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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Journal d'une fille de banlieue

Mercredi 9 novembre 2005 3 09 /11 /Nov /2005 00:00
 
Une petite voiture jaune
      C’était le soir du deuxième jour où ça cognait fort sur Macadam city blues et on était drôlement contents l’ami Louis et moi de les voir là autour de la cabine téléphonique totem et au milieu de la place aux palabres juste en bas de chez nous les jeunes qui font de la cité un lieu où on n’s’endort pas l’museau enfoncé dans son estomac après l’dîner… Ouais drôlement contents et la petite voiture électrique jaune qui brillait au-dessus de son socle de verre aussi qui nous donnait de bons présages.
      C’est pas tout de suite que ça s’est déclanché vu que quand on a eu fini d’éplucher les pommes pour une énorme tarte qu’on s’était préparés et qu’on avait drôlement faim ils étaient en train de se bagarrer l’unique ballon de foot en tapant des pieds contre les uns les autres et s’envoyant des injures pour l’habitude à n’pas perdre…
      - Eh ! ta mère ! ta mère ! Salop de nègre !… Tu vas voir cousin si j’te la mets ! … Ouah l’bouffon sa mère eh !…
      Autour pas loin y avait les p’tits qui faisaient du vélo et se battaient pour l’avoir avec chacun une roue à dix au moins à tirer dessus et à s’étaler sur l’macadam en poussant des cris de jeunes chacals après une charogne. C’était l’atmosphère des soirs de la cité quand déjà c’est la nuit et qu’on sent les bonnes odeurs des marmites et des grillades qui nous font bien du plaisir.
C’est pas tout de suite que ça s’est déclenché vous comprenez ?…
 
      C’est Louis qui a vu d’abord une lueur pas normale comme un grand feu qui éclairait la cabine téléphonique par derrière comme si on l’avait allumé pour une cérémonie pas ordinaire qui était déjà démarrée alors on a ouvert la fenêtre pour mieux voir et ce qu’on a vu sûr que vous le croirez pas…
      La cabine téléphonique elle n’avait plus sa taille normale mais elle était comme enflée gonflée énorme une montgolfière qui aurait plus qu’à s’envoler en s’arrachant toutes ses forces de Macadam city blues. Elle avait dans la disproportion quelque chose de terrible… de pas humain… C’était un objet de culte qui se déformait et préparait une sacré malédiction… C’était tout ce qu’on voulait… C’était le totem du monde qu’on n’voulait pas et qui s’acharnait à nous exhiber son ventre rempli de choses…
 
      C’étaient des choses que d’abord on n’voyait pas bien mais les jeunes eux ils les avaient vues et ils grondaient autour comme si leur vie venait d’entrer en guerre contre le totem maléfique qui les narguait sur le territoire qui était rien qu’à eux. Et puis on a vu nous aussi qu’y avait là-dedans et que ça prenait des proportions que personne pourrait arrêter… y avait des quantités de fringues avec des marques des survêtements des anoraks des baskets des tee-shirts des casquettes et tout ça tournait envoûté emporté entraîné dans la danse des chants rythmés par le Tam-tam d’Afrique à une vitesse de plus en plus de plus en plus…
      C’était de la frénésie à l’état pur et tant et tant que la cabine montgolfière comme une immense vitrine remplissait tout le trottoir de son déchaînement d’habits qui tournoyaient s’envolaient se déployaient et retombaient à l’intérieur au milieu de cercles de couleurs comme ils étaient vifs et légers trépidant pour suivre la cadence sautillant se précipitant les uns sur les autres et c’était un combat qu’on n’peut pas imaginer…
 
      Les jeunes d’abord ils sont restés debout autour du totem de la consommation qui leur causait un langage qu’ils connaissaient sacrément vu qu’on leur avait appris que celui-là avec par ruse le rythme du Tam-tam d’Afrique en fond de teint qui les coursait joli et les empoignait dans leurs tripes à fond… Et puis d’un coup y en a un qui a saisi un morceau de bois qui traînait là et c’était dans sa main aussitôt à la lueur du feu de la cérémonie comme un bâton d’acier lourd et au bout y avait une pointe qui étincelait avec de longues traînées rouge écarlate…
      Quand il l’a soulevée on a cru l’ami Louis et moi qu’il allait pas y arriver mais si… et il l’a abattue sur le flanc de la cabine totem au ventre de verre enflé qui craquait se déchirait s’étouffait et il a ouvert une des parois d’une épaisse entaille où tous les jeunes se sont engouffrés derrière lui et on a entendu leurs cris et leurs rires et le Tam-tam d’Afrique qui s’affolait… s’affolait… s’affolait…
      Les petits qui avaient entendus que c’était la fête et que cette fois on n’allait pas les retirer de là sont entrés en courant et en se tenant par le cou ou par la hanche à l’intérieur du géant totem éclaté qui bavait une source rougeâtre comme son sang déjà sur Macadam city blues donnait sa couleur à la nuit.
      De là-dedans il nous parvenait plus que des bruits d’explosions des fracas de verre et de tissus en lambeaux des appels sourds et des crépitements comme un brasier qu’on aurait allumés et qu’on n’pourrait pas voir car en fait c’était devenu onscur au point qu’on n’distinguait même pas le ventre du totem et seulement toujours au-dessus la petite voiture électrique jaune qui scintillait joyeusement.
De là-dedans il nous parvenait le rythme du Tam-tam d’Afrique exaspéré qui battait… qui barrait… qui battait…
       Alors d’un coup ça s’est passé très vite et tellement ça nous a pris de court qu’on a pas trop bien vu les évènements qui ont suivi vous comprenez ?…
 
      Y a eu d’abord des bruits qui ressemblaient à des crissements de pneus tellement fort partout dans la cité qu’on a bouché nos oreilles avec nos mains l’ami Louis et moi sinon à l’heure qu’il est on n’vous entendrait pas pour sûr… et on a réalisé que c’étaient les sirènes des véhicules d’intervention urgence au même moment où les rats qui se remplissaient tranquilles la panse dans les sacs poubelles commencés par les matous du petit vieux du rez-de-chaussée se sont rués à leur tour à l’intérieur du totem qui bouillonnait comme une marmite de sorcier.
      Il en est sorti de partout des nains à la peau obscure comme si elle avait été calcinée hérissés de guns et de lance grenades lacrymo… il en est sorti des centaines et leurs petits corps difforme qui se dandinaient vers le totem géant de verre éventré semblaient eux aussi grotesques danser… mais c’était la danse de la vieille femme aux yeux verts… la danse de la mort…
      Bientôt ils ont formé une chaîne épaisse et de plus en plus sombre hérissée de leurs guns qui se tordait de manière grotesque et terrifiante autour du cercle de la cérémonie qu’on n’pouvait presque plus voir. Seulement on entendait là-d’dans des rires et le Tam-tam d’Afrique qui s’affolait… qui s’affolait… s’affolait…
 
      Le premier des jeunes qui est ressorti du ventre du totem il portait un géant boubou de tissu rouge la couleur de la savane au soir quand ça n’dure qu’un instant. Et les autres derrière lui tous ils avaient des vêtements aux tons éclatants et plusieurs entièrement blancs comme la nappe dressée par la lune cette nuit-là pour le festin. Les petits avaient chacun trouvé des boubous à leur taille et leurs cheveux tressés de perles en faisaient des sortes de jeunes dieux païens éblouissants.
      On ne sait pas qui a donné aux nains l’ordre de charger sur des enfants vêtus de boubous multicolores ni combien ils étaient ceux qui sont cette nuit-là retournés dans le ventre du totem d’un seul mouvement pour fuir les corps difformes aux guns dressés et aux doigts prêts à se glisser sur leur peau tiède que le Tam-tam d’Afrique faisait frissonner…
 
      Le totem de verre au centre du cercle de la cérémonie s’est refermé sur eux les séparant des nains définitif et il s’est embrasé dans un somptueux jaillissement de lave aux écumes orange et mauves ardentes. Et le Tam-tam d’Afrique battait… battait… battait…
 
Quand on s’est réveillés en sursaut l’ami Louis et moi à cause de l’hélicoptère qui passait en rase mottes au-dessus du block il était quatre heures du matin et les policiers avaient disparu. De l’autre côté de la rue sur Macadam city blues la cabine téléphonique vide semblait attendre quelque chose avec sur le toit une petite voiture électrique jaune qui brillait comme un soleil d'Afrique étincelant.                           

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Lundi 7 novembre 2005 1 07 /11 /Nov /2005 00:00
Deux nuits de banlieue et une petite voiture jaune
C
hronologie des évènements
 
Epinay-sur-Seine, la Cité d’Orgemont, rue de Marseille où habite mon ami Louis depuis des années et où je me rends pour trois jours et trois nuits par semaines.
 
Vendredi, 4 novembre 2005 vers 20 heures
Louis me téléphone pour me parler de l’ambiance dans la cité car depuis le début des évènements survenus dans les banlieues faisant suite à la mort de deux jeunes garçons électrocutés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois, nous sommes inquiets… Jusqu’ici à Epinay dans la cité tout est comme d’habitude, on y vit et on y retrouve l’atmosphère qu’on connaît et qu’on aime. Mais ce soir me dit Louis, il y a des policiers un peu partout, ils patrouillent en camionnettes comme ils ont coutume de le faire et c’est la veille du week-end…
De plus, Louis a eu la chance de pouvoir prendre le dernier bus, le 154 qui va de la Porte de Paris à Saint-Denis jusqu’à la Gare d’Enghein et qui s’arrête entre autre au Cygne d’Enghein, arrêt le plus proche de la cité où descendent ceux qui y habitent. Le chauffeur a annoncé aux passagers que « compte tenu de la situation, il n’y aurait plus de bus ce soir »…
En dépit de cette atmosphère tendue, la nuit de vendredi à samedi se déroule normalement dans la Cité d’Orgemont.
 
Samedi, 5 novembre 2005
 
Après avoir passé un après-midi à Paris nous rentrons Louis et moi par la Gare d’Enghein-les-Bains à Epinay et il n’y a toujours aucun bus à l’arrêt habituel. Plusieurs personnes attendent. Il est environ 20 heures… Depuis la gare jusqu’à la cité en marchant bien il y en a pour une demie-heure…
En traversant les rues d’Epinay on remarque rapidement une sorte de vide inhabituel pour un samedi soir. Deux camions de pompiers nous croisent, ils roulent lentement et sans la sirène.
Arrivée au début de la cité, la mesure est donnée aussitôt. Sur le parking à côté des arrêts de bus, trois camionnettes de police pleines stationnées attendent. La cité est déserte et rien de l’animation habituelle du samedi soir n’y subsiste. Les gens sont rares et se dépêchent de rentrer jetant un coup d’œil rapide vers les policiers. Rue de Marseille les fameux réverbères anti-casseurs sur les parkings sont tous éteints. Ceux qui nous éblouissent d’habitude et nous empêchent de dormir ! Les parkings forment là un grand espace obscur à traverser à pieds pour se rendre à son bloc.
Autre vision très agréable, les poubelles ont été retirées. Les sacs remplis d’ordures sont rangés précautionneusement par les habitants au pied des escaliers. D’ordinaire les containers où se mêlent toutes les sortes d’ordures car « ici » on ne fait pas le tri demeurent nuit et jours dehors au bas des escaliers attirant de nombreuses mouches et très certainement quelques rats…
Vers minuit les voitures de ceux qui sont allés en boîte ou sortis pour la soirée commencent à traverser la cité et les contrôles juste en bas de l’immeuble où nous habitons… on se demande bien pourquoi là justement… avec camionnettes de police garées en double file interdisant la circulation aux gens qui rentrent chez eux durent plus d’un quart d’heure par véhicule. Ils sont systématiques et s’adressent en particuliers aux voitures dont les occupants sont jeunes et de couleur. Certains font demi tour et prennent un autre chemin pour rentrer chez eux. En dépit des barrages qui durent assez longtemps, avec vociférations et démarrage final des voitures en trombe pour nous empêcher de dormir l’atmosphère demeure calme jusqu’à environ trois heures du matin.
A partir de cette heure de la nuit à peu près on imagine ce qu’on veut. Dans le noir absolu commencent un peu plus loin ce que nous pensons être des tirs de guns avec grosses balles de caoutchouc qu’utilisent les policiers dans la cité ou de grenades lacrymogènes d’après le bruit que nous entendons. Il y a également des explosions répétées. Bruits de verre cassé et quelque temps plus tard le bruit de la pompe à incendie. Les pompiers sont venus sans klaxonner. Les affrontements que nous ne pouvons voir de notre fenêtre durent environ deux heures.
Le lendemain matin tout à repris son allure habituelle et la cité retrouve sa vie animée et joyeuse du dimanche matin avec les familles partant faire leurs courses les gens flânant sur les trottoirs et discutant dans la rue avec nonchalance. Seul le terre-plein en forme de cercle où les jeunes se réunissent toujours est encore vide mais ça ne durera pas.
 
 
Dimanche,6 novembre 2005
 
A notre retour vers 19 heures
toujours aucun bus… les gens se sont organisés. Ils rentrent à pieds comme nous ou bien on vient les chercher en voiture… Les camionnettes de police sont là en faction mais ce soir personne n’y prend garde. L’atmosphère de la cité est détendue agréable comme chaque soir lorsqu’on y rentre.
En arrivant en bas de chez nous je constate avec plaisir que les jeunes garçons qui se retrouvent juste en face de l’escalier à côté de la cabine téléphonique pour discuter et jouer entre eux au ballon à d’autres jeux sont là à nouveau et qu’ils parlent entre eux comme chaque week-end en riant et en se bousculant.
Jusqu’à minuit tout semble calme et soudain des voitures freinent brutalement juste sous nos fenêtres. Ce sont des voitures banalisées plutôt petites desquelles sortent des policiers qui interpellent trois des jeunes garçons restés sur le trottoir. Mis face au rideau métallique de la boutique ils sont longuement fouillés par plusieurs policiers qui visiblement ne trouvent rien sur eux. Ils n’ont ni sacoches ni rien que je puisse voir. Les voitures ne cessent pas d’arriver. Au moins une dizaine en quelques secondes. Les policiers en descendent très excités en courant tandis que sur les parkings toujours obscurs d’autres voitures patrouillent lentement avec des policiers munis de torches marchant à côté d’elles.
Les trois camionnettes de police les rejoignent et coupent entièrement le passage rue de Marseille. En tout pour arrêter trois gamins ils sont environ une centaine de flics… armés et très actifs. Les trois garçons sont embarqués menottés chacun dans une voiture tandis que d’autres voitures qui tentent de passer font rapidement demi-tour devant le barrage. Une d’elle qui essaie quand même de traverser est aussitôt arrêtée et sommée de se garer. Le contrôle durera au moins une demie heure…
Après le départ des voitures, le calme semble s’installer un peu et puis nous sommes réveillés par un bruit incroyable au-dessus de nos têtes… Il nous faut un moment pour réaliser qu’il s’agit d’un hélicoptère qui passe en rase motte juste au-dessus des blocks où tout le monde dort vers deux heures du mat et tourne autour de la cité durant au moins une demie heure.
Ravis de pouvoir à nouveau nous endormir après son départ, nous sommeillons tranquilles environ deux heures et c’est un nouveau réveil vers 5 heures par des tirs et des jets de projectiles ainsi que des cris et des explosions… En même temps la cité se réveille et les gens se lèvent sans avoir dormi pour aller bosser. Les premières lumières s’allument aux étages des blocks et les gens descendent ahuris de manque de sommeil le visage fermé et pris par l’imposture qui leur est faite dans un masque de pierre douloureux. Sur les trottoirs des silhouettes se hâtent alors que tout près les tirs et les explosions continuent.
On a remis les sacs remplis d’ordures dans les poubelles. Notre réveil suivant aura lieu dans une heure par les camions poubelles cette fois-ci.
 Article écrit suite à deux nuits de banlieues pour en parler autrement que ceux qui regardent tout ça de dehors.
 
Une petite voiture jaune
Aux jeunes de la cité d’Orgemont
 
      Le 154… l’autobus des brousses vous vous souvenez… eh bien ! il nous a largués notre animal plein à ras bord de sa soupe des banlieues et brinquebalant d’un arrêt à l’autre comme un énorme hippopotame. Il est plus là pour personne à partir de 7 heures du soir et encore… il rentre au dépôt avec son chauffeur black ou bien un autre et nous on se débrouille pour rapatrier nos habitacles sur Macadam city blues comme on peut… gare aux culs de jattes !
      A peine sortis de la gare l’ami Louis et moi ce dimanche à sept heures donc on jette un coup d’œil au cas où les évènements auraient évolué en notre faveur et que la savane rouge s’ouvre sur notre autobus des brousses le 154… et puis on prend nos pieds comme d’habitude pour se rentrer tout doucement.
      Sur le trottoir en face de nous un nain déboule à toute vitesse avec une trottinette il se faufile entre les gens et on se regarde ahuris tandis que lui tellement habile qu’il est déjà loin et qu’on le voit plus. Alors en éclatant de rire on se demande si c’est un rêve ou bien si c’est dans ce monde-là qu’on vit qui n’cesse pas de nous faire des niches… Lui le nain il l’a résolu le problème des transports en commun !
      Tout doucement donc on y va pas pressés d’y arriver vous pensez à la cité des diables avec ses paquets de sacs poubelles sagement ils les ont alignés les gens déjà habitués aux mouches de l’été et au museau rose des rats alors là… au pied des escaliers où les containers plastique vert et bleu ils restent toute la journée pour le décor du paysage c’est très joli…
      Et pour l’odeur aussi c’est Macadam océan avec poisson pourri épluchures d’oignons et de fruits trop mûrs mais on en a l’habitude n’est-ce pas ?… Vu qu’on vit là nous autres on a forcément l’habitude des odeurs… Mais ce soir on l’sait bien l’ami Louis et moi qu’il s’agira pas seulement d’odeurs vu que les chasseurs attendent planqués sous leur armure de tôle et qu’ils préparent sûrement un autre coup fumant du genre de celui qui… sûr que les deux jeunes qui se sont réfugiés dans le transfo EDF y z’étaient poursuivis par personne… C’que vous en pensez ?…
      Bon… ils y sont comme hier soir et personne les voit avec le pain du boulanger marocain à la main qui sent drôlement bon et qui a le sourire qu’on partage lui aussi il habite dans la cité et il sait comme nous autres qu’on en a drôlement assez d’en entendre dire des choses… vous comprenez ?
Des cités j’en ai connu plein de passage c’est vrai mais quand même à force d’y rencontrer des gens venus d’ailleurs et de se frotter avec eux ça aide à comprendre ce que c’est que l’existence pour de vrai. L’existence quand on entend le mandole jouer dans l’escalier et qu’on sent la chaude et forte odeur du piment pour les plats de poisson ou de légumes frits d’Afrique elle a des couleurs de la savane rouge et du vert émeraude des lagons et ça te donne des espaces incroyables au coeur de Macadam city blues.
      Ouais des cités j’en ai connu plein et pas des lieux de la grande richesse… Aubervilliers… Montfermeil… Clichy-sous-Bois… Sevran… Gennevilliers… et maintenant c’est Epinay mais ça n’change rien au fait que quand tu rentres dans ton block parmi les gens qui habitent d’autres blocks un peu plus loin tu te sens chez toi. Non l’endroit par ici y n’change rien et l’atmosphère d’une cité ça a pas à voir avec celle de la cité d’à côté c’est comme ça ! L’atmosphère ouais… l’atmosphère elle te prend et tu habites à l’intérieur d’elle et elle te le fait à l’émotion rapide si tu as le cœur qui s’ouvre facile au contact des gens.
      Moi l’atmosphère de la Cité d’Orgemont elle m’a pris à la gorge et toute la semaine je me disais que si ça pétais pas comme dans tant de cités de la banlieue c’était qu’on avait vraiment la baraka parce que les jeunes ici ils sont fiers et ils supporteront pas longtemps qu’on les traite… Et pourtant y avait un grand calme pareil à celui de la savane à l’aube quand les choses elles sont encore légères et joueuses au creux de l’air qui n’brûle pas la peau avec les oiseaux colibris qui volent par ci par là…
      Ouais y avait un grand calme dans la savane à l’aube avant que les chasseurs d’éléphants n’rapliquent avec leurs cars et leurs armures de tôles vous comprenez ?…
L’ami Louis et moi on les a croisés et on a fait comme tout l’monde on n’les a pas regardés mais on savait bien qu’ils étaient là avec leurs armes leurs guns leurs grenades lacrymo à faire s’étouffer un troupeau entier d’éléphants blancs et leurs indifférence incrustée tatouage à l’intérieur de la carte magnétique du crâne surtout tu n’réfléchis pas tu fonces et tu remets de l’ordre là d’dans !
      En arrivant juste en bas de l’escalier à côté des sacs poubelles bien rangés que les matous du vieux type du rez-de-chaussée avaient à peine commencé à grignoter mais seulement un peu afin de pas déranger on a vu que les jeunes étaient là aussi installés comme d’habitude contre la laverie qui est leur camp de base en à l’endroit où y a des bancs béton en rond pour la causerie. Manque seulement l’arbre baobab ou le fromager mais en revanche la cabine téléphonique sert de totem pour planquer dessus les ballons des petits les voitures électriques ou les godasses même que tu peux plus avoir accès sans rompre le cercle.
      Ils étaient là en train de taper dans le ballon de foot improvisé de crier des trucs qui les faisaient se défoncer de rire et de palabrer à tue tête avec des coups de poing pour marquer l’amitié qu’on n’trahit pas comme celle des chefs de guerre. Ils étaient là et leur présence plus celles des gens qui entraient dans l’épicerie arabe en s’interpellant ou qui appelaient les gosses pour le pain et les petits mômes qui couraient le sac à la main ou le vélo à moitié il a les roues qui partent dans tous les sens ça nous a refait l’atmosphère de la cité des beaux jours de l’été.
      Les beaux jours de l’été où les petits mômes se baignaient nus et noirs réglisse dans les jets d’eau du casino d’Enghein comme s’il s’agissait de marigots et où leurs cris de plaisir nous faisaient la fête. Ouais l’atmosphère de la cité on l’avait dans les tripes y’a pas à dire !
       Et juste avant de rentrer on a remarqué perchée en haut de la cabine téléphonique une petite voiture électrique jaune qui avait l’air d’attendre que l’enfance ça soit à nouveau de l’insouciance et des courses poursuites dans les terrains vagues… que l’enfance ça soit… vous comprenez ? Et pas la mort qui survient en douce comme une imposture à l’intérieur d’un transformateur EDF mais cette fois-ci ça n’était pas un jeu.
 
A suivre…
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mercredi 26 octobre 2005 3 26 /10 /Oct /2005 00:00
Mardi, 25 octobre 2005
Journal d’une fille qui écrit sans papier suite
 
 
      Gare du Nord. Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues…
 
     C’est à l’aube pour sûr quand tous les musiciens qui jouent sur la harpe des courants-d’air et l’accordéon aux touches comètes scotchées au creux de leurs doigts magiciens costumées en noir et en blanc accompagnées de petits singes qui font la manche dans leur casquette black pailletée rouge rouge que les rats sortent leur museau rose fendu de sous les rails où ils crèchent.
     Les rats ça a pas forcément besoin de grand-chose pour exister et ça fricotte gentil en tribu à peine carnivore au pied des blocks vu que l’espèce a évolué à cause des temps de disette dans ces quartiers-ci à l’intérieur des sacs poubelles en plastique bleu où les bouts de sandwichs jambon-beurre et les boîtes de soda leur font un déjeuner formidable.
      A l’aube pendant que les machines suceuses frotteuses lapeuses se poursuivent sous le jour violet doux qui givre la verrière en une transe archaïque les rats sortent de sous les rails gris bleu acier filant le suaire de la nuit joyeux lurons qui partent à la conquête de Macadam city blues. Traderidera…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      C’était au milieu de l’automne et je marchais sur le quai noir-cendres roses encore frôlant les hommes… femmes de ménage balais seaux odeurs de pisse et de café noir très noir mêlées aux machines lapant suçant mâchonnant les vieux bouts de mégots de la nuit rouge quand soudain elle est venue vers moi et je ne savais pas du tout d’où elle avait surgi.
      Jeune… très jeune… seize ans peut-être et une frimousse d’enfance pas amochée malgré les piercings au coin des sourcils avec des cheveux décolorés petites touffes blond clairs… très clairs… des ailes d’éphémères dans ses cheveux et puis des endroits teints de bleu outremer ébouriffés comme des vagues d’océan.
      Ses yeux aussi ils étaient de ce bleu-là qui te submerge et que tu n’peux plus refaire surface… du bleu d’ailleurs doux et léger du bleu pirouettes dans les champs de lin avec de la lavande égarée et des chardons qui grattent le ventre des piafs.
 
      - Dis… ma jolie… t’aurait pas un peu d’monnaie… j’dors dehors avec mon chien et y nous faudrait une couverture… la nôtre on s’l’est fait piquer dans un squatt… et y nous ont virés ensuite…
      Ses yeux… dedans il y avait tout… elle… moi… nous… l’enfance que j’avais laissée dans la nuit bleue de la banlieue… quelque part il y a longtemps… de la détresse et des ouragans de libellules qui tourbillonnaient… tourbillonnaient… Pfuitt… pfuitt…
      Une couverture… oui bien sûr… il faisait déjà pas chaud… Dans un squatt… A l’époque c’était dans les communautés qu’on atterrissait après s’être tirés de chez les parents… nos vieux… de drôles d’aventures… de la folie de la violence et des moments qu’on n’peut pas oublier vous savez ?…
      C’était au large des horizons où on avait embarqué un si beau jour… au hasard… c’était loin très loin de Macadam city blues…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Je la regardais… et ça me remontait de là-bas… il faudra que je le raconte un jour pour les mômes des cités peut-être… Elle avait l’air que j’aurais eu si la peur ne m’avait pas rongée au ventre… quinze ans… seize… tout au plus…
      Je la regardais… c’est une gamine comme elle que j’aurais eue… ouais… j’aurais bien aimé… enfin ça c’est ce que je croyais juste à ce moment du dernier train de nuit quand on se balance loin très loin de la réalité quotidienne…
      On se serait tenu la main léger léger quand ça fait mal et qu’on a pas de bouclier épouvantail avec écailles d’acier écarlates pour chasser les empoisonneuses de vie et les rangers qui écrabouillent la tête des rats…
      Je la regardais… qu’est-ce qu’ils avaient dans la tronche ses vieux ?… La laisser comme ça sur le trottoir avec un chien et pas de couverture… Moi j’avais pas connu ça mais les camarades à l’époque… on était insoumis… ça me remontait… et elle attendait que je lui réponde pour la couverture…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Ah oui !… la couverture… je fouillais mes poches… je savais plus… de la monnaie si j’en avais… et puis ça m’est revenu d’un coup… le repas de midi avec les gens qui voulaient qu’on parle de ce travail qu’ils auraient jamais plus… ils avaient tenu à payer pour nous au restau… Alors c’était forcé que le billet je ne l’avais pas entamé…
      Je lui ai tendu comme on donne ses billes à celui qui vient de perdre la partie dans la cour de récré pour le plaisir… seulement pour le plaisir…
      - Tiens… pour la couverture… y a peut-être assez…
 
      Le bleu pirouette de ses yeux s’est encore éclairci et elle est partie d’un grand rire en fourrant le billet dans la poche de son Jean… elle me regardait aussi avec l’étonnement qu’on a quand on galère un peu dans les tornades et que par hasard y a l’éclaircie…
      - Ouais ! toi alors t’es super chouette ma jolie !…
      Y avait le parfum du café noir très fort qui venait et sûrement c’était le dernier avant que le type ne ferme la guitoune pour aller dans les draps d’un lit d’eau tiède effacer les odeurs de sa vie… les odeurs de bitume gras chauffé par les pieds des gens qui marchent… les odeurs de friture et de marc dans les sacs plastique bleus toute la journée… et le parfum aussi parfois d’une femme passagère… Effacer les odeurs de sa vie dans des draps d’océan…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      - C’est quoi ton métier ?… elle m’a demandé en lâchant une grosse poignée de sucres qu’elle avait dans sa main au-dessus de la tasse de café noir tandis que le type la fixait de ses petits yeux ronds vides pas gentils du tout.
      Elle a tendu la main vers le sucre et il a retir é la boîte ronde métal pleine ou presque en grognant :
      - Eh ! ça suffit le sucre… t’en as pris assez pour aujourd’hui !…
      Avec l’air qu’on a quand dans un colloque où on s’endort à moitié pendant que les autres causent des temps et des temps j’ai attrapé la boîte ronde métal des mains du type qui la poussait en direction du bout du comptoir et je l’ai vidée au fond de sa musette sur laquelle y avait des tas de mots au feutre noir qui farandolaient.
      - Oh rien !… j’écris des chroniques… des histoires…
      J’ai reposé la boîte métal sur le comptoir et on a pouffé de rire et le type en haussant les épaules nous a tourné le dos en mâchant des choses entre ses dents qui grinçaient pareil à celles des rats et qu’on n’a pas entendues.
 
      Gare du Nord… Nord… toujours plus vers le Nord…
 
A suivre…
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Samedi 22 octobre 2005 6 22 /10 /Oct /2005 00:00
Samedi, 22 octobre 2005
Zone de rêves
 
      Pourquoi… que je me disais en relisant le récit que l’écrivaine historienne d’art Hayden Herrera a consacré à la peintre mexicaine Frida Khalo pourquoi cette femme dont le regard à lui seul a le pouvoir de crever la toile de fond du temps est-elle si proche si intimement liée à ma vie et à cet acharnement quotidien qui est le mien pour vivre en écriture ou peut-être en poésie ?
 
      Dire que je lui ressemble ça serait faux… Moi je suis une fille des banlieues avec Jean et Baskets… rouge rouge et sang ! Rien à voir avec sa beauté incisive et prenante… son style incroyable et pas de pacotille… sa poésie et puis ses images… son talent fou de peintre ! Non… rien à voir et pourtant j’ai passé moi aussi vingt ans de ma drôle de vie à barbouiller…
      Et puis y a mais l’engagement de l’être entier dans un idéal… dans tout ce qui fait exister une personne à travers une passion à laquelle elle finit par se confondre.
 
      Frida comme Camille Claudel rayonnait de la lumière brute sortie d’un joyau noir. Elle flamboyait. C’est à elle… c’est à Camille que j’aurais aimé poser la question à laquelle chacune répondrait sans doute par un formidable éclat de rire. Pourquoi peindre ? Pourquoi sculpter ? Quelles drôles de questions non vu qu’on ne sait faire que ça !
      Est-ce qu’elles m’auraient aidées l’une et l’autre à répondre à mon étonnement de chaque jour et la nuit surtout : et moi pourquoi j’écris… pourquoi j’ai peint durant vingt ans… pourquoi je m’acharne à créer … ?
 
            Non… pour sûr… je ne suis ni comme Frida ni comme Camille mais le joyau noir il brille quelque part dans mes arpents en contrebande de petits mots… c’est ma Zone de rêves mon terrain vague où je me tire Jeans et Baskets à nouveau libre et plus de déguisements ! Rouge rouge toujours…
 
      Et puis il y’a les titres que donnait Frida à ses peintures comme ceux de Camille à ses sculptures… Dans son Journal et lorsque la fin de son existence approchait elle en a recopié certains et c’est pour finir un véritable poème.

“ La vida callada…            La vie muette…

dàdora de mundos…           offrande de mondes…

Venados heridos              Cerfs blessés

Ropas de Tehuana            Vêtements de Tehuana

Rayos, penas, Soles          Rayons, peines, Soleils

ritmos escondidos             rythmes cachés

“ la nina Mariana ”           “ la petite Mariana ”

frutos ya muy vivos          fruits déjà très vivants

la muerte se aleja -         la mort s’éloigne –

lineas, formas. nidos         lignes, formes, nids.

las manos construyen         les mains construisent
los ojos abiertos              les yeux ouverts
loes Diegos sentidos          les Diegos sentis
làgrimas enteras             chaudes larmes
Cosmidas verdades           Vérités cosmiques
que viven sin ruidos           qui vivent sans bruit
Arbol de la Esperanza        Arbre de l'espérance
mantente firme               sois solide."
 
      Et moi je les écrits à mon tour : “ offrande de mondes… la mort s’éloigne… Arbre de l’Espérance sois solide… ” et je ressens dans ma peau le désir d’écrire… la jubilation de l’albatros incandescent… l’engagement de l’être entier dans l’acte de créer et le plaisir qu’il y trouve.
Oui… nous autres les créatrices et créateurs nous sommes des êtres de jouissance et de jubilation ! Pas à dire c’est bien ça… Nous peignons… nous écrivons… nous gravons… nous composons… comme un enfant souffle sur un feu qu’il vient d’allumer et qui le réchauffe l’émerveille l’illumine et le dépasse.
 
       Le feu… il porte en lui la petite première braise du foyer est puis au fil d’une histoire de vie ça devient un gigantesque incendie que rien n’éteindra pas même la mort.
      “ La pelona ”, ainsi que la nommait Frida, “ la chauve ” qui “ s’éloigne ” pendant que “ les mains construisent ” et devant “ les yeux ouverts ”. La pelona ne résiste pas aux “ Vérités cosmiques qui existent sans bruit ” ni aux “ fruits déjà très vivants ”. Chacune de nos créations, chacun de nos mots sont un défi que nous lui lançons à la figure.
 
        Et enfin il y a dans la vie en fragments d’azur de Frida un autobus des brousses à sa façon qui me la fait copine la petite déesse au corps poudré d’or et de sang. L’immortelle divinité du Sud idole de terre rouge modelée par la main de la nourrice végétale et ensuite… la destinée…
      Le tramway où son corps d’adolescente se rompt en un jaillissement de pépites ardentes et froides comme l’oubli du temps d’enfance lui ouvre le monde des images et des rêves avec un fracas d’enfer. En implosant toute sa chair s’incarne couleurs. Incroyable soleil elle se retrouve là où elle n’aurait jamais mis les pieds sans doute…
       Frida… la beauté de Frida… la beauté du corps de Frida peint autant de fois qu’il le fallait pour refuser la déchirure… “ la colonne brisée ” le sarcophage de plâtre et d’acier la jambe coupée. Frida… le soleil et la lune embrassés.
      Ecrire comme on jette un caillou dans une vitre. Faire voler en éclats la paroi de verre qui nous sépare de la vie.
 
Jeans et Baskets rouge rouge toujours est ma zone de rêves…
   
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mercredi 19 octobre 2005 3 19 /10 /Oct /2005 00:00
Mardi, 18 octobre 2005
 
 
Journal d’une fille de banlieue suite
C’était un beau jour d’été
 
      C’était un beau jour d’été… et on avait décidé l’ami Louis et moi d’aller porter les quatre galets doux et ronds d’Océan dont je vous ai déjà causé qu’on avait cueillis précieux au milieu des tourbillons du sable fou qui nous criblaient les yeux de météores sur la plage dont Océan nous avait fait cadeau solitaires ou presque ce jour-là.
      Faut vous dire aussi qu’avant d’aller mettre les pieds à Meudon parc’qu’on en avait trop entendu parler nous les enfants de la banlieue pour pas y goûter en vrai comme réglisse et guimauve sur la langue on était déjà estourbis ahuris fascinés et joyeux affolés par la langue qu’il avait inventée Céline et qui ressemblait tant à la nôtre parfois mais il l’avait écrite lui et drôlement encore !
      On aurait cru qu’il y avait longtemps traîné ses pas dans les rues de Macadam city blues l’air de rien léger léger… pfuitt… pfuitt… au milieu des autoponts des échangeurs et des grands lézards noirs bitume à la queue sans fin qui se tordent comme les anguilles que Cormoran est prêt à engloutir parmi les tourbillons de sable météores…
      Du sable des volcans de par ici et des anguilles bitume aussi de nos périféeries vroum ! broum ! vroum ! vous entendez ? Mais pour ce qui est des odeurs alors… ça n’a rien des sauvages farouches parfums marins goémons saupoudrés de sel et de cannelle de vieux bois des navires échoués.
 
       C’était un beau jour d’été… C’est qu’il faut que je vous prévienne un peu que l’ami Louis et moi on est corsaires des navires mots et images et que le moindre bout de bois de flottage on le saisit aussitôt pour le clouer avec des clous d’or dans notre rafiot à rêves.
      Ouais… bien avant de venir à pieds toujours à pieds et puis avec les transports où on se fait en commun des morceaux de chemin au cœur de Macadam city blues à en plus finir on s’y était plongés insouciants comme des otaries qui jouent à l’intérieur du style que Céline avait dû capter d’une cité l’autre ou d’un port l’autre en ouvrant à fond ses écoutilles sur le rythme vert pomme et ses ombres d’émeraude par en dessous qui pétille et se trémousse.
      Oh ! pas grand-chose pour sûr car pour ce qui est de la mise au point de l’affaire il l’a finement bricolé son style et que pas un d’entre nous autres dans la banlieue arrive à l’imiter. Mais juste un chouïa de rythme comme ça et vas-y ! 9a lui fait une musique tambour d’enfer qu’il a pas pu ensuite oublier… boum boum ratataboum ! Vous entendez ?
      C’était un beau jour d’été… et pendant qu’on marchait de ci de là l’ami Louis et moi sur les pentes du Haut-Meudon qui grimpent tout droit et puis qui se tortillent des reins en suivant un peu le funiculaire suspendu à sa montgolfière nuages nos doigts se refermaient dans nos poches sur les cailloux ronds et doux d’Océan qu’il nous avait donnés confiance pour lui porter et qu’on n’pouvait pas trahir comme un talisman d’écume.                                                                                  
Et c’était un moment drôlement précieux que ce moment-là on le sentait crisser dans l’air et les petits météores de sable avec lui-même si sous nos godasses y avait toujours que Macadam black… Un moment aussi fragile que les ailes des libellules repeintes à la bombe aéro-solitude par les mômes des banlieues et qui s’envolent de la peau morte des murs. Pfuitt… pfuitt… vous entendez ?                                  
      Oui… c’était un moment chrysalide et pas papillon vu que la Route des Gardes et ses tournicotons aventureux pas trouvables au départ virages volages on la soupçonnait quasi pas ni ses trois maisons toutes pareilles au fond d’une sente qu’on les aurait dit poussées là et qu’à l’intérieur d’une des trois nous guettait forcément un diable malin avec deux verres de vin pour nous dire la bienvenue.
 
      C’était un beau jour d’été… avec des odeurs d’églantines trop mûres et des pétales froissés comme ce moment-là rouges presque du sang d’enfant sur des pavés de mousse grise.
 
      On marchait on marchait… on était silence et je songeais à cet étrange voyage au bout de notre nuit à nous que cet homme que nous aimions nous conviait à faire pour y trouver le météorite noir et feu de notre destinée.
      On marchait on marchait… et on se serrait fort la main sans savoir qu’au détour de notre corse folle au milieu des tombes où notre boussole perdue pour une fois n’indiquait plus le Nord la Route des Gardes nous attendait et les courbes vert absinthe de la Seine jusqu'au Pont Mirabeau sommeillant un peu plus bas comme un gros chat.                                                                                                                                                                                                                        
     
C’était un beau jour d’été… et l’ami Louis et moi on allait à pieds… toujours à pieds pas d’automobile et Céline lui non plus vous pensez bien ! Vroum ! broum ! vroum !… et c’était comme, ça qu’on découvrait des choses semblables à nos cailloux ronds et doux d’Océan des veilleurs qui attendaient tels des cairns notre passage.                                                                                                     
      Je savais que pour mon ami Louis le chemin qui nous trimbalait cahin-caha vers le cimetière du Haut-Meudon était plus incroyable que pour moi qui avais eu la bonne fortune de quelques études et autres tartines de confiture qui rendent la jeunesse propice aux découvertes de la pensée enfin c’est ce qu’on croit. Pour lui rien de tout ça avec des parents ouvriers et une petite famille comme y en a tant dans les banlieues périféeriques…
      A 15 berges comme tous les mômes des cités il courait émerveillé après les coléoptères à la carapace bleue étoilée or et argent gros comme des météores tombés de la lune qui envahissaient les terrains vagues où les courbes de la Seine avaient des reflets encore un peu verts et ambre aussi à l’automne souvent.
      Les livres c’étaient des bouts de papier collés ensemble ennuyeux à mourir qu’on ouvrait pas et qu’on aurait bien fait cramer dans les grandes fêtes terribles avec tam-tams de cérémonie et cris de guerre ratatata boum ! Vous entendez ?
      Ouais… et mon ami Louis serait sans doute devenu quelqu’un d’autre s’il n’y avait eu un beau jour d’été alors qu’il venait d’avoir 15 berges et que les coléoptères dormaient au fond des trous secrets des murs à une de ces radios qui parlent parfois de l’histoire des gens la voix douce et nasillarde la voix ensorcelante qui s’arrêtait à chaque tournant des raidillons de la Route des Gardes pour revenir un moment sur ses pas … et puis… vous comprenez ?
 
      La voix de Céline qui racontait un curieux voyage au bout de nos nuits…
 
A suivre…
    
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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