ma vie je peux me tirer dans la lune grâce aux lampes à oublier. Oublier le sable et son sablier. 

photos-animaux-sauvages--2-.jpg

Ou bien aller me faire pendre sur les bords du canal. C’est là qu’on pend habituellement avant Petit Jour les habitants malandrins du Domaine des Sept Lunes auxquels le rituel n’a pas permis de ressembler aux autres. Ou de se muer en oiseaux de nuit. Ou bien tout simplement de devenir célèbres. Ici c’est un pays où il faut jouer ùasqué. Unique îlot de poudre rouge au milieu d’un gigantesque drap blanc le Domaine des Sept Lunes nous laisse nous glisser par la fente de son sexe‑crevasse soyeux comme un cerf‑volant.

A l’intérieur du Domaine des Sept Lunes ne voyagent que ceux qui ne dorment pas la nuit. Territoire somnambule… Ils possèdent le privilège de le faire apparaître dans n’importe quel méandre de la Cité. Tantde surfaces dressées pour ouvrir des portes d’âmes. Murs de parpaings rugueux… Palissades de chantier aux vagues verticales… Faïences verglacées des couloirs du métro.

Il suffit de posséder au creux de la poche de son ventre la bombe d’aéro‑rouge qui redessine aussitôt le décor clandestin dans lequel on saute d’un bond à la façon des kangourous. Les habitants du Domaine des Sept Lunes se reconnaissent facilement à cause de cette grande poche qu’ils ont sur le ventre. Pour les vigiles de la Cité ils sont simplement des taggeurs… De dangereux fabricants d’utopie. Heureusement les vigiles se contentent de persécuter les marchands de couleurs… Et entre leurs mains les bombes d’aéro‑rouge deviennent d’ordinaires bombes de peinture.

 Le clochard unijambiste et méchant a des soldats de plomb plein les poches de son habit et il les dispose dans les lieux dont il veut se rendre maître. Il circonscrit de la sorte de grands territoires d’où on ne peut s’échapper qu’en s’écrivant sur des lambeaux de papier. Car heureusement le clochard ne sait pas lire et tous nos signes lui soufflent dessus. C’est ainsi que j’ai nommé ces mots que j’inventais papillons et qu’ils se sont envolés. Ils s’étaient glissés entre le bouffon et moi légers flocons de neige qui avaient noué nos doigts au creux de Nuit la Noire. Je ne saurai jamais qui les a dénoués…   beaux-art.jpg  

A suivre...

 

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Lundi 9 mai 2011 1 09 /05 /Mai /2011 18:43

Asikel la première transhumance suite...

 

Ecoute… écoute…

 

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Mais pour tous les enfants qui sont nés comme Asikel au seuil de la demeure de sable la première transhumance c’est le chant de la soif qui marque la chair de son sceau de feu… C’est celle qui décide de faire de toi un amesakul… un voyageur… C’est le nom que son père Abu H’emu a choisi pour lui Asikel celui qui voyage… Hop ! et Hop !…

La piste qui conduit à Ubari n’a rien d’une piste de brousse comme on les appelle dans les tribus avec ses touffes d’acacias nains qui hérissonnent le pied des dunes et toutes les sortes d’arbustes ras moitié fossiles ensablés qui signalent l’approche des puits cachés sous deux ou trois pierres de grès grimées de cendres roses… Et alentour des lacs il n’y a pas de véritable oasis avec ses jardins frais aux raisins gris et noirs aux tomates et aux courges luisantes… Pas de jardins blottis derrière les petits murets bas qui suivent sur des zigzags sans fin les foggaras d’irrigation jusqu’à la limite décidée par les palmiers aux silhouettes nébuleuses… 

 Pas non plus de ces pâturages de savane ocre et verts généreux pailletés d’ambre qui bordent les oueds et où les troupeaux habitués aux brindilles rares desséchées et craquantes aux touffes d’alpha et de genêts chahutent avec frénésie… Surtout les chèvres pleines et les chamelles abondantes qui ont des perles joyeuses aux tétons couleur d’abricot… Pourtant la piste d’Ubari est celle de la première transhumance pour les enfants de Ghat nés avant les années de la déchirure et des pousses à peine déroulées et aussitôt assoiffées desséchées éclatées… Les années qui ont tatoué de leur sceau de stupeur la dispersion des tribus et la torpeur funèbre des troupeaux aux os secs de fossiles frottés sur la peau du grand Sahara privée des chants de l’eau qui ont remonté tous les fleuves d’Afrique à bord des pirogues… Ho lé lé lé Ho la la oh !…

La piste des lacs et celles des oasis de Sebha et de Mouzrouk sont aussi les seules que les jeunes amesakul de ces années où la boue d’argile a affamé la gorge des puits connaissent entre les pattes des chamelons téméraires assez vigoureux déjà pour entrer dans la caravane car le temps des grandes mouvances vient de s’achever… Finies les traversées sublimes qui marquaient chaque Touareg d’une étoile de lapis‑lazuli au front et d’un anneau de clarté lunaire à la cheville… Finies les courses de Tamanrasset la princesse des Tassilis du Sud algérien à Gossi la reine du désert de Gourma au Mali et sa marre géante nourrice des plantations de baobabs aux fleurs nocturnes… Gossi dont Asikel a toujours entendu son père Abu H’emu lui dire qu’elle est le lieu sacré où les tribus des derniers éléphants de ce coin‑là de l’Afrique s’installent chaque année pour se gaver d’eau et d’herbes fraîches avant la migration direction le Burkina voisin… Gossi l’enchantée qui garde les écritures anciennes des peuples tamasheqs mais jamais Asikel n’a pu rencontrer les Berbères nomades du Gourma ses frères qui continuent à vivre comme ils ont toujours fait sous les empires de Songhaï au temps du commerce qui passait par Tombouctou et des immenses marchés au bétail… Ourt‑ourt !… Ourt‑ourt !…

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Les parcours rituels des caravanes ont été mis à mal par la brutalité et la ruse des toubabs qui ont soif de la puissance des griots mais qui ont perdu le fil de leur récit et les éclats de paroles enfouies au fond du silo des anciens et qui ont renouvelé le pacte de l’or… Ils ont monnayé aux chefs des tribus qu’ils ont placés à la tête des Etats fantômes d’Afrique parés des bogolans teints à la cendre rouge des peuples éclipsés des morceaux de plus en plus nombreux du désert qui est la mère des Touaregs… C’est ce que racontaient entre eux les trois demi‑frères aînés d’Asikel Afekay Gamul et Masala que son père Abu H’emu avait eus ainsi que sa demi‑sœur Dasin de son premier mariage avec l’épouse qu’Asikel n’a pas connue morte peu avant qu’il se remarie avec Imma Kella sa mère mais lui l’enfant de la première transhumance il n’a jamais rien voulu savoir de ces choses‑là… Lui il est venu le dernier et bien trop loin à l’arrière de la tribu pour que sa destinée ne soit pas singulière et séparée de celle des autres qui ont été élevés à l’intérieur du clan et qui ont participé aux Ziaras et aux courses de chameaux… Raouf ! Raouf ! Raouf !… 

Lui il est venu le dernier et il a grandi solitaire au milieu des animaux comme c’est normal pour un fils de berger et au milieu des paroles des récits et des contes qu’Imma Kella ou Imma Itri lui disaient à la nuit quand le tagelmout indigo du ciel se déroule par‑dessus les dunes de l’erg Titersine et que le goût sucré amer du thé à la menthe délie les langues des femmes… Asikel le fils du voyage malgré son désir de la piste est le plus jeune alors il est celui qui reste auprès des femmes dans la maison en banco de Ghat pendant que les autres sont partis ailleurs avec le ghibli et tous les vents du Sud qui montent du Ténéré et des Ajjer et qui arment les fusils pour les Ziaras ou pour les guerres contre les toubabs et entre frères aussi… Abu H’emu a donné l’ordre à Asikel qui a eu dix ans au moment où certains des chefs des tribus ont décidé de vendre une part des troupeaux en vue d’acheter des armes car il va falloir se défendre… Il l’a entendu dire par ses frères Afekay le généreux Gamul et Masala à la veille de leur départ pour Djanet et Tam avec les bêtes en grand nombre encore à cette époque et lui ne ferait pas partie du raid… touareg.jpg

‑ Ya mon fils !… les femmes ne peuvent pas rester seules… il y a d’autres garçons de ton âge… Il y a les cousins les fils des frères vous veillerez ensemble… Ghat c’est notre medina… la medina des Tamasheqs…  

‑ Mais Abu… pourquoi nous ne partons pas tous ensemble comme avant ma naissance ?… Il n’y a rien à garder ici pour nous… nous ne sommes pas des paysans… les chevreaux sont assez grands… 

Abu H’emu a haussé les épaules ce qu’il ne fait pas d’ordinaire et il l’a fixé de ses yeux plus sombre que l’ébène des bijoux que le mari de Dasin le forgeron bijoutier incruste dans l’argent mat et grave avec ses doigts d’oiseau… lui non plus Asafu le lumineux ne partira pas…

‑ C’est normal ya Abu… Asafu est forgeron… les marchands de tissus et les couturiers non plus ne voyagent pas… ils sont assez nombreux… mais nous nous sommes des bergers… J’ai dix ans et je veux connaître le marché au bétail de Gossi… il est temps que j’apprenne moi aussi… 

‑ Ya mon fils… il a répondu Abu H’emu après le regard d’ébène qui cloue une épée de silence sur les épaules… tes frères m’accompagnent ça suffit s’il y a danger… 

‑ Mais Abu qu’est‑ce qui peut arriver avec tous les hommes de toutes les tribus… 

Abu H’emu a secoué la tête et pour la première fois Asikel à pensé que malgré son tagelmout qui couvrait ses cheveux blancs qu’il avait très longs dans la nuque Abu H’emu n’était plus un homme jeune et ça lui a rendu la séparation encore plus dure…     

‑ Ya mon fils… il arrive ce qui doit arriver… et Abu H’emu a serré dans sa main solide et bonne de nomade qui menait les chameaux de la transhumances depuis des années les épaules d’Asikel et il n’était pas question de dire autre chose car Abu était un homme bienveillant et Asikel était le dernier fils le plus jeune…

‑ Ya mon fils à la prochaine transhumance tu seras avec nous… il a dit encore et les yeux d’Asikel étaient remplis de gratitude et de fierté…      chameau_troupeau.jpg

A ce moment‑là il ne savait pas Asikel qu’il n’y aurait plus d’autre voyage avec les tribus ni pour Tam ni pour Gossi et que son histoire allait suivre une piste inconnue de lui et peut‑être aussi du monde… non il ne savait pas mais le cri des chameaux juste avant l’aube lui avait laissé au fond de la bouche un goût amer de sel et de nostalgie… Ourt‑ourt !… Ourt‑ourt !…

A suivre...    

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Samedi 7 mai 2011 6 07 /05 /Mai /2011 19:30

      Il y a quelques jours on s’est décidé avec l’ami Louis à faire une balade qu’on remettait depuis longtemps passionnés qu’on est tous les deux de peinture c’est drôle… Mais y a des moments pour faire les choses et pas d’autres… Donc on a pris le train à partir d’Enghein pour Auvers‑sur‑Oise avec un changement à Valmondois pas très loin de chez nous et direction les bords de l’Oise par un très beau matin de ce printemps étonnant… Auvers c’est le petit village où Vincent Van Gogh a fini sa vie et où il est enterré dans le petit cimetière à côté de son frère Théo mais tout le monde sait ça…

  tombevgogh.jpg Cette journée a été pour nous deux inoubliable et je vous la raconterai certainement dans un petit texte poème une sorte de récit à ma façon vous savez… Le prétexte était qu’il y avait une expo de sculptures d’Ossip Zadkine qu’on apprécie énormément et qui a sculpté une grande statue en bronze de Vincent… Mais pour l’instant ce voyage aux bords de l’Oise m’a renvoyée des années en arrière quand je peignais et que venant juste d’arrêter j’ai écrit un bouquin intitulé Squatt d’encre rouge qui racontait un peu mon histoire avec la chienne Bonnie et le chat Aladin mais surtout celle des artistes que j’ai aimés dès que j’ai eu 8 berges à peu près et qui n’ont pas cessé de me fasciner ensuite…

Ces différents récits je les ai réunis dans un bouquin qui a été publié en  2003 dans la petite boîte d’édition dont j’étais une des co‑créatrices et la responsable de rédaction avant de m’en faire fiche dehors comme vous savez… Mais non contentes de cette bonne affaire les sorcières des lieux m’ont envoyé avec diligence et citrouille quelques années après un courrier que j’ai gardé et qui commençait par “ Madame… ” Ce qui m’aurait bien fait rire vu les rombières dont y s’agit s’il n’y avait eu dedans leur bafouille l’annonce de la mise au pilon de mes bouquins invendables mon Squatt ma jeunesse triste ma peinture ! Elles me proposaient les bonnes filles de venir récupérer le lot “ gratuitement ” moi qui n’ai ni auto ni même un recoin où poser mes stylos billes sinon Hop !… 

Donc voici le texte que m’avait inspiré alors le dessin de Vincent Sorrow que j’ai saisi pour vous le faire découvrir quelques années après je n’en changerais pas un mot… Et du coup comme c’est devenu de l’introuvable et qu’il me reste chez moi à peine une dizaine de bouquins de Squatt et de ma peinture morte deux fois tuée par des bonnes femmes tout à fait du style des bourgeois de La Haye je vous saisirai tout le récit petit à petit car bien sûr je n’ai ni la moindre disquette ni le moindre contrat ni quoi que ce soit vous en doutez… J’espère qu’en attendant la suite mais j’écris lentement vous savez… ça vous plaira de lire ces pages qui sont un peu la suite de La hurle blanche… Ouaouf !

 

Sorrow… tu comprends ?

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 1996

 Sorrow est un dessin de Vincent Van Gogh. Une mine de plomb réalisée à La Haye en avril 1882. La femme qui lui a servi de modèle et que Vincent appelait Sien était une prostituée mère de trois enfants qui est devenue sa compagne. Au grand dépit des bourgeois de La Haye. Sien se suicidera en 1904.

 “ Vois‑tu, Théo, j’ai fait et je ferai pour Sien ce que Mme François ( du Ventre de Paris de Zola ) aurait fait pour Florent. Cette humanité‑là est le sel de la vie ;sans elle je ferais peu de cas de la vie. ” Vincent 

     Je m’en‑proie. Je m’ensevelis captive d’un cerceau de lances. Petites aiguilles des sarbacanes… aiguisées. Je sais que cela va durer des siècles avant que la cendre des flambeaux ne m’apaise. Si ça peut…

J’ai rien du tout à dire. Je peux pas… Je chuinte des grognements sourds de bête piégée qui dévore maladroite sa patte pour sauver le reste de son désordre flambant. Sa survie dépend de ça. Et y a l’instinct de se vautrer encore au creux des sources repues de petits cailloux qu’elles parent d’éclats de pierreries.

‑ Tu n’as pas le droit de laisser tes pinceaux ! que tu me dis…

Comment t’expliquer… te suggérer… peut‑être te faire sentir l’inexplicable trou bleu ?… C’est désolant.

Y a juste le besoin de pas tout de suite y laisser ma peau. Je m’explique pas. Si je pouvais je m’entirerais… Partirerais là… là où si ça se trouve ils sont pas. Là où… salissent pas la mer qui en peut plus de les voir retourner leur veste de sueur sur son dos de jade. Sueur les sépare de leur lâcheté. Avec ça remplissent les bombes de défoliant qui déshabillent les tournesols et les petites filles aux poupées éclatant entre leurs doigts.

Mais il n’y a nulle part. Rien que des étendues de papier libre de se déployer en chenilles de colle et de bambous couvertes de mots envoûtés que lira un jour un enfant puni au coin d’une salle immense où tangue une eau dormante d’encre surchargée d’écailles vertes. Tandis que des monstres aux oreilles courtes la peau rose picorée de taches violettes des buvards avanceront lentement pour les rendre coupables.

Une entaille profonde à tenir dedans trois hussards et tout leur fourbi d’ustensiles à en découdre et les gardiens de la meute et leurs petits. On peut pas savoir ce que c’est ce genre de blessure. Peut‑être que Vincent quand il s’est sorti Sorrow du bout des doigts de ses crevasses où il s’y collait dans le jaune il le savait j’imagine…

Il voulait pas qu’on la lui abîme parce qu’elle avait déjà bien du chagrin. Alors il l’a mise là. Toute nue. Toute massacrée par la désolante tartuferie des bourgeois mangeurs d’ours et de corbeaux avec leurs plumes. Il l’a mise comme il l’a vue. Avec ses yeux d’ange noyés d’iris noirs sous les soleils cruels de leurs loupes. Il l’a mise là comme il l’a aimée dans l’imposture de ceux qui salissent le ventre des fleurs.

Et maintenant ils la matent en douce à l’intérieur de leurs chambres froides à préserver de la charogne les morceaux qu’ils considèrent pour ce qu’ils croient… de leur papier‑monnaie. Des morceaux de premier choix ensanglantés.Femme-cousant-avec-une-fillette.jpg

Elle la même aussi pure et souillée aussi silencieuse dans son désastre d’eau. Elle à qui Vincent a donné le plus beau des corps de femmes contre leur vaste connerie bien pensante et sournoise. Contre les tuyaux étroits de leur tête de veau décorée à la devanture. Elle inoubliée. Vengée. Rendue à la magie des lampes… Sien… Sauvée…

Tu n’as pas le droit de laisser tomber tes pinceaux ! que tu me dis…

Si tu savais combien les grilles d’égout me sourient de toutes leurs dents.

 Quand tu es une femme au fond de ce cloaque à singes assise derrière les vitres de leur hypocrisie régulièrement lavées au détergent t’as intérêt à te la faire vite ta complice d’ivresse légère. Ta camarade de sarabande dans le manque. Celle que tu leurs sors à moitié louve aux babines troussées prête au carnage et se tapant des dizaines de kilomètres la nuit pour les prendre à revers de l’autre côté de leur rangée de phares où ils se pensent les maîtres d’un domaine dont ils ne connaissent pas le moindre brin d’herbe.

Elle à moitié reine et bouffon à la fois. Les attirant. Encollant au pied d’un trône dont ils convoitent le mouvement vague des gouttelettes d’or qui dessinent et effacent tour à tour des sexes de petites filles vierges accroupies au gré de la brume des territoires sans fin gardées par de gros chiens.

T’as rien à faire au creux de la courbe étroite de leurs tuyaux de poêle qu’ils acheminent d’où qu’ils viennent avec une obstination d’insectes malfaisants dans des chariots de super marché d’un bout à l’autre de la petite planète bleue. Où qu’ils aillent tu les retrouves. Eux et leur acharnement de tuyaux gris bouffés aux orifices à force d’y réduire et d’y entasser tout ce qui ne ressemble pas à cette infime petite pièce d’acier en forme de suppositoire… leur cerveau.

A l’intérieur de cette balle perdue y a ce qu’il faut pour te soigner l’hésitation. Ta fièvre à pas savoir ci ou ça… A te poser des tas de questions. Par le cul s’il faut ils te rentreront la conscience claire des rats musqués. A l’intérieur y a du médicament à te guérir ta poésie de réverbères qui veillent sur les couchers de soleil.

Le tuyau quand il passe à ma portée je baisse la tête pour pas qu’il me flagelle mes libellules flânant sur les fleurs d’eau. Inutiles. Associables qu’elles sont à pas du tout fournir d’explications. Le mec qui le trimbale fonce droit sur le trottoir gris de sa vie. Il est presque parvenu au stade de la programmation interne du rien. Le tuyau me frôle le cou en sifflant. Je fais un bond dans le caniveau où l’eau redevient rivière.

‑ Que sont devenus tes doigts ?… me dis‑tu…

Nous sommes cernés par des types dont la tête a pris la forme de tuyaux de poêle terminés par de petits champignons phosphorescents. J’en sais quelque chose. On a tenté de me bouillir dans ce fourneau‑là. Vite que je m’en suis sauvée… Enfin pas si vite…

Quand tu es une femme tu t’en sors mal de la putréfaction de ton corps dans des doigts de fer blanc. J’imaginais des mains qui tisseraient sur moi des étangs de laine bleue. Et qui laisseraient le fil entre indigo et violet. Femme-nue-couchee.jpg

Sien… Tu l’as pas vu venir le discours sur la liberté du bas‑ventre en robe de soie. Après ils t’ensableront l’eau de ta clepsydre de grumeaux de honte. Mais qui es‑tu donc pour ceux qui t’ont couverte de leur toison de branches mortes et que tu as accueillie sous ton fourreau de loups blancs. Ta chevelure de turquoises dénouée offerte à leur ivresse. Sien… Ton sexe solitaire est mon diam’ jouissant sans écrin et sans bijouterie.

Sais‑tu que ton ventre est un goulet de navires apaisés de leur haute voile ?

Dans l’échancrure à me chercher parmi toutes les images qu’on m’a mises à l’intérieur de mon cartable tu y étais. Ils sont venus t’y prendre. T’y voler afin de vider le trop plein de leur nuée d’étoiles. Et moi je n’y étais pas encore ce que je suis. Sien… petite sœur je m’angerai de la graine d’angélique et je te ferai vengeance verte d’ailes. Femme-nue-couchee-2.jpg

      Viande la vie. De leur tête à leur ventre ça descend direct. Ça s’économise les détours. Lorsqu’elle leur remonte ils ont de l’imagination. Ils te fabriquent d’autres miroirs encore vitrines rouges des boucheries d’Amsterdam. Femme sculpture au milieu de leur jardin de mains où ils pétrissent ta chair glaise de petits coquillages carnassiers. Où ils s’emparent de ton corps inconnu sous sa plaie pour te limiter au bronze unique de leur sexe. Et de petit couteau.

Sorrow… Plus je dessine et plus je m’enfonce à la suite de la trajectoire silencieuse de ton sang. C’est mon corps entier qui danse en toi. Mon corps tel que je le veux. Tel que je le vois. Tel que je l’invente dans la vertueuse bonté de Vincent. Mon corps qui n’est à cet instant précis que mes mains. Et mes mains qui sont tout mon corps qui danse au creux du petit trou que tu t’es fait pour fuir leurs dents dans son dos.

Parce qu’il n’a aucune pesanteur. Parce qu’il est devenu le mouvement de deux mains qui le caressent et le maquillent de pluie. Dessiner c’est du même désordre que t’aimer. Mais il y a toujours d’autres mains qui se mêlent de retirer les pinceaux de mes poings. Ses mains à lui… Qui ça ? Un type coincé dans l’aube bue. Ses mains me sont soudain devenues salement nécessaires. Elles ont fourré un sablier géant dans le crâne des calculatrices vicieuses et bien réglées. Les bourgeois de La Hayefont l’amour avec le balancier au fond de la gorge. Et ils comptent les coups… Notre vie s’achève au vingt‑huitième jour du mois en une terrible fleur de sang que mes mains t’offrent. Et puis elle recommence… Sorrow…

Sorrow… ta peine est hors du temps des hommes. Elle est démesurée. “ Je suis désolé de te faire du mal… ” Il me l’a dit avec la froideur du mec qui appuie sur la gâchette du revolver des abattoirs parce que c’est son rôle. Il faut que je me coupe ses mains. Il faut que je les sépare de mon corps.

Sorrow. C’est l’histoire de Vincent. Entièrement là. Dévoilée. Mise en jeu sous leur roulette russe. L’histoire qu’ils lui ont remise dedans avec la dernière balle vu qu’ils en avaient assez pour leurs lendemains rampant repus aux crochets pendus. Ils en avaient leur compte de ce braillement jaune. De quoi faire face à leur néant durant des siècles. Alors Sorrow… nuedebout.jpg

      Le peintre Vincent toujours il avait eu des problèmes avec l’argent. Des problèmes avec le monde visqueux. Parfois il prenait les tubes à pleines mains et il écrasait toute la semence jaune. Une pleine marée sortie de son ventre sur la toile.

Les tournesols le bouffaient. La poitrine éclatée. Trou. Comme une statue de Rotterdam. Le cœur‑trou à travers. Tu vois le soleil dans la bave qui sort des égouts et se tire vers la mer. Dé‑charge…

La peau de la mer est si lourde. Comment faire ?…

Vincent vivait parmi les ouvriers et les gens pauvres qu’il dessinait. Il dessinait encore sous la neige… Il ne savait rien des dessous de la vie… Faucheur-2.gif

Une femme enceinte qui se prostitue. La Haye. Les bourgeois la regardent. Il y a des plantes vertes qui bouffent le ciel. Petits ils sont dans leur boîte pleine de choses. On les entend couper la vie des autres avec leurs dents. Vincent est si pauvre. Sien. Elle n’a plus rien de la beauté qu’ils croient…

Son ventre et ses seins gardiens des rivières. Sans flics. Barbare. Elle expose son corps. Il peint. Il peint dans la pluie. Sien. Les vitrines rouges des boucheries d’Amsterdam ne la boufferont pas. Sien. Ti portes un nom de terre brûlée et de sacrilège. Sacrilège de Pauvreté parée seulement du petit bout rose de tes seins.

Sien… Mon corps lui ressemble. Déchiqueté par leur obscénité. Leurs mots d’amour falsifiés à toutes fins… Noces. Trottoirs nus couverts d’oiseaux aux ailes tranchées. Alcool verdissant la coque des paupières. Sien… couverte de vent. Humide. La forme de tes cuisses. Offertes. Un grand glaïeul tranché net. C’était beau la vie ? Non c’était… dégueulasse… Une vraie boucherie… Et puis encore… encore…

‑ Qu’as‑tu fait de tes pinceaux ?

Un fils de pasteur vivant en concubinage avec une prostituée… Vincent dessine. La femme est assise nue la tête dans ses mains.

… Sorrow… Le-faucheur.jpg

Sorrow. Dans le sang de Vincent. Il y a la folie qui me ressemble. Sien ira se noyer quelque part. Le ventre des bourgeois s’agite. Les putes derrière les vitres bien gardées. Flics. Sardines. Avec une calculatrice pour ne pas trop… Une… deux… trois… j’irai dans les bois… Combien ?

Dans la ville de Vincent chaque rue porte le nom de quelqu’un qu’il a connu. Aimé. Peint. Mais Sien n’a pas de rue. Sien n’a pas de rue. C’était une prostituée. Comme toutes les femmes. Comme moi.

Sorrow. C’est moi aussi. Dans la tête d’un mec qui m’a vendue. Combien ?

Paysanne.jpg

Et l’oreille de Vincent nous reste entre les pattes… Tu comprends ?

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Vendredi 29 avril 2011 5 29 /04 /Avr /2011 22:36

008-desert-blanc-egypte-fennecAsikel la première transhumance

Mercredi, 27 avril 2011

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 Yurugu le petit fennec blanc du géant maître des déserts As‑Sahhara comme tous ses frères aux pattes légères n’est petit que par la taille et surtout pas par le cri… Riaouh ! Riaouh ! Riaouh !… L’appel d’Yurugu le solitaire descendu de la falaise de Bandiagara pour rejoindre par la danse la cité fantôme aux murailles claires de Ghat lui l’errant condamné à faire le nomade sur une terre impure et sèche perce de sa flèche d’argent l’écran des brumes de sable bien mieux que le hurlement de tous les chacals du Fezzan… Riaouh ! Riaouh ! Riaouh !…

Le cri de Yurugu ricoche de l’aube à l’aube et rebondit sur la crinière de gouttes sèches des ergs… Riaouh ! il se faufile entre les touffes des acacias épineux barbelés nains gris turquoise qui font blessures fugaces aux pieds mêmes des Touaregs et tam‑tame dessus le ventre rond des peuplades de coloquintes du Tassili Maghidet aux tatouages mandarine et jaune awragh filles du soleil Asafuk… Hop ! et Hop !…

Ecoute… écoute…

Les murailles de banco rouges barbouillées à la craie que les pierres roulées en bas des irrekanes aiguilles dressées les veilleuses de l’erg Titersine ont donné aux femmes touarègues qui ont peint la citadelle de Ghat n’existent pas… Ghat la première ville touarègue du Fezzan libyen est un mirage voilé par les tagelmouts indigo les cheichs du ciel sans pitié qui boit les yeux des toubabs… Elle n’appartient qu’aux voyageurs du sable venus du Ténéré ou de bien plus loin encore… Dans les ruelles tortillonnes écumeuses de poussière qui mousse de la petite kasbah où des bouts de terrasses blanc crème font le dos rond une tribu de jeunes chevreaux se culbutent comme des dominos en piaillant et tambourinent aux portes peintes ocre et safran… Tam tam ratatam !… La vieille Imma Itri trottine par derrière à trois pas plus un de sa canne taillée d’acacia bleu toute noire du cheich à la djellaba picorée de Croix du Sud mauves autour de la capuche…

‑ Ourt‑ourt ! Ourt‑ourt !… avancez les pitounets… ourt‑ourt ! ourt‑ourt !…

Au milieu de l’après‑midi des étés masques de céruse du Fezzan la cité des Ajjers grogne de courts jappements et éparpille son corps d’argile sous les griffes des gros lézards qui supportent contre leur armure la chaleur qui rend fou et guettent… Au bout de par en par des ossements de pierres les troupeaux de palmiers lents s’ébrouent un peu vigilants serviteurs des oasis de l’erg Ubari où ils boivent tout leur saoul mais ici ils sont les esclaves aux épaules fouettées par l’amshif du Sud et les griffures de verre… Ils dodelinent leur grosse tête d’animaux fossiles qui ramènent la fraîcheur de loin au‑dessus de l’oued Tanezzouft à moitié bu où des bains d’eau chaude se répondent les éclats de rire quand les toubabs qui passent par la ville frontière pour remonter vers Sehba ont retrouvé la piste et attendent que le crépuscule violette et brise le cercle des brûlures…

Akakus_01.jpg

‑ Ourt‑ourt !… p’tits p’tits p’tits !…

Tout au bout de la citadelle effarée les barcanes rouquines reprennent leur attitude moelleuse d’indifférence et n’importe quel guetteur d’ombre à la porte de la ville tourné du côté de l’Erg Ubari et d’Al Awaynat qui tient l’eau dessous ses pieds sait qu’on peut mourir de désespoir quand on n’a plus soif ici… C’est un peu au Nord de l’oued Tanezzouft là où les touffes d’alfafa escaladent les orges et les roseaux qui zigzaguent une ou deux semaines dedans les marres aux auréoles azur et café au milieu des flaques d’argiles s’il survient la pluie d’orage que la baraque en banco d’Asikel continue de s’accroupir comme les joueuses de tindé au moment des Ziaras qui rassemblent les peuples des Ajjers deux fois par an…

C’est bien rare autant que l’or des flammèches qui allumaient les lampes à huiles des conteuses de son enfance… ah ouais ! c’est bien rare qu’y ait quelque chose qui pousse par ici il se dit justement Asikel pendant que le moula‑moula avec son T noir peint au calame sur la queue asticote les trois chèvres Awragh la jaune Azayyagh la rouge et Amellal la blanche en sautillant ressort par‑dessus leurs têtes… Craf ! Craf ! Craf !… C’est Awragh la jaune qui secoue ses cornes courtes pour dire que ça suffit mais moula‑moula insiste et lui arrache la brindille d’orge qui sauve la journée du ventre vide… Craf ! Craf ! Craf !…

Pour Asikel ça n’a pas d’importance qu’il pousse ou qu’il ne pousse pas quelque chose ici vu que les Berbères Touaregs de sa tribu ils n’ont pas dans la peau de faire les jardiniers comme les habitants des oasis et ceux des lacs d’Ubari où il dirige la transhumance sitôt qu’il peut avec les trois chèvres et les deux chameaux de sa famille : Asafuk le soleil mâle et Ayyur la lune femelle au poil plus blanc que la blancheur des mamelles de l’erg… C’est tout ce qu’il lui reste à Asikel si on ne cause pas des quelques chèvres et des chevreaux juste sortis des mamelles qu’Imma Itri lui passe à l’occasion de la vaste caravane de la tribu familiale qui a crapahuté aussi loin en arrière qu’on le sait comme le font les nomades du Fezzan et les autres aussi entre les tourbillons de sable roux et rugueux du Sahara…

Au fond de la mémoire en vrac d’Asikel il y a depuis qu’il a commencé à courir enroulé dans son takakat couleur d’argile au ras des dunes de l’erg Titersine chassant les chevreaux et les agneaux de l’année pas plus grands que lui en criant comme son père Abu H’emu lui a appris avant qu’il parle même : Ourt‑ourt !… Ourt‑ourt !… le rassemblement à la fin de l’hivernage et aussi deux autres fois dans les saisons du désert de tous les troupeaux de la tribu de son père et de ses oncles pour le grand voyage des oasis… C’était le temps de la vie bonne et libre dessous les kaïmas en peaux de chèvre et leurs piquets de bois d’acacia et du portage par les chameaux de tête museau dressé babines fières qui claquent et mènent les bêtes dans leur sillage contre la chaleur brute aux morsures rouges et cuivrées… nomade2-petit.jpg

Le nombre des chameaux d’abord et leur belle tenue avec leurs harnachements d’argent et les selles de cuir taillées et incrustées de turquoises ou de lapis lazulis couvertes de tissages aux couleurs vives c’était le signe de la richesse des tribus et il y avait les troupeaux suivis à la fin par les petits ânes gris et les chiens qui donnaient à la transhumance sa joie et sa grandeur. Sa première transhumance à l’âge de six ans Asikel ne l’a pas oubliée vu qu’elle l’a conduit lui qui restait avant avec les vieilles femmes à l’intérieur du patio de Ghat à regarder les mouvements fantômes au creux des halos de chaleur des monts d’Akakus et du Djebel Idinen jusqu’aux lacs d’Ubari qui sont impossibles à imaginer… 

C’était la plus petite des courses mais une des plus fascinantes à cause de l’enchantement qu’il avait eu après les dix journées solaires qui lui avaient fracassé les chevilles où scintillaient et carillonnaient encore les khal‑khal d’argent que sa mère lui prêtait pour le protéger des djnoun jusqu’à ce qu’il ait grandi de débouler en se laissant couler comme un jeune fennec au pied des géantes dunes laiteuses sur les rives aux griffures vert et violet des lacs brossées par les crêtes ébouriffées vert turquoise des palmiers… Ils avaient bien fait halte en chemin dans la petite oasis d’Al Awanya où il s’est arrêté comme en extase devant le plus gros acacia qu’il ait vu à cette époque nourri qu’il était par la source souterraine qui trouait les langues de sable rouge soudain en étroits lagons éclaboussés de lucioles d’eau mais à côté des joyaux qui crépitaient leurs vaguelettes sans fin à même la pelisse ondulante des mamelles blanches c’était rien du tout alors !… Ourt‑ourt ! Ourt‑ourt !…

C’était vrai il s’en souvenait bien Asikel qu’il avait poussé ce cri inutile vu que les chameaux de tête et tout le troupeau tenu serré par Abu H’emu et ses deux oncles entourés des cousins déjà des meneurs de caravanes avertis étaient entraînés en direction des enclos maintenus comme les toiles des kaïmas par les pieux d’acacias au bord de la plus vaste des retenue d’eau bordée de plantes sauvages Um el Ma… il l’avait poussé tellement la beauté de ces espaces inconnus qui étaient son pays de la soif l’avait étouffé de bonheur qu’il n’avait pas pulybie14.jpg se retenir… Ourt‑ourt !…

A suivre...

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Mardi 12 avril 2011 2 12 /04 /Avr /2011 22:37

Le Testament de Yurugu suite...la-proie2000overblog

     

      Et voici la suite enfin d'un des petits récits contes dont le dernier épisode si vous voulez y retourner se situe le 14/12/2010... Je sais c'est très long mais j'ai des excuses avec tout ce qui nous tombe dessus en ce début d'année du lapin hein ? Z'ont dû se gourer ma parole les Chinois pas possible ! L'année du lapin c'est sensée être celle de la douceur et de la bonne compréhension entre les êtres !!!

      Enfin voilà on continue avec ces personnages qui semblent aujourd'hui sortir d'un autre siècle et pourtant non je vous assure... tout ça a existé y a pas plus de trente piges pas croyable hein ? Comme le lapin quoi...


Citron menthe et chocolat… Son vieux il fouille régulier ses fringues son pageot et les casiers de l’énorme placard le seul meuble des grands‑parents qu’ils ont pas balancé… dedans il gare les affiches de cinoche et d’théâtre qu’il récupère au cours de la tournée qu’il fait sitôt que le paternel n’est pas dans les parages… Les types du guichet sont des potes des anciens de la zone qui savent la galère… 

Il a toutes les adresses des centres cultu et des cinoches qui ne sont pas encore aux boîtes de la grosse distrib ceux qui passent des films d’Herzog les meilleurs… Ce type‑là c’est un créateur trop fou comme Markou aurait envie d’être sans charibote… lui et son poteau Klaus Kinski deux allumés graves et Markou il a visionné des kilomètres de péloche depuis le Nosphératu jusqu’aux Rêves des fourmis vertes mais le plus à l’époustoufle c’est Aguirre la colère de Dieu nom d’un p’tit ouistiti qu’il se hurle pour lui tout seul en secouant le keus qui renifle bonbon… Aguirre des Zorn Gottes… Markou il connaît pas un mot de cette langue de teutons mais pour le coup là il a bien retenu chacun des mots et il les mâche à l’intérieur de sa touffe c’est comme les drums des Blacks que ça cogne dur… Zorn ! Gottes ! Zorn ! Gottes !…

“ Qui d’autre est avec moi ? ” voilà la question d’Aguirre seul sur son radeau entouré de petits singes avec un soleil extasié qui lui dévore le bleu lavis de ses quinquets… Ouais cette phrase‑­là pas de danger qu’il l’oublie Markou hein ? Wer sonst ist mit mir ?… Ouais c’est ça c’est ça tout juste il sifflote Markou trop fier qu’il est de l’avoir apprise par cœur la bafouille qui lui cause sacrément… Y a personne avec toi mon poteau… l’est largué comme un rat le gazier Ah ! Ah ! Ah !… Remonter l’Amazone dessus le radeau qui disloque à chaque remous de l’eau couleur cuivre d’or avec pour s’abriter l’auvent de tiges de fromagers couvert de feuilles larges comme des oreilles d’éléphants d’Afrique et ces salopards de singes à poil jaune qui le lâchent pas c’est l’envergure alors !…

Ouais Markou il les collectionne précieuses les adresses des salles de cinoche et celles des p’tits théâtres pareil qui envoient de la culture popu à fond les manettes comme le Déjazet à République où il a emmené sa frangine Margot écouter le vieu Leo-paroles-et-musiques.jpg x  Léo l’anar fabuleux et ses poèmes de Baudelaire qu’il crache comme le grand maudit vénéneux qu’il est et ses paluches d’un bout à l’autre du piano d’enfer qui cavalent qui cavalent… Raouf ! Raouf !…

“ Ma femme est morte et je suis libre Je puis donc boire tout mon saoul Lorsque je rentrais sans un sou Ses cris me déchiraient la fibre… ” Markou ne sait pas bien pourquoi c’est celle‑là de rengaine qui lui arrive d’abord quand il y songe à son écriture d’enfer au damné Baudelaire… probable à cause des cris et de la baston entre ses vieux… Sa tournée des salles c’est le samedi qu’il l’entreprend Markou il prend les transports sans payer son vieux s’occupe pas il pionce ou bien il ratatine les brins d’herbe du bout d’jardin à longues tranchées de la tondeuse hurleuse… Brou ! Brou ! Brou ! Brou ! Brou !…

D’un sens et puis de l’autre et vas‑y… Brou ! Brou !… que ça excite dézingue les méninges en viande hachée de Zouave qui défonce ce qui reste du gazon mité en aboyant à mort… Ouaououou ! Ouaououou !… Brou ! Brou ! Brou !… Les deux c’est un peu la caserne des pompiers du coin quand la sirène appelle au feu faut pas louper ça !… Ce clebs il a le syndrome de la chasse aux lapins qui lui porc‑épic les poils du dos avec son daron qui tourne hystérique Zouave et lui c’est pareil des doubles tarés comac !

Son vieux il prétexte qu’il cherche la came que Markou fourre en p’tites boulettes dans du papier d’alu à l’intérieur d’une cache qu’il a et pour détourner l’attention du paternel il a coupé la toile du matelas… Sa planque risque pas de tomber dessus le daron vu comment il est dans ses fureurs quand il s’y met et Markou se marre en voyant le guignol ravager le plumard et la piaule en train de nager au milieu des puanteurs de fringues sales et des brumes floconnées de mousse devant les châsses de sa daronne ahurie… Chaque fois qu’il déboule pour une de ses razzias militaires son dab Markou retrouve ses affiches déchirées en longues bandes dessus la moquette grise pouilleuse brûlée et tâchée de bière avec ses vinyles 33 tours de Jazz des Blacks US qu’il préfère Ray Charles Fats Domino Lionel Hampton Miles Davis John Coltrane… dehors de leurs pochettes éparpillés des fois il s’acharne dessus aussi… 

Markou il les tire avec les bouquins aux rayons des grands magasins ripous c’est sa daronne qui a cousu des fouilles énormes au‑dedans du manteau direct d’Emmaüs qu’il met quand il va au collège… Elle a rien flairé il a dit que c’est pour les cahiers d’atelier les chemises cartonnées le T la règle métal c’est vrai qu’la musette militaire elle est pas à la taille… Markou il est drôlement à l’aise dessous sa houppelande de prestidigitateur et il a le tour de main parfait pour la disparition des affaires sans qugarconaunoir-petit.jpge personne se doute et Hop !… Sa daronne elle s’interroge jamais. Son job à l’usine des bonbons collants la Kréma y a vingt piges que ça dure ça lui a sucré les neurones complet. Il lui en reste juste assez pour se coller le rôle de la victime sur la scène ravaudée carrelage marron caca et blanc cassé de la cuisine du préfa… c’est le personnage le meilleur de la tragédie des familles celui qu’on n’peut rien contre obligé et qu’a un texte redoutable surtout dans les familles d’ouvriers !

Les mères elles se sacrifient faut voir faut entendre les jérémiades les lamentations et les pataquès à pas finir en lui sautillant autour quand elle est de l’équipe du soir bien en forme au p’tit déj déjà c’est la cata !… Il peut même pas boire son grand bol café crème avec deux sucres plus un pour Zouave tout frétillant du cul qu’elle l’alpague et lui pourrisse la matinée ! 

‑ Toi tu n’sais pas Markou comment que c’était dur les débuts… c’qu’il fallait qu’on s’donne du mal pour vous élever Papa et moi et qu’vous manquiez de rien… C’est qu’on s’en est privé des douceurs pour vous et des vacances et des bonnes choses qu’ils ont les autres… Hein Markou hein ?…

Quand elle commence sa sérénade d’l’énumérations des sacrifices qu’on dirait un chapelet qu’elle tricote de ses doigts tout gonflés râpés au bout qu’ont l’habitude avec les papillotes des bonbons citron menthe chocolat ... elle s’agite pas elle dandine seulement d’un panard sur l’autre d’une guibole l’autre comme un bouchon qui tangue à la surface d’une mare d’huile de vidange à sa place prioritaire entre la table formica gris avec des filaments noirs comme des nouilles volantes et les placards muraux marron dessus elle a collé à côté des poignées métal qui reluisent elle les astique sitôt qu’elle roupille plus la propreté c’est le luxe des pauvres… des fleurs découpées dans du vénilia orange c’est joli ça donne de la couleur parc’que le marron c’est foncé mais quand on a pas le rond faut pas singer les riches hein Markou ?

Ce qu’il en pense lui du formica et des fleurs vénilia et des riches elle lui demande pas son avis elle le tance elle l’assomme elle le somme de lui faire le public de sa pièce avec de la bonne volonté hein Markou ? Elle dandine obstinée Ptapp… Ptapp… Ptapp… c’est son système d’incantations sa messe… Markou quand ça dure trop il prend son bol il se met de l’autre côté de lDe-retour-dans-l-enfance.jpga table lui tourne le dos alors elle fait un grand  Ptapp… Ptapp… Ptapp… et il l’a en face de lui elle continue elle se regarde dedans elle se fouille… Sa cérémonie elle la mitonne pas n’importe comment elle a ses manies ses répétitions bien rodées qu’ont fait leurs preuves c’est sa tragédie grecque à elle à force qu’elle la donne elle connaît le texte par cœur et le refrain aussi… citron menthe et chocolat… 

A suivre...        

               

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